‹ Èdifices de Rome moderne, ou Recueil des palais, maisons, èglises, couvents, et et autres monuments publics et particuliers les plus remarquables de la ville de Rome dessinès, mesurès et publièsChapitre 45 sur 104 · VII, |J · texte numérisé non relu

VII, |J

Le cardinal Alexandre Farnèse , qui devint pape sous le nom de IVtrwiercdimlMui Paul III, possédait, au commencement du XVI* siècle, une habitation située à Campa di Fiorc, alors le plus fréquenté des quartiers de ~ *'"'*'**' “ Rome. Vers i r>3o, ayant jugé à propos d’en restaurer les bâtiments, il choisit pour son architecte Antonio da Sangallo, déjà connu pour avoir dirigé avec habileté les travaux que l’illustre Rramante, vieux *

et infirme, ne pouvait plus surveiller, et par d’importantes constructions élevées sur ses propres dessins. Sangallo, comprenant que cette restauration était pour lui une heureuse occasion de se signaler, ne s’arrêta pas à un seul projet, mais, au dire de Vasari, il eu composa plusieurs. La distribution de l’un d’eux charma surtout le cardinal , parce qu’elle présentait deux appartements distincts pour lui et son fils , Pier Luigi , auquel il songeait dès lors à laisser cette habi- , tation , en l’appropriant aux convenances de sa famille. Après qu’ou fui tombé d’accord sur l’ensemble des dispositions, on se mit à P oeuvre , et chaque année on élevait une portion des bâtiments. En 1 534, s les constructions étaient déjà arrivées à une certaine hauteur. « Une v « partie des croisées du rez-de-chaussée de la façade ( primo fines- '»

a trato) , dit Vasari, plusieurs salles et l’une des façades de la cour « étaient exécutées, lorsque Alexandre Farnèse fut élu pape. San- « gallo, jugeant bien que la demeure d’un simple cardinal ne pouvait « plus convenir au souverain pontife, modifia totalement son pre- « mier plan ; i ). Après avoir détruit plusieurs maisons voisines.

(t) Ce qui jurait plus Utgirjtir, cVsl t|ur Pier Luigi avant ûtc **lu gunfalonirr rie l'Églite et

NOTICES HISTORIQUES

« après avoir démoli les vieux escaliers du palais pour en établir « d'autres plus vastes et plus doux, il agrandit dans tous les sens » et la cour et le périmètre extérieur de l’édifice. Il parvint de la « sorte à augmenter le nombre des appartements ( corpi di sale) et « celui des salles (stanze), qu’il rendit plus magnifiques, et qu'il décora « de plafonds superltes refouillés et enrichis d’ornements variés(i). »

créé duc de Castro et de Nepi, jugea convenable de donner à son habitation plus d'étendue et de splendeur, pour qu'elle fût en harmonie avec sa nouvelle situation et avec les hautes dignités qu'il venait d'obtenir.

(1' Voici vraisemblablement les plans primitifs auxquels Vasari fait allusion. Je les ai trouvés dans les manuscrits d’Ant. da San gai lo :

A Cour.

H Jardin.

C Chambres pour le* homme* de service.

I) Chambre* pour les femmes de lervice.

E Pente cour donnant du jour a IWalier.

F Cuisine.

C# Puugr «acret |Kwr communiquer de» chambre» des homme» à celle* de* femme*.

Il Chapelle. ,

(KLM Grand salon au premier élaçe, rormpondaut aux trois salles du rezde-c ha tissée.

N O P Q Petit salon au premier étage, corrcipon dant au& deux salle* du rrz-de-chautièr.

Cour.

Jardin.

Jardin particulier.

Cage pour le* oiseaux.

Tour pour les femme*.

Cuisine commune.

Cour donnant du jour à l’eacalier.

Loge au-dessous et au-dessui.

Petite cour ou seront situés le* lieux d aisance». Petit salon au-dessous et au-dessut pour les chambre* du jardin.

Cuisine pour la salle à manger publique.

Salle à manger publique.

Escalier de l’entre- sol servant d'office a la salle « manger.

Escalier conduisant à P en Ire-sol des pakfreuier».

(À* qui lait croire que ce sont bien les plans mentionnés jwr le biographe, c'est la conformité

ET CRITIQUES

aëi

l ja comparaison dn plan exécuté avec les plans primitifs nous autorise à penser que les modifications suivantes furent faites aux constructions commencées. On agrandit dans les deux sens le vestibule MudibcitMJUf du côté de l'entrée principale, et on l’orna de colonnes : la décoration „ ,.T ,

primitive de ce vestibule fut reportée à celui du fond de la cour: ,W1,

Celle-ci conserva sa forme carrée, mais fut étendue ett longueur et en largeur : le nombre des arcades, d'abord de trois, fut porté à cinq sur chaque côté. Ise vestibule principal , par suite de ces changements, venant à empiéter sur la cour, et celle-ci sur le jardin, on dut acheter vers le fond les propriétés situées sur la rue Giulia (i) pour y retrouver le jardin actuel. [Voir le plan d ensemble , PI. 1 15.) On peut croire que l'agrandissement, dans le sens de la largeur, fut opéré sans acquisitions nouvelles , puisque les plans primitifs indiquent déjà des croisées sur toute la longueur des deux façades latérales.

On exécuta tons ces changements avec autant d'intelligence que d’économie. Les dispositions premières furent à peu près maintenues : l’escalier conserva, ainsi que les arcades de la cour, les mêmes dimensions , en sorte que les matériaux déjà mis en oeuvre purent trouver

qu’il» ont avec le plan exécute (voyez planche 1 16} ; c’est qu'on y retrouve le même programme- Le» dispositions générales, celles des vestibules, de la cour et du jardin, sont entièrement semblables; les arcades de la cour, et les j toniques qui l’entourent, ont des dimension» presque identiques : le portique du côté de l’entrée présente encore cette analogie, qu’il est plus large que ceux des parties latérales. J<cs cuisines occupent la même place à proximité du vestibule de gauche. Lnfin, et ce qui est pins concluant, c’est que le grand escalier est également éclairé par une petite cour ménagée h mi-étage.

Ces deux plans primitifs, comparés, non plus à celui de la planche 1 16, mais entre eux, ont la même physionomie, et n’out de différences notables que dans b partie du fond,- dans les bâtiments qui entourent le jardin. Le premier plan est plus academique, plus régulier; l'habitation des hommes et celle des femmes y sont parfaitement distinctes et les escaliers symétriques; mais l’autre plan présente quelques avantages, il est plus étudié, le logement plus habitable.

On y a ménage un jardin particulier, une petite cour à l’usage des femmes et à proximité du lavoir. Nous avons traduit les notes originales ainsi que les mesures, qui différent sur quelques points dans les deux plans ; ces détails ajoutent à Pintérét et à la clarté de nos appréciations.

(1) Sur lin dessin manuscrit du palais, on lit le nom du propriétaire, qui s'appelait Boni face rie Parme .

NOTICES HISTORIQUES

Conrourt

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le rnuroBiiemeM

vrrt l5i<.

leur emploi, et l'on en fut quitte pour un simple déplacement. Quant à la façade, elle n’eut à subir d'autre altération qu’un élargissement, et tout se borna à l'adjonction de deux croisées aux extrémités.

L'acquisition «les propriétés et tous ces changements durent nécessairement occasionner une perte de temps assez considérable, et demandèrent peut-être plusieurs années. Enfin, tout étant réglé, et le plan suffisamment modifié, on entreprit les étages supérieurs.

Lorsque le second étage de la façade principale fut achevé, le bâtiment se trouva élevé à la hauteur du couronnement qui devait régner au pourtour du palais.

Le pape, toujours selon Vasari, qui n’avait pas moins de grandeur dans ses résolutions que de justesse dans le jugement, voulut que ce couronnement répondit à la majesté de l'édifice, et qu’il fût et le plus riche et le plus beau qui eût été conçu jusqu’alors pour aucun palais. r*>in de se contenter de celui que Sangallo avait déjà composé , il établit un concours, et demanda des dessins aux architectes les plus distingués de Rome, se réservant de choisir parmi ces projets celui qui lui semblerait mériter la préférence. 11 conservait toutefois l’exécution de ce couronnement à Sangallo, dont le droit était incontestable.

U11 malin donc que Paul III déjeunait au Vatican, dans le palais du Belvédère, tous les dessins furent apportés et soumis à son choix en présence même de Sangallo. I ,es artistes qui prirent part à ce concours furent Perino del Vaga, Fra Selrastiano del Piombo, Michel' Angelo Buonnrroti, et Giorgio Vasari, qui nous a transmis tous ces détails (1). Michel-Ange, il est vrai , ne remit pas lui-même ses dessins; il chargea Vasari de les présenter au pape, en exprimant son regret de ce qu’une indisposition l’avait empêché d’y aller en personne.

jfi) Aucun de ces artistes n'était vraiment compétent, aucun d’eux ne pouvait être considère comme un concurrent sérieux pour Sangallo, qui dut beaucoup souffrir de l'intervention des peintres dans cette grande œuvre d'architecture.

