‹ Édition définitive des œuvres et discours de Benito Mussolini. II, Vie de mon frère Arnaldo. Précédée du Livre de Sandro Mussolini (mon neveu)Chapitre 13 sur 86 · SR AC AE · texte numérisé non relu

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Les amis qui étaient restés à Cesenatico, pendant les longs jours de attente cruelle, étaient demeurés absents de leurs tâches plus de temps qu’ils ne l’avaient prévu ; maintenant, l’un après l’autre, ils reprenaient le chemin qui les éloignait de moi. La vie a ses nécessités : elle continuait, inexorable, par delà la mort. Je n’avais plus autour de moi, maintenant, que nos proches, liés à ma douleur par une douleur identique.

Puis je suis resté seul : seul avec mes pensées, avec ton souvenir. Tout ce qui me parlait de toi m'était cher. J’ai accueilli d’une âme émue toutes les manifestations de condoléance ; elles étaient unanimes et m’arrivaient de toutes parts. Cette tragédie, Sandrino, a frappé l’âme et la sensibilité de tous ceux qui suivent les péripéties que traverse notre famille. Chacun m’exprimait ses regrets pour ta vie terminée à vingt ans. La tâche

d'écrire des remerciements à tout le monde, de ré- -

pondre à d’éminentes personnalités, aux plus hautes autorités, m'était échue. Je lai remplie avec patience, avec dévotion ; c'était encore une facon de parler de toi, de t’'évoquer au centre d’un grand plébiscite émouvant et plein d’affection.

Je sentais tout proche de moi ton esprit, Sandrino ! Même dans les larmes, tu m’as consolé. Les gens me prodiguaient des recommandations, mais j’ai toujours senti combien il était inutile de m’exhorter au calme et à la résignation. L’unique voix qui réussissait quelquefois à calmer un peu mon angoisse désespérée a été celle d’une âme simple qui me disait : « Sandrino souffre de votre souffrance. » Et j'ai cherché à me calmer dans la crainte de te faire souffrir.

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J'ai recherché le silence et la solitude. J’ai mis de l’ordre dans tes papiers. Même dans la simple vie courante, dans tes relations avec tes camarades, à l’école, dans ta vie d'étudiant, de fils et de citoyen, tu m'es apparu vraiment parfait. Mais de ce travail naissaient de nouvelles sources d’angoisse, J’ai su pourtant être fort ; j’ai senti que tu voulais qu’il en fût ainsi. Il me fallait aussi subir cette épreuve et ne pas abandonner à la curiosité des étrangers ta courte et lumineuse existence.

Cet effort de volonté m'a fait du bien: j'ai connu un certain calme, mais ce n’est pas cela qui a atténué

ma souffrance.

On m’a poussé à chercher du courage et du réconfort dans les méditations et les lectures spirituelles. Le conseil était bon et judicieux : je l’ai suivi. Et, effectivement, j'en ai ressenti un grand bien: mais je n’y ai pas trouvé, comme quelqu'un l’espérait, une vraie consolation. J’ai suivi, tout en méditant, la vie des apôtres et des grands convertis ; j’ai compris la nécessité de la douleur, du devoir et du sacrifice. Mais pour cela, je n’ai pas été délivré du cauchemar effroyable, de laiguillon acéré d’une pensée unique : toi, mon fils, arraché pour toujours, et à moi et à la vie qui te souriait, pleine de sûres promesses.

Les heures de la nuit, avant de m’endormir, et celles qui suivent les premières lueurs de l’aube ont toujours été et sont encore pour moi les plus douloureuses.

Même dans l’inconscience du sommeil, je sens la

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lourde oppression de cette douleur, je sens cette pointe aiguë qui transperce mon cérveau ; dans le mystère, dans le silence du sommeil, je n’arrive jamais à oublier complètement que quelque chose a été bouleversé dans ma vie, que ce qui m'était le plus cher m'a été enlevé et que mes prières désespérées ne pourront jamais me rendre mon doux fils adoré. Puis, dès mon réveil, voilà que m’apparaïssent, précis et inexorables, tout le tableau, toutes les phases de la tragédie.

Une douleur aussi profonde dépasse les limites étroites de notre vie sensible. On surmonte les vanités mesquines, le sot orgueil de l'existence quotidienne : la douleur affine et exalte notre sensibilité.

Quiconque possède un caractère, une intelligence, un esprit élevé doit-il donc attendre la force nécessaire pour vivre, non du temps, ni du travail méthodique, mais des convictions religieuses et philosophiques ? Les lectures ne m’ont pas apporté de véritable consolation, mais elles m'ont donné la force de vaincre et de résister. J’ai lu, dans le Phédon de Platon, la mort de Socrate ; j’ai lu l’Imitation de Jésus-Christ. Un livre de vers, d’un autre père malheureux, m'a été précieux parce qu’il se rencontrait avec mes dispositions d'esprit : le Fabbro Armonioso d’Angiolo Silvio Novaro. Tout, mon Sandro, j'ai tout tenté pour ne pas te faire souffrir par ma douleur infinie.

Je voulais me rendre chez ceux qui ont éprouvé de grandes inquiétudes spirituelles, pour recevoir de leur bouche du réconfort et une lecon de résignation. J'ai essayé toutes les voies et je fai invoqué à chaque heure de ma souffrance. J’ai essayé de travailler, mais

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cela ne me suffisait pas : la fatigue lente peut vous absorber pendant quelques instants, mais elle ne vous console pas. Mais tu me réservais une autre source de vie : chaque jour une nouvelle, un mot, un souvenir venaient mettre encore plus en lumière ta bonté et ne faisaient qu’aiguiser mon affection pour toi, mon fils perdu. Tu m'apparaissais toujours meilleur, toujours pius élevé et plus pur : la perfection se dessinaïit en toi, offrant les contours d’un être complet. Je puis aftirmer, avec une conviction absolue, que tu n’es mort que parce que tu étais parfait. Tel a été l’avis unanime et sincère de tous ceux qui t’ont connu. Donc, ma douleur n’est pas seulement l’expression de mon égoïsme paternel, ce n’est pas seulement une révolte contre ce fait brutal : t’avoir vu mourir à vingt ans ; mais le regret profond de la certitude perdue, de la grandeur non atteinte, de la joie non éprouvée et du succès non conquis y est implicitement contenu.

Je me souviens qu’un jour, en montant à San Giusto, je vis devant moi, haute et solide, une muraille qui encerclait le col sacré. Et, en moi-même, je pensais : « Voilà un obstacle qu’on ne peut pas surmonter et qu’on ne peut pas abattre. >» Pourquoi me vient-il maintenant ce souvenir ? Quel rapport peut-il y avoir entre le mur et l’esprit ? Et pourtant, en pensant à ta mort, dans l’angoisse du moment, j'ai élevé 1instinctivement les yeux et revu ce mur très haut. C’est que cette tragédie-là, elle non plus, on ne peut ni la vaincre ni l’abattre. Il faut se replier sur soi-même, en silence, et trouver dans les arrêts impénétrables du destin la cause de la condamnation qui m’a frappé.

LL Tels ont été, Sandrino, les premiers mois de ma douleur. Le temps ne pourra jamais changer cet état d'âme. Je me suis repris à vivre avec une grande lenteur. Tout ce qui se passe autour de moi est comme de l’autre côté d’une glace. Les inquiétudes qui tourmentent les autres ne peuvent vraiment agir sur mon esprit. Maintenant, j’ai éprouvé la plus grande douleur, maintenant j'ai subi l'injustice la plus grave. Je suis arrivé à une limite qu'on ne peut dépasser,

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