LES PROVINCIALES. I — F
lxxxii LES PROVINCIALES.
« Qu'il a lu exactement le livre de Jansénius, et qu'il n'y a point trouvé les propositions condamnées par le feu pape ; et néanmoins que, comme il condamne ces propositions en quelque lieu qu'elles se rencontrent, il les condamne dans Jansénius si elles y sont. »
Traduction de Nicole. « Aguntur durc quaestiones : una factum, altéra jus attingit.
Illa est, an temeritatis r eus Arnaldus, quôd insecundâ Epistola ità scripserit : « Jansenii librum accuratè à se perlectum, nec tamen inventas in eo propositiones illas quas Innocentius X damnât ; cseterùm illas à se ubilibet damnari; et si sint in Jansenio, etiam in Jansenio. »
Ibidem, 7e alinéa : ... « Quelques-uns même passant plus avant ont déclaré que quelque recherche qu'ils en aient faite, ils ne les y ont jamais trouvées et que même ils y en ont trouvé de toutes contraires. Ils ont demandé ensuite avec instance, que s'il y avoit quelque docteur qui les y eût vues, il voulût les montrer; que c'étoit une chose si facile qu'elle ne pouvoit être refusée, puisque c'étoit un moyen sûr de les réduire tous, et M. Arnauld même. Mais on le leur a toujours refusé. »
Traduction de Nicole : « Nonnulli etiam ultra provecti, non modo frustra quaesitas à se in Jansenio propositiones dixerunt, sed etiam plané contrarias à se repertas. Itaque contra senlientes doctores compellabant, ut si quis illas à se visas diceret, palàm ostendere ne gravaretur; nihil esse faciliùs; neque hanc conditionem rejici sine injuria posse : hoc enim compendio omnes, imô ipsum Arnaldum, in eundem sensum adductum iri. JEquum postulare videbantur; repudiati sunt tamen. »
Ibidem, 11e alinéa : ... « De sorte que je crains que
INTRODUCTION. lxxxiii
cette Censure ne fasse plus de mal que de bien, et qu'elle ne donne à ceux qui en sauront l'histoire une impression toute opposée à la conclusion. »
La traduction : « Ità, si verum dicendum sit, metuo ne plus mali pariât Censura quàm boni; neve apud illos qui rei gestœ seriem norint, eam opinionem confîrmet quam tendit evellere. »
Ibidem. Alinéa 12 : « Pour la question de Droit, elle semble bien plus considérable, en ce qu'elle touche la foi. Aussi j'ai pris un soin particulier de m'en informer. Mais vous serez bien satisfait de voir que c'est une chose aussi peu importante que la première. »
La traduction : « Plus me movebat juris quseslio : gravions enim longé momenti videbatur, utpote quâ fidem altingi jactabant. Quarè ad eam penitùs cognoscendam nullam diligentiam reliquam feci. Sed tu, non sine risu perspicies, quàm non illa priore sit gravior. »
Ibidem, 23e alinéa : « Voilà qui va bien, leur dis-je à mon tour : mais selon vous les Jansénistes sont catholiques, et M. Le Moine hérétique; car les Jansénistes disent que les justes ont le pouvoir de prier, mais qu'il faut pourtant une grâce efficace, et c'est ce que vous approuvez. Et M. Le Moine dit que les justes prient sans grâce efficace, et c'est ce que vous condamnez. — Oui, dirent-ils, mais M. Le Moine appelle ce pouvoir, pouvoir prochain. »
La traduction : « Tum ego vicissim : Bellissimè, retuli, bellissimè. At ex vobis, ut video, Jansenistee catholici, doctor Moynius haereticus. II li omnibus justis orandi potestatem concedunt; necessariam tamen esse contendunt gratiam efficacem : id vobis catholica fides est. Hic autem gratiam efficacem justis ad orandum
lxxxiv LES PROVINCIALES.