ET CRITIQUES

afiH

I .os dessins ayant été mis sous les yeux du pontife, Sa Sainteté les loua tous comme ingénieux et beaux, mais elle redoubla d’éloges à l’égard de celui de Michel- Ange. Sangallo, qui aurait voulu tout faire par lui-même, ne laissa pas que d'être singulièrement blessé de tout ce qui se passait ; et ce qui l’offensait davantage, c’était de voir que Paul II! -faisait grand cas d’un certain Jacopo Melighino, natif de Ferrare, qu’il employait comme architecte à la construction de Saint- Pierre. Quoiqu’il n’eùt aucune connaissance du dessin, et qu’il manquât de jugement dans la conduite de ses propres affaires, ce persounage recevait le même traitement que Sangallo, sur lequel retombait la fatigue et tout le poids du travail (i).

Il faut dire que Melighino avait servi le pape avec dévouement et pendant un grand nombre d’années sans aucun salaire, et il convenait sans doute au pontife de récompenser ses services par cet emploi.

Après donc que Paul III eut achevé d’examiner les dessins , il a jouta, peut-être avec malice, et pour piquer Sangallo : « Ce n’est pas tout; il serait bon encore et à propos de voir le projet composé par notre cher Melighino. » Alors Sangallo, outré de ce que le pape semblait le railler, ne put se contenir plus longtemps, et lui répliqua arec humeur : « Votre Melighino, Saint-Père, est un architecte créé par ordonnance (da motteggio). Le pape , qui était assis , répondit en se tournant vers Sangallo et en inclinant la tête jusqu'à terre : « Eh bien,

(i) Ce Melighino fut sans doute le successeur de BaUas&aire Penizzi dans l'emploi d'architecte de Saint-Pierre. Quel choix plus déplorable pouvait-on faire pour remplacer un tel artiste ! C’est ce choix scandaleux qui a pu donner lieu à l'accusation d’empoisonnement, racontée ainsi l»ar Vasari : ■ Balda&sarrc se trouva donc, dans les dernières années de sa vie, vieux, pauvre

* et chargé de famille, bien que sa vie eût toujours été la plus irréprochable et la mieux réglée. « 8e sentant gravement malade, il se mit au lit. Paul III en fut informé, et comprenant trop

- tard quelle perte il éprouverait par la mort d’un si grand homme, il lui fît remettre cent écus

* par Melighino, agent comptable de Saint-Pierre, qu’il chargea de lui faire de sa part le* < offres les plus bienveillantes. Mais Pernzzi succombait sous la maladie, soit que la chose

- dût arriver ainsi, soit, comme on le croit, que sa mort eût été avancée parle poison donné

* par un rival qui ambitionnait sa place, dont le traitement était de aSo écus. G-la fui reconnu ■» trop tard par les médecins. -

NOTICES HISTORIQUES

R'viuk-

le» constructions rl««»

(•If

(Hii, Antonio, nous voulons que Melighino soit un véritable architecte; le traitement qu'il reçoit comme tel en est bien la preuve. » Cela dit, il prit congé des assistants.

Cette séance, que nous avons racontée d'après le récit d'un témoin oculaire, est curieuse en ce qu'elle fait connaître les circonstances qui ont amené Michel-Ange à succéder à Sangallo quand celui-ci vint à mourir, et l’origine des fâcheuses disparates introduites dans l’architecture du noble édifice. Il est h croire que la réunion que nous venons de mentionner eut lieu vers 1 544 <>u t54>> peu de temps avant la mort de Sangallo, et que celui-ci différa l’exécution du couronnement, espérant sans doute qu’en temporisant il verrait changer les dispositions du pape.

Un autre passage de Vasari nous apprend que Michel- Ange, vers i V17, reçut de Paul III l’ordre de faire exécuter le couronnement d’après les dessins qu’il avait composés. Ne pouvant résister aux instances du pape, qui ne cessait de lui donner des marques de sou estime et de sa bienveillance, il se détermina à faire un modèle en bois de six bras ( braccia ) (3",4'M) et dans les proportions mêmes de l’exécution, afin que, mis à la place qu’il devait occuper, on fût en état de bien juger de son effet. Le pape et tout Rome accoururent voir ce modèle, qui reçut des applaudissements unanimes. Michel- Ange, après ce succès, fut chargé de la suite des travaux.

Il sera utile, dans l’intérêt de la vérité, et pour rendre à chaque artiste la part qui lui revient dans l’exécution de ce bel édifice , de chercher ici à préciser l’état des constructions, lorsque le grand architecte, qui le premier les avait dirigées avec tant de génie et d’habileté, vint à manquer. Cette recherche nous conduira d'ailleurs à éclaircir quelques points de l’histoire de l’art, qui ont bien aussi leur importance.

Notre premier soin doit être de consulter avant tout l'historien contemporain qui le plus souvent nous sert de guide. Malheureusement il ne nous apporte que des documents trop vagues pour en tirer

ET CRITIQUES

<les conclusions. Mais l’étude toute spéciale que nous avons faite des monuments modernes de Rome , étude qui souvent nous a conduit à d’intéressantes découvertes, nous permet d’espérer que nous pourrons rectifier ce qui est inexact , éclairer ce qui est obscur , et compléter même ce qui est omis dans le récit de Vasari (i). Pour asseoir notre opinion, il a fallu nous bien pénétrer, non-seulement du style particulier de chaque maître, mais nous rendre compte de la possibilité matérielle de ce que nous avancions en jugeant la difficulté au ]>oiiit de vue du constructeur.

Et d’abord voyons quel pouvait être l’état des constructions à la mort de Sangallo :

i° La façade principale et les deux façades latérales, ainsi que les trois corps de bâtiment qui s’y rattachent, étaient élevés à la hauteur de l'entablement.

a° Dans la cour, le portique du rez-de-chaussée était entièrement achevé ; celui du premier étage n’était pas complètement terminé , mais il était assez avancé toutefois pour qu'il ne fût plus possible d'y taire des changements de quelque importance. En tout cas, les voûtes n 'étaient pas cintrées.

3° La décoration des salles situées du côté de la place et celle des salles de l’aile à droite étaient en partie exécutées et les plafonds posés.

4° La façade jKJStérieure s’élevait jusqu’à la moitié du rez-dechaussée, et le portique de la cour qui lui est adossé jusqu’à moitié du premier étage : mais le motif central de cette façade postérieure^) restait à construire en entier.

Tel devait être, en i546, le degré d’avancement des constructions :

(»J San* vouloir non* (aire l'application du passage suivant extrait de l'historien Niebtüir. nou* croyons qu’en général le principe qu’H émet est juste :

- Pour l’observateur dont la contemplation a duré plusieurs années, qui l'a toujours reiiou

- velée, qui jamais n’a détourné la vue de son sujet, l'histoire des faits méconnus, défigurés, ■< ou effacés, sort de son obscurité... Les yeux de Bcnvenuto Cellini s’étaient habitues à voir

- daus le sombre cachot. •

(a) La Bibliothèque nationale à Paris, et celle de la lliocrva h Home, possèdent mi plan gravé de cette ville, où les monuments sont représentes en perspective. Ce plan, très-rare.

afifi

c'est du moins ce qui résulte de l’examen attentif de l’édifice, fies écrits des historiens, et enfin des renseignements recueillis sur les manuscrits mêmes de Sangallo. Que restait-il donc à faire, quelle tâche avaient à remplir les architectes continuateurs du palais? Poser le couronnement extérieur, compléter le premier étage de la cour, élever le deuxième étage en entier, continuer la façade postérieure à partir du dessus des croisées du rez-de-chaussée et toute la partie du centre depuis le sol; enfin compléter la décoration intérieure, qui n’avait été entreprise que sur quelques points. Cette ligne de démarcation étant tracée avec netteté et précision, nous pourrons maintenant mieux asseoir nos jugements.

s«,i, i, ...... Lorsqu’en 1 54 7 Pau) III voulut confier la suite des constructions tant

de la basilique de Saint-Pierre que du palais Farnèse à Michel-Ange .t, *,-.3.11*1 q„j avait toute sa faveur, celui-ci s’y refusa longtemps avec obstination. Il avait alors atteint sa soixante et onzième année, il était surchargé de travaux de peinture et de sculpture, et, comme il l'avoue lui-même dans ses lettres, il était peu versé dans l’architecture : aussi ne [HHit-on douter que dans une situation si compliquée et si difficile il ne dut chercher à s’adjoindre un architecte habile, modeste, assez docile pour suivre l'impulsion qu’il voudrait lui donner, et pour se conformer à ses idées inflexibles et souvent excentriques. iNous avons des raisons pour croire que son choix dut se porter sur Yignole, et voici sur quoi elles se fondent.

Il serait superflu de chercher à démontrer que celui-ci prit part aux travaux du palais Farnèse : la difficulté n’est pas là. la* style de Vi-

porte la date de « 555, mais le dessin doit avoir etc exécuté à une époque antérieure de quelques années à la gravure. Sur ce plan le palais Farnèse est indiqué avec peu de précision et d’exactitude. >'ous en donnons ci-contre un faosindle: Deux étapes de la cour sont seulement élevés, et la Façade postérieure n’est pas commencée, Cette gravure expfiuie donc l’état des constructions peu avant date de la mort de Sangallo, qui oleva une partie de la façade postérieure , comme nom le démontrerons plus loin, page *94.

