U VIE DE
PROMÉTflÉE.
au sein de Tanliquité païenne, le poète a fait à h fois, et « la figure de T humanité religieuse », et la représentation du eombat qui se livre en diacun de nous, « du drame intérieur de Dieu et de l'homme, de la foi et du doute, du Créateur et de la créature, » drame divin a qui ne finira jamais ^ » Par là^ Prométiiée se rattache à une vaste histoire philosophique des Religions, dont M. Qoinel avait déjà conçu le pian et qu'il allait bientôt commencer à écrire.
Quand on considère la variété des œuvres que publia Edgar Quinet durant les dix premières années de sa vie
littéraire, on ne se lasse pas d'admirer et la haute intelligence qu'il fallut pour les concevoir, et le {vodigieux ^ travail au prix duquel elles furent préparées et fparfaites. A toutes les époques de son existence, comme pendant la première, philosophie, histoire, critique, poésie et reli- ^on, tous les genres, tous les sujets se succèdent dans- ses livres et sembleraient s'y mêler, s'y confondre, «i Ton ne voyait, en les hsant avec attention, que toutes ces œuvres, 61 variées de fond et de forme, se tiennent et se complètent, obéissant à la même in^ulsîon, se dirigeant Ters le même but. Toujours occupé d'un ouvrage principal, M. Quinet ne s y ahsorbe jamais au point de ne pas entendre ce qui bruit et s agite autour de son cabinet de travail. Il écoute, au contraire, et, dès qu'il le faut, il est prêt à se précipiter dans la lutte du .jour; il sait, sans ^ compromettre le principal, aviser au plus pi:essé. M. Qui- t net, — et c'est là ce qui constitue son originalité, — est ; aussi bien organisé pour la, polémique d'actualité que.* pour la réllexion tranquille. 11 unit deux choses qui seni-' Lieraient inconciliables : le talent du journaliste au génie
^ T. VII des CEuvret empiètes, préftce de 1888.
44 L'UU31il£, ^. YiË £T SON IK^Ll^Ka:.
(lu penseur, la fécondilc de l'iionune d'imagination à la profondeur de l'iiomnie de science. Sans doute toutes ses œuvres sont discutabks, mais au point de vue des idées plus qu'au point de vue 4e la forme. Aucune, feuille volante ou livro, aucune n'est médiocre. Kdgar Quinet reste toujours à la hauteur de iui-uiôme.
Ici commence la vie militante d'Edgar Quinet. Comme die se mêle, surtout de 1840 à 1852, à Thistoire générale de nos luttes politiques, religieuses et sociales, pour en donner le récit complet, il faudrait ouvrir un vaste cadre, au milieu duquel cette étude particulière ,se trouverait, pour ainsi dire, noyée. Je n'insisterai donc que sur (|uelquos points, sur ceux qui concernent spécialement le professeur, le représentant du peuple, et ses oeuvres. Ce sera, non un tableau, mais un simple dessin, (rès-incomplète esquisse d'un coin du grand tableau qui devra être achevé quelque jour, à la gloire de là jeunesse française.
C'est à la fin de 1838 qu'Edgar Quinet, jusqu'alors simple homme de lettres et libre philosophe, entra dans renseignement public. Chose à remarquer dès l'abord, c est qu'il ne s'était pourvu d'aucun des grades universitaires supérieurs quand M. de Salvandy le nomma professeur des littératures étrangères à la faculté des lettres de Lyon \ Se réservant précieusement toute la hberté de ses
* An commencement de 1839, le 25 janvier, il sooUnt publiquement à Stmboarg une double thèse pour le doctont èt lettres : une thèee inii-
COUAS DE LÏO:S. 43
Opinions, iant litlàraires que politiques, il aecepta cette
chaire, non comme un lit de re[)os, obtenu en récompense des,importaiils sev vices qu'il avait déjà rendus à la science, mais comme un théâtre d'acticm, du haut duquel | sa Yoix, à demi étouffée dans le livre, devait forcer Vécho j à répéter les vigoureuses paroles de vérité qui jaillissaient de son cœur.