necessariam negat : id vobis Jiseresis est. — Reclè, inquiunt; sed potestatem orandiquam omnes eiiam Jansenistse justis concedunt, nos proximam cum Moynio appellamus; Jansenistse non item. »
Lettre III, Ie* alinéa. « Je viens de recevoir votre lettre, et en même temps l'on m'a apporté une copie manuscrite de la Censure. Je me suis trouvé aussi bien traité dans l'une, que M. Arnauld l'est mal dans l'autre. Je crains qu'il n'y ait de l'excès des deux côtés, et que nous ne soyons pas assez connus de nos juges. Je m'assure que si nous l'étions davantage, M. Arnauld mériteroit l'approbation de laSorbonne, et moi la censure de l'Académie. Ainsi nos intérêts sont tout contraires. Il doit se faire connoîlre pour défendre son innocence, au lieu que je dois demeurer dans l'obscurité pour ne pas perdre ma réputation. De sorte que ne pouvant paroître, je vous remets le soin de m'acquitter envers mes célèbres approbateurs, et je prends celui de vous informer des nouvelles de la Censure. »
La. traduction. « Cnm mihi litterse tuœ redderenlur, ecce tibi Censurée manuscriptum exemplair accepi. Quàm blandae illœ adversum me, tam aspera illa in Arnaldum. Yereor in utroque ne quid nimis, et ne parum ambo judicibus nostris perspecti simus. Nam si id esset, laudes à Sorbona auferret Arnaldus, ego ab Academia censuram. Ita prorsus aliud mihi expedit, aliud ipsi : née ignoratus Me probari potest, née ego cognitus. Sic Mi optanda lux, ut innocentiam suam tutelur; mihi tenebne ut famam retineam. Vides quàm mihi latere necesse sit. Curabis igitur, si me amas, adversus insignes laudatores meos ne videar ingratus; ego de loto Censurée negotio, ne quid ignores, elaborabo. »
INTRODUCTION. lxxxv
Ibidem, 3e alinéa. « Pour l'entendre avec plaisir, ressouvenez-vous, je vous prie, des étranges impressions qu'on nous donne depuis si longtemps des Jansénistes...; de quelle sorte on les a décriés et noircis dans les chaires et dans les livres; et combien ce torrent qui a eu tant de violence et de durée, était grossi dans ces dernières années... »
La traduction. « Quô magis islud perspicias, in memoriam redi, quàm tetrœ nobis de Jansenistis opiniones instillarcntur...; quàm acerbe in libellis, in concionibus passim conciclerentur ; quantùmquc his postremis annis increvisset hic torrens qui jam diu magnâ vi aquarum in ipsos ferebatur. »
Ibidem, 10e alinéa. « Ces considérations tenoienttout le monde en haleine, pour apprendre en quoi consisloit cette diversité, lorsque cette Censure si célèbre et si attendue a enfin paru après tant d'assemblées. Mais hélas! elle a bien frustré notre attente. Soit que ces bons molinistes n'aient pas daigné s'abaisser jusqu'à nous en instruire, soit pour quelque autre raison secrète, ils n'ont fait autre chose* que prononcer ces paroles : Cette proposition est téméraire, impie, blasphématrice, frappée dUinathème et hérétique. »
La traduction. « Incredibile est quanta cupiditas, quanta expectatio omnes haberet pernoscendi illius discriminis, cùm ecce post tôt conventus celeberrima illa Censura tandem apparuit. Me miserum! Quantum illa spes nostras, quantum co gitationes elusit! Sive boni il 1 i molinistse ad nos erudiendos gravitatem suam demittere dedignati sunt, sive causée aliud quidquam fuit occultions, hsec demum Mi censores verba gravi autoritate pronunciarunt : « Heec propositio est temeraria,
lxxxvi LES PROVINCIALES.
