FIN
« Signé : Simone Simoun. »
M. Cordif dit simplement :
— Vois ; je pleure.
— C'est assez ai'tiste,jecrois,déclara Simone Simoun, encore agil(5e par sa lecture. Vous êtes bien gentil, Fer- <linand, et il faut que je vous embrasse, à cause de vos larmes... Je pensais: « Littérairement, il ne peut ap- « précier ; mais il représente la moyenne des lecteurs et, « si j'arrive à le faire pleurer, j'aurai réussi. » Vous avez pleuré, cela me fait plus plaisir que des perles.
— Simone, il faut continuer.
— Vous croyez ?
— J'en suis sûr. D'ailleurs, pour te confirmer dans ta vocation, je vais t'amener quelqu'un du métier. C'est mon neveu.
— Il est vraiment du métier?
— Tu en seras convaincue rien qu'à le voir. Un drôle de garçon, qui a toujours des écritures dans la tête ; un artiste, quoi !
— Il s'appelle ?
— Gabriel Chévetain. Je lui raconterai que je m'intéresse à ton avenir, parce que j'ai connu ton père. Il a publié, tu sais : une machine sur la nourriture...
— Quelle horreur !
— Et un roman qui s'intitule La belle Dame. Il est laid. Il a vingt ans, mais il est laid. C'est la seule personne laide de ma famille.
— Allez le chercher, Ferdinand !
— Je te l'amènerai demain. Aujourd'hui..
— Ah ! oui !... soupira M™* Delacruze.
Un poète est, de toutes les créatures, la moins poétique.
Ke.vts.
— Mon noveu : un original, je vous préviens, ma chùre amie.
L'original, qui flollait dans une jaquette noire et dans un pantalon noisette, apparut falot, sautillant, avec une barbe naissante d'un blond délavé, une moustache de barbet, un nez trop court, mais des yeux câlins dont l'eau bleue reflétait des cils orientaux. Perché tai^tôt sur une patte, tantôt sur l'autre, secoué de tics, il semblait prêt à grimper sur les tables ou sur le faîte des armoires. Il se tenait d'habitude les bras plies et les mains pendantes, à la façon d^'un plaisantin qui fait le beau. 11 ne marchait point, mais voletait, et parlait sur un timbre si pointu que le chien Coule manqua d'en étrangler de fureur.
— Rentrez donc cette bête! cria Gabriel.
Il tomba en garde et voulut chasser le roquet en agitant un foulard aux. couleurs américaines, semblable à ceux que les tenanciers de bars disposent dans leurs gobelets de nickel.
— Vilain CouicI gronda M""* Delacruze. Monsieur Cordif, je vous en prie, mettez-le dans une pièce voisine.
l'DfiAR 1
Ciit'vclaiu s'expliqua :
— J'ai (cUement besoin d'ètrc aimé, que riioslililé, fiU-ce d'un chien, me bouleverse. D'ailleurs, laissezmoi vous dire que les personnes vraiment hospitalières n'ont pas de ces bêtes dont les aboiements crient au visiteur : « Étranger! Tu es un étranger et, sans doute, « un ennemi. »
— Quel type ! remarqua M. Cordif en rentrant. Et maintenant, je n'ai plus rien fi faire ici. Je laisse les écrivains ensemble.
11 referma la porte sur eux, avec une sorte de piété discrète, et s'en fut. M""" Delacruze s'était débarrassée de ses mules. Elle se jeta sur une chaise longue et respira une tubéreuse en regardant les ongles, passés au carmin, de ses orteils. Ainsi, elle entendait montrer à son confrère qu'elle battait en brèche les idées reçues et ne répugnait point à se singulariser. Mais Chévetain n'en avait cure. Il restait debout, b.s poings au.x hanches, et sa jambe droite s'enroulait autour de sa jambe gauche.
— Quel Age avez-vous? demanda-t-il.
— Trente ans, répondit Simone, interloquée.
— Beaucoup trop de langueur pour votre âge... trop de stations dans le lit et sur le divan... Hygiène à reprendre d'un bout à l'autre...
— Par exemple?
— Par exemple, vous devez vous lever à midi et vous nettoyer le visage avec de la vaseline. Il vous faudrait de l'eau froide et de l'activité. Je parie que le matin vous prenez du café au lait?
— Oui. Comment l'avez-vous deviné?
— Vous avez une tète à boire du café au lait : pas de profil. Les dames qui boivent du café au lait ont le profil vague...
Simone ne se fâcha point. Elle se contenta de riposter :
— Je bois aussi du thé. l'après-midi. Goûtez-vous?
Il goûtait. Il était très apprivoisé. Il demanda du
gruyère, du sel, du poivre, de la moutarde, du vin ronge et confedionoa une sauce dans laquelle il Irempa son fronnage. Il mangeait en claquant des mandibules et en passant chaque bouchée d'une joue à l'autre, comme s'il avait souffort des dents au point de ne plus savoir de quel côté mâcher. Quand il eut fini, il s'installa dans le fauteuil de M. Cordif et croisa les jambes, montrant une chaussette bleue plissée en accordéon sur une cheville de pauvre homme, une cheville blanche et maigre, — attendrissante. Et il refit le beau. « Singulier individu, pensait M'"'' Delacruze, olias Simone Simoun, il m'étourdit, me tourne un peu sur le cœur, et ne me déplaît point. » Cependant Gabriel reprenait :
— Êtes-vous heureuse, Geneviève? Vous n'en savez rien. Vous ne vous êtes jamais posé cette^question... Laissez-moi vous appeler Geneviève; cela vous sied. Vous vous appelez Geneviève ; vous avez manqué deux mariages et vous restez étendue sur votre terrasse, rêveuse, à guetter la venue d'un cavalier... Début poétique pour roman mondain... Vous pouvez lire des romans? Moi, c'est fini... Les bonshommes de romans me dégoûtent : ils sont tous sanguins, nerveux, actifs, débrouillards et passionnés... Ils aiment... ils tuent... ils se ruinent... ils grouillent comme des fourmis... C'est fatigant!... En réalité les gens sont lymphatiques, ma chère, et paresseux !... ils ne pensent à rien; ils ne font rien; il ne leur arrive rien. Il vous e^f arrivé quelque chose, à vous?
— Oui.
— Non. Vous parez votre corps, chaque jour, dans l'attente d'un imprévu qui ne vient pas. Voilà. Geneviève, si vous voulez bien, nous laisserons là toute littérature. Amusons-nous. Je vous aiderai à vous habiller et nous irons dans les bois de Fausses- Reposes J'adore cet endroit qui est à huit sous de Paris et qui a un si beau nom pour un crime... Oui, oui, je
ais : vous craignez que je vous échappe pour monter >iir un arbre d'où je vous jelternis des noix de coco!... Pauvre Geneviève! Venez... Je serai genlil. Enfin, j'ai (Mivie de m'en aller et, quand j'ai envie de m'en aller, nulle puissance humaine ne me retiendrait; je sauterais plutôt par la fenêtre.
— Il faut vous obéir. Vous êtes tellement à part! Elle glissa le manuscrit dans son réticule avant de
passer dans son cabinet de toilette où Gabriel la suivit, bien qu elle essayât de le repousser : « Ça ne se fait pas, voyons! ça n'est pas convenable. » Il s'obstina, prétextant que, seul, il avait des vertiges et voyait un abîme sur sa gauche. Déjà, il la débarrassait de son écharpe.
— J'espère que vous serez correct! sourit-elle.
11 était très correct. Il gardait la sérénité d'un couturier pour dames drapant une cliente.
— Parlez, au moins! pria Simone. Contez-moi votre existence, comme à une vieille amie.
Nonchalant, il s'éventait avec l'écharpe. Son existence? Elle était toute ou dehors, dans des rues parisiennes, sur les routes de banlieue. Il peignait, il composait de jolis airs, pour l'harmonica. Cela ne l'empêchait point d'écrire à ses moments perdus.
— Vous me montrerez...
— Jamais! Je ne suis pas exhibitionniste. Alors nous mettrons ce tailleur bleu?
— Et les femmes?
— J'ai mes camarades. Je vais chez elles croquer des noisettes.
— 11 ne faudrait pas vous aimer, vous!