. BT CRITIQUES. * *CiJ

gnole est tellement empreint sur certains details de jiortes et décroisées , «pie sa participation ne peut faire l’ombre d’un doute ; mais ce qui importe davantage, c’est de faire voir que la coopération de Vignole dut avoir lieu dès l'année l547, quand Michel-Ange prit la suite des travaux.

liOrsque Primatice, vers 1 53y, vint en Italie, par ordre de François lw, recruter des artistes pour la France, Vignole était à Home. Il s'y trouvait dans une situation précaire, réduit, pour faire subsister sa famille, à dessiner dans les bâtiments du Belvédère, chez Melighino, l'étrange architecte dont nous avons parlé (t), et à mesurer les antiquités pour une société de savants réunis dans le but de commenter Vitmve , étude au reste dont il tira un si grand profit pour son instruction , et qui sans doute noHs a valu le Traité des Ordres.

Vignole suivit donc Primatice en France, y séjourna deux ans, puis revint à Bologne , où il vécut plusieurs années occupé de quelques constructions, et leurré de l’espoir trompeur «l’exécuter d'importants travaux à S. Petronio, la cathédrale : enfin, fatigué d’attendre., il reprit le chemin de Rome.

A son arrivée en cette ville vers i545, il n’avait ni relations établies, ni clientèle ; et, n’ayant pas encore trouvé l’occasion de se faire connaître, il dut vraisemblablement se placer comme auxiliaire elle/, un architecte en renom. Il est présumable qu'il était déjà personnellement connu de Michel-Ange. Vignole, en effet, avant son départ pour la France, avait été chargé par Primatice de faire mouler pour François 1" lis principaux chefs-d'œuvre de sculpture antirpie, et le grand statuaire Michel-Ange avait dû prendre une certaine part à ces moulages, en donnant , du moins, ses avis (a), f-e talent et le ca-

(i1 On conçoit, en effet, l'embarras de cet architecte improvisé fuir ordonnance , suivant l’heureuse et juste expression do Sangallo. Oblige de produire des dessins pour la suite des travaux du palais du Vatican, après avoir succède à Baldassarrc Peruxzi, il fallut bien qu'H s'adjoignit un véritable architecte, afin de dissimuler son incapacité.

(a) La lettre de François I** à Michel -Ange, quoique postérieure de quelques années, nous autorise ■» le penser. |jr uranrl roi l'invitait à remettre à Primatice quelques unes de se* œuvre'.

NOTICES HISTORIQUES

■'■ctère simple el modeste que Michel-Ange reconnut au jeune artiste durent déterminer son choix , car il était ombrageux et ennemi de toute contradiction.

Nos conjectures, sans doute, ne sont fondées que sur quelques faits isolés et sans liaison entre eux; mais elles prennent un caractère de vérité de ce fait seul, qu’ Alexandre Farnèse, l’aîné des fils de Pier Luigi et petit-fils de Paul III , choisit Vignole pour bâtir son château de Caprarola, dont les fondations avaient été jetées par Sangallo, dn vivant même de Michel-Ange. Ce choix serait inexplicable, à moins d'admettre que celui-ci, alors absorbé tout entier dans des travaux de sculpture et dans la direction des immenses constructions de la basilique de Saint-Pierre, dut s’en reposer sur Vignole pour celles du palais Farnèse. Cette participation aux travaux du palais aurait donc donné à Vignole l'occasion de se faire connaître du cardinal Alexandre, qui, juste appréciateur du mérite, et jugeant l’artiste à l'œuvre* n'aurait pas hésité à confier à l’habile architecte l'exécution du château de Caprarola.

Ainsi tout semble concourir à prouver que dès l'année 1 547 Vint guole vint apporter, à la construction du bel édifice de Sangallo, le

tribut de ses talents. Cette circonstance de la date est importante, car il s’en déduit un fait nouveau qui jusqu’ici n’a pas été remarqué ; c’est

«le sculpture, et lui |>roinettait une généreuse récompense. Voici, au reste, la copie tic cette lettre :

•• Si te n Michci.* Aboblo,

pour ce que j’ai grand désir d’avoir quelques besongnrs de vustre ouvrage, j’ai donné charge « à l'abbé de Saint-Martin de Troyes [François Primaiice), présent porteur quej’envoye par- « delà, d’en recouvrer, vous priant, si vous avra qurhjnes choses excellentes faites à son - arrivée, les lui vouloir bailler, en les vous bien payant, ainsi que je lui en ai donné charge; • et davantage vouloir est re content, pour l'amour de moi, qu’il molle le Christ de la Minerve « et la Notre-Dame de la Febre, afin que j’en puisse aomer l’une de mes chapelles, comme de choses qu’on m’assure estre des plus exquises et excellentes en vostre art.

Priant Dieu, sieur Michel’ Ange, qu’il vous ait en sa garde.

• F.scrit à Saint-Germain en Laye, le viii* jour de février mil cinq cent et quarante six.

■ Signe : FRANÇOIS,

• Signé : L*ubk.fi>k. •

. I ET r.RITIQOER. .. sbg

i|iii.' le fameux entablement «lu palais Faruèse , ee couronnement si célèbre,' ne serait pas uniquement l’œuvre de Michel-Ange, et que celui-ci aurait à en partager la gloire avec son modeste collaborateur. , ,

Me veux bien accorder «pie la pensée première appartient à Mirliel- Ange, mais je me refuse à croire que l’étude si classique des détails puisse lui être attribuée. Ou'on me montre, en effet, une seule oeuvre de ce genre parmi toutes les productions de Michel-Auge, une seule qui 11e soit entachée de mauvais goût, un profil «pii 11e soit incorrect, et «pii ne donne un démenti formel à la supposition que Michel-Ange puisse être l'auteur du couronnement. Mon, il me parait de. toute inipossibililé que l'architecte «pii a tracé les détails «le la porte Pia, des façades latérales de Saint-Pierre, du palais du Capitole et du deuxième étage de la cour du palais Farnèsc ( voyez pi. i35), ait pu renoncer pour ce cas seulement à sa Méthode, à ses habitudes, à scs bizarreries, renier son passti^aes doctrines , et composer un entablement, »

non-seulement irréprochable , mais d'un style et d'une correction admirables. L»ne • semblable conversion dans ce vieillard, génie sublime , mais égaré et inflexible dans se» opinions , serait étrange «<t . m«*xpli« ablc , si on se refuse à admettre tin collaborateur.

.le sais bien qu'on peut m’objecter «pie Vasari «-st formel à l'égard «lu «xiHronnement, et qu’il ne prononce même pas le nom de Vignole.

Mais «pie doit-on penser d’un biographe «fui , parlant de la villa «le .Iules III, se vante «l’en avoir composé les plans, rectifiés, dit-il, par Michel-singe, et exécutés ensuite fuir fignole? O11 sait ce «pie c«*s phrases |>eiivent signifier : «pii songe jamais aux deux premiers artistes, quand il s'agit de la villa Giulia? Vignole seul n'en est-il pas universellement reconnu pour l’architecte, bien que les deux autre» aient pu donner quelques avis et même des croquis? mais, dans tous les cas, ils n’y ont pris qu'une part très-secondaire. Eh bien ! il n'eir fut pas autrement pour le palais Farnèsc. J'accorde volontiers «pie l'esquisse fut arrêtée par Micliid-Ange , mais l'étude et l’exécutiou ■l'appartiennent qu'à Vignole. Ce qui vient à l'appui «te mon opinion,

SS

NOTICES HISTORIQUES

c’est la conduite réservée de Michel-Ange en cette circonstance. L'indisposition qu'il allégua, quand il fut appelé à présenter ses dessins au pape, n'aurait-elle pas été un prétexte, et comme un aveu tacite que les dessins n’étaient pas de sa main? Ne devait-il pas craindre une discussion à laquelle il n’était qu’imparfaitement préparé? et peut-être redoutait-il quelques rudesses de Sangallo, qui n’était pas homme à se laisser déposséder sans rancune. Lisons mieux: Michel- Ange, comprenant qu’il était peu honorable pour lui de chercher à enlever à un artiste du mérite de Sangallo l’achèvement d’un monument qui lui était si légitimement acquis, ne dut pas songer à lui faire une concurrence sérieuse. S’il composa un modèle, ce fut sans doute par courtoisie, pour ne pas déplaire à Paul III, et pour répondre enlin au témoignage de confiance que ce pontife venait de lui donner.

