CHAPITRE I Au Concours hippique
<•' Madaïue de Sain ville prit place dans la tribune réservée et cligna sur l'assistance un rogard délicieusement niyope. Les hommages lui vinrent, telles des vagues qui expiraient au bord mauve de sa jupe crème. On la savait malheureuse en ménage, mariée à un sot, et le monde lui était reconnaissant de s"hai)illcrau.ssi bien, sans distinguer personne en particulier, sans dédier à quelque amant son parfum rare, le « charme de son sourire, la molle élégance de son X geste. Elle allait s'asseoir, quand uue voix murmura « à son oreille : « Chère amie, vous permettez : le couîte de Chaudesaigues, la marquise de Sainville. » Le coaîte de Chaudesaigues s'inclina sur la main « que Blanche-Lydie lui tendait, d'un geste franc et « direct de déjà camarade... »
— Ça va, murmura Marie qui lisait dessus l'épaul de Gabriel : ça va; c'est mondain...
— Rien que sur un commencement pareil, décidaG a briel, n'importe quel boucher me ferait crédit. Nouc, sommes loin de VŒuf à la coque et autres fariboles. Je ne cherche plus midi à quatorze heures, comme tu vois.
— Tu te forces.
— Sans doute. Mais où serait le mérite si je ne me forçais point? « Ou ne fait bien que ce qu'on aime » es^
une maxime d'égoïste. Enfin, quand on est poli, avant de raconter une histoire, on se préoccupe d'abord de savoir si elle amusera les personnes. Est-ce logique?
— Oui, pour une fois, tu es logique.
— Un de mes camarades de collège s'était confectionné une sorte de flageolet. Il se mettait dans un coin de la cour et exécutait des airs de sa composition. Les autres avaient beau lui demander de jouer la Mère Grégoire^ il refusait. On le tenait pour un idiot et on le détestait...
— Et on avait raison.
— Mei, je vais jouer la J!/ere Grégoire, comprends-tu?
— Sans compter que je pourrais t'en raconter des anecdotes sur la haute!
Et Gabriel se remit à ïOrchidée. Il écrivait avec une rapidité remarquable. Puis, son attention fut distraite par une mouche qui était entrée par la fenêtre ouverte et qui heurtait rudement le plafond et les murs, trop affolée pour trouver une issue.
— Marie, chasse la grosse bé-béte...
— Elle te fait peur?
— Elle m'inspire des doutes... Toutes les activités ne sont pas également profitables...
— i\a... Elle est partie. Mon pauvre mien... tu te donnes tant de mal... tant de mal!
Déjà, il était à ses genoux et il lui parlait de leur avenir.
— Qui vivra verra, dit-elle. Ça ne se construit pas avec des paroles.
— On s'aime?
— On s'aime.
— C'est notre luxe...
— Oui.
Du vrai luxe... Il avait la manie de couper son labeu^
avec des caresses, comme il inscrivait des rimes parmi| sescomptes, comme il glissaitdespériodes harmonieuses dans ses pires articles de journaux. Cela s'appelle er
langage populaire mêler les torchons avec les serviettes.
— Assez du roman pour ce soir. Je vais commencer ma pièce...
Marie haussa les épaules.
— Tout pareil à la mouche! soupira-t-elle.
Il y avait un jour un homme prodigieusement avare qui vivait dans la prairie tout seul avec lui-même, excepte qu'il avait une femme.
Maisk Twain.
A un thé littéraire chez M"'" Delacruze, Gabriel rer contra pour la première fois M. Théodore Belibeau. vieillard avait écrit, entre !884 et 1889, quatre ouvrage destinés à la jeunesse sentimentale, et il s'était fait ces quatre volumes un piédestal de mépris, d'où jugeait la production contemporaine. Riche d'ailleur^ il proposa à son jeune confrère une besogne rétribua qui consistait à extraire de ses douze cents pages uj opuscule intitulé : Morceaux d'anthologie et pensiié détachées de Vœuvre de Théodore Belileau. Gabriel troui bien les morceaux d'anthologie, mais déclara que U pensées, trop fluides sans doute, échappaient au cribl de la citation.
— Chacune de mes phrases renferme une pensée, rétorqua M. Belibeau. J'ouvre un de mes livres, au hasard : « Germaine promenait sa douleur dans les allées du parc indifférent. » Sans ce petit adjectif « indifférent », voilà une phrase banale. Mon adjectif l'illumine. Que si vousjugez, non sans raison, le public trop niais pour comprendre tout seul, faites un reuvoii au bas de la page : « Ainsi, Théodore Belibeau oppose
rimpassibilil(5 sereine de la Nnlure aux vaines ablations des hommes. » Faites votre besogne avec le scrupule des commentateurs de La Fontaine, par exemple. Il n'est pas diffiiile de me découvrir; il s'agit d'y mettre un peu d'enthousiasme.
I.e salon de M'"" Delacruze s'était empli d'inventeurs manques, de savants avortes et d'autres personnalités non moins étranges. On y voyait jusqu'à un nègre compositeur de musique et qui sifflait ses productions, ne pouvant les interpréter sur le piano. M. Curdif, réduit par l'inquiétude, et qui Hollaitde plus en plus dans ses vestons trop larges, versait les vins et distribuait les gâteaux. Le reste du temps, il demeurait taciturne : « Vous êtes agaçant, lui reprochait M'"* Delacruze, vous avez l'air de reprochera mes invités de salir les tapis. Mon cher, dans un certain monde, on a d'autre pensée en tête que de s'essuyer lesbottines surun paillasson », M. Gordif se vengeait en demandant à Gabriel de lui dire à l'oreille le plus de mal possible de ces intrus qui saccageaient son bonheur et ne lui laissaient qu'une Simone distraite.
Au cours de l'une de ces séances, et tiaidis que le nègre, faisant une bouche énorme, sifflait passionnément sa grande symphonie, M. Cordif confia à Gabriel : « Je crois que je vais marier Thérèse ». Gabriel vacilla.
— J'ai trouvé quelqu'un, expliqua M. Cordif. C'est ce M. Serginelle. que tu connais. Confections en gros. J'en ai parlé à Thérèse. Elle ne dit ni oui ni non. Pourtant, il serait temps... Je me fais vieux. Je ne te cache pas, aussi, que je voudrais a\oir un peu de liberté avant de mourir. Tu devrais voir Thérèse...
— J'y vais.
— Pas tout de suite. Ce n'est pas urgent à ce point.
— Le plus tôt sera le mieux.
— Gabriel!
Déjà Gabriel était parti. 11 trouva Thérèse courbée
sur un panneau de sycomore qu'elle incrustait de nacre.
— Travail japonais! annonca-t-elle. Joli?
— Oui.
— Tu venais voir mon père?
— Non.
— Tu viens donc pour moi?
— Oui.
— Très flattée... Assieds-toi donc. On ne.tevoit plus. Où habites-tu, maintenant?
— J'ai gardé une chambre au sixième, faubourg Poissonnière.
— Avec les bonnes?
— Je n'y suis jamais... je...
— Pas de détails !
Thérèse avait revêtu une longue blouse à carreaux noirs et blancs. Elle montra ses pieds chaussés sans grâce de pantoufles fourrées.
— Plus la moindre coquetterie, comme tu vois. Tu permets que je continue mon petit travail? C'est un paravent.
— Pour ta chambre?
— Je n'en sais rien.
— Pour une chambre... fulure... n'est-ce pas, Thérèse?
Elle jeta l'outil qu'elle tenait.
— Tu es venu cambrioler mes petits secrets?
— Oh! avec toi, ce n'est pas facile; tu es prudente.
— Et je m'en félicite. Je ne suis pas fîère de tout ce que j'ai dit, mais je suis rudement cont.ente d'avoir su me taire, des fois...
— Ah!
— Comment va Marie? Et mon jeune cousin Edgar aux cheveux jaunes? Allons, confesse-toi. Dis-moi tout. Mets-toi à table, comme on dit dans les prisons.
— Tu le veux?
— Certainement.
— Voilà...
^)uand il eut fini, Tliérèse alla à la fenêlrc, loiivril, respira, revint et murmura : '
- Tu vas donc être père de famille...
— Maintenant, fit Gabriel, à toi.
Elle ramassa son outil, se pencha sur la plaque.
— Tu vois bien que je fabrique un de nos meubles.
— Ce M. Serginelle...
— Tu as quelque chose à objecter?
— Non.
— Tu veux prendre la parole au nom de l'Amour?
— Je m'en garderais, car je ne sais rien de toi... Mais, vois-tu, il y a des êtres qui glissent sur la vie comme sur un toboggan... C'est si facile!... Seulement au bout on fait la culbute...
