‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 81 sur 135 · XI. — LES RELIGIONS ROBIAIKES · texte numérisé non relu

XI. — LES RELIGIONS ROBIAIKES

Rome présente un spectacle unique dans Tantiquité. Elle nait sans apporter un principe religieux qui lui soit propre; elle emprunte tous les dieux, les concentre en elle, •et c'est à cause de cela que la cité romaine est la dernière révolution du monde paien.

Les dieux incultes de la cité de Romulus étaient trop inférieurs aux dieux resplendissants de la Grèce et de i*Asie pour que Rome conquérante songeât jamais à les

• Génie des neligi^M, 1. VII.

imposer au inonde. Éblouis par les divinités de leurs ennemis, les Romains n'eurent qu'un but, les attirer vers eux, s'en faire des alliés contre leurs adorateurs, et, en les transportant dans la cité victorieuse, assurer le droit divin de la victoire; telle fut toujours leur politique. — « Veux-tu venir à Rome, Junon, » disait un Romain au siège de Yeies. On y apporta Junon, et le peuple de Veies suivit la déesse. — Sur tous les points où combattaient les armées romaines, un fécial ou un consul , avant l'assaut, évoquait le dieu, l'engageait à quitter la ville assiégée, à venir à Rome. Avec cette formule, la terre fut conquise.

Si maintenant on descend dans la cité même, on trouve que l'inégalité des hommes, plébéiens, aristocrates, a pour sanction la déchéance consacrée par les dieux. De plus, rinjuslice sociale est fortifiée par un «cntiment 'divinisé, qui fait le fond du génie xoniain et qui n'est autre que la Peur. Aussi, lorsque la pensée de l'égalité est née au cœur du peuple, prétend-il du premier coup la réaliser dans la vie civile? Non. Assaillis de scrupules de toute sorte, les plébéiens ne s'insurgent pas contre les nobles, contre les familles sacerdotales; ils se retirent. sur le mont Aventin ou sur le Janicule. Tant qu'ils n'ont point le ciel, la terre ne leur appartient pas, et le bâton d'un augure suffit pour arrêter, pour réduire à néant toutes leurs révolutions politiques. Le vrai jour de l'émancipation est celui ou le plébéien Ihiblius Decius réclame l'égalité des droits religieux. L'autorité patricienne est renversée dès qu'un homme du peuple peut être prêtre, augure, pontife. Avant cette réforme, tous les progrès de la démocratie étaient illusoires ; après, la noblesse n'ose plus toucher à rien de ce qui est acquis ; les dieux ont prononcé. L'égalité religieuse conquise, les victoires de la plèbe se succèdent sans interruption : égalité civile, publicité des lois, extension du droit de cité, lois

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agraires, autant de défaites de raristocratie, impuissante désormais à lutter contre le tribun et le préteur.

c Tant il est Trai, dit Edgar Quinet, que les révolutiuns qui changent l'ordre religieux sont les seules sur lesquelles il nous soit permis de compter. >

Rome est maîtresse du monde. De ce qu'elle Ta conquis en évoquant les dieux étrangers, elle tire cette conséquence singulière : elle a vaincu, et elle se maintient invincible parce qu'elle dérobe à T univers le nom de sa divinité nationale. Et, en effet, jamais elle ne Timpose ; elle ne permet à personne de l'adorer, craignant qu'elle ne soit attirée hors de ses murailles par des adorateurs ennemis. Le grand secret est si bien gardé, que la plupart des Romains meurent, ignorant le nom du dieu de leur patrie. — Ainsi mis au faite de la religion, le mystère passe dans la politique, où il devient raison d'État. Les historiens latins ne connaissent que l'extérieur des événements ; la cause, le but, leur échappent. — Voilà précisément en quoi, selon M. Quinet^ le génie romain diffère du génie grec. La Grèce est ardente à se répandre, et, partout où elle passe, elle établit un dieu national, allume un foyer de civilisation. Rome, au contraire, absorbe tous les dieux, toutes les sociétés étrangères ; dans son empire, il n' y a de vivant qu'elle ; ses colonies ne sont que des camps ou des marchés. Tant qu'ils ont vécu, les Romains se sont persuadés qi^'ils se servaient des religions comme d'instruments de conquêtes, sans s'apercevoir qu'ib étaient eux-mêmes subjugués parles religions dont ils croyaient se jouer. En dépit des fraudes des augures et de la persistance de cette politique de ruse, les dieux étrangers sapent et finissent par ruiner la constitution nationale : à leur suite, les vaincus eux-mêmes accourent, réclamant le droit de cité, et ils Tobtiennent par

