NOVEMBRE
Triste journée de brouillard. Je revois, dans chaque détail, tout ce qui s’est passé ; ce furent là des heures que je n’oublierai jamais. Au Popolo d'Italia on célébraït le quinzième anniversaire de la fondation du journal ; maïs l’orgueil de ces quinze années de luttes généreuses et de victoires, était atténué en moi par une grave préoccupation ; pour ce même après-midi j'avais pris rendez-vous avec le professeur Cesa-Bianchi afin qu'il t’examinât.
Depuis quelque temps, Sandrino, tu dépérissais : ta mére et moi nous étions anxieux. Toi, si beau et si plein de vie, en quelques mois tu étais devenu tout pâle ; tes forces te trahissaient : ton rythme - vital semblait se ralentir. Tu avais, chaque jour, de la fièvre ;: nous avons Cru à une affection gastrique de caractère bénin. Mais ce jour-là, j’appris la douloureuse vérité.
L'examen du professeur fut minutieux. Il procédait avec méthode ; il observait tout, avec une attention impassible. Les poumons étaient sains, la circulation
du sang parfaite. Mais, tout à coup, en constatant l'enflure de la rate, le docteur sursauta, inquiet. L'examen se fit plus approfondi, presque fébrile : une analyse rapide du sang, le griffonnage de quelques calculs, la mine soucieuse du savant, me donnèrent tout de suite l'impression que quelque chose de grave allait se passer. Alors, dans cette clinique même, sous un prétexte quelconque, tu fus pieusement éloigné. L'homme de science, resté seul avec moi, me demanda si Je savais être courageux et, Sur ma réponse affirmative, prononça, comme c’était son devoir de le faire, l’inexorable condamnation. Cette impitoyable révélation s’abattit à l’improviste sur moi ; elle devait résonner tragiquement en moi, pendant deux ans, avec mille alternatives de doute et d'espérance,
Il s’agissait d’une maladie très grave : une sorte de «leucémie», qui n’accorde au malade que quelques mois de vie. Comment puis-je exprimer le déchirement de mon âme ? Et quelle somme d'angoisse désespérée m’accabla ! Je sentis mes yeux enilés par un besoin irrésistible de pleurer ; dans l'automobile fermée, je bus en silence ces premières et douloureuses larmes.
En même temps je te parlais, avec une certaine désinvolture, de la nécessité du repos, je te disais qu'il s'agissait d’une forme d’anémie grave qui exigeait une sévère cure aux rayons Rœntgen, une alimentation abondante et beaucoup de distractions. IL était indispensable d'interrompre tes classes, de renoncer à ta troisième année de lycée, trop chargée pour ton état de santé. Cette dernière décision, qui concernait ton tra-
vail, fut certainement pour toi la plus douloureuse et
te donna la première inquiétude sérieuse. Tu disais : « Mais comment puis-je abandonner la troisième année de lycée, quitter mes études, juste au moment où j’approche du but ? Etre le dernier quand on a tout pour être parmi les premiers ?» Je te répondis que cette interruption était temporaire ; avec le retour de tes forces tu reprendrais tes leçons, la vie en commun avec tes camarades, la lecture de tes livres préférés et la préparation de ton baccalauréat. Cela suffit à te consoler.
J'avais encore à subir une autre épreuve ce jour-là ; à maman, qui nous attendait anxieusement, qu’allionsnous dire ? Comment lui parler de ton mal, sans laisser deviner la vérité à son pénétrant regard maternel ? Je Jui dirais qu’il s'agissait d’une sorte d’anémie fréquente chez les jeunes gens et qu’il fallait soigner énergiquement. Je me composai, par un effort surhumaïn, un visage tranquille. Quand nous rentrâmes dans notre appartement de la Via Marco Pagano, il me sembla qu’en nous attendant, la maison était devenue plus sombre. À ta mère, qui vint à notre rencontre sur le pas de la porte, je dis, tout simplement, qu’il n’y avait rien de grave, et qu'avec un peu de patience et beaucoup de soins tu serais vite rétabh. La maison s’égaya. II semblait que notre unique souci fût de te faire quitter tes études : et c’est ainsi que pour maman et pour toi, Jjenfermai dans mon cœur mon douloureux secret.
On commenca le traitement. En attendant, obsédé
par ce que m'avait dit le médecin, je me mis à étudier
moi-même la composition du sang. Je vivais sous le
poids tragique de la triste prophétie qui ’accordait si peu de mois à vivre. Je voulus interroger en secret, tout seul, d’autres médecins, d’autres lumières de la science. Et, malheureusement, à mes nombreuses questions aucun ne put donner une réponse consolante. Pour tous, ta maladie n’offrait aucune chance de guérison. Après bien des alternatives du mieux au pire, un jour commencerait la décomposition du sang. Et la fin arriverait presque à l’improviste.
A la pensée de cette tragédie imminente, mon cerveau s’‘embrasait dans un désarroi spasmodique, les forces de mon esprit de jour en jour s’épuisaient dans une lente agonie intérieure. J’implorais l’intercession des saints : ce qui n’était pas au pouvoir de la science humaine, peut-être l’infinie bonté de Dieu pourrait-elle Paccomplir en exauçant mes vœux. Mais il fallait la mériter à tout prix. Je m’efforçais de devenir meilleur. Un ami, un jour, me dit : « Tu es trop bon ; Dieu ne peut te punir, ni te faire souffrir.»
Ces paroles me donnèrent quelque espoir. Alors moi, | qui n'ai jamais fait volontairement de mal à personne et qui ai toujours pratiqué le bien lorsque je l’ai pu, je me suis efforcé de faire mieux encore. Ai-je eu tort ?
Tu me diras qu’on ne doit pas faire le bien en vue d’une récompense ? Mais ce que je demandais était si juste et si humain : un père ne peut-il pas demander à Dieu qu’une jeune existence florissante soit sauvée ?.…. J’ai tout fait pour mériter cette grâce. Et beaucoup de lettres me sont arrivées, disant : «Que Dieu vous bé-
nisse, qu'il bénisse votre famille ; que la santé soit toujours avec vous ; que la paix vous accompagne... »
Ainsi il me semblait, en agissant en secret et en demandant un miracle, que je pourrais éviter le malheur, me mettre à l’abri de la condamnation déjà prononcée.
< Led ER 5 \ EL AMEL NT CU x srit poing PRO 12 AANNANS A ES E + Sen igres ù lt”: Al éesnés 26: 5 ' RS Crrçz : “me
ï — Tres pu um hs de en Ph Le ais STE: NPEN Te) LD RnET. ST em E le vue 20 CR RE de À NE ES UE GRR RD DR À da rt : rt : pe a