‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 56 sur 135 · LA POLOGNE ET LA SUVIE · texte numérisé non relu

LA POLOGNE ET LA SUVIE

barbare, monde sans loi, monde ennemi de la loi, qui ne fait aucun

progrès en ce sens, qui marche à reboui's et retourne aui barbaries

antiques, qui n^admet la civilisation moderne que pour dissoudre le

monde occidental et tuer la loi elle-même. »

* Donc, que la Russie fasse des chemins de fer et, à

cause de cela, se dise pacifique et civilisée; qu'elle émancipe même ses paysans et s'annonce comme socialiste, elle est toujours la terre maudite des czars , la citadelle de Taulocratie, la conlre-révolulion armée. — Cette Russie-là, la Révolution la tient pour son irréconciliable ennemie.

Mais sous la Russie oflicielle, — laquelle est un horrible mélange de machiavélisme allemand, de jésuitisme italien, de corruption byzantine et d'ambition tartare, — il en est une autre , vraiment slave , et qui mérite toutes les sympathies de la démocratie universelle. Je veux parler de la Russie populaire, qui gît plongée par le czarisme dans « l'infernale perdition, » et qui apparaîtra un jour ou l'autre sur les ruines de tout l'échafaudage de mensonges par lequel elle nous est cachée. C'est cette Russie qui conspire et combat depuis l'occupation d'une autocratie d^origine étrangère, et que cette autocratie exile, déporte, tue et empoisonne de ses épouvantables principes. C'est*cette Russie enfin qui pleure sur la Pologne, sa sœur, et qui dit avec Bakounin : « La Pologne n'a pas encore péri tant que nous existons, » et qui ajoute avec SasonofT : « Tant que nous vivrons, le peuple russe aussi ne mourra pas; il vivra pour sa liberté comme pour la vôtre. Polonais *! »

La Pologne, — seconde victime du czarisme, car la Russie est la première, — a été tuée l'on sait comment : elle a été dissoute plutôt qiie conquise, elle a réussi à ne pas périr

* Christiem Ostrow^ki, heltret slaves, p. 221.

2MJ LES NATIONALITÉS.

moralement au milieu de la dissolution de ce qui fut elle. Malgré l'Europe indifférente, hostile, malgré la France, pour laquelle elle versa tant de sang, la Pologne donnantej — ainsi la nomme admirablement M. Michelet, — la Pologne chevaleresque de Sobieski, la Pologne démocratique de Kosciusko est parvenue à se survivre. Unie, égalitaire, éternellement alliée à ceux dont les gouvernements l'ont sans cesse abandonnée et livrée, elle est prèle pour l'heure du réveil des peuples , espérance antimoscovite de l'Occident républicain, espérance des Slaves eux-mêmes, dont elle est par l'amour le centre naturel de ralliement, comme l'autocratie russe Test par la haine et peut l'être pour la vengeance. — Depuis que le crime du démembrement a été commis, depuis que la Pologne a été rayée de la carte par des <x meurtriers imbéciles, » il manque à l'Europe un organe essentiel ; elle n'a plus, à son centre, de poitrine à opposer à l'invasion barbare; elle n'a plus de cœur pour recueillir ses idées et pour les répandre sympathiquement jusque dans les profondeurs inconnues des steppes septentrionales. Jamais il n'y aura de vraie paix dans le monde, jamais il n'y aura d'harmonie fraternelle entre les peuples tant que cette vieille Pologne, rajeunie à force de souffrir, n^aura pas recouvré son existence nationale, tant qu'elle n'aura pas repris son ancienne mission de dévouement et de conciliation.

Le troisième centre de la race slave, la Bohême, a spécialement attiré les regards d'Edgar Quinet. Il lui a consacré un des plus beaux chapitres de son Histoire de la jjoésie *.

i Quand 11 race germanique, dit^il, eut sauvé rBurope dês îimsioDS des Sarrasins du côté de l'Espagne, la race slave repoussa à son

' Tome IX dei CEuvrei compiites.

