VIT
Le coureur d'un journal est ordinairement un pauvre diable dont tout le mérite est dans les jambes; c'est celui qui va chercher d'un bout à l'autre de la ville les événements, les on dit, les accidents, les bi-uils publics qui remplissent les premières pages de la feuille quotidienne.
ROUGEMOKT
{Le Rôdeur français ou les Mœurs du jour).
L'utilité du journal auquel collaborait Gabriel ne se faisait pas nettement sentir. Cette feuille éphémère ne paraissait chaque matin que pour prouver qu'elle n'était point morte. Mais Gabriel n'avait pas le choix. Devenu soudain actif, il allait de l'édilorial où toutes les nuances politiques se fondaient dans un optimisme rosâtre, au reportage le plus infime, en passant par les rudes calvaires de l'interview. Entre temps, il rédigeait le compte rendu des séances du Conseil municipal et de l'Institut. Il lit des nouvelles à la main, de l'économie politique et des chroniques de mode. Sédentaire par goût, il connut les trajets interminables dans le métropolitain bondé, l'attente aux stations de tramways, les longues courses à pied dont il rentrait brisé pour travailler en bâte dans un coin de la salle de rédaction. Le soir venu, afin de se débarbouiller de cette prose, il écrivait auprès de Marie quelques pages de VŒuf à la cnqw, où il chantait l'humble poésie de ce mets et qui
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devait porter sur la page de garde une épigraphe-calligramme arrangée en forme d'œuf et de coquetier :
Marie cousait à ,, ses côtés. Quand il
bâillait de lassitude, elle posait son ouvrage sur la table, fermait l'encrier et r éloignait comme elle eût fait d'une arme dangereuse.
— Fini?
— Fini.
— Alors, tu vas un
peu t'occuperde moi,
" ^ j'espère!... Poussez
OEuf à la coque des tout petits, ^qj^ jg ^j.; j^ Jjq^
petit écrivain qui a terminé son chapitre.
Il poussait le cridu bon petit écrivain qui a terminé son chapitre : une sorte de cocorico triomphal qui annonçait la délivrance. C'était toute une cérémonie.
Il fallait que Marie, d'un mouchoir parfumé, épongeât sur le front de son poète une moiteur imaginaire et le plaignît. Elle l'interrogeait :
— Es- Lu content ?
11 était très content. Il assurait que son génie lui donnait de violents maux de tête et qu'il devrait, h l'avenir, se contenter d'avoir beaucoup de talent, s'il voulait vivre.
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— Est-ce que tu as rintenlion de placer ton livre chci les crémiers ? interrogeait Marie, qui était pratique.
— Oui. Comme ils sont cent mille, à vingt sous par exemplaire, cela m'assure cent mille francs que nous placerons en fonds d'Etat.
— Ce n'est pas une mauvaise idée. Et même elle m'étonne de toi. Mais, au point de vue poétique, pourquoi ne ferais-tu pas quelque chose sur notre amour? Est-ce que je ne t'inspire pas? Va, je le vois bien, je ne suis pas ton idéal.
— Je connais mes défauts, protestait Gabriel: je puis avoir de l'orgueil, une tendance maladive à l'exagération, la figure asymétrique et les jambes arquées, mais je n'irais pas chercher un idéal, quand je t'ai près de moi, ma merveille! D'ailleurs, t'imagines-tu que je te profanerais daus un livre, que je parlerais de toi avec des adjectifs, des points et virgules, des tirets et que j'étalerais notre amour en tartines ! Pour qui me prends-tu? Et serais-tu contente que je te fisse immortelle à trois sous la ligne?
— Moi! Je ne demande rien que de te garder et d'avoir tous les jours mon petit morceau de pain, avec un peu de beurre dessus.
Cela n'était pas toujours facile. Parfois, Gabriel rapportait de chez lui quelques tranches de viande froide ou des friandises arrachées à l'indulgence maternelle, sous prétexte d'un pique-nique avec des camarades. Convié à des banquets dont il rédigeait le compte rendu, il grappillait, sur les coupes, des petits fours et des fruits glacés que Marie becquetait avec recueillement. Par surcroît, il lui répétait les discours du dessert, avec les gestes de l'orateur.
— Je t'aime et tu m'amuses I s'extasiait la petite. Ça n'est pas ordinaire I
Elle ajoutait :
— Peut-être bien qu'on nous a oublié»
« On » c'était la mauvaise force qui tlésunil les amants, le ha-Mird trouble qui provoque les malentendus, les disputes, les séparations. Ils vivaient ravis l'un de l'autre, et si étroitement serrés que les gens qui les voyaient passer détournaient les yeux pour ne poînt sentir leur propre misère. Entre cette petite fille simple et saine et ce jeune homme maladif et compliqué, une harmonie s'était créée, douce, puissante et qui mettait de l'amitié dans l'amour môme.
Par prudence, Marie ne fréquentait qu'une amie choisie d'âge mûr et d'aspect peu engageant. M"* Arréméré, ouvrière de modes, avait de l'éducation, de la tenue, et mettait de l'argent de « coté », comme elle disait avec son accent de Toulouse. Ils la conviaient souvent à prendre une tasse de cacao, son régal. Gabriel amenait un ,ami, Phoineau, grand gaillard brûlé à toutes les flammes de l'aventure et qui avait traîné sa carcasse aux quatre coins du monde, pour échouer enfin dans ce Paris où il se cramponnait, séduit par les boulevards qui font oublier la mansarde et par les apéritifs qui font oublier la faim. De cette main terrible qui avait tué des fauves, il rédigeait les plus minces faits divers. Phoineau, d'une propreté d'ancien soldat, avec ses souliers étincelants, sa moustache cirée, ses cheveux coupés ras, à l'ordonnance, portait hiver comme été des complets de toile d'une coupe militaire. Quand on sentait une odeur de toile à sac, on disait : « Phoineau n'est pas loin ». Il possédait une ample provision de costumes, car il apparaissait tour à tour vêtu de gris, de kaki, de blanc et de jaune serin. Marie voulut avoir la clef de Pénigme :
— M. Phoineau, dit-elle, vous aimez beaucoup la toile, n'est-ce pas? Vous ne portez que ça.
— Je ne l'aime pas autrement, répondit Phoineau avec simplicité, mais j'ai fait, dans le temps, une bonne affaire à Port-Saïd : j'ai acheté la défroque d'un cholérique...
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Il avait ainsi ri'.solu la quesliun de la toilette. Celle de l'esloiuac restait pendante. Quand Gabriel l'invitait, Phoinean contait ses aventures dans des pays de feu et de corail d'où Marie s'étonnait qu'on pût revenir sans caisses de pierreries, ni barils de poudre d'or. Tout en parlant, il engloutissait d'énormes tranches de gAteau, mais par pure gourmandise, semblait-il, en enfant incorrigible qui, après avoir bien dîné, ne saurait résistera une chatterie. C'étaient des soirées très convenables : M"* Arréméré, droite sur sa chaise, les mains croisées avec modestie, écoutait les récits de l'explorateur et ses prunelles dardaient alors cette flamme qui ne s'éteint jamais complètement dans des yeux méridionaux. Vers dix heures, les invités prenaient congé, Gabriel et Marie restaient seuls, baignés d'un attendrissement conjugal. Elle était si jolie qu'il tombait à genoux et lui disait : « Laisse moi le regarder. » Mais au bout de quelques secondes, elle rougissait : « Assez... tu ne verrais plus que mes défauts. » Lorsqu'ils étaient seuls, ils parlaient bas et faisaient le moins de mouvements possible, pour ne point déranger, dans les coins d'ombre où ils se tapissent, les microbes de la désunion et du malheur. Quand ils s'étaient attendrisjusqu'aux larmes, quand ils s'étaient laissé couler au fond de leur amour, ils remontaient à la surface et, pacifiés, suivaient paresseusement le fil de leur joie, sans savoir où il les mènerait. Gabriel reprenait sa fantaisie : « C'est mon rô!e, jugeait-il. Remplaçons la beauté par l'entrain I » Et Marie pensait : « Je suis tout de môme trop au-dessous de lui. Pourquoi les lectures instructives m'ennuient-elles? » Ainsi « on » ne les avait pas entièrement oubliés...
Vers six heures du matin, il se levait, regardait une dernière fois Marie, toute rose, toute souriante et qui dormait sur son bras replié, dans le bonheur de la veille. Le moment était venu pourGabriel de rejoindre, au foyer familial, sa chambre vertueuse. U défonçait
son lit et allait souhaiter le bonjour à sa mère. Son père hasardait : « Quelle existence mênes-tu, mon enfant ? Je parierais que tu es encore rentré après minuit. » Il ripostait : <* Le journalisme, tu sais... *> Et M. Chévetain haussait les épaules :
— Ton satané journalisme! Qu'est-ce que tii peux inventer?
... Bien des choses, depuis le jour inoubliable de ses débuts. On l'avait chargé d'interroger une marchande des Halles, au sujet d'un conflit qui séparait les vendeuses des mandataires, puis une demoiselle que la rumeur publique accusait d'avoir empoisonné son amant. « Tâche de mettre dans le mille du premier coup » lui conseilla Marie, en lui fourrant dans la poche une amulette de sa fabrication : un bout de corde ensaché dans du cuir. Lesté de ce porte-chance, Gabriel alla aux Halk^s. Ne sachant trop comment entrer en conversation, il acheta un quart de crevettes grises à la première marchande venue. Mais quand il essaya de formuler son interrogatoire, la marchande, qu'il avait eu le tort de choisir congestionnée, éclata : « Vous êtes servi. C'est 1 fr. 23. Qu'est-ce qu'il a encore à vouloir me tirer les vers du nez, ce vendu-là? Eh ! marne Cretonneau, en voilà un qui veut me tirer les vers du nez! Et de la part de qui que vous venez, dites, l'aztèque? » Il dut battre en retraite sous les huées, emportant son petit sac. L'empoisonneuse, une dame Agostina d'Agostinor, fut plus loquace. Il la trouva rue JoufTroy, dans un appartement vide dont seule la chambre à coucher était meublée d'un hamac en filet de soie, d'une chaise de paille, d'une malle cantine de bois noir et d'un coffre chinois bariolé de rouge.
— C'est la presse! s'écria Agostina d'Agostinor dépeignée, traînant la savate et roulant ses charmes flétris de beauté noyée dans la graisse. C'est la pres.se! Brava! Je l'attendais. Asseyez-vous... Qu'est-ce que
cela sent? Oh! vous avez des salicoques dans ce pelit sac! Vous ôles trop aimable. Je les adore!... Pour les épluchures, n'importe où... Vive la presse! mon cher ami. Je la connais, mais comme peut la connaître une canlalrice illustre, et non comme une accusée. Ah! Ah! Ah! C'est trop drôle! Parlons net : on m'accuse d'avoir empoisonné mon amant... Oh ! non? 0!î ! si! Et Ton me tarabuste, mais Ton n'ose pas m'arrèter. Un gros mor- ^'^lu : arrêter Agostina d'Agostinor. Eh bien! moi, je expliquerai. Je casserai les reins à la calomnie comme je casse les reins à celte crevette : dzing! Je m'expliquerai. Je dirai que ce n'est pas de ma faute si mon amour est mortel pour ceusses-là qui n'ont pas la force. La nature qui m'a faite tigresse ne m'envoie que des pigeons. Ecrivez, journaliste. Ne mettez pas pigeon, mettez quelque autre petite volaille. Arrangez cela. L'amant est mort d'amour. Et pourquoi il est mort d'amour? Parce qu'il avait un cœur de poulet et pas le muscle de m'affrontcr, le misérable chéri, si chancelant, et toujours la pupille dilatée, à cause de la drogue. On me connaît. J'ai chanté à Livourne, à Buenos-Ayres, à Constanlinople. îtfédaillon offert par le sultan. J'ai grillé du tabac turc enveloppé de billets de banque et j'ai tué d'un coup de revolver un cheval de 20.000 francs, parce qu'il refusait de ra'obéîr. Il s'appelait Buckingham, vous voyez que je ne mens pas. Je ne mens jamais, à cause du sang qui coule dans mes veines. Quel sang? Tais-toi... Que l'on m'arrête! Je prendrai pour témoins des lotos couronnées! Vous me suivez? Marquez bien tout. Ecrivez que l'avez vue, Agostina d'Agostinor, qu'elle est toujours belle, qu'elle chante toujours, comme la reine-cantatrice, qu'elle est, et que vous l'avez entendue dans son triomphe, la cavatine de Léonora : Tacea la notle plncida... Hé? Vous reviendrez : je vous la chanterai tout entière, à titre gracieux bien entendu. Oti en élais-je? Si je vous dévoilais le secret de ma naissance, vous seriez forcé
de in appeler Voire Altesse, Mon mari aussi, la canaille maltaise que la peste étripe, prétendait que je lui jetais des poudres dans sa soupe. Et Fritz, cet autre ruffian, qui me poursuit de sa haine, moi toute seule, sans défense, obligée de m'occuper des passeports, de faire enregistrer les bagages et de cravacher les serviteurs! Une empoisonneuse! Tenez, vous prendrez bien un verre de porto pour faire glisser les salicoques.
Gabriel refusant, elle l'accabla d'injures. Il avait peur d'être empoisonné, lui aussi? Tous les mêmes! Cœurs de poulets! Semblable à une cuisinière changée en Gorgone, reniflante, les cheveux hérissés et gris delà poussière du balayage matinal, elle ouvrit un placard et désigna des liquides dans des fioles :
— Vous pouvez y goûter : philtres d'amour, journaliste, rien de plus : fiente de bouc, lait de jument, sang de corbeau et sève de palmier nain. Si lu en bois, tu m'appartiens et tu t'ouvres les Sept Portes...
Après des expéditions de ce genre, Gabriel rentrait parfois bredouille. Or, il était payé à la ligne. Un aprèsmidi, il se trouva sans une ligne à rédiger et sans un sou en poche. Tout en arpentant le boulevard Malesherbes, il sortit son calepin et vérifia le total de ses dettes les plus insupportables en même temps qu'il savoura un aphorisme ingénieux, car il inscrivait à la manière de Stendhal ses pensées pêle-mêle avec ses comptes. Ses dettes se montaient à. quatre-vingt-dixsept francs vingt-cinq centimes ou, en un mot qui mettra dans cette addition un parfum de dandysme, à cinq louis. Il conçut un moment le projet, auquel il renonça après réflexion, d'aborder le premier passant venu, vieux et cossu, et de lui dire : « Monsieur, au nom de votre jeunesse, prêtez-moi cent francs, je vous prie; je vous les rendrai quand ils me seront aussi inutiles qu'à vous. » Mais les pardessus de ces gens étaient boutonnés férocement sur des redingotes closes, lesquelles recelaient elles-mêmes des portefeuilles
hermétiques. Mieux valait s'adresser à iNouquesse,dont la lippe était, parfois, bienveillante. D'ailleurs, il habitait près de là. Un valet de chambre, qui avait l'aspect d'un conseil judiciaire, introduisit le visiteur dans un salon qui semblait fait pour décpurager les demandes d'argent, tant il était maussade. Gabriel attendit près d'un quart d'heure^ qu'il employa à dresser sur son carnet l'inventaire du mobilier de son ami : faux Ziem, faux Boule, fausse bibliothèque, faux laques, faux marbre...