Ta» silence de Vasari ne doit pas d'ailleurs surprendre. Admirateur passionné de Michel-Ange, marchant sous une autre bannière que Vignole, il n’était pas en état de comprendre et d’apprécier ce talent si sage et si correct. On sent qu'il n’avait pas de sympathie pour sa personne, car il ne lui a même pas consacré une notice particulière; s’il en parle, ce n’est qu’accidentellement et à l’occasion du peintre Taddeo Zuccheri , qui exécutait des fresques au château de Caprarola. S’il vante l'architecte de ce magnifique édifice , on s’aperçoit qu’il le fait avec contrainte et une certaine froideur, et que c'est Ja grande réputation du monument plutôt que sa conviction personnelle qui le fait parler. Vignole, d’ailleurs, était pauvre , sans intrigue, cherchant peu à se faire valoir, et considéré sans doute, par Vasari, comme un homme de trop peu d’importance pour être placé à côté de la grande renommée de Michel-Ange.

On peut toutefois s’étonner que Vignole , qui survécut plusieurs aiuiées à Michel-Angç , n'ait pas réclamé, et qu'il ait consenti à laisser ainsi ses propres œuvres sous le nom d'un autre ; mais on oublie qu’il avait des obligations à Michel-Ange, et que cette susceptibilité de l’amour-propre était loin de son caractère.

BT CRITIQCKS.

■Jÿl

Poursuivons notre exposition de la marche des travaux. Lorsque le couronnement extérieur fut posé, Michel-Auge entreprit l’achèvement de la cour. 11 fit voûter le portique du deuxième ordre (t), et fermer les arcades latérales en y plaçant des croisées. Enfin il compléta l’œuvre en exécutant, sur les quatre faces de la cour, l'ordre corinthien du dernier étage, dont le style, si peu en harmonie avec les deux ordres inférieurs, a tant nui à la beauté de cette cour.

J’ai dit d’abord (2), en me conformant à la tradition , que l'ordre u du premier étage était de la main de Vignole. Evidemment c'était une erreur : Vignole, malgré ses rares qualités, n'atteignit jamais à cette màle.proportion, à cette fermeté de détails, à cette virilité de profils qui régnent dans l'imposte, le piédestal , le galbe des balustres, ainsi que dans le chapiteau et l’entablement. Au dire de Vasari, ce fut au contraire Michel-Ange qui suréleva les arcades du portique du premier étage. Je l'accorde; cela est mente probable, mais avec une restriction toutefois : c'est qu'en prenant la direction des travaux, Michel- Ange avait trouvé la taille de la pierre déjà faite , ou du moins très-avancée (3). Peut-être même le second ordre était-il déjà exécuté sur la face du côté de l’entrée, en sorte cju’il n'était plus possible de rien changer aux dispositions déjà arretées. Cela étant , Michel-Ange ne |>eut être considéré comme le véritable architecte do premier étage : il ne dut même pas en suivre l'exécution, si on.cn juge d 'après ia modénatiire et l'ornementation de plusieurs portes et cheminées de cet étage, qui sont bien certainement de la composition de Vignole. Pour ce qui est de ce même ordre ionique, il ne peut plus

(*) Vasari ajoute : qu’il donna aux voûte» une forme variée et nouvelle, celle d'une demi • ellipse. < K con vario e nuovo modo di sesto in forma di roerao ovaio, fece conduire le voile. *

( ? at de Michel- drrge.)

{») Le nom de Vignole est écrit au lias tk** première» épreuves des planches t33, 1I7, 1 18, i3y; c'est celui deSangallo qu'il faudrait lui substituer.

(3) L’usage est aujourd’hui à Rouie de ne mettre la pierre en place qu’aprè» que La taille en est faite. Cet usage existait déjà au XVI* siècle. La porta inachevée di S. Spirito (pl. ,î 5 et ',H en fournit une preuve saus réplique. Toute» les moulures de la partie exécutée ont reçu la dernière main de l’ouvrier, et de plus cette porte est du mème^Sangallo-

NOTICES HISTORIQI ES

y «voir pour moi d’incertitude sur son auteur, depuis que j’ai trouvé des dessins de la main de Sangallo qui représentent la base et le chapiteau de cet ordre , sur lesquels nous reviendrons il l’occasion de la planche (33.

i,. «J, Ouant au dernier étage , on peut se prononcer sans hésitation : il est

aXi- évidemment et tout entier l’œuvre de Michel-Ange. .Sans doute il n’est pas impossible, bien que rien ne l'atteste, que\ ignoleen ait suivi l'exécution, ainsi que [jour le premier étage; mais ce qui est certain, c'est que, dans ce cas, il a dû se conformer aux dessins bien arrêtés qui lui étaient donnés, et n'opérer que sous la surveillance de Michel-Ange. Il n’est pas croyable, en effet, que Vigtiole se fût écarté à ce point ries traditions de son école pour s'abandonner a d’aussi étranges barbaries. Tant qu’il ne s'agissait que de détails secondaires, tels que des portes et des cheminées, Michel-Ange a pu lui laisser son libre arbitre. Il n'en pouvait être de même pour la composition de tout un étage, dont à coup sur il se réservait l’initiative. On ne [jourrait, au reste, affirmer que ces mêmes détails bien authentiques de Vignole, que ces portes et ces cheminées aient été exécutées du vivant de Micliel- Ange, ou seulement après sa mort, quand Vignole n'avait plus à subir cette volonté tyrannique.

Nous donnons en marge page ayi, la réduction aux deux cinquièmes d’un manuscrit très-curieux, qui reproduit en perspective une partie de la eour du palais Farnèse. Ce manuscrit, qu’on attribue à Vignole, est évidemment un dessin de Sangallo (t). S’il était de la main de A ignole , celui-ci eût reproduit les croisées du premier étage telles qu elles ont été exécutées, c’est-à-dire avec des frontons seulement triangulaires, tandis que, suivant l'usage de Sangallo, et contraire^ ment à celui de Michel-Ange et de Vignole, ces frontons, sur le manuscrit , sont alternativement triangulaires et cintrés, fl faut de plus

(i) Je regrette de n'avoir pat» rrehçrche l'origine de te dessin et sa trausmission. Il nous a >•!«• sans doute conserve par de fervents disciples de Sangallo.

KT CmTIQUKS.

reconnaître que le deuxième étage eut si bien assorti aux deux autres, l'harmonie est si parfaite entre les trois ordres, qu'on doit en conclure qu'ils ne peuvent sortir la même Vignole , d'ailleurs, ne variait jamais sou style, mente lorsqu'il complétait l'œuvre d'un autre ; et cela

que, pour l’adjonction du troisième étage, il eût réussi à composer un tout aussi bnrmonienx , aussi parfaitement homogène. '

On ne saurait non plus se rendre compte pourquoi îles détails sont apposés près du dessin de l'ensemble.

"Cela se concevrait

pour les détails du dernier étage, qui n'était pas encore exécute ; mais a

NOTICK5 HISTORIQUES

Michrl-Aip ururt. Vi-nolr lai viwccib i ** iVi;

i,i».-oa»m du l.i P*irl» acbrtf b ûrjdf poilrrirur*

quoi bon cette indication de profils appartenant aux étages inférieurs, quand déjà ceux-ci étaient achevésPNe doit-on pas en conclure que ces détails ont été ajoutés sur un dessin qui n’était encore qu'un projet, et qu’alors ce dessin ou manuscrit ne peut qu'ctre de Sangallo?

A la mort de Michel-Ange (i), Vignole, qui, depuis le succès des constructions de Caprarola , avait acquis toute la confiance de la famille Farnèse , fut chargé de tous les travaux entrepris par cette famille, et naturellement appelé à achever son grand palais de Rome.

On pense qu’il termina quelques décorations intérieures, et qu'il continua , sans l’achever toutefois , la façade postérieure, également attribuée à Giacomo délia Porta. Celui-ci a très-certainement construit le deuxième étage , qui porte une inscription avec la date de i f>8<) , |>ostérieure de seize années à la mort de Vignole. Il est assez croyable que. ce dernier, déjà avancé en âge quand il succéda à Michel- Ange dans la plupart de ses emplois , irait pu suffire à tant de travaux , et qu’il ait confié la direction deceux du palais Farnèse, dont il n'était que le continuateur, à son élève Giacomo délia Porta. I>a négligence qu’on remarque dans l'exécution des profils et de la plupart des détails autorise à le penser (a). Le milieu de cette façade n’est, comme on sait, qu’une rejiétitiou des ordres de la cour, et cette copie est loin d’avoir la précision, la fermeté et le sentiment du modèle.

. D après cet exposé, auquel, vu l’importance du sujet, nous avons

(i) Otte mort eut lieu le 17 février i56S, alors que les grosses constructions et même une |Mitie de la décoration inferieure étaient presque entièrement achevées; mais le cardinal Rauuceio, autrement S. Angelo, homme, dit Vasari, d'une honte parfaite et. d'un jugement excellent, étant décédé le i3 décembre *565, les travaux de peinture furent interrompus, et saus doute avec eux ceux de maçonnerie. C’est ce qui explique pouiqnoi Vignole, qui mourut en 1573, peu d'annees après .Michel- Ange, n’a pas mis la dernière main aux constructions, qui ne furent totalement achevées qu’en 1&89, au temps du cardinal Alexandre Farnèse, devenu proprietaire du palais a la mort de son frère Ranuccio. Les |>eintres employés à la décoration des salles furent Francesco Salviati, Taddeo et Federico Zuccheri, (iiorgio Vasari, et enfin Ifcmiel de Volterre.

