LA GRÈGE MODERNE
quante ans, les provinces essayaient d'échapper à la domination des souverains de la nouvelle Romeiie Constantin. Durant toute Tère chrétienne, il est aisé de suivre les migrations qui se produisent du nord au sud, s'arrêtent, se constituent, dès qu'elles ont rencontré un fond ancien de civilisation. Ainsi, dans le midi, sur le sol de l'antique llellade, le Slave, l'Albanais, se laissent peu à peu absorber par le Grec, comme le Romain et le Franc par le Gaulois; et, de ce mélange se compose le nouveau peuple des Hellènes, lequel, pour ne pas être absolument le même que l'autre, n'en est pas moins susceptible d'un développement heureux, sinon d'une gloire pareille à celle dont brille la tradition de son ancêtre. Sans devoir fatalement aspirer à chasser le sultan de Constantinople pour y mettre le czar, ce peuple-là a, certes, autant, plus qu'un autre, acquis le droit de vivre entre ses frontières naturelles, car sa race les a toujours su garder, d'y être même utile à l'harmonie du genre humain, conformément à sa propre loi de progrès.
Or quelle est cette loi? Elle est, comme nous Talions voir, identique à la nôtre. Elle a pour base l'égalité. Cette égalité est précisément le seul avantage que les Grecs modernes aient retiré de la trop longue oppression ottomane. Tous en étant également victimes, nulle hiérarchie n'a.pu se former ni de tribus, ni de castes. On a bien vu, dès que le Croissant se fut éclipsé, apparaître certaines vieilles familles byzantines se prétendant nobles; mais ce n'étaient que des ombres, échappées de Constantinople, et dont la noblesse ne devait être reconnue par personne, car la place qu'elles avaient laissée vide dans le pays depuis le moyen âge avait été prise peu à peu par les émigrations, elles n'avaient ni patrons, ni clients, ni force, ni autorité morale. Cette apparition, après la victoire, d'une
aristocratie, invisible avant €t pendant la bataille, n'exerça donc aucune action sur la récnrganisation d'un peuple qai, seul, avait reconquis et sa terre et ses droits. La question sociale n^ent même pas besoin d'être posée : en fait, elle était résolue, puisqu'il ne pouvait pas y avoir de prolétaires sur un sol dont les neuf dixièmes restaient biens nationaux. Il résulte de là que la constitution politique du nouvel État devait être essentiellement démocratique et républicaine. Durant la guerre, le principe de l'élection populaire avait tout fait; à la paix, il devait naturellement tout creer. Si la Grèce moderne n'avait point été assistée au dernier moment, si elle avait été matériellement assez forte pour achever d'elle-même son œuvre de renaissance, elle se fût logiquement constituée en république démocratique.
Les puissances auxiliaires et protectrices lui imposèrent la monarchie. Ahis en vain la Russie eût-elle désiré que cette monarchie fût instituée sur le modèle du czarisme, en vain l'Angleterre eût-elle souhaité qu'elle unît le système aristocratique à la liberté constitutionnelle. Les Hellènes reconnaissant ïmgérteia (bonne naissance) à tous les (ils de la patrie, on ne put leur imposer une noblesse qui non-seulement aurait été très-difGcile, sinon impossible, à recruter parmi eux, mais sûrement eût été impossible à -faire accepter par eux. On sait avec combien de peine l'Angleterre et la France obtinrent que des Gérontes^ sorte de pairs à vie^ formassent une haute chambre : encore la Gérousie ne fut-elle pas admise à former un corps politique isolé ; comme la Table des magnats en Hongrie, elle resta confondue dans la Diète avec la seconde chambre, le Gonseilj composé de députés élus par tous les citoyens âgés de plus de vingt-cinq ans, sans aucune condition de cens ou de capacité. — D'autre part, en
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choisissant un roi à la Grèce, ses h^uls protecteurs essayèrent en vain de lui octroyer des ppuvoirs qui lussent et vraiment royaux et en conformité a,vec les mœurs du peuple. L9 justice émanant du pays même, la police appartenant aux communes, le domicile individuel et le secret des lettres étant considères comms inviolables en droit, la liberté de la presse pouvant êlre pratiquée par tous les indig/ènes sans aucune restriction, si ce n'est un jugement par le jury en cas de délit contre les personnes ; enfin, la spuveraineté nationale étant considérée comme une et indivisible, de telle sorte. que le chef du pouvoir et l'assemblée toujours constituante ne se concevaient point séparés ; — le roi ne dut être que le cosoijiverain de la diète, aussi souveraine que lui, en fait, puisqu'il ne peut même pas gracier un de ses ministres, condamné par elle.
Quoique la constitution des Grecs ait conservé l'empreinte originale de leur nationalité, les formes contradictoires dont on a prétendu la couronner empêchent le libre développement des principes nationaux, dont elles dissimulent le radicalisme et atténuent la portée. De la sorte, dès Torigine, limitée, troublée dans sa vie politique, la Grèce a été mise dans l'impossibilité de mesurer son horizon à la vraie largeu^ de ses ailes ; et, si elle n'a pas réalisé les trop* brillantes espérances des Thil hellènes, la faute n'en est certes pas toute à elle. 11 importe de lui tenir compte, et grand compte, de s'être montrée vivante après une mort de tant de siècles et d'avoir survécu même aux alliances qui se nouèrent autour de son berceau.
C'est qu'en effet la situation diploniatique du royaume grec n'a guère été jusqu'ici moins défavorable à son essor naturel que son orgaiiisation constitutionnelle. Au dehors, aussi bien qu'au dedans, il a élé, si Ton peut dire, em-
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mailioté comme un enfant. Aussi, comme un enfant, est-il faible, capricieux, attiré de ce côté, par la religion commune, de ce côté repoussé par l'intérêt contraire, voulant bien aller ici, mais restant là, obligé enfin d'être bien sage, immobile, pour plaire à tous et à chacun. Par exemple, quand le Russe, dont il partage les croyances, lui prouve combien ses frontières sont artificielles, lui parle de ses frères de race, courbés encore sous le joug turc comme lui jadis, et lui laisse entrevoir qu'il pourrait, de concert avec lui, travailler à leur affranchissement, doit-il être accusé de trahison s'il régarde vers le Nord, s'il rêve ce que lui défendent ses autres protecteurs ? Et d^ailleurs que font pour lui ces protecteurs exigeants qui ne veulent pas même qu'il rêve? Pour occuper son attention oisive, lui montrent-ils un grand but quelconque? Lui permettent-ils même de travailler à son enrichissement matériel, d'user des côtes dentelées dont la nature Ta pourvu, de redevenir ce qu'il fut, ce qu'il doit être, un pays de commerçants et de marins? Non certes ; car voilà surtout ce que la Grande-Bretagne ne veut pas. Non contente de Gibraltar, de Malte, des îles Ioniennes, « la reine des mers jalouse Hydra et Poros. » Il ne faut pas que la Grèce gagne sa vie dans la Méditerranée ; Albion n'a point de miettes à laisser prendre par Lazare I
« Dans cette situation, dit M. Quinet, que faire, que devenir? Recevoir la vie à condition de ne pas en user. Tel est jusqu'ici le sort de )a Grèce sauvée. On s'oppose à l'explosion de la race grecque ; toute l'Europe occidentale comprime ce mouvement, et, dans le même temps, 011 reproche à la race grecque son impuissance. Voilk certes de grandes contradictions ; mais elles ne doivent pas décourager ceux des Grecs qui ont conquis la liberté... Tout le monde a travaillé à former TÊtat grec. On l'a considéré comme une nécessité de notre temps ; et cet État a peine à subsister au milieu des combinaisons actuelles. C'est mie preuve que ces combinaisons seront modifiées tôt ou tard par la force des choses. Après tout, ce commencement de vie nationale qu^on
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reproche si souvent aux Grecs comme un bienfait, ils le doivent à euxmêmes* C*est l'ouvrage de leurs mains. L'Europe n'est intervenue qu^après sept ans et rassasiée du spectacle du carnage. Une si lente extermination donne un droite celui qui a survécu. Une plante arrosée de tant de sang ne peut plus être extirpée par personne. En dépit des médisances et de la mobilité du monde» elle croîtra. La race grecque en sera abritée un jour. »
m. — LA ROUMANIE*.
La cause des Roumains a fait un grand pas depuis 4848, surtout depuis la dernière guerre d'Orient. Elle est devenue européenne, comnie celle des Grecs en 1828; et, — ce qui vaut mille fois davantage pour son avenir que la faveur mobile des empereurs et des rois, — elle s'est acquis d'imprescriptibles droits dans la conscience de tous les hommes libres de l'univers. Cet immense résultat est dû, d'abord aux Roumains qui, au dehors et chez eux, ont su élever et tenir ferme leur drapeau national, malgré des intrigues et des complications si multipliées. Mais il est dû aussi aux écrivains étrangers, en particulier aux Français qui, dès l'origine de la question orientale, ont dépensé tant de cœur et tant de talent pour les servir, et notamment à Edgar Quinet, qui les a aidés de tout son génie et de toute son influence.
Certes, aucun livre n'a pu produire autant d'effet que celui de l'illustre exilé. 11 a détruit les antipathies les plus fortes, enlevé les esprits les plus indifférents. Et cela, non pas tant par la logique de l'exposition des titres, par la souveraine éloquence de la plaidoirie, que par la toutepuissance de l'émotion qui déborde de l'âme de l'auteur et pénètre jusqu'au fond de l'âme du lecteur.
* Les Boumains, réorganisation des promices danubientieSf au tome VI des Œuvres complètes.
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Ouvrons ce livre. — Dès la première page les yeux se mouillent en parcourant celte simple dédicace :
« Â la mémoire de mon beau-fils Georges Mourouzi, né à lassy, le i" septembre 1839, mort à Bruxelles, le 14 mars 1856, âgé de seize ans et demi et quatorze jours. »
Commencée peut-être au chevet du pauvre enfant malade, le soir en le veillant; interrompue d'une plainte arrachée par la douleur ou d'un mot pénétrant sur la patrie absente; achevée sans doute un matin que le pâle jeune homme avait souri et promis de vivre ; et revue, fermée, sur le bord d*une tombe I... Sous l'invocation d'un pareil souvenir, cette œuvre est sacrée. Elle n'est plus de science, d'histoire, de littérature, d'art ; elle est de famille, paternelle et maternelle. Elle ne commande plus à la raison. Elle nous prend, elle nous tient par la sympathie.
