LE PORTUGAL
Peu après, en effet, l'Europe conservatrice fut réveillée en sursaut par la révolution portugaise. On sait à quoi ce grand mouvement aboutit : les patriotes vainqueurs furent écrasés par la main de la France de 1830 et au profit de r Angleterre..
Contre cette iniquité, plus haut que nul autre, Edgar Quinet protesta en 1847. Une brochure, la France et la Sainte-Alliance en Portugal^ sortit tout armée de son âme indignée. Jamais le professeur du collège de France ne rappela avec une plus entraînante éloquence )es droits historiques d'un peuple diplomatiquement assassiné. Jamais il ne flagella de plus durs sarcasmes le gouvernement issu de la Révolution de juillet, et qui, tombé entre les mains des doctrinaires, déshonorait le pays au point de le faire rentrer dans la Sain te- Alliance, de lui faire jouer le rôle de bourreau pour le compte de ses ennemis. Jamais enfin il ne dégagea mieux, avec la simple logique de l'histoire, les conséquences forcées du monstrueux exploit dont on salissait notre drapeau. Défendant, au nom de la morale politique et sociale, rkidépeadance d'un petit peuple, qui mérite un éternel respect en récompense des services rendus par lui au genre humain, quand, avec si peu de ressources, il ouvrit tant de points ignorés du globe à la civilisation moderne, N. Quinet montrait combien la résistance, dont on l'accusait comme d'un crime, était juste, unanime, nationale et généreuse, combien, en consé* quence, il était inique et lâche, de la part de TAngleterre et de la France, de replacer sur le trône une reine ensanglantant son royaume de ses caprices, et par la violation des serments les plus solennellemenls jurés le contraignant à se soulever pour défendre ses libertés constitutionnelles. Prévoyant, d'autre part, qu'à la remorque des flottes anglaises , nos flottes ouvriraient à coups de canon
des ports dont nos concurrents profiteraient seuls ^ et qu'après Texpédition le Portugal , nationalité flétrie par rinvasion, deviendrait une colonie exclusivement exploitée par la Grande-Bretagne, le courageux publiciste accusait hautement le pouvoir, qui avait commandé l'accomplissement d'un acte aussi révoltant et aussi absurbe, d'avoir trahi et déshonoré la France ; il allait jusqu'à le menacer des mêmes colères sous lesquelles avait succombé son prédécesseur.
La Révolution de 1848 a répondu à cette menace. Mais, depuis, qu'est devenu le Portugal? Moins malheureux que l'Italie, mais toujours protégé par les Anglais, malgré ses agitations, — qui attestent sa vilaHté , — il ne peut recouvrer la franchise de son essor vers l'avenir ; il reste entravé dans une forme de gouvernement d'importation étrangère et ne peut que se préparer lentement à la conquête de la liberté véritable dès que l'heure enfin sonnera de nouveau pour toute la race latine.
VI • — l'italie*.
L'Italie est, de toutes les nationalités opprimées, celle dont la renaissance a le plus constamment préoccupé M. Quinet. Dès 1836, il la visita du nord au sud et revint de cette sainte terre, « qui nous a nourris de ses mamelles et vêtus de son soleil d'été, » l'âme éblouie de sa grandeur artistique, le cœur à jamais rempli de haine contre tout ce qui en a fait la plus esclave et la plus malheureuse des nations. Un peu plus tard, il consacra ses premiers cours
' Allemagne et Halte; les HévoluHonê d'Italie; les JéwUes, 1'* leçon ; YUltramontanisme, 3* leçon, 6* leçon, etc. » Aux tomes H, III, IV et VI des Œuvres complètes.
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du collège de France à l'interprétation du génie italien. Partout, dans ses livres, dans sa chaire, à la tribune nationale, il a élevé la voix en faveur de la nationalité italienne. Enfin «il lui a consacré la plus considérable de ses œuvres, — une œuvre qui date dans la littérature historique contemporaine, — les Révolutions d'Italie^ et c'est là que se trouve concentrée et fixée, sous la forme la plus admirable, toute sa pensée sur le passé, le présent et Tavenir de notre malheureuse sœur transalpine.
