COSMOPOLITISME ET NATIONALITÉ
et de celle du pays, est Térîtablemeiit une unité dans le genre humain, une personne vivante qui possède un passé, un présent, un avenir à elle, une intelligence, une volonté, une conscience, une âme en un mot. D'où il résulte qu'attenter a l'indépendance d'un peuple est un crime qui crie vengeance et dont tout cœur juste ressent l'horreur, que tout homme a droit et devoir de punir.
Cependant, démontrer ainsi la nationalité par la haine légitimement due à qui la menace, ne serait-ce pas donner raison aux théoriciens qui, partisans de la paix universelle quand même, prétendent, en supprimant les divisions nationales, ôter à la guerre la principale de ses causes? — ?(on, sans doute. Car, si l'organisation ou plutôt la désorganisation des États de l'ancien monde les portait logiquement à se ruer les uns sur les autres pour la seule satisfaction des ambitieuses folies de leurs souverains, les. nations démocratiques du monde nouveau ne doivent ni ne peuvent entretenir à Tcgard les unes des autres les mêmes rivalités, les mêmes jalousies, les mêmes inimitiés, sous prétexte de prépondérance ou d'équilibre. Petites ou grandes, faibles ou «fortes, se déployant dans toute retendue de leur génie particulier, vivant de toute leur vie, loin de s'atténuer l'une devant l'autre, elles marcheront d'un pas plus ou moins rapide vers le but commun qui est la liberté et l'égalité; et la première arrivée tendra la main à ses sœurs, non pour les absorber à son profit, mais pour les élever jusqu'à elle, les associer avec elle dans la vie, non dans le néant. Ainsi sera effectuée Tunification du genre humain par le seul effort de Tamour volontaire. Dès lors, l'humanité, dont Tunité absolue aurait fait une cohue d'hommes, sous la forme fédérative, s'élèvera audessus des peuples, harmonie divine résultant de tons les accords humains.
C'est pour concourir à la réalisa tîou de cet idéal qu'Edgar Quinet a consacré une des meilleures parts de sa laborieuse existence à faire connaître les nationalités à la France. Ouvrant son cours de Lyon, le 10 avril 1859, il faisait en ces termes sa profession de foi littéraire et politique : — « Unité des lettres et fraternité des peuples modernes. » — Et, après avoir démontré que Tindustrie et la science. Fart et la politique, que tout tend aujourd'hui à rap|)rocher les peuples et à rendre la guerre fratricide, il s'écriait :
.4 Si )a conscience de ceUe nation sVst élcToe par degrés de la
commune à la province, de la province à la France, je dis, de plus, que celle progression ne doit pas s^arréter à ces termes... La France nVst |M)u liant qu'une province dans rhumanité... Notre pays tout entier as[)irc d'un même effort à sortir de ses propres limites pour connaître ce qui se pusse hors de lui, se confondre ninsi avec le génie du genre humain lui-même. >
Dans le Génie des Religions^ Edgar Quinet saluait du plus ardent enthousiasme la grandie découverte de l'afljlialion des idiomes d'Orient avec ceux d'Occident, adiliation qui prouve que les peuples, aujourd'hui les plus étrangers les uns aux autres, ont vécu a l'origine en relations intimes et prolongées. — Ailleurs, — préface deProméihée^ — il déclarait « l'unité de civilisation devenue un des dogmes du monde » et montrait a un seul Dieu, présent dans chaque moment de Thistoire, rassemblant en une même famille les peuples frères que des années rapides séparent seulement |es uns des autres. — A Paris, du haut de sa chaire du collège de France, il disait aux jeunes gens qui se pressaient pour Tenlendre :
« Aimez donc ce pays, non comme une abstraction doctnnaiit», mais comme une ten*e consacrée. Quand les mctaphyâcieiis vous proposent demigrcr sans choix, sans souvenir, à la surface du globe, rap-
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pelez-vous ce mol par lequel a été sauvée la Révolution : « Emporterai-je ma patrie à la semelle de mes souliers? »
Aux étrangers de races diiTérenles, ennemies parfois,
— Polonais, Russes, Italiens, Allemands, Hongrois, Espa- <:noIs, Portugais, Roumains, Turcs, Anglais, Américains,
— dispersés dans son auditoire, il disait aussi :
