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AQUEDUCS ANTIQUES

Ce qu'il y a d’'admirable dans Phistoire de Rome, c'est de voir un peuple d’abord si faible suivre, dès son origine, dans tous ses actes publics, un plan de conduite aussi vaste que bien arrêté, et qui semble manifester qu’il

avait déjà le sentiment de sa grande destinée (1): c’est de le trouver long-

(1) La manière dont plusieurs savants modernes envisagent l’histoire des premiers temps de Rome, permet difficilement d'admettre ces idées d'avenir chez le peuple romain. Selon leur opinion, les immenses travaux exécutés sous les rois, furent achevés au moyen de corvées imposées à la population primitive, et analogues à celles dont les Pharaons chargèrent les gyptiens. Cette analogie est contestable si l’on vient à considérer que les Romains ont joui, dès l’origine , d'institutions respirant déjà tant de liberté, que la constitution fut peu modifiée à la création de la république ; qu’ainsi on n’aurait su les contraindre à ces travaux pénibles, si eux-mêmes n’eussent compris leur utilité immédiate, et l'importance de les établir sur de vastes proportions, pour assurer un grand’ avenir à leur ville naissante. Il est vrai

temps et exclusivement occupé de travaux utiles qu'il exécutait toujours sur une grande échelle, et suivant leur degré d'urgence. Ainsi son premier besoin fut de se fortifier dans sa ville naissante , et il lentoura de murailles : il fallut ensuite l’assainir , et il la sillonna de nombreux et magnifiques égouts. Mais les guerres incessantes qu'il eut à soutenir contre ses voisins ne lui permirent pas de poursuivre tous ses projets d'amélioration. Il dut donc pendant près de quatre siècles se contenter de l'eau de quelques sources voisines, de celle des puits, ou enfin de l’eau du Tibre qui, bien que salubre , est trouble et a besoin d’être clarifiée pour devenir ‘potable. Celle-ci ne pouvait d’ailleurs se distribuer dans les quartiers élevés de la ville sans le secours de machines puissantes, ignorées sans doute à cette époque, ou du moins fort imparfaites encore.

Lorsqu'il eut assuré son existence et agrandi son territoire, 1] put, avec sécurité, aller demander aux sources des coteaux voisins les eaux qui lui manquaienL.

En 442, Appius Claudius Cæcus, ce même-censeur qui s'est immortalisé en construisant la belle route qui porte son nom, amena le premier dans la ville, par un conduit souterrain de plus de 11 milles (1), des sources qu'il avait puisées à 7 milles r/2 de Rome, au pied des collines voismes de Collatia et de la voie Prenestina. Cette eau, qui aboutissait aux salines, près du pont Sublicius , fat nommée Aqua APrra, et distribuée dans les parties basses de la ville. .

En 481, Mänius Curius Dentatus et Lucius Papirius Cursor, censeurs ,

“firent une saignée. à l’Anio à 4 milles au-dessus de Tivoli. Les eaux prises à ce fleuve, qui coule à une hauteur de 200 mêétres au-dessus du niveau de la

mer, suivirent d’abord les pentes des collines, traversèrent la plaine tantôt

que les anciens historiens ont souvent faussé la vérité, en cherchant à entourer de merveilleux le berceau de Rome, et qu'ils n'ont, pas eu toujours l'intelligence de ses antiquités. Néanmoins, comme il est croyable qu'ils ont puisé à des sources qui. nous sont inconnues , ‘on ne pourrait, à l'égard de cértains faits, qu'en suspecter l'authenticité, sans pouvoir la rejeter complétement. Il ressort, au reste, de tous les écrits laissés par ces historiens, que les qualités dominantes du caractère national du peuple romain furent, à toutes les époques , la grandeur et la prévoyance dans les entreprises et dans les yues. (1) Les conduits souterrains avaient été imaginés cent soixante-huit ans avant > par Phæax,

architecte d’Agrigente, et s’appelaient Phæaques, du nom de l'inventeur.

sur des arcades et tantôt dans des conduits souterrains, et après un cours de 43 milles arrivèrent sur les collines de Rome. On appela dans la suite An1O vErus l’eau provenant de cet aqueduc.

Le luxe qui croissait de jour en jour, en multipliant les besoins, fit bientôt sentir la nécessité de se procurer des eaux plus abondantes. Le préteur Quintus Marcius Rex fut donc chargé, lan 608, de réparer les deux aqueducs existants, et d'amener sur le Capitole diverses sources de la haute vallée de lAnio située au centre de l'Apennin, à 33 milles de Rome. Cette eau, regardée par les anciens comme la meilleure de toutes, reçut le nom d’Aqua Marcra. Son aqueduc, à partir de Tivoli, était presque parallèle à celui de JPAnio vetus, et avait 6o milles de cours, dont 6 milles environ au-dessus d’arcades.

