IV. Abandon du projet de Bouchardon
V, Le monument de Bou chardon et celui de Lemoyne.
Le cardinal de Fleury, longtemps honoré de la confiance du Roi, d'abord son précepteur puis son premier ministre, avait gouverné sans éclat mais avec un absolu désintéressement : il mourait le 29 janvier 174.x ne laissant qu'une très modeste fortune. Le Roi, ayant décidé de lui faire élever un mausolée, chargea le contrôleur général des Finances, Orryde Fulvy, qui était en même temps surintendant des Bâtiments, de faire présenter des projets par divers artistes. Rouehardon en fut avisé par une lettre de Gabriel, contrôleur général des Bâtiments, du 9 février 1743 :
a Le Roy, écrivait Gabriel, a ordonné à Monseigneur le Contrôleur général de faire faire plusieurs models pour le mausolée de S. E. M. le cardinal de Fleury, en l’église de Saint-Louis du Louvre, dans la grande arcade renfoncée de la nef, à gauche en entrant. Monseigneur a fait chois de Vous, Monsieur, pour faire un des models, et me charge de vous le mander. Vous pouvez, en attendant le model en bois de la dïtlc arcade, que je fais faire pour vous chez le sieur Marteau, menuisier du Roy, rue du Chantre, exercer votre génie en desseins.
« L’intention du Roy et du Ministre est que vous donniez carrière à votre imagination : le lieu, le sujet et le motif doivent vous prêter du secours, et je ne doute point que vos talens ne brillent dans cet ouvrage.
t Monseigneur le Contrôleur général a fait choix encore de M” Lemoyne et Adam le cadet pour concourir avec vous* »
Deux autres concurrents, La Datte et Vinache, furent ajoutés aux trois qui avaient, seuls, été primitivement désignés*
Les modèles furent exposés dans une galerie du château de Versailles, vers le milieu de Tannée; en attendant la décision du Roi, chacun des concurrents mit en œuvre toutes les influences qu'il pouvait avoir à la Cour, pour déterminer le Roi en sa faveur, La lettre suivante, adressée à Bouchardon, de Versailles même, par une personne de la Cour, nous met au courant des intrigues qui s’agitaient autour du souverain :
« A Versailles, ce 3 aoust, à dix heures du soir,
« Bonne nouvelle, mon cher a m y. Depuis ma lettre écrit te, le Roy, en retour de la chasse, a demandé tout haut et en présence de tout le monde, à Mr Gabriel, pour lequel des tombeaux il estoit. — * Sire, lui a-t-il respondu, du premier moment que j’ay veu eeluy de Bouchardon je n*ay point hésité à lu y donner la préférence. Je n ay point changé de sentiment depuis, et je n’hésite ray point de dire à V. M. que je ne connois â la tête de la sculpture que Coustou et luy : ce sont les seuls capables d'une exécution se Lire et belle. * — Pendant cette conversation, qui a esté plus longue, sur le mesmeton, Mr le Dauphin, qui estoit allé dans la Gai le rie pour voir les models, est venu retrouver le Roy, qui estoit à sa toilette et luy a demandé son sentiment, et à M r le Duc de Chatillon* — < Pour Boucha rdon, Sire ont-ils répondu tous deux. — Mr Gabriel, qui estoit auprès de Mr le Dauphin, luy a demandé si il avoir veu le dessein; le Roy, qui s'en est apperçu, a demandé à Mr Gabriel ce qu’il disoït. — « Je parlois du dessein du tombeau de Bouchardon, a-t-il répondu, et je disois à Mr le Dauphin que cette idée, quoyque simple en aparence, estoit susceptible de tout ce qui pou voit caractériser les vertus de Son Eminence ».
j . L'origrnid de cette lettre, et ceux de beaucoup de documents qui vont être cités, appartiennent au* heritiers de Bouchardon.
