DU CONCILE DE TRENTE ET DE L'ULTUAMOSTAMSME
Dopuis le seizième siècle, plus de délibérations, plus d'assemblées dans l'Église ; elle est muette, comme la Chine, sous le grand Lama romain.
I^a nouvelle forme adoptée par le catholicisme se reproduit immédiatement dans les institutions de l'Europe méridionale. Philippe 11 offre la réalisation, dans toute sa rigueur, de l'idéal politique conçu par le concile de Trente. Sur les ruines des cortès, des parlements, des communes, immobile, il s'assied, « pape temporel. » Son caveau de rKscurial est le Vatican, d'où, scribe silencieux, il dirige la flamme et le fer à travers son immense empire. Le concile de Trente était plein de cris de rage et de proscription; de même l'État se remplit de bâchers et d'échafauds. Anathème ! anathème I avaient crié les Pères en se séparant. Durant plus de deux siècles, une double inquisition étreint, torture le monde religieux et politique. Sur le double modèle fourni par la royauté espagnole et par la papauté romaine, l'Europe catholique tout entière, Autriche, Piémont, Toscane, Naples, France, se constitue. « L'État, c'est moi, » dit Louis XIV, et tout se fait dans l'État par ordonnances souveraines, comme dans l'Église tout se îait par bulles papales. « L'unité de la société est sauvée, grâce à une même servitude. » La mort partout, voilà l'idéal et le but de l'ultramontanisme.
Hors de lui, hors de Rome, hors de rEg)ise, s'agite et marche tout ce qui vit. 11 a beau dire à l'État, tel que la Révolution eut voulu le constituer : — Tu es athée, et partant tu n*as aucun droit sur les âmes ! — L'État moderne lui réplique, avec Edgar Quinet : — Je crois, et ma foi dépasse ta croyance ; Dieu avec moi a changé de place, voilà tout. Je n'ai pas, comme toi, essayé en vain d'exter» miner les protestants et je ne prétends supprimer aucune Église. Je les adopte, je les embrasse, je les domine
ri50 LES REUGlO?iS liODRRNES.
toutes. Placé en dehors des sectes, j'ai « pris position au foyer même de Thumanité. » Sans cesse mobile, je comprends eu moi et le présent et le passé et lavenir. Tu regardes en arrière ; moi, je regarde en avant, toujours en avant. Tu essayerais eu vaiu d'arrêter mon libre essor vers Vidée universelle, que tu ne comprends plus !
Vil. — DES JÉSUITES*.
L*ultramontanisme, despotisme et silence sur la terre •comme au ciel, est constitué. Par quelles armes agira-t-il ? par rinquisition et surtout par le jésuitisme. La première ne fait que briser les membres et tueries corps; le second 4>st plus foi*t : il corrompt les consciences et dissout les àmès.
Qu'est-ce que le jésuitisme? — Moralement, M. Michelet Ta défini : « lesprit de police mis dans les choses de Dieu , une police capable d'atteindre jusqu'aux pensées, 4|ui insinue la trahison au foyer même et fait la femme espion du mari, l'enfant de la mère... n — Historiquement, 4''est la grande machine de guerre inventée, dans le combat du seizième siècle, pour assurer Tunil^é catholique; c'est le foyer de la grande intrigue, qui enveloppe le protestantisme et la philosophie pour les noyer dans le sang et dans la boue au nom du Dieu de paix et de lunijère.
Pour montrer ce que c'est que le j^itisme, M. Quiaet ue s*appuie que sur les bulles papales. — En supprimant les jésuites le 21 juillet 1775, à cause des divisions et jalousies dont ils ont troublé le clergé et les États, à cause 4les plaintes universelles qui se sont élevées contre eux et
' Les OEuvres complètes, t. Il, ne conlicnnent que les six leçons de V. Qiiinet. Je les prendrai pour bases de mon résumé, mais je ne négligej«i posde n^e servir des leçiinsde M. Hichclel, sept fois édiléeaaveeelle^.