Mais poursuivons. — Ici, nous verrons toujours la science, non pas au service de la raison froide, mais d'un cœur qui parle et se livre tout entier. Ce n'est poirit un Français qui pourrait s'exprimer ainsi, mais le mari d'une Roumaine, Roumain lui-même par adoption, un proscrit, frère des exilés sans patrie :
« Les Roumains disent à TOccident : <t Rendez-nous notre droit de cité dans les familles des peuples latins. Nous sommes des vôtres,
quoique enveloppés de Barbares Des siècles néfastes nous ont
tenus séparés de la mère patrie, de cette Rome à\m nous descendons tous... Vous nous avez oubliés, ayant perdu jusqu'à notre nom, car vous nous appelez Valaques, nous qui nous appelons Roumains... Reconnaissez-nous à nos traits, à notre visage. Voyez! nous portons sur nous le sceau de la vieille Italie ; nous sommes les fils des labouretirs du Latium, du Picentin, de la Gaule Cisalpine et de la province de Narbonne... Plus que tout le reste, nous avons sauvé (Dieu sait au milieu de quelles difficultés et de quels idiomes incultes!) notre langue natale; vous la parliez autrefois avec nous dans notre berceau commun. Ne i^ous reconnaissez-vous pas aux accents de cette parole
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qui nous rappelle à tous U uiême patrie puissante?... Si deux hommes, jetés par hasard au mih'eu de races ennemies ou seulement étrangères» s*apercoiveut qu'ils parlent la même langue, dès le premier mot ils font alliance entre eux; parce qu'ils se reconnaissent pour les membres d'une même famille. Le plus fort prête son appui au plus faible; il Tarrache à la captivité. Vous et nous sommes entourés de races étrangères, dont plusieurs sont ennemies. Vous êtes puissants, nous sommes faihles, quoique nous ne soyons pas à méprii^er à cauS4; de notre grand nombre. Reconnaissez- nous et sauvez-nous l »
La question étant ain&i posée par le côté intime, saisissant, décisif, par la fraternité de race, Edgar Quinet en entame la démonstration a tous les points de vue, soit de vérité historique, soit d'intérêt politique ou matériel, soit en6n d'humanité en général et de justice.
La découverte de la latinité originelle des Roumains est toute récolte. Tout le dix-huitième siècle l'ignorait, et Gibbon lui-même confondait les Valaques et les Moldaves avec leurs voisins, les Albanais, les Slaves. A deux reprises, depuis la Révolution, les Moldo-Valaques, qui jamais n'ont oublié leur vieille tradition romaine, s'adressèrent à Napoléon, lui demandant son appui en qualité de parent» de ses peuples d'Italie et de France. Napoléon ne voulut pas comprendre. Ainsi méconnus, les Roumains se mirent à préparer leur renaissance nationale par la recherche scientifique de leurs titres de famille. Jornandès, Innocent III, Chalcondylas, la Barbarie gothique, l'Italie, la Grèce byzantine, les avaient désignés en qualité d'Occidentaux égarés en Orient. Mais ce qui les prouve tels avec bien plus de certitude que les lambeaux arrachés aux vieilles histoires, c'est la colonne Trajane« Là se retrouvent les vêtements, les habitations, les ustensiles, les usages, la physionomie caractéristique de leurs ancêtres, éternisés sur la pierre ; vêtements, habitations, ustensiles, usages, physionomie, que peut reconnaître sans peine le voyageur
qui, après avoir vu Rome, parcourt les campagnes de Moldavie et de Valachie *.
A présent que, grâce aux études les plus patriotiques, — notamment celles de leur Muratori, le Transylvain Sincaï, un héros de la science, — ils ont peu à peu retrouvé leur histoire, perdue pour nous au moyen âge, — sans doute parce qu'étant grecs ils vécurent toujours en dehors du mouvement catholique, — il est aisé de suivre leur filiation, depuis leur émigration d'Italie jusqu'à nos jours. On les voit, légionnaires romains, vaincre les Daces en 101 et 104, et s'établir sur le sol, à la place des vaincus, colonies par quatre fois envoyées des provinces italiques, sous le règne de Trajan, une cinquième fois, sous le règne de l'empereur Sévère. Mais, moins de deux siècles plus tard, quand Aurélien a cédé aux barbares la rive gauche du Danube (274), ils deviennent invisibles. Où sont-ils ceux qui avaient défriché naguère et qui fertilisaient les terres opulentes de la Dacie, pendant que les flots montants de la barbarie arrivent, s'accumulent, se déversent sur l'empire romain? Des siècles s'écoulent. Les derniers venus, les Huns, les Avares, se sont retirés ; les Hongrois
* Mais le fait le plus important, le plus déci&it, est le fait de la langue, si éloquemment posé au début ménie du livre. M. Quiuet y revient aux chapitres V et VI, pour l'établir scient iGquement et d'une manière irréfutable. S'il est vrai qu'une agglomération d'iiommes qui, au milieu des plus cruelles vicissitudes, atout perdu, sauf l'idiome des ancêtres,, par cela seul n'est plus une chose, mais « un peuple, une conscience, une personne, un droit. )> la personnalité nationale, la conscience et le droit des Roumains i-ont prouvés. Ce titre capital, la religion le leur avait dérobé à uos yeux, en leur imposant l'alphabet sluvon de saint Cyrille ; mais, pour eux, elle l'avait conservé presque intact par lu lecture des livres saints et la prière en langue vulgaire. Entendue aujourd'hui et transcrite avec des lettres latines, par sa grammaire comme par ses racines, elle réapparaît fille trèslégitime du latin classique et des dialectes rustiques de l'Italie latine, sœur non méconnaissable de l'italien, de l'espagnol, du portugais et du français.
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se sont établis dans l'ancienne Pànnonie, ils ont même poussé leurs avant-gardes jusqu'au cœur de la Dacie, où on les retrouve encore, au milieu des Roumains. Cependant, la majeure partie du territoire où florissaient les colonies trajanes est libre désormais. Alors, sans doute, — car aucun document écrit ne l'établit, — les fils des colons commencent à descendre des montagnes, à sortir des défilés, où leurs ancêtres avaient caché leurs pénates. Cette reprise de possession des plaines patrimoniales, que le peuple appelle la seconde descente, ne devient historique qu'au treizième siècle, avec Radu Negru et Dragos ou Bogdan, avec la fondation des Principautés moldave et valaque. Par suite de ce mouvement, la race se trouve h jamais divisée : une partie demeure dans les retraites de Transylvanie, sous la domination des rois de Hongrie ; l'autre va chercher une vie plys hasardeuse vers les bouches du Danube. Là, en Bucovine, en Bessarabie, en Valachie, en Moldavie, gouvernés par leurs princes nationaux, les Roumains végètent, tout à fait libres par moment, trop souvent obligés de rendre hommage à leurs voisins. Hongrois et Polonais ; les premiers et les derniers exposes aux effroyables passages de l'avalanche tartare, aux perpétuelles incursions des Turcs, dont ils ne parviennent même pas à arrêter les déprédations en faisant alliance avec eux et en payant tribut à leur sultan. Quoique ainsi opprimés, pillés, massacrés par les uns et par les autres, par les chrétiens parce qu'ils sont grecs, par les musulmans parce qu'ils sont chrétiens, ces malheureux Roumains réussissent à ne pas mourir, — miracle réel ! — et même, à certaines heures de leur histoire, jettent un éclat dont leur avenir reste illuminé. Les noms de leurs domni, Etienne le Grand, Michel le Brave, ne sont pas des moins célèbres chez eux et autour d'eux. Le premier, Etienne,
ii2 LES NATKWALITES
prince de Moldavie, à la fin du quinzième siècle^ réussit à réunir les deux Principautés et à s'étendre du côté de la Transylvanie; s'affranchissant des Polonais, des Hongrois, des Turcs, luttant toute sa vie contre eux, il fonde une grande patrie roumaine, que ses successeurs sont impuissants à conserver. Le second, Michel, prince de Valachie, recommence la même œuvre cent ans après; vainqueur des Turcs, des Transylvains, ii eût voulu faire un seul corps de tous les éléments nationaux dispersés, former un État roumain qui comprit en entier Tapcien territoire dace entre la Theiss, le Maros, les Carpathes, le Dniester, la mer Noire et le Danube, englobant une po^mlation de même race de huit millions d'âmes. Le rêve inachevé de Michel le Brave est resté pour plusieurs des Roumains modernes un idéal réalisable a Tépoque contemporaine. C'est à ces utopistes par excèg de patriotisme que M. Quinet s'adresse lorsqu'il écrit :
c Des six provinces que je viens de nommer, — Banal, Transylvam'e, Bucovine, Bessarabie, Moldavie, Valachie, — les deux premières n^ont appartenu k F État roumain qu'à Torigine ; les deux autres lui ont été arrachées par violence ; les deux dernières seulement forment aujourd'hui ses débris. C'est avec ces débris qu'il s'agit de constituer le nouvel État ; et, au lieu de chercher quel moyen il y a de résoudre le problème, il faut se garder de dire que la Roumanio n'est possible qu'avec toutes les conditions indiquées ci-dessus. Car chaque État a des brèches à réparer, et si Ton rejetait comme indigne d'examen tout établissement d'Ëtat qui ne serait pas tout d'abord en relation parfaite avec ce que demande la nature ou la parenté des races, il faudrait commencer par rejeter, sans plus dé réflexion, la France sans le Rhin« l'Allemagne sans l'Alsace, la Suisse sans le Tyrol, l'Espagne sans Gibraltar, Tltahe sans la Valtelinc et sans la Corse. Ne faites pas au monde l'extrême plaisir de lui demander l'impossible, pour qu'il s'autorise k vous refuser le nécessaire. »
Les Roumains en masse ont compris ce bon conseil. Ils ont compris qu'il fallait réduire leurs désirs au possi-
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ble, associer leurs volontés pour rimmédiate réalisation du nécessaire, l'union des deux principautés de Moldavie et de Valachie, seule base de tout sérieux projet de réforme. De la sorte, en effet, d'un côté ils eussent échappé pour jamais à la corruption incessante par lé Phanar et à la dissolution non moins active par le protectorat russe; ils auraient aussi brisé la chahie des temps et recouvré formellement leur nationalité.