— Si monsieur veut entrer, monsieur se prépare à sortir...
NouquessCj en manches de chemise, nouait sa cravate blanche devant une glace. Sur le divan, une caillette, débraillée, trop blonde et trop rose, fumait une cigarette en regardant le nouveau venu avec une ironie à peine déguisée.
— Quel bon vent? interrogea Nouquesse, sans se déranger.
Mais la petite femme, malade de retenir son rire, éclata soudain, sans que Gabriel eût prononcé un mot; elle riait à pleine gorge, la tête renversée, la bouche ouverte, de ce rire qui sonne comme une insulte et qui révèle la bassesse de l'âme. Nouquesse, pris à la contagion, riait aussi, tout en balbutiant : « Qu'est-ce « qu'elle a, non, mais qu'est-ce qu'elle a? »
— Elle a, répondit Gabriel en examinant la bouche ouverte, trois dents à aurifier.
La petite femme ferma aussitôt la bouche, cessa de rire, s'essuya les yeux, feignit de repartir de plus belle, s'arrêta court et s'exclama, vexée : « Je comprends ! Monsieur est dentiste! » Quand elle apprit que Gabriel écrivait dans les journaux, elle poussa un gloussement et disparut, après avoir déclaré qu'elle était à faire peur et qu'elle allait s'arranger un peu.
— C'est une gosse! expliqua Nouquesse.
— Tu m'as fait attendre pendant vingt minutes,
remarqua G:\briel, je n'aime pas beaucoup ce genre-là.
— Je m'habillais. Nous allons sortir... Delphine n'était pas présentable... J'ai appris que tu étais avec Marie... Sans capitaux, cela ne doit pas être commode, bigre! Je vois la peine que j'ai avec Delphine... Je suis très gêné, très embêté, en ce moment.
Gabriel s'étonna d'avoir été ainsi deviné. Comment cet imbécile, si épais par ailleurs, avait-il pu flairer chez son ami le besoin d'argent? « Ça se voit donc? » se demanda-t-il. Oui, une certaine fixité dans le regard. . . Il se raidit et cingla Nouquesse de quelques bonnes douches ; « Songer à l'amour avec nos bobines, mon pauvre vieux!... Oui, je sais: tu te crois grand et mince; en réalité tu es long et maigre, et tellement bourgeois! Avec les chaussures les mieux confectionnées, lu as l'air de porter des pantoufles; tes pantalons neufs sont marqués aux genoux et... » Mais Delphine revenait, la bouche en cœur, toute de grâce et de distinction. « Enchantée de faire votre connaissance... rs'ouquesse ne voulait même pas vous recevoir, tant il est jaloux ! C'est moi qui ai insisté. Comme je lui dis : « Mais^ gourdiflée que tu es, si je faisais attention aux hommes, est-ce que je serais avec toi ! »
— Gabriel, interrompit Nouquesse, j'aurais bien le moyen d'amener un peu de galette dans ta caisse... Mais voudras-tu?
Il s'expliqua : ses parents allaient donner un bal et ils l'avaient charge de trouver un humoriste, non pour l'installer devant un piano ou devant une cheminée, mais pour qu'il se mêlât aux invites et essayât de les distraire par ses facéties ; bref, un boute-en-train qui égaierait le bal, le cotillon, le souper...
— Il y a dix louis, conclut-il brutalement. Bien entendu, cela restera entre nous.
— Ah ! fit Delphine, vous ne les aurez pas volés vos dix louis, si vous arrivez à secouer la bedaine de ces moisis. Mais peut-être monsieur n'^ refuserait-il pas de
(liner un soir avec nous, en ropains? J'ai besoin do m'amuser, moi aussi.
Nouquesse, qui couvail une sourde colère, se fâcha. Il entendait qu'elle respectât sa famille, bonne, en tout ras, à payer...
— Tes bijoux, les robes, fa galette, hurla Delphine ( xaspérée, veux-tu que je te dise ce que c'est ? C'est (lt\s compensation.*;.
Elle insistait méchamment : des com-pen-sa-tions. Kt comme elle menaçait de prendre ses cliques et ses claques et d'aller un peu changer d'air, du côté de Montmartre, Nouquesse dut s'aplatir, jurer qu'il avait plaisanté, convenir qu'il avait la plai.'anterie lourde, etc.
Au sortir d* cette entrevue, Gabriel eut tant besoin de revoir Marie «pi'il couriit au-devant d'elle et la rejoignit place de l'Opéra. Tout de suite, elle devina qu'il apportait la fatigue d'une mauvaise journée, et elle se pressa contre lui pour lui donner la consolation de sa tiédeur « Mon petit !.. » Elle allait toujours de son pas ferme et décidé sur lequel Gabriel avait de la peine à régler le sien; elle se faufilait à travers la foule, comme elle se faufilait chez Léonic Léolard, jouant des coudes avec un aplomb tranquille : « Tant pis pour ceux que ça gène. Ni vu, ni connu, j't'embrouille, signé: Marie Péiatz ». A partir de ce moment, elle devint pour lui plus tendre, presque maternelle, avec quelque chose en moins: la soumission, l'émotion, sans quoi le bonheur d'une femme est comme pâle et résigné.
— J'ai lu ton livre, lui dit-elle, quand ils furent rentrés. C'est bien toi.
— Ah :
— Oui, c'est bien toi : ça rit pointu, c'est brave gosse, au fond, mais on n'y comprend pas grand'chose. Sur qui as-tu pris modèle pour ta Belle Dame'î
— Sur personne.
En réalité, c'était Thérèse, la Belle Dame. Thérèse avait inspiré le livre, l'avait enrichi de notations per-
S'i KDGAR
sonnelles el «lie inserivail, pour la suite qu'avait projetée Gabriel les mots piquants qu'elle entendait el ses moindres aventures... Cette collaboration l'amusait et la flattait. A la publication du volume, un critique ayant apprécié sévèrement l'auteur et son modèle, Thérèse, pour amuser son cousin qui faisait la grimace, mit l'article en musique et ils le chantèrent au piano, sur un air saugrenu :
Le style est un pathos plein de réminiscences.
Et où l'auteur, je vous le demande, A-t-il pu observer une Dame pareille?
Au Moulin-Rouge ? A la Salpêtrière?
Dans les thés où l'on danse?
— A quoi donc penses-tu ? demanda Marie.
— Je ne pense pas, je réfléchis, objecta Gabriel en tressaillant.
— Tu m'en veux?
— Hélas! J'ai pour mes petites machines un mépris qui va jusqu'à la nausée... Alors tu as déniché ce pauvre bouquin? Il est mort depuis sa naissance. N'en parlons plus.
II éprouvait, en plus aiguë, la sensation de découragement qui l'avait abattu, sanglotant, aux pieds de M'"" Delacruze, dans les bois de Fausses -Reposes. Et il songeait : « Je ne pourrai jamais fixer mon attention. Je n'aime pas assez l'encre. En ce moment, tout ce qui n'est pas Marie m'est pensum, et il faut, sans doute, choisir entre vivre la vie ou la décrire. D'ailleurs je ne suis pas fixé. Le public aime les genres tranchés et qu'on lui montre des mains blanches aux ongles éblouissants, ou des mains calleuses, aux ongles eu nougats... Mais chanter la vérité sur un petit air de fliUe !... Je ne suis qu'un pauvre amateur. J'ai la pudeur de mon imagination et je répugne à conter certaines histoires, pataudes comme de gros bêtas de mensonges... D'autres se fraient un chemin ; moi je me construis un
KDGAR fif)
lunael, un tunuel d'autanl plus original qu'il ne me mènera nulle part. De ce que je sais, à peu près, construire une phrase, je n'en déduis point que je suis en possession de toutes les vérités... Grave erreur! L'écrivain doit être imperturbable et affronter tous les sujets avec vaillance, quil s'agisse de ferblanterie ou de philosophie, d'hippiatrique ou de politique, de sociologie ou d'élégance ; il doit être compétent sur tout et européen ; je suis Français et spéciali'^te... Cherche la gloire avec ça, mon bonhomme... Mais la gloire, ce sont des photographies, des haines, des échos malveillants, une sorte de fonction officielle qui vous impose un uniforme et une coupe de cheveux. Zut! du flan et de la galette molle, dirait Marie. Vivons.
— Marie 1
— Ah ! tu te décides ! D'où viens-tu?
— De loin : de l'ambition.
— Tu travailleras, tout de même?
— Comme un bœuf, qui ne se soucie pas de la daubière.
— C'est que je vais l'apprendre une grande nouvelle.
— Faut-il m'asseoir?
— Oui.
— Assieds-toi sur mes genoux, léger fardeau de ma jeunesse, soutien de mon âge mûr, bâton de ma vieillesse, toi, mon excuse, ma raison d'être, ma récompense...
— Tu as assez vendu...
— La grande nouvelle ?
— Voici. Gabriel, nous allons être trois.
— Hein?
— Oh 1 Tu es devenu pâle!
— Moi ?
— Blême... Et pourtant... Rassure-toi, Gabriel, c'est une blague... Je regrette d'ailleurs... Si j'avais su que !u deviendrais aussi pâle...
— Marie...
56 EDGAll
— Non... laisse-moi. Ah! nigaudino-s... Enfin... Voici Ion 013. Edgar, présentez \03 petifs saints à monsieur votre père, s'il vous plait.
Elle se pencha, défit un paquet et prit dans ses bras Edgar qui était un pantin.
— Il n'a coûté que quarante- neuf sous...
Cela se voyait. Edgar n'était pas beau. Il montrait, sousunecalottedecheveux jaunes, des yeux en boutons de bottines, un nez de comique pochard et la bouche tordue d'un cancre qui vient de recevoir une momifie. Il avait, en outre, des oreilles évasées, des bras trop courts et son costume marin était taillé dans une flanelle d'un bleu épouvantable.
— Il ressemble à son père, constata Gabriel. Quelle binette ! Et des yeux de homard, ma bonne madame !
Marie protesta. C'était leur fils, l'adoré de son cœur, un bijou. Elle le trouvait superbe. Il avait l'air intelligent.
— iSous en ferons un électricien, proposa Gabriel, ou bien un ingénieur des Ponts et Chaussées.
— Qu'il ne se surmène pas! Si je lui tricotais un chandail vert?... Mon pauvre Gab, comme tu es devenu pâle!... tu m'en as effrayée... Et cela me donne un peu envie de pleurer...
— Marie...
— Non... un baiser ne répond à rien. Je sais que tu vas trouver de belles choses pour me rassurer. Dès qu'il s'agit de parler, tu n'es pas en retard... N'empêche que tu pourras m'en raconter jusqu'à demain, tu seras devenu livide tout de même, oui, livide, et que tu auras beau me faire rire... je rirai, malin que tu es, mais sur fond de tristesse.
Vous êtes des jeunes gens que personne peut pas d'accord avec vous, parce que vous êtes tellement orgueilleux-grosses-têtes.
Lettre (Z'Anas F. Diaye, indigène de Kouîikoro ''AfriqtieV
La famille Nouquesse était absorbée par les derniers préparatifs du bal. Il y avait là le fils, Auguste; la fille, Mathilde, qui ressemblait à une brebis; M'"^ Nouquesso mère, qui ressemblait à une dinde; M. Nouquesse père, (jui ressemblait à un -perroquet et M. Nouquesse l'aïeul, qui ressemblait à un vautour. Convoqué pour neuf heures, Gabriel arriva avec le glacier et fut reçu distraitement par la ménagerie.
— C'est vous le boute-en-train ? lui dit M. Nouquesse qui ne le connaissait pas. Bon. Attendez un instant; il faut que je m'occupe des domestiques et des musiciens.
M. Nouquesse, l'aïeul, avait plus de loisirs :
— Quatre-vingt-neuf ans, expliqua-l-il. Forges de Montansicr. Aciéries de Vicq-sur-Orge. Pâte du Gourmet. Je vous rends mes devoirs. Âvez-vous un bonbon?
— Ne lui en donnez pas! cria M"'^ Nouquesse en passant. Mon beau-père n'est pas raisonnable ; il demande des bonbons à tout le monde, après quoi il est malade, et c'est nous qui sommes forcés de le soigner.
— Je les aime à l'aiiis, à la inenlhe el à la cerise, poursuivit l'aïeul en jetant à sa bru un coup d'œil furieux. Je ne les croque pas, je les suce. Cela parfume la bouche du vieillard. Qualre-vingt-dix ans, monsieur. Je me contenterai d'un cachou que je m'amuse à prendre au doigt mouillé. Je porte le même habit noir depuis l'Exposition de 1900. Avez- vous un bonbon?
— Ne lui en donnez pas, fit à son tour M''" Mathilde. Vous entendez, bon papa, vous prendrez une tasse de chocolat au buffet. Hou! le vilain !
— C'est elle qui est vilaine! chuchota M. Nouquesse l'aïeul, en s'accrochant à Gabriel. Je vous le demande : a-t-on besoin de fards, quand on a une dot? Mais je ne compte plus, et quand je sollicite un torlillon à la framboise, on me sert de la panade, mon jeune homme. J'en ai vu, cependant, des choses! J'ai vu les actions de Montansier à soixante trois, tel que je suis là, devant vous. J'ai vu la liquidation des pâtes du Gourmet et nous restions trois au Conseil d'administration, dont deux sots. Mon fils manque d'envergure et mon petit-fils n'est qu'un gentilhomme. Voulez-vous m'être agréable? Faites celui qui prend trois morceaux de sucre dans son thé et repassez m'en un.
Cependant, la consigne des domestiques et des musiciens réglée, la famille se rua sur Gabriel Qu'avail-il imaginé pour distraire le monde? M"" Nouquesse, condescendante, mit son beau-père au courant :
— M. Chévetain est un humoriste. De notre temps, on lui aurait demandé de chanter la chansonnette. Nous le mêlons aux invités pour qu'il les amuse tout le temps avec ses farces... Comprenez-vous?... Il ne comprend pas...
— Avec ses farces, répéta l'aïeul.
— Nous n'avons pas le temps, bon papa; on vous expliquera ça plus tard.
— Le perroquet, interrogea Gabriel.