Il ouvrit son cours, le 10 avril 1859, par une magnifique introduction sur ï U nité morale des peup les modernes^. "~
Tarlant aux habitants d'une grande ville industrielle, il se hâtait de montrer comment les arts du commerce n'excluent point les arts libéraux; comment, au contraire, il y a dans tout elTort, même matériel, de Thonuue, « une pensée vers laquelle il tend sans cesse, » poésie, art, philosophie et religion tout ensemble. Puis, arrivant à l'objet de son enseignement, il se gardait avec soin d'eu amoindrir, d'en dissimuler la portée* Il ne venait pas apprendre aux Français de Lyon à balbutier quelque idiome inconnu, il ne venait pas connnenter en grammairien, analyser et critiquer en érudit tel ou tel chef-d'œuvre exotique, il voulait eflacer de notre dictionnaire le mot étranger^ supprimer «r les Pyrénées entre les peuples, » augmenter le génie de la France en y associant le génie des autres nations. Or, pour trouver ce génie, pour en exprimer la furmule, pour la faire adopter au peuple devenu universel depuis sa révolution bumanitaire de 1789, Texamen de la littérature proprement dite eùl-il sufii? !Nou certes, car « il est des peuples qui n'oht laissé aucun livr^ et qui pourtant ont été grands par la pensée. »
çaise sur l art, une Ihèâc laline : De inUicx poesU antiquisHnue Mtttrê et ki4ole, * CEtmet complètes, t. I, p. 396-411.
fS L UOMME. SA VlË £1 LNKLUEKCË.
c Ce cours, amMoçaii le profctseur, devrait être une liiiloîra de la
civilisation par les moDuments de la pensée humaine. Lu religion surtout est la coUmne de feu qui précède les peuples dans leur marche à travers les siècles; elle nous servira de guide. Mais la reUgi&n marche environné de la poésie et suivie de la phihso^ phie : je ne Ven séparerai pas, t
De 1839 à 1840, H. Quinet entra très-franchement
dans la voie qu'il devait suivre jusqu'à ce qu'on Tarrêtât. Les leçons de Lyon, littéraires et relii^ieuses à la fois, roulèrent sur les civilisations antiques, et de leurs éléments fut par la suite composé le Génie des religions. Elles obtinrent, on le sait, ini succès immense : la jeunesse lyonnaise, éveillée à la vie nouvelle, se rangea autour du maître avec un indescriptible enthousiasme.
Un des auditeurs, un des plus fervents, M. Fortoul, qui depuis fut ministre de l'inslruclioii publique et des cultes, exprimait ainsi son admiration au professeur luimême : « Ah! si l'on savait à Paris ce qu'est votre cours, on prendrait la poste pour y assister. »
On le sut bientôt, car M. de Salvaiidv vint s'asseoir un jour sur les bancs de la faculté des lettres de Lyon*; et, après la leçon, il n'hésita pas à 'féliciter Torateur du talenl avec lequel il savait taire acceptera un auditoire aussi nombreux et aussi divers les idées ks plus larges et les plus lutrdies sur le christianisme Ce jour-là, H. Quinet ; avait montré les rapports de l'Évangile de saint Jean avec ' la religion des Perses*.
Les occupations et les succès du professorat ne iirent point oublier à Edgar Quinet ses devoirs comme publi* ciste. La question d'Orient, qui s'agitait alors, prouvait à
* Eilgar Quinet, îj'ttn' à M. le rédacteur du Journal des Débats^ au t. m des Œuvres complètes^ p. 276.
* Ijes Écoles, journal mensuel, année 1845, p. 105. 3 CBmires eom^ètes, Hî, m.