Le livre commence au jour où^Cassiodore peut écrire dans les fastes consulaires :
« En celte année, le roi des Goths, Théodoric, appelé par les vœuï de tous, envahit Rome; il traita le sénat avec douceur el fit des largesses au peuple. »
Pourquoi l'Italie est-elle morte ef pourquoi n'a-t-elle pas |)u renaître? Telle est donc la première question posée. Mais n'en eût-il pas fallu résoudre préalablement une autre, celle-ci : L'Italie exista-t-elle jamais ?
Sans doute Edgar Quinet n'a point embrassé l'histoire de la péninsule italique depuis l'origine des temps jusqu'à Tempire romain; il n'a point exprimé, dès le début, cette triste vérité, dite à la fin de son œuvre :
« Il ne s'agit pas seulement » (au dix-neuvième siècle, — il ne s'ajfissait pas seulement, au commencement du moyen âge) — « d'affranchir r Italie, mais bien de faire ce qui n'a jamais existé un seul jour, de créer une Italie. »
Mais, de ce qu'une introduction sur la dénationalisation originelle de la péninsule italique n'ait point été ajoutée aux Révolutions d^Italie^ il ne résulte pas que ce grand livre soit bâti sur le vide, partant d'une fausse hypothèse
pour aller se perdre dans le néant d'une négation. Bien au contraire, c'est à Taffirmation de la nationalité italienne qu'il aboutit, et par la seule voie féconde, par celle de la négation historique de tous les principes qui se sont opposés à sa formation. On connaît la méthode historique de M. Quînet. Il ne comprend un homme, un peuple, l'humanité, qu'en l'envisageant sous le triple aspect de son présent, de son passé et de son avenir. 11 n'admet pas^les faits en tàiit que faits accomplis, toujours utiles et toujours louables, par conséquent; maïs il les discute dans leur moralité, comme s'ils avaient pu ou ne pas se produire, ou se produire autrement. Donc, — que les Révolutions d'Italie soient ou non édifiées sur le plan « d'une piire conception de l'esprit, » — elles n'en sont pas moins une admirable synthèse où se trouvent mesurées « les lois de la chute continue » des .populations italiques, « un modèle de physiologie sociale, » comme dit Marc Dufraisse*, et, selon les expressions de M. Montanelli, « une magnifique oraison funèbre prononcée par la muse de la Révolution sur le vieux monde italien, » afin, ajouterai-je, que naisse le nouveau, afin que l'Italie, prenant conscience d'elle-même, se décide à briser le cercle infernal dans lequel elle a tourné avec l'Empire et la papauté. Comme h grandeur passée de l'Italie git précisément dans ses misères, comme elle n'a pas vécu de la vie nationale pour être, en quelque sorte, l'atelier maudit où s'élaboraient en même temps et les fécondes et les fatales idées qtii ont gouverné l'Europe jusqu'au renouvellement inachevé de 1789 ; — étudier cette nation idéale, c'est étudier toutes les autres, celles notam-
* Lire l'excellente élude qu'a faite des Bévolutians d'Italie cet exilé, alors que la critique se taisait en notre Fraiieè silencieuse ; son étude a mérité l'honneur d'être mise en tcte de l'édition belge du livre de M. Quinet et de lui servir de préface.
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nient qui, comme elle, sont lalines et catholiques ; découvrir, sonder ses maladies politiques et sociales, c'est découvrir, sonder les nôtres; prédire enfin comment elle pourrait achever de mourir, et par quels énergiques moyens elle revivra, c'est nous initier nous-mêmes aux lois de notre mort et de notre renaissance. A ce point de vue, l'ouvrage de M. Quinel, si fort par la science, la poésie et la philosiophie, pi*end une importance capitale. C'est un des plus importants chapitres du catéchisme de la Révolution.