DE LA POÉSIE ET DU POËHE ÉPIQUE
Grèce, avec Homère, que commence^ dans le poème, Taction héroïque de l'homme. En lui se résument toute une race et l'idée mère de toute une civilisation : l'avènement et l'apothéose de la beauté physique et morale de l'homme dans le paganisme. Rome^par VÉnéidey ne fait qu'ajouter un épisode à V Iliade, De nouvelles races apparaissent dans le monde, et une ère nouvelle commence : le mouvement épique des Barbares, le poëme païen et chrétien des Nibelungs, est la représentation, plus vraie et plus profonde que l'histoire, du mouvement germanique, de la grande Invasion à la constitution delà féodalité*. Nos poèmes ec* clésiastiques et chevaleresques signalent l'éclosion de 1^ société du moyen âge et son épanouissement. La Coméà^ divine du Dante parait alors, interprétant avec une sou* veraine audace le dogme catholique, découvrant en même temps pour l'âge qui va naître le seuil de la vie nouvelle.
L'épopée, auparavant, avait été uniquement l'écho d'un peuple, d'une race, Timage d'une certaine civilisation. Maintenant, pour la première fois, servant de dénoû* ment non pas à une seule des épopées précédentes, mais à toutes à la fois, elle va devenir réellement humaine et cesser d'être française, allemande ou grecque, en particulier.
« La Comédie divine de Dante, dit M. Quinet, sera ainsi le premier acte d'une sorte de jugement dernier, où s'expliqueront et se recon^ naîtront a la lueur de Tesprit universel les méprises, les fausses alliances, les groupes épnrs d'une action que les siècles ont eux-mêmes compliquée k dessein. Dans son génie abstrait, la Comédie divine n'aura pour dénoûment ni la prise d'une ville, ni la vengeance d'une tribu, ni la migration d'un peuple, mais la loi progressive du monde civil, une Troie idéale, la cité de l'Éternel. »
* Histoire de la poésie épiçtiây ch. x à xvii.
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Le cycle nouveau est ouvert, et le poêle épique de Tère moderne, issu directement du Dante, a pour mission de « dégager des voiles mystiques de la Divine Comédie^ du Paradis perdu et des saints Livres du christianisme, le côté réel de T humanité, comme V Iliade a extrait la figure grecque du système des épopées symboliques des Achéeiis et des Pélasges*. » Sans cesse la nature transforme Thomme, le passé a préparé le présent et le présent prépareFavenir. Tout en restant elle-même, l'humanité, d'ébauche en ébauche, grandit au milieu de ses propres ruines. Cette personnalité mobile du genre humain, inconnue aux anyens, ce Progrès, dont la notion date d'hier, voilà ce que, selon Edgar Quinet*, un Homère devrait aujourd'hui reproduire en une immense Iliade. Pour accomplir cette oeuvre, le poëte n'a point à se soumettre à telle forme plutôt qu'à telle autre, à accepter ou à répudier exclusivement certaine tradition. Antiquité, moyen âge, monde moderne, la science, de nos jours, a retrouvé « la trame entière du passé. » 11 appartient à la poésie de recueillir l'héritage de la science et d'en profiter pour augmenter à l'infini la puissance de ses ailes.
f Après avoir, dit M. Quinet, été successiyement théocratique, aristocratique, monarchique, si Tart se faisait aujourd'hui précurseur de Funité sociale à laquelle sont conviées toutes les démocraties modernes; sans se laisser aveugler par Tesprit de système, si Tartiste, fidèle toutefois aux traditions et au génie de son pays, étendait ces traditions et ce génie de telle sorte qu'ils devinssent l'expression non d'un homme, mais d'un peuple; non d'un peuple, mais de tous les contemporains ; non d'un moment de l'histoire, mais de tous les âges de l'humanité, croit-on que cette carrière, ouverte du reste à nos descendants, fût stérile ou indigne d'occuper les loisirs d'un honune de nos jours ^? »
^ De VOrigine des dieuxy ch. ii, au tome I des Œuvres complètes. * Préfaces de Pnméthée et de Napoléon, t. VIII des Œuvres complètes 3 Préface de Prométhée^
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AflASTÉAUS. 411
Non, et M. Quinet a eu raison d'écrire ses poèmes. Prenant pour devise le mot d'un grand penseur américain : Le vieux est fait peur les esclaves *■ ! il s'est vaillamment élancé dans une route abandonnée. Nul ne l'y a suivi. Il y ' reste seul. Malgré Tindifférence du temps présent, l'avenir l'y retrouvera, et ses audacieuses épopées serviront au moins d'ébauches à d'autres. Certes, rien n'est grand, rien n'est Jiéroïque, rien n'est épique aujourd'hui. Mais, demain, qui sait? on reverra peut-être ce que nos grandspères ont vu, on achèvera ce qu'ils ont commencé. Heureux ceux qui pourront embrasser la Révolution dans son ensemble, ouverte et fermée par un élan des cœurs tel que celui de 1789! Certes, ceux-là, pourront avoir la tête épique et les poèmes que leur imagination, surexcitée par les grandes choses réelles, construira des grandes choses idéales seront compris non de quelques hommes, mais de tout un peuple et de Thumanité.
IL — Ahasvérus*.