— Non, concéda Gabriel, il ne faudrait pas m'aimer. M""" Delacruze émergeait, svelte et chaste, de son
peignoir blanc. Gabriel lui mit du rouge aux lèvres et passa ensuite, sur ce rouge, un doigt estompeur. Quand elle fut prête, bottée, drapée dans une cape noire, gantée, la voilette sur le nez, il exulta :
— Jamais vous n'avez été aussi hun\ habillée! Un instant : je le vaporise, je me vaporise... Excellent parfum ! Vous avez dû racheter avant de commencer votre carrière artistique. Maintenant, vous vous croirez forcée d'avoir recours aux mélanges, qui sont nauséabonds. Mais ne nous attristons pas. En route !
Rue du Havre, il s'accrocha à un baquet et défia le charretier qui resta interdit, le fouet en l'air, devant ce monsieur en jaquette. « Ma force morale lui a imposé » déclara-t-il en revenant. Devant les pâtisseries, il fixait d'un œil sévère les dames qui mangeaient des gâteaux. Simone trottait, riant jaune. Dans le train, elle tâlait . Sv^n manuscrit à travers la soie du réticule, et pensait : « Je lui lirai cela on plein bois. Le moyen de fixer pendant cinq minutes l'attention de ce lunatique? Ils sont peut-être tous' pareils dans les Lettres! « jugea-t-elle avec effroi, et elle résolut de ne point s'offusquer, quoi qu'il arrivât. L'auteur tuait chez elle la prude qui tenait aux belles manières. « Mais, Seigneur, comme il est mal chaussé! Porter des escarpins l'après-midi ! »
Ils arrivèrent dans le bois au crépuscule et dérangèrent des bêtes sournoises. Tandis que Simone, à pas lents, suivait le sentier, l'autre galopait, se perdait, dans les broussailles, revenait en traînant des branchages.
— Cher Monsieur, je n'en puis plus, avoua-t-elle enfin.
Ils s'assirent. Le bois était traversé de plaintes indécises et de glissements furtifs.
— J'ai là mon petit manuscrit, insinua M""* Delacruze.
— Je ne suis bon juge que de moi-môme, trancha net Gabriel. Plus je me relis, plus je m'admire. Selon votre disposition d'esprit, vous trouverez là de la clairvoyance ou les prodromes de la paralysie générale. Si vous voulez une consultation, c'est une autre affaire : comme les grands médecins, je n'ai pas besoin de
l-DGAR II
constater les maladies; j'en ai l'intuition, je les subodore, je les devine. Donc, coupez vos phrases et supprimez les adjectifs. Maintenant, Simone, laissez-moi me presser contre vous.
— Dois-je prendre cela pour une déclaration?
— Non.
Quand M"'« Delachize le sentit conîre elle, si petit, si maigre, secoué de frissons nerveux, elle l'enveloppa tout entier dans un pan de sa cape et le berça maternellement. Comme elle s'arrêlait, il lui dit :
— Je vais faire quelque chose pour vous. Et il lui récita le Lac, de Lamartine.
— Que c'est beau! s'écrFa-t-elle. Vous tournez rudement bien le vers. Votre' oncle m'avait dit que vous aviez du talent; mais votre oncle est votre oncle '^
Il ne sourit point. Il mordait une pâquerette qu'il cracha. Il songeait à ses propres vers dont jamais personne ne charmerait, au crépuscule, une dame tout amollie de sentimentalité.
— Qu'avez -vous donc. Monsieur Chévetain?... Vous pleurez!
Il sanglotait, le nez dans la jupe de Simone. Il sanglotait, le dos en houle, avec de grands eflbrts, des cris de gosse nerveux qui raftine sur sa douleur.
— Gabriel, je vous en supplie!... Ce sont vos propres vers qui vous ont ému à ce point? Vous pouvez dire que vous l'êtes, poète! 11 est vrai que, moi-même, quandj'ai lu Jardin à M. Cordif... Ah! je n'oublierai jamais le moment que nous venons de passer, votre Lac, ni ce bruit des rameurs qui ramaient en silence... Je cite de mémoire : je me trompe sans doute... ce bruit des rameurs qui tapent le flot...
Elle prit dans ses mains la pauvre tête brûlante, aux paupières gonflées par les larmes.
— Que tout ici dise : « Ils se sont aimés! » fitelle.
Et elle se jeta au cou de Gabriel, qui l'écarla.
— Doucement! N'oubliez pas que je suis de santé fragile. Bousculez-moi et vous n'aurez plus bientôt entre les bras qu'un mannequin inerte, avec sa barbiche de filasse. A quelqu'un qui a longtemps jeûné, on n'offre pas ainsi, trop vite, un Ifon repas. C'est vouloir le tuer. Geneviève, je n'ai pas été aimé depuis trois ans... Et encore, ai-je été aimé?... Des pauvresses, Simone... Elles sentaient le savon bon marché, le savon pour bonnes... vous savez, comme celte paysanne qui aimait Tourgueneff et qui lui demanda un savon fin... pour qu'il pût lui baiset la main... Car tout est là : chérir un être à qui l'on puisse baiser les mains...
— Eh bien? demanda M"'* Delacruze.
— Je ne dis pas non.... Attendons... Quand j'arrive dans une contrée inconnue, je contemple le paysage avant de m'installer. J'ai des régals de délicat. C'est si délicat, un homme qui n'a pas trop été gâché par les femmes!
— Faites-moi quelques compliments.
— Vous avez des mains magnifiques. Plus tard, quand nous nous connaîtrons mieux, je vous autoriserai à me les passer sur le front, pour chasser toutes mes pensées et les remplacer par les vôtres... quelque chose dans le genre de : « On ne choisit pas une cravHte mordorée le jour où l'on met des chaussettes bleues « ou : « L'escarpin ne se porte qu'avec le smoking. »
— Bien entendu! Et puisque vous le savez...
— Simone, délivre-moi de tous les cauchemars supérieurs! Au fond, je suis le digne neveu de M. Cordif : les sommets m'embêtent; j'y accède, histoire de poser, et une fois que j"y suis, me voilà désolé de n'y pas trouver un rockiug chair, un orchestre de nègres, et un verre de limonade glacée. Raca sur la philosophie!
— Moi qui l'aime, justement!
— Racîi ! Je préfère la comptabilité.
— Oh!
— C'est superbe! On écrit sur dé beaux registres. J'ai toujours eu envie de m'offrir un gros registre de drap vert, à coins de cuivre. J'y inscrirais des phrases exactes, des réflexions de fin de rnoi, des bilans, des balances, des Doit, des Avoir. Saisis-tu?
— Pas toujours...
— Il y a des fuites, hélas! Ce qui est certain, c'est que tu m'es agréable, que tu sens bon l'odeur de printemps défunts auxquels je n'ai point participé, et qu'avant la nuit je t'aurai dit trois mots définitifs.
— Vrai?
— Vrai!
— Gabriel, nous allons prendre froid.
— Je t'aime! cria Chévetain. J'en suis sûr maintenant! Je t'aime, parce que tu as dit : « Nous allons prendre froid». Ah! tout ce que je vois dans cette phrase! Je vois une lampe, un bon feu de bois, et, plus tard, du coke recouvert de cendres, car il faut être raisonnable.... Les volets clos... Deux têtes sur le même oreiller... La paix des sens... Je ne sais quelle chaleur stupide....
— Le soir à la campagne, le serein tombe...
— Splendide! « Le serein tombe. » Je sais ce que cela sous-entend : « Tu n'as pas de pardessus, poète! » J'en ai un, à la maison. C'est une sorte de carrick verdâtre, comme en portaient les cochers de fiacre vers 1845. Je le ménage. Si tu veux mesurer toute l'importance d'un paletot dans la vie littéraire, reporte-toi à la Vie de bohème. C'est un livre de Murger, tout entier écrit à la main, avec des adjectifs... Tu aimeras ça.
— Mon ami...
— Ne partons pas encore... Tu vas avoir faim. Tu auras faim. Tu auras froid. Tu auras peur. Ud aveu : Je ne suis pas sûr de retrouver mon chemin. Tu arriveras en relard et mon oncle te fera une scène.
— Plus souvent!
1 i EDGAR
— M. Cordif ne te fais jamais de scènes? Il te réserve sa douceur, ses blandices... C'est bien le mot, hé? Des blandices ! Un mot qui est à caresses ce que la crème fouettée est uu gingembre.
— Je crains de ne pas vous plaire.
