II. — LA GRÈCE moderne
La Grèce est la première nationalité à laquelle Edgar Quinet ait voué son cœur et sa plume. Quand l'Europe entière frémissait d'enthousiasme au seul nom de l'antique patrie de Fart, de la philosophie et de la liberté, brisant enfin la pierre d'esclavage sous laquelle on la croyait pour jamais enterrée ; quand des héros, partis de toutes les terres indépendantes, couraient à TOrietll verser le sang de leurs veines afin qu'un peuple ressuscitât; quand à cette œuvre sainte travaillaient les plus éloquents des orateurs et les plus inspirés des poètes ; quand les rois, subissant la pression de l'opinion publique, unissaient leurs forces pour faire cesser l'horrible boucherie, assurer et achever la victoire des martyrs; lui aussi, s*arrachant à ses chères études allemandes, risquant l'avenir ouvert déjà par son premier livre, il eut la noble passion d*étre
* La Grice moderne et tet rapporté avec FanttquHé au tome Y des» OEmres eemptiie$.
soldat dans la guerre sacrée; il partit à la suite de la flotte française et il éprouva Tinénarrable bonheur d'assister à la lutte suprême et de voir le triomphe.
Hélas! que ces temps sont loinl A cette heure, nous autres, jeunes gens, vieillis par de précoces désillusions, énervés de vaine critique, nous ne savons {lus comprendre les entraînements de. la génération qui précéda la nôtre. Si nous ne les traitons pas d^absurdes, si même, — trop rare complaisance, — nous daignons leur décerner en souriant une approbation avec réserves, pour le moins, nous les pesons, nous les discutons à froid, au lieu de les approuver d'un franc élan de Tame, et, comme pour nous faire pardonner de ne point nous livrer à d*aussi sublimes folies, nous, si raisonnables, nous nous complaisons à en signaler Tinutilité, les périls, les contradictions! Combien de livres ont paru depuis peu, livres d'histoire, de science, de fantaisie, dont le principal objet a été de démontrer que la Grèce des Léonidas et des Trasybule a existé seulement avant Jésus-Christ, que la (]rèce moderne est bien plutôt issue de celle des Léon, des Manuel, des derniers Constantin, qui perdirent Constanlinople ; que, rét^lie par les nations civilisées, éprises de beaux souvenirs classiques, par leur unique grâce elle ne se dissout pas; que, moralement, intellectuellement, politiquement, elle est épuisée, gangrenée, sentine de corruption, repaire de bandits ; et que, par conséquent, ceux qui naguère pour elle chantèrent, moururent et jetèrent leur or à la mer, n*ont dépensé tant de richesses, de courage et de poésie qu'au profit de la barbarie moscovite, aux dépens de la civilisation et de la tranquillité européennes! Ces idées courent littéralement les rues depuis qu'elles ont été en quelque sorte confirmées par Tapparence des faits, depuis que la récente guerre d'Orient a