Le dernier travail de ce genre, qui eut lieu sous la république, fut entrepris, lan 627, par les censeurs Cneus Servilius Cœpio et Lucius Cassius Longinus. L'eau prise sur la voie Latina, près de Marino, fut appelée Tepura, du nom de la source , et avait 13 milles de cours.

En 721, sous le consulat d’Auguste et de Lelius Volcatius, Agrippa amena des environs de Marino, par un conduit de 15 milles, dont plus de 6 milles sur des arceaux, une source à laquelle on donna le nom de Jurra, de celui de linventeur, ab inventore, dit Frontin, pour indiquer sans doute celui qui l'avait découverte, ou, peut-être, en avait calculé le cours. Il y a de beaux restes de cet aqueduc près de S. Bibiana, se dirigeant du côté de S. Eusebio, vers une ruine regardée comme le château de P4qua Julia.

En 735, Agrippa fit encore arriver à Rome, à ses frais, pour l'usage des thermes qu’il édifiait derrière le Panthéon , une eau excellente, l'Aqua VirGo, dont la source est à 8 milles de Rome, sur l’ancienne voie Collatina. L'aqueduc était souterrain et avait 14 milles de longueur. Il traversait le Pincius et se dirigeait vers la fontaine de Trevi, derrière laquelle il existe encore un fragment antique de cette construction.

Enfin, Auguste, dont l'administration fut si sage et si prévoyante, après avoir chargé Agrippa des réparations et de l'entretien de tous les aquedues, songea le premier à pourvoir aux besoins de la rive droite du Tibre. I alla puiser dans un petit lac voisin de celui de Bracciano , appelé 4/seatinus, et aujourd’hui dé Martignano, une eau portant le nom d'AQUA ALSEATINA Où

Où RENSEIGNEMENTS DIVERS.

Aceusra, et qu'il conduisit sur le Janicule. Comme elle était d’une mauvaise qualité, elle ne fut destinée qu’à la Naumachie d’Auguste et à l’arrosage des jardins. Son aqueduc avait une longueur de 22 milles.

Après d'aussi magnifiques travaux, on devait croire tous les besoins des Romains amplement satisfaits, lorsqu’en 787, Caligula entreprit deux nouveaux aqueducs, que Claude termina en 803. Ces deux princes cherchèrent à surpasser leurs prédécesseurs autant par la grandeur de louvrage que par l'abondance des eaux, dont le volume égala presque celui des sept aqueducs antérieurs.

L'un de ces conduits réunissait les eaux de deux sources nommées Cerulea et Curtia , situées à 38 milles de Rome, sur la voie de Subiaco, et apres un parcours de 46 milles, dont plus de 6 milles sur des arcades, arrivait sur le Palatin et se prolongeait même jusque sur lAventin. Cette eau, appelée Aqua CLAUDIA, tenait le second rang pour la qualité et approchait de Peau Marcia.

Le second aquedue de Caligula et de Claude, le plus colossal de tous, prenait ses eaux Jusque près de Subiaco; 1l les puisait encore dans lAnio, cette source si abondante et si nécessaire aux besoins de la plaine de Rome. Le developpement de ce conduit, nommé Anio Novus, était de 62 milles, dont 9 milles supportés par des arcades qui atteignaient Jusqu'à 36 mètres d'élévation.

Enfin , le dernier aqueduc construit par les anciens (1), celui de Trajan,

(1) Nous n'avons pas fait mention des autres conduits établis depuis Trajan, et qui portaient divers noms, notamment celui de plusieurs empereurs, parce qu’en réalité il n’y eut jamais que dix grandes lignes d’aqueducs. Depuis cette époque, on se borna à prolonger les conduits existants, ou à verser dans ceux-ci des sources nouvelles. Les eaux Antoniniana, Aurelia, Setiimiana, Severiana, Alessandrina , ne sont pas autre chose.

Avant de distribuer la plupart de ces eaux , on avait soin de les recevoir dans des piscines couvertes situées à 6 ou 7 milles de Rome. Là, suspendant leurs cours, elles y déposaient leur limon; trois d’entre elles, l’aqua ’irgo, Appia et Alseatina, n'avaient cependant pas de ces réservoirs ou piscines épuratoires. De celles-ci, elles étaient ensuite dirigées vers la ville, portées sur des aqueducs, recevant quelquefois diverses eaux à des hauteurs différentes. C'est ainsi que, sur un espace de plusieurs milles, coulaient, l'une au-dessus de l’autre, les eaux Julia, Tepula et Marcia.

