CINE
une échelle assez grande pour qu'on puisse les bien apprécier. Si nous considérons d’abord la tranche qui résume le motif général de la facade, nos jugements antérieurs sur l’ensemble de cette façade y trouveront leur confirmation. Du soubassement jusqu’au sommet de l’édifice, le caractère dominant est à la fois la simplicité, l'élégance et la finesse. Voilà l'impression générale et à distance. Quand on s’approche et que le regard se promène d’étages en étages, on découvre partout des détails si exquis, qu'on ne saurait dire ce qui vous charme davantage, ou du soubassement, avec sa subdivision si parfaitement raisonnée, son profil original et ferme, etson couronnement modeste ; ou du premier étage, dont les croisées, l’ordre et le chapiteau ont tant de délicatesse, dont l’entablement est d’une si juste proportion, tenant le milieu entre la corniche du rez-de-chaussée et le couronnement général, dominant l’un et dominé par l’autre; ou bien enfin s’il faut préférer le dernier étage, dont les croisées ont tant de finesse, dont l’ordre porte un chapiteau de si bon goût et un entablement si ferme, si noble, si digne de couronner un ensemble aussi beau. Si on en a banni toute espèce d'ornement, c'était évidemment pour n’enléver aucune valeur à l’ornementation des divers chapiteaux et des croisées du premier étage. Il faut avouer que Bramante n’a fait nulle part mystère de ses intentions : il semble mème livrer sa pensée tout entière et sans réserve. Peut-être l’a-t-1l fait avec malice, et sans craindre qu’on abuse de son indiscrétion. Ses œuvres sont, en effet, de celles qu’on peut copier, mais dont le secret, pour les produire, reste toujours à l’auteur.
Le rez-de-chaussée est construit en talus ; mais l’inclinaison totale étant seulement de 0",067 millimètres est trop légère jrour être sensible sur la gravure. Nous avons dü nous borner à la signaler par une note.
Les détails disposés aux deux extrémités de la planche, outre qu'ils donnent la physionomie exacte des moulures et de leurs profils, ont encore le grand intérêt qui s'attache aux cotes, à l’aide desquelles on peut rectifier, au besoin, les moindres imperfections du dessin. L'a-
justement des chapiteaux, le motif comme le caractere de lornementation, y sont naturellement mieux exprimés que sur les dessins d'en-
semble, dont les échelles sont beaucoup plus petites.
Palais Giraud ; suite des détails de la facade.
Les détails réunis au bas de cette planche présentent des ajustements charmants, des profils délicieux. Il faut y remarquer la corniche qui couronne le rez-de-chaussée, dont les moulures sont simples et peu saillantes; la finesse des profils et la combinaison des moulures de la croisée du premier étage, ainsi que l’ornement qui remplit le tympan au-dessus de l’archivolte, et qui varie à toutes les croisées. Enfin nous appelons plus spécialement l'attention sur le détail du
soubassement, dont on admire justement le profil original et si délicat. Coupe sur la cour.
L’ordonnance de cette cour est d’une extrème simplicité; tout y est grand, noble, sévère, et partout y règne l'harmonie la plus parfaite. Les arcades ont de l'ampleur, les étages sont bien divisés, les croisées d’un bon rapport et d’une belle proportion; enfin la corniche supérieure forme un digne couronnement. Les bandeaux seuls ont de la maigreur et sont surchargés de moulures. L'architecte a voulu sans doute, par cette opposition, donner plus de relief et de valeur au couronnement. On regrette que cette cour, regardée du reste comme irréprochable, ne possède pas le mérite éminent de la façade, et qu’on n'y ait pas conservé le caractère de l'architecture de cette même façade. Mais on reconnaît que Bramante a été retenu par des conditions d'économie qui se manifestent également sur les façades latérales et postérieures.
