Archives des Affaires étrangères
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des considérations politiques ou autres qui pouvaient, suivant l'occasion, influer sur les dispositions du Cardinal.
L'arrestation du libraire Desprez et de l'imprimeur Langlois avait été précédée d'une perquisition faite chez eux par le commissaire du Châtelet, à l'effet de découvrir par qui avait été écrite et publiée une lettre dans laquelle était vivement incriminée, comme portant atteinte aux droits de l'épiscopat, la conduite tenue par M. de Marca, archevêque de Toulouse, dans l'affaire du cardinal de Retz1. Les Jésuites supposaient que Port-Royal y avait pris part ; et comme Desprez et Langlois étaient en relations notoires avec Port-Royal, on croyait qu'un moyen sûr d'en acquérir la preuve serait de s'assurer de leur personne et de leurs papiers2.
1. « Le mardi 12 juin, le Châtelet donna une sentence pour condamner l'Écrit publié contre M. de Toulouze, à être brûlé par la main du bourreau, ce qui fut exécuté le jour même. Desprez dans son interrogatoire avait répondu n'en avoir aucune connoissance. » (Hermant, livre XVII, ch. 11.)
2. « On savoit que depuis deux ans Desprez se mêloit de débiter les pièces nouvelles, quiperdoient les jésuites de réputation en découvrant leurs excès et leur ignorance, et qu'il en avoit fait imprimer plusieurs. >•> [Ibidem.)
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Le commissaire qui avait arrêté Desprezle 8 juin pendant la nuit, vint le lendemain de grand matin chez Langlois, et voici comment cette visite est rapportée dans les Mémoires d'Hermant :
« Langlois étoit alors en haut dans son imprimerie avec ses gens qui tiroient un nouvel écrit intitulé Lettre d'un Avocat au Parlement à un de ses amis, touchant V Inquisition que Von veut établir en France à l'occasion de la nouvelle bulle du Pape. Le commissaire Camuset s'étant un peu arrêté dans la chambre, Langlois et Alexandre son gendre montèrent sur le toit de la maison avec les formes et les feuilles tirées. Le commissaire entra ensuite clans l'imprimerie, où il prit 50 ou 60 Lettres de l'Avocat toutes tirées, et sortit après en avoir demandé inutilement les formes.
« Langlois et son gendre étant sortis peu de tems après vinrent trouver M. de Saint-Gilles à Port-Royal, qui leur conseilla de ne pas retourner chez eux. On sçut depuis que le commissaire ayant trouvé cette lettre qu'il ne cherchoit pas, et l'ayant montrée à M. le Chancelier ou peut-être à quelque jésuite ou quelque autre moliniste, on lui ordonna fort précisément de se saisir de l'imprimeur1. Et en effet le sieur Camuset revint ce jour-là deux fois chez Langlois, lequel étant revenu encore à neuf heures du soir à Port-Royal, M. de Saint-Gilles leur défendit d'aller coucher chez
1 . L'intervention directe du Chancelier Séguier est attestée par l'extrait suivant d'une lettre adressée par lui au
cardinal Mazarin :
« Paris le 15 juin 1657.
« Les plainctes que m'a faictes Mr. le nonce des libelles
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eux; et ils se trouvèrent fort mal d'avoir manqué à la parole qu'ils lui en avoient donnée, car dès le lendemain au matin Langlois et son fils aîné furent arrêtés, conduits chez le commissaire, et de là Langlois fut mené avec Desprez à la Bastille, et son fils mis en liberté.