— Tu es trop bon. Tu me parles Marie, je te réponds Serginelle, et tu te lances dans un apologue dont je te sais un gré infini. Bon Gabriel, nous pouvons dire adieu à la première partie de notre jeunesse. Nous aurons des enfants. Ils cousineroot. Et puis ils se sépareront. Quelle grimace fais-tu I « Sachons^nous planter en face des réalités! » répète mon père... Tu as déjà, de temps à autre, des mots qui ne sont pas de toi, ce sont les mots de Marie, je le parierais. Toboggan! Tu ne me lis plus ce que tu écris; tu dois préparer un bouquin de vente. Toboggan ! Et, qui sait, peut-être une pièce destinée à amener, une larme dans un sourire, à la façon de ce bijou que porte ma femme de chambre et où un simili-diamant brille dans la corolle d'un myosotis en faux émail. Toboggan, mon vieux ! Tu te laisses glisser et tu veux que je reste en bas, à te regarder? Monsieur a besoin d'une galerie. Bien obligée! Qu'as-tu fait pour moi, veux-tu me le dire? Tu t'habillais d'une façon ridicule; cela m'aurait causé un immense plaisir que tu changeasses de façons et puis il est venu une Marie et lu t'es transformé! J'ai l'air de te faire une scène, c'est tordant ! Non, maisaussi, tu n'as pas su comprendre notre amitié... Tu sentais bien que je n'avais que loi... On
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travaillait ensf^mble. Maintenant, tu peux constater à quoi j'en suis réduile : à des travaux d'agrément pour jeunes bourgeoises. J'étais peut-être aussi intéressante que Marie? Non? Parce que j'ai des sous?Oî révolutionnaire en mie de pain! Et î-i j'ai une autre façon qu'elle d'êtt-e pauvre?'Chacun prend soirmalheur où il le trouve. Je suis pauvre depuis l'ûge de douze an-, depuis que je nie suis réveillée, un matin, toute Iristc parce qu'il pleuvait. Voilà. J'ai pensé : « La pluie « amuse mes petites camarades. Je ne suis donc pas sem- « blable à elles. Et qu'ai-je donc de si lourd dans le « cœur? « Tu es venu ce jour-là, et tu as écrit des vers sur la pluie, l'en souviens-tu? Après cela, nous étions membres de la corporation des écorchés. C'est une dignité qui devrait éviter les conclusions bêles... Mais non : ce n'est pas parce qu'on sait voir les choses qu'en voit clair dans sa vie. Alors quoi, mon vieux : tu viendras déjeuner chez nous une fois par seraéiine... Il y aura des tapisseries dans la salle à manger, un bronze sur la cheminée du salon et devant ma place, à table, des fioles de pharmacie et des flacons de pilules. J'y tiens. Depuis ma plus tendre enfonce, j'ai envié ce privilège aux dames mariées de mes relations. Ce sont de bonnes dames, si molles, si obéissantes, pas contrariantes pour xm sou; chez elles il n'y a que la constipation d'opiniâtre. Elles me l'avouent avec un bon sourire. Passe-moi une cigarette... .Merci... Je vais entrer dans leur bande. Je participerai à leurs conversations, tu sais, pendant que les mâles jouent au bridge; des conversations de harem : « Le seigneur a été bien gracieux « pour moi, la nuit dernière. « Je serai grasse et je mangerai du rahat loukoum. A moins que tu n'aies autre chose à me proposer?... Non? Dis, Gabriel, si c'est une fille, appelle-la Thérèse... Monsieur ne rit pas? De quel problème, monsieur, est il préoccupé?
— Du problème alimentaire.
— C'est vrai !... Pauvre vieux! Embrassons-nous.
Elle l'embrassa sur les deux joiins, fraternellement, et lui prit les mains.
— Je suis une imbécile... J'aurais àù me douter... Si je pouvais inventer quelque chose, pour gagner des ors?... Il faut que père te tire de là. Je le denumdo pardon d'avoir ri. Nous resterons amis, n'est-ce pas? A quoi penses-tu?
— Thérèse, répondit Gabriel, je suis fatigué. C'est effrayant ce que je suis fatigué. J'ai envie de me coucher et de dormir. Toutes les pensées auxquelles .se mêlent des chiffres me donnent sommeil. Je trouve aussi qu'il nous arrive trop de choses. Je descends de gens auxquels il n'est jamais rien arrivé...
— On croit ça!
Ils se turent. Thérèse reprit son travail japonais. Quand elle releva la tête, Gabriel avait disparu. Alors elle abandonna le panneau. « Mademoiselle, cria la femme de chambre, monsieur fait dire que M. Serginelle viendra dîner ce soir. Augustine doit-elle faire une hai'bue ou une sole normande? » Thérèse la pria d'attendre et luiéphona à M. Serginelle pour lui demander ce qu'il préférait. Elle reçut une réponse ravie : « Ah 1 mademoiselle!... une telle attention!... Vraiment, si intelligente... si intellectuelle, vous daignez vous occuper!... J'ensuis très heureux, mademoiselle... Je choisis ce que vous aimez... Cela vous est égal!... Pour moi... la barbue, certes... mais la sole normande est un régal des dieux... Ah! Ah! Ah! Pourquoi m'appelez-vous petit futé?... A ce soir... et merci... ;.on, non... ce n'est pas pour la sole normande... » Ce jour-là, Thérèse détruisit toute une liassede papiers r lesquels elle avait consigné des observations destinées à Gabriel. La femme de chambre, revenant, la trouva rêveuse, frissonnante, mal à l'aise.
— Mademoiselle n'est pas souffrante?
— Non.
— Quelle robe mademoiselle mettra- t-elle, ce soir?
— Celle que vous voudrez.
— Mais...
— Mais quoi?
— Ce monsieur, qui vient dîner...
— Ma robe blanche, Céleste, et mes cothurnes dorés. Etes-vous contente?
— Oui, mademoiselle.
Charmante conspiration : le père, l'ami, le fiancé et la camériste. . . Bien inutile : Thérèse venait de s'installer sur le toboggan qui mène, par une pente savonnée, au mariage. Elle décida de fermer les yeux, désormais, et de se laisser glisser.
La comtesse de Fiasque s'entretenait dans l'extravagance comme les cerises dans l'eau-de-vie.
Taixemant des Réaux.
Les personnes dont Molière faisait des vieillards et que l'auteur de la Comédie humaine classe, les hommes dans la catégorie des damerets porteurs de faux toupets et des maris trompés, les femmes d«ns le douloureux troupeau des vieilles filles et des épouses trahies, les quadragénaires, en un mot qui sonne comme un glas, se souviennent de l'Auguste dont les clowneries réjouirent leur jeunesse. C'était au temps lointain où l'Hippodrome régnait avenue de l'Aima. Auguste se signalait par sa fougueuse, par sa sublime bonne volonté. Nulle tâche ne lui paraissait excéder ses forces et il les tentait toutes. Voulait-il balayer? Il ne réussissait qu'à s'asphyxier au milieu d'un nuage de poussière 1 Voulait-il grimper sur le cheval de panneau ? Ses etTorts infructueux ne parvenaient même point à déranger le galop patient de la lourde bête. Jonglait-il avec des oranges? Elles s'écrasaient sur son nez cramoisi. A ce symbole touchant de la Maladresse laborieuse, le Roublard a succédé. Auguste, de nos jours, fait semblant de rouler le tapis, d'aider les écuyers et d'escalader le cheval ; c'est un malin qui laisse travailler les autres : il bluffe. Et le rire
qu'il provoque tombe sur le dos résigné de ses camarades.
