‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 34 sur 109 · A GRÈCE NODEHNE · texte numérisé non relu

A GRÈCE NODEHNE

La Grèce est la première nationaUté à laquelle Edgar Quinet ait voué son cœur et sa plume. Quand l'Europe entière frémissait d'enthousiasme au seul nom de l'antique patrie de l'art, de la philosophie et de la liberté, brisant enfin la pierre d'esclavage sous laquelle on la croyait pour jamais enterrée ; quand des héros, partis de toutes les terres indépendantes, couraient à l'Orient verser le sang de leurs veines afin qu'un peuple ressuscitât; quand à cette œuvre sainte travaillaient les plus éloquents des orateurs et les plus inspirés des poètes ; quand les rois, subissant la pression de l'opinion publique, unissaient leurs forces pour faire cesser l'horrible boucherie, assurer et achever la victoire des martyrs; lui aussi, s' arrachant à ses chères études allemandes, risquant l'ayenir ouvert déjà par son premier livre, il eut la noble passion d'être

* La Grèce moderne el ses rapports avec 1^ antiquité au tome Y des Œuvres compUles.

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soldat dans la guerre sacrée; il pailil à la suite de la flotte française et il éprouva Tinénarrablc bonheur d^a«(sis* ter à la lutte suprême et de voir le triomphe.

Hélas! que ces temps sont loinl A cette heure, nous autres, jeunes gens, vieillis par de précoces désillusions, énervés de vaine critique, nous ne savons plus comprendre les entraînements de la génération qui précéda la nôtre. Si nous ne les traitons pas d'absurdes, si même, — trop rare complaisance, — nous daignons leur décerner en souriant une approbation avec réserves, pour le moins, nous les pesons, nous les discutons à froid, au lieu de les approuver d'un franc élan de Tâme, et, comme pour nous faire pardonner de ne point nous livrer à d'aussi sublimes folies, nous, si raisonnables, nous nous complaisons à en signaler Tinutilité, les périls, les contradictions! Combien de livres ont paru depuis peu, livres d'histoire, de science, de fantaisie, dont le principal objet a été de démooirer que la Grèce des Léonidas et des Trasybule a existé seulement avant Jésus*Cbrist, que la Grèce moderne esi bien. plutôt issue de celle des Léon, des Manuel, des derniers Constantin, qui perdirent Consiantinople ; que, rétablie par les nations civilisées, éprises de beaux souvenirs classiques, par leur uuiquie. grâce elle ne se dissout |)as; que, moralement, inteUectuellement, politiquement, elle est épuisée, gangrenée, sentine de corruption, repaire de bandits ; et que, par conséquent, ceux qui naguère pour elle chantèrent, moururent et jetèrent leur or à la mer, n'ont dépensé tant de richesses, de courage et de poésie qu'au proGt de la barbarie moscovite, aux dépens de la civilisation et de la tranquillité européennes! Ces idées courent littéralement les rues depuis qu'elles ont été en quelque sorte confirmées par l'apparence des faits, depuis que la récente guerre d'Orient a

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LA GKÈGE MOi>ËRNl!;. i5l

trouvé la Grèce contemporaine si hésitante, si double dans son inaetion, ou plutôt si impuissante à se mouvoir dans un sens ou dans un autre. Eussiez-Tous donc voulu que la Grèce oubliât, en un jour, et ses inimitiés séculaires et ses trop coâteuses alliances ; qu'elle s'éprit sitôt d'amour pour le Turc et qu'elle traitât en ennemi le Russe qui avait eu rhabileté de ne pas lui faire payer Navarin aussi cher que l'Anglais? La Grèce, -— nul ne le niera, — n a point agi comme elle eut dû agir, au profit de TOccident coalisé; mais, — répétons-le après M. Quinet, — des nations européennes, « quelle est celle qui est sans péché pour lapider la Grèce? »

Après les regrettables événements des dernières années, il faut relire Je livre : La Grèce moderne et ses rapports avec Vantiquité. Conçu savamment sous une forme attrayante, embrassant Tancienne Grèce et la nouvelle, c'està-dire le passé, le présent et Favenir, illuminé deci delà (les joies de lavictoire^ mais d'un bout à l'autre assombri des tristesses du plus épouvantable des carnages, rappelant plutôt les temps de la Pélasgie sauvage que les grands siècles de THellade de Périclès, ce beau livre n'est pas le stérile ccbo d'une époque écoulée, il porte au delà. Réimprimé aujourd'hui dans les Œuvres complètes^ avec les origines de la Grèce antique, il nous rappelle celles de la Grèce contemporaine, il nous aide à ne pas être dupes des œuvres partiales, — oserai-je dire de mauvaise humeur, — dont nous avons été accablés; il regagne aux Hellènes, sinon la vive passioii dont les honorèrent nos aînés, au moins la sympathie due à tout peuple qui a eu la force de revivre.

On oublie trop aisément ce qu'était la Grèce^en 182»), avant le séveil. Aucun peuple ne paraissait être aussi profondément descendu dans la tombe. Les c)u*éiiens qui,

poussés par une artistique curiosité , Tallaient voir , voyaient, admiraient ses ruines, le cherchaient lui-même autour d'elles et ne le trouvaient pas. Cependant, de vallée en vallée, de bouche en bouche, de cœur en cœur, un chant vole... Quel est ce chant?... Souvenir sacré pour nous I ce chant, c'est la Marseillaise^ c'est-à-dire la révolution, l'âme de la France!... Aussitôt le cadavre remue. 11 s'anime. Le voilà debout. .. Au spectacle étrange de cette chose, hier sans nom, et qui se nomme aujourd'hui, qui signe de son sang son acte de vie, l'Europe se retourne. Mais il lui faut sept ans, — sept ans de duel implacable entre le conquérant et le vaincu, — pour qu'elle vienne* dire à coups de canon au Turc : Cette chose n'est pas ta chose; au nom de l'humanité, que naisse ce peuple qui a voulu renaître I

En dépit de ce que l'on a dit et de ce que l'on a vu, — oui, la résurrection de la Grèce a été et restera l'un des plus glorieux événements de cet âge. L'Europe a servi la cause de la civilisation en reconnaissant ce miracle, et la Grèce en l'accomplissant. Effacer ce fait, en atténuer la portée, c'est blasphémer contre la justice.

Les détracteurs actuels des Hellènes ont négUgé ou luéconim deux points capitaux qui se trouvent traités, le premier dans le livre même de M. Quinet, le second dans l'avertissement daté de 1857 qui le précède. Nous voulons parler du caractère social de la révolution grecque et de l'impossibilité où elle s'est trouvée jusqu'ici et se trouve encore de se développer selon ses principes et la somme très-restreinle de ses moyens.

Pour bien comprendre la révolution contemporaine de la Grèce, il faut remonter jusqu'à la fin de l'antiquité, jusqu'aux premiers siècles de l'empire romain de Byzance; se rappeler qu'à cette époque déjà, presque tous les cin-

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