‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 24 sur 135 · MANIFESTATIONS DES ÉCOLES · texte numérisé non relu

MANIFESTATIONS DES ÉCOLES

ne se regarde comme persomiellement engagé dans cette querelle, pas un qui ne soit prêt à y apporter tout ce qu*il a d^énergie et de dévouement. ..

• Dans la lutte engagée, vous avez pour tous, monsieur, contre un acte de despotisme, le droit; contre un ministre, lopinion ; contre les attaques de quelques tibscurantistes en retard, les sympathies d'une nombreuse Jeunesse qui applaudit k votre courage et s^unit de cœur à ▼05 efforts. >

Edgar Quinet répondit :

• Mesieura, si Ton a pensé me ruiner moralement, votre porésence m'aide à croire qu'on n'y a pas réussi.

« La démarche éclatante que vous faites en ce moment, jointe aux démonstrations de la presse, prouve de plus qu*il s^agit ici bien moins de ma personne que d^une cause générale...

ff Qu^importe au fond la cause d'une personne ! Le germe est semé, le cri du réveil a été jeté. La génération nouvelle Ta entendu. Elle ne s'endormira pas. Vous honorerez votre pays, et ce sera la récompense de mes efforts, si, en effet, ils en ont mérité une. Promettons-nous donc encore une fois ici de persévérer, quoi qu'il advienne, dans l'alliance de la science et de la liberté. Quelles que soient les circonstances où nous soyons jetés, ne cédons jamais rien de la dignité de l'esprit ni des droits de la vie morale. Ce doit être Ih le salut de chacun de nous en particulier et de notre pays lui-même.

« Maintenant, messieurs, si c'est là ma dernière parole, je vous demande de la suivre. Retirez-vous en silence et avec ordre, nos adversaires vous regardent '. >

On sait, on devine le reste. La manifestation, en passant rue Cassette, sous les fenêtres de M . de Salvandy, ne put s'empêcher de crier : A bas les jésuites ! et Vive Quinet ! Pourtant elle ne se dirigea point vers le ministère de Tinstructîon publique, comme T y excitaient certains hommes à mine suspecte que personne ne connaissait. Arrivée à la place Saint-Sulpice, sur le conseil d'un étudiant, elle se dispersa sans bruit. Mais, à peine le prudent étudiant se trouva-t-il isolé de ses compagnons, qu'il fut assailli, battu par les agents provocateurs dont il avait troublé les des-

> U* Écoles, 1. c, 900-902.

seins, et ii eût élé tué si des amis n'étaient accourus à son secours. Ce guet-apens et cette lulte Fournirent à la force publique, préparée depuis la matinée, un prétexte pour faire irruption dans le Quartier Latin. La cavalerie chargea les groupes, un grand nombre de jeunes gens furent maltraités, et la police opéra d'iniques arrestations jusque dans l'intérieur de TÉcole pratique de médecine, parmi les étudiants qui travaillaient autour de la table de dissection. De tels actes n'étaient certes point de nature a faire aimer le gouvernement de Juillet par les jeunes gens des écoles. Au 24 février 1848, donnant l'élan révolutionnaire, ils prouvèrent combien la haine, depuis deux ans, s'était amassée dans leurs cœurs.

Malgré la suspension du Cours de littérature méridionale^ le Cours de Morale et d'Histoire fut ouvert le jeudi 29 janvier à une heure. M. Michelet ayant une fois laissé tomber de ses lèvres le nom de son ami Edgar Quinet, des acclamations éclatèrent et, durant plus de cinq minutes, il fut impossible au professeur de continuer sa leçon.