Gabriel n'avait pas connu l'Auguste de l'ancien Hippodrome. Sinon, il l'eût vénéré comme un frère d'élection. Tel ce clown candide, il jonglait de bonne foi avec des oranges qui lui retombaient infailliblement sur le nez. Il consternait les gens pratiques par les complications ingénues qu'il mettait dans la moindre démarche. Et, sitôt jeté bas, il se relevait sans songer à se frotter les côtes, confondant ainsi le mouvement avec l'activité et l'agitation avec l'action. Chacun sait qu'il convient de courir un seul lièvre à la fois. Il en courait dix ; il en courait cent. Il les courait à pied d'ailleurs, ce qui le ramenait chaque soir épuisé, mais radieux, et apportant à Marie une gerbe d'espérances folles que la journée du lendemain suffisait à flétrir. Il réunit en un volume les truismes de M. Belibeau et leur consacraune préface où cet écrivain était couronné de lauriers ironiques. Bien que M. Belibeau eût l'odorat oblitéré par un orgueil dément, il flaira tout de mên:e la plaisanterie, f<e fâcha et liarda sur la carte à payer. Gabriel brossa les décors el tint le piano d'un cabaret ai tistique qui ne naquit sans pompes que pour mourir sans gloire. Il composa un petit roman, sur la commande d'un jeune millionnaire qui voulait immortaliser une infidèle et qui, ne trouvant l'ouvrage ni assez cinglant, ni assez pathétique, le laissa pour compte à l'auteur. Il continuait, dans le journal où l'avait introduit M. Cordif, à louer le gouvernement en ayant l'air de le blâmer et vire versa. Un directeur de théâtre lui demanda une pièce gaie, la reçut avec des larmes de joie et conclut: « Maintenant, trouvez-moi dix mille francs et je vous joue ; je vous en donne ce que j'appelle ma pîirole d'honneur! » Il rédigea des catalogues littéraires et commit des littératures de catalogues. Sa patience était angélique. Il ne détestait pas les longs stationnements qui lui étaient imposés dans les antichambres. Ce sont des endroits frais
en été, chauds en hiver, et la méditalion des gens qui attendent est tout éclairée d'espoir. De plus, il s'y reposait. Après avoir remis sa carie de visite, il s'asseyait, sortait un livre de sa poche et lisait. Le plus mauvais moment était celui où on rinlroduisait, car il fallait se secouer de sa lecture pour aborder des problèmes immédiats. Il les abordait mal. Sa langue se paralysait dès les premiers mots et il finissait par trouver la plus malencontreuse des phrases, une de ces phrases au bout de laquelle le sollicité n"a que la peine d'accrocher un refus poli : « Si vous n'étie;; pas trop encombré en ce moment... — Hélas! monsieur, nous sommes justement très encombrés... » Il n'attendait pas davantage, s'excusait, saluait et se repliait en désordre. Par crainte de passer pour un raseur, il passait pour un fou. De plus, il avait honte d'apporter dans ces cabinets de travail la poussière ou la boue de la rue. Si on le convi lit à s'asseoir, il se préoccupait, par reconnaissance, de paraître aimable et spirituel, et il partait sans avoir énoncé l'objet de sa visite. Il revenait. Il était inlassable. Et les garçons de bureau ne dédaignaient pas de lui adresser la parole. Tel collectionnait des timbres ; tel autre possédait une petite maison à la campagne. Gabriel causait philatélie ; il causait agriculture. Bonvoisier, rencontré au hasard, l'inonda de recommandations et le lança sur des pistes hasardeuses. Il connut par lui un financier qui recherchait des courtiers pour lui amener des fils de famille momenlanément gênés. Devant le haut-de-corps de Gabriel, ce financier n'insista point et proposa sa collaboration pour une pantomime, car il s'intéressait au théâtre. Il connut aussi les aubaines qui vous laissent plus pauvre et plus désemparé. Il fit une misère héroïque, la blague aux lèvres. Son déjeuner consistait en un croissant grignoté avec lenteur, à cette minute où l'appétit se transforme en faim. Le plus incroyable est qu'il trouvait des loisirs. 11 flânait. Il allait dire, avec attendris;^ eraent, bonjour à
la Seine, là où elle est embellie des pierres les plus divines. Il reconnaissait, parmi les promeneurs, ceux qui, semblables à lui, s'accordaient une trêve avant de retourner au combat. Il avait envie de leur crier, à la manière des pêcheurs malchanceux : « Cane mord pas, hein, camarades ? » Mais son courage restait indomptable. Marie serait heureuse ; leur enfant serait heureux ; M. et M™^ Chévetain seraient heureux. Lui-même, plus tard, tel Bouvard et Pécuchet se remettant à copier, reprendrait sa tâche, qui était de limer improduclivement des phrases harmonieuses. It s'installerait à son tour, pour la vie. Il reprendrait sa jeunesse interrompue, car il entendait rester fidèle à sa jeunesse. C'était une vingtaine d'années un peu dures à passer, voilà tout. Et puis, il y a la chance. L'essentiel consistait à ne point s'entêter. .Pendant une huitaine de jours, il fut commis de banque. Pendant une autre semaine, il tenta d'assurer les artistes sur la vie. Mais le tumulte de la Bourse l'ahurit et il manquait de conviction pour persuader aux artistes de mettre de côté le pain de leurs vieux jours. 11 faillit devenir le secrétaire d'un Javanais qui le trouva trop petit de taille pour l'admettre à son service. Il rédigea les plaidoiries d'un avocat dont le temps était dévoré par la passion du tennis. Entre temps, il consolait M. Cordif qui, allant se trouver libre par le prochain mariage de Thérèse, offrait en vain cette liberté à M""' Delacruze : « Elle refuse... elle est pour le statu quo... Et je voudrais vivre à côté d'elle, comprends-tu, non pour la surveiller, mais pour voir ses petits pieds courir sur le tapis... Dis-lui bien que je ne la dérangerais pas. Je serais pour elle un chat, tiens, oui, un chat qui ne ferait pas de bruit, qui saisirait l'instant où l'on a envie de le caresser et celui où il faut rester tranquille... » Mais Simone protestait. Elle protestait avec beaucoup de véhémence et un grand nombre d'adjectifs. Car elle parlait comme elle écrivait. Une seule fois Gabriel oensa manquer de courage.
Surpris par une averse non loin du square Montholon, il rentra chez lui vers trois heures de l'après-midi et s'octroya congé. Il endossa une robe de chambre que sa mère avait confectionnée et qui était de soie jaune à grands ramages, une vraie robe de chambre du xviii* siècle. Il se demandait s'il allait lire ou fignoler quelque page glorieusement inutile, quand la clef tourna dans la serrure et la porte, ouverte avec violence, livra passage à Marie. Elle s'étonna :
— Tu es là !
— Oui ; il faisait un temps de chien ; j'étais rue Lafayette ; alors, ma foi...
— Oh! je ne te fais pas de reproches... Mais cette robe de chambre... Non, je ne pourrai pas m'habituer...
— Elle n'est pas belle, ma robe de chambre?
— Tu as l'air d'une vieille dame à qui l'on aurait ajouté une barbe 1
Tandis qu'elle mettait son peignoir, il lui demanda:
— Tu n'aurais pas, en route, perdu quelque chose ?
— Moi? Quoi ? Mille francs ?
— Non... quelque chose d'autre... Oh ! rien, une bagatelle : ta tendresse pour moi.
— On n'est pas toujours en train de rire. Et tu ramènes tout à l'amour. Il ne s'agit pas d'amour.
— Je le vois bien.
Il la coiffa à la 1830 : bandeaux lisses et petit riquiqui de chignon. Puis il couvrit de baisers celte tête où naissaient des pensées qui lui étaient hostiles.
— Merci... Maintenant, laisse-moi, Gabriel... Je ne sais pas ce que j'ai... les nerfs, sans doute.
— Nous nous en tirerons, va !...
— Oui, on s'en tire toujours... bien ou mal...
Et comme si elle avait craint de répondre à son regard anxieux elle fixait un point indéfini.
— Laisse-moi!...
Il n'entendait pas ainsi. Comme elle s'était assise, il se glissa càiineraent le long d'elle, sur le grand fauteuil
qui les accueillait très bien tous les deux, pourvu qu'ils demeurassent enlacés. Elle se souleva un peu, machinalement, pour qu'il pût passer un bras autour de sa taille et ils restèrent là, soufOe à souffl.e, séparés. Vu de près ainsi, le visage de Marie parut nouveau à Gabriel. Ce n'était plus le visage des premiers jours. C'était un visage de femme, pâli de mystère, et fermé, et inconnu. Le front, plus blanc, semblait modelé par une pensée tèlue. Le nez, plus volontaire, ne frémis<?ait plus à la volupté offerte. La courbe de la bouche n'était plus celle du baiser donné ou désiré. Les mains, froides et solides, gardaient leur volonté dans les mains suppliantes de Gabriel et, quelque effort que Marie fit pour les abandonner, elles se roidissaient...
La pluie continuait de tomber. Une pluie semblable avait rapproché jadis Gabriel de Thérèse. Ils avaient senti, dans leur innocence d'enfants, le besoin d'être rassuréspar la caresse d'unetiédeurhumaine. Ah! queMarie tournât li tête, avec ce soupir qui était un appel et un roucouloraenl! Elle restait immobile et muette. Alors il dégagea son bras, se leva et aussitôt elle prit le milieu du fauteuil. Pendant une heure, il travailla.
— Qu'est-ce que c'est? interrogea Marie.
— Une histoire, quelque chose comme la mort d'un amour.
— Brrr...
Ce sont deux petits qui se promettent, dans le cas où ils se sépareraient, d'observer tout un cérémonial réglé d'avance. Pas de lettre explicative. Pas de discussion. Les volets fermés...