' (a.' Cesj une conclusion, toutefois, qu’on ne doit pas tirer rigoureusement. Plusieurs oeuvres authentiques de Vignole, notamment la villa du pape iules III, ont des imperfections d'exé- ♦ «Mition qui dénotent un manque de surveillance.

ET CHJTIQUK&.

donné beaucoup de développement et d étendue , on a pu suivre toutes les vicissitudes éprouvées par le noble édifice, dont la construction a duré plus d’un demi-siècle. Que de regrets ne doit-on pas éprouver en songeant que l’existence de Sangallo , prolongée seulement de quelques années, eût suffi au grand architecte pour terminer glorieusement une œuvre à laquelle il avait, pendant seize années, apporté tous ses soins, et qui, bien que laissée inachevée par lui, bien (pic dénaturée par d’autres, n’en rend pas moins un si haut témoignage de ses talents! Mais que peut-on dire de l'artiste qui, chargé de mettre la dernière main à ce monument magnifique, a pu méconnaître ainsi ses devoirs? Avant tout, n'avait-il pas mission, dans ce ipii lui restait à faire , de tendre vers l’unité et l'harmonie? et il s’est jiermis d’y porter le désordre et la fantaisie. Cette accusation grave est surtout pénible lorsqu’il s’agit d'un aussi grand homme que Michel-Ange. Mais l'historien, dans l'intérêt de l'art, ne doit être arrêté par aucune considération : il doit flétrir tonte témérité funeste; il doit s’efforcer d’inspirer une répulsion salutaire pour les productions bizarres qui auraient jiour résultat de profaner un chef-d'œuvre ; ainsi devons-nous maintenir chez les artistes le respect de l’art, et réchauffer eu eux le zèle et l'amour du beau (i).

Le palais Farnèse, ainsi que les autres biens allodiaux de la famille Farnèse, est devenu en 1 7 'i i , par suite de l’extinction de la branche masculine de cette famille sur le trône de Parme, et du mariage de Philippe V avec une princesse de cette maison, la propriété des rois de Naples. Ceux-ci l’ont dépouillé des statues antiques qui ornaient la cour (a). Aujourd'hui le palais est inhabité; seulement quelques

(1) Je demanderai à ceux qui pourraient taxer mes jugements d’exagération, si toutefois il» ont quelque souci de l’art, ce qu'ils penseraient eux -mêmes en voyant, par exemple, un peintre aventureux effacer, dans le tableau de la Transfiguration, la sublime scène de la montagne, pour y substituer, dans son style à lui, une composition nouvelle? Or, ù mon point de vue, Michel Ange, en élevant le deuxième étage de la cour du palais Farnèse, n'a pas agi autrement.

,(*) L’Hercule Farnèse, la célèbre Flore et le groupe des enfants de Lycus, roi de Thèbes, Zéthus et Amphion liant Üircé, leur sœur, aux cornes d’un taureau sauvage, tous ces chefsdVeuvre ont etc transportés à Naples vers la fin du TVItl* siècle.

NOTICES H1STOHIQLES

pièces du premier étage servent de bureaux à la chancellerie napolitaine, et les artistes, pensionnaires du royaume de Naples, occupent une partie du deuxième étage.

Vue générale de la place du palais.

Lorsqu’on se livre à l'étude approfondie d’un édifice» il est essentiel non-seulement d'en apprendre l’histoire, mais encore d’en connaître la situation et l’entourage; car l’effet d'un monument est toujours complexe, et se combine, soit avec le site, soit avec les constructions environnantes.

Pour compléter nos renseignements sur le palais Farnèse, nous ne pouvions donc mieux faire que de présenter ici une vue d'ensemble. A l'aide de celle-ci on jugera non-seulement de l’effet et de l’importance du palais, mais encore des combinaisons générales qui contribuent à lui donner tant de ressort et de relief.

La façade principale occupe l’un des côtés d’une place de moyenne dimension, et ornée de deux fontaines qui se rattachent à l’ordonnance générale. Les façades latérales bordent deux rues, dont l’une alioutit à une église , et dont l’autre présente , à son extrémité , une vue très-pittoresque, qui s’étend jusqu’au Janicule, couronné sur ce point avec magnificence par la fontaine Pauline.

La façade postérieure, inaperçue sur notre dessin, est dans la situation la plus heureuse : aux étages supérieurs on y jouit de la vue du Tibre et de la riante verdure des villas qui peuplent le Janicule.

Peu d’édifices présentent un aspect aussi noble, aussi imposant <pie le palais Farnèse. De quelque côté qu'on le découvre, il conserve son aspect grandiose , et , dans le magnifique panorama de Rome, il s’élève avec une majesté royale et domine tout ce qui l’entoure.

Le cardinal Alexandre Farnèse ayant acheté, vers i58o, la villa

ET CRITIQUES

que les héritiers d’Agostino Chigi possédaient dans le Transtevere, el qui depuis lors fut nommée la Farnesina (voyez PI. ioo) (i), songea à faire communiquer son grand palais avec sa propriété transtibérine à l’aide d’un pont jeté -sur le fleuve. Ce projet reçut même un commencement d’exécution. Une terrasse spacieuse fut élevée à la hauteur du premier étage, dans le prolongement de la façade latérale située rue délia Morte. Cette terrasse, qui forme |K>nt pour passer au-dessus de la rue Ciulia , se prolonge au delà dans la direction du Tibre.

I/es deux fontaines qui décorent la place sont attribuées à Yignole. L'architecte a su utiliser deux bassins magnifiques en granit gris, trouvés dans les thermes de Caracalla, et dont la longueur est de 5“,575.

Plan détaillé des souterrains.

Cette partie des constructions est établie avec cette solidité qu’on devait attendre du grand constructeur qui les a fondées. I/es terrepleins qu'on distingue au-dessous des trois entrées du palais sont une précaution utile pour atténuer le bruit des voitures et l’ébranlement, qui est une cause de destruction pour les batiments. Le corridor voûté qui conduit au puisard du centre de la cour dénote encore le soin qu on a apporté à des détails trop souvent négligés.

L’édifice est bâti sur un des points déprimés du sol de la ville; aussi les crues du Tibre font-elles affluer l’eau dans les souterrains. Cette circonstance s’est présentée à l’époque où je m'occupais a mesurer les fondations, et durant mon travail j’ai eu à souffrir des suites de ce débordement.

(i) t* casin el les statues de fa Farnesina fdrenl vendus à l'encan et à vil pria le avril i58d,' |x>ur paver les dettes des héritiers d’Agoatino Chigi, qui ne consentirent à ratifier la vente que *0 d*x *n* phis tard, vers *590. Au temps d’Agostino Chigi, le* Farnèsc possédaient déjà une propriété au delà du Tibre, et mitoyenne à la Farnesina. Ils avaient n>éme cédé à Chigi une |jartie. de terrain pour l'agrandissement de ses jardins.

Plan général du rez-de-chaussée .

Nous h avons indiqué sur ce plan que la niasse deS bâtiments , n’ayant ici d'autre but que de faire connaître les grandes dispositions locales. Ce plan donnera donc l'idée de la forme de la place , de la situation des fontaines, de la direction des rues voisines , enfin de la dimension relative du palais.

D’après les plans manuscrits de Sangallo, la cour de service devait recevoir des plantations et former un jardin. On lit sur un de ces plans, à peu près à l’endroit qui correspond au vestibule actuel, vers la façade ]>ostérieure, le nom d’un certain Bonifâce de Parme (Bonifazio di Parrha) , lequel , selon toute apparence , était propriétaire des terrains ou bâtiments situés de ce côté. Paul III, après son éléva- . tion au pontificat , fut obligé d’acheter ces terrains lorsqu'il voulut agrandir son palais pour le rendre digne de la nouvelle et brillante position qu’il avait faite à sa famille.

Palais Farnèsc ; plan du rez-de-chaussée.

vu, ii Quiconque a l’intelligence des figures usitées en architecture et le sentiment de l'art, ne peut manquer, dès la première vue, de reconnaître toute la beauté de ce plan. Il sera frappé de l'excellente disposition des vestibules, de la juste proportion de la cour et des portiques qui l’entourent, du noble aspect de l’escalier, enfin du rapport harmonieux des pleins et des vides, qui annoncent la main exercée d’un constructeur, on plutôt d'un architecte consommé. L’importance des vestibules est bien graduée , la dimension des salles dans de justes mesures, leur situation bien réglée et leur accès facile. Toutes ces convenances et cette régularité ne s'obtiennent le plus souvent qu'à force d'étude, et après avoir surmonté mille difficultés dont les traces disparaissent, et lie sont plus appréciées que |>ar l’artiste expérimenté.

Au-devant des croisées existent plusieurs marches et des sièges, d’où l’on peut apercevoir commodément ce qui se passe à l’extérieur.

Cette disposition particulière se retrouve fréquemment dans les édifices des XV* et XVI* siècles.