— Vous vous êtes entendu avec Auguste pour le
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règlement? Vous viendrez quand tout le monde sera parti.
« Dix louis, calculait Gabriel avec ferveur. Ma dette de soixante francs payée, il me restera cent quarante francs. Marie aura une belle robe de printemps et nous constituerons un fonds de réserve que nous mettrons trois jours à manger. »
Mais, dès l'arrivée des premiers invités, il comprit que sa tâche serait difficile. Les dames s'épiaient âprement. Les hommes avaient, pour traverser la salle, un sourire contraint. Leur compagne déposée, ils gagnaient le fumoir avec une sorte de soulagement. Un essaim de jeunes filles s'aggloméra comme pour se défendre contre quelques jeunes hommes qui ne songeaient point à les attaquer. Les violons préludèrent, et les groupes ennemis se fondirent dans une valse, sous l'œil hostile des spectateurs. Des vieilles dames hargneuses semblaient signifier: « On s'ennuiera autant chez eux que chez nous. » Gabriel songea aux romanciers imaginatifs qui voient de la sensualité dans ces fêtes et transportent Babylone à la plaine Monceau. 11 errait, les mains dans les poches, cherchant sans le trouver quelque visage ami, quand il perçut, derrière lui, cette conversation : « C'est celui-là... Pas bien rigolo, jusqu'à présent. Les Nouquesse l'ont embauché au rabais. Pauv' type! » Et il dut commencer son rôle. D'abord, il prit le plateau des mains d'un maître d'hôtel et offrit des rafraîchissements avec des commentaires qui firent sufloquer les dames. On l'applaudit. « Très bien! approuva M'"' Nouquesse, continuez ». Il improvisa une tombola avec des lots saugrenus. Au moment où il lançait son boniment il vit, à quelques pas de lui, Thérèse stupéfaite. Quand la tombola fut tirée, il se mit en quête de sa cousine. Elle dansait avec un gros jeune homme qui était M. Serginelle, illustre dans la confection. 11 la retrouva au buffet où elle quitta incontinent son danseur pour
Tc^joindre son cousin. Ils s'installèrent sous un palmier, sur des tabourets, faute de chaises. Thérèse, vêtue de blanc, avait Tair d'une (illette qui s'amuserait à faire fromage.
— J'ai chaud! dit Gabriel.
— Tu peux avoir chaud! remarqua Thérèse. Tu te donnes un mal!
Elle reprit :
— Tout de même, quelle idée !
11 rougit.
— Que veux-tu dire?
— Tu sais bien...
— îson.
— Mon pauvre Gabriel!...
— Tu es agaçante.
— La mère Nouquesse l'appelle...
— Qu'elle meure.
— Le fils Nouquesse te cherche...
— Que son visage se couvre de pustules...
— Gab, est-il vrai que?...
— Quoi?
— Enfin, tu peux rester avec moi?
— Mais oui...
— Tout le temps?
— Tout le temps.
— Les Nouquesse racontent que tu fais un numéro payé : l'humoriste qui distrait la société. J'ai juré que ce n'était pas vrai.
— Ça t'humiliait?
— Non, mais...
— Parlons d'autre chose. Tu as là un bien joli valseur.
— Tu trouves?
— Charmant! Et nourri! Quelles bonnes joues! Quels biceps! A vous voir ensemble, on évoque cette phrase de Saint-Simon : « Le roi menoit la princesse qui sembloit sortir de sa poche. »
— C'est un gros monsieur très convenable, qui fait bien attention de ne pas vous souffler dans le cou et qui n'appuie sur votre ceinture que le revers de sa main. Ne dis pas de mal de lui : il m'aime.
— Il te l'a dit ?
— Oui.
— Brutalement?
— Très gentiment. N'est-ce pas, je lui parlais de la campfi^ne, comme on doit parler de la campagne quand on est dans un salon : avec politesse. Il a déclaré : ^> Ah! Mademoiselle, nous avons les mêmes goûts. »
— C'est tout?
— C'est tout.
— Et lu en déduis qu'il t'aime?
— Mon ami, dans le monde que tu fréquentes, on dit aux demoiselles : « Je te gobe » pour êlre compris. Dans le nôtre on dit : « Ah ! Mademoiselle, nous avons les mêmes goûfs! » Cela signifie : « Nos notaires peuvent discuter. Si vous le voulez, ma famille ira rendre visite à la vôtre. Je vous apporterai une bague. Nous serons poétiques pendant un mois; après quoi nous irons en Italie et nous partirons ensemble pour la vieillesse... nous jouerons à qui mourra le premier... nous serons des étrangers rivés par la fatalité...
— Au fond, tu es très fière...
— Je le suis.
— Petite fille!
— .\ssez sur ce sujet, je vous prie, Gabriel. Mon enfant, vous êtes fatigué; je vous trouve nerveux. Gabriel, vous avez besoin de vous reposer; vous êtes sur une pente fatale. Pâques approche. Ecoutez bien ceci : M. Cordif, mon père, possède en pleine Normandie un castel qui se réfléchit dans le miroir d'un lac...
— Jolie phrase; mais je ne puis, Thérèse: des affaires me retiennent à Paris...
— Une allée plantée de tilleuls mène au château.
Les pommiers sont encore nus, mais ils frémissent de bonheur à l'idée qu'ils vont bientôt pouvoir s'habiller, et comment! A Dougreville, tout n'est qu'ordre, beauté, luxe et calme. Pour la volupté, aux invités d'y pourvoir. On cache les bœufs, parce qu'ils ont des culottes sales et Ton nettoie au préalable les œufs que les belles dames vont chercher dans le poulailler. Car il y aura des belles dames : M""® Maquaire et M""' Pecteur. M'"° Maquaire est veuve, mais elle est difficile ; ^jine Pecteur est accompagnée de son marîT mais néanmoins, ou bien à cause de, elle est très liante. Je serai là, moi, ta bonne cousine, prête à traire pour toi la vache placide, et à te donner des notes pour ton roman. La propriété comporte une salle de billard et un bois pour rêver.
— Thérèse, j'ai à travailler...
— Représentez-vous, cher Gabriel, cette magnifique terrasse, gardée par deux lions de pierre qui sont peutêtre des chiens, à moins qu'ils ne soient des veaux. M. Pecteur est endormi. M""^ Pecteur pense à vous en se balançant sur un rocking-chair. La bonne cousine verse de la crème authentique dans le café. Sur le tilleul voisin, un oiseau chante, comme s'il était payé, avec un doux entêtement... Je t'invite, imbécile! Mon père sera enchanté de t'avoir. Il t'aime beaucoup, depuis qu'il te protège.
— Thérèse...
Elle approche son tabouret :
— Confidences?
— Confidences.
— Elle s'appelle?
— Marie.
— Oh! que cela est dangereux! Elle n'a pas encore changé de prénom... Son âge?
— Dix-huit ans.
— Qu'elle dit!
— Qu'elle a !
— Amour?
— Amour.
— D'où soucis?
— Innombrables. Fille du frère de ma mère, tu as droit à la vérité : oui, les Nouquesse me paient, ce soir : ils me donnent deux cents francs. Je fais du reportage et de la publicité. On m'a parlé d'une boîte de Montmartre qui a besoin d'un pianiste; je me dispose à solliciter l'emploi. Déjà je trousse à ravir le quatrain de publicité et je fabrique des légendes pour un dessinateur qui ne sait pas dessiner, mais qui n'a pas d'esprit...
— Ton talent, Gabriel...
— J'ai beaucoup de talent, puisque j'ai gagné, ce soir, une belle robe pour Marie. Reliens ceci, ma vieille, car je fabriquerai demain, sans doute, un bouquin que tu mépriseras : il y a, à l'aurore de beaucoup de carrières dont nous nous moquons, une jolie bouche qu'il s'agissait de faire sourire et une robe qu'il fallait payer. J'amuse tout le monde contre un -salaire, et tu me prends en pitié, mais Marie aura sa belle robe! Je trempe la plume du folliculaire dans le limon du lieu commun, mais Marie aura sa belle robe ! J'interviewe des crétins, je traîne des personnes chez le photographe; j'ai écrit, moi qui te parle, pauvre Ctiérubin du Bon Dieu, avec mes pantalons en vrille, mes jaquettes trop larges et mes cravates qui tournent, j'ai ÉCRIT UN ARTICLE SUR l'élégance MASCULINE! Je Conseille des pâtes épilatoires à des dames velues et des onguents fertilisateurs à des éphèbes imberbes. Je suis agent de publicité, reporter, pianiste-accompagnateur, humoriste pour soirées mondaines, Brummel pour magazines; je serai peut-être bientôt peintre en bâtiment, répétiteur de grec, professeur de diction, figurant, vétérinaire...
— Mais Marie aura une belle robe !
— Parfaitement 1
Thérèse ne sourcillait pas. Quand on a adoplé le Ion de la fantaisie, on s'y tient. Cela permet de donner aux sentiments et aux événements leur valeur exacte, sans exagération romanesque.
Le moyen, par exemple, d'insinuer à ce naïf qu'il était la dupe de quelque intrigante et qu'il était ridicule, vraiment, avec son faux ménage, cette Marie de dix-huit ans qui convoitait une belle robe! Oh! elle n'en concevait nulle peine précise, mais la sensation assez désagréable qu'on lui volait un jouet, enlevé par une autre fillette, ce qui la laissait là, désemparée, au milieu de sa jupo blanche, les mains ouvertes et les paupières baissées...
•— Viens tout de même à Dougreville, pria-t-elle, d'une voix assourdie par la rancune. Un peu de séparation ne nuit pas et je te trouve assez mal fichu : une mine de papier mâché et la barbe terne. Ne me donne pas encore ta réponse. Nous ne partons que dans huit jours. Je t'installerai un cabinet de travail dans un grenier épatant : il vient du jour bleu par une lucarne; tu auras une table énoriue; les murs sont badigeonnés à la chaux... Dis donc, vieux, la robe, je parierais qu'elle la veut en soie, avec des petits ornements superfétatoires?... Vrai, je te croyais égoïste. Compliments. Mais voici M. Serginelle. Il avance avec lenteur. Il craint de troubler notre flirt... « Me voilà!... Mon cousin, Gabriel Chévetain, M. Serginelle... »
Elle dansa et revint au moment où M™" Nouquesse faisait irruption, cherchant Gabriel qui se cacha derrière un palmier. Hélait fatigué; il ne se montrerait plus que pour le cotillon. Mais quand le colillon fut annoncé et qu'il se présenta à Mathilde, ceile-ci le rembarra d'un sec : « Non, pas vous. Il faut quelqu'un qui soit habitué à mener. » Il gagna un coin solitaire. Là il pensa à Marie. EUe^l'altendait en lisant. Il la retrouverait toute chaude de tant d'aventures, car elle n'aimait que les récits mouvementés. A côté d'elle,
tenant sur l'oreiller la place du maître, Edgar, pantin de cinquante sous, sp prélasserait avec sa tignasse jaune, ses oreilles évasées auxquelles ils avaient ajouté des pendants d'oreilles en verre bleu. Ils bavarderaient, très peu, Marie se levant de bonne heure... Marie! Quelle douceur et quelle revanche!...
Lj cotillon terminé, après un souper bref, les gens s'enfuirent et Gabriel retrouva la famille Nouquesse, moins Auguste. La famille Nouquesse était plutôt rogue.
— Enfin, l'on vous retrouve! s'exclama la mère. Ce n'est pas trop tôt!
— Je vous ai cherché pendant une bonne moitié de la soirée! reprocha Malhilde.
— Je n'ai pas vu les farces, reprocha l'aïeul.
Mais M. Nouquesse leur imposa silence et prononça :
— Je suis dans les affaires. Pour moi, deux et deux font qua'.re. Monsieur Chévetain, savez- vous ce que signifie ce mot : contrat? Un instant ; laissez-moi parler, je vous prie. J'ai commandé pour ce soir douze litres de café glacé. Admettons que le glacier, par erreur ou mauvaise volonté, ne m'en ait envoyé que six litres; je ne solderai que ces six lifres-là et je lui retirerai ma clientèle. Monsieur Chévetain, vous vous étiez engagé à distraire mes invités pendant toute la soirée. Or, vous êtes resté introuvable durant une bonne moitié de cette soirée. Vous aviez oublié votre mission, monsieur Chévetain, oublié très agréablement, je n'en disconviens pas, mais oublié tout de même. Vous trouverez donc équitable qu'ayant livré la moitié de la marchandise, vous ne receviez que la moitié de la somme fixée.
Il tira son portefeuille :
— Je vous offre cent francs.
— Je les prends! fit Gabriel. A mon tour, cher monsieur, si vous le voulez bien. Cet argent est à moi, je l'ai gagné, j'ai donc le droit d'en faire ce que bon me semble...
Il tendit le bilfet à l'aïeul qui le prit et le tourna dans ses doigts.
— Acceptez ces cinq louis, bon papa I s'écria Gabriel. Je vous les donne. Ils sont à vous. Vous vous achétei-e'^ des bonbons!
— Monsieur! glapit M"'® Nouquesse, pendant que Gabriel disparaissait.
Mais son mari la retint :
— Laisse-le donc, s'il a les moyens de se payer de îa vanité.
... tandis que l'aïeul répétait avec un désespoir indicible :
— Des bonbons... C'est de la farce... C'est un billet de farceur... On ne me le prendrait pas...
Je ne vois rien ici qui. ne (laite mes yeux ; Cette cour du balustre est gaie et magnifique ; Les superbes lions qui ^^1l■tlenl ce purtiijue Adoucissent pt)ur mol Iturs regards JTarieux.
GOLLETEÏ.
- Au milieu de tant de travaux, j uvais oublié mon ;o et ma inèrel
— Ne dis pas de bêtises, Gabriel.'
— Le fait est qu'où ne le voyait plus.
— Il a fallu qu'il tombât malade.
— Oui, il faut être malade pour apprécier la famille et les romaas de cape et d'épée.
— Tu es bien ?
— Très bien. C'est gentil, la rougeole; cela me ramène à une plus juste appréciation de mou âge; je n'en ai pas fiai avec les maladies d'eûfance. Et puis, le rouge me sied.
— Ta fièvre?
— Je la bénis. Grâce à elle, ce tableau que je vous avais dcmaudé d'enlever, et qui représente un petit pêcheur Qâpolitain, me semble beau comme un Rembrandt.
— C'est un très joli tableau.
— Splendide! Et je trouve que le lait parisien qui a l'air d'être fait d'eau de Seine, de craie et de bleu de
Prusse, a comme un arrière-goût de fleur et de foin coupé. On jurerait du vrai lait.
— Il y avait si longtemps que tu ne restais plus chez toi...
— Père, pas de reproches.
— Non, Léopold; ne lui fais pas de reproches. Tu t'ennuies, mon chéri?