Et par la date de sa publication, et par son importance, Ahasvérus est le premier des poèmes d'Edgar Quinet. Rêvé dès l'enfance, composé à Certines, dans la petite église de Brou, à Paris, en Allemagne, en Grèce, en Italie, on peut dire qu'il contient la jeunesse entière de son auteur, et qu'il est comme la synthèse de tout ce que le poète chercha, sentit, vit, apprit et rêva jusqu'en 1833. Senti-
* Le Christianume et la Révolution, leçon 1'".
* Tome vu des Œuvres complètes. — Ici, j'aurais dû me contenter de renvoyer le lecteur à la belle étude de M. Maguin, réimprimée en tête du poëme. Je ne saurais être ni plus complet, ni plus juste, ni surtout aussi cloquent. Mais l'on comprendra que je ne pouvais passer Ahasvérus sous silence, et l'on me pardonnera d'avoir été forcé de recommencer pour ce travail d'ensemble ce qui avait été déjà fait et si bieti (hit.
ment presque indien de la nature primitive, débordement lyrique d'une imagination sans frein, sensibilité pénétrante d'une âme déjà meurtrie, interprétation savante des symboles religieux tant anciens que modernes, immensité du plan réalisé et du but cherché, variété éblouissante des détails et des moyens, audace du style et de la pensée : voilà ce qui fait d* Ahasvérus une de ces œuvres hors ligne, dont l'apparition soulève des tempêtes, que nul ne peut repousser sans colère, que nul ne peut accepter sans enthousiasme, et qui survit à la lutte des critiques, toujours niée des uns, toujours admirée des -autres. Aujourd'hui, comme hier, Ahasvérus est incompréhensible pour quiconque ne peut franchir, sans avoir le vertige, les limites restreintes du connu, du réel, du positif, du raisonnable. Mais ceux qui ont la double vue poétique, ceux qui savent ce que c'est que l'imagination et qui, à certaines heures, se sentent pris de la folie du sublime, ceux-là pourront toujours déchiffrer sans peine les énigmes de ce poëme, ils entendront ce que la nature y dit à Thumanité, et rhumanité à Dieu ; ils pourront suivre le poëte à travers ses fantaisies les plus extravagantes jusque sur le seuil de l'infini, jusqu'au fond de Téternité et du néant. Comme conception fantastique, Ahasvérus dépasse de beaucoup le Fau^l de Gœtlie, et même les rêves animés de Jean- Paul Richter. S'il était écrit en vers, ce mystère serait un chef-d'œuvre unique dans notre littérature. En prose, mais en prose rhythmée de telle façon que l'on dirait presque des vers, il n'a qu'un pendant, le roman du plus grand poëte de ce temps : Notre-Dame de Paris, Roman et mystère survivront à leurs auteurs et marqueront les deux points culminants où s'éleva l'imagination française durant la première moitié du dix-neuvième siècle.
On aurait tort de croire qu Ahasvérus est, comme tant
de critiques Font répété, d'inspiration purement germanique. Sans nier qu'Edgar Quinet, dans cette œuvre, plus que dans toute autre, ait subi Tinfluence allemande, on doit reconnaître qu'il a su rester Français, tant par sa forme que par ses idées; il faut même ajouter qu'il est devenu universel par la pensée réellement universelle qui est le fondement de son poëme.
Cette pensée, la voici, telle que le traducteur de Herder Ta exprimée en u^e de ses plus belles pages :
f Poussé par une main in?isible, non-seulement le genre humain a brisé le sceau de TunÎTers et tenté une carrière inconnue jusque-là, mais il triomphe de lui-même ; il se dérobe à ses propres voies, et» changeant incessamment de formes et d'idoles, chaque effort atteste que l'univers rembarrasse et le gêne. En vain TOrient, qui s'endort sur la foi des symboles, croit-il l'avoir enchaîné de tant de mystérieuses entraves; sur le rivage opposé s'élève un peuple enfant qui se fera un jouet des énigmes de TOrient et les dénouera à son réveil. En vain la personnalité romaine a-t-elle tout absorbé pour tout dévorer ; au milieu du silence de l'empire, est-ce une illusion décevante, un leurre poétique, que ce bruit sorti des forêts du Nord, et qui n'est ni le frémissement des feuilles, ni le cri de Taiglc, ni le mugissement des bêtes sauvages? Ainsi, captif dans les bornes du monde, rinûni s'agite pour en sortir; et l'humanité qui l'a recueilli, saisie comme d'un vertige, s'en va, en présence de l'univers muet, cheminant de ruines en ruines, sans trouver où s'arrêter. C'est un voyageur pressé, plein d'ennui, loin de ses foyers. Parti de l'Inde avant le jour, à peine s'est-il reposé dans l'enceinte de Babylone, qu'il brise Babylone, et, restant sans abri, il s*enfuit chez les Perses, chez les Mèdes, dans la terre d'Egypte. Un siècle, une heure, et il brise Pahnyre, Ecbatane et Memphis; et toujours renversant l'enceinte qui Ta recueilli, il quitte les Lydiens pour les Hellènes, les Hellènes pour les Étrusques, les Romains pour les Gètes, les Gètes... Mais que sais-je ce qui va suivre? Quelle aveugle précipitation! Qui le presse? Gomment ne craindrait-il pas de défaillir avant l'arrivée? Ahl si dans l'antique Épopée nous suivons de mers en mers les destinées errantes d'Ulysse jusqu'à son île chérie, qui nous dira quand finiront les aventures de cet étrange voyageur, et quand il verra de loin fumer les toits de son Ithaque *?.... »
* Introduction à V histoire de r humanité, t. II des Œuvres complètes, p. 566 et 367.
