II. — Ahasvébus
Kt par la date de sa publication, et par son importance, Aliasvéï^us est le premier des poèmes d'Edgar Quinet. Rêvé dès l'enfance, composé à Certines, dans la petite église de Brou, à Paris, en Allemagne, en Grèce, en Italie, on peut dire qu'il contient la jeunesse entière de son auteur, et qu'il est comme la synthèse de tout ce que le poëte chercha, sentit, vit, apprit et rêva jusqu'en 183ô. Senti-
* bd Christiattiême et la liévaiution, leçon l'^
• Tome VU des CEuvre» complétée. — Ici, j'aurais dû me conlenter de renvoyer le lecteur à la belle étude de M. Magtiin, réimprimée en tête du poème. Je ne sauniià être ni plus complet, ni plus juste, ni suitoul aussi cloquent. )lais Ton comprendra que je ne pouvais passer A/uuvérus sous silence, et l'on me pardonnera d'avoir été forcé, de recommencer |K>ur re travail d'ensemble ce qui avait été déjà fait et si bien fait.
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inent presque indien de ia nature primitive, débordement lyrique d'une imagination sans frein, sensibilité pénétrante d'une àme déjà meurtrie, interprétation savante des symboles religieux tant anciens que modernes, immensilé du plan réalisé et du but cherché, variété éblouissante des détails et des moyens, audace du style et de la pensée : voilà ce qui (aii d'Ahasvérus une de ces œuvres hors ligne, dont r apparition soulève des tempêtes, que nul ne peut re|)0U8ser sans colère, que nul ne peut accepter sans enthousiasme, et qui survit à la lutte des critiques, toujours niée des uns, toujours admirée des autres. Aujourd'hui, comme hier, Ahasvérus est incompréhensible pour quiconque ne peut franchir, sans avoir le verti<^e, les limites restreintes du connu, du réel, du positif, du raisonnable. Mais ceux qui ont la double vue poétique, ceux qui savent ce que c*est que l'imagination et qui, à certaines heures, se sentent pris de la folie du sublime, ceux-là pourront toujours déchiffrer sans peine les énigmes de ce poème, ils entendront ce que la nature y dit à Thumanité, et rhumanité à Dieu ; ils pourront suivre le poète à travers ses fantaisies les plus extravagantes Jusque sur le seuil de rinfini, jusqu'au fond de Fétemité et du néant. Comme conception fantastique, Ahasvérus dépasse de beaucoup le Faust de Gœthe, et même les rêves animés de Jean- Paul Richter. S'il était écrit en vers, ce mystère serait un chef-d'œuvre unique dans notre littérature. En prose, mais en prose rhy thmée de telle façon que Ton dirait presque des vers, il n'a qu'un pendant, le roman du plus grand poète de ce temps : Notre-Dame de Paris. Roman et mystère survivront à leurs auteurs et marqueront les deux points culminants où s'éleva l'imagination française durant la première moitié du dix-neuvième siècle.
On aurait tort de croire qu Ahasvérus est, comme tant
AHASVËKUS. 415
«le critiques Tont répété, d'inspiration purement germanique. Sans nier qu'Edgar Quinet, dans cette œuvre, plus qu« dans toute autre, ait subi l'influence allemande, on doit reconnaître qu'il a su rester Français, tant par sa forme que par ses idées; il faut même ajouter qu'il est devenu universel par la pensée réellement universelle qui est le fondement de son poëme.