impia, blasphéma, anathemate damnata, haeretica. » Ibidem, 13e alinéa. « Voilà de quelle sorte ils s'emportent; mais ce sont des gens trop pénétrants. Pour nous qui n'approfondissons pas tant les choses, tenons-nous en repos sur le tout. Voulez-vous être plus savants que messieurs nos maîtres? N'entreprenons pas plus qu'eux. Nous nous égarerions dans cette recherche. Il ne faudrait rien pour rendre cette Censure hérétique. La vérité est si délicate, que si peu qu'on s'en retire on tombe clans l'erreur; mais cette erreur est si déliée, que sans même s'en éloigner on se trouve dans la vérité. Il n'y a qu'un point imperceptible entre cette proposition et la foi. »
La traduction. « Sic illi quidem stomachantur : sed istos omittamus nimis perspicaces. Nos tardiores de his rébus in utramque aurem. An magistris noslris plus sapere volumus? Ridiculum. Qitod igitur non nudent, nec nos audeamus, alioquin certus nobis error malè curiosis. Tantillum progredere, jam ipsa Censura fuerit hœretica. Inter fidem et hanc Arncddi periodum individuus quidem limes oculis inconspicuus...1 »
Ibidem. 13e alinéa. « Car ne savez-vous pas comment les Jansénistes les tiennent en échec, et les pressent si furieusement, que la moindre parole qui leur échappe contre les principes des Pères, on les voit incontinent accablés par des volumes entiers où ils sont forcés de succomber. De sorte qu'après tant d'épreuves de leur foiblesse, ils ont jugé plus à propos et plus facile de censurer que de repartir, parce qu'il leur est bien
1. Nicole a omis de traduire, comme on voit, cette phrase : La vérité est si délicate, etc.
INTRODUCTION. lxxxvii
plus aisé de trouver des moines que des raisons. »
La traduction. « An tu illud ignoras, ut ipsis Janseniani semper immineant, ut sollicitos habeant, ut acriter premant? Yix aliquid Molinistis à Patruni sensibus alienum excidit, continué totis voluminibus obruuntur. Itaquè infirmitatcm suam sœpius experti, è re suà magis esse putarunt, censuras quàm responsiones edere. Architectantur monachi censuras; libri rationibus constant : monachos autem invenire promptum est, rationes non item. »
Lettre IY. Dernier alinéa. « Le Père me parut surpris, et plus encore du passage d'Aristote que de celui de saint Augustin. Mais comme il pensoit à ce qu'il devoit dire, on vint l'avertir que Mme la Maréchale de... ctM,ne la Marquise de... le demandoient. Et ainsi en nous quittant à la hâte : J'en parleroi, dit-il, à nos Pères. Ils y trouveront bien quelque réponse. Nous en avons de bien subtils. — Nous l'entendîmes bien... »
La traduction. « Conturbatus aliquanlulùm nobis visas est Jesuita; magis adeô propter Aristotelis quàm propter Augustini testimonium. Sed ut se ad respondendum comparabat, Mareschallam N. et Marchionissam N. adesse et ipsum conventum velle nunciatur. Ibitum ille festinus : Referam, inquit, ad Patres; aliquam ne dubita responsionem excogitabunt : hic enim quosdam habemus acutissimos. — Sic ille, et continuo digressus est. Sensimus cur ità properaret... »
Lettre V. 1er alinéa. « Ce sont des esprits d'aigles ; cest une troupe de phénix... Ils ont changé la face de la Chrétienté. Il le faut croire puisqu'ils (les Jésuites) le disent. Et vous l'allez bien voir dans la suite de ce discours qui vous apprendra leurs maximes.
ixxxvm LES PROVINCIALES.
J'ai voulu m'en instruire de bonne sorte. Je ne me suis pas fié à ce que notre ami m'en avoit appris : j'ai voulu les voir eux-mêmes. Mais j'ai trouvé qu'il ne m'avoit rien dit que de vrai. Je pense qu'il ne ment jamais. Vous le verrez par le récit de ces conférences.
« Dans celle que j'eus avec lui, il me dit de si plaisantes choses, que j'avois peine à le croire; mais il me les montra dans les livres de ces Pères : de sorte qu'il me resta à dire pour leur défense sinon que c'étoient les sentiments de quelques particuliers, qu'il n'étoit pas juste d'imputer au corps. Et en effet, je l'assurai que j'en connaissois qui sont aussi sévères que ceux qu'il me citoit sont relâchés. Ce fut sur cela qu'il me découvrit l'esprit de la Société, qui n'est pas connu de tout le monde.... »
La traduction. « Aquilœ sunt ingenio; turbam phaenicum verè dixeris... Denique Christiani Orbis faciem immutarunt. » Hœc ipsis de se affirmantibus credas licet. Quin prœclara horum tibi argumenta dabit hœc epistola, moralem ipsorum institutionem explicatura.