BDOGHURES POUTIQUES. 47
quel degré de faiblesse et d'abaissement était tombée cetle ^ France, qui, de 179^2 à 1811, avait dicté ses volontés au ■ inonde. Pour exciter la nation à retrouver le sentiment de ^ sa dignité, il lança deux vives brochures : UU huit cetitquiuT^ et mil kuit cent quarante^ Averlissemeiit <iu pays \ où, « sans amour ni haine pour la couronne, » il disait la vérité, toute la vérité. Rappelant les temps glorieux qui n'étaient plus, déplorant le divorce de la bourgeoisie avec le peuple, prévoyant déjà l'heure où la caste des enrichis, à force de vouloûr être tout, forcerait le prolétariat à la traiter en ennémie, il exprimait très-ouvertement au gouvernement la cause de sa faiblesse, sa fausse position en- ! tre la démocratie et Taristocralie, si fausse en effet qu'il i tte représentait rien au dehors et n'avait point de racines au dedans; il invitait Voligarchie bourgeoise i rentrer au plus vite dans le corps de la nation; enlin, s'épuisant à \ demander que fût brisée la chaîne honteuse des traités de Paris et de Vienne, il criait à tous ses concitoyens : « Saurez-vous redevenir dans la paix ce que vous étiez dans la guerre? Consentez à élre ce que la nature vous a faits, le peuple de la démocratie par excellence! n
Des tendances républicaines, aussi hardiment affichées, \ n'empêchèrent point M. Villemain, alors minisire, de | créer exprès pour M. Quinet une chaire de littérature
méridionale au collège de France ^iLinL'lS.li^'^^)' Le pamphlétaire hésita d'abord aa^cepter une^re qui
pouvait compromettre son indépendance vis-à-vis d'un pouvoir qui avait érigé la corruption en système. Uemer* ciantle ministre de Thonneur qu'il lui fai8ait,.il lui représenta combien ses doctrines politiques et philosophiques diliéraient des doctrines oiiicieiies. Mais M. Yillemaia lui
* OSuvreê empiètes d'Edgar Quinct, tome X.
48 L'HOMME, SA VIE ET SON li\FLUE>CE.
répondit aussitôt qu'il ne prétendait point l'acheter par
une faveur, mais le placer à un poste digne de son talent, èt que le Collège de France était précisément 1 asile par excellence de la liberté de penser ^
La nomination ministérielle ajant été régularisée par l'assentiment des proiessenrs indépendants de la grande institution nationale, M. Quiuel tinitpar accepter. U revint à Paris et commença immédiatement ses leçons.
Ainsi placé au plus haut degré de renseignement public, Edgar Quinet comprit qu'il avait désormais chargé d'âmes, et, conjoinlement avec ses deux amis, MM. Michclel et Mickiewicz, il prit pour mission d'arracher la jeunesse française aux préjugés du passé, à l'indifférence et a la corruption du présent, de la conduire enfin dans le sentier de l'avenir vers la liberté et la juslicc.
Durant les trois premiers semestres, étudiant les origines de la pensée méridionale, esquissant ces admirables portraits des grands poètes italiens du moyen âge, que l'on retrouve achevés dans les RévohUions d' Italie, il sut gagner et la confiance et Tardente sympathie de ses jeunes auditeurs. Cela seul éveilla les suspicions et la jalousie du parti ultraniontain, en lutte ouverte avec TUniversité; et, comme l'enseignement du professeur de littérature méridionale était élevé à une telle hauteur qu'il devait fourmiller d^hérésies, on le surveilla, on le troubla au moyen des plus indignes manœuvres, puis on l'anatliématîsa dans les journaux ecclésiastiques , jusque sous les
* lei Écoleêt p. 106.
voûtes sacrées, par de pieux maDdemenls, par des pré*
dicalions lioii moins dévoles.