LA POLOGNE ET U SLAVIE. Wl

tour â Olinûtz la dernière invasion de TOrient aous les fils de Dscbengis-Khan. Adossées Tune à Tautro, comme Taigle â deux têtes, ces deux races déchiquetèrent, chacune à sa manière, le côté de TOrient qui TÎDt les attaquer. Après cette lutte, qui donna à la race toute sou unité, toutes les tribus se débandèrent. L'une d'elles, véritable aventurière, s'insinue plus avant au cœur de TAllemagne. C'est la Bohême.... Égai*ce dans sa route, cherchant fortune à Tétranger avec se^ sorcières, ses enchanteurs, ses bateleurs, ses villes des morts, sa lan* gue vive et résonnante, son origine équivoque ; heureuse, joyeuse sous le ciel de Prague, au bord des flots de TElbe, cette petite nution isolée est elle-même, dans rhistoire, une folâtre Bohémienne au milieu du cercle grave des tribus germaniques dont elle est entourée. •

Les temps de la joyeuse Bohème ont vite passé. Dès Tépoque héroïque où elle produisit Jean Huss, Jérôme de Prague et Ziska, les armées catholiques la noyèrent dads le sang. Soumise, surtout depuis le règne de Ferdinand II, au despotisme autrichien , et germanisée avec une cruelle obstination, elle a pourtant été de nos jours une des premières à retrouver ses origines et à affirmer sa nationalité. IjO bombardement de Prague, en 1848, a coupé court à sa renaissance, par malheur entachée de panslavisme moscovite. Telle qu'elle est en réalité, aux detiz tiers Ichekke, allemande pour le reste, elle semble être appelée , non à une mission de haine , mais à une mis* sion d'amour. Elle rapproche deux mondes contraires , double, — et pour jamais, -— elle est et doit être Tintermédiaire pacifique entre le slavisme et le germanisme.

Plus loin, vers le Sud, nous avons vu surgir la Croatie, malheureusement au profit de l'Autriche, à laquelle elle a fourni des bourreaux pour exécuter l'Italie et la Hongrie. Qu'elle ne garde point la responsabilité d'un pareil crime 1 Courbée sous le même joug que ses ennemies d'un jour, elle sait ce que coûte le salut de l'empire unitaire ; elle le hait aujourd'hui plus encore qu'elle ne parut l'aimer hier; fra-

248 LES KATIONALITES.

ternellement unie avec la Hongrie, elle revivra pour le détruire.

La plus avancée des nations slaves du Midi et celle à la» quelle semble assigné le rôle le plus important dans les circonstances actuelles, c'est la Serbie. Petit pays qui compte à peine un million d'habitants, elle a plus d'une fois attiré sur elle l'attention de l'Kurope contemporaine. Traitée absolument en terre conquise, comme.sa voisine la Bosnie, c'est à l'aide de son seul courage, les armes à la main, qu'elle a châtié les déprédations des janissaires et les concussions des pachas ; qu'elle a su s'imposer à la Porte avec des droits identiques à ceux des deux autres principautés danubiennes. Nul n*a oublié l'insurrection générale de 1 804, et personne n'ignore que la Russie en sut profiter pour s'introduire en Serbie à titre de protectrice. Le traité de Bucharest (1812), du même coup, garantit aux Serbes les libertés qu'ils s'étaient conquises et les plaça directement sous le protectorat moscovite. Depuis lors, la Serbie n'a pas cessé de travailler avec une persévérance admirable à la conservation de son autonomie et à l'amélioration de ses institutions nationales. Mais, par malheur, la Russie, exploitant les affinités de race et de religion qui la rattachent aux slaves méridionaux, est toujours intervenue entre le suzerain et ses vassaux révoltés, excitant sans cesse ceux-ci contre celui-là, et sans cesse empêchant la paix, conclue sous sa dictée, d'être définitive. Les Serbes n'ont pas manqué de s'apercevoir, en plus d'une circonstance, quMIs étaient les jouets de l'ambition moscovite. Il ne serait donc pas difficile de les arracher à l'influence russe, si l'Europe, désormais protectrice, savait comprendre leurs vœux"; si, par exemple, leur permettant simplement de payer le capital du tribut qu'ils doivent au sultan, elle les hissait libres de s'affranchir, même sans bataille, du joug

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