Mais Tunion, qui les eût sauvés du passé et assurés du présent, ne leur a été accordée qu'en espérance. 11 dépend d'eux mainteoant, et d'eux seuls, de la réaliser. Il est donc utile de rappeler une dernière fois le caractère éminemment logique, historique, conservateur, d^eette prétendue innovation.
Le droit public de la Roumanie repose sur les quatre capitulations de 1395, 1460, 1511 et 15*29, conclues entre les voivodes de Valachie, Mircéa T' et Vlad V, les voïvodes de Moldavie, Bogdan et Rares V, d'une part ; les sultans Bajazet T', Mahomet II, Bajazet II et Soliman, de l'autre. Il en résulte expressément que la principauté valaque, soumise par la foree^ reconnaît la Sublime Porte à titre de suzeraine et lui paye tribut, mais n'en continue pas moins à se gouverner cl après ses propres /ow, à élire librement ses princes nationaux, qui gardent le droit de vie et de mort sur leurs sujets, le droit de faire la paix et la guerre avec les souverains étrangers. Quant à la principauté moldave, bien qu'elle doive, elle aussi, soumission et tribut à l'empereur ottoman, il est admis en principe quelle n'a pas été conquise et que, alliée à la Turquie, elle devient pays librj, que même elle portera, dans tous les écrits adressés par le Divan à son prince le titre de pays indépendant. Mais il est encore une clause, répétée dans les trois dernières capitulations, et qui, seule, suffit à
prouver combien est complète l'autonomie, combien est réelle la souveraineté de la Moldo-Valachie vis-à-vis de la puissance suzeraine : les Turcs ne peuvent voyager, séjourner dans ces pays sans motifs plausibles, et si alors quelque contestation s'élève entre eux et les habitants, ils subissent le jugement des tribunaux locaux ; bien plus, ils sont inhabiles à posséder des terres tant en Moldavie qu'en Valachie, ils ne doivent point y amener de domestiques roumains; enfin, leur culte, l'islamisme, en est proscrit, aucune mosquée n^ existera jamais dans aucune partie du territoire moldave (14C0) ni du territoire valaque (1511, 1529) ^ Donc les Principautés étant restées terres du Christ sans jamais avoir été considérées comme terres d'Allah , elles gardent pour preuve de leur autonomie, de leur souveraineté, comme dit Edgar Quinet, « le titre le plus infaiUible qui puisse se rencontrer parmi les hommes, le droit religieux des vainqueurs eux-mêmes. »
En vertu de ces capitulations, la Valachie qui, en 1390, s'était alliée avec la Pologne, put encore, en 1396, s'allier avec la Hongrie. Longtemps après, en 1580, la Moldavie était apte à conclure avec l'Angleterre un traité de commerce valable. Enfin, un traité co/Z^dt/* d'alliance offensive et défensive, et non de soumission, fut obtenu en 1499 par Etienne le Grand du roi de Pologne ; ce jour-là, la Moldo-Valachie, la Roumanie constituée par un prince national élu, entra dans les familles des grands États européens.
En droit, la Sublime Porte n'a jamais contesté l'autonomie, la souveraineté de la Moldo-Valachie. Elle ne les a que trop souvent violées en fait. Lors de l'apparition de
* Lire le texte de ces Capitulations dans la Question des Principautés <tevanl V Europe, par M. A. Ubiciui, p. 586*396.
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Pierre le Grand sur le Pruth, le prince roumain Démétrius Cantémir se jeta dans les bras de la Russie naissante. De cette faute la Turquie tira une vengeance trop cruelle en faisant, au mépris des traités, Yoler et avilir ses anciens alliés par ses valets phanariotes. L'abominable tyrannie du Phanar dura tout un siècle. Elle ne cessa qu'au moment où la Russie, qui avait euFhabileté de rappeler sans cesse les franchises des Roumains (1774, 1791,1812), se trouva assez forte, en 1826, en 1829, pour enlever à la Porte la moitié de sa suzeraineté et se réserver un protectorat direct et permanent. Avec le Règlement organique j dressé à la suite de la paix d'Andrinople, une ère nouvelle commença pour la Moldavie et la Valachie. Les deux Principautés recouvrèrent, en droit, leur administration indépendante; mais, en réalité, subirent, sous Thospodorat via^r, une double domination, moins ignoble peut-être, mais non moins fatale à leur avenir qiy Tunique oppression des pachas phanariotes.
U importe de signaler ici que, tout en légalisant les abus les plus criants, afin de laisser mille prétextes à la constante intervention des czars, le Règlement organique a, dans Tun de ses derniers articles, prévu et consacré d'avance la faculté que réclament les Moldo-Valaques de s'unir en corps de nation roumaine ^
La Révolution de 1848 a amené, avec l'occupation turque et russe, la suspension du régime inauguré en
' a Article 421. L'origine, la religion, les usages et la conformité de langue des habitants dans les deux principautés, ainsi que le besoin mutuel, contiennent, dès le principe, les éléments d'une union intime qui a été entravée et relardée par des circonstances fortuites et secondaires. Us avantages et les conséquences salutaires résultant de la réunion de ces deux peuples ne sauraient être révoqués en doute. Ijes éléments de la fusion du peuple molde-valaque sont déjà posés dans ce règlement par funififrmité des bases administratives des deux pays* »
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vertu du traité d'Andrinople, et la domination russoturque, créée par la convention de Balta-Liman, en 1849, a subsisté jusqu'à la guerre d'Orient. Après la retraite des Russes et des Turcs, après l'occupation autrichienne, la paix de Paris a rétabli rançien état de choses, c'est-àdire, rendu pleine vigueur aux traités d'alliance et de suzeraineté conclus jadis entre les Principautés et la Sublime Porte, et consacré, sous la garantie collective des puissances contractantes, Findépendaiice administrative, commerciale, législative, religieuse, nationale de la Moldavie et de la Valachie. ' ^
Depuis lors que s'est-il passé? €ela date d*hier, et point n'est besoin d'insister pour qu'on s'en souvienne. La question de l'Union des Principautés sous le gouvernement d'un prince choisi dans Tune des familles souveraines de l'Europe, mise en avant lé 26 mars 1855, aux cdïiférences de Vienne, ^ar M. de Bourqueney, à été reprise le 8 mars 1856, aux conférences de Paris, par M. Walewski. Sur l'opposition des représentants de TAutriche et de la Turquie, il fut décidé que les populations moldo-valaques seraient consultées avant que Ton arrêtât la réorganisation définitive de leur patrie. Une commission européenne, chargée de recueillir les vœux exprimés par des divans ad hoc, représentant les diverses classes du pays, arriva à Bucharest au mois d'avril 1857. On sait quel accueil enthousiaste fut fait aux délégués des puissances qui passaient pour favorables à l'Union, et comment y* répondirent et ces délégués et leurs gouvernements, paraissant se plaire à surexciter une agitation déjà très-car actérisée. On sait aussi que de prudence, que d'habileté les patriotes roumains dépensèrent à laisser tous les torts du côté de leurs ennemis, i ne point froisser les susceptibilités de leurs protecteurs, et, quand enfin les divans ad hoc furent
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assemblés (oCtôlre 1857), à grouper leurs vœux sur les cinq points capitaux, — autonomie, lînion, prince étranger héréditaire, neutralité du territoire, assemblée générale législative, — à les voter à l'unanimité moins deux viiix en Moldavie, à Tunanimité absolue en Valachie.
Enfin, on vient de lire le chef-d'œuvre qui est sorti des laborieuses séances de ce mystérieux congrès, depuis si longtemps assemblé. L'autonomie^ sans doute, est accordée aux deux. Etats, vassaux de la Porte, mais telle qu'elle existait auparavant légalement, ni plus ni moins. Quant à rUnion, elle est repoussée en fait, tout en étant préparée pour l'avenir par l'institution immédiate d'une commission centrale permanente de douze membres, vouée par sa composition même à l' éternelle immobilité;' au lieu d'un prince étranger héréditaire, les Principautés réunies reçoivent pour souverain, chacune, un hospodar indigène à vie, élu dans le pays, mais investi par là Sublime Porte. La question de la neutralité du territoire se trouve résolue dans la lettre et l'esprit des. antiques capitulations, confirmées par le traité de Paris et mises sous la garantie commune des puissances contractantes. Pour ce qui concerne rassemblée générale législative, unanimement demandée, il est accordé aux Valaques et aux Moldaves deux assemblées législatives particulières, dont les membres sont choisis par des électeurs directs élus eux-mêmes par des électeurs primaires, ceux-ci, conime ceux-là, tenant leur droit de la quotité de leur revenu foncier ou de leur capital commercial. En somme, aucun des cinq points réputés capitaux par l'unanimité des citoyens moldo-valaques, consultés légalement, n'a été pleinement accordé; il n'existe pas encore de Roumains ni de Roumanie, mais deux États à demi associés et individuellement dotés d'une constitution
parfaite, sans doute, et à laquelle il ne manque qu'un seul ressort, celui qui fait marcher un peuple.
Que les patriotes roumains retiennent bien ce que répondait Edgar Quinet à leurs chaleureuses adresses :
« Il ne faudrait donc pas se déconcerter si le but notait pas atteint aussitôt que nous le souhaitons. Au contraire, ce serait une raison pour les amis de votre cause de redoubler leurs efforts ; car il est bien rare, en de si grandes entreprises, que Ton obtienne par un premier effort ce qu'on désire le plus et même ce qui est le plus nécessaire. »
Or il me semble avoir établi que TUnion, non accordée en fait par les puissances, appartient en droit aux Moldo- Valaques, s'ils veulent, s'ils savent l'effectuer dès la première heure favorable. Us sont libres dans Tintérieur de leurs frontières et se gouvernent d'après leurs propres lois; qui peut, sans violer les traités tant anciens que modernes, les empêcher d'user de leur souveraineté reconnue, d'associer. leurs deux gouvernements, si néanmoins ils ne brisent pas le lien qui les attache à Tempire ottoman?
Pour nous, — qui croyons à une autre justice qu'à la justice diplomatique, — nous préférons de beaucoup que les peuples fassent au lieu de laisser faire, qu'ils prennent leur droit au lieu de le demander et de le recevoir comme un don. Aussi pensons-nous que Toeuvre actuelle des Roumains consiste moins à complaire à leurs très-hauts protecteurs européens qu'à se rendre capables de conquérir eux-mêmes et de garder leur nationalité. Dans ce but, — ïukase diplomatiqv.e ayant au moins consacré solennellement leur autonomie déjà reconnue, — ils peuvent, ils doivent par eux-mêmes opérer le travail de leur régénération intérieure. Dès qu'ils auront entrepris ce travail, le monde entier, désormais intéressé à leur existence et à leur prospérité, aura les yeux fixés sur eux ; il ne saura trop admirer, trop aimer, trop soutenir un aussi petit
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peuple donnant un si grand exenriple aux plus puissants.
