VI LES PROVINCIALES
imprimer. On assure qu'elles ont .été imprimées clans le collège même1. »
Ce témoignage ne peut laisser aucun doute sur le fait même de l'intervention de M. Fortin; mais Marguerite Perier était âgée de quatre-vingt-six ans en 1732, et il se peut que sa mémoire ne lait-pas bien exactement servie. Son récit me semble empreint d'une certaine exagération, du moins en ce qui se rapporte à l'impression des Lettres Provinciales dans l'intérieur du Collège d'Harcourt. Dans tous les cas, elles furent également imprimées ailleurs, ainsi que cela résulte des autres témoignages que je vais rapporter.
« On prétend, dit l'auteur du Discours préliminaire placé en tête de l'édition des Provinciales de 17542, que ce fut Pierre Le Petit, célèbre libraire à Paris et ami particulier de MM. de Port-Royal, qui se chargea d'imprimer les Provinciales. Ce fut, dit-on, pour cet ouvrage qu'il commença à se servir d'une espèce d'encre dont on a perdu le secret avec lui : elle prenait au papier sans qu'il fût besoin de
1. Voir mon édition des Lettre», opuscules et mémoires des sœurs et de la nièce de Pascal, p. 468. Paris, 1 845, in-8°.
2. Page xxviii du Discours. Cette e'dition, qui forme un volume in-12, avait d'abord paru en 1753. Elle a été donnée par Rondet, qui est l'auteur du Discours préliminaire. J'aurai à y revenir.
INTKODUCTION. vu
le faire tremper et séchait au moment même; en sorte qu'on tirait ordinairement ces Lettres la nuit du jour où on devait les distribuer. On rapporte quelles furent imprimées pour la plupart dans un de ces moulins qui sont à Paris entre le Pont-Neuf et le Pont-au-Change. »
Un des solitaires de Port-Royal des Champs, Baudry-d'Asson de Saint-Gilles1, ramassait alors avec un soin vigilant les nombreux écrits auxquels donnaient naissance les discussions qui s'agitaient autour de la personne du docteur Arnauld; il enregistrait en même temps jour par jour les informations que les amis de la bonne cause ne manquaient pas de lui transmettre. On peut dire qu'il fut pour ce qui concerne cette période à laquelle Pascal est si profondément mêlé, le véritable archiviste de Port-Royal. Malheureusement une partie considérable de son Journal est aujourd'hui perdue ou du moins égarée, avec la plupart des documents de
1. Anthoine Baudry-d'Asson, gentilhomme du Poitou, s'appelait M. de Saint-Gilles depuis qu'il s'était retiré à Port-Royal des Champs en 1647. — « C'était, dit le P. jésuite Rapin", un homme d'un petit extérieur, mais d'un grand sens, ayant beaucoup de discrétion et de sagesse.... » Saint-Gilles rapporte dans son Journal qu'il avait été élevé au collège des jésuites à la Rochelle. — Il mourut en 1668.
a' Tome II, p. 389, de ses Mémoires, publiés par M. Léon Aubineau en 1865.
vin PROVINCIALES.
toute sorte qu'il avait recueillis et qui en étaient comme le complément et les pièces justificatives. La première partie, la seule, à ma connaissance du moins, qui ait été conservée, se compose de deux fragments. L'un, et c'est le plus étendu, commence en avril 1 655, et va jusqu'en avril 1 656, c'est-à-dire un peu au delà de la Ve Lettre au Provincial. C'est une copie anciennement faite sur l'original *. L'autre, qui est écrit de la main de fauteur, commence au 2 août 1 656 et s'arrête au 6 septembre de la même année2. Il y a donc entre ces deux parties du Journal de Saint-Gilles une regrettable lacune d'environ trois mois. Quoi qu'il en soit, on y trouve une foule d'informations pleines d'intérêt, concernant soit les discussions dont la Sorbonne fut alors le théâtre et qui donnèrent naissance aux Lettres
1. Ce document, qui forme un volume petit in-f° de 218 pages, appartient à une bibliothèque de Hollande, où il me fut communiqué il y a plusieurs années avec l'empressement le plus obligeant et la permission d'en prendre copie.
2. J'ai retrouvé ce deuxième fragment du Journal de Saint-Gilles à la Bibliothèque de la rue Richelieu, dans le deuxième volume du Recueil ms. de Beaubrun, où il forme 25 pages in-8° d'une écriture très serrée. Le premier volume contient les Mémoires de l'abbé de Beaubrun proprement dits ; le deuxième renferme de nombreux documents, dont plusieurs proviennent des papiers de Saint-Gilles et sont écrits ou annotés par lui (Fonds fr. 13,896. — Suppl. fr. 2673, 2).
INTRODUCTION. ix
Provinciales, soit l'assemblée du clergé et l'affaire du cardinal de Retz. On y rencontre particulièrement de curieux détails sur les mesures de rigueur qui furent exercées envers les imprimeurs et les libraires soupçonnés de travailler à la publication de ces Lettres.
Les passages suivants appartiennent tellement à notre sujet, que nous croyons devoir les reproduire intégralement, bien que quelques-uns des renseignements qu'ils renferment soient déjà connus.
« Mardi 1er février 1656. — La Lettre h un Provincial * fait tous les jours de nouvelles merveilles, montrant clairement et galamment combien l'opinion, ou plutôt les différentes opinions des Molinistes sont ridicules. Tous ceux qui n'y sont point intéressés en rient; mais les autres en sont en fureur, et surtout M. le Chancelier [P. Séguier], de qui on attend quelque nouvelle violence à ce sujet.
« Mercredi 2 février 1656. — Ce jour de la Chandeleur, sur les 11 heures et demie, on a pris prisonnier le sieur Savreux, libraire et relieur fort affectionné pour la bonne cause, sa femme et deux garçons de sa boutique, et on les a mis dans les prisons de l'Officialité2. Il est contre les lois et inouï qu'on ait emprisonné une femme mariée pour choses semblables. Le sujet an-
1. Il s'agit de la première, qui porte la date du 23 janvier précédent.