— Les volets fermés...
— Une bougie allumée; et, sur le lit...
— Sur le lit ?
— Une rose.
— Qn n'est pas une mauvaise invention, jugea Marie. Jusqu'à l'arrivée des Phoineau, elle resta rêveuse.
A 10 heures, quand ils parlèrent de se retirer, Marie
proposa de les accompagner. Les Fboineau se regardèrent, surpris. D'habitude on les laissait partir quand on ne leur faisait pas comprendre, avant Iheure fixée, que le couple voudrait bien rester seul. Intriguée, M"" Phoineau, quand ils furent dans la rue, entraîna son amie. « Nous marchons devant. Suivez, les hommes 1 » Mais elle n'obtint aucune confidence. De son côté, Phoineau interrogea Gabriel :
— Vous n'avez pas eu une petite discussion?
— Pas la moindre.
— Marie est un peu nerveuse.
— Les femmes, vous savez...
Ils se séparèrent. Marie s'étonna que Gabriel ne lui prît pas le t>ras.
— Tu es fâché ? murmura-t-elle.
Il répondit:
— Non ! J'en ai assez des Phoineau, voilà tout. Et assez de ta mélancolie sans cause qui finirait par déteindre sur moi. Je me secoue !
— Gabriel !
— J'ai envie de tirer des cordons de sonnettes et de grimper sur les réverbères pour les éteindre ! J'ai envie au3?i He réveiller les messieurs et dames qui dorment côte à côte. J'ai soif d'extravagance. Je ne serai raisonnable que demain matin. Tu es raisonnable, toi ?
— Certes !
— Alors ne rentrons pas.
Il l'entraîna mi-rieuse, mi-ofl'usquée. Elle lui faisait observer que « ça » le reprenait, qu'elle le croyait guéri, qu'elle était désolée de cette persistance dans les enfantill.»ges. Mais il gambadait. Il jurait qu'il avait besoin de prendre l'air, vu que Phoineau et sa femme l'avaient empoisonné de camphre et de benzine. Et ils allèrent tout au haut de Montmartre, dans un cabaret où des hommes maigres, qui faisaient beaucoup de gestes, avaient l'air de sculpter la fumée de leurs pipes. A 3 heures du matin, ils erraient en compagnie d'un
peintre à barbe de brigand, d'un arcliitectecomplètement ivre el d'une jeune personne, modèle dans les ateliers et qui exprimait sa joieà la façon des modèles, c'est-àdire par des hurlements ininterrompus « Quel gosier! » admirait le peintre, tandis que l'architecte répétait : « Faut qu'elle dise lequel de nous deux elle préfère. Voilà deux jours que ça dure et que je ne suis pas rentré chez moi. Qu'elle choisisse ! » Et le peintre l'objurguait : « Tu n'es pas raisonnable, Auguste, elle n'a pas à choisir, vu qu'elle est avec Duphonnex, tu sais bien, notre copain Duphonnex. C'est notre camarade ! Mais quel gosier, nom d'un chien ! Elle doit avoir soif I Tu as soif, Clémence? »
Et Clémence ayant soif, ils entrèrent dans une brasserie. Marie retint Gabriel.
— A la fin, je suis éreintée. Qu'est-ce que tu attends pour aller te coucher?
— Tu sais bien ce que j'attends...
Alors elle dit, d'une voix oii il retrouva une inflexioa|
chère, si longtemps attendue :
— T'es bête!...
Cette Julie, qu'un tendre regard faisait expirer de plaisir dans les temps d'ivresse et d'illusion, n'est plus qu'une femme ordinaire à qui des difficultés d'arrangement font, à la fin, penser qu'elle pourrait bien vivre sans l'homme que son cœur avait préféré à toute la terre.
Beaumarchais.
M^^Blvoaré habitait, à Passy, un pavillon qui pouvait passer pour un hôtel; elle était servie par une bonne à tout faire qui pouvait passer pour une soubrette et parun jeune jardinier qui pouvait passer pour un valet de chambre; elle était entourée de toiles peintes qui pouvaient passer pour des tableaux et de meubles qui pouvaient passer pour anciens ; elle-même pouvait passer pour jeune et comme faisant partie du Monde dont rien d'apparent ne l'excluait. Veuve ou divorcée, on ne savait au juste, elle ne faisait allusion à son passé que pour en tirer un bref soupir. Ces existences exigent une grande habileté, et une courtoisie imperturbable. Elles exigent aussi une modestie outrée. M"* Bivoaré, parlant de son hôtel, disait : « mon taudis >■>; elle traitait ses tableaux de croûtes et vantait la beauté des autres femmes, en fomme qui a renoncé à plaire. On l'aimait pour une si
irmante humilité. Elle était la sœur aînée de toutes .,^a amies, même de celles qui étaient plus âgées qu'elle, même de celles qu'elle détestait. On la devinait
sensible à leurs défaillances. Parmi ces tableaux apocryphes, ces plâtres patines et ces plantes stérilisées, elle accueillait des aveux en harmonie, l'aveu de pauvres amours, stériles comme les plantes, fragiles comme les faux marbres et imitées du voluptueux xviii'^ siècle, comme lus tableaux. Elle traitait les hommes les pins inoffensifs, en séducteurs dangereux dont il convenait de s'écarter et qu'elle tenait au bout de son bras roidi, en feignant une terreur qui les flattait beaucoup. « C'est une femme exquise, affirmait-on, mais qui ne veut plus soufTrir. » Les candidats évincés, ayant tiré leur amour-propre sauf de l'aventure, restaient donc ses amis et la plaignaient volontiers. Ainsi, elle s'était créé quelque chose qui pouvait passer pour une société. Des messieurs riches figuraient à ses réceptions « Tant d'amoureux empressés à lui plaire » constituaient une cour au milieu de laquelle M^'^Bivoaré, que ses intimes appelaient Fanchette, bien qu'elle se prénommât Lydie, évoluaitavec la plus subtile adresse. On bavardait sans que le bavardage se haussât jusqu'à la causerie. On échangeait des recettes, des bons mots un peu usés, des opinions moyennes et des médisances qui n'atteignaient jamais la calomnie. Tout restait discret, de bon ton, de bonne compagnie. Il s'y était fait un mariage qui rachetait d'autres unions, plus fuj^ilives, mais qui se nouaient et se dénouaient sans bruit et sans scandale. Fanchette, comme maîtresse de maison, craignait l'amour qui enfante les drames ou tout au moins les zizanies. Elle évitait ces jeunes hommes sombres qui font des amants ténébreux et ces jeunes filles exaltées qui font des maîtresses tenaces. Elle aurait désiré que l'on s'en tînt à un badinage sans conséquence, et elle repêchait souvent, sur le bord de l'abîme, certains de ses habitués qui entraient dans les complications. Aux femmes elle disait : « Votre mar est parfait. » Et elle gourmandait les hommes : « On ne vient chez moi que pour échanger des propos spiri-
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tuels el. d«8 galanteries respeclueubes. » Fanchette, qui était petite, grasse, rousse, qui avait le nez retroussé, les lèvres minces, mais des yeux d'un gris cruel, ne s'habillait guère que pour recevoir ou pour dîner en ville. Elle passait le reste du temps dans une tenue sommaire de femme très occupée. De fait, elle subventionnait une couturière, une dame dentiste et un chimiste dont les onguents conservaient ou rendaient la beauté. A force de s'effacer en ayant l'air d'admirer les autres, M™* Bivoaré en était arrivée à observer ses semblables. Ce fut ainsi qu'ayant distingué Marie, elle projeta de l'enlever à M""" Léonie Léotard et de s'associer secrètement avec elle. D'ailleurs elle lui laissait seulement entrevoir une commandite pour un avenir prochain, car elle désirait l'étudier encore. Sa couturière, sa dame dentiste et son chimiste mondain lui donnaient pleine satisfaction, c'est-à-dire de beaux dividendes. M™« Bivoaré avait une faiblesse : elle boursicotait. Le seul homme qu'elle admît dan- son intimité était un adolescent voûté, rabougri, jaune comme l'or et dont le rire ressemblait au bruit des billets de banque froissés. Ils s'entendaient fort bien Ions les deux. Seul, il avait vu Fanchette dans son intimité, c'est à-dire en peignoir de pilou, une serviette éponge sur la tête et le visage luisant de vaseline; dans son intimité d'àme aussi, qui montrait à nu une cupidité de petite commerçante. Cet adolescent avait trouvé l'élue qui se passionnait pour les affaires et avait un coflre-fort immense dans un cabinet de toilette trop petit. Il lui frappait parfois sur l'épaule, gaillardement, comme à un camarade. Le jour où il lui apporta la nouvelle d'un bénéfice considérable, elle se laissa emporter par la joie au point d'étreindre son ami et de l'embra-^ser. Ce baiser tomba sur une bouche sèche. L'ami de M""' Bivoaré sentait le beurre rance, à la façon des vieux bouquins. Elle n'insista point, ramena la conversHtion sur le terrain pratique, mai."? ils furent liés dès lors par une sorte de
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complicité sentimentale que Fanehclle c.iîUivait avec soin. Elle ne manquait point, qiu.nd il lui poussait, devant les autres, quelque fade galanterie, de s'éciiev, l'index levé et alanguie, eut-on juré, par un souvenir : « Vous, je ne me fie pas à vous... » Et cette addition mal alignée se redressait.