La première plaie que les Roumains aient à découvrir et à brûler résolument, c est le byzantiniame. J'appelle ainsi la prodigieuse concentration en Moldo-Valachie de tous les vices qui déshonorent la bureaucratie allemande des czars et l'administration gréco-turque des sultans et de leurs pachas. Contre les rapines de l'administration, l'administré, quel qu'il fût, n'avait naguère de recours d'aucune sorte, la justice n'étant pas moins qu'elle vénale et rapace ; même, s'il est possible, les magistrats étaient encore plus corruptibles et plus corrompus que les fonctionnaires; le droit public et privé, malgré les belles phrases du Règlement orgamqv£^ n'existait et n'était respecté que sur le papier. Cette infamie officielle, issue en droite ligne du régime phanariote, des occupations et du protectorat moscovites, se perpétuait depuis plus d'un siècle et demi ; et, semblable à la tache d'huile, s'étendant à l'infini, elle envahissait, dévorait la nation ellemême. Profitant du peu qui leur est accordé par les puissances, que les Roumains prennent au sérieux la responsabilité des ministres de leurs nouveaux hospodars, que le corps judiciaire réorganisé soit mis en état de rendre véritablement la justice, qu'en un mot, eux-mêmes, ils commencent bravement et sans retard la réaction de l'honnêteté!
A la régénération morale du peuple roumain Edgar Quinet a consacré un des plus beaux chapitres de son livre. Pour accomplir l'œuvre d'épuration, extirper les vices dont les étrangers ont empoisonné la Moldo-Yalachie, l'exilé français fait directement appel aux femmes et aux jeunes gens. C'est surtout par les mariages que la patrie roumain? a été perdue. Jusqu'à l'époque actuelle tout aventurier, russe, grec ou tartare, décoré d'un titre mos-
150 LESt.fii^TIpNALIJES.
covite OU byzantin, n'avait qju'à se présenter pj)ur, trouver une riche héritière, qui, sans lui faire perdre sa nationalité, lui apportait la sienne en dot avec la propriété d'une partie du $ol et de ses habitants. Si les femmes n'étaient pas mariées, conformément à la coutume orientale, avant Tâge où l'on sait choisir, elles pourraient commencer une immense révolution patriotique en se refusant aux traîtres, aux hommes souillés qu'on leur envoie de Constantinople ou de Saint-Pétersbourg,. Néanmoins, <ïès à présen^, avant toute modification de la législation matrimoniale, elles sont capables de remplir un rôle utile. Renonçant à l'imitation servile de nos frivolités, à nos romans et à nos modes, conservant précieusement leurs. grâces naturelljBS,^ l'originalité de leurs sentiments, qu'elles ralluoient en leurs âmes le culte du beau, du vrai et du juste, et le transmettent, avec l'amour de la patrie, à leurs tilles, à leurs lils, dont le double enfantement leur incombe, Tenfantement physique et l'enfantement moral I — Parlant à ces heureux jeunes gens auxquels la richesse de leurs |)ères permet d'aller achever leur éducation à l'élranger j Edgar Quinet leur démontre que ce qu'ils viennent chercher parmi nous ne leur appartient pas à eux seuls, mais principalement à leur pays ; qu'en partant ils o|it contracté une dette sacrée et qu'ils sont tenus de l'acquitter au retour. Aussi, avec quelle insistance il les met en garde contre nos contradictions, nos mobilités, contre les éblouissants mensonges des Byzances occidentales ! Évitez l'apparence éphémère, jeunes gens; cherchez, découvrez, et n'emportez que « l'étincelle immortelle cachée sous nos misères ! »
« Cependant, ajoute M. Quinet, je ne voudrais pas qu^ils retournassent dans leur pays sans avoir viaté quelques-4ins des petits Etats qui, enclavés au milieu des grands, ont su garder )eur ifidépendance native avec leur liberté, par exemple, la Hollande et la Suisse. Ils
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nuraient là un spectacle analo^e à celui qu^ils sont destinés à rencontrer chez eux ; ils verraient comment un petit peuple sait se faire respecter des plus grands. »
La question morale, d'où tout dépend, la perte ou le salut, étant franchement abordée, il en est une autre que les patriotes roumains sont contraints de résoudre au plus TÎte : la question sociale.
Quatre classés ont été représentées dans les divans ad hoc réanîs et consultés conformément aux stipulations du traité de Paris : le clergé, la boyarie (grande et petite propriété)^ la bourgeoisie (les villes), le peuple des communes rurales.
Le clergé, à vrai dire, n*est point une classe. Trop longtemps tenu sous la dépendance des uns et des autres, habitué à servir, il est resté étranger à toute idée de domination temporelle. Affranchi du célibat, se mêlant sans cesse par le mariage au milieu dans lequel il vit, il n'est point, ne peut être un Ktat dans l'État. Jadis il a rendu un service immense à la nationalité en aidant le peuple à conserver sa langue. Ne pouvant devenir persécuteur faute de fanatisme, — la tolérance religieuse est, depuis un temps inimémorial, enracinée dans les mœurs du pays, — il est apte à couronner son œuvre séculaire en constituant là parfaite indépendance de l'Église roumaine à l'égard de la Grande Église de Constantinople, en l'isolant aussi de l'Église impériale de Saint- Pétersbourg par la radiation de tous les mots russies qui se sont glissés dans la liturgie, par quelques changements dans les rites, le costume et le chant. Avant la paix, M. Quinet engageait le clergé moldo-valaque à faire au plus tôt ces réformes fondamentales. Les paroles de Thistorien ont été entendues, et l'Église roumaine s'affranchit peu à peu de tout ce qui
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n'est pas national, La majeure partie de l'œuvre est déjà accomplie.
La boyarie, — en principe, — n'est pas une classe nationale comme la noblesse d'autres pays ; elle tient au sol par la propriété bien plus que par le sang que ses fondateurs auraient versé en défendant la patrie ; nombre de titres nobiliaires ne sont que d'absurdes dignités byzantines, des distinctions musulmanes, des décorations qui la lient par serment à des souverains étrangers. Cependant la majorité des boyards, et des grands comme des petits^ a fait preuve, en ces derniers temps, d'un très-grand patriotisme. C'est par eux qu'a été posé, défendu en face de l'Europe le droit de la nation roumaine. Aussi ne doit-on pas étendre à toute la hoyarie le blâme qu'une partie seulement mérite, la dire traître, corrompue, incapable, parce qu'il y a parmi elle des incapables, des corrompus et des traîtres.
Quant à la bourgeoisie nationale, elle est encore trop peu nombreuse et trop peu instruite pour être un solide élément de reconstitution. La population marchande et industrielle est en majorité composée de juifs, de Grecs, d'Arméniens, d'Allemands d'Autriche, la plupart protégés étrangers. Avec le progrès de l'industrie, — progrès très-rapide dès qu'il y aura dans les Principautés une stabilité quelconque, — la bourgeoisie ne manquera pas d'augmenter en nombre et en influence.
Enfin, voici la dernière classe, celle dont les membres se comptent par millions et qui, conservatrice du verbe national dans le passé, dès le jour du réveil, doit redevenir le corps même de la Roumanie ; la classe des laboureurs contribuables, comme Tappelle si chrétiennement le Règlement organique y compilé sousla dictée des Russes. Quoique ledit règlement reconnaisse à ces bons paysans
certains droits fort minces, rappelant le droit primordial, inaliénable, du cultivateur roumain sur une partie de la terre, il leur impose à l'égard des seigneurs terriens des obligations multiples dont l'ensemble constitue ce que nous comprenons communément sous le nom de servage. — Mais, disent les conservateurs de cette iniquité, nos paysans, qui jouissent du privilège de libre migration, ne sont pas, n*ont jamais été serfs ds^ns le sens féodal du mot. Ils n'ont point été conquis. Incapables de vivre par euxmêmes, insouciants, paresseux, ils se sont librement vendus, argent compta^nt^ eux et leurs descendants, h des propriétaires dont ils cultivent les champs, et grâce à lu protection desquels ils sont assurés de ne pas mourir de faim. — Cela élant admis, c'est à-dire le fait de l'usure remplaçant le fait de la conquête, ceux qui trouvent leur condition mauvaise peuvent se racheter de l'aliénation faite d'eux-mêmes par leurs ancêtres, devenir libres sans révolution, d'autant plus aisément que le droit formel de rachat n'a jamais été aboli.
Sur cette grave question à quoi bon parler moi-même? Écoutons plutôt les représentants légaux de douze cent mille contribuables laboureurs exprimer sim{flement, sans menaces, comme des justes réclamant au nom de la seule justice, et leurs griefs et leurs vœux, le 7 novembre 1858, au sein du divan ad hoc de Moldavie^ :
K ... Au nom de nos commettants, nous élevons notre faible voix pour confesser la vérité en face du Dieu vivant. Nous osons dire que, jusqu'à ce jour, toutes les charges les plus lourdes de TÉtat ont pesé uniquement sur nous et que nous n'avons joui de presque aucun des avantages sociaux... Nous avons seuls payé de lourdes capitations;
' ^ On peut lire ce document si remarquable, reproduit avec tous les actes des derniers divans, dans l'ouvrage déjà cité de M. Ubicini, p. 511* 323. On n'en donne ici qu'un très-bref extrait.
seuls nous avons fourni des conscrits pour la milice ; seuls nous avons rétribué les fonctionnaires, admini^^trateurs, magistrnts, sous-ndniinistrateurs, gendarmes ; seuls nous avons travaillé aux chemins, uva ponts, aux routes du pays... Seuls, enchaînés . ^u travail foncé sur les terres des seigneurs, nous leur donnions la main-d'œuvre pour les réparations nécessaires h leurs fermes ; bon gré, mal gré, nous devions sei^ls faire toute corvée rurale dans leurs exploitions; aux juifs monopoleurs nous avons été vendus, livrés, comme matière inépuisa))le à exploiter; ainsi la boisson est devemie chère et empoison née pour nous *. Seuls, dans ce pays abondant en grains, nous avons toujours mangé *un pain noir et amer, souvent trempé de nos larmes. Une guerre, une agression étrangère^ éolataieni«lles sur notre pays, nous seuls en supportionsi le fléau. L^ armées étrangères, nouç les avons nourries, servies, transportées... pendant des hivers rigoureux... au Danube et au delà du Danube ; nos bœufis, transis de froid, tombaient ^ides morts, et souvent Thomme» aussi tombait à côté d'eux; dansisa misérable cabane, sea^airfants fia•jtfrai^nt de la (ma, car ce que Tennemi n'enlevait pas pour ses besoins, les agents avides de nos autorités marâtres le prenaient pour eux et devenaient ainsi de riches seigneurs ' • *
Après avoir long^epiient, nofiis avec une admirable modération, exprjfpé leursi justes griefs, les paysans font appel à la concorde et énumèrept ainsi, «c très-humble- .meiit;, ». Içji^r^. yœqx au « nom de Dieu tout-puissant et de la sainte justice : » ^ ^ . , . .
i ... La classe des habitants des^oommanes rurales soumis k la corvée seigneuriale deuaandedu'à Tavenir la cultivateur soit au^i compté parmi les hommes ; qu'il ne, soit plus, ainsi qu'il Fa, été jusqu'à présent, assimilé au bétail sans parole ; que les châtiments corporels, dont le fisc et les seigneurs font depuis longtemps' finsii'ument de
^ Art. 129 du Hègïement organique : û Le propriétaire seul a le droit de vendre sur sa terre du vin, de reau-de-vie et autres boissons, ^ etc.