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Telle est la grande idée qu'Edgar Quinet a voulu représenter sous la figure populaire du Juif errant. Le maudit du Golgotha personnifiant l'humanité entière et le naïf mystère d'Ahasvérus devenant Tépopée du progrès : voilà toute son œuvre. Infiniment plus large que la légende qui lui sert de cadre, elle ne comprend pas seulement la vie du genre humain depuis lère chrétienne, mais depuis Torigine du monde, et par delà la consommation des siècles.
Essayons d'en suivre le développement.
Depuis trois mille cinq cents ans, la trompette de Farchange a résonné dans la vallée de Josaphat et les débris de la terre roulent éteints, dans Tespace. Le Père éternel se propose de créer une terre nouvelle, et une seconde humanité. Mais, auparavant, il tient à rappeler aux saints quelle fut la première. Il ordonne donc à ses séraphins de représenter, sous forme de mystère^ le drame de l'histoire achevée.
Nous voici à la veille de la Création. L'Océan, sans rivages, se plaint amèrement de la monotonie de son immensité. Peu à peu la terre se forme. Du fond des eaux s'élance le Léviathan, l'oiseau Vinateyna développe dans l'air ses ailes de cent coudées, le serpent sort en sifflant de la fange, et le poisson Macar nage à la surface des flots. Se voyant seuls à peupler l'univers, les monstres s'en proclament les dieux. Un bruit sourd sort des profondeurs du globe, les Géants, les Titans s'éveillent, ils bâtissent des villes souterraines qu'ils espèrent faire durer des siècles et des siècles et prétendent élever jusques aux cieux. Alors l'Éternel étend sa main toute-puissante, et, mécontent de sa première ébauche, ordonne à l'Océan de l'engloutir.
Ici se place un épisode admirable. Un roi est assis sur son trône. Soudain, aux portes du palais, un bruit formi-
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dable se fait entendre. Le roi s'effraye. Ses courtiâans le rassurent : ce n'est qu'un soupir de son peuple! Les portes se briseùt, le flot entre en rugissant. — Secourez-moi ! crie le roi. — C'est ton héritier, lui réplique son satrape ; je ne te connais plus ! Et il s'enfuit. — Le roi est seul en face de l'Océan. En vain lui offre-t-il sa coupe d'or, son manteau , sa couronne. — Votre couronne I « J'aime mieux pour bandeau ma poussière d'écume. » — Que i?eux-tu donc? — « M'asseoir à votre place. » — Et l'Océan s'y assied, plus majestueux et plus fier que le roi détrôné. Mais la voix de Dieu retentit : la « Majesté d'écume » se courbe comme un esclave. Le Très-Haut lui jette un brin d'herbe à ronger.
L'eau se retire, le sol se raffermit, le soleil dore le sable du rivage, l'herbeverdit la prairie et Toiseau chante sous les arbres en fleur. Les tribus humaines, rassemblées sur le sommet de l'Himalaya, songent alors à se disperser. La première suit le cours d'un grand fleuve, le Gange. La seconde, guidée par un griffon, descend vers riran, La troisième, à la suite d'un ibis, s'achemine vers l'Egypte. Du haut du ciel oriental la lune et les étoiles fêtent en chœur le retour des hommes « sur leurs terres d'héritage, » et des sphinx jettent au vent les mystères ^ des et jours de mille ans, » qui ne comptent pas dans l'histoire. Thèbes, enfin, s'éveille de son long sommeil, appelle ses sœurs. Babylone, Ninive, Persépolis, Saba, Bactres et Palmyre lui répondent. L'Orient entier se révèle. 11 est déjà las de son panthéisme aux mille formes, et Babylone propose de fondre en une seule toutes les idoles jusqu'alors adorées. Qui sait le nom du Dieu nouveau, se demandent Tune à l'autre les villes d'Asie? — Moi, réplique Jérusalem. Et elle annonce qu'il vient de naître dans Bethléem. — Curieuses de le connaître, les villes dé-
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pèchent vers lui leurs rois mages; et, ceux-ci, entendant « hennir rÉternité du côté de Bethléem, » courent sur leurs chariots sonores, guidés par l'étoile qui les presse de ses chants. Les voici arrivés. Est-ce là le palais du roi du ciel? Us ne voient qu*une humble crèche, sur le toit de laquelle gazouillent les petits oiseaux. Jésus s'éveille. Les représentants du monde antique, le lion couronné, le griffon et Faigle se soumettent à lui. Les rois mages, à genoux, lui offrent leurs riches présents. C'est un calice de vermeil : la Vierge voit au fond du fiel et de Tabsinthe. C'est une couronne d*or : la Vierge la voit faite de « piquants d'épines de bois de Judée; » elle lui semble être rouge de sang. L'Enfant-Dieu repousse donc les présents des rois mages pour accueillir les dons des bergers, a une peau de loutre, un collier déparas, une croix de coudrier et une agrafe de buis ciselé. » — Un chœur idéal entonne le chant de mort du vieil Orient :
« Notre Dieu Pan est mort... un Dieu plus jeune de mille ans est né... Raisin des Gaules, mûris-toi sous ton chêne, c'est lui qui te vendangera ! » — - « Passant qui chantez si bien, s'écrie un sphinx du fond du désert d'Egypte, savez-vous donc s'il n'y a plus au Liban du bois de Judée de quoi tailler une croix? »
La première journée du mystère est achevée par ce trait d'ironie. Avant que commence la seconde, les diables se moquent de la pièce qui se joue aux cieux. Mais silence à l'enfer I Le désert aperçoit Jésus qui monte au Calvaire. C'est le Fils de son Dieu, de Jéhovah, que Ton va crucifier ! Avec quelle ardeur il souhaite de l'arracher à ses bourreaux et d'ensevelir les déicides. Il roule ses sables, mais comme il rampe lentement! Arrivera-t-il?... Sa plainte vaine vient expirer aux pieds du Golgotha.