MAUSOLÉE DU CARDINAL DE FLEURY 71
M. de Gesvres sest mis de la partie, et vous avez esté Testé tout au mieux par vos amis. Je ne crois pas que jamais affaire ait esté en meilleur train* à demain au soir une autre lettre. Le courrier est tout trouvé et partira dans l’instant de la décision. Je vous Tais compliment d'avance, et vostre amy, le meilleur de vos amys, vous embrasse. Buvez à nostre santé avec l'ami Mariette faittes luy part de cette lettre et mes amitiez,
« Tous vos rivaux sont i cy 7 mais ils I croient mieux de s en aller demain matin, Mr La Datte voulut me tirer les vers du nez, et je lui ai répondu en homme de cour, c'est-à-dire le contraire de ma pensée. Vous sentez pourquoy.
< Je sauray demain quel jour on emportera les models ».
(Non signée.)
Du côté de l’ouverture: < On donnera dix sols au porteur si la lettre est rendue avant onze heures. >
La balance semblait donc pencher du côté de Boucha rdon, mais le Roi n'avait pas encore prononcé la parole décisive : il voulait sans doute connaître l'opinion du public, au Salon qui allait s'ouvrir deux jours plus tard, le 5 août.
On y vit, en effet, les cinq modèles composés par Lemoyne, Vinache, La Datte, Bouchardon et Adam le cadet. D'après les descriptions que donne le livret du Salon, ces modèles devaient être exécutés en marbre pour toutes les parties principales, bien que la description du modèle de Bouchardon soit muette sur la nature des matériaux; le projet de Vinache se distinguait par remploi de marbres de différentes couleurs. Dans tous il entrait du bronze, doré ou non, employé pour les parties accessoires, sauT dans le projet de Lemoyne* qui comportait deux figures principales, de mêmes dimensions: le Cardinal, en marbre, et le Temps, en bronze. Le modèle de Vinache montrait le cardinal assis sur son tombeau Jes autres le représentaient agenouillé et en prière, Lîn autre caractère commun à ces divers projets, c'était l'emploi de nombreux attributs et figures allégoriques, môme dans le modèle de Lemoyne, qui était le plus simple.
IiOUCHARDON
Quoique la description du modèle de Bouchardon se trouve dans le livret de 1743, ou ne peut se dispenser de la reproduire ici : elle explique le symbolisme des moindres parties du monument , qui est assez compliqué ; je donne le texte même de la minute écrite par l'artiste (Voir pL XV) :
* Ce projet que présente le S. Bouchardon n’est qu'une légère ébauche de ce qu’il exécuteroit si on lui fai soit l 'honneur de l’en charger1.
a On y voit d'abord, comme l'objet principal, Son Éminence à genoux sur un prié-dieu, au-dessus de son tombeau.
• Derrière lui et sur le même plan est îe génie de la France qui, sous la figure d’un enfant éploré, tient trois couronnes que S, E. semble lui avoir remises, pour ne plus s'occuper que des grandeurs éternelles. La première de ces couronnes, qui est de laurier, exprime son zèle pour la gloire du Roy et de l’Etat ; la seconde, qui est de chêne, et que les Anciens nom m oient couronne civique, est le symbole de son amour pour la Patrie et de son attention à ménager les peuples; la troisième enfin, qui est d'olivier, attribut ordinaire de la Paix, annonce quelle étoit e terme heureux où tendaient toutes ses viies ,
« Au pied du tombeau sont deux Irons, dont l’un écrase l’hydre vaincue) tandis que l'autre tient le masque qu’il a arraché à l'Erreur, et le flambeau de la Discorde prêt à s'éteindre.
< Deux consoles, qui supportent le tombeau, laissent entre elles un champ ou Ton a placé l'emblème de l'Eternité exprimé, à l’Antique, par un serpent qui, se mordant la queue, forme un cercle en rond parfait, au milieu duquel un sable aïslé marque, par opposition, le nombre et la rapidité des jours que nous passons sur la terre.
