I. — COSMOPOLITISME ET NATIONALITÉ
Courant à la l'echerche des rivages inconnus, peuplant les terres désertes, défrichant les contrées infertiles, les brèts vierges et les marais fétides, fouillant jusqu'au cœur du globe pour en arracher les trésors oubliés, auxquels, chaque jour, elle invente des applications nouvelles, l'industrie recule, élargit sans cesse les bornes du patrimoine du genre humain. A la faiblesse matérielle de l'individu, elle supplée par l'omnipotence collective de la machine. Par les rivières, dont elle corrige le cours, par les canaux qui joignent les fleuves, par ces longues lignes tracées à travers les océans et que suivent d'innombrables paquebots, en dépit des flots et des vents, elle développe et multiplie les communications naturelles, elle rapproche et unit
* Uniié morale det peuples modemet;-^ Génie des BeUgùmSi Hv. I, m, t; Ht. lUf !▼; — Allemaffne e$ Halte, xti; — Le C/iamp de bataille de Waterloo; — préface 4e Proméîhée; — Les Jésuites, conclusion ; — Ultramoatamsme, leçons I'* et IX*; — Les Roumams, conclusion; — HéwAu" tkms d'ItaliOt liv. I, t; — aux tomes III, lY, VI, YI1I des Œuvres compUtesà'VA^r Qninet.
ItO LES NATIONALITES.
les pays et les coulînents. Lançant la vapeur sur des roules de fer qui brisent les frontières des États, — car rien n'arrête leur développement logique, ni le cours d'eau, ni le précipice, ni la montagne ; — abolissant jusqu'il la distance avec rélectricité qui, rapide comme la foudre, d'un bout du monde à Tautre peut mettre les hommes en rapports immédiats et constants avec les hommes; enfin, au moyen de l'échange, du crédit, de l'association, unissant les intérêts universels en un faisceau commun, et les rendant solidaires, elle anéantit la division des anciens âges et semble préparer l'unité des temps futurs.
Admirons tant de merveilles, mais qu'elles ne nous éblouissent pas! L'industrie n'est point son but à ellemême. Si elle ne devait pas provoquer une pensée nouvelle qui, demain, se servira d'elle, comme aujourd'hui elle prétend se servir de la nature, n'aurions-nous pas à a maudire plutôt qu'à la glorifier?
Par exemple, en exagérant le principe fécond de l'association des capitaux, en plaçant, au faîte de la société, des chilTres, non plus des êtres, n'a-t-elle pas déjà amoindri la valeur de Tindividu, altéré la conscience du mot, noyé la personnalité dans le tout anonyme et irresponsable? Conviant le Nord et le Midi, l'Occident et l'Orient à unir leurs forces dans un but commun, pour une conquête toute matérielle; groupant, non les peuples, mais les produits des contrées, autour de l'autel du dieu Capital^ a4-elle mieux réussi que le catholicisme à fondre les races en un mê.ne troupeau, n'ayant d'autre patrie que la richesse, laquelle, à celte heure, paraît remplacer le paradis? Tondant à l'universalisalion'de l'échange des produits et des valeurs représentatives, au cosmopolitisme des intérêts, n'a-l-elle pas détrôné l'esprit au profit delà matière,
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supprimé des nations cherchant chacune un airenir humanitaire et se développant dans toute la force expansive de leur individualité, pour ne mettre à leur place que des hommes sans âme, sans idéal, sans foi,, sans principes, fivantdu présent et devant mourir avec lui?
Nul n'a protesté avec plus de vigueur et de persévérance qu'Edgar Quinet contre ces illusions de l'industrie contemporaine. 11 y a vingt ans, assistant à Torigine du mouvement qui, aujourd'hui, a dépassé son apogée, il cherchait, non point à Tentraver, car il le croyait nécessaire, mais à en modérer Texagcration naturelle, exagération fatale à l'individualité et à la nationalité, qu'il considcre avec raison comme les deux sources des plus hautes vertus de Tintelligence et du cœur.
L'association, en effet, n'est la vraie loi de l'avenir que si, en combinant les forces de tous dans un but commun, elle ne diminue ni ne brise la force de chacun des associés. De même, le cosmopoUtisme, — c'est-à-dire l'unité absolue du genre humain, — ne peut pas être une doctrine démocratique s'il exige la destruction des races, obtenue n'importe comment, par le césarisme aussi bien que par la conqi:éte révolutionnaire, par l'industrialisme aussi bien que par le hasard ; si, loin de tenter le rapprochement fraternel par Tamour réciproque, il lève une confusion qui ne serait pas autre chose que l'Empire d'Autriche universalisé.
Mal compris, l'association et le cosmopolitisme conduiraient à l'abolition de l'homme et des peuples, sans qu'il en résultât une humanité véritable, composée d êtres égaux et libres. La mission que la Révolution française nous a léguée est précisément l'union des deux principes qui semblent aujourd'hui se poser en contradiction : Tunion de la liberté et de l'égalité, de l'individu et du
groupe, de ta nationalité et de l'humanité. L'homme, libre parce qu'il est homme, s*associant librement dans la famille, dans la commune, dans la patrie, dans l'humanité, tel est le développement naturel de chacun de nous. Combiner les divers sentiments, remplir à la fois les devoirs multiples et exercer les droits attachés à la quadruple qualité de père, de citoyen , de patriote et de membre actif de la grande famille humaine, c'est être vraiment un homme. On ne l'est qu'à demi si l'on est père aux dépens de la patrie et si l'on viole l'humanité par excès de patriotisme. Ne cesserait-on pas de l'être en voulant l'être trop, en se plongeant, hors de le famille, de la cité, de la patrie, dans la mer intinie de Tespèce?