Cependant Jésus gravit la montagne. Une foule, ivre de haine, le poursuit de féroces moqueries. Debout, devant
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la maison de son père, Ahasvérus écoute, hésite, et enfin se dit : La colère de ce peuple est juste, sans doute ! Et il se sent entraîné à crier : Mort au faux devin ! Jésus est à quelques pas de lui, harrassé de fatigue. J'ai soif! aide-moi à porter ma croix I laisse-moi m'asseoir sur ton banc, «ur ton seuil, demande-t-il d'une voix suppliante. — Marche I marche ! — « Pourquoi Tas-tu dit, Ahasvérus? » répond le Christ. Puis, d'une voix terrible il ajoute : « C'est toi qui marcheras jusqu'au jugement dernier! )) Et aussitôt le nom qu'il lui donne s'inscrit devant les yeux du coupable en lettres de feu : Le Jdif errant! A-t-il entendu? voit-il? La foule s'est écoulée. Le silence règne. Peut-être n était-ce qu'un rêve!.'. L'ange saint Michel se présente, et, la main appuyée sur la crinière d'un cheval qui sue du sang, il ordonne à Ahasvérus de partir... Ahasvérus rentre un mstant pour dire adieu 1 son vieux père Nathan, à sa sœur Marthe, si belle et si douce, à ses petits frères. Piien n*est plus touchant que cette scène, où la naïveté de l'enfance se mêle à la majesté de la paternité orientale. Comme sentiment, cohime art, rien n'est plus parfait.
Saint Michel est remonté au ciel. Le Juif errant, « vêtu de ténèbres, » marche « sous le toit des tempêtes, » n'ayant que le désert pour compagnon. Déjà l'Orient l'a fatigué. Il le veut fuir, cherchant s'il n'y a « nulle part un autre Dieu meilleur que le Dieu de Judée. » 11 marche, il marche en exhalant sa plainte : — « Je n'emporte, pour reliques, dans mon voyage, que ma plaie dans mon sein, et pour idole, sous mon manteau, que ma douleur. » — Il traverse une vallée, « semée de cendres, » la vallée de Josaphat. 11 voudrait se désaltérer. La vallée n'a pour lui ni puits ni citerne. Il voudrait s'asseoir. J^' implacable vallée s'allonge sous ses pas, et l'écho sans cesse 4ui ré-
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pète la malédiction du Golgotha : Marche toujours, mau* dit, loin, plus loin I
En ce moment, un grand bruit se fait dans le Nord. Ce sont les barbares qui franchissent le Danube et se précipitent sur Rome. Les Goths, les Hérules, les Huns poussent leurs cris de guerre, auxquels répondent, dans un yague lointain, les voix aériennes des fées. L'Éternel, sous la figure d'un ermite, apparaît à Attila, et lui montre le chemin. — Le vieux monde est anéanti.
. L'intermède qui sépare cette seconde journée de la troisième est rempli par une éloquente interpellation du poëte aux bourgems de France. Leur rappelant le hennissement de leurs grands chevaux de bataille et la honte dont leurs fronts rougissent depuis l'invasion , il les excite à sortir de leur égoïsiiie, à se relever de leur abaissement. II est lâche et criminel d'ensevelir un si beau pays dans la boue des intérêts. Que la France se revête de sa gloire et recommence à faire tourner autour d'elle a la ronde des nations! »
La troisième journée commence. Nous sommes transportés dans une ville du moyen âge, sur les bords du Rhin. Au cri du veilleur de nuit, des ouvriers attardés se hâtent; ils rentrent chez eux en chantant la complainte du Juif errant. Lorsque règne le silence, le roi Dagobert, de la fenêtre de sa tour, cause avec saint Éloi des signes qui annoncent la fin du monde. Ailleurs, au fond d'une maison noire, à l'angle d'un carrefour, une vieille femme se chauffe dans les cendres. Près d*elle est assise une jeune fille, Rachel, ange tombé du ciel parce que ses yeux n'ont pas pu retenir une larme quand la malédiction du Christ s'abattait sur Ahasvérus. La femme, qui passe pour être sa mère, n'est autre que Mob, la mort. La mort, c'est la réalité qui hait, méprise, et bafoue l'idéal. L'ange tombé.