# PI us bas et sur une plate-forme, formée par une double plinthe qui décrit un avant-corps, sont deux figures de Vertus affligées, qui s’appuyent sur le globe de la Terre, où l’on distingue surtout F Europe, comme la partie du monde où la réputation de S. E+ s'est le plus répandue, parce qu’elle a esté plus particulièrement l’objet de ses travaux. Une de ces Vertus, caractérisée par le Gouvernail qu’elle tient à la main, par le Miroir et par le Serpent qui sont à ses pieds, marque F Equité, la Prévoyance et la Sagesse qui accompagnoient son administration; l'autre, qui représente la Religion, est reconnoissable à son voile et à sa croix, de même qu’au
1. Ceue ubservaiion préliminaire ne figure pas dans ]e livres.
MAUSOLÉE DU CAKDINAL DE FLEURY ’J
rouleau ou volume antique sur lequel son bras droit est posé, et à la dame ardente qu'elle élève et dirige vers le ciel.
€ On a mis au haut de la comptable, qui sert de fond à ce mausolée, le cartouche des armes de S, E., ornée (sic) d une guirlande de cyprès, pour répoudre par cette simplicité à son extrême modestie dans tout ce qui le regardoit personnellement. »
Dans un paragraphe additionnel^ ui se trouve sur une mise au net. il est dit que les figures, en exéc uti on , d e va ie nt a voir six pieds trois pouces.
B o uchardo n , e n nié m e t e m ps q u'i 1 j oign ai t ce tte description à l'envoi de son modèle, avait eu l'idée d’adresser à M.
Grry un mémoire fautaisisteT qui présente un véritable intérêt. Sa forme humoristique atteste l’existence de relations très amicales entre le sculpteur et le contrôleur général des Finances, surintendant des Bâtiments du Roi.
On y entrevoit aussi,
an travers des exagérations voulues, avec quelle conscience Bouchardon se préparait â l’exécution des travaux qu’on avait l'intention de lui donner. Je transcris d’après un texte écrit de la main de l’auteur :
« Mémoire des frais fait (sic) par E. B., sculpteur ordinaire du Roy, pour le Mausolée de son Éminence Mr le cardinal de Fleury, par ordre de Mf ürry. Ministre dTÈtat, contrôleur général des finances et surintendant des Bâtiments, Arts et Manufactures de Sa Majesté.
Méditation sut la Mort. Composition allégorique. (Musée du Louvre,)
BOirCtUKlJON
BOUCHA R DON
* P'"\ Avoir débourcé huit jours de réflection pour ce préparer à obéir aux ordres précis du Ministre et protecteur des Arts.
■ S4*”, Avoir débourcé trente cinq ans de veille et d'estudes, tant en France qu en Italie, pour pouvoir parvenir à satisfaire son bon «fout.
* Tb. Avoir débourcé trois mois de travail à composer différentes idées, tant en dessin qu’en mode! en cire; fait et refait plusieurs fois, et critiqué par T hauteur (sic) dans toute la rigueur de l'art, pour pouvoir est représenté au jour nommé dans le lieu destiné à subir L'examen des connoisseurs.
Qta> Avoir débourcé quatre mois de craintes et de souci; n'avoir pas même dormi tout ce teins la dose ordinaire que la nature demande, dans l’apréhantion que le dit modèle ne soit pas agréé, examiné, considéré avec attention et récompensé selon les susdits débourcé s de lh hauteur, qui ne surfait point et qui parle en confiance.
« Le supliant espère en la justice et en la générosité de celui qui a été l'ordonnateur du dit ouvrage, et il en aura une reconnoissance éternel, en tachant de mériter une autrefois, par son émulation et pai son travail, l'honneur de ces bonnes grâces.
a Somme total des débourcés 3 10.000 livres .
Observations
« L 'hauteur prend la liberté de vous faire remarquer que la dépance de l’exécution en marbre du susdit mausolée coûtera beaucoup moins que le débourcé des frais de son Mémoire, et au cas que ledit ouvrage n'ave pas lieu, il se contentera, pour prix et valeur du modèle qu'il en a fait, d’une année d'a rérage 5 des deux cents dix mil livres énoncé si -dessus.