11 y allait de Tlionneur du libre penseur, ainsi provoqué, de ne point reculer devant ses adversaires et de les suivre jusque sur le champ de bataille. Du reste, le déveioppemeui naturel de ses études sur l'Europe du Midi l'avait amené précisément au seizième siècle, au début du duel grandiose, qui n est point encore fini, entre la vieille foi et la pensée moderne. Reculer tout à coup dans le moyen âge ou s'élancer par delà l'âge contemporain, dans le vide des abstractions, sans doute M. Quinet pou* vait le faire ; mais c'eût été transiger ; il ne le fit pas. Ses ^ ennemis se déchaînaient sans danger contre lui derrière / les murailles de leurs cathédrales catholiques. 11 crut, lui /> • aussi, avoir le droit d'opposer la raison à' Tinjure, la lu- ij mière à l'obscuranlisme , la France révolutionnaire à j' liome papale, du haut de la chaire du Collège de France, if depuis des siècles cathédrale du libre ezâmen. En même temps que son frère d'armes, M. Michelet, il déploya le drapeau de la liberté religieuse et |)liiloso|)liique; il démontra, pièces en mains, la mortelle iuÛuence des Jésuites*^ sûr les peuples méridionaux en particulier, et, en général, sur tous les peuples qui avaient accepté ou ac- ) cepleraienl, de gré ou de force, le poison de iem sdoclrincs. [
Edgar Quinet donna six leçons sur les jésuites, du 10 mai au 14 juin 1843. Ce forent autant de batailles. Dès le premier jour les ennemis de la liberté de discussion étaient accourus en masse pour faire taire la voix vengeresse qui allait s'élever contre eux* Us remplissaient Fan.-
* Les Œuvres complètes, t. H, p. i-liC, coiilieniicnt st'iMirément [çê Jésuites de M. Quiiicl. Dans» les sept éditions préccdenlcs, aiit^i que dan» les traductions inglaises, HalienneSp hollandaises, ils avaient toujbiirs l'ic réunis avec ceux de M. Nîchelet, qu'ib complèteBl et qui les eoaipîèteitt.
pliilhéàtre, et, quand le maître apparut, ils l'accueillirent par une tempête de siftlets et de vociférations. Celui-ci ne recula pas. Senlant bien qu'il représentait le droit et la liberté, calme, il resta à son poste et attendit trois quarts d'heure un silence que sa iicre attitude réussit entin à imposer. Alors il parla. On Tinterronipit. Alais bientôt il reprit son discours, et, quand il l'acheva, sa dernière phrase fut couverte de frénétiques applaudissements. La jeunesse libérale, en force, avait contraint les ultranion- , tains à se taire et à se cacher.
Plusieurs des leçons suivantes furent presque ansn orageuses, car Témolion de l'auditoire démocratique éclatait bruyamment dès que les agents des jésuites faisaient quelque sortie; et plus d'une fois, entendant des cris formidables, l'administrateur accourut par les couloirs intérieurs, jusqu à la chaire du professeur, et, pâle d'effroi, lui conseilla de lever immédiatement la séance ! — «Je ne sais pas, disait^l, si ce soir il subsistera une pierre du Collège de France! » — Cependant, peu à peu, grâce à la tenue du professeur et à l'énergie des jeunes gens des écoles, les fauteurs de désordres disparurent, et ce fut au milieu du plus religieux silence qu'Edgar Quinet acheva racconi[dissement de son devoir. La bonne cause avait triomphé.
On se figurerait difficilement aujoiffd'hui quel elTet produisit cette lutte par delà l'enceinte du Collège de France, non-seulement dans le royaume, mais dans le monde entier. Les ultramontains salissaient MM. Michelet et Quinet des plus intàmes calomnies, attiraient sur eux et les vaines foudres du Vatican et la plus efficace répression de l'autorité civile. — Puisqu il na été ni improuvéy ni cenmréy ni désavoué^ disait de AL Quinet monseigneur de Chartres, il est évident qu'U a reçu sa mission. — I^e
LES JËSUITËS. 51
bon prélat espérail-il ainsi amener le gouvernement à l'improuver, à le censurer, à le désavouer, à le punir, — le mot est sons-entendu par pure charité chrétienne ? En peut-on douter? Mais le professeur para avec habileté le coup qui lui était porté si sournoisement. — « Par quelle faTeur, s'écria^t-il, anrais-je été choisi pour parler au nom de l'Université, mot qui ne fais mime pas partie de ce corps? » Et il n'eut pas de peine à démontrer qu'en élevant la VOIX il n'avait pris mission que de lui-même, il n'avait consulté que la dignité et les droits de la pensée.