Sous prétexte d'élargir nos horizons, d'élever nos âmes, ne nous perdons point danis des abstractions vagues, dont l'effet trop rapide est de mettre le devoir au-dessus de la portée commune et, par conséquent, d'encourager Findifférence, l'inaction, l'égoïsme. Gardons-nous bien surtout de mépriser la nationalité, croyant ainsi mieux aimer l'humanité ; car nous endormirions en nous une conscience qu'il est bon de tenir éveillée ; car nous imiterions ceux de nos pères qui avaient intérêt à légitimer l'invasion de 1815, nous deviendrions p/ii/o«opb^s et nous cesserions d'être peuple. Alors, sans doute, nous pourrions accumuler syllogismes sur syllogismes, mais non pas actes sur actes, comme les héros de 1792, repoussant l'ennemi du sol sacré de la patrie, et, vainqueurs, le poursuivant sur son propre territoire en propageant le saint dogme de la fraternité des nations.
Du reste, les théoriciens du cosmopolitisme antinational, enivrés de la grandeur apparente de leur rêve, — rêve emprunté à l'ultramontanisme, dont l'idéal a toujours été une seule foi, un seul pape, un troupeau de
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iidcles courbés . 90us une autorité unique ; — les théoriciens du oosmopolrtisme ont peu étudié l'histoire et semblent ignorer combien les races humaines diffèrent les unes des autres, combien il est difficile, — s'il est possible, — de tuer une nation.
Qu'ils remontent jusqu'aux premiers âges, et ils retrouveront les races encore existantes, portant chacune dans ses traits, dans ses mœurs, dans ses pensées, un sceau particulier, que les siècles, les migrations, les invasionsont modifié plus ou moins, mais que nulle force n'effacera complètement. D*autre part, qu'ils approfondissent le fait de la conquête, par lequel se dissolvent ou se transforment les associations nationales; ils le verront se produire de trois manières :
— Ou le conquérant est repoussé, soit en une longue suite de siècles, comme le Maure par l'Espagnol, soit en* quelques semaines, comme l'Europe monarchique par la France républicaine. En ce cas, la nationalité mise en péril, grâce à l'héroïsme de ses défenseurs, est désormais assise sur d'inébranlables bases ; elle tend même à déborder hors de ses frontières naturelles, semblable au fleuve dont une digue impuissante a, un moment, dérangé le cours. — Ou bien, le conquérant est victorieux, il parvient à prendre pied sur le sol, il s'y enracine. Alors, s'il est Asiatique, il se superpose au vaincu, qui perd jusqu'à son nom et devient caste inférieure. S'il est Euro[)éen, peu à peu, il se mêle au peuple conquis, et, par l'introduction d'un clément nouveau, métamorphose son génie et soit étal social, à Texemple des ^'ormands devenus maîtres de l'Angleterre anglo-saxonne. — Ou bien, enfin, le conquérant n'ose pas garder sa conquête; quoique vainqueur, il se retire de lui-même; mais, après avoir imposé au vaincu un gouvernement de son choix, c'est-à-dire, après avoir
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fait d*un corps un cadavre, de telle sorte que le cadavre ne pourra reilevenir corps quVn brisant la lourde pierre du sépulcre, et ne sera réellement vivant que du jour où il, aura, non-seulement renversé le pouvoir imposé par l'ennemi, mais encore déchiré en mille pièces le traité signé pour consacrer sa dépendance. Témoin la France, qui a commencé, en 1830, a rompre le joug de 1815, mais qui, depuis, n'a pas encore pu retrouver sa sublime énergie des temps de la Révolution, s'est même vue, au lendemain de février 1848, impuissante à assurer le triomphe universel de ses idées humanitaires ; et cela, parce qu'elle n*a point rompu, violé dans sa totalité et dans chacun de ses honteux détails, le pacte de la Sainte-Alliance.
En somme, la conquête, sous quelque forme qu'elle se produise, est un acte de barbarie tellement contraire à cette idée même d'humanité, dont certains esprits faussés tendraient à la faire l'actif agent, que jamais l'on n'a vu -un peuple l'accueillir comme un bien et que tous les peuples qui vivent et qui renaîtront, ne vivent que parca qu'ils l'ont repoussé en versant le plus pur de leur sang, ne renaîtront qu'en se soulevant héroïquement contre elle.
En Asie, les peuples morts sont morts pour toujours, parce que l'Asie ne comprend que la caste, et qu'ayant foonié au nom de la religion le libre développement de l'individu, elle peut hiérarchiser et immobiliser les masses, comme elle hiérarchise et immobilise les hommes. Mais en Europe, où la personnalité est la base de la civilisation vraie, les peuples, quoi que l'on fasse, ne peuvent pas être tués, parce que chaque homme, comprenant ce qu'il vaut en tant qu^homme, comprend aussi que chaque ensemble d'hommes, habitant une contrée qu'il s'est appropriée depuis des siècles, ayant une langue propre, des mœurs, des lois nées à la fois de la nature de son génie