LA I^OLOGIIE ET LA SLAVIE
turc, de moins en moins tolérable pour tous les chrétiens d'Orient.
Non loin de la Serbie s'élève la Montagne-Noire, où vit Kbre une population de héros. Les Monténégrins ou Tchernagores, de même race que les Serbes, paraissent descendre d^Uskoks ou réfugiés d'Herzegowine, qui se sont soustraits à la domination turque. Quoiqu'ils soient à peine une centaine de mille âmeri, jamais ils ne se sont reconnus dépendants de qui que ce soit. Naguère, lors de la conclusion du traité de Sistov, il plut à l'Autriche, qui n'avait aucun droit sur eux, pas môme celui du voisinage, de les livrer à titre de vassaux à la Turquie suzeraine. La Turquie fit envahir le pays par le pacha de Scutari, à la tète de trente mille soldats : les trente mille soldats furent battus, massacres jusqu'au dernier, et le crâne de leur chef alla servir d'ornement à l'église de Cettîgne. — Le Monténégro, qui n'a que quelques pâturages, point de cultures, ne peut vivre que du produit des razzias exercées sur les terres turques et albanaises. Fermé de toutes parts, sans industrie, sans commerce, c'est un camp, et chaque Monténégrin est un soldat. — Vous lui dites : Un tel est mort! Il vous réplique aussitôt : Qui l'a tué? — Le Monténégrin ne comprend pas la mort autrement que par lepée. Et voilà pourquoi il est invincible. — Le pays était gouverné naguère par un vladika, évéque et prince à la fois, de la famille Niegusch ; aujourd'hui que la séparation des deux pouvoirs a été efTectuée, Danilo Petrovisch n'est que kniaz ou prince. Ce kniaz, chef absolu quand la patrie est en danger, en temps normal exerce son autorité sous la surveillance d'un sénat, dont les sessions durent de trente à quarante jours. Chaque sénateur, délégué d'un village, arrive alors à Cettigne avec une couverture et une provision de farine ; on délibère dans la grande salle d'un
monastère, et dans cette même salle on fait la cuisine et l'on dort. — Un peuple si pauvre, et qui supporte si vaillamment sa pauvreté, n'a rien à perdre. Que la diplomatie s'occupe ou non de lui, il ne peut être réduit on servage ; épée des Slaves du Sud avec la Serbie, il sert déjà à rallier ceux de ses frères de race et de religion qui fuient l'oppression musulmane ou la protection autrichienne et tiennent à s'en venger.
Considérée dans son ensemble, la Slavie présente à l'ob* servaleur attentif une masse d'énergies nationales comprimées et qui ne peuvent manquer d'éclater un jour ou l'autre. Dans cette masse, qui est bien loin d'être uniforme, l'unité absolue n'est à craindre que par la Russie et pour la fiussie. Elle ne peut se produire que par la faute de l'Europe, car les fjeuples slaves ne se résoudront à subir le ^rt de la Pologne que s'il n'est absolument rien fait en leur faveur : abandonnés, ils se donneront fatalement au plus fort. Mais s'ils se relèvent d'eux-mêmes et sous l'action de l'idée émancipatrice de 1789, individuellement ils voudront vivre, et, s'ils s'allient le^ uns avec les autres sans rien abandonner, au moins pour le moment, de leurs différences de parole, d'écriture et de religion, leur alliance fédérative pourra n'être d'aucun danger pour le reste du monde. Le czarisme seul est centralisateur et conquérant. Rien n'est plus antipathique au slavisme populaire que la conquête et la centralisation. Sa tendance naturelle le porterait plutôt à se subdiviser a l'infini, afin qu'intérieurement, dans l'État, dans la commune, chacun restât plus libre.
Cependant, au milieu du chaos où la politique monarchique de 1815 nous a placés, il est bien difficile, sinon impossible, de prévoir les résultats d'un cataclysme oriental. Logiquement on souhaiterait que la Grèce s'augmen-
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tét de la Macédoine, de la Thrace et de l'Albanie ; qu'une Roumanie puissante s'élevât sur le Danube, et, reprenant possession de la Bessarabie, s*avançât jusqu'au Dniester ; qu'enfin la Bulgarie, la Boaiie, l'Herzégovine, le Monténégro et la Serbie formassent un nouvel Étal slave. Mais alors même, — les Turcs gardant encore Constantinople avec la Thrace, — l'Europe serait-elle en sûreté contre la Russie? Cela est pins que douteux. Si Ton veut réduire le czarisme à l'impuissance ou seulement contraindre son ambition à prendre la route de l'extrême Asie, il faut avant tout qu'il y ait une Pologne, — laquelle, dès le premier jour, transporterait de son côté et du nôtre les espérances les plus lointaines des Slaves ; — il faut aussi qu'il y ait une Hongrie pour briser dès à présent le réseau des intrigues moscovites, pour débarrasser le monde de la trahison autrichienne et garder la barrière des Karpathes envers et contre tous.