Pour se procurer le mérite d'une absurde tolérance à Tégard de ses ennemis, le gouvernement, subissant la pression de l'opinion publique, qui s'était énergiquement prononcée, n^osa pas risquer, comme disait M. Cousin, un coup (VEial contre le (Collège de France. Il y lut néanmoins presque invité, le ^27 mai, à la Chambre des députés, où certain soi-disant libéral accusa les deux professeurs d'attenter à la liberté de l'enseignement en mettant ilambergean vent contre un insaisissable fantôme. Le fantôme de la société de Jésus I sans doute, puisqu'elle n'était pas reconnue. Or, quand les jésuites ne sont pas reconnus^ tenez pour certain qu'il y en a partout.
En dépit des rieurs, des tolérants et des archevêques, les idées de MM. Quinetet Alichelet, acceptées de tous les libres esprits, se répandaient à travers les provinces, parcouraient l'univers entier, nuillipliées par les journaux, et partout soulevaient de si ardentes discussions, que l'on pouvait croire au renouvellement de la bataille philoso- V phique et religieuse du dix-huitième siècle.
La pulilication des deux cours, réunis en un même corps d'ouvrage, empêcha la polémique de s'assoupir en ce pays de France oiï l'on s'endort si vite; aussi vite, par bonheur, on se réveille. Dans ses Observations sur la contra-
02 l; HOMME, SA ViE ET SON LNFLUENCE.
verse soulevée à Voecasion de la liberté d'enseigiiemefit^
monseigneur l'archevêque de Paris daigna, avec onction à 1 exorde et violence à la péroraison, accuser les deux professeurs d attaquer le clergé tout entiei* sous le nom d^une société non-reconnue par les lois. M. Quinet écrivit jiussilot («loûl 'l(S4r)) une Réponse à monseigneur V archevèque de Paris ^ Comme, par un précédent écrit*, il avait pris une position toute particulière et bien tranchée dans le débat clérico-universitaire, il n'eut pas de peine i relourner contre qui de droit ce qu'il y avait de spécieusement libéral dans les arguments archiépiscopaux. Allant donc sans hésiter au fond des idées de son adversaire et des siennes, il posa le vrai principe de renseignement ])ubhc, principe repris plus tard et mieux développé dans t l'Enseignement du peuple j lequel est, non pas le partage entre une communion particulière ou même entre les diverses communions et l'Etat athée, mais i'Elat, dominant, absorbant plutôt toutes les communions, tirant de lui-même une vie religieuse générale, représentant plus que le christianisme, la Révolution. Ainsi la question, an lieu de resler circonscrite entre tel corps et tel corps, était posée largement entre la foi nationale et la foi étrangère, entre la liberté et le catholicisme.
/ Jl. Quinet partit pour le Midi, à la recherche d'argu-
/ nienls nouveaux arrachés au cœur même des peuples dont / il avait à parler. Dans les derniers mois de 1845 et les
* OEmreê complètes, t. II, p. 3U7-5S8.
' l>ii 2 avril 1842. ^ Uômc volume, p. 308 et luiT. ÎJl Cêlltrmrse noitveUe; que éevieunent le» Écriture*?
