‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 42 sur 135 · LA GREGE MODERNE · texte numérisé non relu

LA GREGE MODERNE

quante ans, les proyinces essayaient d'échapper à la domination des souverains de la nouvelle Rome de Constantin. Durant toute l'ère chrétienne, il est aisé de suivre les migrations qui se produisent du nord au sud, s* arrêtent, se constituent, dès qu'elles ont rencontré un fond ancien de civilisation. Ainsi, dans le midi, sur le sol de lantique Hellade, le Slave, l'Albanais, se laissent peu à peu absorber par le Grec, comme le Romain et le Franc par le Gaulois; et, de ce mélange se compose le nouveau peuple des Hellènes, lequel, pour ne pas être absolument le même que l'autre, n'en est pas moins susceptible d'un dévelop- |)ement heureux, sinon d*une gloire pareille à celle dont brille la tradition de son ancêtre. Sans devoir fatalement aspirer n chasser le sultan de Constantinople pour y mettre le czar, ce peuple-là a, certes, autant, plus qu'un autre, acquis le droit de vivre entre ses frontières naturelles, car sa race les a toujours su garder, d'y être même utile à l'harmonie du genre humain, conformément à sa propre loi de progrès.

Or quelle est cette loi? Elle est, comme nous Talions voir, identique à la nôtre. Elle a pour base l'égalité. Cette égalité est précisément le seul avantage que les Grecs modernes aient retiré de la tcop longue oppression otto* mane. Tous en étant également victimes, nulle hiérarchie n'a pu se former ni de tribus, ni de castes. On a bien vu, dès que le Croissant se fut éclipsé, apparaître certaines vieilles familles byzantines se prétendant nobles ; mais ce n'étaient que des ombres, échappées de Constantinople, et dont la noblesse ne devait être reconnue par personne, car la place qu'elles avaient laissée vide dans le pays depuis le moyen âge avait été prise peu à peu par les émigrations, elles n'avaient ni patrons, ni clients, ni force, ni autorité morale. Cette apparition, après la victoire, d'une

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aristocratie, invisible avant et pendant la bataille, n'exerça donc aucune action sur la réorganisation d'un peuple qui, seul, avait reconquis et sa terre et ses droits. La question sociale n'eut même pas besoin d'être posée : en fait, elle était résolue, puisqu'il ne pouvait pas y avoir de prolétaires sur un sol dont les neuf dixièmes restaient biens nationaux. Il résulte de là que la constitution politique du nouvel État devait être essentiellement démocratique et républicaine. Durant la guerre, le principe de Félection populaire avait tout fait; à la paix, il devait naturellement tout créer. Si la Grèce moderne n'avait point été assistée au dernier moment, si elle avait été matériellement assez forte pour achever d'elle-même son œuvre de renaissance, elle se fût logiquement constituée en république démocratique.

I^es puissances auxiliaires et protectrices lui imposèrent b monarchie. Mais en vain la Russie eût^lle désiré que cette monarchie fût instituée sur le modèle du czarisme, en vain l'Angleterre eût-elle souhaité qu'elle unit le système aristocratique à la liberté constitutionnelle. Les Hellènes reconnaissant ïeugéneia (bonne naissance) à tous les fils de la patrie, on ne put leur imposer une noblesse qui non-seulement aurait été très-difficile, sinon impossible, à recruter parmi eux, mais sûrement eût été impossible à faire accepter par eux. On sait avec combien de peine l'Angleterre et la France obtinrent que des Gérontes^ sorte de pairs à vie, formassent une haute chambre : encore la GéroiLsie ne fut-elle pas admise à former un corps politique isolé ; comme la Table des magnats en Hongrie, elle resta confondue dans la Diète avec la seconde chambre, le Conseil, composé de députés élus par t&uê les citoyens âgés de plus de vingt-cinq ans, sans aucune condition de cens ou de capacité. — D*autre pari, en

I choisissant un roi a la Grèce, ses hauts protecteurs

essayèrent en vain de lui octroyer des pouvoirs qui fussent et vraiment royaux et en conformité avec les mœurs du peuple. La justice émanant du pays môme, la police appartenant aux communes, le domicile individuel et le secret des lettres étant considérés comme inviolables en droit, la liberté de la presse pouvant être pratiquée par tous les indigènes sans aucune restriction, si ce n'est un jugement par le jury, en cas de déUt contre les personnes; enfin, la souveraineté nationale étant considérée comme une et indivisible, de telle sorte que le chef du pouvoir et l'assemblée toujours constituante ne se concevaient point séparés ; — le roi ne dut être que le cosouverain de la diète, aussi souveraine que lui, en fait, puisqu'il ne peut même pas gracier un de ses ministres, condamné par elle.