• L'invasion russe ûe'iS^, notamment, a coûté aux Prmeipautés éeHX cent mHle payêonêi morts' de -fetigue et par suite d'une épidémie. — Par contre, il ^fiiut reconnaître que la dernière invasion russe- a été'admirable d'ordre et de discipline. En revanche, l'occupation autrichienne a rappela, dupasse tout ce que les précédentes avaient eu d'ignoble et d'odieux. Les bons soldats de S. M. L R. A. payaient tout à coups de sabre. Ils ont laissé derrière eux la misère et la haine.
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LA ROUMAimS. iS5
notre dégradation morale, que le fouet et les verges, qui trop souvent ont déshonoré les cheveux hlancs de nos pères et maintes fois provoqué des avortements douloureux ehez nos pauvres femmes, que la fustigation soit abolie à jamais ; que les peines ordinaires nous soient justement appliquées couune aux autres classes, et que nous ne soyons plus condamnés sans jugement.
« Nous demandons également qu'à l'avenir toute corvée prescrite ou non par une loi, que toute avanie aussi bien que la capitation, soient abolies pour toujours. Nons demandons encore quli l'avenir les communes soient réellement assurées d'avoir des autorités électives sorties de leur sein... En somme, nos soupirs, nos doléances de chaque jour, le principal vœu de notre classe, l'objet des prières que nous élevons jom^ et nuit à Dieu,' c'est l'abolition de la corvée seigneuriale, .
« Aus.<i la voulons-nous racheter, cette corvée.. . Nous voulons nous affi'anchir, nous racheter du servage où nous sommes; nous voulons nous racheter pour nous appartenir, pour n'être plus à personne qu'à notre poys, pour qu'aussi bien le pays soit nôtre. Nous sommes à genoux, nous sommes tous affaissés ; l'état où nous sommes, nous ne pouvons plus l'endurer. Nous n'entendons cependant léser en rien le droit de qui que ce soit; mais que notre droit non plus ne soit pas anéanti...
«... Qu'une Assemblée législative générale soit donc convoquée. Là, nos propres représentants ayant place, on délibérera sur les droits des seigneurs et sur nos propres droits, et telle redevance que le pays tout entier trouvera bon de nous imposer, nous l'acquitterons à la sueur de nos fronts } car tous, comne un seul homme, nous voulons nous racheter de l'esctavs^e ; ot, pour être maîtres dans nos familles, maîtres de nos foyers aussi bien que de nos champs, nous travaillerons de bon cœur et nous nous rachèterons.
« Telles sont nos très-humbles prières et demandes. »
Cette motion des paysans ^ ^^ on Ta constaté à regret , — souleva dans le divan moldave une discussion des plus animées. Plusieurs boyards, et des plus riches, s'honorèrent, il est vrai, en la défendant contre legoïsme de leurs pairs. Ce fut en vain. Cinquante et une voix se prononcèrent contre la motion et vingt -cinq seulement l'approuvèrent. Plus tard cependant, dans une de ses dernières séances, l'Assemblée émit le vœu « que la corvée fût
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abolie et qu'il fût accordé au paysan sur la propriété seigneuriale une portion de terre dont l'étendue serait fixée ultérieurement. » En Valachie, la question ne fut pas même posée, car, on le sait, le divan ad hoc ne crut pas de sa compétence de s'occuper des réformes intérieui es, qui ne pouvaient être effectuées qu'après la réorganis«Uion politique des Principautés par le congrès de Paris. Mais il faut remarquer que dans le manifeste du comité centrai de Bucharest, la profession de foi des Unionistes concentnmt toute leur action pour l'obtention des quatre points fondamentaux, repose sur les trois principes suivants : respect du droit de propriété, — égalité devant la loi, — liberté individuelle et liberté de travail pour le paysan. Donc, de toute manière, la question sociale reste à Tordre du jour. Le congrès de Paris Ta résolue, en principe, car il a déclaré les Moldaves et les Yalaques égaux devant la loi et l'impôt, également admissibles aux emplois ; mais, en fait, il a laissé aux deux assemblées législatives la mission de réaliser l'abolition des privilèges, exemptions et monopoles, et de procéder immédiatement à la révision des lois qui règlent les rapports entre les cultivateurs et les propriétaires du sol. Puissent les privilégiés comprendre la générosité des paysans à leur égard, se laisser entraîner par l'élan du cœur,, se laisser conduire plutôt par l'autorité de la raison, abdiquer pour l'amour de la patrie leurs iniques privilèges, effacer la souillure des siècles et s'anohlir véritablement en rentrant de bon gré dans le sein du peuple I A la Roumanie renaissante, la vieille France offre en exemple sa nuit du Quatre août.
En dehors de l'égalité des citoyens, d'où découlera la distribution des charges publiques entre tous proportionnellement aux facultés de chacun et l'accessibilité de tous à toutes les fonctions , il y a encore la liberté , réalité de
premier ordre, qui ne doit être ni négligée ni sacrifiée, pour de plus pressantes apparences.
C'est avec bonheur que nous avons vu les Roumains des deux Principautés, appelés à faire acte de vie nationale, se rappeler combien la parole doit toujours rester sacrée pour ceux qui par elle ont été sauvés de la mort au milieu de tant de périls ; entamer leur œuvre de résurrection en usant de la liberté de la presse, en réclamant pour l'avenir la discussion puldique de leurs affaires. Ils ont, parmi leurs quatre « grands points, » émis celui-ci : un gouvernement représentatif, exercé par une assemblée unique. Particulièrement en Moldavie , où les choses intérieures ont été traitées, ils ont posé les bases de la séparation des pouvoirs législatifs et exécutifs, de Tindépendance du pouvoir judiciaire à Tégard de l'administration, de la liberté des cultes, sauf la restriction prévue dans les capitulations avec la Porte, de la liberté individuelle enfin, entraînant rinviolabilité du domicile, la soumission de tous aux seuls juges légaux, Tabolilion pour le présent et l'avenir des tribunaux exceptionnels. Qu'aucun de ces principes ne rentre dans l'ombre I — « Sur cette terre de malheur, a dit Edgar Quinet, une chose n'a jamais été essayée. Laquelle? Le droit. C'est donc au droit qu'il faut recourir. »
Encore un mot, le dernier.
Aujourd'hui, plus que jamais, il importe au peuple roumain d'être par lui-même assez fort pour conquérir, à l'occasion, et sauvegarder, au besoin, son indépendance. Les Roumains, dans leur trop longue infortune, ont fait une grande perte. Ils ont désappris le maniement des armes. Qu'ils se remettent à l'apprendre ! Qu'ils aient au plus vite une armée I Leurs paysans, de serfs se réveillant citoyens, retrouveront le courage de leurs pères, les sol-
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dats de Michel le Brave, et ils combattront, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de leur sang, soit pour garantir la patrie de l'oppression, soil pour coopérer ai| salut du monde avec tous les peuples frères, à l'heure de la lutte décisive entre la barbarie et la civilisation, le despotisme et la liberté. . , » 'n »
La Roumanie, si elle veut être, doit être une notion vivante, une personne responsable, à laquelle le monde pourra confier Textrême barrière danubienne, et.qvii, à ce poste d'honneur, deviendra la sentinelle avancée de la Révolution française.
QuQ les Roumains y songent, telle est la raison {lumaine de leur renais,sance, telle est leur mission.
Quittons rOrient. J'y reviendrai avant de conclure, car c'est là que la diplomatie a su nouer, par son imprévoyance, le nœud gordien de la question des nationalités. Pour ne pas interrompre l'examen des œuvres d'Edgar Quinet, il me faut, dès à présent, ni'occuper des nations latines d'Occident, voisines et sœurs de la France, mortes de la vieille foi dont nous avons commencé à nous affranchir en 1789 et qui revivront par la nouvelle.
Des littératures, de l'histoire, de la religion de l'Europe méridionale, M. Quinel a fait le fond de ses éludes, et chacun des deux peuples sur lesquels il a exercé principalement son esprit de critique historique et philosophique s'est retrouvé, s'est reconnu dans ses livres, a salué
* Mes Vacances en Espagne; — VUllramontanisme. première et seconde leçon ; — Les Révolutions d'Italie, liv. ï, cb. v, vu; liv. II, ch. vn; liv. m, ch. m; —aux tomes IX, II, IV He«! Œuvres complètes.
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sa science du passé comme une révélation des temps futurs. De ces deux patries d^adoption, Italie, Espagne, lulgar Quinet a bien mérité; el, s'il n'a point dissimulé les plaies dont elles sont dévorées, si, au contraire, il les a ouvertes largement, afin que ces nations martyres en sondassent elles-mêmes la profondeur, il leur a enseigné le moyen de les guérir par une opération radicale, Il leqr a rendu la conscience de leur propre réveil, il leur a montré par delà les ombres et les tristesses d^un présent transitoire les joies et la lufnière sereine de l'avenir.