. premiers de 1844, il visita FEspaî^ne et le Portugal. 11 en revint, plus convaiucu que jamais des elïets dissolvants du catholicisme sur les nations dont il est resté seul maître. La relation de ce Toyage, Mes Vacances en Espagne \ est un de ses meilleurs livres : profondeur des observations, intérêt des aventures, magniiieence des descriptions, slylc etfensée, tout semble s'accorder pour en faire un chefd^œuvre. L'Espagne elle-même le jugea tel ; aussitôt après son apparition en France, elle se le fit traduire par un de SCS plus illustres enfants, le ministre Lopez.
Le cours de 1844 (neuf leçons, du 20 mars au 19 juin), roula sur VUltr amont anisme*. Précédemment, M. Quinet s'était contenté de réfuter le passé. Maintenant il allait plus loin; il discutait le présent, entrouvrait Pavenir. — u Le jésuitisme, disait-iL a compromis le catholicisme; ' prenez garde que le catholicisme ainsi engagé ne compromette le christianisme! » — Bon avertissement, sans doute, mais dont les ultramontains se vengèrent comme . d'une injure. Du reste, il fiiut bien Favouer, le professeur avait mérité d'être honoré de leurs plus dévoles haines.
avait-il pas soulevé le voile qui couvrait auparavant les terribles résultats politiques du catholicisme en Espagne? n'airait-il pas montré du doigt les iniquités commises, au concile de Trente, et contre le dogme catholique mènie, et contre le droit humain? PoursuÎTant PEglise de siècle en. siècle, neFavait^jl pas surprise en flagrant délit d'assassi* nat contre la science ((îalilée), contre la vérité historique (Vico), contre la justice (l'inquisition) ? Eiiiin, se rangeant du côté de ses grands ennemis du dix-huitième siècle, ne^ Tavait-il pas détrônée, en décernant à la révolution française la papauté universelle et le gouvernement des âmes?
* Œuvres complètes, i, IX.
Bionlôt même, dans le Christianisme et la dévolution fran- ♦ çatse (cours commencé en 1845, achevé par livraisons), il allait approfondir l'abime creusé par 1789 entre le catholicisme et les idées modernes, prouver la nécessité et l'urgence de la séparation absolue de l'Eglise et de l'État, écraser l'ancien dogme de l'infaillibilité du pape, sous le dogme nouveau de la souveraineté du peuple I Mais on réussit à lui couper la parole, — trop tard — , car la jeunesse des écoles de Paris, tête de la jeunesse française, avait cessé d'être catholique et était devenue républicaine.
Du jour, donc, où le gouvernement se sentit attaqué lui-même, sinon directement dans sa forme, au moins dans son esprit d'égdnme et de réaction, il écouta les calomnies des jésuites et finit par contracter une sorte d'alliance avec rultramontanisme, croyant ainsi arrêter brusquement, étouffer le réveil de la révolution. Le premier gage de cette alliance des ex-Kbéraux de la Restauration avec le parti prêtre devait être le silence imposé à MM. Mickiewicz, Michelel et Quinet. Cela fut facile quant à Mickiewicz, Polonais exilé ; cela était impossible légalement pour les deux autres, qui étaient citoyens français et se trouvaient placés au-dessus de l'Université, par conséquent en dehors de l'action ministérielle. A la Chambre des ppirs, le 14 avril 1845, le ministre de Tinstruction publique avait reconnu lui-nfiême la complète indépendance du (Collège de France : les processeurs de celle instâlulion nationale ne pouvaient être jugés, réprimandés, destitués que par leurs pairs. Hais, quand arriva l'époque de la réunion semestrielle de l'assemblée des professeurs du Collège de France (15 juillet), cette assemblée fut officiellement invitée à faire rentrer renseignement de MM. Michelet et Quinet dans ses limites iiatu-
MAMFËSTATlUiNS DES ÉCOLES. 55
relies. Les deux professeurs ayant énergiquenient déclaré n'avoir rien à changer à la direclion de leur euseigiiemeni, du-sept voix contre sépi répondirent^ par leur vote, à de Salvandy, que MM. Quînet et Michelet n'étaient point sortis des l)ornes de leur programme et que le Collège de France approuvait leur enseignement.
