LA ROt: MANIE
La cause des Roumains a fait un grand pas depuis 1848, surtout depuis la dernière guerre d'Orient. Elle est devenue européenne, comme celle des Grecs en 1828; et, — ce qui vaut mille fois davantage pour son avenir que la faveur mobile des empereurs et des rois, — elle s'est acquis d*imprescriptib1es droits dans la conscience de tous les hommes libres de Tunivers. Cet immense résultat est dû, d*abord aux Roumains qui, au dehors et chez eux, ont su élever et tenir ferme leur drapeau national, malgré des intrigues et des complications si multipliées. Mais il est dû aussi aux écrivains étrangers, en particulier aux Français qui, dès Torigine de la question orientale, ont dépensé tant de cœur et tant de talent pour les servir, et notamment à Edgar Quinet, qui les a aidés de tout son génie et de toute son influence.
Certes, aucun livre n'a pu produire autant d'effet que celui de l'illustre exilé. H a détruit les antipathies les plus fortes, enlevé les esprits les plus indifférents. Et cela, non pas tan^ par la logique de l'exposition des titres, par la souveraine éloquence de la plaidoirie, que par la toutepuissance de Tcmotion qui déborde de l'àme de l'auteur et {lénètre jusqu'au fond de l'àme du lecteur.
' le y HûMmains, réorgam$aUon de$ provinceê danubiennes ^ an tome VI des CEuereê œmpUtes.
Ouvrons ce livre. — Dès la première page les yeux se mouillent en parcourant cette simple dédicace :
• A la mémoire de mon beau-fils Georges Mourouzi, né h lassj, le i*' septembre 1839, mort à Bruxelles, le 14 mars 1856, âgé de seize ans et demi et quatorze jours. ■
Commencée peut-être au chevet du pauvre enfant malade, le soir en le veillant ; interrompue d*une plainte arrachée par la douleur ou d*un mot pénétrant sur la patrie absente ; achevée sans doute un matin que le pâle jeune homme avait souri et promis de vivre; et revue, fermée, sur le bord d'une tombe!... Sous Tinvocation d'un pareil souvenir, cette œuvre est sacrée. Elle n'est plus de science, d'histoire, de littérature, d'art ; elle est de famille, paternelle et maternelle. Elle ne commande plus à la raison. Elle nous prend, elle nous tient par la sympathie.
Mais poursuivons. — Ici, nous verrons toujours la science, non pas au service de la raison froide, mais d'un cœur qui parle et se livre tout entier. Ce n'est point un Français qui pourrait s'exprimer ainsi, mais le mari d'une Roumaine, Roumain lui-même jiar adoption, un proscrit, frère des exilés sans patrie :
• Les RoumaÎDS disent h TOccident : • Rendez-nous notre droit de cité dans les familles des peuples latins. Nous sommes des TÔtres,
quoique enveloppés de Barbares Des siècles néfastes nous ont
tenus séparés de la mère patrie, de cette Rome d\>ù nous descendons tous... Vous nous avez oubliés, ayant perdu jusqu'à notre nom, car vous nous appelez Yalaques, nous qui nous appelons Roumains... Reconnaissez-nous h nos traits, à notre visage. Voyez! nous portons sur nous le sceau de la vieille Italie; nous sommes les fils des laboureurs du Latium, du Picentin, de la Gaule Cisalpine et de la province de Narbonnc... Plus que tout le re§^e, nous avons sauvé (Dieu sait au milieu de quelles difficultés et de quels idiomes incultes!) notre langue natale; vous la parliez autrefois avec nous dans notre berceau commun. Ne nous reconnaissez -vous pas aux accents de cette parole
LA ROl'MAME. i3{^
qui nous ra(^)le k tous la même patrie |iui$8ante?... Si deux hommes, jetés par hasard au milieu de races ennemies ou seulement étrangères, s^aperçoivent qu'ils parlent la même langue, dès le premier mot ils font alliance entre eux; parce qu'ils se reconnaissent pour les membres d'une même famille. Le plus fort prête son appui au plus faible ; il larrache ï la captirité. Vous et nous sommes entourés de races étrangères, dont plusieurs sont ennemies. Vous êtes puissants, nous MHumes Êiibles, quoique nous ne soyons pas h mépriser k caus«; de notre grand nombre. Reconnaissez- nous et sauvez-nous ! »
La question étant ainsi posée par le côté intime, saisissant, décisif, par la iratemitc de race, Edgar Quinet en entame la démonstration à tous les points de vue, soit de Tenté historique, soit d'intérêt politique ou mairie!, soit enfin d'humanité en général et de justice.
