‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 16 sur 109 · COURS DE LYON · texte numérisé non relu

COURS DE LYON

opinions, tant littéraires que politiques, il accepta cette chaire, non comme un lit de repos, obtenu en récompense des importants services qu'il avait déjà rendus à la science, mais comme un théâtre d'action, du haut duquel sa voix, à demi étouiïée dans le livre, devait forcer Técho à répéter les vigoureuses paroles de vérité qui jaillissaient de-son cœur.

Il ouvrit sou cours, le 10 avril 1839, par une magnifique introduction sur ï Unité morale des peuples modernes^.

Parlant aux habitants d'une grande ville industrielle, il se hâtait de montrer comment les arts du commerce n'excluent point les arts libéraux; comment, au contraire, il y a dans tout effort, même matériel, de l'homme, « une pensée vers laquelle il tend sans cesse, » poésie, art, philosophie et religion tout ensemble. Puis, arrivant à l'objet de son enseignement, il se gardait avec soin d'en amoindrir, d'en dissimuler la portée. 11 ne venait pas apprendre aux Français de Lyon à balbutier quelque idiome inconnu, il ne venait pas commenter en grammairien, analyser et critiquer en érudit tel. ou tel chef-d'œuvre exotique. 11 voulait effacer de notre dictionnaire le mot étranger, supprimer « les Pyrénées entre les peuples, » augmenter le génie de la France en y associant le génie des autres nations. Or, pour trouver ce génie, pour en exprimer la formule, pour la faire adopter au peuple devenu universel depuis sa révolution humanitaire de 1789, l'examen de la littérature proprement dite eût-irsufTi ? Non certes, car « il est des peuples qui n'ont laissé aucun livre et qui pourtant ont été grands par la pensée. »

çaise sur l'art, une thèse latine : De Indiex poésie antiquissim^ natiira et indole.

» Œnpreê complètes, t. T, p. 3SC-ill.

dbyGoOgk

46 L'HOMME, SA ViE ET SON INFLUENCE.

a Ge cours, annonçait le professeur, devrait être une histoire de }a civilisation par le& monuments de la pensée humaine. La religion surtoîU est la colonne de feu qui précède les peuples dans leur marche à travers les siècles ; elle nous serviî'u de guide. Mais la religion marche environnée de la poésie et suivie de la philosophie : je ne Ven séparerai pas, »

De 1839 à 1840, M. Quinet entra très-franchement dans la voie qu'il devait suivre jusqu'à ce qu'on rarrêlât. Les leçons de Lyon, littéraires et religieuses à la fois, roulèrent sur les civilisations antiques, et de leurs éléments fut par la suite composé le Génie des religions. Elles obtinrent, on le sait, un succès immense : la jeunesse lyonnaise, éveillée à la vie nouvelle, se rangea autour du maître avec un indescriptible enthousiasme.

Un des auditeurs, un des plus fervents, M. Fortoul, qui depuis fut ministre de l'instruction publique et des cultes, exprimait ainsi son admiration au professeur luimême : « Ahl si l'on savait à Paris ce qu'est votre cours, on prendrait la poste pour y assister. »

On le sut bientôt, car M. de Salvandy vint s'asseoir un jour sur les bancs de la faculté des lettres de Lyon*; et, après la leçon, il n'hésita pas à féliciter l'orateur du talent avec lequel il savait faire accepter à un auditoire aussi nombreux et aussi divers les idées les plus larges et les plus hardies sur le christianisme *. Ce jour-là, M. Quinet avait montré les rapports de TÉvangile de saint Jean avec la religion des Perses'.

Les occupations et les succès du professorat ne firent point oublier à Edgar Quinet ses devoirs comme publiciste. La question d'Orient, qui s'agitait alors*, prouvait à

* Edgar Quinet, IjBttre à M. le rédacteur du Journal des Débats, au t. ni des OEuvres complétée, p. 276.

- Us Écoles, journal mensuel, année 1845, p. 195. '' Œuvres complètes, Hï, 277. x

dbyGoOgk

BROCHCRES POLITIQUES. 4*?

quel degré de faiblesse et d'abaissement était tombée cette France, qui, de 1792 à 1811, avait dicté ses volontés au monde. Pour eiciter la nation à retrouver le sentiment de sa dignité, il lança deux vives brochures : Ml huit centquinze et mil huit cent quarante^ Avertissement au pays *, ou, « sans amour ni haine pour la couronne, » il disait la vérité, toute la vérité. Rappelant les temps glorieux qui n'étaient plus, déplorant le divorce de la bourgeoisie avec le peuple, prévoyant déjà Theure où la caste des enrichis, à force de vouloir être tout, forcerait le prolétariat à la traiter en ennemie, il exprimait très-ouvertement au gouvernement la cause de sa faiblesse, sa fausse position entre la démocratie et Taristocratie, si fausse en elTet qu'il ne représentait rien au dehors et n avait point de racines au dedans; il invitait l'oligarchie bourgeoise à rentrer au plus vite dans le corps de la nation; enfin, s' épuisant à demander que fût brisée la chaîne honteuse des traités de Paris et de Vienne, il criait à tous ses concitoyens : « Saurez-vous redevenir dans la paix ce que vous étiez dans la guerre? Consentez à être ce que la nature vous a faits, le peuple de la démocratie par excellence I »

Des tendances républicaines, aussi hardiment affichées, n'empêchèrent point M. Villemain, alors ministre, de créer exprès pour M. Quinet une chaire de littérature méridionale au collège de France (ôO juillet 1841).

