‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 37 sur 109 · V. — LÉ PORTUGAL · texte numérisé non relu

V. — LÉ PORTUGAL

Quand Edgar Quinet visita l'Espagne, en 1845 et 1844, il ne voulut pas quitter la péninsule hispanique sans saluer, au moins en passant, le plus petit de nos frères latins, le

* Mes Vacances en Espagne, ch. xux; la France et la Sainte Alliance en Portugal, aux tomes IX et X des Œuvres complètes. — Lisez aussi, au

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peuple portugais. Embarqué à Cadix sur un vaisseau anglais, il entra en Portugal par le Tage , et le premier monument qu'il aperçut sur la côte, le couvent de Bélem, lui rappela toute l'ancienne histoire , toute l'ancienne poésie du fier pays de Vasco de Gama, de Magellan, d'Albuquerque et de Camoëns. C'est là, en effet, au pied de cette vieille église gothique qui semble « ap[»areillée comme un navire en partance, » avec ses câbles de pierre rattachant les mâts de misaine dont sont soutenues ses ogives, ses rosaces et ses voûtes; maison du Dieu des mers, réunissant toutes^ les zones terrestres en son architecture scientifique, animale et végétale ; c'est là que s'étend la plage des larmes^ si bruyante autrefois, quand les héros de la découverte jetaient le dernier adieu à la patrie, recevaient d'elle la bénédiction suprême, et s'élançaient, sublimes de foi, à la conquête de l'inconnu. Et c'est là encore, sur le seuil du sombre monastère, qu'après avoir creusé les vagues, jusqu'alors vierges, des golfes de Guinée, de Malabar et du Brésil, les anciens navigateurs rapportaient les dépouilles des mondes, débarquaient les trésors des Indes orientales et des Indes occidentales ; car Bélem était aussi, comme le dit le grand historien national, Jean Barros, la porte « par laquelle devaient entrer tous les triomphes du Portugal. X»

Le peuple portugais n'a eu qu'un jour dans l'histoire, celui où, en franchissant le cap de Bonne-Espérance, il « a rendu l'Asie à l'Europe. » Il n'a eu aussi qu'un poète, Camoëns, qu'un livre, les Lusiades. Et quel est ce Uvre? Un des poëmes les plus subUmes qu'ait enfantés le génie humain, le poëme qui ouvre Tère des temps modernes, « qui,

tivre II, ch. ii, Du Génie des religions^ les trois admirables pages consacrées au Portugal et à Camoëns, et à la il* leçon sur le ChristianUme et la BévolutUm française ^ la description du couvent de Bélem.

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en scellant l'alliance de TOrient et de TOccident, célèbre Tâge héroïque de l'industrie, poëme non plus du pèlerin, mais du voyageur, surtout du commerçant, véritable Odyssée au milieu des factoreries, des comptoirs naissants des grandes Indes et du berceau du commerce moderne, de même que TOdyssée d'Homcre est un voyage a travers les berceaux des petites sociétés militaires et artistes de la Grèce. » — Et quel est ce poète? — Un grand cœur, un « cœur magnanime qui embrasse les deux mondes et les unit dans une même étreinte de poésie, dans une même humanité, un même christianisme; » « une âme aussi profonde que TOcéan, » et qui, comme FOcéan, « unit les deux rivages opposés. » — Poète, poëme, peuple, le miracle du passé revit dans toute sa splendeur sous les sombres murailles du couvent de Bélem.

A Lisbonne, quel changement I de Tidéal le voyageur tombe dans la réalité, du passé glorieux au triste présent.

« La magnificence de Lisbonne, écrit M. Quinet, est plus trisle que les bruyères de FEspagne : des rues somptueuses, des places immenses, la tête d*un grand empire ; et le silence, la solitude d'une nation ou d^une Gomorrhe engloutie.... Où sont les chants de Séville? où sont les groupes de la Puer ta del Sol de Madrid ? L'Espagne danse sur des ruines; le Portugal agonise sur le seuil d'un palais. »

Caché derrière des jalousies à étroit grillage, le peuple semble vouloir dissimuler combien il est devenu pauvre, lui, si riche autrefois ; et il dort, trop orgueilleux pour s'adonner à tout ce qui ressemble à un travail servile, c< pendant que trente mille Espagnols de la Galice consentent seuls à se déshonorer en se servant publiquement de leurs bras. »

« La Lisbonne de dona Maria semble la capitale dlnès de Ca tro,

qui, déterrée, est assise sur un trône posthuffie, gouTernant, entre la banqueroute et le jésuitisme, une monarchie défiinte. »

Le Portugal est-il donc mort au présent et perdu pour Tavenir? En répondant : Oui, ce pays est mort, cette patrie ne revivra pas I M. Quinet craindrait de commettre un blasphème ; car il n*a jamais désespéré d'aucun peuple. Il cherche donc si le feu moral ne couve point encore quelque part ; il cherche, et il finit par retrouver Tétincelle brùbnte au cœur des poëtes. Avec quelle ardente sympathie il salue lësHerculano, les Castilho, les Almeida Garett, les quelques âmes d'élite qui ont gardé Tenthousiasme de Tanlique histoire, qui pleurent sur le passé,' et, entretenant la haine de l'étranger. Espagnol aussi bien qu^Anglais et que tout autre, dépensent un génie véritable à ressusciter un cadavre, à rappeler à la vie une nation qui se laisse mourir ! Que la voix de ces patriotes portugais se perde encore dans le silence et qu'elle soit triste et sombre comme un cri d'angoisse, ce n'en est pas moins, pour le patriote français, une voix qui sort vivante d'une terre que l'on eût cru épuisée , et cette voix annonce qu'un, peuple ne tardera pas à soulever la pierre de son tombeau, lourde de deux siècles.

A la veille de reprendre la route de France,, Edgar Quinet vit une chose qui eût pu ébranler 6a. foi :.un coup d'État sans résistance ni des cortès, violemment dissoutes, ni du peuple, absolument inerte. — « Si je n'avais su, disait-il, que Lisbonne est, selon le mot de M. Herculano, une Paimyre moraley je l'aurais appris ce jour-là. >> Et il se consolait en songeant que Lisbonne n'est pas tout le Portugal, et, persévérant quand même dans son illusion, il annonçait que, puisque la capitale restait immobile, les provinces se lèveraient tôt ou tard et accompliraient l'œuvre de régénération sans elle et contre elle.

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