— Pas le moins du monde. Je pense à ma guérison, Elle s'annoncera par un exanthème furfuracé...
— Mon Dieu! Est-ce dangereux?
— Nullement. Je pèlerai. J'ai pioché ma maladie dans le dictionnaire. Après cet exanthème furfuracé, je me plongerai dans un bain et ce sera fini : je renti'erai dans la catégorie des mufles bien portants.
— Le Ciel t'entende!... Gabriel, ton père a un mot à te dire.
— Mon père a la parole.
M. Chévetain se recueille, puis :
— Gabriel, déclare-t-il, tu voudras bien nous concéder que nous te laissons libre, et cela contre les avis de tous...
— Ne l'énervé pas! supplie M"'" Chévetain. Voici ce dont il s'agit : ton oncle Cordif l'oU're d'aller faire ta convalescence chez lui, à Dougreville. Nous espérons, tu entends, Gabriel, nous espérons que rien ne peut te retenir assez à Paris pour que tu nous refuses ce plaisir de te savoir là-bas au repos et au grand air.
— J'irai à Dougreville.
M. Chévetain s'empresse :
— Bon. J'écris immédiatement à Cordif.
Et il sort, suivi de sa femme.
Rendu à la solitude, Gabriel s'abandonne. Ses pensées ont un tour léger, tendre et facétieux — si pur! Marie n'est plus qu'une amie, lointaine et fraternelle et dont les lettres sont rassurantes : « Ne t'inquiète de rien. Reste malade tant que tu veux. Phoineau et M"* Arréméré viennent tous les soirs. M™*" Léotard va
lu augiiieDler. Ce que le lit me paraît grand! Où as-lu pris de quoi maigrir encore I Mets-moi bien au courant et je signe, avec tout ce que j'ai de meilleur, ta petite Marie Pélatz. » Marie ne se distingue ni par ses épîires ni par sa conversation, mais il y a une Marie secrète, une Marie que tout le monde ignore, sauf Gabriel, une Marie que l'amour révèle. A l'évoquer, sans la grossièreté du désir, Gabriel ressent la plus, pénétrante des douceurs. Car il y a des moments où il l'oublie... La fièvre!... Il l'oublie pour penser à elle, ensuite, avec un plaisir accru. Et il la confond avec un chef-d'œuvre qu'il rumine, qui est déjà composé dans sa tête et qui est, comme elle, fort et tendre, un livre clair, nu, frémissant de jeunesse, et qu'il faudra deviner cependant, comme lui-même a deviné Marie, car l'ombre a des mystères, mais la lumière a des secrets. La fièvre est bonne ; grâce à elle, le malade croit écrire son livre avec une rapidité fulgurante; la gloire et les millions l'accablent; Marie est splendidement vêtue; Edgar a des pendants d'oreilles en saphir... Après cela, lors de la première sortie, l'air de la rue lui paraît glacial; toute cette tendre ivresse est souffletée...
— Ce que tu es aminci, mon pauvre homme!
— Intéressant?
— Comme deux liards de beurre. Va donc te remplumer à la campagne. Et du leste, encore ! Tu prendras des jus de viande. Tu resteras?...
— Quinze jours, trois semaines, jusqu'à ce que je ne te dégoûte plus.
— Tu me dégoûtes?
— Dame ! Tu ne m'as pas embrassé.
— C'est que tu es si fragile, mon pauvre chou!
— Moi, fragile! Attends un peu !
— Gabriel... Sois raisonnable... Si ta famille nous voyait!...
Le lendemain, il arrivait à Dougreville. M. Cordif
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l'attendait h la gare. Dans l'auto, il eiilrelinl son m \(\\ (le M""* Delacru?îe :
— Elle échange une correspondances survie avec dfs maîtres : M. I.ouif, M. Nexion-FistraSj M. Belibeau... Tu ne connais pas?... Des maîtres... Je ne suis pas très heureux... mais j« serais encore plus malheureux, sans ce malheur-là... Vois-tu, je suis fidèle, c'est le terrible... Je devrais me disliaire, mais rien ne me distrait plus maintenant, que ma jalousie. Que peut-elle faire en ce moment?... Oh! ne te trompe pas; il ne s'agît point d'amour physique; là, je la tiens, je puis l'affirmer sans forfanterie... Non... c'est plus haut... 11 y a tout un côté d'elle qui m'échappe : pa cérébrnlité, comme elle dit. Et je crains qu'arrivée à la gloire elle ne soit plus une femme, au sens câlin du terme, mais un cerveau.
— Elle n'arrivera pas à la gloire, mon oncle!
— Hé! hé! Vous êtes orfèvre, monsieur Josse ! Ne sois pas envieux, Gabriel; ce n'est pas joli, ce n'est pas digne de toi. Et pourquoi n'arriverait-elle pas à la gloire, s'il te plaît? Tu connais beaucoup de femmes qui seraient capables d'écrire Jardin ? Tu la trouvais satanique; c'est le génie, mon petit ami, simplement, ne t'en déplaise... N'empêche que je voudrais bien savoir ce qu'elle peut fabriquer en ce moment.
« Il va me communiquer sa maladie; je serai jaloux de Marie, pensa Gabriel avec terreur, et je l'ennuierai atrocement. Trompons-là, pour l'amour d'elle, pour lui rapporter un amant délicat et divertissant. Mon oncle est lugubre. J'apprendrai de lui tout ce qu'il convient d'éviter. »
— Voilà Dougreville. Ça te plaît?
— Infiniment...
Thérèse n'a pas menti. Le château, qui tient du chalet, de la ferme pour rire et de l'hoslellerie postiche, trempe avec résignation dans un miroir d'eau qui en renvoie poétiquement l'image. Il y a une allée
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tilleuls. Deux lions de pierrn ouvrent un onl méfiant -iir le visiteur. Des dames en blanc décorent la terrasse. Al'"* Maquaire a la beauté gaillarde des servantes béarnaises; M""* Pecleur, fraîche et rose, a un époux noir et bilieux. Thérèse, jupe courte et catogan, prend son ''ousin par le bras :
- Viens voir ta chambre.
— Cretonne rose et laqué blanc! admire Gabriel, je n'aurai là-dedans que des idées virginales.
— C'est ce qu'il faut. Comment trouves-tu le eastel?
— Exquis.
— Et M"»" Maquaire ?
— Brune.
— i:t xM-^-Pecteur?
— Bîonde.
— Jolies, pas? Jadis, quand père était sérieux, il choisissait ses intimes parmi ceux de s.es amis qui avaient les plus jolies femmes. Maintenant, ça lui est bien égal. Passons dans ton cabinet de travail. "^^
— Tu crois?
— Pour que vous fassiez connaissance, (".'est une cellule, parfumée de lavande.
— Alors, il faudra travailler? soupire Gabriel.
— Pendant trois ou quatre jours tu ne feras que de la chaise longue. Après, je te bouclerai ici.
— Laisse-moi faire tout de suite de la chaise longue, veux-tu? Est-ce la vue de ce papier, de cette encre, de
^^ plumes... je ne me sens pas bien...
C'est un convalescent. Un poète convalescent. 11 est l'objet de la sympathie général«\ M"^ Pecteur, qui a les gestes langoureux des figurantes porteuses d'amphores, arrive avec une boisson que Thérèse a imaginée et où il entre du cidre, du lait, du poivre, des épluchures de concombre, du sucre candi, de la cannelle, et des fraiseS. Même, comme personne ne la regarde, .sauf Gabriel, elle goiUe le breuvage dans le verre qu'elle lui destine.
— Na... délicieux... Buvez d'un coup. Cela vous fera du bien.
Trois jours de paresse absolue. Gabriel respire la Normandie. La vie lui revient, étrangement impétueuse. Un beau soir, il rêve de M""^ Maquaire. Et il s'étonne, le lendemain, de la trouver, comme à l'ordinaire, froidement amicale. Cela se passe dans le grand salon où elle est seule, en train de broder, les autres étant partis en excursion.
— Je croyais que vous travailliez, monsieur Chévetain.
— Je vous dérange?
— Pas du tout! Je suis enchantée. Asseyez-vous là et tenez-moi compagnie. A quoi travaillez-vous en ce moment ?
— A un^ histoire.
— Je serais curieuse de savoir comment vous vous y prejtfz.
- Je choisis un sujet, et je l'élire.
— Vous y pensez avant?
— Je ne pense que quand j'écris.
— Ah!
— Ainsi l'on évite des transports au cerveau.
— Pourtant, les grands hommes méditent.
— Ils le disent, mais ils n'ont médité leurs œuvres que lorsqu'ils n'avaient plus de joies à rêver.
Il la contemple. Elle est agréable à contempler. Elle a la perfection absolue des femmes que l'on connaît peu, une beauté brutale. Pourtant, elle corrige par beaucoup de discrétion et de tenue ce que son charme peut avoir de trop rudement provocateur. Ainsi; son costume est puritain et elle a, avant de parler, un petit haussement de tête, comme de défi. Cette dame est évidemment très sollicitée. 11 convient de procéder avec ruse.
— Eh bien I dit-elle, parlez! Vous voilà frappé de mutisme ?
— Vous m'intimidez...
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A d'autres! Vous n'êtes pas timide, cher monsieur.
— Quelle erreur! Cela m'a beaucoup nui déjà.
— Voyez-vous!...
— Si je vous racontais ma première aventure, vous me prendriez en pitié.
— Racontez! Racontez! J'adore ça! N'omettez rien, surtout!
Et Gabriel commence, lentement, car il invente au fur et à mesure :
— Appelons-la Julie, si vous voulez...
— Une femme du monde ?
— Naturellement.
— Une femme reçue partout?
— Avec allégresse, chère madame. Et pas un bout de table, une bonne place : entre le gTaftd écrivain étranger et le notable commerçant, conseiller du commerce extérieur. J'avais rêvé d'elle,, une nuit. Cela vous confère une sorte de droit...
— Je ne rêve jamais.
— Ah!... Le jour où je décidai de me déclarer, Julie, que je croyais trouver émue, m'apparut au contraire fort tranquille. Je résolus -in même temps, et de renoncer à elle, et de brusquer sa conquête. Je jouai à pile ou face, dans le secret de mon âme ; cela ne donna aucun résultat et je pris la détermination de me laissent aller au cours des événements, quitte à les diriger un peu, si l'occasion se présentait. Je me rends compte de mes moyens de séduction, qui sont médiocres...
— Il y a l'esprit.
— Merci beaucoup. Julie m'invita à m'asseoir. Je pris un pouf facile à remuer, comme celui sur lequel je m'installe en ce moment... Julie était à votre place. Représentez-vous bien la scène. Vous êtes Julie. En causant, m'aidant de mes pieds, par petites secousses insensibles, j'arrive à m'insinuer entre le fauteuil et la cheminée. Et tandis que Julie m'entretient de n'importe
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quoi, j'établis inoii petit plan : « Au cas où elle laisso «' pendre sa main, c'est quelque chose d'elle qu'elle « abandopne: je m'en sais^is et je la garde, à la façon « d'un camarade qui n'aurait aucune arrière-pensée, « qui voudrait seulement prouver par ce geste la force « de son amitié. »
— Ces homiïies, tout de mémeî
— Je vous ai promis la vérité. Au cas où elle me laisse sa main, il faut me hâter de poser d'abord un bai.ser sur les doigts, puis sur le poignet, puis sur la paume. Vous suivez la progression? Le baiser sur la paume a la violence d'un aveu et la douceur d'une prière. A ce moment Julie s'écriera: « Vous devenez « fou! » ou, ce qui est plus grave : « Ah! mon « pauvre ami ! » Donnez-moi la main...
— Ce n'est pas la peine.
— Si. Vous comprendrez mieux... Merci... Julie me confiait ses tristesses. La femme la plus joviale en a, quand cela ne serait que pour les confier. Je pouvais donc garder sa main dans la mienne et la presser comme je presse la v6ire en ce moment, sans vouloir h la rigueur exprimer davantage que : « Je suis là. Je « suis votre ami. Continuez. » Restaient les baisers. Quel abîme que ces quelques centimètres qui séparent mes lèvres de vos doigts! Je tremblais.
— Vrai ?
— La peur du ridicule... la crainte que, révoltée par mon audace, Julie, me repoussant, ne me fit tomber dans le feu, comme j'y tomberais en ce moment, si vous me poussiez et s'il y avait du feu. Heureusement, elle restait inerte, absente...
— On connaît ces absences-hK..
— Un silence tomba, ainsi qu'il est dit dans les romans naturalistes. Le moment était arrivé...
— Que d'histoires ! Je suis sûre que Julie ne s'embarrassait pas de tant de complications. IVIais voilà, quand on n'est pas sincère !...
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— J'élais pris d'une angoisse tell<^ que j'aurais bien voulu m'en aller ou que quelqu'un Ht diversion en entrant. Je sais qu'il y a un système : la badinorie: on a l'air de butiner, de pincer une taille en passant, de cueillir un baiser sans y attacher d'importance... Les femmes ne détestent pas ces manière?. Moi je les abomine. A ce5 minutes-là. je suis saisi de gravité, je deviens solennel... Je suis de ceux peur qui ça a de l'importance. Or, ceux pour qui ça a de l'imporlanre s'adressent le plus souvent à celles pour qui ça n'en a aucune. Et vicp versa. D'où tant de crime?, de suicides et de discussions. Je reviens au fait.
— Gazez.
— Soyez tranquille. Je piquai donc mon premier baiser au hasard; il tomba sur les ongles... iei... à peu près... Julie n'avait pu sentir mon baiser, Avez-vous senti le mien ?
— Non.
— Celait h recommencpr. Je recommençai en visant les doigts... ainsi... tout en regardant flamber une bûche et avec la bonhomie d'un père qui console sa tille d'un bobo. Julie demeurai t énigmatique. Je m'aperçus que le plus difficile restait à faire. Après ces petits baisers consolateurs, je n'étais pas plus avancé que M. X... ou M. Y..., quand, à la tace de tous, ils baisaient la main de Julie avec un peu plus d'insistance, peut-être, que ne l'eût comporté la galanterie courante... Mais il s'agissait de retourner cette main et de déposer sur la paume un baiser appuyé. Cela pouvait faire sortir Julie de sa dli'traction et provoquer un scandale. La main était docile, indifTércnte, comme la vôtre en ce moment... Laissez h... ne la roidissez pas... Je la retournai et posai mes lèvres h cet endroit... près de la ligne de cœur.
— C'est la ligne de coMir?
— Oui. Julie eut un mouvement de reirait, pas fâché, comme si je l'avais chatouillée. Pourtant j'avais bien
pris garde de ne pas la chatouiller. Est-ce que je vous chatouille ?
— Un peu.