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c'est ridéal qui, sans cesse, se ressouvient du ciel perdu.
Ahasvérus, épuisé de fatigue, s est assis sur un banc, aux portes de la ville; auprès de lui son cheval est étendu, mourant. Le maudit crie miséricorde I et rien ne lui ré* pond. Au moins s'il pouvait mourir! Mais non, le Christ impitoyable lui a ravi jusqu'à ce suprême espoir. Son cheval meurt. Lui, il vivra. 11 entre dans la ville, sombre, le cœur rempli de rage. Rachel l'aperçoit, et dès lors, tout autour d'elle, son sansonnet/ son bouquet de giroflées, sa mandore, lui parlent de lui, — Prends garde, ô jeune fille !
Mais quel est cet étranger, vers lequel un souvenir du ciel l'entraîne? Sur l'esplanade du château de Heidelberg, elle le rencontre, l'interroge. Bien qu'elle ne comprenne pas ses mystérieuses réponses, elle a foi. Troublée, elle s'endort. Les fées viennent visiter son sommeil; toutes les légendes amoureuses des poëmes du moyen âge s*agitent dans son rcve. Elle s'éveille pensant à lui. Elle s'agenouille pour prier. Les fées la poursuivent de la pensée de celui qu'elle aime, et sa prière reste inachevée. Seule, dans le jardin, sous les arbres, avec lui elle se promène devisant d'amour, comme Marguerite avec Faust. De ses lèvres d'enfant le mot suprême s'est échappé. . . Une vierge lui a dit : Je t'aime I Le reste du monde n'existe plus pour Ahasvérus, c'est ici qu'il veut rester. Mais que ses illusions lui sont vite arrachées! Le Juif errant est immortel, aujourd'hui ou demain Rachel va mourir; lui, il l'aura entraînée dans la mort, et seul il continuera son éternel voyage I
Ahasvérus, sombre, creuse l'abîme de sa pensée. Voici Mob qui entreprend de guérir son désespoir. Si, pour se consoler, Ahasvérus s'adonnait à la poésie?*.. Plutôt au métier des armes, cela plairait mieux à Mob?».. Pour*
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lant, comme. elle est la réalité, elle Tengage de préférence à se livrer à la politique.
« L'intérêt bien entendu, lui dit-elle, sera votre guide infaillible. L'équilibre des pouvoirs est d'abord la doctrine que je vous conseille. La monarchie a du bon. L'aristocrate sent son aïeul. Le démocrate est tout nerf et tout os. Le mélange est mon fait. Du positif, point de patbos. Le chiffre seul, nu, désarmé, déchaussé, désossé, déhanché, entendez-vous? Tous les droits sont reconnus. D'un trait de plume vous enterrez deux ou trois peuples, et cela vous fait honneur. »
Cela ne vous convient pas, reprend Mob, jetez-vous dans la religion. Et elle lui propose d'entrer dans le méthodisme, où « la vie se passe à vivoter. » Vivoter 1 certes ce n'est pas cela que désire Ahasvérus. L'amour a éveillé en lui le désir de l'infmi. 11 se sent entraîné vers un nouvel idéal, et les railleries de la mort sont impuissantes à dégoûter le vivant de son rêve divin.
Mob a quitté Ahasvérus en riant aux éclats. La comédie est finie. La tragédie commence. Mais, avant la scène capitale que Mob prépare, le poëte a placé comme prélude une conversation, pleine de fraîcheur, entre Berthe, l'amante heureuse en ses désirs bornés, et Rachel, Tamante tourmentée de l'infini. Aussitôt après, Ahasvérus entre dans la chambre de Rachel. Ses paroles ardentes troublent la raison de la jeune fille. Mais, tout en laissant tomber sa tête sur la poitrine de son amant, elle tremble, elle a peur. Ahasvérus la rassure. Elle pleure. 11 boit ses larmes. Mais qu'a-t-elle vu? A son cou', son crucifix saigne. . . Elle s'arrache avec terreur aux baisers du maudit. — « Christ I Christ 1 s'écrie Ahasvérus, dans une imprécation vraiment sublime, je te reconnais là 1 » — Jésus I Jésus ! soupire Rachel. — « N'appelle pas le Christ, » hurle le Juif errant, en saisissant l'ange tombé entre ses bras, a Tout son sang coulerait jusqu'à terre, que mes
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lèvres ne quitteraient plus tes lèvres J » — « J'ai cherché le ciel et j'ai trouvé Tenferl » crie Rachel; et, dans sa folie, eHe Texorcise comme un démon. Mais il parle. Et bientôt elle revient se jeter dans ses bras. Elle croit avoir rêvé. L'amour a-t-il déjà triomphé du céleste anatbème? Pas encore. Mob apparaît sur le seuil de la porte. Rachel et Ahasvérus se retournent et pâlissent au bruit de son éclat de rire sépulcral. La « veuve du néant » ne veut point que Ton s'épouse sans cérémonie, elle entend marier les amants dans la cathédrale de Strasbourg.