Le plan que nous offrons ci- ^ 4 • • • • f**" J contre est réduit d’après un dessin

1 • "Il d’une époque très-éloignée, et pour-

rait bien être de Sangallo lui -même (i); il diffère peu de notre gravure de la PI. i r(i, qui représente l’état actuel. Les différences princi- ' T % ? * t , pales sont ici marquées par des luiu-

r>l I ; J* 1 I tes plus pâles. Le changement le plus

. notable, opéré au plan primitif, con-

siste dans les détails intérieurs et extérieurs de la loge ouverte sur la façade postérieure. Nous aurons plus loin (page agi) l'occasion de revenir sur la disposition primitive de ce vestibule.

Palais Farnèse ; plan du premier étage.

la» distribution de ce plan , qui est régulière et sage, était, pour ainsi dire, écrite dans celle du rez-de-chaussée. On a lieu de regretter que les portiques des deux faces latérales ne soient pas restés ouverts et intacts. La cour y a perdu de son charme et de son aspect monumental. Les deux autres portiques, celui de l’entrée et celui du fond, ont été également fermés, mais à une époque bien postérieure, et assez.

(i ) On lit, en effet, sur ce dessin : « Palais du duc de Castro (Paiazto del dura di Castro). » Or, celui-ci dut abandonner le titre de duc de Castro en >545, lorsqu'il fut créé duc de Parme et de Plaisance. Ce plan serait donc antérieur à (545, et conséquemment à la mort d' Antonio da Sangallo, décédé en 1 5.^6 ; il pourrait alors être considéré comme le plan definitif de cet architecte.

vil, 4 J.

NOTICES HISTORIQUES

récente ; nous n'avons pas cru devoir reproduire sur nos dessins cette altération déplorable.

fa" premier étage est entièrement inhabité ; la salle e , et les pièces qui précèdent, ont seules une destination: elles servent, comme nous l’avons dit, de bureaux aux agents de la chancellerie du roi de Naples. 1 .a solitude de ces vastes salons dépourvus de meubles, et qui semblent abandonnés, vous fait éprouver un sentiment de tristesse qui vous domine, bien que la peinture et l’architecture y déploient «à l’envi leurs magnificences.

Plusieurs pièces sont enrichies de plafonds en bois et à caissons. Ils sont gravés sur les PI. 137, i38 et t3g.

[«principal salon a, est orné de statues déplâtré moulées sur l’antique, et de statues de marbre originales. De chaque côté de la cheminée sont placées deux figures couchées, de la main de l’habile statuaire Guglielmo délia Porta. Elles étaient destinées à la décoration du tombeau de Paul III , qu’on voit à gauche dans l’abside du fond de la basilique de Saint-Pierre ; mais, le tombeau ayant été réduit, ces deux statues se trouvèrent sans emploi. Le salon a, comprend deux hauteurs d’étages ; il est sombre, bien qu'il soit éclairé par seize croisées. Ce manque de jour le rend plutôt propre aux fêtes de nuit(i).

I« galerie du foud, sous le rapport de la décoration, mérite au plus haut degré de fixer l’attention. Klle passe pour le modèle le plus parfait qu’on puisse offrir en ce genre. On jugera de son effet d’après la vue de la planche i3y.

Nous avons avec vraisemblance attribué à Vignole la construction de cette salle; mais ce ne fut qu'après sa mort, et seulement vers le commencement du XVII' siècle, qu’on s’occupa de la décoration et des peintures, qui furent confiées à Annibal Carrache.

(1) l)an» les principaux palais (le Rome, le grand salon est souvent situe a l'un des angles, arm de pouvoir prendre jour sur deux faces. Ici, vu l'étendue et la hauteur de la salle, celleci est restée un peu obscure.

ET CRITIQUES

Palais Farnèse ; détails des parties principales de divers plans.

I .es plans représentés sur les deux dernières planches , 1 1 G et 1 1 7, vu, offrent des beautés de disposition et d’étude bien remarquables ; il convenait d’en retracer les parties principales sur une plus grande échelle, afin d’exprimer avec clarté les moindres détails et de pouvoir y joindre les mesures.

On distingue, au centre de cette planche, l'escalier complet, c’està-dire avec l’adjonction de la petite cour qui l’éclaire à mi-étage. Il n’eût pas été possible de l’indiquer ainsi sur le plan d’ensemble représenté planche 1 16, sans altérer sensiblement le motif de la disposition générale du plan , puisque l'entrée latérale eût alors disparu.

Nous avons jugé à propos de reproduire, sur une grande échelle, quelques parties de ce bel escalier, afin de figurer, sur notre dessin, les lignes de retraite ainsi que la mosaïque du second palier, et pour y marquer les mesures de détail.

Mais comme l’escalier du palais Farnèse est, sous bien des rapports, le meilleur modèle qu’on puisse suivre, et que nous n’en eon- 1 naissons aucun dont la montée soit plus ? commode et mieux adaptée au pas d’un homme d'une stature moyenne, nous 11’hési- 5 tons pas à donner ici , comme renseignement • utile , les mesures de largeur et de hauteur de chaque marche, avec son inclinaison.

C’est en vue d’étre agréable au lecteur, que nous lui présentons la réduction d'un croquis d' Antonio da Sangallo,qnerelui-ci semble avoir indiqué pour expliquer le tracé de l'épure devant servir à l’exécution du meme cscalier(i). Ce dessin est accompagné de quelques notes in-

(») I* manuscrit porte ccttr inscription : La train drl cardinale, tli Famete tM /taltnvi mw in Rom a.

NOTICES HISTORIQUES

On y remarque deux hypoténuses, indiquant à l'ouvrier l'inclinaison des rampes (i), et le point de départ et le [joint d’arrivée des marches. La mesure de longueur des rampes et la hauteur de chacune d'elles sont également marquées sur le dessin.

complètes et d'une rédaction rapide; nous en donnons ici la substance.

La hauteur de la i" rampe est de (a).

de la a* de

de la 3* de

Paltn*-

Kn totalité, du carrelage (3) inférieur au carrelage supérieur. 3g. j

Ces hauteurs sont déduites d’un principe émis par l’architecte : à savoir, qu'on montera, par palme, cinq seizièmes de palme, c'est-àdire environ un tiers de la longueur. Sangallo a soin d’avertir que la hauteur de la première marche de chaque rampe, qu’il fixe à un demi-palme, doit être ajoutée au résultat de charpie rampe, at-

( l ) Linea rppo/ênusa , pcndcnza di yucsta (franco .

(ai En rappelant ici que la valeur du palme romain équivaut ii om,aa3, uous dirons qu’il était fort inutile, pour notre objet, de transformer les mesures du manuscrit. La méthode de Sangallo resté, en «fTrt, la nietne, quelle que soit l’espèce de mesure dont on se serve. I.e palme (rtuirrait me tue être exprime en termes algébriques .

(3| L'original s’exprime ainsi Da mnmattt/nnto a ammationato.

KT CRITIQUES

aH'l

tendu que cette première marche, n'étant pas comprise dans là longueur de la rampe-, ne peut avoir aucune influence sur un calcul dont la base est la longueur totale de cette rampe.

Pour rendre plus clair le procédé de Sangallo, prenons un exemple, et opérons sur la seconde rampe ABC. La longueur de celle-ci est, dir-il , de cinquante-cinq palmes ; conséquemment, puisque, d’après le principe, on doit monter par palme cinq seizièmes de palme, on montera -, pour les. cinquante-cinq palmes, deux cent soixante-quinze seizièmes, ou dix-sept palmes trois seizièmes. A cela, avons-nous dit, il faut ajouter la première marche de la rampe, iixéeà une demi-palme, ou à huit seizièmes de palme; on aura donc à monter, en totalité, dix-sept palmes onze seizièmes. Portons maintenant cette mesure sur la perpendiculaire AB, et joignons le point B, qui détermine la dernière marche de la rampe, au .point C, qui est le sommet de la première marche tracée à l'avance : on aura l'hypoténuse BC. Cela fait , il suffit d'une opération graphique très-simple pour exécuter le tracé de toutes les marches. Vous divisez AB-en parties égales, et de façon que ces divisions aient une hauteur reconnue convenable pour des marches. Kn prolongeant horizontalement ces divisions , elles rencontreront l’hypoténuse , et la section déterminera la largeur des marches, qui toates rempliront cette condition, d'avoir en hauteur les cinq seizièmes de leur largeur. Telle était la méthode de Sangallo, méthode ingénieuse et fort commode pour le tracé de l'ouvrier, et sans doute alors généralement en usage. On voit qu’elle rendait solidaires la hauteur et la largeur des marches, mais qu'elle ne pouvait s'appliquer aux escaliers dont les marches étaient obliques ou à quartier tournant.

Nous n’avons pas craint de reproduire sur une grande échelle quelques parties de ce bel escalier, sa noble entrée, avec les mesures et les lignes de retraite, ainsi que la mosaïque du deuxième palier. Mais l'escalier n’est pas la seule |>artie intéressante du plan : l'attention doit également se porter sur le pilier d'angle de In cour, qui

NOTICES HISTORIQUES

manifeste à la fois la prévoyance du constructeur et le goût de l’artiste. Ce pilier fortifie l’angle de la cour ; il en arrête avec fermeté les extrémités, et charme l’œil par son heureux ajustement, non moinsque par l’idée de solidité dont il porte le caractère.