Fanchette voulut que Marie assistât à l'une de ses réceptions. Elle désirait juger sa souplesse et ses facultés d'assimilation. Marie se tira à ravir de cette épreuve. Elle n'émaillait plus ses discours de : « Ni vu, ni connu, j'I'embrouilie, signé Marie Pélatz », ni de : « Zut! du flan! et de la galette molle! » Gahriol lui avait même communiqué une certaine finesse, la notion du ridicule, le goût dans le choix des mots. Elle joua très bien le rôle de la petite fille pauvre, protégée par la grande dame et qui met une reconnaissance émue dans ses regards. Elle fut trouvée gentille par les hommes et intéressante par les dames. Elle ne fut même pas démontée quand elle aperçut, parmi les nouveaux arrivants, ce monsieur râpé et dédaigneux qui lui avait valu de M'^'" Léonie Léotard une si verte algarade. Elle se trouvait bien là. Personne ne lui parlait des faits insignifiants dont Gabriel lui rebattait les oreilles. Il n'y avait point de ces fantaisistes aux idées biscornues et qui ne s'entretiennent que de livres et d'amour. C'était une atmosphère de quiétude. En outre, la plupart de ces gens, si l'on en exceptait deux ou trois silhouettes aussitôt disparues qu'apparues, empruntaient à leur situation solide une aisance, un équilibre qui manquaient à Gabriel. Elle pensa à une image d'Epinal qui avait frappé son enfance, cette image que l'on voyait dans les petites boutiques d'autrefois et qui représente le crédit tué parles mauvais payeurs: au premier plan, une oie tenant dans son bec un écriteau orné de cet innocent calembour : « Mon oye fait tout. » 11 n'y avait qu'à regarder ces messieurs confortables et ces dames insouciantes, pour se pénétrer de cette vérité.
— Non, ne parlez pas, ma jolie, pria M'"" Bivoaré. i/adolcscent rai)OUgri était resté. Il suçait sa canne
«n admirant le tableau que formait Fanchette ettlaçant '' irie. M""' Bivoaré s'écria :
- Est-ello adorable !
— Oui.
— Alors? C'est convenu? On rélabîîl? On la lance?
— Je ne dis pas non.
— Marie, remerciez monsieur.
— Pas de remerciements en affaires. C'est nôUs qui vrons la femercier.
— Ah! monsieur...
Il fit uh geste évasif de la main el se leva pôuï* pren(îre congé de M"'* Bivoaré.
— Je vous verrai demain matin, Fanchette?
— C'est cela.
— A quelle heure vous levez- vous?
— Sept heures.
— C'est magnifique 1
11 adressa à Marie un petit salut désinvolte et partit.
- Montez dans ma chambre, proposa M""* Bivoaré : j. suis éreintée, je me jetterai sur mon canapé. Recevoir c'est se donner, a dit je ne sais plus qui. Je suis morte!
Marie fut surprise de l'aspect que présentât la chambre à coucher de Fanchette. C'était la hideur dans le dénuement. Un lit de cuivre et de fer, rongé par la rouille, étalait un édredon comme on n'en voit plus que dans les loges des faubourgs. Un canapé défoncé, à capitons, recouvert de jaconas et aggravé d'un coussin poussiéreux; une commode d'acajou; une armoire d'hôtel garni, un tapis dévoré de gale, complétaient cet horrible ensemble. M""* Bivoaré s'en excusa :
— Je ne fais qu'y dormir. Et j'y dors seule.
Elle convia Marie à s'asseoir près d'elle. Puis elle reprit :
— El vous?
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— Moi, madame ?
— Oui, vous? J'ai bien le droit de connaître un peu votre existence. Soyez tranquille, je ne suis pas très exigeante; je veux de la tenue, voilà tout. Mais puisque vous devenez mon associée, j'ai le devoir de vous diriger un peu... Vous pourriez choisir plus mal... J'ai su m'orf^aniser... Je ne me suis pas toujours appelée M"® Bivoaré, ma petite! J'ai été, oh! il y a longtemps, et à Ângoulême encore, j'ai été M"* Coaque. M""^ Auguste Conque, d'Angoulême... Une erreur du destin! J'ai dû la réparer... Vous ririez, ma chère : j'ai conservé de làbas une relation, une vieille fille qui me rend visite chaque fois qu'elle vient à Paris. Je la reçois quand il n'y a personne, bien entendu, rien que pour la joie de l'entendre m'appeler M""" Coaque. Cela précise mon bonheur actuel. Cette vieille fille, vertueuse et romanesque, s'imagine qu'après dix-huit ans de séparation, je retomberai dans les bras démon mari! Elle m'af(irme qu'il m'aime toujours. Elle n'en sait rien d'ailleurs; mais elle a fini par le croire. M. Coaque a trois mille livres de rentes et s'occupe de philosophie. Vous n'y connaissez rien? Moi non plus... Il passait des nuits à expliquer que la gaieté n'est pas la tristess^e et que l'immobilité est le contraire du mouvement. Il me faisait ptirtde ses découvertes. Oh ! il était généreux; il ne gardait rien pour lui; il me lisait ses œuvres... J'y ai gagné de savoir dormir les yeux ouverts. Mais le son même de sa voix m'exaspérait...
— Toutes les personnes qui écrivent, déclara Marie, ont vraiment trop de quant-à-soi.
— Parfaitement. Ma chère, je n'y ai plus tenu. J'ai débarqué à Paris avec trente-deux francs dans ma poche et un collègue de M. Coaque, Emile, ce monsieur que vous avez vu tout à l'heure, qui porte si beau et qui a toujours l'air démarcher sur des esclaves.
— Je l'avais déjà rencontré.
— Oui, chez M""' Léonie Léotard. C'est ce chérubin à
bottes refesemelées, à longs cheveux «l a ongles en deuil qui a facilité mon évasion I Je l'avais sous la myin; il allait à Paris, cela m'a décidée. Je n'aurais jamais pu voyager seule. Je l'ai gardé le pretnier soir, parce que j'avais peur dans cette chambre d'hôtel. Et le lendemain matin,, je ne savais comment me débarrasser de lui. Il manquait de tact. 11 m'appelait Lydie. Il se promenait en chaussettes. C'était déjà conjugal. Et il n'a pas une lêle à porter chance... C'est son amertume qui m'a sauvée. Il est naturellement amer et pessimiste. Il annonce les catastrophes; il les attire. Au moment même où je me demandais si je n'allais pas filer sans lui laisser mon adresse, il me dit : « Et maintenant?— Quoi, mon ami? — Oui, maintenant, quel sort allez-vous me réserver? Quelle perfidie bien féminine méditez-vous ? Je vous aime, mais je n'ai pas d'illusions. Nous sommes dans ce Paris dont l'air même infecte le mensonge. Mentez-moi! Mentezmoi! » Je saisis la perche tendue et je ripostai : « Non, mon ami, je ne vous mentirai pas. Retirezvous et laissez-moi. Cette expérience me suffît. Vous vous serez dérangé inutilement; cela vaut mieux sans doute pour nous deux. Ne m'en veuillez pas et rendez-moi mon bulletin de bagages. » Nous sommes restés camarades. Au fond il a été très fier d'avoir deviné juste! Après lui, j'ai passé trois ou quatre années assez fumeuses. Je serais bien en peine de vous en donner les détails. Dans les existences de femmes, les existences un peu agitées, s'entend, il y a toujours une période blanche — la période noire. A rayer! J'avais mon but. J'ai tenu bon. Personne n'a pu me détourner. J'étais, par principe, bourgeoise avec les bohèmes el bohème avec les bourgeois. Devenir le reflet de chacun de ces messieurs, merci bien! Dès que j'ai eu mille francs, je les ai fait fructifier. 11 faut laisser l'amour aux oisives. Voilà. A vous.
Mnrie se recueillit un instant.
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— Vous savez, madame...