— Que cela est encore gentil I Si, tu me plais. Pourquoi bronches-tu? Quelque rat!... Un peu de patience. Rome ne se fit pas en un jour... Et je te rendrai immortelle... Je te chanterai à la façon des troubadours arabes : « Ton jarret est mince comme « celui de l'ardente cavale. Tu avances avec l'espièglerie «hésitante de la génisse. Ton œil large reflète la verdure « sacrée; j'y découvre'à l'infini des pâturages... »Ne me quitte pas... Je suis si faible!... C'est pour ça que je parle beaucoup... Je remplace les acla par des verba... Quand il faut passer aux acta, je fais moins le malin... Je pourrais parler comme ça jusqu'à des trois heures du matin. Je suis puissant par la glotte... J'ai un peu mal aux dents... Berce-moi encore... Plains-moi... Je suis à plaindre : j'eus du bonheur sans être heureux...
— Vous cherchez midi à quatorze heures...
— J'allais oublier : tu aimeras mon passé? Ne va pas dédaigner, grâce à ton Gabriel comblé, le Gabriel d'avant toi, tout malade de désirs. Si tu me séparais de mon passé, j'irais le rejoindre. Poète, je pOwSsède l'étrange faculté des vers coupés en deux. Nous reviendrons ici, l'hiver surtout, sans parapluies, en pèlerinage. Ah! fais de moi, Simone, une brute silencieuse!...
« Ce garçon est bavard, un peu fou et extrêmement laid » jugeait M™" Delacruze, « et ce tutoiement est insupportable ». Mais Simone Simoun rétorquait : « Il m'arrive une aventure. Certes, je commence à avoir froid et, aussi, j'ai peur des malandrins et des rats. N'empêche que, par la grâce de ma première nouvelle, j'entre dans l'extravagance. Me voilà rejetée par ceux
qui vivent el qui pensent normalement. Tant mieux! » Il lui exposa leurs joies futures :
— Je ne suis désagréable que la première fois qu'on nie voit. Ensuite, je fonds, je tourne au sirop... De ton côté, tu ne boiras plus de café au lait, n'est-ce pas, ma ' lie? Ma belle! C'est un mot du Premier Empire... Il
> sied. Tu as -le sein Premier Empire, rond et moel-
IX, le sein oreiller pour têles lasses...
lis aliaienl, par la nuit noire. Au bout d'un quart d'heure, il avoua s'être égaré et pria Simone d'appeler au secours. Un homme survint. Il avait la tête farouche et hilare de ces citoyens qui brisent les lustres des palais el conchient les trônes, aux soirs d'émeutes. Néanmoins il les accompagna, et en quelques minutes ils furent à la gare.
— Monsieur, dit Gabriel, je vous remercie de votre obligeance, un peu pour moi, et beaucoup pour ma fille qui commençait à avoir peur.
Cette plaisanterie plut beaucoup à Simone. Comme ils étaient seuls dans le compartiment, elle fît la mutine :
— Oui, z'suis ta tit'fiUe, na! Dans combien de temps qu'il s'en va, le cien de fer? Ta titTiUe veut te lire son devoir.
Elle se préparait à sortir Jardin ; mais le train partait et Gabriel la prit sur ses genoux, la pressant si fort qu'elle en laissa tomber le manuscrit. Il la faisait sauter : « Au trot! Au galop! » Le chapeau de M""' Delacruze basculait et elle continuait de penser : « Pourquoi ne m'embrasse-t-il pas? » Elle avait besoin d'oublier dans des baisers la tristesse frissonnante du bois.
— Vous ne vous fâcherez pas? demanda- t-elle à brûle-pourpoint.
— Non.
— Eh bien, au fond, vous êtes un timide, un gosse timide...
Elle n'acheva point, ouvrit des yeux immenses, pencha la tête, ferma la paupière gauche, comme pour viser, et écrasa ses lèvres sur celles de Gabriel. Il gémissait : « Non... on... » et esquissait avec son mouchoir américain le geste de la chasser. Furieuse, elle s'assit en face de lui.
— Que vous êtes pressée! reprocha-t-il. Vous avez quelque chose de satanique.
Elle ramassa Jardin en bégayant :
— A la fin... à la fin des fins...
Le train entrait en gare. M™* Delacruze descendit avant l'arrêt, et partit sans se retourner. Gabriel la suivit; il tira de sa poche un biniou de bazar, fait d'un petit ballon rouge et d'une flûte en bois jaune, et il se mit à en jouer.
— Il y a d'excellentes maisons de santé, ricana Simone, où l'on flanque des douchts à des gens qui l'ont moins mérité que vous.
— Continuez! Continuez! supplia-t-il. Pour entrer dans le rythme universel, il convient que la dame injurie son compagnon, quand le couple revient de banlieue. Excellente journée, d'ailleurs. Ne marchez pas si vite, chère amie... Palpitations... Je devine : Vous n'êtes pas contente, à cause de cette lecture.
' Inutile, je vous le répète... Beaucoup de talent. Vous avez beau-coup de ta-lent. Persévérez. Quittez la poésie. Le mot l'indique : qui persévère perd ses vers. Recevez des écrivains à dîner. Cela vous formera, et cela fera dîner les écrivains. Bref, vous en êtes. Il faudra adopter une manière et choisir un vice. Mais voici votre maison et mon bon oncle qui nous attend sur le seuil... Elle s'engouffra sous le porche, avec la violence d'une tempête.
— Qu'a-t-elle donc? demanda M. Cordif en abordant son neveu. Comme vous rentrez tard ! Pourquoi êtesvous sortis? Où êtes-vous allés? Tu seras donc toujours le même!... Elle t'a lu son œuvre?
KDGAR 17
— Beaucoup de talent.
h — N'est-ce pas? Je m'intéresse à elle parce que j'ai r'onnu ?on père... Et si jolie! Comment la trouves-tu? ~ Alors, tu la vois tous les jours?
— Je la vois souvent. J'ai connu son père, je te le répète.
— Admirable! .Tu es là, solide sur tes jambes... Tu ne trembles pas.
— Je voudrais bien savoir pourquoi?... Simone, que je sacbe, n'a rien d'épouvantable!
— Cher oncle!... Viens ici... Parlons bas... Ecoute,.. Kilo a quelque chose de satanique, ton amie.
— ïlein?
— Tu ne t'en es jamais aperçu! Tu ne crois pas à la magie. Veux-tu une formule d'exorcisme? Voici : « Delacruze (Simone), je t'exorcise par la vérité, la vie, l'éternité, par- la création sortie du Néant, afin que rien ne soit en ma possession, sinon la Pureté et la Vertu. » Tu n'as donc pas remarqué que ta bonne amie sentait le soufre? Elle sent le soufre, mon oncle! Elle sent le soufre!
Et il s'envola.
Le soir du dimanche, lorsque l'étourdie bacchanale de tes bruyants camarades, déroulant par lescalier, frappera rudement à ta porte, dira : « Eh! que fais-tu encore? Es tu un ours ? On t'attend. Nous allons à la Chartreuse, à la Chaumière, aux Lilas. Nous partons avec Amanda, Héloïse et Jéanneton. »
KiCHELET.
« .levais arriver en retard d'an bon quart d'heure », supputa Gabriel en courant le long du faubourg Poissonnière, je vais arriver en relard pour le repas de famille. Quelle idée, aussi, de perdre un après-midi à esquiver une lecture que j'aurais avalée en cinq minutes ! La peur d'un mal me fait tomber dans une catastrophe. Cette M""' Delacruze n'a d'ailleurs rien de voluptueux et, selon la forte parole de l'humoriste, si mon oncle lient à être trompé, il faudra qu'il change de maîtresse. Celle-ci tient de l'institutrice et de l'hétaïre h prétentions. Elle va monter mon oncle contre moi et je serai contraint, pour amener une réconciliation, de corriger jusqu'à la fin de ma vie les fautes d'orthographe de cette dame.