Nous avons signalé, page 331, les planchers du deuxième étage comme n'étant pas à la même hauteur, et dit qu’un escalier supple-
D,Q{ IAE de
KINVARS:
XII,
mentaire avait été placé au fond du premier corridor pour faire arriver au plancher supérieur. Iei, sur cette coupe, la différence du niveau, qui est d'environ deux mètres, se juge à la première vue et s'explique aisément. Nous avons encore mentionné, à la même page 331, les deux croisées qu'on voit au deuxième étage sur le mur de refend du bâtiment situé sur la place ; ces croisées ont vue sur le grand salon, et c'était, nous l'avons dit, dans la salle à mi-étage où elles se
trouvent, qu'on placait l'orchestre aux jours de fête.
Palais Giraud ; détails de la cour.
Ces détails sont loin d’avoir la finesse, l'élégance et l'originalité de ceux de la facade, mais du moins ils répondent au caractère général de la cour. Ce qu'il y a de plus recommandable, et ce qui mérite d’être cité avant tout, c’est la corniche de couronnement, dont les modillons sont bien profilés, mais trop rapprochés entre eux; l’archivolte, la clef et les pilastres de l’entrée de l'escalier, pour la fermeté du
galbe des moulures, sont également dignes d’éloges. PLANCHE 150.
Plan de l'église et du couvent de S. Alessio, situés sur le sommet
du mont Aventin.
L'église de’ SS. Alessio e Bonifazio (des saints Alexis et Boniface) se voit au sommet du mont Aventin. C'était là qu'existait autrefois le monastère de Saint-Boniface, martyrisé au temps de Dioclétien, en 90. Aglaé, noble dame de Rome et fille du proconsul Acacius, fit construire, vers 305, en l'honneur de saint Boniface, une église au lieu où se trouvait jadis le temple d'Hercule-Aventin. Innocent [*, au commencement du v° siècle, y réunit le culte de saint Alexis. Au x® siècle, le monastère fut agrandi par les libéralités d’Albérie, prince
romain. En 1217, les corps des saints Boniface et Alexis furent re-
ET CRITIQUES. y trouvés, puis déposés sous le grand autel de l’église, qui fut alors consacrée de nouveau par le pape Honorius UT. En 1582, les religieux firent peindre la tribune, et élever au-dessus du maître-autel un beau ciboire composé de marbres fins et de colonnes de marbre vert antique. À la même époque, le cardinal titulaire Vincent Gonzaga fit construire la sacristie et le chœur d'hiver. En 1603, François de’ Conti Guidi de’ Bagni, autre cardinal titulaire, établit deux rampes en avant du maître-autel, qui conduisent à la chapelle souterraine (1). Enfin, en 1744 les religieux entreprirent une restauration générale, achevée en 1790 sous la direction de l’architecte Tommasso de” Marchis. L’église fut reconstruite presque en totalité, et le couvent agrandi avec magnificence.
Le plan de ce couvent, tel qu'il existait avant la restauration, nous a été communiqué ; en voici la réduction. Il prouve que les derniers travaux ont été considérables et signale les changements opérés dans les bâtiments, ce que la comparaison des deux plans explique parfaitement. Si cette restauration n'a
| | | pas été faite avec goût, du moins re- À fl
| trouve-t-on, dans le nouveau plan, de
grandes et belles dispositions qui an-
4 noncent chez l'architecte du savoir et
de l'intelligence.
On voit que le portique du devant,
situé sur une place demi-cireulaire, est
+ es eeof +... « … e
une adjonction moderne, etque le por-
FH tique du fond de la cour était antérieurement COMPOsé de colonnes isolées.
Celles-ci sont maintenant adossées à
des piliers qui supportent des arcades.
mm
A l’intérieur de l’église se trouvaient
(1) On a obtenu, pour cette chapelle, un jour direct en contre-bas des terres du jardin, en maintenant celles-ci à une certaine distance du soubassement extérieur de Pabside.