— Maladroit !
— Il ne s'agit pas de moi. Ensuite?
— Je me levai. Laissez-moi votre main. Et j'osai regarder Julie en face. Sa rêverie imprécise s'était changée — trouverai-je l'expression juste? — en attente curieuse, en étonnement offensé : Julie attendait la suite et la redoutait. Je devinai qu'elle .éî,ait encore indécise...
— Que d'histoires! Que d'histoires !
— Je lui passai le bras autour du cou... Permettez... Comme ça..., tout en immobilisant sa main gauche avec ma main droite et dans l'espoir qu'elle-même passerait son bras droit laissé libre autour de mon cou... Allez !... Votre bras droit...
— Ça suflit! Tout de même, si l'on entrait, j'aurais beau dire que nous étions en train de reconstituer une scène...
— Vous perdez le plus beau, voilà tout... Votre bras droit, voyons... Merci... A ce moment, j'étais ébloui... je ne voyais plus que les lèvres de mon amie... Soudain, je crus remarquer que ces lèvres tremblaient légèrement... Alors...
— Monsieur... Oh !... assez !... Je vous voyais venir... monsieur Gabriel... avec vos sabots... Non... Je me fâche... Ce n'est pas bien... Thérèse...
A ce mot, Gabriel arrêta net sa démonstration :
— Thérèse ? murmura-t-il. Pourquoi, Thérèse?...
— Ne me forcez pas à vous dire ce que vous savez fort bien, fat que vous êtes !
— Je vous assure...
— Ouais!...
— Vous ne voulez pas la suite de l'histoire de Julie?
— Sans illustrations, alors?
— Sans illustrations, c'est impossible.
— Asseyez-vous donc et restez tranquille.
Il se réinstalla auprès de M""* Maquaire, qui reprit sa broderie après avoir constaté dans le miroir que l'intermède n'avait point dérangé la sage ordonnance de sa coiffure...
Douceur I Douceur du soleil d'avril qui n'arrivait pointa entrer dans le salon frais et obscur; douceur de M** Maquaire, belle confidente de Thérèse, sans doute; douceur de M""^ Pecteur, dont tout geste, sauf pour son mari, était une caresse instindive; douceur du miroir d'eau, qui ne se lassait point de refléter l'image puérile du castel; douceur des choses, douceur des êtres, douceur de la voix de Thérèse, qui appelait Gabriel.
— Vous l'entendez?
— Oui.
— Courez! Mais un mot encore... Réfléchissez à ci : tout homme a son année, son mois ou sa semaine
de succès. Il faut en profiter pour choisir. C'est dans le succès qu'il est nécessaire d'avoir la tête libre et l'œil clair. Vous voltigez. Prenez garde. Plus tard, ce sera trop tard et qui trop embrasse mal étreint. Allez en paix et gardez-vous de toute vanité.
Thérèse, en costume de chasse, un petit chapeau vert sur la tête, semblait courroucée :
— C'est ainsi que tu travailles ! reprocha-t-elle. Monsieur était dans le salon, en train de flirter. Une autre fois, je t'enfermerai pour de bon. Quand tu resteras là, à essayer de m'attendrir... La vie de château!... Que lui racontais-tu donc à la bonne M""* Maquaire? Tu tendais tes pièges... Heureusement, j'étais là. D'abord, je ne veux pas que tu oublies Marie.
— Hein?
— Oui, Marie...
« Ne nous réjouissons jamais trop vite, pensa Gabriel, et n'analysons pas nos triomphes. Hélas! M"^ Maquaire me renvoie à Thérèse qui me renvoie à
la EDGAR
Marie, laquelle, le cas échéant, me reaverruil sans doute à une autre. Tout cela se passe avec calme, j[>arce que j'inspire une sorte de ciniaraderie affeclaouse, et pas autre chose. Quand il y a autre chose, c'est avec accompagnement de cris et de colères, de fureurs jalouses, de tragédies et de sanglots. Succès d'estime, mon vieux. La passion n'est pas pour ton flcUu nez. Tentons une expérience. »
— Thérèse 1
— Quoi ?. . .
— Je t'aime!...
— Idiot!
— Vous voyez !
— Qu'entends-tu dire avec ton : « Vous voyez » ?
— C'était une réponse que je me faisais à moi-même. iSous causons souvent, tous les deux moi.
— Tu as de jolies fréquentations. Passe devant. Te voilà dans ton cabinet. Je t'enferme» Je reviendrai à six heures voir ce que tu auras pondu, en rentrant du poulailler, avec ces dames. On mettra ton manuscrit dans la corbeille et je ferai la lecture ce soir» Si tu veux plaire à M'"'^ Pecteur, introduis de l'amour et des petits oiseaux!...
Ce soùt (le petits boutons tout prêts à
partir, (Jui l'ont un vrai rouge, et puis ils
poussent tous une petite feuille et, comme
, c'est inégalement, cela fait un mélange
trop joH de vert et tie î'-oUge.
M'ue de Sévioxé.
Enfant, Gabriel avait eu peur de gmndii'. Tout lui lit une épreuve, et le printemps mêune dont Buffon a déclaré qu'il « fourmillait de vie ». Pour employer une expression que la sensibilité moderne a rendue banale, ce priulemps-là lui était cher et douloureux. Lallégresse du renouveau n'est qu'une souffrance pour
• les poitrines étroites et les cœurs faibles, Duugreville, touché par la loi suprême, fourmillait de vie ^ le cliieu voulait tuer le chat, lequel guettait les oiseaux avec une fureur concentrée et ramassée; des insectes, à peine nés, s'enlre-tuaient, les feuilles nouvelles sortaient avec crainte et crispées; il y avait partout des nuissaftces, des combats, de l'amour, de la mort, de la volupté et delà férocité. Et même les hôtes... Une nuit, passant par le corridor des chambres d'amis, Gabriel avait
' entendu la voix courroucée de M. Pecleur : « Mieux que ça, ou tu auras affaire à moi » et la réponse éplorée de M""* Pecteur, bégayant des excuses ou des reproches. M*"^ Maquaire, de toute la rigidité de sou admi- I able buste, luttait contre un énerveinent qu'elle jugeait
indigne d'elle et portait son éternelle broderie comme un cilice; M. Cordif baisait dans les coins le portrait de Simone Simoun déguisée en muse. On s'intéress;iit au désespoir d'un domestique dédaigné par une f<^mmf! de chambre et qui empoignait telle bouteille de Saint- Emilion comme il se serait saisi d'un poignard. Sans qu'on pût s'expliquer pourquoi, les relations entre invités s'aigrirent. M"" Maqu;iire haussait les épaules aux paradoxes de Gabriel que M. Pecteur contredisait haineusement. M"*"^ Pecteur ne se montrait qu'au déjeuner, chargée des rancunes de la nuit et'opposant à tous une amertume résignée de victime propitiatoire. Seule, Thérèse restait la même. « Elle est vertueuse, jugeait Gabriel; c'est un mot qui semble démodé parce qu'on n'a plus guère d'occasion de s'en servir. Elle est vertueuse, mot radieux. Il y a des gens qui marchent dans la boue sans se crotter et d'autres qui reviennent gluants, comme si la boue les choisissait Thérèse ne comprend ni l'énervement de M™® Maquaire, ni l'amertume de M"" Pecteur, ni le désespoir du domestique. Je voudrais avoir sa cruauté innocente et ignorer un trouble insultant, parce qu'il est commun à ces bourgeoises, à ce valet, à celte glycine, à cette chatte, à ce pommier... Je le voudrais... mais... )^
Mais il faisait dans le greninr-cabinet de travail une chaleur insupportable ; mais la lucarne encadrait un ciel si bleu et si palpitant que l'on croyait pénétrer son mystère et qu'il n'aurait plus rien à livrer, après tant de beauté; mais il venait des champs voisins une émouvante odeur de terre éventrée, mais Marie, là-bas...
— Gabriel!
— Thérèse?
— Tu dors?
— Non,
— Tu écris?
— Oui.
— Ça marche?
HDGAR 81
-- Admirablement .
y. - Courage, ma vieille!
[; Il écrit, en effet. Il écrit à Marie :
I « Marie,
I « Il n'y a de vrai ciel qu'au-dessus du square Montholon. A Dougreville, nous avons de l'azur. C'est mo-
Iqolone. Comment va notre campagne à nous? Nos cbers arbres? Nos pelouses? Le pot de jacinthe qui (Jécore notre fenêtre? Les fleurs coupées que vend notre vieille amie de la rue Baudin ?
« pour moi, je me lève chaque matin à ii heures, car il faut profiter de son séjour; j'ouvre mes volets et je salue l'aurore. Après quoi, je trempe mon académie dans de l'eau parfumée de verveine, des mouillettes dans du chocolat et ma plume dans l'encre. Rien n'est plus trerapeqr qu'un écrivain. Je t'aime et je pense à toi. J'y pense 31 fort que lu finiras par apparaître, j'en suis sûr. Il est arrivé qu'un être évoqué avec tant de passion se matérialisait aux yeux des spectateurs. Trombine des hôtes de Dougreville : « Par où est-elle entrée?» Je répondrai : « Ne vous dérangez pas. C'est Marie, c'est mon amie Elle ne vient pas pour vous. Fichez -nous bien la paix, s'il vous plaît. »
u Marie, comme tu es loinî Je sais que tu détestes ce que tu appelles mes exagérations, mais ton absence m'est insupportable et Je suis un peu jaloux. Dialogue :
« Marie. — Et de qui es-tu jaloux?
« Moi, — Le sais-je? La véritable jalousie manque d'objet. Elle a la violence aveugle d'un pressentiment.
« Marie. — Moi, je ne suis pas jalouse de toi,
« Moi. — Hélas!
« Marie. — Ahl voilà le père tant-pis qui commence ses hélas! Je te le répète, je ne suis pas jalouse... Moi. — Hélas!...
- Etc. Changeons de conversation. Tu veux que je te décrive des paysages? Goût étrange! On introduit des
paysages dans les romans pour que la lecteur exen son habileté à sauter ces morceaux avant d'en avoir lu la première ligne. Tu trouveras des paysages exacts dans les manuels de conversation à l'usage des étrangers : « L'herbe est verte. Le marronnier est séculaire. « Le merle chante. Le nuage est gris. Le soleil est « chaud. » Le paysage auquel je songe est bien diiïérent : c'est l'endroit, élu entre tous, où la rue de la Paix expire avec grâce dans le sein de la place de l'Opéra. Là se trouve un réverbère au pied duquel j'attends Marie. Nous sommes toujours trois : le réverbère, le camelot qui vend le plan de Paris et qui a la tête de Danton, et moi. Danton et moi nous sommes intimes depuis le jour où je répondis à son offre : « Merci, je suis du patelin ». Nous causons politique. Danton crache beaucoup en parlant politique, mais plutôt pour marquer son dédain que par manque de savoir-vivre. Marie! C'est là que je voudrais être! Des messieurs bien habillés attendent tes rieuses compagnes : c'est l'heure tranquille où les lions sont poires. Te voilà! Tout s'illumine! Ton bras, vite. Tu me dis : « Marche donc droit, ma totote; on jurerait que tu as « bu !... » Jh suis toujours un peu ivre, quand je prends ton bras. Des feux multicolores s'allument dans les verres, aux terrasses de cafés. L'Opéra s'enflamme. De vieux hommes se congestionnent. Parlez-moi de ce crépuscule en feu d'artifice, avec ce bouquet : Marie toute rose et qui me presse si gentiment le bras pour me faire répéter les choses qui l'ém-^uvent : « Encore... u je n'ai pas bien entendu : Tu m'aimes?... »
« En ce qui concerne ma santé, j'ai toujours dix minutes, un quart d'heure extraordinaires par jour: je n'ai pas travaillé, je n'ai donc pas la migraine; je n'ai^ pas mangé, je n'ai donc pas mal à l'esiomac; je n'ai pas marché, mon cœur est donc paisible; je n'ai pas trop froid; je n'ai pas trop chaud; je respire. 0 Nature! ainsi, tu as l'amabilité de me montrer quotidienne-
luuut ce que j« pourrais élre : lu m'apporte* un beau jouet que tu reaiportes avant que j'aie eu le temps de m'en servir. Mais, ma chère Marie, Pascal, Voltaire, Jean-Jacques, Spinoza, qui furent ce que l'on fît de mieux dans leur partie, étaient des mal fichus. A respirer peu, l'on comprend l'importance de la respiration et les carcasses débiles sont les plus durables.
« Dans huit jours, je réintégrerai nos pénates. Notre Edgar doit s'ennuyer de son père. A-t-il grandi? Je lui ai trouvé mauvaise mine, lors de mon départ. Il faudrait lui brosser les joues. J'espère que je ne lui ai pas donné ma rougeole en Tembrassant. Ses cheveux commenceat-ils à foncer? Mes respectueux hommages à j^jiie Arréméré, je te prie. Pour moi, je reste ton serviteur dévoué, avec mes salutations tout ce qu'il y a de plus distinguées. Je t'adore, mon pauvre chou.
« Monsieur, dit : lui.
dit : l'Autre, dit : le Singe. »
Il faut maintenant revenir aux travaux sérieux. Immédiatement, Gabriel est pris du désir d'ajouter quelques lignes à un roman abandonné. Il compose ensuite un dessin de caucliem.ir et jette une pensée : w Je ne suis peut-être pas aimé », appuyée de ce commentaire : <■<■ Ceux-ci pourquoi veux tu qu'ils t'aiment? Us t'ignorent. Et ceux-là pourquoi veux-tu qu'ils t'aiment? Ils te connaissent. »
Une légende :
« C'est le propriétaire de la Villa Bon Accueil qui m'a tiré un coup de fusil I »
Une réflexion :
« Cherchons des vétérinaires pour les désirs et des médecins pour les amitiés. Proposition renversabie. »
Un court dialogue ad usum delphini :
^< — Marraine, lu es une fée?
'< — Toutes les marraines sont des fées.
« — Alors, tu peux être métamorphosée? 4
« — Qui. - 1
<< — En chatte?
« — Sans'doule.
« — Eh bien! si cela t'arrivait, n'oublie pas que le ' plat aux cendres est dans la cuisine, à gauche de la \ porte. »
Un programme « pour arriver » :
« Lever, 6 heures. Cent cinquante lignes. — Promenade : Réflexions sur les travaux à exécuter. — Déjeuner : Mastiquer chaque bouchée jusqu'cà ce que Taliment ait perdu tout goût. Repos, sans sommeil. Lecture utile. — Rêverie utile. — Cent cinquante lignes. — Récréation. — Remonter sa montre avant di se coucher. »
Un compte :
« Envoyer dix-sept francs au crémier et vingt-deuj francs à Tépicier, soit trente-neuf francs. Qui d( soixante retire trente-neuf, reste vingt et un. Vive U vie! j'ai vingt et un francs; j'offre à Coryciedes baiserî tremblants... »
Thérèse cueille des fleurs non loin de là. Ell^ demande :
— Tu travailles, Gabriel?