Cave putes aliqua me tantum perfunctoriè quœsita hue a/ferre : nil potuit indagari diligentiùs. Amici sermonibus nihil credidi. Ipsos adii fontes; ipsos inquam Résultas. Quid quxris? Verum in omnibus amicum reperi : nunquam ille, credo, mentitur; scies ubi hœcperlegeris.
Ille verô in eo sermone quem de rébus istis mecum habuit, tam jocularia milii Jesuitarum dogmata memoravit, ut multum à me risus eliceret, fîdei parum. Ille autem eadem ista syllabatim in Jesuitarum libris ostendit. Hœrere ego, et id demum pro ipsorum defensione proloqui : Sic quidem ex ipsis délirasse nonnullus ; sed ut paucorum insaniœ loti corpori ascribe-
INTRODUCTION. lxxxix
rentur, injurium esse. Et certè, inquam, quosdam ex ipsis novi lam severos, quàm il 1 i lui dissoluti videntur.
Me vero arreptâ indè occasione, paucis cognitum totius Societatis ingenium aperuit... »
Ibidem, 4e alinéa. «Et quoi, lui répondis-jc, quel peut donc être le dessein du Corps entier? C'est sans doute qu'ils n'en ont aucun d'arrêté, et que chacun a la liberté de dire à l'aventure ce qu'il pense. — Cela ne peut pas être, me répondit-il : un si grand corps ne subsisteroit pas dans une conduite téméraire, et sans une âme qui le gouverne et qui règle tous ses mouvements; outre qu'ils ont un ordre particulier de ne rien imprimer sans l'aveu de leurs Supérieurs. — Mais quoi, lui dis-je, comment les mêmes Supérieurs peuvent-ils consentir à des maximes si différentes? — C'est ce qu'il faut vous apprendre, me répliqua-t-il. »
La traduction. « Quœnam igitur, inquam, totius Corporis mens? Qaod consilium? Nullum fortassè certum ac stabile ; sed singuli quse libuit et ut libuit effuliunt? — Minime gentium1, inquit : cohœrere et contineri non posset tanta moles, si cœcà temeritate, non ab unà mente singularum partium motus modérante regeretur. Prœtereà lege cautum apud ipsos est, ne quid Prœpositorum injussu in vufgus spargant. — Quid illi, inquam, Prœpositi ? Quo pacto possunt tam disjunctis inter se opinionibus subscribere? — Hoc tibi, inquit, jam expediam. »
Ibidem, 5e alinéa. « Sachez donc que leur objet n'est pas de corrompre les mœurs; ce n'est pas leur des-
1. Minime gentium, c'est-à-dire en aucune manière, pas le moins du monde. Locution empruntée à Térencc.
xc LES PROVINCIALES.
sein. Mais ils n'ont pas aussi pour unique but celui de les réformer : ce seroit une mauvaise politique. Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la Religion, que leur crédit s'étende partout, et qu'ils gouvernent toutes les consciences.
« Et parce que les maximes évangéliques et sévères sont propres pour gouverner quelques sortes de personnes, ils s'en servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Mais comme ces mêmes maximes ne s'accordent pas au dessein de la plupart des gens, ils les laissent à l'égard de ceux-là, afin d'avoir de quoi satisfaire tout le monde.
« C'est pour cette raison qu'ayant affaire à des personnes de toute sorte de conditions et de nations différentes, ils est nécessaire qu'ils aient des casuistes assortis à toute cette diversité. »
La traduction. « Atque id primùm in eâ re prœdico tibi, non id spectare ipsos ut arctiorern disciplinam resolvant; cave hoc ipsis propositum tribuas. Sed nec illud unicè student, ut solutam astringant : vetat enimid politica calliditas. Hœc igitur ipsorum cogitatio est. Sat commode de se sentiunt, ut boc utile ne dicam necessarium Rcligioni esse arbitrantur, Societatis suœ magnam apud omnes gratiam, magnam autoritatem esse, omniumque conscientiam à suis potissimùm régi. Ergô quia certis hominibus regendis idonea est Evangelica severitas, hanc Mi asciscere non refugiunt ubicunque consiliis suis oportuna est. At quia longé plurimis eadem Ma severitas exosa est, ideô illam ubi cum istis agendum, missam faciunt : ità fît ut omnibus satisfaciant.