Quoique la constitution des Grecs ait conservé l'empreinte originale de leur nationalité, les formes contradictoires dont on a prétendu la couronner empêchent le Ubre développement des principes nationaux, dont elles dissimulent le radicaUsme et atténuent la portée. De la sorte, dès l'origine, limitée, troublée dans sa vie politique, la Grèce a été mise dans l'impossibilité de mesurer son horizon à la vraie largeur de ses ailes ; et, si elle n'a pas réalisé les trop brillantes espérances des Philhellènes, la faute n'en est certes pas toute à elle. 11 importe de lui tenir compte, et grand compte, de s'être montrée vivante après une mort de tant de siècles et d'avoir survécu même aux alliances qui se nouèrent autour de son berceau.

C'est qu'en effet la situation diplomatique du royaume grec n'a guère été jusqu'ici moins défavorable à son essor naturel que son organisation constitutionnelle. Au dehors, aussi bien qu'au dedans, il a été, si l'on peut dire, em-

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iiuiillotc comme un enfant. Aussi, comme un enfant, est-il faible, capricieux, attiré de ce côté, par la religion œmuiune, de ce côté repoussé par Tintérét contraire, voulant bien aller ici, mais restant là, obligé enfin d'être bien sage, immobile, pour plaire à tous et à chacun. Par exemple, quand le Russe, dont il partage les croyances, lui prouve combien ses frontières sont artificielles, lui parle de ses frères de race, courbés encore sous le joug turc comme lui jadis, et lui laisse entrevoir qu'il pourrait, . de concert avec lui, travailler à leur affranchissement, doit-il être accusé de trahison s*il regarde vers le Nord, s'il rêve ce que lui défendent ses autres protecteurs ? Et d'ailleurs que font pour lui ces protecteurs exigeants qui ne veulent pas même qu^il rêve? Pour occuper son attention oisive, lui montrent-ils un grand but quelconque? Lui permettent-ils même de travailler à son enrichissement matériel, d*user des côtes dentelées dont la nature Ta pourvu, de redevenir ce qu'il fut, ce qu'il doit être, un pays de commerçants et de marins? Non certes ; car voilà surtout ce que la Grande-Bretagne ne veut pas. Non contente de Gibraltar, de Malte, des îles Ioniennes, « la reine des mers jalouse Hydra et Poros. » Il ne faut pas que la Grèce gagne sa vie dans la Méditerranée ; Albion n'a point de miettes à laisser prendre par Lazare I

• Dans cette situation, dit M. Quinet, que faire, que devenir? Recevoir la vie à condition de ne pas en user. Tel est jusqu'ici le sort de la Grèce sauvée. On s'oppose à Texplosion de la race grecque ; toute TEurope occidentale comprime ce mouvement, et, dans le même temps, on reproche à lu nicc grecque son impuissance. Voilà certes de grandes contradictions; mais elles ne doivent pas décourager ceux des Grecs qui ont conquis la liberté... Tout le monde a travaillé h former TÊtat grec. On Ta considéré conimc une nécessité de notre temps ; et cet Etat a peine à subsister au milieu des combinaisons actuelles. C'est une preuve que ces combinaisons seront modifiées tôt ou tard par la force des choses. Après tout, ce commencement de vie nationale qu'on

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reprodie si souvent aui Grecs comme un bienfait, ils le doivent à euxmêmes. G*est Fouvrage de leurs mains. L'Europe n'est intervenue qu'après sept ans et rassasiée du spectacle du carnage. Une si lente extermination donne un droit à celui qui a survécu. Une plante arrosée de tant de sang ne peut plus èti*e extirpée par personne. En dépit des médisances et de la mobilité du monde, elle croîtra. La race grecque en sera abritée un jour. »

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