Plus tard, les professeurs du Collège de France s'étant réunis pour arrêter le programme des cours du second semestre, H. Lelronne reçut du ministre l'ordre de rayer de nouveau le mot institutions du programme particulier de M. Quinet. Celui-ci (8 avril 1846) protesta encore par une lettre énergique, adressée à H. l'administrateur du Collège de France.

fl Dans ces circonstances, » y disait-il après avoir par la plus vigoureuse argumentation démontré et son droit propre et les francliiscs philosophiques du Collège de France, « dans ces circonstances, il ne me reste qu*k déclarer qu*en eflaçant, contrairement à Tordonnance royale du 12 mars .1831, le titre et le sujet de mon enseignement, M. le ministre me réduit à Timpossibilité absolue d*ouvrir mon cour». Il y a sans doute un inconvénient k ce qui se passe. Le dommage est grand pour moi, puisque je sub placé entre Toubli et la calonmio.

LE CHRISTIAMSIiË ET LA REVOLUTION. 61

Mais ce serait un bien plus grand mal, et sans remède, si un professeur livrait lui-même, et sans protestation, ce qu'il considère comme Thonneur et le droit du corps auquel il appartient '. »

La calomnie, en effet, comme il Tavait dit, ne lui manqua pas. Quant à Toubli, il n'a pas encore commencé pour lui. Dès ce temps, la vaillante jeunesse des écoles siffla le suppléant qu'on lui voulut imposer, tant et tant que le pauvre homme dut se taire. Par contre, elle enleva feuille par feuille la fin du cours sur le Christianisme et la Révolution, que M. Quinet s'était décidé à faire imprimer, ne le pouvant transmettre par la parole, et elle garda, comme un dépôt sacré, Y idéal de la (fémocralie^ que le maître lui faisait entrevoir en sa dernière leçon.

Il disait en terminant :

i Je TOUS ai donné ce que j'avais de mieux en moi; tous m*a?ez donné en retour Tétincelle sacrée que toute âme jeune apporte dans le monde. Conservons le foyer qui s'est formé ici du plus pur de nous-mêmes, et que ce soit là notre offrande au dieu du passé et de l'avenir. En nous séparant, nous resterons amis. Je penserai loin de TOUS à ces heures de flamme ; vous aussi quelquefois vous vous souviendrez de nous *. •

Plus tard, M. Michelet fut frappé, comme avait été frappé son ami, plus injustement encore, s'il est possible. Les trois chaires de la démocratie se trouvèrent muettes en 1847. Dans la menaçante manifestation que firent alors les disciples, les trois maîtres furent une fois de plus associés. Ce jour-là , la génération nouvelle se mit en guerre ouverte avec la royauté constitutionnelle dégénérée en despotisme, et bientôt, sous les barricades de Février, fut écrasé le trône qui s'était élevé sur les barricades de Juillet.

Les cours du Collège de France de 1840 à 1847 peu-

« Us Écoles, p. 347-349.

* Œuvres complètes, 1. 111, p. '275.

Tent être considérés comme une des causes les plus directes de ce réveil national et universel.

Réduit par la force au silence, Edgar Quinet ne cessa ni de travailler ni d'agir.

Il assembla, mit en ordre, rédigea les innombrables documents de son grand ouvrage : Les RévoltUians d'Italie^, qui est à la fois renseignement de l'Italie par la France et renseignement de la France par Tltalie. Il y voulait apprendre « comment une nation chrétienne peut mourir et renaître plusieurs fois, » car Fltalie porte en soi toutes les blessures, indigènes et étrangères, politiques, sociales et religieuses ; « ses plaies sont nos plaies, et elle ne peut achever de renaître ou de mourir que nous ne nous sentions nous-mêmes ou revivre de sa vie ou mourir de sa mort*. »

Cela était écrit le 20 février 1848. L'historien, qui déjà avait commencé à faire tracer le programme de l'avenir par le passé lui-même, dut s'arrêter au chapitre De la Guerre sociale.

En juillet 1847, M. Quinet, outré du rôle odieux auquel un gouvernement sans principes venait d'abaisser la France, — au seul profit de l'Angleterre, — lança une de ses plus vives brochures : la France et la Sainte Alliance en Portugal^. On y peut lire ces phrases, annonçant la catastrophe qui surprit les plus habiles :

' OEuvreê complétée^ t. IV.

» /d., t. IV. p. 13.

* id.,t. X.

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