Dans la partie supérieure de eette planche, on voit à droite le détail «le l’un des vestibules latéraux. J’ai dû représenter de préférence le vestiliule de gauche, [jour y joindre la descente aux souterrains, et faire ainsi connaître les combinaisons du grand escalier à diverses hauteurs.

Enfin, le détail placé à droite au lias de la planche donne le plan de l’angle de la cour du palais, à la hauteur du premier étage. Il fait connaître l’ajustement du pilier d'angle , celui de la balustrade en saillie, et le dessin du carrelage en terre cuite, dont les carreaux, d’un rouge plus éclatant, -sont exprimés par une teinte grise plus foncée.

Palais Farnèse ; élévation principale du palais.

vu, O. I «1 façade que nous avons sous les yeux est une des oeuvres les plus imposantes de l’architecture moderne; le type le plus vrai, le mieux caractérisé peut-être du palais romain. Sans doute on a élevé depuis des façades conçues et étudiées dans le même principe , et on en trouve même un assez grand nombre dans la ville; mais presque toutes ces imitations sont souvent chargées de détails de mauvais goût , et 11e peuvent ,’ en aucune façon , être mises en parallèle avec le premier modèle, qui reste encore le plus parfait.

Qu’on s’arrête donc quelque temps à contempler ce cheW œuvre. Quelle dignité dans l'ensemble ! quelle grandeur dans la masse ! quelle harmonie dans les proportions! enfin, quelle fermeté et quel goût dans les détails !

Si vous considérez l’étage inférieur, qui est destiné à supporter le poids des autres, vous y retrouverez partout le symbole de la force.

BT CRITIQUES.

l.a porte d’entrée (i) et les angles du nmr de face ont des bossages qui semblent les fortifier : les croisées sont fortement accusées par de larges chambranles et soutenues par de puissantes consoles; enfin, le bandeau qui marque la limite du rez-de-chaussée a son profil méplat, et presque entièrement dépourvu d’ornements. La critique la plus rigoureuse ne saurait signaler aucune erreur, meute légère, aucun désaccord dans tout ce rez-de-chaussée. Au premier étage, c'est la même sagesse et la même convenance, et tout s’y rattache parfaitement avec le soubassement. Cette liaison est opérée avec intelligence par les belles ligues qui les séparent, l’harmonieux assortiment des moulures, la continuation des bossages aux angles, et, pour ainsi dire, par des rapports généraux de fraternité très-sensibles aux yeux de l'observateur. Complétons notre pensée par un exemple : faisons le rapprochement des croisées des deux étages ; elles ont à peu près la même niasse. Celles du rez-de-chaussée sont fortement charpentées; celles du premier étage ont moins d’accent, mais un caractère plus noble, plus élégant, bien que d'un style également sévère. I-es colonnes avec leurs chapiteaux remplacent ici les chambranles surmontés de leurs consoles. Ainsi donc , il y a analogie dans la silhouette et une différence marquée dans la forme. Ces croisées du premier étage, on -doit le remarquer, sont évidemment une imitation des petits autels du Panthéon , et l’application en est- ici fort judicieuse. C’est ainsi que procède lé génie r il peut à son gré s'attribuer tout ce qui lui convient, ■pour eu parer ses œuvres ; c’est son droit , son privilège, et lui seul réussit à légitimer ses larcins.

La loge du milieu est un motif mesquin et peu digne de ce bel étage : bien que d’une médiocre importance, il interrompt toutefois la ligne majestueuse des croisées. Nous reparlerons plus en détail de cette loge dans la notice relative à la planche suivante.

(i) Cette porte est d’un bel appareil, mais elle n'a pas toute l’importance qu'elle devrait avoir relativement à la masse entière de la façade. Cela s’explique par le fait que ta porte était déjà exécutée avant que l'agrandissement du palais eût été résolu et que la façade «Al etc sensiblement élargie.

NOTICES HISTORIQUES

I>e bandeau supérieur est conçu dans Je même esprit que celui du rez-de-chaussée; mais comme il appartient à l’étage noble, il a fallu l’enrichir, et les ornements y ont été multipliés. I>es moulures de ce bandeau ont peu de saillie, dans le but évident de faire valoir davantage celles du grand entablement qui couronne l’édifice.

T.e dernier étage est bien en harmonie avec les deux étages inférieurs, quanta la masse; mais plusieurs détails (qu'on nous permette çette critique à l’égard d’un grand maître) sont d’une conception malheureuse. On ne saurait approuver la .forme cintrée des croisées, ni le maigre ajustement tics frontons, non plus que les consoles accouplées servant de support aux colonnes. De telles erreurs échappent quelquefois aux artistes les plus éminents , qui semblent paver ainsi leur tribut à l’imperfection humaine. Quant au couronnement de l’édifice, nous nous sommes déjà explique en le proclamant un chefd’œuvre. Celui du palais Strozzi à Florence, justement célèbre , et surnommé la corniche d'or, est moins. homogène avec la masse qu’il couronne, moins riche et moins correct que celui du palais Farnèse.

Il s’est opéré un mouvement dans la partie supérieure de cette façade, qui s’arrondit vers le milieu. .Cet effet, qui dénote quelque vice de construction , doit-il être attribué à l'habile constructeur Sangallo, ce qui est peu vraisemblable, ou bien à Michel-Ange, le continuateur des travaux ? Il se peut que celui-ci ait négligé de relier, par des chaînes ou par la charpente , le mur extérieur avec celui de la cour.

■ I«a façade entière est construite en briques assez bien appareillées, et restées apparentes. L’entablement, les bandeaux, les bossages, les croisées, y compris chambranles, colonnes et frontons, enfin tous les membres d’architecture, sont exécutés en travertin.

ET CRITIQl ES.

■aS-

Palais' F arnèse; parties principales de l’élévation.

Nous avons réuni sur cette planche les parties les plus importantes vu, i t du la façade du palais : le milieu,, l'angle et le profil, que nous avons produites à une échelle plus grande que celle de l’ensemble, afin de faire mieux connaître le rapport des étages, celui des croisées et des moulures entre elles, ainsi que leurs diverses saillies.

Pour l’intelligence plus complète du premier étage , nous avons ajouté aux renseignements donnés par la coupe, deux plans dont l'un explique l’angle et l’arrangement des croisées, et l’autre celui des colonnes accouplées de la loge. Les quatre colonnes de cette loge sont en marbre blanc mêlé, dit mischio. Les dimensions des masses principales sont déterminées par les mesures générales , inscrites sur la gravure : le lecteur peut y recourir.

Nous ne reproduirons pas les jugements que nous ax ons portés sur L’ensemble de cette belle façade dans la notice de la planche précédente, et nous n’avons aucune observation nouvelle à y ajouter; seulement nous croyons que l’architecte appréciera beaucoup mieux les beautés que nous lui avons signalées, maintenant qu’il a sous les yeux des fragments où les divers détails de la façade sont exprimés avec plus de clarté.

Nous n'avons pas tout dit sur la loge du milieu de la façade, et nous g ||.| j L ]‘l!!l# y revenons. Cette loge a-t-elle

été exécutée par Michel-Ange, comme on s’accorde à le croi re, et comme l’exprime formellement Vasari? ( Vie de Michel- Ange.)

On n’en saurait douter. Mais la pensée primitive appartient à Sangallo, et c’est un manuscrit de ce maître qui nous en apporte ta preuve : la loge y est indiquée; toutefois, au lieu de quatre colonnes • que présente l’exécution, deux seulement sont marquées sur le ma»

NOTICES HISTORIQUES

n use rit. D'ailleurs, et ce qui vient à l'appui de notre opinion, c'est que

la loge actuelle a tout le caractère d'une adjonction, d’un travail fait après coup et appliqué sans liaison aucune.

Un second manuscrit de Sangallo est intéressant sous un autre rapport : il donne la forme du balcon projeté en avant de cette loge, et fait connaître la première pensée de i’arcKitecte pour les croisées du premier étage. Sangallo ornait celles-ci de balustres, et les colonnes étaient portées sur de fortes consoles, au lieu de piédestaux qu’il a ensuite adoptés ,' ce qui , certainement , est une amélioration. Mais il a maintenu cette même disposition pour les croisées du

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deuxième étage, et bien à tort, selon nous. On sent, au reste, ce qui l’a déterminé à suivre ce parti. Il a voulu éviter le piédestal, qui eût présenté trop de saillie, et peut-être dépassé le bandeau sur lequel il pose. Quoi qu’il en soit, ces doubles consoles sont un ajustement malheureux , plutôt au point de vue du détail qu’à celui de la masse.