également huit colonnes de chaque côté de la nef : elles ont été remplacées par de lourds piliers, qui peut-être renferment aujourd’hui les anciennes colonnes. Les murs extérieurs ont été augmentés d'épaisseur. Des améliorations notables ont de même été faites à l’intérieur du couvent, pour obtenir des communications faciles avec la sacristie, les escaliers, le réfectoire et les cuisines, et aussi avec l'extérieur. Le jardin qui vient à la suite des constructions est dans une admirable position. Il est situé sur le plateau extrême du mont Aventin, en sorte qu'on à devant soi le port de Ripa-Grande et la vue des rives du Tibre. A l'extrémité de ce jardin existe un mur d'appui interrompu par deux balcons en saillie, ménagés aux extrémités de beaux percés. De là on aperçoit Saint-Pierre, le Vatican, et un grand nombre de bâtiments qui s’échelonnent sur la rive transtibérine ; le tout compose un tableau délicieux, pittoresque , et encadré dans un
épais feuillage qui l'embellit encore.
Plan de l'église S. M. in Monterone.
On croit que cette église a été fondée par la famille des Monteroni de Sienne, avec un petit hospice destiné à recevoir les pèlerins siennois. Elle fut restaurée en 1245 et 1597, puis embellie au temps d’Innocent XI. Quant à l’hospice qui en dépend, il a été agrandi: postérieurement. |
Le plan n'offre aucune disposition particulière, maïs l’aspect en est agréable. Sur les huit colonnes de la nef, deux sont en cipollino, cinq
en granit gris, et une en granit rouge.
Plan de l'église S. M. in Monticelli.
Cette église très-ancienne était d’abord nommée S. M. in Arenula.
Elle fut restaurée en 1101, et consacrée la même année par Pascal I.
Innocent If, en 1143, entreprit une nouvelle restauration. Enfin, sous Clément XI l'architecte Matteo Sassi y fit de notables changements, et il eut la malheureuse idée de noyer dans les murs et dans les nouveaux piliers dix colonnes cannelées de Pavonazzetto.
On n’entrevoit pas dans l'architecture de cette église le moindre sentiment artistique, mais le plan du reste se recommande par d’excellentes dispositions. Il faut y remarquer le petit vestibule de la façade qui donne entrée à l’église et au parloir ; puis au fond, à gauche, un autre vestibule qui procure un second accès à l’église et à la sacristie. On peut donc arriver à celle-ci sur deux points, et sans être obligé d'entrer dans l’église. On appréciera encore l’arrangement des six chapelles des bas-côtés, dont les petites coupoles produisent un bon effet ; enfin les deux chapelles que l’on voit à droite, aux deux extrémités de l’église, et qui semblent détachées de celle-ci, pourraient ètre destinées, l’une aux baptèmes, et l’autre aux mariages.
Plan de l’église S. Tommaso in Parione.
Cette église fut consacrée en 1 139, et restaurée en 1581 par Francesco V1, 7. da Volterra, aux frais de Mario et Camillo Cerrini, nobles romains.
Plan de l’église S. M. della Consolazione.
Ce fut en 1470 que cette église fut consacrée pour la première fois; X, 3% mais vers la fin du xvi° siècle elle fut rebâtie par Martino Lunghi /e vieux, qui commença seulement la façade. Celle-ci fut terminée vers 1830 par l'architecte Giuseppe Valadier, avec les fonds légués par le cardinal Consalvi.
Les trois hôpitaux voisins, où l’on traite particulièrement les bles-
sés, ont été réunis à l’église par Alexandre VIT.
XII
Porte d'entrée d'une maison via del Gest.
La belle proportion de l’ensemble, l'élégance et la finesse des détails, font le mérite de cette porte, qui cependant n’est pas irréprochable en tous points : car il faut bien reconnaître que les griffons et les palmettes de la frise ne sont pas du plus beau style, et manquent de légèreté. On remarque dans les profils, dans le choix et l’exécution des ornements, des rapports si frappants avec ceux des portes de l'égliseS. Giacomo de’ Spagnuoli et du grand salon du palais di Venezia (planche 76), enfin avec ceux de la porte d’entrée de l'hôpital di S. Spirito, que nous sommes disposés à croire que la porte dont il est ici question a la même origine, et qu’il faut conséquemment l’attribuer à Baccio Pintelli. Si nous nous trompions sur l’auteur, ce ne serait pas du moins sur l’époque, que nous pouvons fixer à la fin du xv° siècle.