INTRODUCTION. xci
« Hinc adeô faclum est, ut pro varlls hominum studiis quasi versicolores casuistas haberent : quam necessitatem attulit tanta hominum, dignitatum, nationumque varietas, pro cujusque ingenio à Socielale tract and a. »
Ibidem, alinéa 15. « Mais, dites-moi, continua-t-il, usez-vous de beaucoup de vin? — Non, mon Père, lui dis-je, je ne le puis souffrir. — Je vous disois cela, me répondit-il, pour vous avertir que vous en pourriez boire le matin et quand il vous plairoit, sans rompre le jeûne; et cela soutient toujours. En voici la décision au même lieu, n° 75.... — Yoilà un honnête homme, lui dis-je, qu'Escobar. — Tout le monde l'aime, répondit le Père. Il fait de si jolies questions. — 0 que cela est divertissant, lui dis-je ! — On ne s'en peut tirer, me répondit-il : je passe les jours et les nuits à le lire; je ne fais autre chose. »
La traduction. « Tum Me : die sodés1, inquit, an tu vino largiùs uteris? — Minime vero, inquam; quin vinum omnino non fero nisi dilutum. — Quserebam, inquit, ut monerem posse te quantum velles vini, nihil violato jejunio, manè et cùm voles adhibere : roboris indè non minimum et vigoris accedit. Ecce tibi decretum, n° 75... — Mirificum hominem, inquam, mi Pater, istum Escobarium ! — Nulli, inquit, non in amoribus est, ità lepidas queestiones proponit. — 0 lepidum caput 2,
1. Sodés. Cette locution, emprunte'e par Nicole à Cicéron, est employée pour Si audes.
2. 0 lepidum caput! Ces mots sont empruntés à Térence, comédie des Adelphes, acte V, scène îx, où ils signifient : 0 l'agréable homme!
xcn LES PROVINCIALES.
inquam; mi Paler! — Divelli, inquit, ab ipso nequeas, ità capit lectores suos. Ego quidem in illo legendo continuatas diebus noctes tcro, nec satiari possum. »
Lettre VIIe, 2e alinéa. « Vous savez, me dit-il, que la passion dominante des personnes de cette condition des gentilshommes) est ce point d'honneur qui les engage à toute heure à des violences qui paroissent bien contraires à la piété chrétienne; de sorte qu'il faudroit les exclure presque tous de nos confessionnaux, si nos Pères n'eussent un peu relâché de la sévérité de la Religion pour s'accommoder à la faiblesse des hommes. Mais comme ils vouloient demeurer attachés à l'Évangile par leur devoir envers Dieu et aux gens du monde par leur charité pour le prochain, ils ont eu besoin de toute leur lumière pour trouver des expédients qui tempérassent les choses avec tant de justesse qu'on pût maintenir et réparer son honneur par les moyens dont on se sert ordinairement dans le monde, sans blesser néanmoins sa conscience, afin de conserver tout ensemble deux choses aussi opposées en apparence que la piété et l'honneur.
« Mais autant que ce dessein étoit utile, autant l'exécution en étoit pénible. Car je crois que vous voyez assez la grandeur et la difficulté de cette entreprise. — Elle m'étonne, lui dis-je. — Elle vous étonne, me dit-il; je le crois : elle en étonnerait bien d'autres. »
La. traduction. « Non es nescius, inquit, in hoc hominum génère cœterorum affectuum imperiosam esse honoris et glorix cupidilatem : hâc Mi saepissimè ad vim aliis inferendam impelluntur, quo nihil à Christianà pietate alieniibs videri potest. Itaque omnes ferè à tribunalibus nostris arcendi forent, nisi de severitate
INTRODUCTION. xcm
Religionis alîquid rcmisissent nostri doclorcs, ut se ad hominum imbecillitatem attemperarent. Nam ut ab Evangelii praeceptis descicere vetabat singularis ipsorum in Deumpietas, sic rursum urgebat charitas hominibus nonnihil indulgere. Omnemergo animi sui solertiam ad excogitandas subtiles quasdam rationes adhibuerunt, quibus res tam sequà temperatione componerentur, ut conscientise integritatem servare, et honorem nihilominùs tueri, ac injurias via pervulgatâ persequi fas esset ; que- sludium honoris et Dei cultus, licet inter se maxime opposita, simul tamen possent à viris militaribus retineri.