« Déjà la fidèle Mélanie, hargneuse, car elle ne comprend point que l'on se prive six jours durant du nécessaire pour nourrir, le septième, des convives malintentionnés, la fidèle Mélanie, dis-je, a servi le potage,
qui est au tapioca ; viendront, ensuite, un turbot sauce hollandaise, une dinde aux marrons, du pâté de foie de canard, de la salade et des profiteroUes au chocolat. Il y aura M. Hippolyte Chévetain, de la maison Chévetain, Laveur et C'*, M. Hippolyte Chévelain, frère et patron de mon père, et qui ne peut me sentir et à qui je le rends bien, car il fleure la laine mouillée et le cigare à deux sour>. Il y aura M"^^^ Hippolyte Chévetain, née Clara Flan, ma tante, qui n'arrive pas encore à se croire riche et qui a peur de son mari. Il y aura leur caniche, Pantoum. Il y aura ma cousine Thérèse Cordif, seule, car son père dîne avec l'auteur de Jardin. Je serai flanqué à .gauche de Thérèse et, à droite, de ma cousine Clotilde qui a soixante ans et des dents de brochet. Il y aura mon père, Léopold Chévetain, mon pauvre père, courbé sous toutes les servitudes, et qui me ressemble, en plus éteint. 11 y aura ma mère, qui est maman. Nous y sommes ! « Bonjour concierge 1 »
La concierge reste muette. Elle ne veut point qu'on l'appelle concierg'^. Elle l'a répété cent fois à M. Gabriel. Même, elle cherche une riposte très fine, très mordante qu'elle n'a pas encore trouvée... Une cour à traverser, coupée par des rails sur lesquels court le wagonnet d'une maison de commission-exportation, sise au rezde-chaussée. Lors de son enfance, Gabriel a accompli sur ce wagonnet ses plus beaux voyages : Paris-Océanie, avec arrêts à Belleville, Honfleur, Viroflay et Pont- Audemer. L'ivresse de la descente lui faisait oublier qu'il faudrait remonter le wagonnet pour pouvoir recommencer. Image de la vie! Maintenant, cinq étages à gravir, mais ils sont roides. Dans la cage de l'escalier sifflent des becs de gaz asthmatiques. Dame ! Ce n'est pas un immeuble à la dernière mode : le tapis est toujours « à la réparation » et la boule de l'escalier, jadis blanche, ressemble à la tète d'un teigneux... Le palier. Ln instant de repos. Tout va bien. Une rumeur paisible sort de l'appartement, avec l'odeur du tapioca mijoté.
Le dîner commence en douceur... C'est parfois moins calme. Ainsi M. Léopold Chévetuin n'a conservé de toute sa vie passée qu'un souvenir, celui de son appendice dont on l'a opt'iré ; il revient volontiers sur cet incident pour vanter l'habileté du chirurgien, le dévouement de rinfirmicre et son propre courage. Cela exaspère Hippolyle, le frère-patron. Cette fois, la famille, unie, ronronne autour de la table.
— J'arrive en retard, mes bonnes dames et mes bons messieurs. Salutations empressées. J'ai eu à faire...
M. Hippolyte Chévetain ricane :
— A faire! Ne lui donnez pas de soupe; ça lui apprendra
Clotilde murmure : « Moi je ne pourrais pas commencer sans polage ; ça me met un velours. » Ei M. Léopold Chévetain détourne la tempête qui menace son fils :
— Eh bien ! moi, c'est ce que j'ai demandé après mon opération: de la soupe 1 J'avais une bonne voix, malgré le cliloroforme : « Je veux ma soupe ! » L'infirmière, M"" Moyeux — on l'appelait M"'" Joséphine, mais elle s'appelle M""" Moyeux — riait beaucoup: « Ce M. Chévetain, il est impayable, avec sa soupe! » Quant au D"" Bérut...
— iMélanie, interrompt M""* Chévetain, servez donc M. Gabriel.
... Tellement mère, sous ses i)andeaux gris, qu'il faut la regarder longuement, tendrement, pour s'apercevoir qu'elle a été autre chose, tout de même : une enfant, une jeune fille... Elle garde encore de ce passé oublié de tous on ne sait quel regret qui se force à sourire... Cependant M. Léopold Chévetain détaille les mérites du D' Bérut, et Thérèse entreprend son cousin :
— Comme te voilà habillé, Gabriel ! Il s'est mis sur son trente et un, Dieu me pardonne ! Une jaquette,
malepeste ! Et la belle chemise, à raies vertes et à pois jaunes...
— Paix, fillette! On ne vous dit pas que vous avez le nez rouge.'
— Ml après ? C'est beau, un nez rouge : c'est signe de sanlé. D'où viens-tu?
— De réciter des vers à une dame, au fond d'une forêt.
— Pauvre dame !
— Elle était très contente. Elle a de la considération pour moi.
— Quelque folle !
Seize ans. Une frange slricle sur un front honnête. Des taches de rousseur. Une drôlerie de gosse tigée trop vite en demoiselle et à qui échappent des gestes enfantins, des mots spontanés, mais qui se rencoigne ensuite, prudente, sournoise, les paupières baissées; renseignée à la façon des petites privées de mères trop tôt ; et, pour lout le monde — sauf pour Gabriel — une hypocrisie de chatte, une courtoisie attentive, des attentions, des compliments que démentent l'éclat ironique des yeux gris et le frémissement du petit nez rose.
— Ah 1 que c'est donc gai aujourd'hui ! annonce-telle.
La cousine Clolilde se repaît. M""-' Hippolyte Chévetain broute, les yeux fixés sur son mari, pour savoir si elle peut vraiment trouver la salade excellente et le déclarer lout haut, ce qui fera à ces parents pauvres un petit plaisir qu'ils n'ont peut-être pas gagné. Harmonie ! Sous la suspension de bronze argenté où des nymphes offrent leurs mamelles pointues et de vaines girandoles, on échange des propos inutiles, mais polis. Et M. Léopold Chévetain, en son àme de brave homme, est si content, qu'il cherche une gracieuseté à faire, quelque farce spirituelle, pour amuser le monde.
Justement, le caniche de son frère vient lui gratter la jambe. .
— Ah ! Ah! s'exclame M. Chévetain, voilà Pantoum qui réclame! Que désire M. Pantoum? Je n'ai plus de viande. Vous arrivez comme les carabiniers. Tout à l'heure, vous aurez du sucre. Non ! Il entend être servi subito presto ! Attends... Aimes-tu l'écorce de mandarine?
Il prend le zeste entre le pouce et l'index et presse brusquement. Le chien hurle, aveuglé. Alors, c'est un déchaînement : « Imbécile! glapit M. Ilippolyte Chévetain. Aussi slupide qu'au magasin, tenez!... Une malheureuse bête... la bonté même... Et ça s'étonne de n'arriver à rien!... » Son épouse appuie : « Est-il possible! Est- il possible ! » tandis que la cousine Clotilde, désireuse de ne point se compromettre, sculpte distraitement sa croûte de camembert et que M. Léopold Chévetain s'excuse : « Ecoute donc, Hippolyte, je ne voulais pas lui faire de mal. C'était pour rire! » Mais Hippolyte, hors de lui, bondit dans l'antichambre : « Quand je remettrai les pieds ici! Tu viens, Clara? » Et c'est Gabriel qui va le chercher.
— Rentrez donc.
— C'est un ordre ?
— C'est un conseil. Vous vous mettez trop souvent en colère ; cela échauffe le sang et cela produit une sorte d'osmose qui, appuyant sur le pancréas, aurait vile fait de vous conduire à l'apoplexie. Allons, rentrez.
— Vraiment ! Eh bien ! mon petit ami... je sais m'y prendre avec les fous, moi... je ne les contrarie jamais... Qu'est-ce qu'il chante, avec son osmase et sa pancréose ?... Monsieur est médecin ? J'aimemieux le prendre en plaisantant. Et je rentre... Faut-il présenter des excuses?... Vas y... pendant que lu y es... Un fou!... Est-ce que je suis très rouge ?
Et cela l'ait jusqu'à neuf heures et demie une soirée sans entrain. M. Léopold Chévetain essaie de reconqué-
rir les bonnes grâces de Panlouni, qui boude el rechigne comme un enfant quon a trop plaint. Hippolyte se regarde dans la gbce et attend que Je sang redescende. Enfin, Clotilde donne le signal du départ, et Gabriel reconduit Thérèse. Ils vont ainsi, chaque semaine, bras dessus bras dessous, sans trouble, heureux d'être ensemble. Ils ont des amis sur le chemin, tel cet alcoolique lugubre qui entonne en les voyant, de la terrasse où il s'achève : « Salut ! Voilà l'amour qui pa-a-sse! » Mais, cette fois, ils sont comme alourdis. Gabriel remarque :
— Tu en as une veine d'être riche, toi, et d'avoir un père qui ne dépend pas de M. Hippolyte Chévetain.