La porte de la maison de la rue del Gesù est exécutée en marbre de Paros, et l’ouverture en a été agrandie dans les deux sens. Cela se reconnait aux morceaux qui ont été rapportés à la corniche, au
linteau et aux deux montants.
La
Eglise et couvent de Sta Sabina.
Cette église fut bâtie au sommet de l’Aventin, sur l'emplacement de la maison paternelle de la sainte, près du lieu où existait jadis un temple antique, le temple de Diane, suivant les uns, ou le temple de Junon-Lucine ou Régine, suivant les autres, élevé par Camille après la prise de Veïes. Sa fondation est due à un prêtre illyrien, nommé Pierre (1), et remonte au temps de Célestin [*, vers l’an 425; ainsi que
(1) Ugonio pense que ce Pierre était au nombre des cardinaux-prêtres
.le témoigne une longue inscription en mosaique placée au-dessus de la porte principale. L'église fut consacrée par Sixte IT, et ensuite réunie par Honorius HE au palais voisin que ce pontife habita longtemps et qu'il transforma en monastère. Eugène IT en 824, et le cardinal Julien Cesarini en 14/41, la restaurèrent. Enfin le pape Sixte V y fit faire, en 1587, de notables améliorations.
l’église est divisée en trois nefs par vingt-quatre colonnes , douze de chaque côté, qui toutes sont en marbre blanc, corinthiennes et cannelées. Ces colonnes recoivent des ares qui supportent un mur sans décoration aucune ; le mur est percé de plusieurs croisées, et soutient la charpente restée apparente. Rien donc n'est plus simple que cette décoration, rien n’y tranche, si ce n’est, sur les bas côtés, quelques autels adossés au mur d’enceinte, et au fond l’abside ornée de peintures exécutées par Taddeo Zuccheri. Pour ne rien omettre, indiquons encore, vers l'extrémité de la nef du milieu, une rampe qui descend à la chapelle souterraine.
La porte latérale est devenue aujourd'hui la porte d'entrée ; et l’ornementation de ses chambranles en marbre est d’un beau style. Les panneaux, en bois de cyprès, sont ornés de bas-reliefs qui représentent des sujets de l’Écriture sainte. Cette porte ouvrait sous un portique de quatre colonnes : mais deux de celles-ci, en marbre vert, ont été transportées depuis au Vatican , dans le musée Chiaramonti.
L'entrée principale existait autrefois sous le portique situé au bas de l’église, où se prend d’un côté l'escalier, et de l’autre la rampe douce, qui montent simultanément au cloître voisin. Rien de plus lourd et de plus triste que l'architecture de ce cloître. [ei l’art a complétement disparu, c’est la négation absolue du sentiment et du goût : on n’y reconnaît même pas l'ombre d’ajustement et d'intelligence, c'est le produit brut de la routine, l'essai informe d'ouvriers sans études, dénués d'inspiration, n’ayant plus ni direction ni discipline, et abandonnés à leurs instincts grossiers.
Certes de tels monuments sont dignes du plus haut intérèt au point
de vue de l’archéologie et de l’histoire : ils sont vénérables, surtout à Rome, comme monuments chrétiens, en ce qu'ils rappellent les premiers âges de la religion, et donnent le trait caractéristique de l’architecture d’une époque ; mais on ne saurait trop s'élever contre cette aberration d’esprit qui prétendrait nous faire admirer des œuvres qui portent les signes évidents de la décadence. Alors l’art romain avait cessé d'exister; il devait renaître quelques siècles plus tard, et se manifester avec une grandeur nouvelle dans les édifices de l’architecture chrétienne.
Église et couvent de S. Eusebio.
Plusieurs antiquaires pensent que cette église a été élevée sur l’emplacement du palais et des thermes de l’empereur Gordien. Quelques ruines et plusieurs salles souterraines ornées de peintures, qu’on reconnaît dans le couvent, viennent à l'appui de cette opinion. D’autres savants sont d’un avis contraire, et ne trouvent pas que l’existence de ces antiquités puisse autoriser une telle conclusion.