— Je sais. Un M> Gabriel Chêvetain. .l'ai ma police. EUen'a pas pume donner beaucoup de délails. Là où il n'y rien, le roi perd ses droits. Je ne vous le reproche pas... mais il y a quelque chose de plus grave... On m'a affirmé que vous alliez avoir un enfant...
— Non, madame, répondit Marie à voix basse. Elle ajouta :
— Non, madame... Je puis bien vous le dire, à vous : je lui ai menti... 11 perdait son temps dans des écritures qui ne lui rapportaient rien... J'ai pensé : « Il a besoin d'un coup de fouet... » et puis je n'étais pas tâchée de voir un peu comment il se débrouillerait, avec la perspective de devenir père de famille... Oh! il a du cœur. Il n'a pas bronché... Et il a tenté de s'y mettre... Il est comme emballé... Il tâte de tous les métiers... sans réussir... II a trop de quant-à-soi... il essaie bien de se plier, mais il n"a pas la manière. El dès qu'il possède cinq loUis le monde lui appartient; il ne pense plus à l'avenir... huit jours après, on claque du bec. Un de ces matins je lui avouerai tout : « Mon « pauvre gros... je t'ai menti... Pas le moindre enfant à u l'horizon... tu es libre... » Il m'en voudra pendant cinq minutes. Après, je crois qu'il sera bien conlent... Je crois... Au fond je n'en sais rien... Vous le voyez, avec une femme et un enfant sur les bras!... Pour m'aimer, il m'aime. Quand je l'ai connu, il s'habillait à faire retourner les gens dans la rue... Maintenant, au moins, il ressemble à tout le monde... Oh! il a été gentil... Je ne suis pas une ingrate. L'essentiel est que cela finisse proprement, comme ça a commencé... J'ai besoin d'être seule pour travailler. Ce n'est pas comme lui! Quand il est seul, il fume, il rêvasse, il gribouille des choses incohérentes. Des vers pour moi, tenez, madame. Si ce n'était pas son métier, je ne dirais pas, mais c'est son m.étier : il gâche son temps. Enfin il n'arrivera jamais â rien, j'en suis sûre. Il n'a pas ce
(u'il faut pour percer. J'ui lu ce qu'il écrit : ça n'in-
ile ni à rire ni à pleurer; ça v(3us fiche en colère; il
ait le malin ; il fait celui qui ne se donne pas la peine...
e ne suis pas instruite, mais j'ai du goûf, je sais où
ine phrase émouvante serait agréable... Même, c'est
'H lisant ce qu'il écrit que je me suis détachée de lui...
)rr)le, n'est-ce pas? Il blague tout. Il me blaguera plus
tard, vous verrez. Ça m'est bien égal. Il a cinq ans...
i.Ioi je voudrais quelqu'un pour me protéger, quelqu'un
le fort. Je ne tiens pas à la littérature. Dieu non!
[Penez, madame, ce petit jeune homme bossu, un souffle
0 flanquerait par terre, eh bien ! il a l'air fort malgré
•a... Alors, vous pouvez vousrassurer :je prendrai mon
jourage à deux mains et j^expliquerai à Gabriel... Tout
ï.e monde me le conseille... Je n'aurai rien à me rppro-
•''"r. Dès que je ne serai plus là, il pourra s'en payer
îravail inutile, puisqu'il n'y a que ce travail-là qui
amuse. Moi, je n'en vends pas... Je suis bien con-
enle de lui avoir monté un bateau. Cela me permettra
jJelui dire : « Si c'était vrai cependant, nous serions
Y dans de beaux draps, avec un gosse! »11 n'a aucune
déedes chilTres...
M""^ Bivoaré embrassa Marie.
' — Vous avez, lui dit-elle, de l'esprit d'ordre. Avec n va loin. Nous irons ensemble. Reposez-vous, .uce que vous aurez beaucoup à travailler. Etliquidezliioi le poète.
': Marie rentra, bouleversée de remords. Tandis qu'elle lisait du mal de Gabriel, elle s'étonnait elle-même ;de ce flux de paroles méchantes qui sortait d'un coin ignoré de son cœur. Gabriel... Il était f^i câlin, cependant... Enfin le mensonge qu'elle lui avait fait lui paraissait ignoble, profanateur. Savait-elle s'il n'éprouverait pas une atroce déception? Le petit jeune homme voûté, dont M""" Bivoaré était si fière, ne le valait pas, certes. Elle pensa ; « J'ai été méchante. Je suis méchante ». Et elle courait vers le baiser de Gabriel. Elle
lui demanderait pardon, à genoux. M"- Bivoaré mêlait de ce qui ne la regardait pas. El Marie se hâtai de plus en plus, des sanglots à la gorge. Qu'avaiei donc les gens à vouloir la séparer de Gabriel? Elle dF trouvait rien à lui reprocher. Il lui apportait fidèlemenj son maigre salaire, en plaisantant : « C'est ma paie, n'ai ri( n bu. » Il devait s'inquiéter, car huit heur* sonnaient...
— Mon chéri...
Mais elle s'arrêta net. Gabriel, pour la faire rii
posait ce qu'il appelait l'idiot en gilet de flanelle. II avait retroussé sa moustache, ciré sa barbe qui se terminait en pointe d'aiguille et, juché sur un fauteuil, il faisait semblant, avec une canne, de jouer de la mandoline.
— Descends donc de là! supplia-l-elle.
Il saula à piedsjoints.
— Pélatz, annonça-t-il, j'ai turbiné comme un angi Il y a des sous dans le tiroir de la table et je vais donner une représentation...
— Gabriel...
— Veux-tu le grand air de Faust^ chanté par i monsieur qui a un polype dans le nez? Veux-tu que te récite les Pauvres Gens, avec les gestes?
— Je veux que tu arranges ta barbe et ta moustachi Est-ce curieux la tendance que tu as à t'enlaidir!
— Je puis donc m'enlaidir?
— Tout le monde peut s'enlaidir.
— Pélatz, vous tournez délicieusement le madriga
— Et puis ne m'appelle plus Pélatz.
— Oh ! Oh !
— C'est vrai, on vient avec de bonnes intentions, tu...
— Marie!
— Passe un veston.
11 obéit et remarqua :
— Je n'ai pas de chance. Je tombe toujours mal. J
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suis un peu comme ce Lécluse qui fut nommé dentiste du roi Stanislas, le jour mémo oîi le roi perdit sa dernière dent. Marie, ton humeur change, et pas à mon avantage.
— C'est de ta faute.
Elle restait irrésolue. Elle pensa : « Il faut que je le quitte » et s'attendrit.
— Mon pauvre petit... commcnça-t-elle.
Et comme elle n'eut pas le courage d'achever, elle s'en voulut et lui en voulut. Alors, elle redevint sèche, injuste. A la fin, il s'écria :
.— On jurerait que tu as quelque chose à me dire et que tu n'oses pas.
— Moi. Je me gênerais peut-être!...
— Ce qui nous perd, expliqua Gabriel, c'est la familiarité. On se dit, quand on se tutoie, des choses que Ton tairait si l'on se vouvoyait. Sous prétexte que cela n'a pas d'importance... « Tu m'embêtes » est, en effet, insignifiant, tandis que: « Vous m'embêtez » est grave. Mais « tu m'embêtes » peut, tout de même, faire de la peine. Il faudrait rester polis. C'est une forme inconnue de l'amour : la politesse I Ça tombe avec les vêtements. Tant pis. Vouvoyons-nous, Marie, et nous retrouverons l'accord parfait des premiers jours. Je commence : « Je « vous aime. »
— Moi aussi, riposta Marie avec humeur, mais je voudrais te voir sérieux... Penses-tu à l'avenir ? Tu n'as même pas un métier. Tiens, j'admets que l'on prenne des renseignements sur toi. On n'auraaucune réponse... Tu es inclassable... Quand on est inclassable, on n'est pas loin d'être un déclassé. Suppose que l'on demande la fiche...
— Pour un mariage?
— Pour n'importe quoi. T'es-tu jamais demandé ce que l'on mettrait sur ta fiche?
— Oui.
— Tu m'étonnes !
— Voilà ce qu'inscrirait le moucliard, s'il était consciencieux : « Chévetain (Gabriel-Charles)". N'affiche « aucun principe, mais ne fait de mal h personne. S'est « voué corps et âme à une demoiselle Marie Pélatz qui « est bien nerveuse, depuis quelque temps. Le sieuii <' Chévetain (Gabriel-Charles) ne contrevient à aucuf « règlement. 11 mérite un crédit moral illimité. »
— Tu as une façon d'arranger les choses...
— J'en connais une autre... .
— Gros malin !
— Marie, tu vieillis beaucoup.