« M. de Saint-Gilles échappa ce jour-là même à un assez grand péril, car étant monté à cheval pour cette affaire et allant chés M. Puylong médecin, ami du commissaire Camuset, à la Croix-du-tiroir sans sauoir où logeoit ce commissaire, il alla passer dans la rue Aubry Boucher qui étoit le lieu de sa demeure, et étant à trente pas de sa porte où il alloit passer et où il voyoit plusieurs archers et un carrosse, qu'il seul depuis être là pour mener Desprez et Langlois à la Bastille, la femme de Langlois l'arrêta, et ensuite son frère et son fils; et plusieurs autres personnes de sa connoissance firent aussi la même chose ; il leur parla
que l'on imprimoit auecq tant de licence, mont oblige' de faire faire une exacte perquisition chez les imprimeurs. On en a arresté trois, entre autres un nommé Desprez que l'on trouue auoir imprimé toutes les Lettres contre les Jésuites, et je croy que l'on aura preuue que c'est luy qui a imprimé la Lettre contre Mgr l'archevêque de Toulouze. J'ay donné ordre à M. le lieutenant ciuil de la condemner, et la faire brasier par la main du bourreau. J'estime que la Lettre dont j'enuoye un imprimé" à vostre Éminence, mérite le mesme traictement; ce que je feray executter le plus promptement que je pourray. Peut estre ces exemples arresteront la licence que l'on a prise jusques icy de ietter dans le publicq tous ces libelles injurieux à la Religion et à l'Estat. » (Archives des Affaires étrangères.)
a. C'était la Lettre d'un avocat, etc.
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un peu fortement près de ces archers, et puis ayant fait réflection que ce poste lui étoit désauantageux parce qu'il auoit eu grand commerce auec ces deux prisonniers qui pourroient auoir déjà parlé de lui dans leur interrogatoire, il s'éloigna et s'en alla par une autre rue chés M. Puylong, qui à sa prière vint aussitôt trouver le commissaire actuellement occupé à l'interrogatoire de Langlois ; de sorte que ce fut en présence de Langlois même que M. Puylong parla en sa faveur, ce qui lui fut une grande consolation et lui fit connoître que ceux qui l'auoient employé ne l'abandonnoient pas dans le besoin. »
Le principal motif de cette incarcération était évidemment la Lettre d'un avocat, et on ne peut douter, en voyant l'intérêt si vif témoigné par lui à Langlois dans cette circonstance, que M. de Saint- Gilles, comme nous l'avons dit précédemment, n'eût été chargé de la faire imprimer et d'en assurer la publication. Cet écrit touchait aux matières les plus délicates : il mettait en présence les droits essentiellement inhérents aux souverainetés séculières et les prérogatives revendiquées d'ancienne date par la Cour de Rome, en soulevant la question tout au moins réservée de l'infaillibilité du Pape. Il ne pouvait donc manquer de provoquer les plaintes du Nonce apostolique, et de la part des gens du Roi des poursuites ayant pour objet satisfaire à ces plaintes ou de les prévenir.
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Le 26 juin 1657, fut lue et publiée à son de trompe, puis affichée en tous les carrefours et faubourgs de la ville, une ordonnance du Prévôt de Paris, datée de la veille, portant que le Libelle intitulé Lettre d'un advocat au Parlement à un de ses amis, touchant l'inquisition que l'on veut établir en France, vu et examiné en la chambre du Conseil, est déclaré contraire à l'honneur et respect qui sont dus au Pape et au Saint-Siège, tendant à sédition et injurieux au gouvernement de l'Etat ; et comme tel sera brûlé en la place de Grève par les mains du bourreau. La même ordonnance portait qu'il serait informé contre l'auteur et l'imprimeur dudit libelle et procédé contre eux jusques à sentence définitive1.
En attendant le résultat de 1 information qui se poursuivait, 1 imprimeur et le libraire impliqués dans cette poursuite qui avait pris le caractère d'une affaire d'Etat, étaient toujours détenus à la Bastille, lorsque Baudry d'Asson de Saint-Gilles fut décrété de prise de corps. Le 4 octobre 1657, un huissier du Châtelet, accompagné d'un commissaire, vint à Port-Royal de Paris demander un Monsieur de Saint- Gilles. Comme on répondit qu'il n'y demeurait pas, ils dressèrent un procès-verbal de perquisition, et
1. Je résume cette affiche d'après un exemplaire que j'ai sous les yeux.
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laissèrent pour lui une assignation à comparaître en justice, après avoir été trompette par trois jours consécutifs à la porte de Port-Royal de Paris.