Frontin classe ainsi, suivant leur degré d’élévation , les neuf sources dont nous avons parlé : Anio novus, Claudia, Julia, Tepula, Marcia, Anio vetus, Virgo, Appia, Alseatina. Le texte

AQUA Trarana, fut destiné à satisfaire aux bésoins du Trastevere. Il recevait diverses sources, dont les unes existent à 35 milles de Rome, près du lac Sabatinus, aujourd'hui d Bracciano, et les autres entre Campagnano et Formello.

Ces dix aquedues alimentaient une multitude de fontaines, remplissaient avec profusion les bains, les thermes et les naumachies, et arrosaient les jardins des voluptueux Romains.

On s'étonne de tant de magnificence, et l’on ne saurait calculer sans effroi les dépenses énormes qu'il fallut faire pour créer à ces espèces de fleuves un lit de plus de 107 lieues (environ 428,000 mètres), suspendu pendant plus de 8 lieues (environ 32,000 mètres) dans les airs, sur des arcades élevées souvent de plusieurs étages, en songeant aux percements considérables qu'on dut pratiquer à de grandes profondeurs dans le rocher, aux innombrables conduits qu'il fallut établir pour distribuer dans la ville cette immense quantité d’eau qui dépassait 22,000 quinaires ou 65,000 pouces du fontainier de Paris, produisant 1,320,000 mètres cubes par vingt-quatre heures. Tous ces travaux furent exécutés avec une telle solidité, qu'ils ont pu résister pendant

des siècles à l’impétuosité de véritables torrents. AQUEDUCS MODERNES.

Des dix aqueducs antiques, trois seulement versent encore dans la ville

une partie de leurs eaux, et suffisent pour l'en pourvoir abondamment.

de Frontin est d'accord avec le nivellement fait par Piranesi, qui à reconnu pour huit aqueducs les hauteurs suivantes , rapportées au quai du Tibre, à Ripetta :

mètres.

Awnro novus (à la porte majeure)............. 47,52 ANR CS MAO NME OEe SAS SCA 47,42 JO RS ES Le RC DORE 39,71 MEPURA. en --ce ne iron De 6 38,23 NIDNUONLS à À LE 2e 8 ME DS AE CE EE 37,48 ANTO VEDUS--- 0... Ro occe 20,17 NRC OT em ee eee cine cure le ele euaseiote 10,43 ENTRER ee ee tee le eee à Ge mate e es ee 8,35

On a calculé que la pente moyenne des eaux devait être de 0"*',0016 par mêtre, avant leur arrivée à la piscine épuratoire, et de o"**,0023 par mètre, jusqu'au point où l’on commençait à les distribuer.

Les eaux de ces trois conduits sont désignées sous les noms de Feroine, Felice, et Paola, qui ont remplacé ceux de Frrgo, Marcia- Claudia - 4les-

sandrina et Trajana.

L'acqua VERGINE, jusqu’à Nicolas V, était à peu près perdue, lorsque ce ponüife chargea, en 1453, Léon-Baptiste Alberti d'en réparer les conduits. Le travail, commencé par cet architecte, se poursuivit sous Sixte IV, et fut achevé, en 1568, par Pie V. Enfin , Clément XII et Benoît XIV firent construire par Nicolas Salvi la belle fontaine connue sous le nom de Trevi, pour remplacer celle qu'avait élevée Alberti près de trois siècles auparavant.

Le produit de cette source (1) est de 3,481 pouces de fontainier, fournissant 65,782 mètres cubes par vingt-quatre heures : laqueduc, après avoir traversé sur des arcades la villa Borchese, longe les murs de Rome au nord du Monte Pincio, passe sous cette colline, et ressort au pied de son revers occidental par trois issues. Le conduit le plus septentrional, après avoir suivi la via del Babuino, alimente la fontaine de la place del Popolo. Le second fournit à la fontaine della Barcaccia, descend le long de la via de’ Condott, et, se subdivisant dans le quartier du campo Marzo, entretient les fontaines de Ripetta et des places della Rotonda, Navona, di campo di Fiore, et di Ponte S. Angelo. Enfin, la branche méridionale de Pacqua Vergine, après avoir jailli par torrents sur les marbres de la fontaine de Trevi, se dirige vers le Corso, qu'elle suit jusqu'aux places Colonna et &i Venezia, tandis que deux de ses diramations, descendant vers le sud-est de la ville, vont alimenter les diverses fontaines du quartier central, et finissent à la place de S. Carlo « Catinari. Cette source fournit donc à treize grandes fontaines et à trente-sept petites, et satisfait aux besoins domestiques de

toute la partie basse de la ville.