Thérèse réfléchit. Puis elle lance celte phrase qui ne correspond à rien :
— Sérieusement, Gabriel, tu devrais t'habiller comme tout le monde, supprimer ta barbe et te faire tailler la moustache.
C'est tout. Gabriel ne demande aucune explication. Il est vaguement ému. Ils se quittent el il reste sur le trottoir, à fumer sa cigarette, jusqu'à ce qu'il entende les volets de Thérèse claquer contre le mur. Drôle de fillette !... Sans doute, elle veut singer les adieux romantiques, la princesse qui, de sa fenêtre, envoie un baiser d'adieu à son bien-aimé. Elle joue. Gabriel la salue donc; son geste large balaie le trottoir d'une plume imaginaire ; il pose la main sur son cœur et tend le jarret, à la façon d'un ténor qui va lancer sa note. Mais la petite ^^ilhouette reste immobile. Pas de mouchoir .agité. Pas de cris grotesques... Gabriel remet son chapeau sur sa tête et reste un instant pensif. Thérèse, qu'il devine plutôt qu'il ne la voit, lui paraît soudain éniginatique... Aurail-ellepitié de lui ? A celte idée, une honte lui empourpre le visage... Oui... c'est de la pitié qui tombe de là-haut... Alors, au lieu de prendre, à gauche, le chemin qui le ramène au foyer palernel,
ostensiblement il tourne à droite, de l'air affairé d"nn monsieur qui court à un rendez-vous...
Et, vingt minutes après, il retrouve sa chambre. 0 surprise I Sa lampe est allumée. Elle éclaire, sur le buvard, un morceau de papier où la main maternelle a tracé ces mots : « Travaille, mon chéri ». A quoiV Ses parents ne sont pas plus fixés que lui-même... Son roman? Il en a déjà écrit quelques phrases, un jour qu'il n'y avait plus au fond de l'encrier qu'un tout petit peu d'encre, sur fond de boue... Gabriel estime que Ton suscite beaucoup de difficullés matérielles aux écrivains. Le moyen de trouver une plume convenable? Trop dures, elles égratignent le papier; trop molles, elles s'écrasent et fatiguent la main. Aussi, l'on fabrique des bureaux pour les ministres, pour les financiers, ppur les gens du monde, mais où est le bureau pour rêveurs, pour poètes, la table idéale? Et cet ignoble papier écolier ! Et ce tampon-buvard qui évoque les bureaux de poste! Autant d'obstacles dont le vulgaire ne se soucierait point, mais qui entravent un raffiné. Et il tombe dans une morne somnolence, quand le silence de la rue est troué d'un cri : « Hé ! ah ! » « Hé! uh ! » c'est l'appel au plaisir. C'est Nouquesse et Bonvoisier qui passent faubourg Poissonnière et qui invitent Gabriel à les rejoindre. De bons amis, complètement idiots, et qui s'amusent comme ils se suicideraient. Gabriel éteint sa lampe, file sur la pointe des pieds : « Cordon, s'il vous plaît! » La rue, encore...
— Tevlà?
— Me v'ià.
— Nous allons au bowling ?
— Je ne sais pas jouer.
— On t'apprendra.
Nouques.'e, long et maigre, n'a pas de menton; sa lèvre inférieure, pendante, en tient lieu. H aie crAne en pointe et affecte un dandysme railleur. Bonvoisier a e:ardé sa bonne figure de crétin de collège, d'« un qui ne
s'en fait pas parce qu'il a papa derrière lui ». Il déclare :
— Il y aura une nymphe.
ElNouquesse décide :
— Gabriel s'occupera de la nymphe.
... Car i].'^ entendent que les préoccupations féminines ne les absorbent pas outre mesure. Ce sont des jeunes hommes avertis, des jeunes hommes monstrueux, qui savent que leur jeunesse ne sera pas éternelle.
Un bois roulaat, de la main qui le guide. S'élance, cherche, atteint dans sa course rapide Les cônes alignés qu'il r; nverse en son cours Et qui, toujours tombants, se redressent toujours.
Dklillk.
Le bowling comporte un long couloir au bout duquel se trouvent les quilles et l'éphèbe chargé de les ramasser. A côté, un boudoir turc offre aux joueurs un repos douilUt sur des divans profonds. Nouquesse et Bonvoisier retirent leurs vestons et s'évertuent à renverser les quilles. Gabriel refuse de les imiter : il faudrait enlever sa jaquette; or sa chemise à raies vertes et à pois jaunes, déteinte par de nombreux lessivages, n'est pas avantageuse à montrer. Il préfore tenir compagnie à la personne que Nouquesse et Bonvoisier ont amenée là. Elle s'appelle Marie. Elle a l'air très sage, malgré son rire éblouissant :
— Ces messieurs ont été bien aimables pour moi, dit-elle. Ils m'ont rencontrée comme je déménageais. Je fiortais moi-même mon paquet. C'était dun lourd! N'est-ce pas, on a toujours un 'as d'affaires. Le grand, celui qui a l'air d'une chèvre, me propose de m'aider ; son copain, celui qui a l'air d'une citrouille, empoigne mon paquet. El nous voilà partis!
Us s'arrêtaient chez les marchands de vin pour prendre des mêlé-rass, comme de vrais déujénageurs. Faut vous expliquer que je m'en allais de chez mon beau-père. C'est un homme qui se déshonore à force de boisson. Moi, je suis dans les chapeaux. Depuis six mois j'avais décidé que je filerais le 17 avril. Le 17 avril, je mettais les voiles. Je n'aime pas qu'on m'embête. Quand on m'embête, je me barre. Ni vu, ni connu, j't'embrouille, signé Marie Pélalz. Pour moi, monsieur, ce sera un sirop de groseille.
Marie Pélatz est attendrissante. Elle connaît la vie et elle n'a pas peur, toute seule, dans Paris, parce qu'elle y est née, parce que c'est son patelin et qu'elle n'est plus novice, hélas! ayant eu une aventure dont l'évocation la rend sérieuse une minute, tandis qu'elle tourne avec une lenteur mélancolique la petite cuiller dans le sirop de groseille.
— C'est comme vos amis, tenez, ils ont été complaisants, je ne dis pas, mais je connais le genre : des types qui vous laissent en carafe dans un café, pendant qu'ils jouent au poker. Ça s'imagine que ça dompte les femmes! Misère de moi! Ils ne savent pas à quoi l'on pense, en ayant l'air de regarder les illustrés!
— Marie, déclare Gabriel, vous êtes gentille comme un amour. Marie, marions-nous.
— Appelez-moi donc madame Marie, s'il vous plaît. Vous me connaissez depuis cinq minutes. En voilà des façons! Je veux du respect. Tout de même, ils jouent souvent,, à la boule, vos amis? Terrible, mon bon monsieur : la chèvre n'en peut déjà plus et la citrouille transpire...
— Ils jouent pour vous, madame Marie, comme si vous deviez appartenir au vainqueur. Ne croyez pas qu'ils vous dé'iaignent : ils ne pensent qu'à vous. C/e^^t en votre honneur qu'ils travaillent.
— Bien obligée... Dans le, temps jadis, il y avait
des chevaliers qui s'esquinlaient clans les tournois, histoire de gagner la rose... Moi, ça ne m'aurait pas transportée... Un homme qui vous épate... aujourd")iui il vous épate, demain il vous attrape. Ainsi, les chevaliers du temps jadis, pendant qu'ils se seraient battus, rnoi j'aurais donné ma rose à quelqu'un... dans votre genre, tenez... Je lui aurais dit : « Vous u êtes là, timide et tout, avec voire petit air « malheureux; vous avez des bras juste autant qu'une « mauviette; mais vous avez de bons yeux, et même « quand vous plaisantez il y a quelque chose qui « tremble dans votre voix... » Monsieur, j'ai lini mon sirop de groseille et j'ai envie de dormir.
Mais Nouquesse et Bonvoisier surviennent.
— Essaie donc, Gabriel, essaie ta force, vieux zèbre. On t'indiquera comment tu dois t'y prendre. Relire ta pelure.