Cette pensée, la voici, telle que le traducteur de Herder l'a exprimée en une de ses plus belles pages :
■ Poussé par une main invisible, non-sculeinent Ib genre humain a brisé le sceau de Tunivers et tenté une carrière inconnue jusque-là, mais il triomphe de lui-même ; il se dérobe h ses propres voies, et, rhangeanl incessamment de formes etd^idoles, chaque elTort atteste que Funivers l'embarrasse et le gène. En vain rOrirnt, qui s*endort sur la foi drs symboles, ci:oit->il l'avoir enchaîné de tant de mystérieuses entraves; sur le rivage opposé s*élève un peuple enfant qui se fera un jouet lies énigmes de l'Orient et les dénouera à son réveil. En vain la personnalité romaine a-t-elle tout absorbé pour tout dévorer; au milieu du sîleflce de Tempire, est-ce une illusion décevante, un leurre poétique, que ce bruit sorti des forêts du Nord, et qui n'est ni le frémissement des feuilles, ni le cri de Taigle, ni le mugissement des bêtes sauvages? Ainsi, captif dans les bornes du monde, rintmi s'agite pour en sortir; et Thumanité qui Ta recueilli, saisie comme d'un vertige, s'en va, en présence de Tunivers muet, cheminant de ruines en ruines, sans trouver où s'arrêter. C'est un voyageur pressé, plein d'ennui, loin de ses foyers. Parti de l'Inde avant le jour, h peine s'est-il reposé dans l'enceinte de Babylone, qu'il brise Babylone, et, restant sans abri, il s'enfuit chez les Perses, chez les Mèdes, dans la terre d'Egypte. Un siècle, une heure, et il brise Palmyre, Ecbatane et Memphis; et toujours renversant l'enceinte qui l'a recueilli, il quitte les Lydiens pour les Hellènes, les Hellènes pour les Étrusques, les Romains pour les Gètes, les Gètes... Mais que sais-je ce qui va suivre? Quelle aveugle précipitation! Qui le presse? Gomment ne craindrait-il }Kis de défaillir avant l'arrivée? Âli! si dans l'antique Épopée nous suivons de mers en mers les destinées errantes d'Ulysse jusqu'à son île chérie, qui nous dira quand finiront les aventures de cet étrange voyageur, et quand il verni de loin fumer les toits de son Ithjque *?.... »
* îniritductim à l'histoire de Thumanité, t. II des Œuvres complètes p. 7m et 567.
Ht LKS 1H)ÈIUSS.
Telle est la grande idée qu'Edgar Quinet a voulu représenter sous la figure populaire du Juif errant. Le maudit du Golgotha personnifiant T humanité entière et le mif mifstère d'Ahasvérus devenant l'épopée du progrès : voili toute son œuvre. Infiniment plus large que la légende qui lui sert de cadre, elle ne comprend pas seulement la vie (lu genre humain depuis Tère chrétienne, mais depuis l'origine du monde, et par delà la consommation des siècles.
Essayons d en suivre le développement.
Depuis trois mille cinq cents ans, la trompette de Tarchange a résonné dans la vallée de Josaphat et les débris de la terre roulent éteints, dans Tespace. Le Père éternel se propose de créer une terre nouvelle,^ et une seconde humanité. Mais, auparavant, il tient à rap|ieleraux saints quelle fut la première. Il ordonne donc à ses séraphins de représenter, sons forme de mystère^ le drame de Thistoire achevée.
Nous voici à la veille de la Création. L'Océan, sans rivages, se plaint amèrement de la monotonie de son immensité. Peu à peu la terre se forme. Du fond de^ eaux s'élance le Léviathan, Toiseau Vinateyna développe dans Tair ses ailes de cent coudées, le serpent sort en sifflant de la fange, et le poisson Macar nage à la surface des flots. Se vo)ant seuls à peupler l'univers, les monstres s'en proclament les dieux. Un bruit sourd sort des profondeurs du globe, les Géants, les Titans s'éveillent, ils bâtissent des villes souterraines qu'ils espèrent faire durer des siècles et des siècles et prétendent élever jnsques aux cieux. Alors rÉlernel étend sa main toute-puissante, et, mécontent de sa première ébauche, ordonne à TUcéan de l'engloutir.
Ici se place un épisode admirable. Un roi est assis sur son trône. Soudain, aux portes du palais, un bruit formi-