On ne saurait déterminer l’époque précise de la fondation de l’église. On sait seulement qu’au temps de Grégoire le Grand elle était déjà un titre pour un cardinal. Le pape saint Zacharie la restaura, et Grégoire IX, après l'avoir réparée, la dédia, en 1238, aux saints Eusèbe et Vincent, martyrs. En 1711 les religieux la firent restaurer par Carlo Stefano Fontana, qui construisit également la facade. En 1750, le cardinal Enriquez, alors titulaire, fit rebâtir l’église sur les dessins de Nicolas Piccioni ; et à sa mort, en 1759, il laissa une somme suffisante pour l’achever. Avant cette reconstruction, les nefs étaient divisées, non pas, comme aujourd’hui, par des piliers, mais par des colonnes au nombre de quatorze. Venuti mentionne cette particularité de l’une des colonnes de la nef: « Le chapiteau ionique cest, dit-il, orné d’une grenouille et d’un lézard ;» et il ajoute que, sui-
ET CRITIQUES. 343 vant Winckelmann, «cette colonne provenait du portique d'Octavie, «bâti par les deux architectes Bérpxyos et Zaÿpa, noms qui, en grec, si- «gnifient grenouille et lézard.» Ces architectes, pour perpétuer leurs noms qu’ils n'avaient pu inscrire sur le monument, imaginèrent de le traduire par la sculpture. Un chapiteau semblable existe à l’église Saint- Laurent hors les murs, et nous aurons plus tard occasion d'en parler.
L'église, du reste, n’a rien de remarquable, si ce n’est peut-être les stalles du chœur, en bois de noyer, et les peintures de la voûte, exécutées par Mengs. Le couvent au contraire, notamment la cour, presente quelques bonnes dispositions. Son architecture, qui n'offre guère que des banalités, a cependant du mouvement et du pittoresque. On en jugera par la vue que nous donnons sur la mème planche.
Palais Lante, piazza de’ Caprettari; plan et facade.
On n’a sur ce palais que des renseignements bien vagues, et en si petit nombre, que, pour en composer la notice historique, on en est réduit aux conjectures. Cette absence de documents a lieu de surprendre à l'égard d’un édifice aussi remarquable, et dans un pays où le nom d’un artiste est presque toujours rattaché à une œuvre, mème médiocre. En cet état de choses, il n’y à d’autres ressources, pour suppléer aux indications qui manquent, que de chercher à faire parler le monument lui-même. Pour déterminer l’époque de la fondation et retrouver le nom du fondateur, il faut savoir interpréter tous les attributs, expliquer tous les emblèmes. Enfin c’est en se pénétrant profondément du caractère de l'architecture, en multipliant les rapprochements, qu'on peut parvenir à faire sortir de cet examen un nom d'architecte : telle est aussi la marche que nous allons suivre.
Lorsqu'on entre dans la cour du palais Lante, l'attention se porte aussitôt sur les ornements qu’on voit répétés, soit dans le gorgerin du chapiteau des colonnes ou des pilastres de l’ordre du rez-
544 NOTICES HISTORIQUES de-chaussée, soit dans les médaillons suspendus entre les archivoltes. Tantôt c'est un panache de trois plumes passées dans un anneau, tantôt un joug entrelacé de cordons et de rubans, ou bien enfin un éeusson, où figure un groupe de six petits globes rangés sur trois lignes. Le premier rang se compose de trois globes, le second de deux, enfin le troisième d’un seul. (foyez pl. 155 et 156.) Or, si les-petits globes répartis de la sorte sont les attributs incontestables de la famille des Médicis, le joug et le panache sont les attributs particuliers à Léon X. Ceci nous indique alors que l'édifice a été élevé au temps de ce dernier pape, mais qu'il n’était pas destiné à son usage, sans quoi on y retrouverait le chapeau de cardinal ou la tiare. Un renseisnement fort important est done déjà obtenu; mais il serait insuffisant, si l’histoire ne nous venait en aide pour le compléter. Voici ce qu'elle nous apprend. En 1512, le cardinal Jean de Médicis, aidé de son neveu Laurent II, parvient à s'emparer du pouvoir à Florence, et à faire remettre le gouvernement de la république aux mains de Julien Il, son frère. Peu après le pape Jules IT vient à mourir, le cardinal Jean se rend au conclave, est élu pape le 19 mars 1513, et prend le nom de Léon X. Dans la même année le nouveau pontife engage Julien, jugé peu propre aux affaires à cause de la faiblesse de son caractère, à céder le pouvoir à son neveu Laurent, et à quitter Florence pour s'établir à Rome. Il le nomme alors commandant des troupes pontificales ; mais Julien, attaqué d’une maladie grave, meurt à Florence en 15106.