Ija découverte de la latinité originelle des Roumains est toute récente. Tout le dix-huitième siècle Tignorait, et Gibbon lui-même confondait les Valaques et les Moldaves avec leurs voisins^ Içs Albanais, les Slaves. A deux reprises, depuis la Révolution, les Moldo-Valaques, qui jamais n'ont oublié leur vieille tradition romaine, s'adressèrent à Napoléon, lui demandant son appui en qualité de parents de ses peuples d'Italie et de France. Napoléon ne îoalut pas comprendre. Ainsi méconnus, les Roumains se mirent à préparer leur renaissance nationale par la recherche scientifique de leurs titres de famille. Jornandès, Innocent III, Chalcondvlas, la Barbarie gothique, l'Italie, la Grèoe byzantine, les avaient désignés en qualité d'Occidentaux égarés en Orient. Mais ce qui les prouve tels avec bien plus de certitude que les lambeaux arrachés aux vieilles histoires, c'est la colonne Trajane. Là se retrouvent les vêtements, les habitations, les ustensiles, les usages, la physionomie caractéristique de leurs ancêtres, éternisés sur la pierre ; vêlements, habitations, ustensiles*, usages, physionomie, que peut reconnaître sans peine le voyageur
tl'J LES ?iATiONALlTËS.
qui, après avoir vu Rome, parcourt les campagnes de Moldavie et de Valachie *.
A présent que, grâce aux études les plus patriotiques, — notamment celles de leur Muratori, le Transylvain Suicaï, un héros de la science, — ils ont peu à peu retrouvé leur histoire, perdue pour nous au moyen âge, — sans doute parce qu'étant grecs ils vécurent toujours en dehors du mouvement catholique, — il est aisé de suivre leur filiation, depuis leur émigration d'Italie jusqu'à nos jours. On les voit, légionnaires romains, vaincre les Daces en iOl et 104, et s'établir sur le sol, à la place des vaincus, colonies paj* quatre fois envoyées des provinces italiques, sous le règne de Trajan, une cinquième fois, sous le règne de l'empereur Sévère. Mais, moins de deux siècles plus tard, quand Aurélicn a cédé aux barbares la rive gauche du Danube (^274), ils deviennent invisibles. Où sont-ils ceux qui avaient défriché naguère et. qui fertilisaient les terres opulentes de la Dacie, pendant que les flots montants de In barbarie arrivent, s'accumulent, se déversent sur l'empire romain? Des siècles s'écoulent. Les derniers venus, les Huns, les Avares, se sont retirés; les Hongrois
* Mais le fail le plus important, le plus décisif, est le fait de la langue, si éloqnemment posé au début même du livre. M. Quinet y revient aux cliapilres V et VI, pour l'établir scienlifiquement et d'une manière irréfutalile. S'il est vrai qu*unc agglomération d'hommes qui, au milieu des plus cruelles viciseiitudcs, a tout perdu, sauf l'idiome des ancêtres, par cela seul n'cÀt plus une chose, mais t un peuple, une conscience, une personne, un droit. » la per^onnnlilé nationale, la conscience et le droit des Roumains sont prouvés. Ce titre capital, la religion le leur avait dérobé â nos yeux, en leur imposant l'alphabet slavon de ^ainl Cyrille ; mais, pour eux, elle l'avait coniicrvé presque intact par In lecture des livres saints et la prière en langue vulgaire. Entendue aujourd'hui et tran!!crile avec des lettres latines, par sa grammaire comme par ses racines, elle réapparaît fille trèslégitime du latin classique et des dialectes rustiques de l'Italie latine, >œur non méconnaissable de l'italien, de l'espagnol, du portugais et du français.