Un autre croquis de la main de Sangallo, croquis très-grossier, que néanmoins nous avons pu traduire en un dessin , fera connaître la première pensée de l’architecte. Celui-ci , comme on le voit par la figure ci - après , avait d'abord projeté , à l’angle de la façade , mi pilastre corinthien , comprenant deux hauteurs d'étages, couronné d’un entablement complet, et ayant quelque rapport avec un débris antique, dit frontispice rte Néron. On s’aperçoit ici que Sangallo n’était pas alors fixé sur la croisée du dernier étage, puisqu’il en donne deux motifs distincts. L'une de ces croisées est cintrée et se rapproche de celle (pii a été exécutée, avec cette différence que l’arcade s'élève da-

ET CRITIQUES

vantage à l’intérieur du fronton , et que les colonnes sont portées , non pins sur deux consoles accouplées , mais sur une seule.

f /autre creusée n'est pas cintrée, elle est à platrbandes, et dans sa décoration il n’entre ni c«>loones ni consoles. Bien que plus correcte que la première , elle est moins monumentale , et moins en harmonie jieutêtre avec celle du premier étage.

Ce même dessin démontre clairement que Sangallo élevait beaucoup moins son entablement que ne l’a fait depuis Michel - Ange ; et ce qui le prouve encore, c’est que la charpente du comble avait déjà reçu un commencement d’exécution à l’angle du palais, au-dessus du grand salon, avant que Michel- Ange eût pris la direction des travaux. Cette charpente existe encore ; nous l’avons mesurée, et la voici :

Elle est située à plus de deux mètresen contrebas de celle que Michel-

NOTICES HISTORIQUES

Ange a établie depuis. Si cet architecte ne l'a pas démolie, c'est qu'il aura trouvé sans doute le soflite du grand salon déjà rattaché à cette même charpente ; et , pour ne pas détruire ce soffite , il aura dû maintenir la -charpente primitive et en exécuter une seconde au-dessus d'elle. Ajoutons encore cette observation, que la charpente primitive est identique avec celle d’un manuscrit de Sangallo que nous produirons plus loin (page 297), et tirons enfin cette conclusion, que la charpente primitive et celle du manuscrit ne peuvent être que du même auteur.

Nous avons indiqué à titre de renseignement, sur notre figure, le plancher qui règne au pourtour du palais à la hauteur du comble, pour montrer comment , au-dessus du grand salon , ce plancher vient rencontrer la charpente de Sangallo, qui dépasse le Carrelage d’environ o","5 ; ce qui est un indice certain de la priorité de son existence.

Ko terminant cet article , nous engageons le lecteur à comparer l’entablement de Sangallo à celui de Michel-Ange, et il reconnaîtra que les deux corniches, comme les deux frises, y ont la meme hauteur; que les moulures varient dans les deux corniches, tandis que dans les deux frises les ornements sont à peu près les mêmes. On ne Connaît pas d ailleurs le couronnement définitif de Sangallo, qui dut le modifier quand il substitua les chaînes de pierres aux pilastres. Il est même permis de croire que ce couronnement projeté n'ai ait pas conservé d'architrave, et se rapprochait davantage de l'exécution. Ainsi Michel-Ange a eu le bon esprit de 11e pas s’écarter sensiblement de la pensée du premier artiste, qui, mieux que tout autre, devait savoir comment il convenait de couronner son œuvre.

Palais Farnèse; détail f/e la corniche de couronnement de la façade.

vu, ,i Nous renvoyons pour ce détail à ce que nous avons dit à -l'occasion de la planche 11 5, à cette partie de la notice où nous avons

kT CHlTlqUKS.

cherché ii établir que l’étude de cet entablement appartenait vraisemblablement à Vignole. Pour le croire uniquement l’œuvre de Mi- ’ehel-Ange, il faudrait supposer que celui-ci a pu renoncer, -ponr cette fois seulement, à sa méthode habituelle, à ces formes excentriques et bizarres dont il ne s'écartait jamais. Sans doute, il est suffisamment attesté que cet entablement a été exécuté sous sa direction; aussi ne le contesterons-nous pas, mais sous réserve toutefois, et en admettant la coopération d’un autre architecte, nourri de l’étude des anciens et formé à leur école. Accordons, si l’on veut, la nohle part de l’œuvre à Michel-Ange ; à lui donc la conception des belles ligues et des fortes moulures; à lui la sobriété olwervée dans T ornementation ; en nu mot, tout ce qui semble savamment calculé pour l’effet, et qui dénote un esprit ferme et juste. A son collaborateur revient tout ce qui a trait au goût : l’unité, de style apportée dans l’ensemble, ainsi que la correction et la beauté du prolil. Telle serait, selon nous , la part légitime qu’on pourrait faire aux deux grands artistes.

Nous ferons remarquer qite l’ajustement des ornements de la frise est composé dans un esprit d’barmnnie qui fait honneur aux continuateurs du palais. Des fleurs de lis avaient été semées par le premier architecte sur le couronnement du rez-de-chaussée et sur le bandeau du deuxième étage. En rappelant cet emblème dans la frise du couronnement, où il se mêle aux ornements qui le décorent , c’était procéder avec logique , graduer la richesse suivant les étages, relier les parties supérieures <lu palais avec le soubassement; c’était enfin cou-, stituer un tout harmonieux et homogène. ' -

l’a lais Farnèsc; détail des croisées du premier et du deuxieme, étape de la façade.

Nous n’avons que peu de chose à dire de ces détails, sur lesquels v". nous avons déjà porté notre jugement lorsque nous avons examine

NOTICES HISTORIEES

l'ensemble (le la façade ( voyez page u84). Nous avons blâmé, dans les croisées du second étage , la forme cintrée de la baie, la pauvreté et la' maigreur du fronton, ainsi que l'ajustement insolite des consoles' qui servent de sup[>ort aux colonnes. Cet ajustement, toutefois, semblerait motivé par le peu de saillie du bandeau inférieur; mais cette excuse ne justifie pas l'incorrection. .

Quant aux croisées du premier étage , nous en avons parlé avec éloge. Nous avons fait remarquer qu'elles étaient une imitation heureuse des petits autels du Panthéon , et une sorte de transformation raisonnée des croisées du rçz-de-ehaussée. On jugera mieux nos appréciations sur ce détail, et l'on se rendra mieux compte de l’entente parfaite des moulures, comme du beau sentiment des profils.

Palais Farncse; détails divers de l'élévation principale.

vu. a. Tous les détails réunis sur cette planche sont d'une beauté incontestable : la croisée du rez-de-chaussée est surtout une œuvre caractéristique qu'on ne saurait trop louer, ni trop recommander à l'étude. On dirait un fragment d'architecture antique, une de ces créations heureuses, de ces révélations spontanées qui n'appartiennent qu'aux temps primitifs. On y admire à la fois le sentiment profond de la moulure, la grande fermeté du profil, le galbe parfait et fier des consoles. Que dirai-je du stylobate qui asseoit si bien l’édifice? La saillie et les moulures y sont fortement accentuées, et il porte au plus haut degré le caractère monumental. Destiné à servir de siège et à protéger les fondations des eaux pluviales , il plaît , parce qu’on entrevoit ce double but d’utilité, et qu’il est à la fois une œuvre de raison et de goût. C’est ainsi qu’ en architecture l’expression d’une exigence ou delà nécessité n'a pas un moindre charme que la beauté même de la forme qui doit toujours en dériver. . .

Le bandeau du deuxième étage, le stylobate et le couronnement du

ET CRITIQUES. a<)3

rez - de - chaussée sont en harmonie parfaite. On peut dire que ces trois détails appartiennent à la même famille par la physionomie et le caractère.

Palais Far/ièse; élévation postérieure.

Cette façade, quant aux dimensions, a la même importance que la façade principale ; mais elle lui est inférieure sous le rapport de l'unité. I a» motif du milieu semble une pièce de rapport qui la divise en trois parties trop égales. Il faut toutefois savoir gré à l’auteur de cette façade, d’avoir eu la pensée de rappeler à l’extérieur l’architecture de la cour, de s’être abstenu d'innovations, en un mot, de-n’avoir fait usage que d'éléments déjà existants, en vue d’obtenir plus d’harmonie. fa?s pilastres accouplés aux angles sont même un motif louable à plusieurs égards ; mais l’exécution des ordtes et des autres tlétails est faible et sans finesse. On ne doit pas moins blâmer la liaison maladroite des moulures partant du centre, avec celle des bandeaux venant des façades latérales ; cela est surtout sensible pour la corniche de couronnement, et le raccord v est fort mal combiné. Cette corniche

centrale est, an resie, mesquine et sans valeur, comparée surtout à celle qui l’avoisine, et qui n’est autre que le prolongement de la belle corniche de la façade principale, dont nous n’avons cessé, en toute occasion , de parler avec admiration.

Entre les deux piédestaux, et sous la balustrade de l’arcade, on lit, au troisième étage, une inscription qui fixe la date de l’achèvement du palais à l'an i 58g, au temps du cardinal vice-chancelier Alexandre Farnèse, deuxième cardinal de ce nom, et petit-fils de Paul III.

Fille est ainsi conçue :

AI.EXCARD FARNESIVSVtCE CAN •

EPISCOPVS OSTIENS1S-

A F. DES- A- PAVLO- lit 1*0 NT- M AX- ANTE l’ONTIFICATVM INCHOATAS PERFECITANM DXXC1X-

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