* A Paris, le 24e may 174.3, *
Parmi les concurrents de Bouchardon il yen avait deux, Vinache et La Datte, qui n'étaient pas à redouter; les deux autres, Adam le Cadet et Lemoyne, étaient plus sérieux. Enfin, Bouchardon l'emporta cl Gabriel lui annonça cette bonne nouvelle, de Fontainebleau, le 29 septembre, en ces termes :
a Monsieur le Contrôleur général m’ordonne de vous mander que votre dernier desseing est agréé. Monsieur, et que vous serez, chargé de faire le
MAUSOLÉE DU CARDINAL DE FLEURY
tombeau de M. le cardinal de Henry. Il veut garder encore vos desseings. Il m'enjoint de vous recommander de vous bien tranquiliser de vos inquiétudes,
€ Devinez à cette heure si je vous en fais mon compliment de bon coeur. Ne faites part de cette bonne nouvelle qu’à vos bons amyst et ne manquez pas d 'écrire une lettre de remercimens et de reconnaissance à M. le Contrôleur général ; je dis de reconnoissance* pareeque je ne puis douter depuis quelque temps du cas qu il fait de vous, et combien à juste titre vous devez vous attacher à luyC, »
Ce choix devait susciter ù Bouchardon beaucoup d'envieux : les concurrents évincés, et peut-être aussi d'autres sculpteurs qui n avaient pas été appelés à concourir, se vengèrent par des êpigrammes. l eu Jules Cousin a publié dans les Archives du F Art français (V, p, 62-64) une chanson composée à cette occasion et dans laquelle on faisait payer chèrement à l'heureux élu sa victoire, ün y met en scène un paysan qui est venu voir le Salon; en voici quelques couplets :
Mais avant de quitter Paris,
Moy, curieux, je demandé ;
* Lequel h donc gagné le prix ?
— C'est, dit-on, certain Bouchardon,
Des favori mignon ;
Aussy en est-il tout bouffy.
II étoit certain de gagner ,
Cela étoit bien médité Avant que les tom Diaux Poil vît.
Personne n’en est étonné :
Il est flatteur, c'est son nxéquier, C'est par là qu’on trouve Pappuy.
Ceux donc qui ont fait les pu biaux Ils put donné l'épée à Piau :
Le plus moindre a été choisy. *
Pendant que la critique s’acharnait sur le modèle exposé par Bouchardon * ce sculpteur était en train d’en composer un autre, sur l'ordre que lui en avait donné M. Orry.
On a peut-être remarqué que Gabriel, annonçant l’heureuse nouvelle à
1, Le projet de Lemoyne a%'ait paru digne d'une récompense; on lui accorda mille livres (Arch. Nat,» O1, 2244, comptes de 1743). — Bcmchardon écrivit à Orry dès le lendemain: l'original île cette lettre de remerciement a ligure sous le n* 11, dans te catalogue d’une collection d'autographes, vendue par Gabriel Charavay le 22 novembre tfi8r.
BOUCHA RDON
Bouchardon, ne lui parlait pas du modèle, mais du « dernier desseing » ; ainsi, le 29 septembre 1742, le Contrôleur général des Finances avait déjà entre les mains plusieurs dessins ^ u i lui avaient été soumis pour un nouveau modèle. Caylus nous apprend, en effet, que ce ministre avait demandé un second projet * dans lequel la figure du cardinal fût moins subordonnée aux figures accessoires ».