Je parlerai d'abord de l'Espagne. Mais, auparavant, j'avertis le lecteur que j'ai renoncé à lui donner la moindre idée de l'intérêt vraiment romanesque, le moindre reflet de la poésie railleuse et souvent épique dont Mes Vacances en Espagne sont remplies. Je me propose uniquement de résumer Fimpression laissée sur TËspagne par tout ce qu'en a dit Técrivain français, et de dégager de cette im- . pression une appréciation juste de létat actuel de la nation espagnole, de ses désillusions et de ses espérances.
Accompagné du voyageur philosophe et par lui guidé, courons au-devant de Tlslamisme, par delà le Quad-alquibir, le fleuve arabe, vers Grenade, la ville maure. De loin, on cherche des yeux le « ciel terrestre, i> rêvé « à mi-côte d'une colline d'orangers, » l'oasis du repos, après la fatigante traversée des mornes Sierras, « le seuil de félicité» promis par Mahomet. On approche, on est rendu. Qu'aperçoit-on? Des tours sombres, les murailles nues d'une citadelle; et des galériens, du bout de leur chaîne, vous indiquent une petite porte basse. Avec terreur on la franchit; mais, dès qu'elle s'est refermée, tout change. On se trouve dans la cour splendide des Arroyalés^ et le mystère des murs, des tours sinistres, des prisonniers agitant leurs fers, de la main de géant
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placée au-dessus de la porte judiciaire, le mystère s'explique par Téblouissement même dont on est saisi et pénétré. Chacune des promesses du prophète n'est-elle pas comme enveloppée d'une menace éternelle? Là-bas, la guerre, la souffrance, l'épouvante; ici, la paix, la joie de Tâme et les tendres caresses des houris. « Tel, l'ami d'Allah, revêtu de fer et la visière baissée, enferme dans son cœur des trésors de volupté et d'amour. » Ainsi fait TAlhambra, dérobant ses délices aux yeux de profanes sous la plus rude enveloppe. La première impression par laquelle on y est dominé est celle des eaux, « charmes, incantation des fontaines éternelles dans ce paradis brûlant; caprices, fraîcheurs, mystère des ondes rendues permanentes dans le royaume des âmes. » La seconde impression est celle des fleurs. Les jardins en débordent; les pavillons, les colonnades, les murailles et les voûtes en sont tapissées « comme le bord d'une eau profonde. » Le jaspe, le marbre, le porphyre, l'argent, le filigrane, s'épanouissent, fleurs de la terre, mêlées aux fleurs du ciel, aux jasmins, aux anémones, aux œillets, aux tulipes et aux roses, sur la surface entière des portiques et des sables, de même que les fleurs de la nature, mariées aux fleurs de l'esprit humain, « émaillent la poésie des Arabes et des Perses. » Mais voici la merveille des merveilles, la parole édifiée, Mille dessins, mille bas-reliefs déroulent sur l'albâtre leurs gracieux contours ; et ces dessins, ces bas-reliefs sont des lettres courant après des lettres, s'assemblant en mots, en phrases, qui de salle en salle, de cour en cour, de palais en palais, s'appellent, se répondent; si bien que littéralement les murs parlent, et qu'avec les harmonies de l'eau vive et des fleurs s'accorde une harmonie de paroles sculptées, d*oû jaillit à l'unisson une idée, un mot, vrai cri de la pierre : Félicité! Félicité! Et
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c'est ici, en efTet, que s*oubHe le inonde, que Tâme et le corps nagent, s'endorment, se noient dans une volupté sans fin. Du milieu de ce paradis musulman, réalisé sur terre, qui peut se souvenir du sang des Abencerrages versé à flots sur les blanches dallesi? qui peut entendre marcher les armées chrétiennes? qui peut s'éveiller au choc de la croix et du croissant? Partout « brûle le nom d'Allah » victorieux qui récompense ses fidèles. Que Ton monte au Mirab, que du haut de cet oratoire d'où Tlman jetait la prière du matin, on contemple Grenade, ouverte « comme un fruit partagé dont on peut compter les grains I » Que l'on promène son regard sur le royaume entier, une « mer de verdure » dans laquelle vont se jeter des « fleuves d'orangers I » Qu'on en suive la bordure lointaine, des montagnes dentelées a aux flancs tigrés de nopal 1 » Jusqu'aux extrémités de l'horizon, l'écho répète : Félicité! Félicité! La nature elle-même semble s'être accordée avec l'art pour éterniser les traces laissées par le génie de T Afrique musulmane sur le sol de l'Europe chrétienne; et c'est ainsi que de l'âme du vaincu le feu de ce génie a passé dans Tàme du vainqueur, c'est ainsi que a les pierreries » de la poésie arabe se retrouvent précieusement conservées sous « les dehors rustiques » de la poésie populaire des Espagnols.
L'Alhambra et Grenade sont la révélation de l'Espagne musulmane dans toute sa splendeur. Loin de ce ciel enchanté) tout au Nord, au fond des gorges des montagnes des Asturies, se cache le berceau si pauvre mais si héroïquement gardé de l'Espagne chrétienne. De cette Espagne qui, durant tant de siècles infatigable, reconquit pied à pied son sol, sa religion et sa nationaUté, la vivante image est Burgos, la capitale des romances du Cid, une ville muette comme le désert qui l'entoure. Sur la porte cré-
m LES NATIONALITES.
nelée, un Cid barbu est assis, glaive m main, pour la plus grande terreur des^ Maures, et la cathédrale élève la terrasse de sa tour «. en forme de diadème à aigrettes sur le front de la Vieille iÇastille. » Aujourd'hui cette menace et cet orgueil font rire : malgré soi l'on pense à Don Quichotte. Mais autrefois la menace n'était pas vaine^ r.orgueil n'était point ridicule. Sous l'effort d'un peuple de chevaliers le torrent d'Arabie reculait, repoussé en son lit africain pour n'en plus sortir. Grande était ToBjuvre et certes on a bien le droit de relever haut la tête quand on a eu le courage de l'entreprendre, la jpa^ience de la. poursuivre, le bonheur de la parachever. ,
Si Burgos,, vierge chrétienne, reste injmacgl^ 4e tout souvenir de la domination musulmane, Tolède ne l'est pas. C'est devant sa porte arabe que le touriste, venant du Nord, rencontre pour la première fois l'Islamisme. Dans cette ville, redoute avancée du camp d'Allah, réternelle guerre du Coran et de l'Évangile continue jour et nuit. Les pierres s'y battent, rappelant ici la résistance de Mahomet et là le triomphe du Christ. Hors de l'enceinte trônent, menaçantes, casque en tête,, les. statues de Don Sanche et d'Alphonse YIll, vainqueurs des ennemis ide la patrie et de Dieu. Le Tage lui-même, le doux fleuve^ « se trouble en approchant de Tolède; il prend en passant une âme espagnole. »
« Au milieu de la mêlée des deux civilisatiôùs, la Cathédrale s'élève comme uu cantique de victoire. » •— « Et si» aJDttte M. Quinet^ si le génie de la vieille Espagne est tout entier rassemblé qujâlque part, depuis les conciles dos Goths jusqu'aux Juntes de 1812, c'est assurément là. Tolède est l'âme du n^onstre, Madrid n*en est que la cour, la corte.<9
A Tolède, la cité chrétienne du combat, opposons Cprdoue, « brillante comme une perle, » baignée par le Gua-
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dalquWir, qui coule paresseusement à ses pieds. Était-ce donc une ville de paix ? Non, certes, car voyez ! on y entre par une longue avenue d'aloès, « épanouis en forme de lances, » et ses murailles crénelées lient de force les tours musulmanes aux donjons chrétiens. Sa cathédrale n'est point une église bâtie par les fidèles, c'est une mosquée enlevée à Tennemi ; au haut du minaret, à la place du (]roissant, un clocheton de la renaissance supporte une Croix presque imperceptible. Ainsi confisquée au profit du Christ, la maison d'Allah garde pourtant son caractère originel; et, si TAlhambra explique la poésie musulmane, la Mosquée de Gordoue est, à son tour, un commentaire visible du Coran. C'est bien là, .comme dit Edgar Quinel, la demeure « d'un Dieu qui ne reconnaît d'autre loi que son caprice. » Rien n'y ressemble soit à l'architecture catholico-païenne de l'Italie, soit au gothique sévère d'Angleterre, d'Allemagne, de France; à peine par quelques points ([communs se rattache-t-elle au gothique espagnol a conciliant Taustérilé des nefs du Nord avec la splendeur païenne du Midi. » Ses neuf cents à mille colonnes « cannelées, torses, rugueuses comme le palmier, ou nouées comme le bambou, ou lisses comme le bananier... sont plantées et mêlées a\ec l'abandon de la nature édénique. )> Si une certaine harmonie s'y découvre, ce n'est pas sans peine : elle éclate par l'effet du désordre même, c'est un miracle, un caprice divin. Du Saint des Saints, de la profondeur de la fdrêt de pierres, tonnait jadis la voix d'Allah. Depuis y tonna^ à son tour, la voix de Jéhovah, lui aussi Dieu des armées. Le citoyen moderne en a entendu sortir des paroles plus douces, des promessss d'alliance entre^es deux mondes ennemis, entre l'Europe et l'Asie :
« La guerre sainte, disait la voix de poix au (îts de la Révolution française, la guerre sainte, n'est plus entre les Maures et les Chrétiens.