« Sed que consilium istud utilius, lioc erat etiam ad exequendum difficilius. Nam tu, credo, istius incœpti et magnitudinem perspicis et laborem. — Hic egosatis frigide : Utrumque miror, inquani. — Il le autem : Miraris, inquit : equidem facile credo; quis enim non miretur ? »
Ibidem, 5e alinéa. « Voilà par où nos Pères ont trouvé moyen de permettre les violences qu'on pratique en défendant son honneur. Car il n'y a qu'à détourner son intention du désir de vengeance qui est criminel, pour la porter au désir de défendre son honneur qui est permis selon nos Pères. Et c'est ainsi qu'ils accomplissent tous leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes. Car ils contentent le monde en permettant les actions; et ils satisfont à l'Évangile en purifiant les intentions. Voilà ce que les anciens n'ont point connu; voilà ce qu'on doit à nos Pères. »
La traduction. « Hâc ratione nostri, cœdes, percussiones ac cœteras defendendi honoris, ut loquunlur,\idiS licitas effecerunl. Nihil enim aliud opus est quàm ut
xciv LES PROVINCIALES.
animus abstrahatur à cupiditate vindicte, et ad tuendi honoris voluntatem conferatur. Alterum enim nefandum; alterum ex Patribus noslris vilio caret. Sic Deo simul et hominibus satisfacimus. Actus ipsos expetunt homines; intentionem Deus : ergà hominibus actus, Deo intentionem concedimus. Hoc veteribus ignorâtum est, hoc Societati nostrœ maxime debetur. »
Ibidem, 13e alinéa. « Enfin cela est si généralement soutenu, que Lessius, liv. 2, ch. 9, d. 12, n° 77, en parle comme d'une chose autorisée par le consentement universel de tous les casuistes. « Il est permis, dit-il, selon le consentement de tous les casuistes, ex sententiâ omnium, de tuer celui qui veut donner un soufflet ou un coup de bâton, quand on ne le peut éviter autrement. » En voulez-vous davantage? »
La traduction. « Postremô id adeô pervagatum apud ipsos, ut Lessius hoc ita definiat quasi huic decreto nullus casuistarum reclamet. « Fas est, inquit, 1. 2, c. 9, d. 12, n° 76, viro honorato occidere invasorem qui fustem vel alapam nititur impingere, si aliter hsec ignominia vitari nequit. Deinde subjicit multos huic sententix suffragantes, neminem dissentientem : imô generatim de omnibus conlumeliis [è quibus acerbissima est alapa) Navarram inducit ita loquentem : « Ex sententiâ omnium licet contumeliosum occidere, quandô aliter ea injuria arceri nequit1. » An tu plura tibi afferri desideras? »
Ibidem, 20e alinéa. « Il examine plusieurs questions
1. Nicole, comme on peut le voir, ne s'est pas borné à traduire ce passage; il a cru devoir compléter la citation de Lessius en donnant les nos 76 et 77.
INTRODUCTION. xcv
nouvelles sur ce principe; par exemple celle-ci : Savoir si les Jésuites peuvent tuer les Jansénistes? — Voilà, mon Père, m'écriai-je, un point de théologie bien surprenant! Et je tiens les Jansénistes déjà morts par la doctrine du P. L'Amy. — Vous voilà bien attrapé, dit le Père ; il conclut le contraire des mêmes principes. — Et comment cela, mon Père? — Par ce, me dit-il, qu'ils ne nuisent pas à notre réputation; voici ses mots : .... Occidi non possunt quia nocere non j)otuerunt. »
La traduction. « Varias etiam qusestiones indidem pendentes excutit Cammuel, atque istam imprîmîs : Utrum Jesuitis liceat Jansenistas occidere? — Novum, mi Pater, et inauditum Iheologùe caput! atque adeô ex Amici placitis, actum est, reor, de Jansenistis. — Tu verô} inquit, omnino falsus es1 : ex iisdem principiis in contrariam prorsus sententiam abit. — Qui potest, mi Pater, inquam? — Quia nostrœ, inquit, exislimationi nihil nocent. En ipsius verba : .... quia tametsi nocere voluerunt, non potuerunt. »
Lettre VIII, 1er alinéa. « Je vous assure que vous devez compter pour quelque chose la violence que je me fais. Il est bien pénible de voir renverser toute la morale chrétienne par des égarements si étranges, sans oser y contredire ouvertement. Mais après avoir tout enduré pour votre satisfaction, je pense qu'à la fin j'éclaterai pour la mienne. Cependant je me retiendrai autant qu'il me sera possible : car plus je me tais, plus il me dit de choses. Il m'en apprit tant la der-
1 . Falsus es, pour dire vous vous trompez, est emprunte' à Térence.