Cet exposé fort court, qui ne comprend qu'un petit nombre de faits, suffira cependant pour éclairer la question qui nous occupe.
D'abord il n’est guère permis de douter qu'ayant pris la résolution de fixer à Rome son frère Julien, Léon X n'ait songé à lui préparer une habitation en cette ville. Or déjà, dans le palais Lante, ne retrouve-t-on pas des armes, des insignes, qui démontrent que le palais a été créé pour un Médicis?
De plus, l'époque de Léon X n'est-elle pas marquée par déve attri-
buts ? la couronne ducale ne s’applique-t-elle pas à Julien? pour quel Médicis autre que lui le palais aurait-il donc été construit ? Évidemment toutes ces circonstances désignent Julien, et ne peuvent s’appliquer qu'à lui. Voilà donc un fait considérable bien établi : le palais Lante a été construit au commencement du règne de Léon X, et pour Julien IT son frère.
Mais la question entière n’est pas résolue, et il reste encore à rechercher à quel architecte on doit attribuer les constructions.
Lorsque Léon X fut promu au pontificat, Bramante était architecte des bâtiments pontificaux, de Saint-Pierre et du palais du Vatican, qu'alors il habitait lui-même ; sa position officielle le mettait en relations fréquentes avec le pape, qui naturellement devait le consulter, de préférence à tout autre. Bramante, d’ailleurs , avait obtenu un immense succès d'artiste pour les nombreuses constructions particulières qu'il avait élevées. On citait surtout les palais Sora, Giraud, Doria, celui de la chancellerie, et d’autres qu'il avait bâtis pour les cardinaux Fieschi, di Corneto, Fazio Santorio et diS. Giorgio. L’architecture élégante et grandiose de ces édifices était admirée, recherchée, prônée partout, et devint, si Jose me servir d’une telle expression, le genre à la mode. Léon X, dont le goût était si délicat, le sentiment si exquis, pouvait-il donc s'adresser à un autre qu'à Bramante pour élever l'habitation de son frère?
Aïnsi tout porte à faire croire que le palais Lante est une création de Bramante. Cette conjecture, qui se déduit naturellement des faits que nous avons exposés, est de plus confirmée par de nombreux rapprochements qu'on peut faire avec quelques œuvres de cet architecte, et plus particulièrement avec la cour de la chancellerie (planche 85). On rémarque que les plans des deux édifices offrent une grande analogie dans la disposition des portiques et de l'escalier. Dans les deux coupes, le motif architectural de l’ensemble est semblable ; la proportion des arcades et la distribution de l’ornementation, soit dans les
chapiteaux, soit dans les médaillons, sont les mêmes. Enfin, si l’on
suit pas à pas la comparaison, on reconnaîtra aisément de nombreux points de rapprochement entre les deux palais. Il semble donc résulter de toutes nos observations que le palais Lante est une imitation réduite de la grande œuvre de Bramante, et tout paraît indiquer que Bramante lui-même en est l’auteur (1).