— Probable.
Sois poli. Je te demande si tu travailles.
— Oui.
— Utilement?
Que signifie cet adverbe hideux?
C'est que je te connais : tu te laisses enfermer el
tu le venges en gribouillant des bêtises. Peux-tu mt montrer ce que tu as écrit?
— Non.
— Pardi!
j'ai la pudeur de mes brouillons. Mes piirases
sont encore en chemise.
- Habille-les...
— A la confection, n'est-ce pas? Sale bourgeoise !
— Alors, viens avec moi.
— Je suis las.
— Viens...
— Cette insistance est flatteuse.
— Je voudrais faire un tour au potager, mais il y a un mulot qui me fait peur.
— Je me disais bien aussi...
— Quoi?
- Rien.
Et mon petit Arthur sait bégayer ton n ,n\.
Brizeux.
M. et M""* Chévetain élaient arrivés à Dougreville. M. Chévelain manifestait une joie touchante à l'idée do passer quelques jours en pleine nature, loin de son frère-patron. Oh! il ne Jui avait rien demandé. C'élail M. Hippolyte Chévetain lui-même, en personne, qui lui avait proposé ces vacances : « Va te reposer; tu dois avoir de l'anémie cérébrale; tu ne comprends plus rien ; tu embrouilles tout. » Ce que M. Chévetain avait traduit ainsi, pour sa femme : « Il fait beau; je trouve que tu n'as pas bonne mine : je te donne une semaine de congé, profit'es-en bien, » Il profilait, « Voilà où j'aurais dû venir après mon opération, déclarait-il; seulement, Cordif n'avait pas acheté Dougreville. Ma foi, j'ai fait ma convalescence au Bois de Boulogne, et, comme j'avais toujours faim, j'emportais une tranche de bœuf froid, un bon morceau de pain, une petite bouteille pleine de café noir. Je m'installais sur un banc pour faire ma collation. Un beau jour, sans savoir, je m'assieds en pleine avenue des Acacias. El qui est-ce que je vois, passant dans sa voilure? Mon frère Hippo- Ivte... J'étais tout honteux, avec ma bouteille h la
KDGAR 87
maiu... J'en ai oublié de lui dire bonjour... > A Dougreville. le bonhomme exultait. 11 voulut pêcher et revint avec un petit poisson qu'il se reprocha d'avoir assassiné et qu'il enterra dans un coin du potager. Son bonheur naïf attendrit les invités que la présence de M""^ Chévetain pacifiait. M. Pecteur eut un partenaire pour le jeu d'échecs et M™* Pecteur, délivrée de son chaleureux époux, put se plonger dans des lectures. M. Cordif n'entretenait plus Gabriel de Simone Simoun. Seulement, vers midi, tout le monde attendait le facteur et M. Cordif n'était pas le moins fiévreux. Parfois, le facteur était en retard. Ce fut ainsi que Gabriel reçut une fois dans son cabinet de travail, vers trois heures de l'après-midi, une lettre de Marie apportée par Thérèse.
- Tiens, dit-elle, quelque chose pour toi. Gabriel fut étonné du son de sa voix.
— Donne...
Il remarqua, fâché :
— L'enveloppe est ouverte !
— C'est ton père qui l'a décachetée, se hâta d'expliquer Thérèse. La personneavait mis: « M. Chévetain », Sîins prénom. Il faudra que tu dises à cette personne de mettre ton prénom, une autre fois.
En effet, au dos de l'enveloppe, s'étalaient ces mots : « Ouverte par moi et non pour moi, Léopold Chévetain ». Léopold était souligné.
— Je te laisse, Gabriel.
— Tu peux rester.
— Non, non... je le laisse.
Et Gabriel lut ceci :
« Mon chéri,
« Je n'ai pas bien compris ta dernière honorée. Je ne sais jamais si tu plaisantes ou si tu es sérieux. Tu m'assures que tu m'aimes et puis tu as l'.iir d'en rire. Je ne me ca.sse plu.s la tête. Je te prends tel que tu es,
mais je ne veux pas que tu débines la campagne; il u aurait qu'un méchant homme pour préférer les fleui coupées aux vraies lleuis vivantes.
« Je vais l'apprendre une grande nouvelle : Phoineau et M"" Arréméré st^ront mariés dans un mois. ^ue Arréméré n'ayant pas trouvé jusqu'à ce jour li placement de son cœur, on peut dire, sans ridicule, qu'ils sont fiancés. Nous en sommes la cause, mais nous n'y sommes pour rien, car nous n'avions pa deviné leurs sentiments : on ne s'occupe jamais depersonnes laides. Ce ne sont pourtant pas celles-là qui réussigsTnl le moins bien. Ils ont l'intention d'habiter près de chez, nous et de commencer tout petit, pour grandir. Ce qui a décidé M"® Arréméré, c'est que Plioineau est dans ses idées, en ce qui concerne les écontimies. Ils ont acheté une tirelire qui est une sorte d petit co(ï're-fort duquel on ne peut enlever le» souï une fois qu'on les y a mis. Plus tard, ils se retireront .: la campagne, vu que Phoineau sait y faire sous le rappoi-t du bétail et que M"° Arréméré s'occupera des poules. Ne ricane pas : c'est si gentil, tout cela!... M"° Arréméré mène déjà son futur comme elle l'appelii et il paraît tout content. Je crois qu'il cherchait surtou comme qui dirait une mère qui l'empêche, par exemple, de sortir en complet de toile au mois de décembre. La cérémonie aura lieu à la campagne. 11 y aura un déjeuner. Phoineau est sans famille, mais M"" Arréméré a encore une tante qui est chaisière et deux cousines qui sont dans les plumes. Nous sommes invités. 11 faudra que je passe pour ta vraie femme, à cause des parents. Tu tâcheras de te tenir, mon pauvre loup, et de ne pas m'embrasser en criant que lu veux me manger, comme tu fais. M"*^ Arréméré deviendra dor M""= Phoineau. Tu n'as pas idée de ce qu'ils sont cou vehables, bien que cela soit convenu. Il a l'air en adoration ; elle semble plus froide, mais c'est du chiqué, Hier, elle a comme qui dirait fondu d'amour. Voilii
pourquoi : depuis quelque temps, Phoineau lui apportait (le beaux bouquets de muguet. Elle me dit : « Il faut que je le gronde pour lui [donner de bonnes habitudes. Dans notre situation, m'apporler des bouquets pareils, c'est du gaspillage. » Alors je Tai mise au urant. Je lui ai révélé quoiPhoineau se levait avant le jour et s'en allait à pied, jusque di:ns le bois -- ce n'est pas en face ! — pour .cueillir ce muguel-là. Tu piges la trotte que ça représente! Elle ne m'a pas répondu, mais elle est devenue belle tout à coup, tant >('s yeux brillaient de larmes.
« Moi, je continue à êlro la chouclioutc de la mère Léotard. Je compose des bibis qui font sensation. Une cliente, M'"'= Bivoaré, m'a donné un louis, tant elle était •Mutente de son galurin, et elle a ajouté : « Ma petite, j'aurai les yeux sur vous. >> Je ne veux pas te barber avec les atTaires, pauvre chéri, toi qui es si peu pratique; mais, retiens ceci : du jour où je me serais mis dans la tête de voler de mes propres ailes, je volerai. « Quant à noire Edgar, il continue à me donner bien de la satisfaction. Au moment oîi je t'écris, il dort à côté de moi, sur son oreiller, kassure-toi : il n'a pas pris la rougeole. J 'aimerais même mieux voir un peu plus de couleur sur ses petites joues. J'y mettrai du rouge à lèvres. M"" Arréméré lui a brodé un bonnet de nuit.
« A bientùl, mon {Jabriel. Je ne suis pas très forte pour terminer mes lettres : J'en mets toujours trop ou pas assez. Je préfère me dire ta dévouée servante,
« Makie Pélatz. »
(iabriel, ayant lu cette lettre, se rendit dans la salle de billard où il trouva réunis son père, sa mère et Thérèse. Son arrivée interrompit net un conciliabule où il était question de lui, sans doule. M'"? Chévetain prit un livre, mais sa main tremblait un peu. Pour M. Chéve- Iuinàlmano3uvraitdistraitementlecompteur dubillard.
— Mon arrivée jette un froid ! constata Gabriel.
— Pas du tout! protesta M""" Chévetain. Elle ajouta :
— Nous avons tous mal à la tête; le temps devient orageux...
M. Chévetain sifflotait.
— Ah! s'écria Gabriel, il s'agit bien du temps! Mes chers parents, — Thérèse, tu n'es pas de trop! — mes chers parents, j'ai une révélation à vous faire.
Il s'arrêta. Thérèse tournait vers lui nn visage crispé d'inquiétude, et le visage de M"" Chévetain avait la même expression, avec l'indulgence en plus..
— Oui, continua Gabriel, une explication entre nous est nécessaire. Qu'il vous suffise de savoir ceci : Edgar est un pantin de quarante-neuf sous!
— Un pantin ! s'écria Thérèse, radieuse.
— Je ne sais ce que tu veux dire, émit ingénument M. Chévetain. S'il s'agit de cette lettre, je n'en ai pas lu trois lignes; dès que j'ai eu vu qu'elle ne me concernait pas, je te l'ai renvoyée.
Thérèse gambadait. M""* Chévetain, délivrée d'un grand poids, remarqua :
— Je crois qu'il va faire beau, tout de même! Pour sortir, Thérèse se pendit au cou de Gabriel. Et
elle lui confia :
— Nous avons eu un fameux trac... Je puis te l'avouer : Ion père nous a lu la lettre d'un bout à l'autre. Il était bouleversé. Ta mère s'est écriée : « Et quelle femme cela peut-il être, qui farde son enfant!... » Pour moi...
— Pour toi?
— Pour moi, je suis contente.
— Ah!
— Il faut que je t'embrasse!...
Mais comme Gabriel la regardait profondément. Thérèse parla d'autre chose.
Ah ! Sophie, vous ne m'aimiez pas assez, si vous m'aimez aujourd'hui davantage.
Diderot.
Les lettres ne sont pas inofTensives et loute correspondance un peu suivie entre deux amant;--, même si elJe a commencé sur le mode badin, funt par des reproches, du lyrisme et des drames. Gabriel venait de Texpérimenter à ses dépens. Les jeunes hommes frivoles deviennent d'autant plus vite jaloux que leur propre exemple n'est pas pour les rassurer. Donc, Gabriel était jaloux de Marie. Il était exaspéré par le calme de ses lettres, par ses phrases qui avaient l'air de sourire, sous des bandeaux plats. Il n'avait pas rencontré l'amour, qu'il cherchait déjà la passion, dans ce qu'elle a de plus exclusif et de plus désordonné. Il reprocha h Marie de ne point solliciter son retour Hvec assez d'ardeur et couvrit des pages de protestations, d'ironies et de serments. Elle finit par lui demander de revenir, ajoutant qu'ils s'expliqupraient mieux de vive voix, qu'il était difficile de le suivre et qu'elle souhaitait, quant à elle, le retrouver tel qu'il était au départ, sans cette véhémence qui l'elTrayait : « Pourquoi as-tu changé? Je n'ai pas changé, moi. On dirait que tu as besoin de souffrance, maintenan
M'aimes-lu davantage? M'aimes- lu moins? Je m'y perds. Je voudrais te voir sérieux, voilà tout. Je t'attends. »
Il ne se le lit pas répéter et brusqua son départ. M. Cordif le conduisit à la gare et le chargea de mille commissions pour M'"*' Delacruze. « Tu es assex psychologue pour voir du premier coup si elle m'aime toujours. » 11 pleurait. Cela attendrit Gabriel qui donna l'accolade à ce frère de larmes, saula dans le train et s'écroula sur la banquette. Il faisait une chaleur terrible. Ce compartimenl de seconde symbolisait la triste condition des classes moyennes, en ce sens qu'il n'avait ni la fraîcheur des troisièmes, ni le confort des premières. Cela sentait le vernis bouillant et le cuir calciné. Mais Gabriel était seul et il put évoquer Marie, les yeux clos. Quand il les ouvrit, il avait une voisine. C'était une petite courtisane qui se trémoussait sur la banquette, poussait des soupirs en se mirant, el se désolait que son « fond de teint » descendît, liquéfié par la chaleur. « Voilà une vengeance toute prête », songea (iabriel, sans savoir au juste de quoi il avait à se venger. Tout de suite, la voisine, qui semblait récemment sortie de quelque humble condition, lui adressa la parole : « Vous m'escusez, je fais un coulant d'air », murmura- t-elle après avoir abaissé la vitre. Klie poursuivit :
— Tout de mémo, c'est-il marronnanl de quitter la mer par un temps pareil? On ne sent pas le coulant d'air. Qu'est-ce qu'on va prendi u à Paris corauie chaud, dites, monsieur?
Gabriel voulut lui répondre, mais l'inanité d'une conversation avec celte charmante et primitive créature le frappa. U lui montra ses lèvres el ses oreilles, signifiant ainsi qu'il était dans l'iuipossibilité matérielle d'entendre et de parler. iNéanmoiuwS, gràcts à cet artilice de pantomime bien connu qui consiste à dessiner un cercle avec la main devant ;on visage pour
faire comprendre h une personne qu'on la trouve ravissante, il put, sans fatigue, exprimer son admi- .. ration. La voyageuse, émue, chercha dans son sac un bloc-noles sur lequel on lisait : « Pour la poche, cinquante cartes-lettres >s sortit un crayon et griffonna cette ligne qu'elle présenta à Gabriel :
« Êtes- vous sourmuais ? »
Il prit le crayon et écrivit :
« Oui. A votre service. »
Comme il allait se rencoigner, elle agita la main plusieurs fois pour qu'il patientât un peu, et le blocnotes, passant ainsi de l'un à l'autre, se couvrit de ce dialogue :
— C'est de nessence?
— Oui.
— Moi sa me générez parceque j'aime coser. Si ça ne vous anuit pas, on pourrait s'aigrire, sa pacera le temps, — Yvodelle.
— Je veux bien écrire, chère Yvodelle, niçiis je ne suis pas sûr de mon orthographe. Je vous otTre mes hommages empressés, Jules.
— Je ne fais pas entention. Je ne suis pas à chychis.
— Permettez-moi d'inscrire ici quelques vers :
Ah! par un jour .si doux, Que ne suis -je hirondelle,
Yvodelle, Pour expirer .sur vos genoux !