xcvi LES PROVINCIALES.
nièrc fois, que j'aurai bien de la peine à tout dire. Vous verrez que la bourse a été aussi mal menée que la vie le fut l'autre fois. »
La traduction. « Narro tibi : aliquo locodebesmeam in Mo audiendo patientiam numerare. Dici enim vix potest quàm molestum sit, hornini omnia christianœ vitœ instituta funditus evertenli nihil apertè reclamare. At tam multa perpessus dum turc inservio voluntati, puto fore ut mex quoque serviens, tandem liberiùs crumpam; sed tùm demum eum ille omnem suorum doctrinam effuderit. Intérim pro viribus temperabo mihi, nam tacenti plura ingerit. Equidem sudabo satis in iis quœ postremo congressu de illo audivi referendis, adeô nialtis ille me oneravit : tu lamen in his quœ affero retinendis, malè partis satis opportuna décréta perspicies. »
Ibidbm, 4e alinéa. « Parlons maintenant des gens d'affaires. Vous savez que la plus grande peine qu'on ait avec eux est de les détourner de l'usure ; et c'est aussi à quoi nos Pères ont pris un soin particulier; car ils détestent si fort ce vice, qu'Escobar dit au tr. 3, ex. 5, n. 1, « Que de dire que l'usure n'est pas péché, ce seroit une hérésie. » Et notre Père Bauny dans sa Somme des péchés, ch. 14, remplit plusieurs pages des peines dues aux usuriers. Il les déclare infâmes durant leur vie, et indignes de sépulture après leur mort. »
La traduction. «Age nunc igitur de viris negotiosis; et augendœ rei studentibus disseramus. Nosti istos difficile admodum à fœnore deterreri. Itaque in hoc nostri praecipuo quodain studio incubuerunt. Nam illud vitii sic detestantur, ut affirmare non dubitet Escobarius,
INTRODUCTION. xcvn
hapresim esse si fœnus carere peccato dicatur. Quin Baunius nosler multis paginis débitas fœneratoribus pœnas persequitur, et ut in summâ dicam1, ipsos dum vivunt infâmes, morluos sepulturà decernit indignos. »
Lettre XI, 20e alinéa. « ....Quant il s'agiroit de convertir toute la terre, il ne seroit pas permis de noircir des personnes innocentes, parce qu'on ne doit pas l'aire le moindre mal pour en faire réussir le plus grand bien et que « la vérité de Dieu n'a pas besoin « de notre mensonge », selon l'Écriture. « Il est du « devoir des défenseurs de la vérité, dit S. Hilaire, de « n'avancer que des eboses véritables. » Aussi, mes Pères, je puis dire devant Dieu qu'il n'y a rien que je déteste davantage que de blesser tant soit peu la vérité; et que j'ai toujours pris un soin particulier non seulement de ne pas falsifier, ce qui seroit horrible, mais de ne pas altérer ou détourner le moins du monde le sens d'un passage. »
La. traduction. « Innocentium famam falso crimine turpare non licet, non si omnium salus boc redimi pretio possit. « Non enim facienda mala ut veniant bona, inquit Apostolus : « nec indiget Deus nostro « mendacio, » ut habetur Job, cap. 13, 7, ut pro eo loquamur dolos : veritatis enim ministros, ut ait Hilarius contra Conslantium, decet vera proferre. Itaque hoc verè coram Deo profiteor et testor, mori me millies malle, quàm vel tantulùm à veritate deflectere : ideôque curatum à me semper diligentiùs non modo locorum
1. Ut in summâ dicam, locution employée par Cicéron, et qui signifie pour tout dire en un mot.