Cependant on remarque dans les deux palais des différences d’exécution qui sembleraient contredire nos conclusions et annoncer deux directions distinctes. Dans le palais Lante les détails ont moins d’élégance et de finesse ; mais cela s'explique. Ne savons-nous pas qu'au temps de Léon X, Bramante, devenu vieux et infirme, était obligé de confier à d’autres le soin de surveiller les travaux dont il était chargé ? Quelques mois après la remise des plans, en janvier 1514, Bramante vient à mourir. Aussi se demande-t-on si les travaux ont été entrepris de son vivant, ou peu après sa mort; quel a pu être le successeur de Bramante; et enfin si Jacopo Sansovino a exécuté les travaux ainsi que l'indique Melchiorri (2), s'appuyant sur je ne sais quelle autorité. Nous présenterons, au reste, les considérations qui pourraient militer en faveur de cette opinion, sans taire les objections qui tendraient à l’ébranler; le lecteur sera libre de se prononcer.
En 1514, Léon X se rendant à Bologne pour assister à une conférence arrêtée entre lui et François [*, prit la résolution de passer par Florence. Son arrivée en cette ville fut l’occasion de fêtes brillantes. D’après les ordres de la municipalité et de Julien, on construisit des arcs de triomphe en bois, dont plusieurs furent élevés sur
(1) Pendant longtemps, avant d’avoir poussé aussi loin mes recherches, avant d’avoir obtenu des révélations aussi précises et porté mes idées sur Bramante, mes pressentiments avaient été pour Baldassare Peruzzi. Seul parmi ses contemporains, il me semblait avoir un talent assez fécond, assez flexible pour pouvoir être désigné comme architecte du palais Lante. Profondement persuadé que cette opinion était seule admissible, j'ai cherché avec obstination à la démontrer à l’aide de rapprochements. Pendant plusieurs semaines, j’ai donc visité tour à tour les constructions les plus authentiques de Peruzzi, pour revenir ensuite au palais Lante, espérant toujours constater quelque rapport, quelque analogie; et j'avoue n'avoir jamais obtenu la démonstration que je cherchais ; aussi, malgré mes préventions, j'ai dü céder, non sans regret, et abandonner ma première idée.
(2) Guida di Roma, page 584. ,
les dessins de Jacopo Sansovino. Celui-ci, aidé de son ami Andrea del Sarto, exécuta, en outre, une façade en bois de l’église Sainte-Marie des Fleurs. A la vue de ce simulacre, Léon X, enchanté, exprima le regret qu'une création aussi belle ne fût pas durable et définitive. Sansovino fut présenté au pape, qui lui fit accueil le plus gracieux. De Bologne, Léon X revint à Florence, et donna l’ordre à Sansovino d'exécuter en marbre la façade deS. Lorenzo. Il fit done un dessin qui plut beaucoup à Sa Sainteté. De son côté, Michel-Ange présenta un projet, et les deux artistes furent envoyés à Pietra Santa pour y faire un choix de marbres. Il$ en trouvèrent en grand nombre, mais d’un transport difficile ; après avoir perdu beaucoup de temps dans leurs recherches, ils revinrent à Florence d’où le pape était déjà reparti, et qu'ils suivirent à Rome.
C'est ainsi que s’établirent, sous les meilleurs auspices, les relations de Sansovino avec Léon X. Jugé à l’œuvre, il avait aussitôt acquis son estime et sa bienveillance. Alors n’est-on pas amené à croire que le pape, se trouvant dans de telles dispositions, n’a pas dû hésiter à lui confier la direction des travaux du palais Lante ? Cela est d'autant plus probable qu'on voit la confiance de Léon X s’accroitre, et le pontife, quelques années après, donner la préférence à un projet de Sansovino pour la construction de l’église Saint-Jean des Florentins, sur d’autres projets présentés par Raphaël, Ant. da Sangallo et Peruzzi.
Tout en admettant que Sansovino a exécuté le palais Lante, nous devons faire observer que les productions de cet artiste à Rome, le palais Niccolini (1) et la vigne du pape Jules (2), ainsi que les constructions qu'il a élevées en grand nombre à Venise, n'ont aucune analogie pour le style avec le palais Lante; et c’est aussi ce qui confirme que les dessins de ce palais ont été fournis par un autre, sans doute par Bramante. Sansovino devant se conformer aux dispositions du grand maître son prédécesseur, obligé de sortir de sa manière habi-
CAPE Tr ennS
(2) PIS 202, 203 et 204.
tuelle, a été mieux inspiré en cette circonstance, et s’est élevé dans une région que, livré à ses propres forces, son génie n'aurait pu atteindre.