— Merci. C'est mignon. Mais restez tranquil. Vingt deux! La femme du couloire est entrain de nettoïer la bar d'apuy. »
— Yvodelle, je vous plais?
— Oui. La femme du couloire a fichu le kant. î.e bloc-notes portait encore ces mois :
<^ Garde cette feuille, mon grollou, pour te souvenire : M""" Yvodelle, 94, rue de Vintimillc »
— Je n'y manquerai pas. Corapliments et reconnaissance. Si nou3 donnions un peu, cher ange?
— Je veut bien. — Le train ne va pas plut loint que Paris?
— Non.
— Tu feras celui qui ne me coiiêt pas, sur le quet, ratporc à mon ami.
Et voilà Paris.
— Gabriel ! Gabriel ! Tu ne me reconnais donc pas!
— Marie! Dieu me pardonne! Excuse-moi! Je suis l'idiot des gares : la cloche m'abrutit et le sifflet m'affole... Dans mes bras! C'est bon, tu sais, d'être attendu par toi...
— Oh! comme tu es parfumé!
— Moi? ^
— Toi. Un peu fripé, d'ailleurs...
— Confidence pour confidence : tu es resplendissante... Tu m'aimes?
— Bien sûr.
— Avec calme ?
— Je t'aime...
— Psitt!
— Un auto! Toujours de la dépense...
— Ma valise est lourde... J'ai hâte de retrouver mon home.
Et dans la voiture :
— Tu ne sais pas, Marie? Mon père a lu la lettre dans laquelle tu me parlais d'Edgar.
— Ah!
— Ce qui fait que toute la famille a cru que nous avions donné le jour à un Edgar en chair et en os!
— Et après?
— Après, quand ils ont su qu'il s'agissait d'un pantin, ils ont été soulagés.
— Tu m'en vois ravie. C'est tout ce que tu me rapportes?
— J'ai aussi des coquillages et du beurro d'Isiguy... Marie?
— Quoi?
— Tu es fâchée?
- Non.
— Tu m'as envoyé des lettres si tièdes...
— Je ne suis pas marchande de phrases.
— Mon amour...
— Quoi encore?
— Sais-tu quel fut le premier résultat de l'amour d'Adam et d'Eve?
— Gain.
— Non. Un malentendu.
— C'est possible ; je veux bien ; je m'en moque. . .
— Oh! Marie, si tu savais pourtant combien j'ai pensé à toi, combien je me suis ennuyé sans toi, combien il me tardait de te revoir... et quelle joie j'éprouve en ce moment.. . J'ai été jaloux de toi... A quoi pensestu? Que regardes-tu, dans le noir? Parle, ma chérie, parle...
— Il fera jour demain.
André del Sarto. — J'étais né pour être tranquille, vois-tu. Je ne sais pas être malheureux.
Al.KRÇP DK MusstiT.
Lu leïidemain, comme elle l'avail prévu, il fit jour.
— Marie ! s'écria Gabriel.
— Quoi?
— Voici l'aurore.
— Tu appelles l'aurore, ce torchon sale...
— Marie, voici l'aurore, et tu as quelque chose à me dire.
— Non...
— Si.
— Ah! oui... Alors, elle était joyeuse, ta famille, quand elle a su... Au fond, tu es un bon jeune homme... Et là-bas il y avait, sans doute, de belles dames? On se trompait de chambres, des fois?
— Jamais. Cela ne se passe ainsi que dans les romans. La vie de château ressemble à la vie de collège ou de caserne. On prend les repas en commun, on s'entend ronfler... et dans les couloirs, il n'y a que des rencontres grotesques, les soirs où l'on a mangé trop de melon... Je suis rudement satisfait d'être rentré.
— C'est vrai ?
— Laisse-moi ouvrir les volets.
— Non, je préfère ^é pas le voir, pour la suite de mon discours...
— Fichtre! Et pourquoi, mère dénaturée, n'as-lu pas sorti notre Edgar?
— Parce qu'il est bien dans l'armoire. Celle plaisanterie a assez duré., Il serait temps pour toi d'être moins falot. Je sais que tout ce qui est sérieux t'ennuie, et cela m'inquiète. Tu as pris toutes tes petites dispositions pour assurer ton bonheur, et gare à ce qui viendrait se mettre en travers, n'est-ce pas ? Je voudrais cependant savoir si je puis m'appuyer sur toi, si tu es un homme...
— « A quatre pas d'ici, je te le fais savoir... »
— Et si tu es capable d'avoir un peu d'énergie, de regarder les choses en face...
— Marie!...
— Écoute, Gabriel !
— J'écoule.
— Veux-tu un caramel mou?
— Ce n'est pas de refus.
— Tu vois, je l'avais préparé...
— Comme pour prendre une purge...
— Oui... Il est au chocolat... Pas, que c'est bon, et que les dents collent bien ?... Maintenant, fais attention
[à ce que je vais te dire et note que je ne te demande jrien... que je n'exige rien de toi... Gabriel, mon chéri, jce qui faisait si peur à tes parents est vrai... Gabriel,
je vais avoir un enfant de toi... Attends, avant de me [répondre... avale ton caramel.;, c'est pour cela que je
te l'ai donné; pour te laisser le temps...
— Ma chérie...
— Assez pour aujourd'hui... Chut!... Silence !... Plus [un mot... Je ne te demande rien... N'aie pas peur...
Oui... je veux bien croire en toi... Nous verrons... Ah ! dame, la vie va changer... tu seras peut-être malheureux... Tu ne sauras pas bien être malheureux, mon pauvre chou?... Tu n'avais pas réfléchi à tout cela...
— Un enfanl ! uû enfant ' s'écria Gabriel.
Et. au grand élonnement de Marie, il manifesta par une cabriole la joie que lui procurait celte révélation.
La femme habitera le marital asile, Et s'il plaît au mari, changeant de domijile, De porter sa demeure en différens séjours, La femme est obligée de l'y suivre toujours.
Code Napoléon.
Mis ea vers par D..., ex-législaleur (1811)-
Phoineau avait revêtu pour la première foh depuis de nombreuses années un complet de drap noir, sans renoncer à la coupe militaire, dont le collet, lierméliqueinent fermô, évite d'inutiles dépenses de linge et de craviites. Le cheveu ras, sa terrible moustache roulée en signe de soumission, il avait cet air de timidité féroce des hommes dont toute la volonté réside dans les muscles. La cérémonie se déroulant à la campagne, dans le pays de la chaisière, parente de M"<^ Arréméré, il avait gardé ses chaussures jaunes, planté sur sa tête un feutre espagnol, et renoncé aux gants. M"" Arréméré, habillée de pékin noir et blanc, avait la mine avenante mais réfléchie d'une personne sérieuse qui, au cours même d'une fête, songe aux humbles devoirs du lendemain. La chaisière, rouge, et les deux plumissières, jaunes, étaient du cortège, avec M"»* Léonie Léotard, d'une élégance suprême et qui assistait, en qualité de témoin, la doyenne de ses ouvrières. Mais Marie était adorable, avec sa jupe d'organdi et son chapeau de paille attaché par minces brides de velours noir... Si jolie et
si mystérieuse que Gabriel la contemplait avec une sorte d'angoisse extasiée... H la voyait à la place de M"' Arréméré, tandis que lui-même serait à celle de Phoineau... M"* Léonie Léotard dut avoir la même pensée. Tandis que le maire énumérait les devoirs des époux, elle poussa le coude de Gabriel et murmura : (( Marie ferait mieux, tout de même ! Une mariée laide, voyez- vous, ça me donne envie de sangloter..^ »
Le long d'une existence que les soucis du négoce n'avait point entièrement accaparée, M"" Léotard avait subi bien des vicissitudes sentimentales que la couleur de ses cheveux révélait à ses railleuses employées. Rousse, du roux le plus vénitien pendant une intrigue amoureuse, elle redevenait d'un blond livide strié de gris, après la fatale déception et l'inévitable rupture. Ces entractes lui permettaient de redoubler d'activité commerciale, en attendant une nouvelle aventure. Puis, elle apparaissait un beau matin plus rousse que jamais, avec quelque chose d'abandonné, de moelleux, une bienveillance dont on se hâtait de profiter... Au demeurant, et malgré des foucades d'autoritarisme, des caprices, des passages sans transition d'une avarice sordide à la plus folle générosité, c'était une très bonne personne, sous son fard.
Le déjeuner eut lieu chez un hôtelier qui avait été aubergiste et qui s'en souvenait assez pour rôtir encore au feu de bois de savoureux poulets. On mangea beaucoup, avec une lenteur paysanne. Après le repas, les plumassières chantère'nt Colinette en alternant pour les couplets et en reprenant le refrain à deux voix. La chaisière convia la société à se reposer un peu et à se rafraîchir dans sa villa, cube mélancolique dans un terrain vague semé d'épieux. On l'y laissa, comme on laisse un mort au cimetière, et l'on reprit le train. Les plumassières rejoignirent le faubourg Saint-Denis. jl|me Phoineau, retroussant sa jupe de soie, entraîna son docile époux vers l'autobus et l'ombre nupli Je, tandis
([ue M™^ Léotard emmenait Gabriel et Marie au Bois de Boulogne. A huit heures, elle les supplia de dîner avec ;>lle. « Je ne peux pas rester seule maintenant, je suis trop triste. » Et dès qu'ils furent installés dans des fauteuils de paille, devant une petite table fleurie de roses, elle éclata :
— Ah ! mes petits, je crois que j'envie M"' Arréméré ! Elle est M"*^ Phoineau... C'est du solide... Ils s'entendront. Us resteront ensemble. Vous ne savez pas ce qu'il y a dans ces deux mots : rester ensemble... Moi non plus... Enfin, si... je sais... je me doute... Vous, il ne faut pas que vous vous sépariez... Vois-tu, Marie : M"'* Phoineau va se mettre en robe de chambre, chez elle... Ça doit être rudement bon : se mettre en robe de chambre, carrément, pour la vie... Les hors-d'œuvre... oui... prenez... Moi, je n'ai pas faim... Je vois d'ici leur nuit à M. et à M""® Phoineau... Ça ne sera pas compliqué, et, quand monsieur s'endormira, madame ne cherchera pas le secret de l'avenir sur la figure de son époux. Elle l'a, le secret de l'avenir: dans huit jours, elle se remettra à ses chapeaux. Elle aura eu huit jours de roman. Eh ! ça vaut peut-être mieux que quinze ans de vaudeville... Ne vous gênez pas surtout, tapez dans le caviar... Monsieur Chévetain,retenezce que je vais vous dire : vous êtes un veinard; elle est charmante votre amie. Vous aussi, vous êtes charmant... Oh 1 je ne vous confonds pas avec un Phoineau. Vous êtes un psychologue... J'ai eu un bon camarade qui l'était aussi, psychologue : jamais homme n'a été roulé... La musique!... 11 ne me manquait plus que la musique pour me mettre les nerfs en pelote... Il y a trois ans je venais ici tous les soirs, avec mon chagrin... Maître d'hôtel, donnez-moi simplement des olives noires et du café très fort, et puis vous ferez dîner le chauffeur Lepoldu... Quelle saleté, la vie!... Marie, regardez tout de même les chapeaux; il y en a toujours, dans le tas, un de potable... Monsieur Chévétain, votre amie a un goût ravissant... C'est bien ma
chance :jedéteste les fleurs artificielles el on y revient... Qu'une femme puisse supporter une gTO.sse ljête de ro.-;e, qui senl la toile et la colle et qui, remarquez-le bien, ne tromperait pas un cheval de fiacre!.. Je n'admets que les violettes... à cause d'une toque couverte de Parmes .. et qui me rappelle un peintre... A. celte époque-là, un manteau de loutre, une loque couverte de violettes de Parme et c'était l'orgie!... Tout do même, mes petits, il était mieux que Phoineau. On l'appelait le plus beau des peintres. Par exemple, il avait gardé l'accent de sa province; j'aurais dû me métier... ça ne pense qu'à acheter des terres grâce à un beau nuiriage! Il ne l'a pas râlé, le beau mariage! Ah! je ne peux me vanter d'avoir été semée, plaquée, lâchée... On aurait encore inventé un nouveau verbe pour moi, ma parole!... Une vieille, que l'on renvoie à son comptoir... Je vous attriste? Faut pas... Pourquoi est-ce que je m'accroche, aussi ? Je suis du genre lierre. . le lierre-poire : nouvelle variété... Quel àga me donnezvous, blague dans le coin? Ne répondez pas, ajoutez dix ans et vous serez encore modestes... A la santé du ménage Moineau, Poireau, Phoireau, je ne sais plus... Ce café me fait du bien... J'ai la glace du lâchage dans les os... Brrr... Pour en revenir à mon peintre, il s'était marié sans même me prévenir. Il avait simplement épingle une pancarte sur son atelier : Fermé. J'ai ajouté : j)our cause de dégradation. C'est si lâche, un homme!... Nous autres, nous ne soiimies mauvaises que quand nous avons complètement oublié, mais eux ils trouvent encore le moyen d'être méchants avec des restes d'amour dans le cœur... Fichaisesl Si nous filions? Espérez-moi cinq minutes, que je ravale ma façade, histoire de ne pas montrer ma débâcle au monde.
— Pauvre femme! dit Gabriel quand elle .se fut éloignée.
— Laisse donc ! s'écria Marie en haussant les épaules. Comme on fait son lit, on se couche. Et il faut savoir le
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laire pour soi toute seule, son lit. Ça f'éineul^ loi, ces romances?. Moi ça me laisse froide. Quand il y a du clair de lune et des étoiles, je pense qu'il fera beau le lendemain. Voilà. Et si mon passé me répugnait, je ne peuseiais qu'à mon avenir. Quant à c^s pleurnicheries, très peu pour moi, merci beaucoup : passé six heures je ne suis plus modiste!