Je ne saèhe rien de plus audacieux, ni de plus gran^ diose, que cette fantastique animation du monument gothique, telle que M. Quinet la représente, en un style débordant de lyrisme et qui n'a plus rien de réel. D'abord c'est la cathédrale entière qui revit comme une seule personne. On l'entend enfler ses voix, bourdonner de ses cloches, gémir, crier, hurler de ses orgues. On la voit, de marche en marche, de tourelle en tourelle, sur le dos de ses griffons de pierre, sur les ailes de ses colombes et de ses dragons de marbre, prendre son essor et monter jusqu'à Dieu. Tout à coup, ce n'est plus elle tout entière qui vit et s'affirme. Chacune de ses parties prend corps et parle. A elle-mêm*e le Christ peint sur ses vitraux impose silence, et, d'une autre de ses fenêtres, saint Marc commande aux morts de soulever ses dalles... Il est minuit. Les morts commencent leur ronde : les papes et les archevêques, mitre en tête, les empereurs et les rois, portant leurs couronnes sur leurs fronts de squelettes, et six mille comtes. Ils tournent, ils tournent, entre-choquant leurs os, et « la cathédrale bondit avec eux comme une barque, battue par la tempête, sur la merde Galilée. » En dansant, les morts chantent; orgues et cloches accompagnent leurs chants. Attila^ Arthus, Charlemagne, Sige-
4^ LES POËMËS.
froy, les empereurs, les rois et les comtes, le pape Grégoire, les archevêques et les prêtres; tous sont lassés d'attendre l'heure prédite; ils renient le Christ qui n est pas venu les ressusciter. Les uns et les autres regrettent la couronne et la tiare; les femmes regrettent leurs soupirs et leurs larmes; les enfants, leurs couronnes de fleurs. A tous, la cathédrale répond ;
« Moi, je suis rÉternité visible sur la terre. Vous êtes, vous, l'heure errante qui s*est vêtue dans le monde, en courant, de son manteau retentissant... Je suis triste, vous êtes mon jouet; dansez, dansez, rois et reines, enfants et femmes, jusqu'au matin ! »
Les portes s'ouvrent avec fracas. Mob entre, donnant le bras à Ahasvérus, la main à Rachel. Les morts saluent leur reine avec respect; avec curiosité ils s'approchent des deux fiancés. Ahasvérus leur demande « s'ils n'ont pas vu le Christ avec des yeux flamboyants. » — « Il n*y a point de Christ, » crient-ils tous ensemble. — « 11 n'y a plus de Christ, répète Ahasvérus,... et plus d'enfer pour moi, n'est-ce pas, messeigneurs? » — « Ils te trompent, dit Rachel, en s'élançant vers lui, j'en suis sûre, et tu vas perdre ton âme... » Et, le regardant en face : « Qu'as-tu donc fait au Christ? — Rien, presque .rien. — Mais, s'il n'y a point de Christ, qui donc nous bénira? qui nous sauvera?... »
Mob a fait approcher Grégoire. Le pape squelette va bénir l'union de l'ange et du maudit. — Votre nom, demande Grégoire? — Ahasvérus ne peut répondre. — « C'est Ahasvérus, crie une voix, le Juif erraint, et moi, je suis le Christ, que vous avez cherché dans vos tombes. » — « Sois maudit, Ahasvérus, » hurlent ensemble les morts et toute la cathédrale. — « Sois béni, Ahasvérus, dit Rachel; grâce pour lui, Seigneur! ouvrez-
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lui votre ciell » Des démons la fouettent avec des lanières de flamme; mais son amour est plus fort que la douleur, et sa prière monte vers Dieu.
A cet émouvant tableau , succède un intermède d'une extrême douceur. Le poëte fait aux poètes la plaintive confidence de ses chagrins d'amour.
« Ah! que le coeur me pèse, dit-il, je ne sais comment faire pour écrire ce soir ma tâche. Mon encre n'est pas d'or, elle est faite de larmes. Ma plume n'est point d'un oiseau du ciel; elle est arrachée de l'aile de mes rêves. Mon livre n'est pas fait de parchemin ; il est fait de mon âme ; oui, de mon âme et de mon désespoir. »
Entre la troisième et la quatrième journée, des siècles et des siècles se sont écoulés. Comme au commencement du monde, l'Océan se plaint d'être seul; il n'entend plus sur son rivage le joyeux bruit qu'y faisait le genre humain. Ahasvérus a vu, lui aussi, la foule qui l'entourait se disperser peu à peu. Les hommes se sont éteints dans le doute, ayant renoncé à chercher l'introuvable idéal, s'étant abandonnés aux stériles négations. — Et maintenant, demande Ahasvérus à l'Océan, « où vas-tu aborder ?» — « Au néant... Dieu est mort; allons lui faire des funérailles. » — « Prenez garde que ce ne soient les vôtres, » réplique aussitôt Rachel, dont la foi a subsisté avec l'inépuisable amour. — Ahasvérus voudrait pourtant éloigner sa compagne, car, puisque tout meurt autour de lui, fatalement il l'entraîne à la mort. Mais Rachel ne veut pas retourner en arrière; elle n'est point lasse; que sans se désespérer il marche, elle, elle le suivra jusqu'au bout. Aux confins du monde, déjà aux trois quarts détruit, ils s'arrêtent. Rachel prie pour Ahasvérus. — « Ah I si je pouvais croire! » s'écrie celui-ci. Tout lui répond : Néant ! — « Tout est tari, tout est vide, hormis mon
calice qui s'est encore rempli de lie I » — « Donnez-le-moi, j'en vais boire la moitié, » dit Rachel.