— Gabriel, tu rajeunis trop !
— Marie, je ne pense pas soixante ans. Cela nous fait...
calcule... quatorze mille six ensemble, environ trois cent
mourir avant l'âge dl attends un peu que jj cents jours à passe mille heures, et dei
minutes à n'en plus finir... Kotendons-nous. Prends to^ parti de mes défauts; je m'arrangerai de tes qualités Nous avons déjà perdu une heure. Hâtons-nous Hâtons-nous! Nous n'en avons plus que deux cei quatre-vingt-dix-neufmille. Laisse-moi souffler sur to^ front, pour en chasser une idée que je vois... Elle ea partie! Tes désirs sont des ordres. Parle! Veux-tu quj je m'éloigne? Yeux-tu que je devienne millionnairej Veux-tu que je me scalpe la peau du crâne pour l'el faire une reliure? Ou bien, veux-tu que je te confec^ tionne cette fondue dont Brillât-Savarin m'a donné U recette? Tu me souris avec rancune, Marie, mais ti souris. Victoire !
— Il n'y a pas moyen de placer un mot...
— Ce sera pour une autre fois.
— Oui.
— Il devait être désagréable ton-mot. Enlcrrons-lel Amis?
— Amis.
Et Marie pensa : « Je lui écrirai. »
Cocaïne s'il y *vait quelque chose de positif suv terre !
Charles Nodier.
Chaque jour, Gabriel passait faubourg Poissonnière où il prenait son courrier. Il montait, pour le lire, dans la petite charabre qu'il était censé habiter. Ce n'était pas tout à fait une mansarde. H y avait une fenêtre. Il retrouvait Kà les meubles de son enfance, pauvres meubles qu'il ne quittait pas sans un obscur déchirement. Assis devant son pupîlre d'écolier, il décachetait ia lettre quotidienne que lui adressaient alternativement son père et sa mère. M. Chévetaiïi s'acclimatait à Dougceville et épousait les intérêts de son beau-frère inme il avait épousé pendant trente ans ceux de .ou frère :
« J'ai trouvé ici le désordre, écrivait-il. J'ai dû
■!;iblir une comptabilité, réduite, car tu sais que
oxècre la paperasserie qui a fait tant de mal à noire
(lays. Le maximum de méthode, avec le minimum de
l'iperasses, telle est ma devise. Néanmoins, je ne
mmunique pas un ordre sans l'inscrire sur un carnet
ûuches. Je détache l'ordre, je le remets au domes-
iue et, le soir, je recopie sur un registre ad hoc la
mention que je relève sur la souche. C'est d'une simpli-
l'<4 EDGAR
ciié enfantine. Chaque catégorie a son registre avec un étiquette bien apparente. Il y a le registre « Elisa » c'est la vache ; le registre « Pou de sable », « Le Titien « Sibiche » et Emmanuel » — ce sont .les chiens; registre « Clodomir » et « Mazurka « — ce sont les ch vaux ; le registre « Poules » ; le registre « Pommes le registre « Lait », le registre « Fleurs », etc. J'ai une peine inouïe à me remettre A la bâtarde; la ron allait encore, mais elle est insuffisante, étant donnée diversité des matières. Sois assez aimable po m'acheterde la colle anglaise, des pains à cacheter et de l'encre rouge et fais-moi envoyer la facture, car ces ustensiles ont aussi leur registre. Je ne puis pour ainsi dire quitter mon bureau : « Monsieur, il y a douze « litres de lait ! » Bon ! A peine ai-je atteint le registre Elisa qu'on m'annonce: « Monsieur, vingt-trois œufs! « Il faut passer au registre « Poules ». Mais, je ne m^ plains pas. Quand j'aurai établi chez Cordif le systè que j'avais préconisé chez mon frère, je n'aurai pi qu'à entretenir le courant. Ma correspondance est au très chargée. Veux-tu avoir l'obligeance de me fai imprimer trois cents en-têtes de lettres et autant d'envj loppes avec cette mention : Domaine 'de Dougrevil: M. Ferdinand Cordif, p'^ Bureau de la régie. Demêmi des reçus, plus un timbre sec, carré, et un timbre humide, rond, avec son tampon. Ajoutes-y un buvard à bascule. C'est toute une petite administration. Je donne l'exemple. Il y a un registre Monsieur et un registre Madame. La moindre dos choses est prévue, même hi sonnerie électrique. Voilà le règlement que j'ai copié sept fois et fait afficher :
« Trois coups précipités : accourir au galop; il y a urgence.
« Deux coups espacés : accourir.
« Deuœcoups : Terminer l'ouvrageentrain et accourir
« Un coup : Arrivera une allure normale, quoiqu»rapide.
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Toute sonnerie brève suivie h trois secondes de diîitance d'une sonnerie prolongée est pour Jean, Firmin ou Edouard. Toute sonnerit^ qui n'est pas suivie d'une sonnerie prolongée appelle Louise, Francine, ou Isnbelle. Les trois coups précipités convoquent tout le monde sans exception, même les domestiques agricoles s'ils sont présents.
« Les choses allaient un peu à vau-l'eau et je rencontre des difficultés. Mais tu connais mon système : main de de fer dans gant de velours. Ma surveillance est ininterrompue. Et je dirige sans faiblesse. Veux-tu un exemple? Tu sais si j'aime les bêtes! Hier la fille de I basse-cour est venue me rendre compte qu'une poule ne voulait plus pondre. J"ai ordonné, sans hésiter : i « Eh bien! tuez-la ». J'ajouterai, en confidence, que je 1 n'ai pu en manger, au dîner. Ta mère me disait : « Il * « paraît que c'est une poule de chez nous. Pourvu que ce f « ne soit pas la petite blanche et noire, qui était presque '«apprivoisée. » C'était la petite blanche et noire. Je ' n'en ai pas dormi de lanuit. Et, le matin, quand j'ai pu m'assoupir, j'ai rêvé qne j'assassinais une femme couchée sur un lit de riz au gras! Ce sont là sensibleries Ide citadin. De temps à autre, en cachette, j'épointe H'aiguillon des bœufs. Le cheval Clodomir, que je ne np puis me résoudre à fouetter, me reconnaît quand je onduis et refuse d'aller à une allure plus vive qu'un pas de vieillard goutteux. On a souvent affaire à des ingrats. La moralité des serviteurs est assez triste. ! Ainsi, ayant pu constater qu'il se passait, lanuit, des ,] choses regrettables entre les serviteurs des deux sexes, l| j'allais moi-même, les premiers soirs, retirer l'échelle ^ par où les hommes accèdent à la grange où ils couchent. Dès qu'ils étaient rentrés, je retirais l'échelle et je no la remettais qu'une demi-heure environ avant la reprise du travail. J'ai dû renoncer à cette pratique qui était inutile, ainsi que j'ai pu le vérifier en faisant une ronde de nuit autour du bâtiment réservé aux femmes non i 10
l'iô EDGAR
mariées : les hommes descendaieat par une corde. J ai donc pris la résolution de ne plus m'occuper de cela, mais non sans adresser à ces jeunes gens un petit discours que je té communique, à titre de curiosité :
« Mes amis,
« Je remets l'échelle à sa place primitive.
« J'ai confiance en vous.
« Mais chaque fois que vous la verrez, cette échelle, si « vous avez l'intention de mal faire, songez que vous M avez ici un chef qui ne vous approuve pas... Allez! »
« Je ne sais pourquoi le gars Simonneau, qui me paraît la mauvaise tête de la bande, en a déduit que je voulais me présenter à la députation. Je l'ai su par lu cuisinière qui le tenait de la nièce de Pascalin, laquelle vient parfois ici vendre des paniers. Mon sang n'a fait qu'un tour et j'ai pris le taureau par les cornes :
« — Simonneau, vous connaissez votre député?
« — C'est selon, monsieur.
« — Est-ce que, même en temps d'élection, il s'est jamais chargé d'améliorer vos mœurs?
« — Plaît-il, monsieur?
« — Je vous demande si votre député s'est occupé de vous marier; s'il vous a déconseillé de débaucher les jeunes filles et s'il vous a démontré les effets nuisibles du fil-en-quatre sur l'estomac et sur le cerveau?
« — Pour ça non, monsieur.
« — C'est tout ce que j'ai à vous dire. Vous me comprenez.
(.< — Oui et non, monsieur. »
« Me présenter à la députation! L'imbécile! Jamais ridée ne m'en avait seulement traversé l'esprit. Il est évident que si ces populations rurales voyaient en moi un défenseur utile; si j'arrivais à imposer dans le pays ma manière de voir; si les électeurs «e décidaient à choisir un représentant qui fît de l'administration et non de la politique, j'irais peut-être trouver notre ami
Colleraais» pour lui demander le soutien de son groupe ; mais ce sont projets en l'air, sans consistance aucune et et que je te prie de garder pour toi. Nous avons d'autres chats à fouetter.
