HISTOIRE DE FRANCE
trouve anéanti par révénemenl. Le fleuve de sang que la Révolution ouvre entre le passé et l'avenir prouve assez combien peu de reconnaissance, combien de haine elle croyait devoir à la royauté, chargée, dit-on, de niveler, d'unifier. Maigre tout, on ne renie pas le système, on se contente de le masquer, on le sauve en distinguant, La France, dit- on, a dû organiser l'égalité avant la liberté; les dix-sept premiers siècles n'avaient à s'occuper que de la première comme le dernier n*a principalement à s'occuper que de la seconde! On s'aperçoit maintenant, c'est-à-dire trop tard, qu'en divisant l'égalité et la liberté, en acceptant l'arbitraire au service de l'une comme de l'autre, oh a compromis, perdu l'une et l'autre, tant et tant que si tout s'explique jusques et y compris l'invasion, qui nous ramène au point de départ ^, tout se trouve aboutir encore une fois au résultat acclamé, au despotisme, protecteur d'une fausse égalité. Voilà où nous ont conduits quatorze cents ans d'éducation par le despotisme I est-ce à lui de continuer notre éducation pendant encore quatorze cents années?
• PrenoBs garde, s'écrie M. Quinet, en corrompant le passé, de corrompre Tavenir. Jusqu'ici, toutes les fois que Thistorien a amnistié la veille, il a amnistié le lendemain... Alors, la Yérité morale, arrachée de la substance de Thistoire, n'a plus de refuge même chez les morts. Il reste pour pâture au monde un rêve d'égalité jalouse dans laquelle rien n'est plus réel qu'une servilité croissante.
c Imaginez un simple individu persuadé que, dans le cours de sa TÎe. tout ce qu'il fait est bien fait, qu'il est dans chacun de ses actes le iiiinistre infaillible, impeccable, de la justice suprême : combien de
' C'est ce que dit très-expressément M. Guixot, à la p«ge 31 du premier \olume de ses Mémoires pour sertir à V histoire de mon temps: t La paix et la liberté réelles revenaient avec la Restauration. » La France , selon V. Guisot, a couru au-devaot des étrangers, ramenant la dynastie légitime . i-t t la France eut raison, car la Restauration lui donna en effet la paix et la liberté ! »
temps résisterait sa raison à cette apothéose? Au lieu d^un individu, je. suppose maintenant une nation : voilà tout un peuple assuré, de génération en génération, qu'il siège sur le trône de Tétemellc justice. A ses pieds sont les autres nations, qu'il régit de son épée flamboyante. Heureux ceux qu'il châtie ! S'il frappe, c'est pour guérir; s'il encliaine, c'est pour affranchir ; s'il conquiert, c'est par complaisance; s'il rampe, c'est par excès d'honneur ; ses vices sont des vertus dissimulées. Où s'arrêter dans ce chemin, et qui se chargera de réveiller une conscience que nous supposons exténuée depuis des siècles ? »
Sur ce point d^interrogation, arrêtons-nous. On voit jusqu'où pénètre la vive critique d'Edgar Quinet. Lame de pur acier, elle s'est glissée jusqu'au cœur du mal, et elle l'a tué, espérons-le. Le système que l'on nommait fastueusement la philosophie historique de l'école française, le vieux système n'est plus. Que son ombre même ne soit pas soufferte sur notre sol sacré, et que chacun de ceux qui marchent à l'avenir, crient, avec M. Michelel : « Ar ricre, faux docteurs et faux dieux ! »
Mais à présent que le vide est fait, sur quelle pierre inébranlable asseoir la nouvelle, la véritable histoire ?
En effet, la base de notre histoire nationale et son couronnement philosophique n auraient-ils point été détruits par cette implacable exécution d'erreurs? Le vrai a*aurait-il point été jeté avec le faux à la voirie? En restituant aux événements leur caractère vrai, aux hommes leur responsabilité morale, n'aurait-on pas du même coup brisé le lien idéal des faits et troublé la divine harmonie des décrets providentiels? Enfin, en dévoilant, en flétrissant les péchés, les crimes de lèse-humanité de la nation ré-
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f)uiée impeccable, n aurait-on pas détrôné, renié le peuple de France, érigé en Petiple de Uieti ?