L'année précÛente, le i9 juin, Edgar Quinet avait terminé sa dernière leço0 sur rultramontanisme par ces paroles signilicalives :
« Mes adversaires ont contre moi d*autre8 diaires où s'enseignent poUiquement d'autres maiimes, la presse, la tribune des deux Chambres, où j*aî été, où je peux encore ètro dénoncé : cela doit leur suffire. J^ai pour moi, de mon côté, votro assentiment intérieur : si j y ajoute Testime de mon pays, je né demande rien de plus dans ce monde *. •
Et dès le lendemain, 20 juin 1844, une députation de
lajeunesse des écoles s'était rendue chez le professeur aimé pour lui prouver que ses idées n'avaient point été semées dans un terrain stérile, pour lui promettre que bientôt viendrait le jour de la moisson*
M. Quinet avait répondu :
• Le témoignage quu je ftçois de vous m^est d*autant plus précieux, qu'il yadresse, non pas à moi, mais à nos croyances communes; il suffit de TOUS entendre pour sentir qu*une vie nouvelle commence à circuler. La génération qui tous a doTancés est lasse ; il faut que vous apportiez k votre tour un nouveau souffle dans le monde; et puisse cette âme généneuse que vous me montrez ne pas hester seulement dans les liTres, maiii entrer aTee vous en possession des a(£iires et des choses ! G^est ce que nous nous engageons mutuellement ici à faire quand le temps viendra pour nous
<..... Bamenez Téquilibre entre Fàme et la matière! cet avenir est grand, messieurs, et c^est h vous qu*il appartient ; chaeon de tous en contient dqjà une partie en lui-même. Toutes les nations, toutes les races, doivent apporter un fragment à cette œuvre. Travaillons seule-
' Œuvres complètes^ t. II, p. 504.
5ri L llOMME, SA MK ET SO?» LNFIIE.NCE.
ment pour que noire pays conserve et accroîtte ms droite à se dira Isi conscience du genre humain ^ » . *
Apres le triomphe obtenu dans rassemblée des proiesseurs du Collège de France, la jeunesse crui de son devoir de faire une grande manifestation en Thonneur de ses trois
nicjîlres, afin il'averlir le pouvoir que, si de nouveaux coups étaient portés à la liberté de penser, ces coups seraient sentis et vepgés. Avec des fonds recueillis au moyen d'imc souscription, elle fit exécuter par M. Borel une médaille de cinquante millimètres de diamètre, où étaient gravées les tôtes de MM. Quinet, Michelel et Mickiewicz, avec cette inscription au revers : Vt unum omnes rint, et cette légende : La France et les auditeurs du Collège de France *. Les étudiants allèrent en corps porter la médaille aux trois professeurs. M. Micbeiet était absent. « MM. Quinet et Mickiewicz les reçurent. — « Seuls, di.siiont-ils, ils n'ont pas déserté le grand enseignement des plus grands jours de notre histoire, et, grâce à ces professeurs, la plus grande tradition s*est renouée parmi nous. » — M. Quinet, profondément ému, engagea la jeunesse à se tenir constamment en éveil, à se trouver prête à toute heure, aiin de n'élit pas surprise quand viendraient les jours de péril et de combat. — « Soyez forts, s'écria le grand poète de la malheureuse Pologne, soyez forts comme vos glorieux ancêtres, mais soyez inflexibles comme eux... Que pas un de vous ne manque i rappel lorsque le jour de marcher ensemble sera venu. 31alheur à ceux qui se trouveraient absents ' ! »
De pareilles manifestations ne devaient certes pas rassurer le pouvoir. Le clergé, de son côté, et les jésuites, se
* Tome déjà cité, p. 305, 306.
* f^8 Kcoles, journal mensuel, 1 ■■• année, i843-&6, p. 155. ^ lei Ecoles, 1845-46, p. 109, 110.