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Le pèlerin n^est plus appelé â Jérusalem, ni à la Mecque. La Caaba est dans te fond de son cœur. C'est Ik qu^il me trouvera assis parmi les sources d'eau vive. »
Telle est en effet la grande mission de paix à laquelle il semblerait que TEspagne eût pu, eût dû se consacrer dans le passé, si elle n'eût pas été arrêtée brusquement dans son essor naturel. De quelle idée la doua Christophe Colomb quand, se faisant Espagnol, oubliant de sa patrie jusqu*à la langue, il vint lui offrir son rêve et lui en donna la réalisation, l'Amérique? D'une idée humanitaire, universelle, cosmopolite, qui n'est autre que le rapprochement et la civilisation des deux hémisphères, l'unité spirituelle du Globe. A l'extrémité de la Péninsule hispanique, de la mer bleue surgit une ville éblouissante « de nacre, de neige, d'ivoire, qui nage dans l'azur. » Ne croirait-on pas que Cadix, Vénus marine, est née « du caprice de Técume pour saluer sur l'autre bord le monde vierge de Christophe Colomb? » — Non loin de là, voyez Séville I Ce n'est plus, comme Tolède, le combat, c'est la paix après la victoire, l'embrassement de l'âme de l'Afrique et de l'âme de l'Europe. La Giralda, du milieu des jardins d'Andalousie, s'élance, musulmane jusqu'à la moitié de sa hauteur, chrétienne de là jusqu'au faîte : Christ et Allah vivent sous le même toit. La cathédrale de la reine andalouse, Babel européenne, serait « un immense élan et de l'Orient et de l'Europe vers le ciel, » si elle n'était tristement alourdie, repoussée vers la terre par la tourelle d'architecture jésuitique qui la termine. « C'est ainsi, s'écrie M. Quinet, que l'histoire d'Espagne, afVès la longue rivalité de l'Évangile et du Coran, se perd dans les petites dévotions et le jésuitisme des descendants de Charles-Quint. »
Cette tendance à l'union des contraires, à l'alliance des
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deux inondes, se retrouve en tout ce qui émane de Fintelligence et du cœur espagnols. Si, dans la peinture, les Vierges de Murillo, par exemple, vierges sans enfant Jésus et rougissant du feu des passions terrestres, ressemblent parfois à des houris égarées dans TÊvangile; s'il est vrai que jusque dans le mysticisme de sainte Thérèse, sous Tapparence, « froide comme le Golgotha, » on sente la réalité « brûlante comme la maison du Soleil, » le mélange, le combat éternel ou plutôt Taccord de l'Europe et de TAsie est l'âme même de l'Espagne.
On en a la preuve décisive quand on étudie la littérature espagnole. — Le génie méridional est né du choc de trois principes : le paganisme, le christianisme, l'islamisme. Le temple disparu, le paganisme subsiste perpétué par la nature. Dieu que l'inspiration décisive vienne du christianisme en lutte avec l'islamisme, on le retrouve partout et toujours, soit en Provence, soit en Italie, soit en Espagne. Cependant le ton dominant du génie espagnol et son caractère propre, c'est le chant populaire, la complainte héroïque, la romance féodale, le cri de victoire <( d'un peuple de gentilshommes. » Dans la longue bataille de la nationalité contre la conquête, du Dieu chrétien contre le Dieu mahométan, tout homme est devenu chevalier du Christ, le serf lui-même a été anobli en combattant sous la croix. C'est donc spontanément, non des hautes classes, des classes lettrées qui savent et imitent, mais du peuple, de la source pure de la naïveté et de l'enthousiasme, que jaillit la légende. Ainsi, lorsqu'au seizième siècle l'Europe entière ressuscite le génie antique et s'en inspire, l'Espagne seule rentre avec passion dans son moyen âge, ses hommes de génie recueillent leurs sujets de la bouche du peuple, et la légende nationale devient poëme. Edgar Quinet a bien raison de dire que
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166 LES NATIONâUTES.
c( la poésie, comme l'histoire d'Espagne, nait ainsi à*un éclair d'héroïsme. » Et cet héroïsme originel ne remplit pas seulement le poëme ; le poêle souvent est héroïque comme son œuvre. Il n'est presque jamais littérateur de profession ; c'est un soldat loyal et fier, composant sur les flottes, écrivant au milieu des batailles et des sièges, à l'exemple de Cervantes, le manchot de F^épante; il a commencé sa vie sous la cuirasse, il la finit sous le cilice, comme Lope de Véga et Calderon. Combien une poésie, sortie d'une telle source, recueillie et distribuée par de tels hommes, doit être forte et saisissante, énergique et pompeuse ! Dans Tltalie moderne tout tourne au récit, à Tépôpée. En Espagne, le récit subit le joug de l'antiquité,
— ses historiens sont des imitateurs de Salluste ou de Tacite; — mais la fiction reste libre de tout modèle classique, de son propre élan elle aboutit au drame. Le drame espagnol est l'exacte représentation de la vie historique de TEspagne : quelle est cette vie, sinon « une longue tragédie de cape et d'épée qui dure un millier d'années? » (]omme l'Espagne .même, étendant son empire sur les deux mondes, ce. drame ambitieux semble Irouyer. le globe trop petit pour en faire le seul théâtre de son action; il augmente sa scène de toute la largeur du ciel. Comme l'Espagne encore, en sa nature, eii son caractère, en son mouvement, ce drame, qui n'est point tragédie mais « épopée dialoguèe, » rapproche, unit toutes les zones, fous les génies, l'Afrique, l'Asie, l'Amérique, l'Europe. Et c'est là ce qui constitue l'esprit original de la littérature espagnole, qui est « la profusion de la passion et de la vie dans le domaine de Tari, »
Mais où va ce drame, l'héroïsme, le lyrisme en action?
— L'épopée proprement dite, Tiliade ébauchée par les illustres romances du Cid, de Bernard de Capio; des in-
fants de Lara, au lieu d'êlre assemblée en un corps et achevée par quelque grand esprit, tombe dans le livre qui bafoue la légende elle-même, dans la généreuse ironie de Don Quichotte ; la prose de Sancho Pança souffle le bon sens sur l'exaltation sérieuse et l'éteint. — D'autre part, la philosophie qu'enfante ailleurs la Renaissance, passe par -dessus TEspagne sans y descendre. L'Espagne, tête baissée, se jette dans la théologie, se noie dans cet abîme. Ses plus profonds, ses plus éloquents penseurs, les Saint-Jean de la Croix, les Sainte-Thérèse, les frères Luis de Léon, dépensent toute leur ardeur intellectuelle, l'inépuisable richesse de leur imagination musulmane à humilier la raison humaine, à l'engloutir dans les mystères de l'Évangile. — Et c'est là aussi, au gouffre de l'idéal abêtissement, que va le drame. Les Autos sacr amentales, « songes d'un anachorète sous le ciel africain d'Andalousie, » consacrent la servitude du génie espagnol sous la règle du Concile de trente. En ses Rêi)olutions cVItalie^ Edgar Quinét compare* cette comédie divine de Calderon avec la Divine Comédie du Dante. Si dans celle-ci, brûlée à juste titre par Tinquisition d'Espagne, il voit poindre l'hérésie, c'est-à-dire il reconnaît l'intelligence humaine exerçant sa liberté, dans l'autre affranchie de toute influence païenne, écrite à la lueur des bûchers, il montre l'inspiration propre' du catholicisme du moyen âge. Drames abstraits dédiés au Christ, — dont les sujets sont la Première fleur du Carmel, la Babylone mystique^ le Jubilé^ les Mystères de la messe, dont les personnages se nomment la Foi^ le Doute^ le Culte, V Église, la Pensée, l Espérance, la Charité, la Miséricorde, la Synagogue^ le Paganisme, Y Athéisme; — les Autos sacr amentales, montrant le chœur de cinq sens se soumettant humblement à Tesprit, — lisez : l'Eglise, — sont en même temps le dernier
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168 LES NATlONALttÈS.
terme de sublime essor de la poésie espagnole, son idéal et son anéantissement. Après cela, plus rien. Les fêtes de Tintelligence n'ont duré qu'un jour!
« Et ce jour éclatant, s^écric Téloquont critique, par quel leudèmain a-t-il été suivi ! Chose étrange ! On voit un peuple se lever, plein de grandes ambitions et de pensées accumulées ; il tient dans sa main les Indes et les deux Amériques; son génie dans les lettres est si fécond que vous diriez que des siècles et des siècles ne peuvent répuiser; et, cependant, le soir venu, il s'endort; il s'endort du sommeil de resprit, et ceux qui étaient accoutumés à Tadmirer sont prêts à rinsulter. En vain de nouvelles voix amies cherchent à le réveiller ; quand Tengourdissement est entré jusqu'à l'âme, les paroles ne s'entendent plus... et à la place du bruit qu'on entendait autour de ce peuple, il se fait un grand silence... on finit par se le disputer comme un corps sans volonté, sans loi, sans droit... •
S'il est un monument qui garde la mémoire de cet assassinat d'un peuple par un principe, ce monument, c'est l'Escurial. On y va par un chemin qui fuit les habitations humaines, qui traverse un « cimetière de dix lieues, » fermé par les pics des Sierras figurant au loin « d'immenses croix de meurtre. » Quand on approche, parfois on entend l'heure sonner comme un glas funèbre et l'on pourrait lire, avec Edgar Quinet, l'inscription suivante, tracée à Thorizon par les noirs ravins :
« ClHSÎT l'EsPAGNB; elle a été ASSASSINéB EN CET ENDROIT PAR LE
Sai»t«Officb et par Philippe II. De profuhdis. f.