La fin du monde est proche. Saint Marc permet à son lion et saint Jean à son aigle de courir voir ce qu'est devenue la terre. Le lion et l'aigle reviennent, annonçant que déjà sous les herbes on entend le murmure des morts qui ressuscitent. En effet, la trompette archangélique a résonné. Athènes, Rome, Babylone, Paris, sortent de leurs tombes. Le dernier des vivants, le docteur Albertus Magnus, ne s'est pas aperçu que le monde passait ; bientôt, demain, ce soir, il aura surpris au fond de ses creusets le secret de la vie. — « Viens apprendre le secret de la mort, » lui crie l'ange du Jugement. — De tous côtés les morts se réveillent. D'abord apparaissent Sapho, Héloïse, la reine Berthe la blonde, Gabrielle de Vergy, Béa- Irix, mademoiselle Aïssé, la comtesse Guiccioli, Desdémone, Juliette, Clarisse Harlowe, Mignon, Julie de Waldemar, Virginie, Atala, toutes celles qui ont vécu, qui ont aimé. Mais celle-ci, pourquoi est-elle morte? Elle n'a rien aimé. Et celle-là? Elle a voulu tout aimer. Celle-ci est née pour être éveillée à la douleur et à la céleste joie d'un seul mot d'amour. Celle-là est morte parce qu'en vain elle attendit celui qui, un jour, avait baisé la fleur tombée de sa main. Cette autre revit parce que, lorsque le monde, ne rêvait plus, elle a rêvé, et qu'appelée par la terre, elle a pris son essor vers le ciel. — Au milieu de ces résurrections d'amour, par l'amour, le poëte lui-même ressuscite.
La mer est vide. Le monde n'est plus qu'une ruine. Sur cette ruine, Rachel, épuisée, s'arrête. Ahasvérus voudrait aller plus loin, toujours plus loin. Elle l'a tant aimé, qu'elle lui a donné toute son âme et que maintenant c'est elle qui désespère, c'est lui qui aspire à l'infini. L'amour même ne lui suffit plus; par delà l'amour il entrevoit un autre
idéal. Désormais l'éternel maudit aspire à Dieu; mais Dieu même lui suffira-t-il ? Il ne doute plus que de cela. Qu'il s'agenouille et que Rachel le baptise de ses larmes!
« Encore des larmes, crie-t-il, les tiennes sont trop tièdes. Pleure donc sur mon cœur, là, oui, là ; c'est là que j'ai soif. • — « Et moi, se dit Rachel, c'est là aussi, sans le vouloir, que tu me fais mourir, pour ne plus jamais ressusciter ! »
Mob parcourt les. restes du monde, ralliant les morts retardataires. Elle pousse Rachel et Ahasvérus vers la vallée de Josaphat. Les foules ressuscitées s'y entassent peu-* dant que les saints chantent les prières et les litanies de la Vierge. Les fleurs qui, les premières, « se rhabillent sur leurs tiges » entonnent un chœur auquel répond Marie. Les Montagnes, sous la conduite du mont Blanc et des Alpes, se présentent à TÉternel. — Vous avez douté une heure, leur dit-il, de tous vos sommets, je me ferai « un banc de pierre pour m'asseoir sur ma porte. » — Et, se tournant vers l'Océan, il ajoute : « Tu as douté jusqu'au fond de tes vagues ; va ! je prendrai toute ton eau dans le creux de ma main pour en laver la plaie et le calice de mon Fils. » — Aux Étoiles, qui, elles aussi, ont douté, il reprend tous leurs joyaux « pour en faire une bague à son doigt. » — Mais bientôt, cette bague d'étoiles, il la donne aux femmes qui ont aimé sur la terre et dont les noces seront célébrées au ciel. Le Temps et Mob comparaissent devant lui, guidant le troupeau des morts. Que le Temps lui rende son sablier vide, et Mob, sa faux désormais inutile! — Les Dieux morts s'inclinent devant lui. De ces « Éternités d*une semaine, » il fait ses écuyers, ses cavaliers, ses fous de cour, pour l'amuser « dans sa vide infinité. » — Babylone, Ninive, Bactres, Thèbes, lui redemandent à vivre pour lui bâtir des temples et lui chanter des hymnes, « Moi-même, leur répond-il, je ne
peux pas retourner en arrière dans mon jardin d'Éden... Ce que vous avez été, vous ne le serez plus I » — Athènes, la reine du Beau, ne suscite point sa colère, comme Rome, celle qui a tué son fils à Golgotha. — Malédiction sur elle, crient les saints. — « Le Vatican expie le Golgotha, » dit Rome. — Et les saints crient : Miserere ! Miserere! — « Donne-moi ton épée, commande l'Eternel, tes javelots, ta cuirasse d'airain, ta croiît'd'or, ta mitre. J'en ferai un trophée que j'attacherai à la rampe de ma cité nouvelle. » — Les divers peuples du moyen âge et du monde moderne, ceux d'Allemagne, de France, d'Angleterre, d'Amérique et des îles deJa mer Pacifique défilent et sont jugés selon leurs œuvres. Enfin, quand il ne reste plus rien à maudire, apparaît Rachel soutenant Ahasvérus. Tous les morts reculent devant le Juif errant.