Inutile question, direz-vous ! — Inutile? Non pas, car il s* est trouvé des défenseurs libéraux de l'ancien système qui ont voulu considérer le violent appel d'Ëdgnr Quinet a la saine raison et à la justice comme un anathèrae injuste et xléraisonnable, lancé contre le passé en haine du présent, par un vaincu, dont les douleurs de l'exil auraient troublé l'intelligence, au point que, de désillusion en désillusion, il serait descendu jusqu'à douter de Tavenir, jusqu'à |)orter témoignage au détriment de celte cause méiue, pour laquelle il souffre. S'efTorçant de prouver la vérité de leur point de vue, ces doctrinaires en retard recommencent la critique de la critique de l'histoire de France officielle, c'est-à-dire remettent en place les vieilles afGrmations, rasées par la récente négation. Ici, ils font ressortir les avantages matérieh de la conquête, du nivellement et du despotisme, lequel, selon eux, n^usurpa que des usurpations. Là, ils posent en principe acquis que la Réforme n'a introduit dans le monde aucun dogme nouveau, et que la France a agi suivant ses intérêts véritables en repous- :^nt, on sait de quelle manière, ce faux protestantisme, qui n'avait rien de positif à ajouter à son génie. Plus loin, ils reprennent Yidéal de l'union spiriluelle de l'Europe au moyen âge sous la domination de Rome papale et subordonnent les nationalités et les gouvernements, formes essentiellement variables et en tous points secondaires, aux intérêts généraux de la civiUsation (civilisation ne signifiant que bien-être). Enfin, ces restaurateurs de la philosophie historique, positive, fataliste et théocratique, ne manquent pas lie couronner leur thèse par un argument ad haminem : ils relèvent avec énergie les accusations jetées par le proscrit à la face de sa patrie ingrate (ou
llfi lA PHILOSOPHIE DE L'HÎSTOIRE.
juste?); ils engagent la jeunesse à se séparer au plus vilede son ancien maître, égare dans une voie funeste, et à se tourner vers les pères qui, au lieu de détruire avec rage et de nier dans le vide, adirnient et créent dans la réalité!
A tout cela la réponse est aisée.
S'il a mis en pièces le système de ses adversaires, — parce qu'il est persuadé que a le premier acte d'affranchissement, de régénération pour un peuple, est... de confesser ses fautes et les iviquités de ses pères » (Esdras, livre II, chapitre ix), et que « cet aveu précède tout, même la reconstruction de la cité sainte; » — M. Quinet, n*a point en même temps détruit sa propre doctrine. Après avoir lu la Philosophie de Hiistoire de France^ relisez, approfondissez tout ce que M. Quinet a écrit et sur Herder et sur Vico; tout ce qu'il a de lui-même affirmé et prouvé. La cité des principes reste encore dans le ciel de la pensée : et toujours la colonne de feu du progrès guide les générations vers Tavenir infini.
Parce que M. Quinet a montré que la France, à telle ou telle époque de sa vie, a commis des fautes, des crimes, s*est arrêtée, a reculé quand elle eût dû avancer d*un bond héroïque, il n'a pas renié la France, il n'a point arraché l'auréole qu'a méritée, en se sacrifiant tant de fois pour la cause du genre humain, cette sainte Jeanne d'Arc des nations. Nul n'a cru, ne croit davantage en elle, nui n^a plus agrandi, divinisé son rôle. Mais, s'il aime la patrie, ce patriote républicain, ce n'est certes point comme la^ terre classique de la conquête et du despotisme unitaire; c'est comme la mère bénie de la Révolution, mère féconde, grosse encore du salut du monde, et qui se doit à ellemême de rester libre et forte ou de le redevenir, pour que mûrisse et naisse le fruit caché dans ses entrailles.
En thèse générale, voici simplement ce que combat, ce*