Enfin, à mi-côte d'une « chaîne de montagnes osseuses, couleur de cendre, » se dresse, sous la forme d un gril, « le terrible ex-voto, » l'Escurial. Et c'est vraiment une tombe, la tombe où pourrissent les a reliques d'une société défunte, » la domination universelle de l'Autriche, l'unité catholique. Dans cet ossuaire, auquel le temps semble avoir conservé son effrayante blancheur, rien, absolument
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L'ËSPAGNË. 109
rien, ne rappelle le passé héroïque de la vieille Espagne. Tout garde, au contraire, Tempreinte de la fausse, de la lâche, de la sanglante Espagne, superposée à l'autre, qu'avait épuisée Tambition dévote de Charles-Quint, par le fanatisme à froid du plus orthodoxe des despotes. Vide aujourd'hui est Tarche du passé. Le bourdonnement monotone des prières psalmodiées ne couvre plus les bruits venus du dehors ou échappés du dedans. La tempête révolutionnaire a dispersé les saints moines, hôtes et conservateurs naturels de cette forteresse, où le vieux monde, en déroute, se réfugia, se groupa et s'arma contre le nouveau. De leur roi, le moine porte-poignard, que reste-t-il ? Allez à la chapelle. Comme le palais, elle est déserte et sombre : nul n'y rallume la lampe sacrée. Au pied du inaitre-autel, voyez ce souterrain vitré. C'est dans cet antre que Philippe II passa les dernières années de sa vie, un chapelet à la main. Il s'en exhale une odeur fétide, l'odeur du cadavre, <c l'âme de l'ancienne monarchie espagnole. » C'est ici, — dans la chambre des morts, « ce qu'il y a de moins triste à l'Escurial, » — c'est ici que sont pressés, scellés les uns contre les autres, les squelettes très-catholiques : « ils tiennent peu de place, ils étouffent dans la mort.... » Et l'on sort du monument, le cœur glacé, cherchant le mot de la fatale énigme, car elles sont restées muettes, les pesantes murailles. — Mais 1 coûtez I écoutez I... Si ces blanches murailles ont gardé fidèlement leur secret, c'était afin qu'il ne fût pas perdu. Les papiers d'Etat du roi silencieux qui écrivait tout, croyant tout envelopper dans une nuit éternelle, viennent enfin d'êlre arrachés aux entrailles de la terre ; et les certitudes ont légitimé toutes les présomptions; le règne, « enfoui comme un crime, » n'est que trop réellement le grand crime soupçonné. Vu à cette lumière éclatante,
si tard apportée à Thistoire, qu'il est petit le grand cri, minel I Impuissant à conduire l'immense complot contre les peuplés, à tuer les Pays-Bas, l'Angleterre, la France, l'Europe, lé protestantisme et là pensée humaine, à se sauver lui-même de l'implacable mais trop souvent aveugle postérité, il ne garde pour sa gloire que d'avoir, par jalousie ou incapacité, troublé les trames jésuitiques, d'avoir tué son tils et TEspagne. Par bonheur, les nations revivent. Oh! dès que l'Espagne ressuscitée sera debout, qu'elle emploie sa prefnièré heure de liberté à raser l'Escurial, qu'elle arrache de son sol et de son âme jusqu'au souvenir du misérable assassin dont le fantôme la poursuit et la déshonore depuis trois siècles I
De l'Espagne de Phîïippie II, arrivons tout d'un coup à l'Espagne contemporaine. Du reste, au dix-septième, au dix-huitième siècle, qu'est-elle? — Rien. La force immense accumulée durant son long effort contre Tislamisme et la conquête s'est dispersée jusqu'aux confins de Fancieri monde et du nouveau. Matériellement et moralement groupée en la mafn d'un roi, lancée vers un but inique, elle a été' vite usée par la justice. Au lendemain du jour où, pour elle, on avait rêvé la domination de l'univers mort, l'Espagne s'est trouvée morte devant l'univers debout, et elle s'est couchée dans la tombe, dépouillée de toutes ses antiques franchises, volée de toutes ses richesses, nue et exécrée, impuissante à relever la pierre du sépulcre. Le « royaume catholique par excellence » eûipu alors être rayé de la carte. Le genre humain s'en serait réjoui comme d'une victoire ! Vraiment, que lui importait cette nation immobile, quand toutes les autres marchaient, ce grand pays inutile, fermé à toute idée, à tout sentiment nouveau I
Cependant, 1789 arrive. Comme le protestantisme, la
Révolution s'arrêtera-t-elle aux Pyrénées? Un instant on Teût pu craindre, mais bientôt l'ambition impériale lance les armées françaises par-dessus les montagnes, et Tesprit révolutionnaire se trouve en présence de l'esprit catholique. C'est de cette époque, — pour nous si triste, — que date le réveil de l'Espagne. Personne n*a mieux signalé qu'Edgar Quinet comment l'usurpation de Bayonne aboutit à la honte de Bailen et comment la défaite de Napoléon enfanta le triomphe de Pidée française. Des son entrée sur cette terre, humide encore de notre sang, avec quel étounement le voyageur aperçut, sur les murailles des ventas (Je la Vieille-Castille, de naïves images coloriées, représentant les principales journées de l' empire! Au couvent d'Atocha, non loin dé Madrid, où sont suspendus en trophées les drapeaux enlevés à l'ennemi, il reconnut ceux de l'armée de la Foi ; il ne vit pas un seul des nôtres. Partout, jusque sur les champs de bataille où Taigle corse perdit les plus brillantes de ses ailep, il trouva la légende de l'Empereur conservée a côté de celle du Cid. Quoiqu'elle nous ait repoussés, menacés avec tant de rage, quand nous vînmes attenter à sa nationalité, PKspâgne ne nous h^it plus. LMnjure a dis[jaru dans notre sang, et^ ])ar notre sang arrogée, la terre épuisée reflçurit.
Contre nous, PÉglise et le peuple s'étaient unis. Ensemble, ils avaient vaincu. Mais aussitôt après, « l'union mystique,, scellée dans le sang de Saragosse, » s'était dissoute. Le clergé, tant qu'avait dure Ja lutte^ avait répondu à Pattente du peuple, la lutte Unie, il ne sut rien faire, lin sauvant son roi, sans le secours du roi, le peuple avait appris déjà qu'il pouvait faire quelque chose par lui-même ; et du même coup, — exemple unique, . — il avait commencé à, perdre la religion de la royauté. De même il commença à perdre Pidolâtrie de PÉglise par la faute de l'Église elle-
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même, qui Tabandonna juste au moment où il avait de nouveau mis en elle tout son espoir. Malheureusement TEspagne n'a point eu de philosophes, de préparateurs d'idées « pour la conduire d'une rive à l'autre. » La voilà donc, entre le passé et l'avenir, superstitieuse et incrédule, tiraillée dans tous les sens, entraînée d'instinct vers la France, qu'elle ne demanderait pas mieux que d'imiter, si la France même ne la troublait incessamment par ses incompréhensibles reculs, chassant ses moines sans rompre avec le principe qu'ils représentent, mettant la main sur les biens du clergé et refusant de proclamer la liberté de conscience, s'élançant contre la royauté et s'arrétant au seuil de son palais, s'inclinant devant elle, s'enivrant d'enthousiasmedès qu'elle sourit, croyant avecamourdèsqu'elle jure de tenir le lendemain le serment qu'elle a violé la veille !
Toutes ces incertitudes, toutes ces folies, qui rendent l'histoire actuelle de l'Espagne incompréhensible, sont les résultats naturels de l'éducation qu'elle a reçue du catholicisme, son seul maître par le droit du fer et du feu. Au moyen âge, le catholicisme fut pour elle, — on ne peut le nier, — un agent de progrès et de liberté ; il l'aida à s'aflrancllir. Mais, depuis le seizième siècle, il n'est plus qu'un agent de réaction et d'asservissement : après avoir créé ITspagne, il la détruit. Ce double caractère reste fortement imprimé dans l'âme espagnole, si bien qu'en chaque citoyen il y a deux hommes : un indépendant de l'époque des libres communes; un sujet de Philippe II. De là proviennent des contradictions à bouleverser toute logique : le même homme était hier affamé de liberté, il l'est aujourd'hui de servitude. Comme dit avec tant de raison M. Quinet : a L'équilibre du monde moderne ne s'est pas fait en lui. » — S'il y a ainsi anarchie dans l'individu, comment n'y aurait-il pas anarchie dans l'État? Et, —
chose impossible à rêver, — cette anarchie semble ne devoir pas finir, elle dure depuis cinquante années ! M. Quinet en a découvert la raison principale dans Textréme pauvreté du peuple espagnol. Jusqu'ici Tanarchie y a été aimable^ ne dérangeant aucun intérêt. Les révolutions y ont toutes été politiques, non sociales, et elles ne pouvaient être que telles. La nation espagnole compte huit cent mille nobles, c'est-à-dire que tout le monde Test ou doit Têtre ; les grands ont disparu dans la tourmente ; de Bayonne a Cadix on ne rencontre pas un seul château féodal, et l'urbanité générale de la population, si nue et si fière, marque « un esprit d'égalité qui est le fond des mœurs. » Par ce seul côté, TEspagne arriérée est de toutes les nations la plus avancée. Elle doit cela à sa grande guerre contre les Maures, où tout homme dut combattre, étant chrétien, « parlant chrétien^ » et, en combattant, devint cabaHero^ chevalier. Puisse Tindustrialisme ne pas lui ravir le seul pur résultat qu'elle ait obtenu du christianisme, son universel prolétariat, son héroïque pauvreté! Car, si l'Espagne a eu le rare bonheur de ne pas être endormie par une bourgeoisie timide, corrompue par une lâche féodalité d'argent, dès qu'en dépit des obstacles elle se sera trouvé sa voie, dès qu'elle aura compris sa mission, — une, marchant avec ensemble, elle aura plus de chances que nulle autre nation d'avancer sans soubresauts et de se maintenir en avant.
Cependant, ce peuple eût déjà dû prendre son élan ; il l'eût pu, certes, car l'occasion favorable ne lui a pas manqué, ni au dedans, ni au dehors? Mais — comme il a été expliqué précédemment, — l'Espagne a été sevrée de toute idée politique à elle, et la masse ne comprend que fort peu de chose à ce qui s'agite dans les hautes régions. Les doctrines du constitutionalisme ne sont point
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à sa portée; elle ne saisit que très-vaguement le système de la bascule et de la pondération des pouvoirs. Elle se passionne très-facilement, très-légèrement pour certains hommes; jamais encore elle ne s'est passionnée pour des principes. Dû reste, on ne lui a guère offert c^ue des demi-principes, si Ton peut s'exprimer de la sorte, des formes vieillies, essayées ailleurs et qui y ont assez mal réussi, qui partant lui pouvaient inspirer quelque défiance instinctive, lui faire craindre pour le fond. La masse, avec raison, tient, avant tout, à rester peuple. Voilà pourquoi elle a si longtemps conservé le culte de la royauté, fût-elle même absolue, mais ayant au moins un avantage à ses yeux, celui d'étendre sur tous un lourd niveau d'égalité. Qui lui arrachera ce culte du cœur? La Madone constitutionnelle elle-même. •
Il y a douze ans, visitant TEspagiie, Edgar Quinet assista par hasard à ce que l'on né saurait mieux nommer que Yexaltation de [innocente Nina. 11 vit l'Espagne « après avoir essayé de tout, excepté de la liberté de penser, lassée, déconcertée^ désespérée, s'abandonner de nouveau, presque sans réserve, à la royauté ; » et « celle-ci, en répondant par la violence, travailler à détruire la superstition monarchique. »
Ces paroles, qui datent de 1846, s'appUquent, on ne peut mieux, à la situation actuelle de la Péninsule. L'innocenta Nina achève rapidement son teuvre contre la madone* Grâce à tant de trahisons, de déportements, de massacres, la révolution espagnole, entamée, continuée, sans idée révolutionnaire, en tient une enfin. La république s'est montrée héroïquement à Barcelone, à Madrid, alors qu'elle était proscrite de l'Europe entière. N'est-ce point à la république qu'Isabelle II ouvre sa succession avec tant de complaisance?