Jéhovah a cédé le trône de justice à Jésus-Christ. — Qui suis-jeî s'écrie-t-il. — «Vous êtes mon Seigneur, » répond Ahasvérus. — Qui te Ta dit? — « Ma borne devant ma porte, ma langue dans mon palais, mes pleurs sur ma natte, et Rachel à mon côté. » — Le Christ lui fait raconter son voyage. Ahasvérus achève ainsi son lugubre récit :
« J'ai cherché le repos et j'ai trouvé Forage ; j*ai cherché Tombre et j*ai trouvé le soleil ; j*ai cherché le chemin de mes jeunes années et j*ai trouvé le chemin de réternelle douleur. »
Sur l'interrogatoire du jyge divin, l'Univers atteste que le voyageur a bu tout ce qui restait de douleur sur la terre. Donc sa tâche est finie. — Veux-tu retourner en Orient, lui demande le Christ. — Oh! non, Seigneur. — Que désires- tu ?
« Je demande la vie, non pas le repos Je voudrais, sans m'ar-
rèler, monter jusqu'à vous les degrés de lunivers... Je voudrais blanchir mes souhersde la poussière des étoiles, monter, monter toujours, de mondes en mondes,... aller frapper toujours à des étoiles încon-
nues, à une vie nouvelle, k des seuils entr'ouverts au bout de Tinflni et à des cieux meilleurs. )» — t Mais qui voudrait te siiivre? » — € Non pas nous^ » crie la foule. — « Et moi, dit Rachel, je le suivrai, mon cœur n'est pas lassé. » — « Cette voix t'a sauvé, Ahasvérus, ajoute le Christ; je te bénis le pèlerin des mondes à venir et le second Adam. »
Alors Ahasvérus, recommençant son éternel voyage, entonne rhymne triomphal de l'Avenir , que les peuples écoutent :
« .,. Je veux voir ce qu'aucun œil ne Voit; je veux toucher ce qu'aucune main ne touche ; jusqu'au moment de mourir je veux aimer
ce qui n'a point de nom. Tout est fini, tout recommence Le temps
passe, le lendemain n'arrive pas ; et mes pieds ne se reposeront, croisés l'un sur l'autre, que sur le banc de Tinfini. » — t Ahasvérus est l'homme étemel, dit Jéhovah au Christ, tous les autres lui ressemblent. Ton jugement pour lui nous servira pour eux tous. »
Un concert angélique des trompes, des clairons, des violes et des orgues, que domine la lyre, termine le Mystère.
Cependant il y a encore un Épilogy£^ qui nous transporte plus loin, toujours plus loin dans Tavenir. Christ a vieilli, il se prend à douter de lui-même.
« Qui ai-je été? se dit-il, qui suis-je? qui serai-je demain? Verbe sans vie? ou vie sans verbe? Monde sans Dieu? ou Dieu sans monde?... Je suis le rien qui toujours doute de son doute, et le néant qui toujours se renie. • — « Tout est iini, ajoute-t-il, parlant à l'Éternité, étends-moi dans le sépulcre de mon pîTe. Ainsi soit-il. •
Et rÉternité, son héritière, reste seule, absorbant en elle et l'Être et le Néant.
Le dernier mot de l'œuvre est le Moi de TÉternité, jeté dans le vide. Est-ce à dire que tout soit fini? Oui, «tout est fini, tout recommence. » Après c< le nouvel Adam, » un « nouveau Christ » renaîtra. On comprend dès lors la suprême signification du Mystère d* Ahasvérus, Avec le
spectacle universel de rhumaniié marchant à travers les siècles, escortée de la nature entière, il dévoile le trouble intérieur des hommes d'aujourd'hui, malades « du mal de l'avenir. » Si donc il se termine par une parole vague, ni d'espoir, ni dé désespoir, il reproduit exactement l'état indécis de nos âmes, qui déjà pressentent cejqui sera, mais ne le voient, ni ne le touchent qu'à travers les ombres les plus épaisses, se fatiguent de Tattendre, s'épuisent à le chercher, et, par moments, s'affaissent sur ellesmêmes, ayant « le poids de l'avenir à supporter dans le vide du présent*. »
ni. NAPOLÉON.
Après le poëme universel, Edgar Quinet devait essayer le poëme national; après l'épopée de l'humanité, embrassée dans son passé, son présent, son avenir, l'épopée de la démocratie française en sa première phase ; après le grand drame de l'espèce, le drame de l'individu libre et responsable de sa liberté. Napoléon est à la fois la suite et la contre-partie di'Ahasvérm ; le héros explique, complète l'homme éternel, et l'infini trouve sa solution dans le fini. De même qu'Arthur, aux origines de notre poésie, a représenté le sacerdoce, Charlemagne, la féodalité; de même que Louis XIV est la figure de la monarchie. Napoléon eût pu devenir le type de l'ère nouvelle inaugurée par la Révolution. Ainsi du moins pensaient M. Quinet et, avec lui, il faut le dire, à peu près toute la génération à laquelle il apparfient. Béranger, Victor Hugo, la plupart des poètes de la première moitié de ce siècle, ont, à l'envi, apporté leur pierre à l'édification de la statue impériale. Et pour-
* le poôme iV Ahasvérus a été mis à V index par la cour de Rome.