NAPOLEON. 4S
quoi? Le prisonn4er de Sainte-Hélène, le vaincu des étrangers coalisés contre la France, le vainqueur d'Austerlitz, le propagateur lalal des idées de 1789, leur a fait oublier le
reste Ues créateurs de la légende bonapartiste M. Qui-
net n'a pas été le moins courageux vis-à-vis de lui-même lorsqu'il a dit :
< Si j\'i?ais supprimé co poème, comme j'ai pu en avoir l'envie, quf Iques-uns auraient vu dans cette suppression une mesiquine rancune contre mon héros ; d*autres auraient soupçonné de» adulations qui,
Dieu merci, n*ont jamais approché de mes lèvres L'époque de la
critique et du jugement de l'histoire est arrivée pour Napoléon avec pTus de rapidité qu'on n'eût pu le supposer;... désonnais il appartient
pour toujours au domaine sévèie de la réalité et de la prose
Qu'avez-vous foit de mon demi-dieu? La pensée ne viendra plus à un poiHe de prendre Napoléon pour sujet d'un poème étendu ^ •
. . . Certes, je n'essayerai pas d'analyser le poème d'Edgar Quinet. Ce serait, pour le moins, inutile aujourd'hui, car le temps, implacable, a dévoré Najwléon. Qu'on le relise cependant, aJVn d'être bien convaincu que, si l'auteur a eu le tort de diviniser un héros mortel, le héros de son imagination ne l'a point, comme tant d'autres, aveuglé lui* même sur le despotisme empourpré des feux de la victoire. Ainsi, dès le début de l'épopée, à peine le héros est-il né, que le poète mesure
. . • . Le long chemin qui mène Du pont d'Arcole à Sainte-liélène.
Maintenant voici que Bonaparte grandit, simple oflicier, tout à l'heure général.
* Œuvres cathpIéteSf l. VII, p. 157 et 138. — J'aurais voulu risquer, moi ati»M. un jugement raisonm^ sur le poème et le sujet du poème. Il ne m'a même pas été possible de copier une page où l'éminent critique du Moniiéur (r;mjourd'lini, N. Siiintc-Ik>uvc, apprécie justement Bonaparte au point de Tuc moral. (Voir, dans Ciitiqueit et Portraiin, l'article sur les Mémoires de Mirabean.)
iTiO LES POÈMES.
Or c*éUit en ces temps où la France héroïque - Du bonnet phrygien coifTait la République...
La laine en habits bleus par les mères cardée, («nchait de nobles cœurs. La parole fardée Ne vous égorgeait pas sous un masque imposteur. Un frère était un frère, une sœur une sœur ; Sur ses deniers d'airain, pauvre et fière, la France Avec son glaive nu gravait une balance.
Que va faire le chef victorieux de l'armée d^Italief Au désert d*Ègypte, il rêve. Sera-t-il a homme de bien, » ou « âme du monde? » Brutus ou César?
Brutus est la victime et meurt avec sa foi, César est le tyran et fait vivre sa loi.
Brutus est la vertu, César est la puissance.
Mon âme, achève donc, et quitte la balance.
Brutus est le mortel qui suiTit par hasard ; César ]e dieu sur terre... Ah ! je serai César!
Ués que le Rubicon est franchi, Sainle-Hélcne apparaît sans cesse dans les rêves de Napoléon, qu*il escalade le Saint-Bernard ou qu'il contraigne le pape à placer sur sa tête le diadème de Charlemagne. Voici notamment ce que chantent les orgues durant la scène du couronnement :
Convive du Seigneur, reçois le pain et Feau ! Déjà pâle d*ennui, quand ta coupe est remphe. Ne sens-tu pas au bord, comme nue amère lie.
Le goût amer de Waterloo?
Dans le vaste océan de Tespérance humaine, Où ta voile défie et le vent et le flot, N'entends-tu pas gronder au fond, comme un sanglot.
Le flot lointain de Sainte- Bélène?
Plus loin, au triomphe d'Austerlitz succède immédiatement Tépisode de la mort de Lannes, à la bataille d'Essling. Etendu sur un brancard, Montebello se soulève pour crier au comjuérant : Retournez en arrière!
NAPOLÉON. »i
. Vous n^aimez rien que vous y et de vos éperons Toujours vous harcelez le flanc des nations.
Craignez qu'en se cabrant Findocile cavale Ne V0U6 fasse vider hi scHe impériale...
Mais l'Empereur ne veut pas entendre. Au faite de la gloire, le vertige Ta pris. 11 se divinise lui-même, défie la fatalité et joue son empire à croix ou pile. Le monologue où ces idées sont exprimées est d'une grandeur véritable. Là, M. Quinet semble avoir, comme disait Gustave Planche, «t pénétré dans la conscience même » de son héros.
Tout s'assombrit dans le poëme. Le pape, délivré, lance Tanathème à son ancien geôlier. Napoléon répudie Joséphine, k son étoile. » A Saragosse, la vieille Espagne aiguise son poignard. « Sous l'orme de Leipsick, » la Germanie ressuscitée s'élance dans « la danse du glaive. » Moscou s'enflamme, et, à la poursuite des fuyards, l'Europe entière inonde la France. Par deux fois notre frontière sacrée est violée.
Et maintenant c^est Theure où la terre des Gaules Gémit, comme une harpe, à Fombre des vieux saules...
Toutes ces scènes de vengeances et de deuil sont reproduites par le poêle avec une énergie sublime. Il y a là des élans de patriotisme, des éclats de poésie, qui sauveront Tœuvre de Toubli.
On peut sonder la profondeur du bonapartisme de M. Quinet en lisant ce testament du héros épique, puni à Longnvood de son ambition :
Je lègue en ma pensée : aux peuples ma couronne ; Mon orage étemel au ciel qui nf abandonne, A cliaque jour qui luit mon pesant souvenir.
Ma gloire au genre humain, mon œuvre à Ta venir. Je lègue à mon enfant une place en ma tombe ; Et mon orgueil au (lot qui s*élève et retombe ;
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De mes projets ailiers le sable à Tocéan :
De mrs iiiilLe désirs la poussièra au néant ; Au sommet soiin*ilieux le vent de ma colère, Et mon nom à Técho, mon tfone au ver de terre.
Kn somme, Napoléon, au point de vue purement artistique, est une œuvre remarquable, mais de beaucoup inférieure à Ahasvérus, M. Quinet, en prose si grand écrivain, semble gêné par le vers, au point de rester dans Texpression au-dessous de sa propre pensée. Néanmoins, emporté par le lyrisme de son imagination, il arrive souvent à écrire des morceaux merveilleusement rli y Ihmés el qui sont, non d'un versificateur habile, mais d*un vrai poêle. Prométhée el surtout les Esclaves marquent, sous le rapport de la forme, un progrès considérable. Dans Napoléon on sent trop le travail, on le sent moins dans Prométhée; dans les Esclaves on ne lèsent presque plus, la pensée a fini par dompter l'expression rebelle.