D£S JKSUITES. .m1
leurs doctrines, Clément XIV rappelle que ses prédécesseurs, Urbain VIII, Clément IX, X, XI, XII; Alexandre VII, VIII; Innocent X, XI, XII, XIII, et Benoit XIV n*ont pu réformer ni leur scandaleux négoce ni leurs doctrines^ manifestement nuisibles à la règle des mœurs. Expliquant celte bulle, le 16 mai 1774, le cardinal ambassadeur de France les accuse de se livrer au corn* roerce, à l'agiotage et à la politique, et déclare leur existence « incompatible avec le repos de TÉglise et des Étals catholiques, n — M. Quinet rapproche les deux dates de la suppression et de la restauration de la Société de Jésus : 1775, quinze ans avant la Révolution; 1814, dès que la Révolution est prisonnière. Les jésuites avaient été constitués principalement contre le protestantisme? PT auraientils pas été restaurés contre la Révolution ?
Si Ton veut connaître les jésuites, il faut connaître avant tout Loyola. De ce soldat bravache, épris d*une galanterie effrénée pour la sainte Vierge, comme dit M. Michelet', Edgar Quinet trace un admirable portrait. Il !«'. suit dans toutes ses phases, capitaine mondain, page transformé en ermite et en flagellant, vieil écolier à Barcelone, à Salamanque, à Paris, ébauchant le4)lan de sa société à Montmartre, la constituant à Venise et dispersant ses disciples à travers le monde. Toute Tâme de ce maniaque de génie est restée dans les Exercices spintuels, livre fondamental de l'Ordre de Jésus. Les Exercices sont la réduction en corps de morale des expériences au moyen desquelles Ignace est parvenu à se convertir. C'est un manuel de tactique religieuse, où Ton peut apprendre à monter la mécanique morale de telle sorte que Tàme s'y enraye et, au l)Out de trente jours, en sorte parfaitement disloquée, â<sins volonté, sans ressort, très-propre à plier sans rompre,
' B^finrme, cli. xi.
à obéir sans résister et à agir sans s*en aperceroir. En un mot, les Exercices spiritueU fabriquent de toutes pièces ce que M. Quinet nomme si bien Y automate chrétien. L automate est justement ce dont la société a besoin ; elle n a que faire de disciples, comme Jésus, elle ne veut que des instruments. Un autre livre, également fondamaatal, le Direetorium d'Aquaviva, tend exactement au même but que Touvrage d'Ignace. 11 enseigne a attirer les âmes, a les enchaîner par degrés, sans qu'elles s en doutent, et à les retenir sous le joug. Quant aux Comtitutioih% Reffiilm SocietatiSy c'est, au total, dit M. BHchelet, un « mélange bâtard de bureaucratie et de scolastique, où Ton trouve ])lusde police que de politique. » Des la première page, on y lit inscrit, comme la règle des règles, ceci : Se dénoncer mutuellement. A la seconde, et toujours, revient la soumission absolue, Y obéissance syeugle. Jusqu'où ira-t-elle? Jusqu'au péché mortel, « Mort volontaire de la conscience, comme dit M. Quinet, elle dispense de toute vertu ; » a elle reste la seule vertu, comme dit M. Michelet, et elle enveloppe toute la vie^ elle impose toute action, elle impose aussi toute croyance. » D'où il suit que le jésuite, indifférent sur le fond, jurant oui le matin et non le soir, sans autre conviction, sans autre idée, sans autre sentiment que ce qu'on lui commande, est, dans la main du supérieur, le bâton du vieillard, poussé à droite, poussé à gauche, perinde ac cadaver. Très-faible comme individu, — la Société n'a pas produit un grand homme en trois cents ans, — emmailloté par l'éducation, dominé par la prédication, gouverné par la direction, isolé par la délation, le jésuite en est d'autant plus fort comme agent aveugle, comme rouage de l'Ordre : agissant, frappant à l'aveugle, il agit avec la volonté, et frappe avec la vigueur accumulée de tous ses confrères