Le seul rapport qu’on puisse signaler entre le palais Lante et le palais Niccolini n’a pas grande portée : c’est celui qui existe entre les fontaines. Un groupe de figures posé sur un piédestal existe dans les deux cours : la répétition de ce motif se conçoit parfaitement de la part d’un sculpteur aussi habile que l’était Sansovino ; mais on doit ajouter qu’il n’y a aucune ressemblance dans la manière dont les deux piédestaux sont ajustés. Sans doute, notre conclusion n’est fondée que sur des conjectures ; rien n'est certain, rien n’est positif ; mais la raison, faute de preuves rigoureuses, peut accepter une opinion qui présente un tel degré de probabilité.
Au commencement du xvr° siècle le palais Lante a été surélevé et complété par Onorio Lunghi, et le cardinal Marcel Lante, vers 1760, l’a fait restaurer par Carlo Murena.
Arrivons maintenant à l'appréciation de l'édifice. Il est situé entre la place de’ Caprettari et la rue del Teatro Valle, et enclavé des deux côtés dans les maisons voisines; son plan, d’une disposition fort simple, a deux entrées, l’une sur la place et l’autre sur la rue, déjà mentionnées. On s'étonne qu’elles ne soient pas dans le même axe; mais cette irrégularité doit être le fait de quelques exigences aujourd'hui oubliées. Du côté de l'entrée principale, le portique qui aboutit à l'escalier est plus large. Cet escalier a de l’analogie, dans l'ajustement des premières marches, avec ceux des palais de la chancellerie et Giraud, et à mi-étage il tire son jour d’une petite cour. La fontaine est d’un accès facile et d’un aspect très-pittoresque; sa situation est bien choisie : elle est bien en vue, et n’embarrasse ni le portique n1 la cour.
L’élévation est d’une belle masse, son aspect a de la grandeur; les étages y sont bien divisés, les croisées convenablement espacées ; enfin le couronnement a toute l'importance relative et la valeur que com-
porte l'édifice qu'il protége. Le rez-de-chaussée et le premier étage
appartiennent seuls à l’époque primitive des constructions : la limite est marquée par le deuxième bandeau; au-dessus de celui-ci commencent les adjonctions d'Onorio Lunghi; mais ce n’est que dans la partie inférieure, qui date de l’origine du palais, qu'on trouve des détails d’un mérite réel. Ces détails, rapportés à une plus grande échelle, seront mieux appréciés sur la planche suivante, et nous y reviendrons.
Il est à regretter que la porte d'entrée soit d’une proportion un peu trap courte, et qu'on n'ait pas donné plus d’élévation au soubassement. Il en serait résulté une plus belle apparence pour le rez-dechaussée, qui eût semblé mieux assis.
On ne peut s'empêcher de faire ici la réflexion que la façade du palais Lante ne porte pas le caractère de celles que Bramante avait coutume d'élever pour les habitations particulières; mais n'est-il pas permis de croire que l’habile architecte a pu varier ses types suivant ses inspirations ou le gout de ses clients ? D'ailleurs il n'avait peut-être pas composé de dessins pour la façade, ou n’avait-il produit que des dessins très-imparfaits ; ce qui laissait le champ libre à son successeur,
qui dans l’exécution a pu ajuster et profiler à son gré tous les détails.
Palais Lante ; détails de l'élévation.
Les détails réunis sur cette planche sont dignes d'attention et méritent d’être étudiés. Ils sont d’un beau style, les profils d’un sentiment fin quoique ferme, et les consoles d’un galbe agréable; au rezde-chaussée, quelques parties de l’ornementation plaisent encore par une certaine originalité, mais qui n’a rien d’excentrique.
Il faut noter que nous n'avons reproduit que les détails des étages inférieurs, qui appartiennent à la première époque des constructions. Ceux des étages supérieurs, étant d’un goût moins délicat, ont été
exclus ; ils sont d’ailleurs suffisamment connus par le dessin d'ensemble.
VIIL, 27.