la force des choses. Les Romains, fait observer Edgar Quinet, « les Romains, qui ont tout détruit, ont ignore l'art de l'extermination morale , la seule qui fasse mourir. » Aucun peuple, esprit parliculier, être moral, n*a par eux été anéanti, sauf Carthage, dont les rites insociables furent rejetés du Panthéon. Ils ne surent même pas régner en paix sur Tesclave, ne pouvant Tannuler moralement, lui 6ter ses dieux mânes, lui supprimer son jour de saturnales. — Mais pourquoi, au lieu de les briser, vit-on les Romains se courber aux pieds des trente mille dieux antiques? Quand les Romains « eurent le courage d'esprit de proscrire le culte des Juifs, celui de Sérapis et des Druides, » ils avaient cessé d'avoir la foi païenne, ils étaient incrédules. Tant qu'ils crurent, ils n'osèrent lutter contre aucun Dieu, parce que, au fond, ils n'avaient qu'une religion : a la peur de l'univers intelligible, i» A cause de cela, ils adoraient sans choisir toutes les puissances dont ils entendaient parler, et, aussi bien que les bonnes, les mauvaises, Tlnlortune, la Fièvre, la divinité des cloaques, la Pâleur, la Terreur. Poussés par ce sentiment intime, ils firent des religions leur grand instrument de politique, et ainsi s'usèrent eux-mêmes avec une prodigieuse rapidité. A la fin, Rome ayant dévoré la substance entière du paganisme, avec le paganisme elle dut disparaître.

Par la manie d'inventer des auspices selon les besoins de la |K)litique, toute croyance avai^été enlevée au peuple, et, comme la religion était pour lui synonyme de peur, ne pouvant plus se fier qu'à la force, il se donna aux Césars. Avec ceux-ci, se divinisant de leur vivant, la doctrine d'Évhémère monte sur le trône universel et produit la dissolution du paganisme. Mais en même temps, de la confusion générale des dieux et de leur réduction à l'absurde, la philosophie stoïcienne conclut à l'unité divine sous des

noms divers ; et ce fut par TefTet de cette révolution reli* gieuse que naquit, au sein des folies impériales, le droit romain, le juste au milieu de Tinjuste, Gaîus avec Commode, Papinien avec Caracalla, Ulpien avec Héliogabale. En chaque César, M. Quinet fait voir deux personnes, le prince, le législateur : le prince, infâme ; le législateur, humain et libéral ; celui-là n'obéissant qu'à lui-même ; celui-ci subissant, à son insu, l'esprit des religions transformées par le stoïcisme. Grâce à cette dualité, dictée par la philosophie religieuse, le droit romain s'édifie et converge, avec le christianisme, vers un n?éme but, l'égalité de la race humaine. Mais, quelque belles que fussent les lois de Rome, proclamant le droit des pauvres, des veuves, des orphelins, confondant en Justinien le christianisme et le stoïcisme, ces lois n'empêchaient point la vie d*être intolérable sous le régime du bon plaisir impérial. En théorie, la cité païenne avait prononcé son dernier mot, « unité des dieux par le stoïcisme, unité du monde social par les empereurs. » En pratique, elle présentait le spectacle monstrueux de l'accouplement de la conscience flétrie avec le droit sacré. La société antique ne put subir la plus grande des épreuves sociales, la transition d'une reUgion à une autre. Elle avait moralement disparu quand les Barbares vinrent la supprimer de fait.

« Ainsi, s^ëcrie Edgar Quinet, après avoir essayé de tous les dieux de Funivers, Rome fut renversée par le seul qu^elle anit oublie d*é^xHquer dans le sac de Jérusalem. •

ici se termine le Génie des religions, entre la cité antique et la nouvelle K

' A propos de cet admimble livre, tiusi<i profond qu'éloquent, aussi savant que poétique, j'ai trop souvent entendu dire : Sans doute, c'e&t fort beau, mais, comme aussi c'est fort obscur et par trop mystique, je vous crois sur parole t — Et c'est Mva»ï que. grâce aux diseurs de riens, qui ne lisent

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