DES CLOAQUES
Les habitants de Rome songerent de bonne heure à assainir leur ville :
N x or s SH NCES un de leurs premiers soins fut de construire des égouts ou cloagues, sorte
(3) Depuis plusieurs années, de grandes améliorations se sont opérées en cette ville ; espérons que bientôt Paris n'aura plus à envier à Rome l'abondance de ses eaux ; mais auront-
elles jamais leur fraîcheur et leur limpidité? J
La
de canaux destinés au transport ou à l'écoulement des immondices (1).
Ces utiles travaux furent commencés par Tarquin l'Ancien, et continués par son petit-fils, Tarquin le Superbe. Ces princes entreprirent d’abord le desséchement du marais de la vallée du F’elabrum, située entre le Capitole et le Palatin , et construisirent plusieurs égouts qu’ils réunirent dans un seul canal plus vaste, lequel commençait au Forum, et aboutissait au Tibre. Ce principal égout fut nommé Cloaca Maxima.
De nos Jours, la Croaca Massrma sert au même usage, et l’are antique qui forme son ouverture se voit sur la rive du Tibre, voisine de la place della Bocca della Verità.
La construction de cet égout est assez curieuse pour mériter qu'on en donne une idée. Il est bâti en grandes pierres de taille en tuf, posées sans mortier. La voûte est formée d’un triple rang de voussoirs, placés en liaison lun sur l’autre, afin d’opposer plus de résistance à la pression et à l'ébranlement. En plusieurs endroits des banquettes règnent le long des murs, et le canal se trouve au centre. On y voit encore des tasseaux de pierre destinés probablement à supporter des tuyaux de fontaines. La largeur de la voûte et sa hauteur sous clef sont lune et l’autre d'environ 4 mètres.
À mesure que la ville s’'étendait, il devenait indispensable de prolonger les égouts, sans quoi les pluies d'orage, qui sous ce climat sont si abondantes, en inondant les rues, les eussent bientôt rendues impraticables. On multiplia donc les cloaques , en prenant soin de surélever le sol des rues pour lui donner de la pente, et de pratiquer, de distance en distance, des ouvertures pour recevoir les eaux et les immondices, que le courant entrainait ensuite dans le Tibre.
Vers 572, environ 400 ans après Tarquin PAncien, les censeurs Marcus Cato et Valerius Flaccus firent nettoyer les égouts, et les étendirent sous plusieurs quartiers , notamment du côté de l'Aventin. Suivant Denis d'Halicarnasse, la dépense fut considérable, et s’éleva à mille talents, somme qui répond à environ 4 ou 5 millions de francs.
On a cru retrouver dans les deux embouchures antiques qu'on aperçoit
entre la Cloaca Massima et les restes du pont Sublicius, celles qui furent
(1) Le mot cloaque, cloaca, vient de cloare, qui devint ensuite cluere, lequel signifie purger.
établies par Caton et Flaccus. L’une d’elles reçoit aujourd'hui une source, la Marrana.
Ces égouts étant devenus insuffisants, Agrippa, pendant son édilité, en fit construire de nouveaux, mais si vastes et si nombreux, que, suivant l’expression de Pline, il bâtit une ville suspendue et souterrainement navigable:
Urbe pensili subterque navigat. Pline ajoute : «qu'il rassembla les canaux de
«sept fleuves (r), dont limpétuosité, comparable à celle d’un torrent, em- « porte et nettoie tout ce qui s’y rencontre. Ce volume d’eau prodigieux , «accru encore des pluies qui y tombent et des débordements du Tibre qui
«y refluent, bat éternellement les murs de ce conduit, sans que le choc in-
ctérieur de toutes ces masses d'eaux, se heurtant sans cesse, ait altéré
cen rien la solidité de louvrage et la bonté des fondations. Le poids des
« décombres provenant ou des incendies ou des maisons qui tombent en ruine
«d’elles-mêmes, les secousses des tremblements de terre, rien n’y porte at-
«teinte. Cet ouvrage demeure inébranlable depuis sept cents ans environ. »
Ces cloaques ont été célébrés par plusieurs historiens de Fantiquité, comme l’une des merveilles de Rome. Denis, qui vint en cette ville au temps d'Auguste, affirme que trois choses contribuèrent à lui donner une haute idée de la capitale, ses routes, ses aqueducs et ses cloaques. Cassiodore , préfet du prétoire sous Théodoric, au commencement du vi‘ siècle, avoue, dans une de ses lettres, qu'il ne trouvait rien à comparer aux cloaques de Rome pour la grandeur et l'utilité de l'ouvrage.
En tout temps les anciens Romains comprirent de quelle importance ces constructions étaient pour la salubrité de leur ville, et leur entretien fut toujours confié à des fonctionnaires d’un rang élevé. Sous la république, ce soin regarda les censeurs et les édiles; sous l'empire, des magistrats, désignés sous le nom de curatores cloacarum, en furent spécialement chargés.
Dans le moyen âge, au temps des malheurs de Rome, ces égouts, néglicés, s'obstruërent. On ignore combien de temps ils restèrent dans ce triste
état d'abandon; on sait seulement qu'au x11° siècle, Grégoire IX y fit faire
(a) Ces fleuves étaient vraisemblablement formes des eaux des sept aquedues qui existaient
au temps d'Agrippa.
quelques réparations, et qu’il en établit plusieurs autres, Dans la suite, Pie V et Sixte V nettoyèrent une partie de ceux de la rive gauche du Tibre, et en construisirent de nouveaux sur la rive droite, aux environs du Vatican; Paul V, Grégoire XV et Urbain VII les étendirent sous la partie la plus habitée de la ville (1). Enfin, on à depuis établi un système complet d’égouts, composés de canaux partie antiques et partie modernes, qui, recevant les
eaux pluviales par de nombreuses ouvertures, ont achevé d’assainir la ville
moderne.