Gabriel refuse de retirer sa pelure, — à cause de la chemise. Mais, ainsi défié, il se lève, prend une boule et la lance sur la glissière. Un bruit de catastrophe retentit. 0 miracle! Toutes les quilles sont abattues. Le jeuue voyou se récric d'admiration : « Monsieur nous a charriés, monsieur a fait çui qu'y n'y connaissait que dalle! » Quant à Nouquesse et à Bonvoisier, ils ne subissent leur défaite qu'avec peine et ils s'esquivent bientôt.
Devant M""® Delacruze efîarée, Gabriel a déployé les mille ressources d'un esprit fertile en coq-à-l'âne et en calembredaines; plus lourd déjà avec Thérèse, il reste interdit en face de Marie. Et pourquoi? Elle n'a rien d'impressionnant. C'est une grisetle. Elle a pu déménager en un paquet tout ce qui lui appartenait. Pauvre Marie Pélatz! Mais un être riche, puissant, insolent, inspire Gabriel, lui donne de l'assurance, de l'impertinence, de la fantaisie, tandis qu'une petite âme simple et nue l'intimide.
Cependant, ils franchissent le boulevard des Capu-
fines qui évoque les élégances du Scf'ond Empire; le boulevard des Italiens, qui en est resté au 10 mai; le boulevard Bonne-Nouvelle et le boulevard Sunt-xMartin, hantés par les fanlômes de 1830 : Paul de Kock et î'i-édérick Lemailre, et ils s'enfoncent ainsi dans le passé, jusqu'à la Révolution, figurée par une impasse sinistre où s'érige Thùtel Victor, dont l'entrée ressemble h une guillotine.
— Vous m'écrirez, Marie?
— Bien sûr.
— Juré?
— Promis. Ne m'embrassez pas... Qu'est-ce que mes larbins penseraient!
Elle sonne, sourit comme elle se donnerait, et la porte claque sur elle. « Marie Pélatz! » annonce-t-elle dans le corridor... Cela ne doit pas être gai de rentrer ainsi dans uncabinet inconnu, un cabinet à quinze francs par mois... Gabriel a un peu honte, en arrivant chez lui, du confort de sa petite chambre. Il rallume sa lampe et reprend sa plume :
« Ma chère Marie, « Il est une heure du matin. Je pense à vous...»
Mais M'"*Chévetain frappe doucement et chuchote :
— Gabriel?
— Mère?
— Tu travailles encore?
Il hésite et répond :
— Oui.
— C'est de la démence! Tu vas te rendre malade. Couche-toi, tu entends?
Si elle savait! Baste! Mieux vaut ne point la désillusionner. D'ailleurs, la lettre à Marie Pélatz s'annonce bien. C'est un excellent exercice de style que celui qui consiste à écrire de telles lettres. Cela apprend à éviter les subtilités. Et n'est-il pas plus agréable de confec-
lionner une page de prose pour une jolie femme qui la lira le cœur battant, que de vouer cette page à ce qu'on appelle le public, c'est-à dire un ramassis de gens pressés qui ne vous lisent qu'à travers leurs propres amours ou leurs propres soucis? En vertu de ce principe, Gabriel noircit quatre feuillets, d'une écriture bien grosse, bien lisible.
Puis, il approche la lampe du miroir et se regarde sans indulgence. Avec une tête semblable, on peut faire rire les femmes et profiter de la défaillance passagère qu'amène parfois ce rire. Rien de plus. Il murmure « Papal Papa! Et dire que je ne t'en veux pas! » Enfin, il se couche et lutte tant qu'il peut contre le sommeil qui essaie de lui ravir l'image charmante de Marie.
N'ayez pas une maîtresse Qui recouse vos boutons.
Gustave Nadaud.
Marie avait déclaré : « Demain, je sortirai sur le coup de huit heures. J'irai rue delà Paix me faire embaucher par Léonie Léotard. » A huit heures moins dix, Gabriel stationnait devant l'hôtel Victor. Des clients en sortirent, de classe sociale indéfinissable. Ils faisaient un crochet pour éviter le regard de cet inconnu en (action. A huit heures, Marie parut. Elle eut un petit cri de surprise heureuse.
— Ah ! c'est vous, monsieur Hier ?
— C'est moi, mademoiselle Aujourd'hui.
— C'est-il que vous voulez que l'on devienne M. et M "^«Demain?
— Je ne viens que pour ça.
— Il faudra voir... Comment me trouvez-vous? La même, par un effet de soleil...
— Marie, je vous trouve trop belle.
— Boniments ! Je ne suis pas belle... Si j'étais belle, je serais méchante et je ne vous permettrais pas de me prendre le bras. D'abord, où allez- vous ? A votre bureau ?
— Je n'ai pas de bureau.
— Qu'est-ce que vous Tribriqucz ? Au fiil, cela ne me regarde pas. Vuus m'accompagnez? Bon. Vous m'allendrez dans un petit café, pour que je n'aie pas l'air de traîner mon amoureux. Encore que je me fiche pas mal de Léonie Léotard. Moi, monsieur, on se m'arrache, vu que je ne cruins personne pour cp qui est de confectionner des galurcs. Et la vente donc ! « Prenez celui-là, « madame, il correspond h l'esthétique de votre visage « et comme couleurs on ne fait pas plus complémen- « taire! » C'est un peintre qui m'a refilé le tuyau. Si vous pigiez la hure des clientes ! Je les assieds, quoi! IVlais ce n'est pas tout : dites-moi donc, monsieur l'ours, vous avez pensé à moi?
— Tout le temps. Je vous ai môme écrit une lettre,
— Donnez !
— La voici. Vous la lirez quand je ne serai pas là.
Il remarqua qu'elle marchait d'un pas ferme, tandis qu'il vacillait, étourdi par la lumière du matin. C'était elle qui le dirigeait. Il eût voulu être fort, et il enviait la carrure de certains passants. Quand elle l'eut déposé au plus obscur d'un petit café : « Attendez-moi, je ne serai pas longue », il grelotta d'être seul. Elle était très jolie vraiment, plus jolie qu'il ne l'eût espéré, qu'il ne l'eût désiré peut-être. Il pensa : « Si elle ne revenait pas?» avec une angoisse. Ces gamines, elles plantent là leurs amoureux, et s'amusent entre elles de la bonne farce. Il trempa ses lèvres dans un bock qui lui parut exécrable. Pourtant, elle lui serrait le bras si doucement... Mais celte façon de s'exprimer!.;. « C'est-il que vous voulez que l'on devienne M. et M"'' Demain? » Demain, sans elle, serait glacé... Son rire trop hardi... Et quelles pauvres bottines!... Elle s'accommoderait des joies de Gabriel, sans doute, mais que feraitelle de ses tristesses ? Il se connaissait : il n'était pas un amant ordinaire; il avait des accès d'allégresse et des crises d'abattement; il y avait des jours où les baisers lui semblaient amers et où aisait de l'ironie supé-
rieure ; d'aulrcs jours où H eût souhaité une passion, pour y fondre sa détresse... Pas facile de le suivre à travers ces méandres... Il lui eût fallu quelqu'un de très tin, une de ces femmes du monde qui se confectionnent des souvenirs émouvants pour leurs vieux jours, qui parlent du dernier livre paru et qui ont une opinion politique. Elle ne reviendrait pas. Il en était tout consolé.
Elle était là, rose de bonheur.
— Je vois, dit-il, que cela a bien marché avec Léonie Léotard.
— Oui, répliqua-t-elle, mais ce n'est pas cela qui me fait plaisir.
— Qu'est-ce donc?
— Votre lettre...
— Vous me répondrez ?
— Tout de suite. Garçon, de quoi écrire, s'il vous plaît.
Elle s'assit et griffonna quelques mots.
— Lisez ma réponse.
Gabriel lut :
A Monsieur,
M. Gabriel,
Paris.
« Mon cher Gabriel bien aimé,
« Il ne faudra pas me faire de misères. « Votre petite
« Marie Pélatz. »
Il voulut lui prendre la main. Elle dit : « Attendez!», se déganta et lui livra sa main nue, fraîche, un peu rude. Ils se regardèrent pour la première fois, car la nuit met un masque sur les visages, et, la veille, ils s'étaient seulement devinés. Elle se donnait à lui avec
la confiance tranquille d'un enfuni qui cherche une main, avant de Iraverser la rue. Et il craignait d'assumer une responsabilité, d'avoir à guider, h protéger... Son cœur battait d'amour et de peur. Il se représenta M. Chévetain assistant à cette scène et hochant la tête : « Bravo, mon garçon I Tu vas bien ! y^ Une sorle de rancune lui vint contre Marie.