« C*est une chose difficile, dans une semblable rencontre, de ne blesser la nationalité de personne. Je Tai toujours désiré, j'y ai mis tous mes eflbrls, je crois y être parvenu. Si cela est, puisse Tunion rapide de ces hommes de races diverses être pour nous Temblème de Tanion, de Talliance, de la renaissance, de la prospérité future de leurs patries dans un esprit nouveau de justice et de solidarité. Vous reverrea un jour, bientôt peut*étre, ces patries désirées. On vous demandera c« que Ton fuit en France : vous direz qu on y fait des vœux pour le monde. •
Plus tard encore, hier, lui, exilé, élevant la voix en faveur des hommes sans patrie, rappelant aux Latins dH)ccident leurs frères oubliés sur les bords du Danube, il écrivait :
c Un peuple de moins dans le monde, c^est un rapt fait h la nature humaine. La civilisation n*est pas seulement le trafic; elle a aussi pour but de conserver les individus, hommes ou nations. Celle qui en conservera le plus sera la plus élevée. L*idée dMiumanité, qui a fait jusqu^ici Thonneur de notre siècle, en deviendrait le fléau, si elle de* vait servir à couvrir de ce beau nom l'anéantissement de Thomme au pn>6t de Fespèce. ■
De la sorte associant Tidée de patrie a l'idée d'humanité, conviant toutes les races à apporter un fragment à l'œuvre commune, n'admettant pas qu'un seul |>euple pût rester éternellement cloué sur la croix et le Golgotha de Thisloire, sans avoir son jour de résurrection ; solidarisant les misères particulières de tous les peuples au point de faire de la misère de chacun la misère de Thunianité, il concluait en ces termes :
« 11 est certain que nul d'entre eux ne rentrera dans l'entière possession de lui-même, si la cause de tous ses frères ne devient sa cause; si cette idée n'agrandit k ses yeux sa propre entreprise, s'il n'a tout ensemble pour lui la puissance de la nationalité et la puissance de l'univers. »
Enfin, dans son ardent amour pour la patrie française, il se complaisait à la montrer se liant à ritalie et à l'Espagne par ses provinces méridionales, à TAllemagne par ses provinces orientales, et par ses provinces occidentales à r Angleterre; investie, en raison même de sa position, du rôle de médiatrice entre le?(ord et le Midi; unifiant en son génie cosmopolite ces génies jusqu'alors contraires; il l'appelait au nom de toute son histoire, surtout au nom des principes qui présidèrent à la régénération de 1781), à « prononcer la parole sociale capable de relever l'Italie, FEspagne, le Portugal, l'Irlande, la Pologne, la Bohême, la Hongrie, tous ces débris tombés de la couronne des papes. »
Telles sont les bases solides sur lesquelles reposent les études qu'Edgar Quinet a consacrées aux nationalités *.
' En un admirable petit pocme, le Rhin (tome VIII, p. 475), Ed^r Ouinet, répliquant à la Marseillaise de la paix de Lamartine, exprimait ainsi toute $a théorie :
Si pairie est ud mot inventé par la haine.
Tente vide, en lambeaux, que l'amour doit ployer, S'il faut des nations briser la forme vaine, Arraulie donc aussi la famille au foTer!
De tout champ limiié condamne la iMirrière.
Maudis le jeune hymen di^s que son temple est clos. Au lare domestique interdis» la prière; Tous ensemble, au hasard, mêlant notre poussière, Fraternisons dans le chaos.
Regarde ! dans ton vol les deux que tu visites, I*ar des rivières d'or divisant l'infini, Ces royaumes profond» dont tu sais les limites, Désertent-ils l'axurqué Dieu même a liéni?
i-.e Bélier au Verseau c^».de-t-il sa frontière? Au vain rugissement de l'Ours ou du Lion, Quand vit-on reculer le sanglant Sagittaire, Ou fuir les deux Gémeaux, s^inclinant jusqu'à terre Dans la cité du Scorpion?
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Ces études, dont quelques-unes sont de date récente et quelques autres déjà anciennes, méritent d'être examinées avec plus d'attention que jamais : elles empruntent à TéUit actuel de l'Europe un puissant intérêt d'actualité ; embrassées dans leur ensemble, complétées sur certains points, reliées et synthétisées, elles tracent le vrai programme de la politique pacificatrice et civilisatrice de la France révolutionnaire à partir du jour où les règles arbitraires du vieil équilibre européen et les honteuses violences, consacrées au nom de Dieu par la Sainte Alliance, ne suffiront plus à garantir la paix du monde.