« J'ai installé mon bureau dans une grande pièce vide du rez-de-chaussée. Mon bureau lui-même, qu'a confectionné sur un dessin de moi le charpentier de Dougreville, rappelle, par sa hauteur, la chaire du comptant des magasîns Chévetain et Laveur. Il est exhaussé encore par une sorte d'estrade à six marches. Une fois que j'ai griuipé, je me trouve plus près du plafond que du plancher. Un observateur superficiel rirait de cette fantaisie. J'ai remarqué que si l'on s'éloignait du sol, la pensée, comme libérée, s'attachait au labeur. Enfin, du tabouret où je me juche, je puis surveiller les champs à perle de vue. Parfois, quand mes registres sont à jour, je me mets à contempler le ciel sans penser à la grêle et la végétation sans penser à l'engrais. C'est ma récréation. Je me reporte alors à mon fils qui est poète et qui tient de moi plus peut-être qu'il ne l'imagine. Je suis comme ces honnêtes femmes qui, entre deux rudes besognes ménagères, s'offrent parfois un rêve. Alors — prière de ne pas se moquer S. V. P. — j'attrape quelque bout de papier inutilisable et j'y inscris des vers. Voici les derniers :
Lh nuage est saumon sur le ciel azuré ;
L'oiseau, tout gazouillant, nous dit de douces choses
Et le parfum des roses
Chante un hymne sacré.
Ah! pour ne pas comprendre un aussi doux langage, 11 faudrait, je suppose, êlre un fameux sauvage. Ah! laissons-nous bercer! laissons-nous parfumer! Laissons-nous embellir et laissons-nous aimer!
« Je te défends de donner une pnblicitéquelconqueà cette babiole, fruit d'une minute d'émotion. Pourtant, ■^i tu trouves sur les quais, pas trop cher, un diction-
naire de rimes et un Iraité de prosodie, envoie-les moi. Après tout, uu cas où tu estimerais le huitain digne d'être imprimé, je le prierais seulement de le signer d'un pseudonyme, celui-ci, par exemple: Eugène Niatevèche, qui est l'anagramme de Chévetain,
'< En ce qui te concerne, mon enfant, ne te fatigue pas trop. Et dès que tu le pourras, viens ici. Nous ne comprenons rien aux fiançailles de Thérèse avec M. Serginello, Ce n'est pas qu'il faille chercher dans le mariage une muse ou un poète. Je m'applaudis chaque jour d'avoir trouvé en ta mère de profondes qualités pratiques. La clière femme ne voit dans un Jardin que les lînes herbes! Et je lui dois un bonheur ininterrompu. Cependant, tu pourrais inciter encore Thérèse à réfléchir. Elle est artiste. Un commerçant, avec les meilleures intentions du monde, la choquerait, la heurterait à tous instants. Voire grande camaraderie t'autorise à la prévenir amicalement. Je n'insisle pas. Tu verras. Déchire cette lettre après l'avoir lue ».
Le lendemain M'"« Chévetain écrivait à son fils : « Nous voilà installés. Ton père s'est adapté tout de suite à ses nouvelles occupations. Et je crois qu'il n'a pas trop de regrets des anciennes. Pour moi, si jo n'étais séparée de toi, je serais heureuse. Tu es à un âge où l'on ne comprend guère le bonheur en cheveux blancs. Il existe, cependant. Tu t'en convaincras non en lisant cette lettre, mais en la relisant plus lard, beaucoup plus tard, quand ce papier sera devenu jaune et craquant comme une feuille morte, Pas de soucis du lendemain, ton père et toi bien portants, c'est tout ce que je demande. Et comme je suis exaucée, je ne me montre pas plus exigeante, par crainte d'abuser du Bon Dieu. Tu connais ce mot d'un personnage, disant à un solliciteur : « A votre tour, cher ami, faites-moi une « grâce : venez une fois, sans avoir quelque chose à me « demander! » La plupart des prières sont des « tapages », comme tu dis, et je n'aime pas qu'on place
sa foi comme un capital qui exige des intérêts. Est-ce à dire que je ne désire plus rien? Non. Cela me chagrine de te voir lutter avec tant d'acharnement. « Il me faut « gagner beaucoup d'argent «, m'écris-tu. L'argent est un chien : il ne vient qu'à celui qui l'aime. Or, tu le détestes, — et tu as raison. Notre sort est fixé, grâce à Cordif. Donc, tu n'as pas besoin de penser à nous. Ne te crée aucune charge et tu pourras te livrer à ton art. Il est entendu que nous passerons trois mois : Décembre, Janvier, Février h Paris. Ton oncle nous hospitalisera dans les deux chambres rendues vacantes par le mariage de Thérèse...
« A ce propos, ce mariage m'étonne. As-tu vu Thérèse? Je crains qu'elle n'agisse surtout pour débarrasser d'elle son père, qui est un vieux gamin. Je crains aussi que M. Serginelle ne soit pas du tout le mari qu'il lui faut. Thérèse me ressemble. Ma mère, qui était la -fille d'un partisan de l'école du Bon Sens, m'appelait ironiquement : « M"® Romantique », parce que, comme Thérèse, je lisais beaucoup. Tu m'objecteras qu'il n'y u pas au monde un ménage plus uni que le mien Or, ton père n'est pas précisément un poète : la campagne ne lui inspire que des réflexions gastronomiques, "et il considère surtout dans un crépuscule l'humidité qu'il apporte. J'en ai pris mon parti. Presque toujours un être sensible est condamné à vivre seul; sa sensibilité l'isole. Mais il n'en faut pas faire une règle absolue. A ta place, j'essaierais d'avoir un entretien sérieux avec Thérèse, cac tu as de l'inHuence sur elle et j'ai pu constater souvent qu'elle avait pour toi une réelle affection.
« Cela dit, agis comme tu l'entendras et tâche d'arriver ici le plus vite possible. Il fait beau. L'endroit est plus charmant que jamais. Pour moi, qui descends de trois générations de Parisiens, je ne te cache pas qu'il m'arrive de faire atteler et d'aller à Caen pour rien, pour le plaisir, « pour voir les boutiques », comme lu disais quand lu étais petit. J'arpente la rue Saint-Jean,
la rue Ecuyère où sont les intigasins d'antiquité; j'achète quelques gâteaux et je reviens. Je voudrais te voir mener une existence aussi hygiénique. J'ai peur que lu entreprennes trop de choses au-dessus de tes forces. Je ne te demande ni de devenir riche, ni de devenir glorieux. Je serai surtout fière de toi si tu te mets à engraisser. Ne sacrifie pas au veau d'or, car, toi, tu aurais quelque chose à perdre. Et pénètre-toi de cette vérité : « aimer quelqu'un, c'est ne réclamer de lui « que sa présence et n'en attendre que lui-même, sans « plus ». Ménage-toi. Tu as des devoirs : tu remplaces auprès de toi ta mère absente. Je te supplie d'être égoïste.
« Enfin, si ce mariage a lieu, j'espère ne pas être forcée dy assister. Je n'aime pas jouer le rôle de la grosse dame habillée de velours prune et qui semble n'être là que pour affirmer qu'on n'en meurt pas. Au surplus, ce M. Serginclle m'agace autant que si j'étais sur le point de devenir sa belle-mère.
« A bientôt, mon enfant. La cloche, agitée par ton père, vient de retentir cinq fois, afin do m'averlir que le repas sera servi dans cinq minutes. Tout est réglé comme dans un monastère. Les murs s'ornent de règlements. Notre petit monde en reste abruti, mais respectueux. Nous vivons, sur du papier à musique, une chanson monotone et qui n'est pas sans charme... Si le cœur t'en dit?... »
Gabi-iel se représenta son père juché sur sa chaire commerciale, mais y composant des vers... M^^Chévetain ne soupçonnait point Eugène Niatevèche. De son côté, M. Chévelain ignorerait jusqu'à son dernier soupir la finesse, la sensibilité de sa compagne... Que ces gens unis étaient séparés! Là-dessus, Gabriel copia les vers paternels et songea qu'un nouveau pseudonyme naissait, qui resterait dans ces limbes où stagnent éternellement les pseudonymes mert-néi... Et il en conçu! une vague mélancolie.
XXÎ
On dirait que ces deux grandes diviiiions de l'humanité : mâle et femelle, chargées de s'espionner l'une l'autre, ont été investies d'aptitudes différentes, nécessaires à cette inspection mutuelle.