Le pamphlétaire hésita d'abord à accepter une offre qui pouvait compromettre son indépendance vis-à-vis d'un pouvoir qui avait érigé la corruption en système. Remerciant le ministre de l'honneur qu'il lui faisait, il lui représenta combien ses doctrines politiques et philosophiques différaient des doctrines officielles. Mais M. Villemain lui

' OEuvreê complètes d'Edgar Quinet, tome X.

répondit aussitôt qu'il ne prétendait point l'acheter par une faveur, mais le placer à un postedigne de son talent, et que le Collège de France était précisément Tasile par excellence de la liberté de penser *.

La nomination ministérielle ajant été régularisée par l'assentiment des professeurs indépendants de la grande institution nationale, M. Quinet finit par accepter. Il revint à Paris et commença immédiatement ses leçons.

Ainsi placé au plus haut*degré de l'enseignement public, Edgar Quinet comprit qu'il avait désormais charge d'âmes, et, conjointement avec ses deux amis, MM. Michelet et Mickiewicz, il prit pour mission d'arracher la jeunesse française aux préjugés du passé, à l'indifférence et à la corruption du présent, de la conduire enfin dans le sentier de l'avenir vers la liberté et la justice.

Durant les trois premiers semestres, étudiant les origines de la pensée méridionale, esquissant ces admirables portraits dès grands poètes italiens du moyen âge, que l'on retrouve achevés dans les Révolutions d*Italie^ il sut gagner et la confiance et l'ardente sympathie de ses jeunes auditeurs. Cela seul éveilla les suspicions et la jalousie du parti ultramontain, en lutte ouverte avec l'Université; et, comme l'enseignement du professeur de littérature méridionale était élevé à une telle hauteur qu'il devait fourmiller d'hérésies, on le surveilla, on le troubla au moyen des plus indignes manœuvres, puis on l'anathématisa dans les journaux ecclésiastiques, jusque sous les

* Us Écoles, p. lilG.

COURS DU m^^'''^'' DE ÏRkSGE 49

voûtes sacrées, par de pieux mandements, par des prédications non moins dévotes.

11 y allait de Thonneur du libre penseur, ainsi provoqué, de ne point reculer devant ses adversaires et de les suivre jusque sur le champ de bataille. Du reste, le développement naturel de ses études sur TEurope du Midi lavait amené précisément au seizième siècle, au début du duel grandiose, qui n est point encore fini, entre la vieille foi et la pensée moderne. Reculer tout' à coup dans le moyen âge ou s'élancer par delà Tàge contemporain, dans le vide des abstractions, sans doute M. Quinet pouvait le faire; mais c'eût été transiger ; il ne le fit pas. Ses ennemis se déchaînaient sans danger contre lui derrière les murailles de leurs cathédrales catlioliques. H crut, lui aussi, avoir le droit d'opposer la raison à Tinjure, la lumière à Tobscuranlisme , la France révolutionnaire à Kome papale, du haut de la chaire du Collège de France, depuis des siècles cathédrale du libre examen. En même temps que son frère d armes, M. Michelet, il déploya le drapeau de la liberté religieuse et philosophique; il démontra, pièces en mains, la mortelle influence des Jésuites^ sur les peuples méridionaux en particulier, et, en f^énéral, sur tous les peuples qui avaient accepté ou accepteraient, de gré ou de force, le poison deieurs doctrines.

Edgar Quinet donna six leçons sur les jésuites, du 10 *mai au 14 juin 1845. Ce furent autant de batailles. Dès le premier jour les ennemis de la liberté de discussion étaient accourus en masse pour faire taire la voix vengeresse qui allait s'élever contre eux. Us remplissaient Tan:-

* Les Œuvre» complètes, t. H, p. 1-1 2G, conliennent séparément les Jésuites de M. Quinet. Dans les sept éditions précédenles, ainsi que dans les traductions anglaises, italiennes, hollandaises, ils avaient toujours été réunis avec ceui de M. Michelet, qu'ils complètent et qui les complèteot.

dbyGoogk

r.O LIIOMIUE, SA VIK ET SON INFLUENCE.

ptiilhcâtre, et, quand le maître apparat, ils raccueiUirent par une tempête de sifflets et de vociférations. Celui-ci ne recula pas. Sentant bien qu'il représentait le droit et la liberté, calme, îl resta à sou poste et attendit trois quarts d'heure un silence que sa fière attitude réussit enfin à imposer. Alors il parla. On l'interrompit. Mais bientôt il reprit son discours, et, quand il l'acheva, sa dernière phrase fut couverte de frénétiques applaudissements. La jeunesse libérale, en force, avait contraint les ultramontains à se taire et à se cacher.

Plusieurs des leçons suivantes furent presque aussi orageuses, car l'émotion de l'auditoire démocratique éclatait bruyamment dés que les agents des jésuites faisaient quelque sortie; et plus d'une fois, entendant des cris formidables, l'administrateur apcourut par les couloirs intérieurs, jusqu'à la chaire du professeur, et, pâle d'eflroi, lui conseilla de lever imniédiatement la séance ! — « Je ne sais pas, disait-il, si ce soir il subsistera une pierre du Collège de France! » — 'Cependant, peu à peu, grâce à la tenue du professeur et à l'énergie des jeunes gens des écoles, les fauteurs de désordres disparurent, et ce fut au milieu du plus religieux silence qu'Edgar Quinet acheva l'accomplissement de son devoir. La bonne cause avait triomphé.

On se figurerait difficilement aujourd'hui quel effet produisit cette lutte par delà l'enceinte du Collée de* France; non-seulement dans le royaume, mais dans le monde entier. Les ultramontains salissaient MM. Michelet et Quinet des plus infâmes calomnies, attiraient sur eux et les vaines foudres du Vatican et la plus efficace répression de l'autorité civile. — Puisqu*il n*a été ni improuvé^ ni censuré, ni désavoué^ disait de M. Quinet monseigneur de Chartres, il est évident quil a reçu sa mission. — Le

dbyGoogk

Page 1