L'acquA FELICE à pris son nom du pape Sixte V (Æelice Montalto), qui

enrichit Rome de cette eau. Urbain VII la distribua ensuite dans divers

(1) Nous avons emprunté au Commentaire de Rondelet sur Frontin, et à l'ouvrage de M. de Tournon, plusieurs renseignements que nous donnons ici sur les eaux modernes, renseignements précieux, que l’ancien préfet de Rome avait obtenus d'ingénieurs romains fort habiles.

RENSEIGNEMENTS DIVERS. IOI

quartiers. Son aqueduc reçoit une partie de l’ancienne eau Claudia et Marcia, et celle des sources situées près de Colle Pantanelle et du village Colonna , distant de 15 milles de Rome. On croit retrouver dans ces dernières sources l’'aqua Alessandrina. Après avoir en partie suivi l'ancien aquedue de Claude et les conduits construits par les papes, elle se trouve, à son entrée à Rome par le plateau de la porta Maggiore, à 47,42 au-dessus du niveau du quai du Tibre, à Ripetta : ainsi cette eau peut fournir aux besoins des quartiers les plus élevés de la rive gauclie.

Parvenue aux murs de Rome, près lamphithéâtre Castrense , elle entre dans la ville à la porte S. Lorenzo; là elle se divise en deux branches, dont l’une va alimenter la fontaine de la place $. 4. Magpiore, et pourvoit d’eau le quartier environnant ; l’autre, au moyen d’une suite d’arceaux, se maintenant sur le plateau qui domine Rome à l’orient, apparait à la fontaine Felice ai Termini, suit la via Pia, d’une part se rend à la fontaine del Tritone, et de l’autre se dirige vers la fontaine «dé monte Cavallo et le palais pontifical (al Quirinate), enfin arrive aux fontaines des places del Pascolo, di campo Vaccino, d'Ara celi, Mattei, Giudea, Cammpitelli, Montanara, et Bocca della Ferità.

Quoique trés-inférieure à lacqua Vergine, l'acqua Felice est néanmoins potable ; elle alimente seize grandes fontaines et onze petites. Son produit est de 1,027 pouces de fontainier, fournissant 20,537 mètres cubes par

vingt-quatre heures.

L’acqua PaoLA, qui provient du troisième aquedue, doit son nom à Paul V, qui, en 1612, fit rétablir le conduit de l'aqua Trajana (1) par Giovanni Fontana. Clément X y fit ajouter par Carlo Fontana un nouveau conduit dérivé du lac de Bracciano. Enfin, on y a introduit dernièrement l’eau du lac d Martignano, autrefois 4{seatinus.

Cet aqueduc, après un cours de 35 milles, arrive au point culminant du

(1) M. de Tournon, et d’autres écrivains, au lieu de Trajana mettent A/seatina, comme l'indique, en effet, l'inscription de la fontaine Paola. Cependant Frontin désigne l'aqua Alseatina comme la plus basse de toutes, ce qui rend impossible son arrivée sur le sommet du Janicule , à moins de supposer que les conduits, ayant été mal dirigés au temps d’Auguste, ont depuis reçu une meilleure et plus avantageuse disposition.

Janicule, à 64 mètres au-dessus de l'étiage du Tibre. Il se divise ensuite en deux branches; l'une, suivant la pente du mont Vatican, se dirige vers le palais pontifical, en arrose les jardins, et alimente les brillantes fontaines de la place Saint-Pierre et celles du quartier del Borso ; l'autre, après avoir côtoyé la villa Panfi, verse une masse d’eau de 1,800 pouces par les cinq arcades de la fontaine Paola.

Une partie de cette eau sert à faire mouvoir vingt-deux usines établies sur le penchant du Janicule; l'autre pourvoit aux besoins du Trastevere, et entretient même, de l’autre côté du Tibre, les fontaines de la via Giulia, qui avoisinent le pont Sisto. Le produit de cet aqueduc est de 4,709 pouces d’eau, donnant 94,187 mètres cubes en vingt-quatre heures.

En réunissant les chiffres partiels qui concernent les aqueducs modernes, on trouve :

Que la longueur totale des trois aqueducs est de 27 lieues ou 108,000 metres; que celle des conduits qui distribuent l’eau aux fontaines publiques est d'environ 8 lieues ou 32,819 mètres; enfin, que le produit total des eaux est de 9,023 pouces de fontainier, donnant par vingt-quatre heures un cube de 180,500 mètres.

Résultat considérable, quoique bien inférieur au produit des aquedues antiques , dont il est à peine le dixième; mais, néanmoins , richesse immense, inappréciable pour une ville qui, sous ce rapport, et proportion gardée,

rend encore Rome moderne quarante fois plus favorisée que Paris (a),

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