— Ne réfléchissez pas trop, fit-elle, clairvoyante. Mais il la rassura :
— Je pensais que vous ne pouviez rester dans voire horrible hôlel, d'où j'ai vu sortir des hommes affreux. Nous allons chercher une chambre...
— Oh! oui ! Une chambre d'où l'on verra des arbres î Ils en trouvèrent une, au sixième étage d'une maison
qui donnait sur le square Montholon. La pièce, assez grande, était meublée d'un lit d'acajou, d'un fauteuil Voltaire, d'une table en pitchpin et d'une armoire à glace en palissandre. Une sorle de placard, éclairé par une lucarne, recelait ce que la logeuse nommait pompeusement la cuisine. Le tout sentait le paquebot, mais on voyait beaucoup de ciel et ces arbres attendrissants qui s'obstinent à vivre parmi les autobus et les courtiers en pierres fines de la rue La Fayette.
Ils s'installèrent. Leurs mains se mêlaient, leursjoues se louchaient, sans qu'ils éprouvassent un désir. Vers le soir, quand ils curent achevé les provisions dont la moitié leur avait servi de déjeuner, Marie offrit à Gabriel le « fauteuil du patron », se jucha elle-même sur un bras du fauteuil et ils restèrent silencieux devant la fenêtre ouverte. La nuit survint, douce et triste. Ils essayaient bien encore de plaisanter, mais une anxiété de novices les gagnait. Ils avaient peur l'un de l'autre et de tout cet inconnu qu'ils s'apportaient. Gabriel évoquait, avec un remords confus, la salle à manger familiale OLi son père et sa mère commençaient à dîner sans lui, et sa table de travail, qui lui semblait toujours si accueillante, vue de loin. Il regrettait presque M"'® De-
liDGAU :{.'
oruze, qui lui oût été raaiernfille. Cependant, Marie reprenait son visage du soir, qui était mystérieux quand son beau rire ne réduirait point. Il craignit qu'avec le crépuscule tombassent ces aveux déchirants qui noient l'amour dans la pitié, quand on n'est pas capable de beaucoup d'amour. La suite de cette aventure lui paraissait une sorte d'épreuve à subir. Comme si elle l'avait deviné, elle proposa :
— Assez causé sans rien se dire. Si l'on allait au cinéma?
Il accepta. D'un commun accord ils avaient reculé l'échéance, et Gabriel retrouva toute sa gaieté.
— Ce que vous êtes rigolo ! admira la petite. Il y a des moments; parce qu'il y en a d'autres... En un mot comme en cent, vous êtes un lunatique. On file?
— On file !
— Fermez les volets et allumez, que je mette mon chapeau.
Il obéit.
— Tout de même, conclut-elle, on est à se vouvoyer, comme si l'on était figés. Nous ne nous sommes pas encore appelés par nos petits noms! Essayons, pour voir.
Elle dit:
— Gabriel !
Il dit :
— Marie !
Ces simples mots accomplirent le miracle. Et, ce soirlà, ils n'allèrent pas au cinématographe.
Quant à moi, j'aime mieux ne manger que du pain Et boire d'un ruisseau puisé dedans la main...
Ronsard.
Le jour où Gabriel constata qu'il lui restait la somme de sept francs quarante-cinq centimes, il reçut une lettre écrite en caractères étranges sur un papier sang de bœuf timbré de deux S d'or, tournés en forme de serpents. L'enveloppe, imprégnée d'une odeur de poivre, inquiéta M'"^ Chévelain, qui la remit à son fils avec précaution, comme si cette enveloppe eût contenu quelque matière explosive. Gabriel parcourut la lettre, d'où, à travers des hiéroglyphes prétentieux, des éclaboussements d'encre et des parafes gladiolés selon la meilleure méthode graphologique, il ressortait que M™' Delacruze serait heureuse de recevoir son confrère et ami, n'importe quel jour, entre six et sept heures, et qu'il était convié à rester dîner sans façon. Gabriel, devant qui la question d'argent se posait pour la première fois, calcula que M. Cordif pourrait lui apporter une aide précieuse. Et il se sacrifia, pour l'amour de Marie.
Il trouva Simone déguisée en homme. Elle portait avec désinvolture un pantalon à la housarde, des babouches turques et une sorte de smoking en soie rouge, pincé à la taille, d'où sortait un jabot de fashionable. Elle
fumait un cigare qu'elle venait d'allumer, qui l'écœurait visiblement et dont elle écrasa le feu dans une
upe de cristal.
Après avoir traversé les phases de sentiments divers, qui allaient de la rage au mépris, en passant par la haine, le rire convulsif et les larmes, Simone, qui avait médité la ruine et la mort de Gabriel, résolut de l'imiter et de vivre en fantaisie. Elle mettait à cette transformation lardeur qui signale les néophytes et désolait M. Cordif par ses exiravagances. Ainsi, elle venait de remiser au grenier ses tableaux où l'on voyait des duels de mousquetaires, des paysages pourléchés, des déesses de porcelaine rose, et de les remplacer par des productions hurlantes. Elle s'était penchée avec un enthousiasme mêlé d'ennui sur des livres abstraits qu'elle traduisait en langage clair dans le secret de son cœur naïf, et sans s'arrêter aux contre-sens possibles. Elle ne prononçait plus (rois phrases sans qu'il y fût question d'art, de pensée et d'harmonie; enfin, elle faisait entrer la musique dans la littérature et la science dans la poésie, avec la grâce conciliante d'une maîtresse de maison qui désire que tout le monde s'entende et que ses invités fassent bon ménage. D'esprit méthodique, elle apportait dans ce chaos une règle bourgeoise, cette rigueur qui donne une espèce de monotonie au désordre. Imaginez un jardin anglais auquel on a voulu donner l'aspect d'une forêt vierge, mais où le tendre gazon tient lieu de lianes inextricables et où les fleurs empoisonnées sont figurées par d'innocentes marguerites et de candides boutons d'or.
— Un verre de raki? proposa-t-elle.
— Qu'est-ce que c'est? demanda Gabriel. Je me méfie toujours un peu de ce que je ne connais. pas.
M"* Delacruze saisit la balle au bond :
— Vous me connaissez, maintenant! Donc vous ne devez plus vous méfier de moi. Soyou'=? frèr«s d'âme, Gabriel.
Elle dit, reprit son cigare éteint, le dépiauta comme elle eût fait d'une rose, le jeta en l'air, en reçut les débris comme une pluie de pétales, et précisa :
— Je ne suis plus godiche, vous savez!
Afin de le prouver, elle s'assit sur le coin de la table, croisa les jambes et prit sa cheville dans sa main droite,' car les dames qui se déguisent en hommes ont une prédilection pour les gymnastiques de ce genre et jouent volontiers au garçonnet espiègle,
— De bons copains... Nous serons de bons copains, voulez-vous? Mais vous ne bougez pas plus qu'une souche. Serait-ce mon smoking qui vous impressionne? Il m'en a fallu de la volonté pour risquer ce pantalon! M. Cordif a failli en tomber malade; ma femme de chambre se fâchait; jusqu "à mon petit chien Couic qui no me reconnaissait plus et qui voulait me mordre! Allez, mon bon ami, l'on se croit affranchie, et l'on vil toujours en province! Vous ne prenez pas de raki? Installez-vous. Il faut que je vous lise Jardin.
A ce moment, M. Cordif parut. 11 rougit en baisant Simone au front, comme s'il était surpris en compagnie louche : « Quel costume, crois-tu, Gabriel? Un vrai garçon manqué! Mais moi, si vous voulez mon avis, je la préfère en péplum. « M™" Dekcruze, muette, fixait le manuscrit de Jardin avec des yeux assombris par la rancune.