Elle était exquise sous son grand chapeau, à la lueur rose de la petite lampe. Elle resplendissait de force et de santé. Gabriel l'admirait en silence, avec étonnement, comme s'il la voyait pour la première fois, avec tristesse, comme s'il avait dû ne jamais la revoir. Il était troublé, lui, par cette nuit magnifique, par le mystère qui émanait de Marie. Il l'eût tant voulue faible, à celte minute, et énamourée, et lui tendant la main, avec ce « Réconcilions-nous » qu'elle murmurait parfois si gentiment, sans raison apparente, quand elle devinait qu'ils avaient cessé pour quelques minutes d'être unis. Elle croisait les mains sous son menton et elle regardait au loin une brillante compagnie qui commençait de dîner, sous un champignon. La faire rire? Peut-être... Mais un pitre n'est pas un vainqueur. Au moment oîi leurs deux existence se nouaient, elle devenait une étrangère. Il n'eût pas soupçonné une telle farce du Destin. Etrangère sa beauté qui n'était pas celle de la veille; étrangères ses paroles ; étrangers ce costume et ce chapeau qui étaient sans doute la cause de tout le mal, car l'âme d'une petite Marie s'assortit à sa robe. Celait une inconnue qui se trouvait à la même table que lui et qui s'ennuyait un peu, en écoutant une musique qui ne la troublait point. Il avait la singulière manie d'éterniser le passé, de vouloir que rien ne changeât, et que Marie en belle robe fût la même que Marie en robe noire. Son amour pour elle se transformait, bien qu'il luHàt éperdument. Sur son ancien amour, fantaisiste, fait de commisération et de léger désir, un autre amour se greffait, sombre.
violent, qu'il ne pouvait ni exprimer ni s'expliquer, un amour de bossu pour une femme éblouissante; un amour humilié, tremblant, résigné... Et pourtant, songeait-il, elle sera mère... Notre enfant! Noire enfant! Se peut-il qu'une telle pensée ne me la rende pas tout entière... Mais elle répétait avec une sorte de rancune :
— Non, mon vieux : passé six heures je ne suis plus modiste.
Chien et chat {bis), Voilà le monde.
A la ronde
Chaque état {bis)
N'offre, hélas!
Que chien et chat.
Désauoiers.
Ce jour-là, quand M. LéopoldChévetain pénétra dans le bureau de son frère, celui-ci lui offrit un siège avec solennité.
— Hippolyte! gémit M. Chévetain, depuis trente ans que nous travaillons côte à côte, c'est la première fois que tu me fais asseoir dans ton bureau. Tu dois avoir quelque chose de mauvais à m'apprendre... Mais quoi? Est-ce personnel?
— Non.
— Alors... Oh!... tu veux le séparer de moi!... Tu ne réponds pas, Hippolyte? Mais c'est épouvantable! J'en ai les jambes coupées... M'en aller d'ici, moi!... Après trente ans!... Tiens, sans reproches, l'État est plus humain : il met ses employés à la retraite, mais ils sont prévenus, ils peuvent se préparer... Je rendrais encore des services, Hippolyte... Tu me connais; tu sais à quel point je mets du sentiment... Trop, j'en conviens, trop... Je ne suis pas une brute. J'ai pris de l'amitié pour tout, ici, tiens : pour les casiers, même; c'est moi qui avais si bien arrangé les
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casiers de la contremarque A.l. Z. que MM. A.I.Z. m'ont fait des compliments devant toi, tu te souviens. Et ce jour où j'ai repêché dans la rue ce gros client du Venezuela qui voulait s'en aller parce qu'on Tavait mal reçu... J'ai été dévoué à la maison comme un chien... El le jour où Bornex est devenu fou, n'est-ce pas moi qui l'ai empêché de mettre le feu à une pièce de soierie et qui l'ai maintenu ju.squ'à l'arrivée des agents de police? Ce n'est pas pour dire... Et puis, enfin, Hippolyte, moquetoi de moi si tu veux, mais cela me faisait plaisir de te retrouver ici tous les jours, même quand tu me grondais... parce que le service a ses exigences... oh! pas de gaieté de cœur, bien sûr... Alors, Hippolyte...
Voyant son frère noyé dans les tlots de sa propre sensibilité, M. Hippolyte Chévetain l'interrompit:
— Tu fais de la poésie, comme monsieur ton fils qui m'a l'air, soit dit en passant, d'un fameux gredin, et qui vit avec une demoiselle. Mais ceci te regarde. Pourquoi ce flot de récriminations? Tu as donc la monomanie du magasin? Tu es arrivé h l'âgé de la retraite, je ne le l'envoie pas dire. Tu te berces de chim'res et tu crois être utile. Non, Léopold, lu n'es jjas utile. Les employés s'en aperçoivent; ils se paient la tête et je suis atteint, par ricochet. Fendant les vacances que lu as prises en avril les choses allaient mieux, positivement. Bref, nous nous sommes arrangés avecCordif. Ou vous fait trois mille cinq cents francs de renies et vous irez vivre à Dougreville où vous serez comme des coqs en pâle,
— Et Gabriel? objecta M. Chévetain.
— Il se débrouillera.
Hippolyte se leva et frappa amicalement l'épaule de son frère, comme on flatte un vieux cheval qii'on envoie à l'équarrisseur.
— Plains-loi donc! Tu te retires dans un château superbe; on te fait des rentes; lu goberas les œufs de les poules; tu boiras le lait de tes vaches; tu mangeras
les légumes de ton potager; mais c'est une lin de mili lionnaire! Nous irons te voir en été. . Quand M. Léopold Chévetain eut mis sa femme au courant, celle-ci le réconforta :
— Nous ne resterons pas longtemps à Dougreville...
— Qu'espères-tu donc?
— Voilà mon espoir, dit M"" Chévetain en désignant Gabriel qui entrait.
Elle ajouta :
— Mon enfant, ton père se retire. Nous vivrons provisoirement à la campagne, chez mon frère. Nous comptons sur toi pour te faire une situation et pour nous rappeler bientôt.
— Je vous le promets, répondit Gabriel.
Car il trouvait tout naturel que toutes les responsabilités lui incombassent à la fois. Une femme, un enfant, un père, une mère !... Rien de plus facile!... Il était comme ivre de sacrifices, et, certain de la victoire finale, il n'avait pas encore choisi son arme de combat. Qu'importait! Quand un fantaisiste se met en tèle de devenir pratique, aucim obstacle ne l'arrête, en pensée. Il est riche et puissant d'avance, et il répand du bonheur autour de lui, par la grâce de son imagination. Donc, Gabriel embrassa ses parents et leur demanda dixhuit mois pour se tirer d'afïaire. Après quoi, il leur trouverait un [>etit appartement du côté d'Auleuil, avec vue sur des jarJins, salie de bain et téléphone.
— C'est trop! protesta M"»" Chévetain. Songe nussi un peu à toi, mon enfant.
Que les poètes Soient inhabiles, cela vaut mieux Que si le Ciel et la Terre Se mettaient à remuer.
TsHiKEWA Gabô.
^me phoineau dit à Marie :
— Je suis contente de Phoineau. 11 renonce à se écritures qui ne le menaient à rien et il a pris une placJ^ de deux cent cinquante francs par mois. Voyez-vouS| ma chère, vous devriez conseiller à Gabriel d'en faire autant.
Marie ayant objecté que Gabriel avait du talent, M'"" Phoineau fronça ses terribles sourcil?. Où se voyaitil, le talent de M. Gabriel Chévetain? S'affirmait-il dans des gains considérables, ou dans l'admiration d'une élite? M. Chévetain lui-même s'épuisait-il de travail, en attendant l'heure de la consécration? Travaillait-il pour le Concierge ou pour la Postérité? Un soir, il leur avait lu quelques pages auxquelles personne n'avait rien compris. Cela avait, d'ailleurs, un air de se ficher du monde, assez irritant. Et puis des histoires sans intérêt, des histoires de tous les jours, dénuées de poésie. Il ne pouvait être question de cet extraordinaire bouquin sur la cuisine, un bouquin qui ne contenait même pas une recette et que pas une bonne n'achèterait.
— Le fait est, murmura Marie, accablée.
M""" Léonie Léolard intervint :
— Venez donc déjeuner chez moi, nous causerons. M"" Léonie Léotard était à Tune de ces périodes où 1 âme, comme saciieveiure, gardait quelques traces -gaieté, parmi la grisaille. Elle était encore teinte de
roux pour un huitième environ. Une longue mèche d'or brouillé semblait ce dernier coin lumineux que l'on peut voir dans les plus sombres crépuscules. Elle rudoyait déjà ses ouvrières et affectait devant les clientes jce sourire tordu qu'ont les enfants au moment où ils vont pleurer. Marie la retrouva dans son salon qui ressemblait au parloir d'un family-house.
— Nous aurons de la charcuterie, annonça-t-elle. J'en ai assez bouffé dans le temps aux Tuileries et je ne vous ai pas invitée pour vous régaler. Dites donc, ma petite, vous croyez que je ne vois pas clair dans votre jeu? Je suis aussi maline que vous. La mère Bivoaré a envie de vous commanditer et vous essayez de me chiper ma clientèle. Et je me tortille ! Et je prodigue des amabilités! Madame par-ci, Madame par-là! Je t'en ficherai! Jouons cartes sur table. Si j'étais plus jeune, je vous briserais sur mon genou et ça ne serait pas long. Aujourd'hui, je préfère transiger. Je crève d'embêtements, si ça peut vous faire plaisir... J'en crève... J'avais un ami... Âh ! mon Dieu... mon Dieu!
— Madame !...
— Quand je pense à ce que je vous disais l'autre soir!... Les hommes, voyez-vous; les hommes!... Toute vieille folle que je sois, s'il y a des moments où je suis folle il y en a d'autres où je suis vieille. Ecoutez la vieille : votre Gabriel vous perdra. Si vous devenez mon associée, donnez-vous de l'air. D'ailleurs tous les goûts sont dans la nature, mais je trouve qu'il a une sale touche, votre amoureux. Vous ne me ferez pas avaler qu'on peut avoir du talent avec une touche pareille...
On frappa. M"* Léotard cria ? « Entrez ! », puis, comme
une forme masculine se dessinait dans l'embrasure de la porte, elle se leva, hébétée. Enfin, elle parvint à bégayer :
— Emile! c'est vous, Emile!... Je vous laisse une seconde... Vous déjeunez avec moi, Emile... Oh! m» dites pas non...
Elle s'enfuit et Emile pénétra. C'était un quadragénaire râpé qui avait cet air de supériorité hargneuse par quoi se manifestent certains imbéciles. Celui-lù, conférenciait volontiers. Pendant quelques minutes, il exprima son opinion, qui était sévère, sur la température, lés gens au pouvoir, les hommes arrivés et la légèreté féminine. Quand M""' Léotard revint, Marie voulut s'en aller, mais Emile s'y opposa :
— Je vous le défends bien, par exemple. Nous déjeunerons ensemble; je l'exige. Je me permets de dire : « Je l'exige » bien que je vienne ici en chemise, pieds nus et la corde au cou... moralement, s'entend...
Il baisa le poignet de M'"" Léotard qui parut sur le point de s'en évanouir d'aise. Marie vit alors que la patronne avait caché ses cheveux sous un magnifique foulard rouge artisteraent noué. Déjà rouge de bonheur et d'émotion, elle personnifiait assez bien l'Apoplexie, telle que la représenteraient ces peintres qui voient fauve.
— Oh! ami, murmura-t-elle, nous aurions pu rester seuls; je ne vous aurais'pas adressé un reproche : je suis trop contente de vous revoir.
Ils dégustèrent donc de compagnie les radis, les petits pâtés chauds, la mortadelle et les éclairs. Emile ne portait pas une bouchée à ses lèvres sans avoir l'air de lui demander au préalable : w Es-tu digne de moi? » Il s'appesantit sur la bouteille de cognac, tira de sa poche un mauvais cigare, en mordit le bout qu'il cracha comme il eût craché son mépris de l'humanité, l'alluma, se leva et prit congé.
— Déjà! implora M""» Léotard.
— J'ai à travailler, signifia Emile.
— Alors, à ce soir?
— Non, impossible.
• — A demain soir?
— Peut-être...
Elle le suivit des yeux, avec une soumission ardente, se retourna, changea de visage, et Marie eut en face d'elle une Furie.
— 'Il vous a donné rendez- vous !
— Oh! par exemple !
" J'ai parfaitement entendu qu'il vous parlait de la Madeleine.
— Il me disait qu'il était venu à pied de la Madeleine et qu'il avait chaud.
— A d'autres!
— Mais regardez-le donc!
— Et après?
— C'est un vieux.
— Un vieux? Emile?
— Il sent le culot de pipe!
— Il vaut bien votre raté, j'imagine.
— J'aime encore mieux un râlé qu'un fini, madame. ■ — Qu'est-ce qu'il faut entendre! Passez à la caisse,
on vous réglera. Et pour terminer, sachez que je ne vous crains pas plus dans le commerce qu'ailleurs. Vous êtes trop commune; il vous manquera toujours la distinction, ma fille. Du balai! Et au plaisir de ne pas vous 1- 'Voir.
— Plaisir partagé, ma vieille 1 Mes salutations distinguées à ton pion.
Ce fut ainsi que se termina ce cycle d'afflictions que traversent les hommes et que Balzac appelle la ^< fatale semaine », en expliquant qu'il y a un moment où toutes les forces mauvaises se liguent contre un iiïdividu. Les faibles y périssent. Les forts en sortent triomphants. Son père et sa mère partis, Marie sans place, des petites dettes cuisantes, tel fut le bilan que récapitula Gabriel.
H en conçut une .sorte de gaieté nerveuse. « A qui le tour? » Une telle avalanche de catastrophes satisfaisait l'obscur romantisme qui sommeillait en lui. Il consola Marie.
— J'ai plusieurs façons de nous en tirer. Voici la première. C'est un roman.
— Tes romans !
— Oui, mais, celui-là! Le comte de Chaudesaigues aime la marquise de Sainville. Le marquis "de Sainville est numismate, mais le comte de Chaudesaigues monte au concours hippique. Concours hippique. Emoi des dames. Flot de rubans à M. de Chaudesaigues. Le marquis de Sainvilleemmènesafemme à Venise. Venise. Mort du marquis, empoisonné par sa dame. Mort de la marquise qui se suicide pendant une chasse à courre...
— Ça ferait du bon cinéma ! objecta Marie.
— On y pensera aussi.
— Mais ça n'est pas ton genre.
— Ma chère, soyons pratiques : mieux vaut écrire des choses tristes pour les riches qui sont gais que d'écrire des choses gaies pour les pauvres qui sont tristes. Je suis décidé à devenir un petit malin. J'ai aussi ridée d'une pièce qui peut se résumer ainsi : 1" acte : « Je vais l'aimer »; 2® acte : « Je l'aime »; 3* acte: « Je ne l'aime plus ». Si mes personnages s'appelaient Joseph Dubois et Emilie Dupont, ce scénario serait banal, mais je leur colle des millions et des titres. Et puis il y a le cadre : 1®'' acte, une piscine mondaine; mes héros s'éprennent l'un de l'autre en jouant au football dans l'eau tiède; 2*^ acte, la cabane du club dans un golf; 3* acte, le bal de la mi-carême dans un établissement où les snobs vont, ce soir-là, admirer les crapules...
— Et quand t'y mettras-tu?
— Tout de suite! Cinq cent lignes par jour. En dixhuit jours le roman est bâclé.
— Oh! loi, quand il s'agit de projeter...
— J'exécute.
lit (jabriel prit une feuille de papier blanc sur lequel il écrivit, d'une traite :
L'ORCHIDÉE Roman.