Baudry d'Asson, qui se trouvait momentanément à Port-Royal des Champs, ayant été informé du péril qui le menaçait, Arnauld d Andilly, toujours prêt à mettre sa plume facile et respectée au service de ses amis du Désert, écrivit aussitôt à l'évêque de Coutances pour le prier d'intervenir et d'arrêter la poursuite si cela se pouvait. Mr de Coutances s'empressa d'aller voir le lieutenant civil, et, après quelques propos indifférents, il aborda le sujet de son entretien, en lui parlant de l'imprimeur et du libraire prisonniers à la Bastille. Hermant a rapporté cet entretien dans une page pleine d'intérêt et qui doit être donnée textuellement.
« Ce magistrat, dit-il, lui témoigna être fort animé là-dessus; et après lui avoir dit qu'ils dévoient bientôt juger le libraire, il ajouta qu'ils avoient découvert le chef de tous les Jansénistes; que c'étoit un nommé Saint-Gilles qui avoit fait tous les imprimés et même les Lettres Provinciales; qu'il y avoit quatre témoins contre lui (entendant par là Langlois, sa femme, son père et son fils), sur la déposition desquels ils lui alloient faire son procès; qu'il étoit en fuite, mais qu'ils le feroient trompeter par les rues à trois briefs jours et puis pendre en effigie devant la porte de Port-Royal.
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« Mr. de Coutances lui ayant demandé s'il connoissoit ce Saint-Gilles, il dit que non. Je le vois bien, dit cet Évêque. Mais je le connois, moi. C'est un gentilliomme de fort bonne Maison et qui est mon ami; je vous prie, n'allez pas vite. Que disent les témoins? — M. le lieutenant civil répliqua qu'ils déposoient qu'il avoit fait imprimer toutes les pièces des Jansénistes, les Lettres provinciales et la Lettre de l'avocat contre laquelle Mr. le Nonce étoit si animé. Mr. de Coutances lui demanda s'il n'y avait rien des pièces du cardinal de Retz; et l'autre lui ayant dit que non, l'évêque lui dit : De quoi vous mettez-vous donc en peine ? Sachez que tout le reste n'est à Monsieur le Cardinal qu'une bagatelle et qu'il ne s'en soucie pas. Vous ne lui en ferez nullement votre cour; je lui en parlerai s'il en est besoin pour MT. de Saint-Gilles, et à MT. le Chancelier; je vous prie, ne passez pas outre.
« Ce fut Mr. de Coutances même qui conta à Mr. d'Andilly étant à Dampierre cette conversation, qui arrêta pour quelque temps les procédures, et ralentit un peu l'ardeur de M. le lieutenant civil qui venoit de condamner Desprez peu de jours auparavant par la sentence à un bannissement de cinq ans de la Prévôté de Paris, quoiqu'il eût fait tous les efforts pour le condamner au fouet. Mais les sollicitations pressantes de Port-Royal, de tous ses amis et de tous les libraires en corps, le garantirent de cette peine. Il sortit de prison le 19e, et on mandoit le lendemain dans les provinces que selon les apparences on avoit dessein de sauver Langlois, sans le condamner à aucune peine, ce que l'on écrivoit avec joie, par la considération de la famille assez nombreuse dont il étoit chargé. On allri-
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buoit cet adoucissement si prompt à l'inclination que Mr. le Chancelier avoit pour le sieur Ballard, imprimeur de la musique du Roi, qui se trouvoit engagé dans les affaires de cet imprimeur1. »
Après la recommandation si favorable dont il avait été l'objet de la part de l'évêque de Coutances, d'Asson de Saint-Gilles semblait être à l'abri des poursuites commencées contre lui. Toutefois, afin d'écarter complètement le danger qui pouvait le menacer, il eut recours à un moyen de procédure à la fois habile et hardi, suggéré suivant toute apparence par Antoine Le Maître, l'avocat célèbre qui bien jeune encore avait renoncé aux brillants succès du barreau pour se retirer dans la solitude de Port-Royal des Champs. Saint-Gilles s'était trouvé rapproché de Le Maître par une circonstance imprévue et qui marqua dans sa vie. Au commencement de février 1656, peu de temps avant l'entière dispersion des solitaires de Port-Royal, il avait été appelé à prendre place parmi les intimes d'Antoine Arnauld qui vivait caché à Paris dans des logis et sous des noms qui changeaient suivant les circonstances. Il raconte dans son Journal comment il eut la bonne fortune d'être admis, lui quatrième, dans la familiarité du grand docteur et de ses com-