— Elle a l'air d'un petit pêcheur napolitain! soupira M. Cordif, pour rompre un silence qu'il devinait hostile. Quelle enfant! Ne l'ai-je pas vue à sa fenêtre, dans ce costume! De quoi faire jaser le quartier! Ne vous fâchez pas, Simone. J'ai connu votre père, — j'ai beaucoup connu son père, — et j'ai le droit de vous faire de la morale. Je vous dérange? Je vais passer à côté pour lire mon journal. Gabriel, gronde-là; elle ne travaille pas assez; elle fume, elle rêvasse, elle joue avec son petit chien, elle lit des livres qui ne la valent pas, mais
elle ne compose guère. Moi, je trouve qu elle devrait composer.
Gabriel remarqua que M. Cordif tournait à'une humilité d'amant battu. M'"" Delacruze, tandis qu'il parlait, restait immobile devant son manuscrit; mais son
gard, de vague, devenait terriblement fixe et dur.
— Na! conclut M. Cordif, ne m'en veuillez pas, mon onfant; je vais lire mon journal.
Quand il eut disparu, Simone éclata:
— Ah! celui-là!
— Il vous aime, expliqua Gabriel.
— Et moi? Vous ne me devinez donc pas? Je suis UQ monstre de sensibilité. Et je ne puis vivre dans ce courant d'air senlimenla!. Tenez, mon cher ami, quand je passe ce smoking, je cesse d'être une esclave; j'ai envie de courir, de m'évader. Ah! ne perdez jamais votre indépendance! Etes-vous libre au moins? Soyez libre 1
— Je ne suis plus libre, dit Gabriel !
Et il parla de Marie. Il quêtait une approbation, un Comme elle doit vous aimer! » bien spontané. A l'exemple de celte femme illustre qui gardait la hantise de sa laideur, il demandait à être rassuré, fût-ce do la plus grossière façon. Mais Simone sauta de sa table, vint à lui et lui saisit le poignet, comme elle eût taté le pouls d'un malade.
— Etes- vous fou! Une modiste! Soyez tranquille, je garderai votre secret. Mais je m'étais aperçue que vous aviez quelque chose de changé... Vous portez la cravate de tout le monde... Une modiste! Vous!... Ah! mon cher, vous baissez d'un cran... Et vous faisiez le blasé, le sceptiqiic, le fatigué d'être au monde! Pour en aboutir à quoi? A une modiste! Voulez vous que je vous prédise l'avenir? Elle vous plaquera ou vous la làchevez. A votre horizon, il n'y a qu'une souffrance et une muflerie. Et l'argent? Il en faut... Ainsi, tenez, j'ai une amie... à qui quelqu'un donne... cinquante louis par
mois, eh bien! ce matin, j'ai dû redemander quinze louis à M. Cordif... Je veux dire... enfin, vous me comprenez. Au surplus, Gabriel, vous vous devez à votrearl.
— Oui, ma tante..
Néanmoins, il tenta de persuader à Simone que le comble de l'art était encore de faire bonnement le plus de bien possible autour de soi, qu'une destinée humaine ne pouvait avoir pour but unique l'arrondissement de quelques périodes harmonieuses, qu'une existence ne s'emplissait pas de métaphores, etc. Simone oubliait son déguisement pour parler morale, administration, culte exclusif de la beauté et renchérissement des denrées alimentaires. Au cours du dîner, elle multiplia les sous-entendus, si bien que M. Cordif, éconduil en même temps que l'invité, passa dans la rue son bras sous celui de son neveu, lui offrit une cigarette et l'incita aux confidences:
— Alors, c'est vrai, nous avons, nous aussi, nos petits embêtements?
Gabriel exposa la nécessité où il se trouvait de gagner quelque monnaie, mais il ne fournit point d'autres explications. D'ailleurs, M. Cordif ne les écoutait que dans la mesure où elles se rapportaient à sespropres sentiments et quand il pouvait les appuyer ainsi : « C'est exactement comme moi avec Simone. » Il avait fondu à la flamme de sa passion et flottait dans un complet à la petit jeune honmie.
— Tu ne me trahiras pas auprès de la famille, dit-il; à quoi bon te le cacher ?J'aime. A cinquante-neuf ans et après dix ans d'un veuvage sans arrière-pensée! Je ne fais de mal à personne, hein? Et quel coup de fouet! Quel rajeunissement! On croit que c'est fini; on ne sent plus son cœur ; on engraisse; on ne demande plus au coiffeur que de vous couper les cheveux et au tailleur que de vous donner des vêtements chauds; et, soudain, un coup de baguette! On demande au coiflieur-de vous composer un visage, au tailleur de vous rendre l'élé-
gance ; on maigrit, on souffre, on est heureux ! Tiens, le soir, je lis des auteurs difficiles pour pouvoir en parler avec Simone, et Taprès-midi, je m'occupe • ialTaires nouvelles. Oui, c'est entendu, jo m'intéresser.i à toi. Je suis une force, tu sais; je suis quelqu'un dans les affaires... Dans la conversation, sans avoir l'air de rien, lu devrais dire à Simone: « Mon oncle est
une force, c'est quelqu'un dans les affaires. Il n'y a y< pas que l'art au monde I »
A la suite de cette conversation, Gabriel débuta dans la vie pratique. Il fut chargé de la petite correspondance d'un journal de modes. Cinq louis, versés davance, réchauffèrent son zèle et furent du plus grand secours au ménage, qui s'organisait, au-dessus des arbres du S(juare Montholon, dans une petite chambre, grande de soleil. Gabriel recevait cinquante centimes par réponse aux lettres envoyées par les lectrices qui l'interrogeaient sur les matières les plus diverses. Ainsi : <^ Est-ce que la crème de tartre se fait avec les dents? » demandait Une Curieuse. Certaines confiaient des détresses intimes : « Une bonne recelte me sauverait la vie et je signe : Une malheureuse qui transpire des mains. « « Mon fiancé est avocat. Famille honorablergrosse fortune, excellentes références, mais haleine forte. Peut-on faire disparaître cet inconvénient? Je ne respire pas en attendant votre réponse. »
Marie, qui collaborait techniquement aux réponses, appréciait le courrier en ces termes : « Ça va ! Le marché aux gourdes n'est pas prêt de fermer, faute de marchandise ! «
Gabriel fut également prié de collaborer à une spécialité pharmaceutique qui consistait à rendre la sveltesse aux personnes affligées d'un embonpoint disgracieux. On le chargea de trouver une dame maigre qui consentît ô poser chez un photographe, de telle sorte qu'on pût donner son portrait comme preuve de cure miraculeuse. 11 trouva le modèle désiré place de la
Bourse. La dame maigre, qui avait brandi en vain un numéro d'autobus, regagnait la station avec un air de dignité ofï'ensée, quand Gabriel intervint et otrrit un taxi-auto. La dame s'installa sur la banquette oii elle ne prit guère plus de place qu'un journal plié. Mais elle se récria quand il proposa de la conduire chez un photographe. Elle n'était point préparée. Elle entendait se coiffer et mettre une robe convenable. Et puis dans quel but, ce portrait? « Je veux garder un souvenir de vous, déclara Gabriel, la vie parisienne est ainsi faite qu'unis un jour, on est séparés le lendemain. Votre visage est de ceux que l'on aime avoir sur sa cheminée, pour les jours de neurasthénie. » Flattée, la dame fut le lendemain exacte au rendez-vous; mais, horreur! elle s'était rembourrée. Elle arriva pourvue d'appas postiches qui contrastaient avec un cou de volaille déplumée et un menu visage plissé et triste, de la tristesse particulière aux hérons... Gabriel n'eut pas le courage de la mettre au couraiit. Elle partit après avoir posé devant l'objectif, lestée d'une pièce de cinq francs. « Manqué!... >' pensa-t-il. Cela lui fit une anecdote à conter au spirituel homme d'affaires qui lançait le produit pharmaceutique. Lespiriluelhomme d'affaires s'en égaya. Mais, après avoir ri, il conclut :
— M. Ghévetain, j'ai bien peur que vous n'ayez pas trouvé votre voie. Vous vous donnez du mal, c'est certain, mais vous n'avez pas le feu sacré. D'autres tirent au Oanc, qui réussissent mieux. A mes débuts, ?i j'avais été chargé de trouver une dame élique, j'aurais accosté la première venue et je lui aurais proposé douze portraits à titre gratuit. On n'envoie jamais les portraits, l'affaire est liquidée et l'on passe à une autre. Mais si vous payez le dérangement, si vous avez peur de risquer une promesse ou de faire de la peine, vous vous enlisez, je dis : vous vous enlisez dans des niaiseries..