Dans ce second modèle, Bouchardon semble s'ètre inspiré du tombeau du cardinal de Richelieu, de Girard on. L'idée fut trouvée bonne, et le Contrôleur général, qui suivait cette affaire avec la plus grande sollicitude, se contenta de demander quelques modifications de détail, comme le montre cette nouvelle lettre de Gabriel, datée de Chois y, le 6 février 1744 :
«i Je n’a y pu vous rejoindre, Monsieur, ayant retourné chés M le Contrôleur général avec luy. Le Roy veut voir vostre model, mais M, le Contrôleur général m’a dit qu’il souhaittoit que vous fissiez la réforme qu’il vous a demandé. Sa critique est très juste; rendez seulement votre idée du desseing et vous serés parfait. L'expression doit estre muette. Le principal sujet est vieux, eassé et mourant; ses derniers efforts, quoyque efforts, ne peuvent point estre vigoureux, et le mourant 11e doit montrer qu’un geste de résignation. Enfin, vous saur ré ce qu’il a désiré : il faut le satisfaire. Il vous en parlera sûrement demain, quand vous très le remercier, sur les huit heures; promettes et agissés, après quoy ne perdes point de temps pour faire peindre. Vous vou lés mon avis, je vous le donne en amy, qui sera toujours vostre très humble et très obéissant serviteur. 1»
Ce second modèle fut exposé au Salon de 1746; il était en cire, comme la maquette du premier projet. Voici la description qu’en donne le livret du Salon :
< Mausolée de S, E. M. le Cardinal de Fleury qui, ayant été approuvé par Sa Majesté, s’exécute en marbre, sous les ordres de M. le Contrôleur Général, pour être placé dans l’église de Saint-Louis du Louvre.
« M. le cardinal de Fleury, couché entre les brasdela Religion, et soutenu par cette Vertu qui fut toujours l’objet de ses soins, est représenté expirant. Sa vue est dirigée vers le Ciel, ses bras étendus; toute son attitude marque une entière résignation à la volonté de Dieu et une confiance sans bornes en sa miséricorde. Un spectacle si touchant, le souvenir d’une longue et paisible administration, excitent les justes regrets du Génie de la France et lui font répandre des larmes, dont il arrose le pied de la colonne
MAUSOLÉE DU CARDINAL DH FLEURY
funéraire qui porte W rne destinée à renfermer les cendres de Son Eminence1* * * *
Ce nouveau modèle était, comme conception, infiniment supérieur au premier, quoique Bouchardon n ail pu le débarrasseï entièrement des ustensiles symboliques qui étaient alors l'accessoire obligé de toute sculpture funéraire, telle cette urne destinée, dit le livret, à recevoir les
Le Cardinal de Fleury expirant dans les bras de la Religion*
(KüquihSe du second projet, dre blanche* Collcirtjun l’csmc )
cendres du ministre : véritable contre-sens, qui évoquait l'idée d'une incinération pour la sépulture d’un chrétien, d’un cardinal!
On voit, par le titre donné à cette description, que dès le milieu de l'année 1740 Bouchardon travaillait déjà le marbre : il n’en fit que l’ébauche, et reçut quatre mille livres pour tous ses travaux.
Les comptes des Bâtiments du Roi ne parlent, pour ces deux projets de mausolée, que de quatre modèles en ferre, faits en 1744, du plusieurs modèles en plâtre ut d’une ébauche en marbre, faits en 1740. mais il est certain que Bouchardon lit notamment deux modèles en cire.
1. Livret de 1745, n° 73. — La description donnée par Caylus, p. 71-78, est plus détaillée.
UOUC H A R DON
qui soin toujours restes dans sa famille, où l'on a bien voulu nous les laisser étudier et nous autoriser à les reproduire. Caylus, qui les a décrits en 1762* déc lare qu'ils étaient alors en la possession de M, Girard, beau-frère de Bon chardon. Ils appartiennent aujourd’hui à M. Pesme, qui les a reçus par héritage.
Le premier est placé dans une grande niche en bois mouluré, décorée de quelques ornements : c’est le modèle de l’arcade de l église, exécuté par le menuisier Marteau, dont il a été question plus haut. Dans cette niche sont les figurines de cire largement modelées, au mouvement légèrement accusé, qui correspondent aux descriptions ci-dessus.
Le second a dû être détruit en partie. Il nTen subsiste plus que les deux figures principales, en cire blanche : le cardinal expirant dans les bras de la Religion, qui le soutient (Voir pr 77).
Bouchardon lui-même, dans une note écrite de sa main, parle de «•plusieurs esquisses en terre eL de deux modèles en cire, avec le corps d'architecture, dont l'un des deux a été choisi et approuvé par Sa Majesté pour est re exécuté en marbre et en bronze doré1 ». Gabriel confirmait cette indication lorsqu’il écrivait, le 1 5 avril 1746: c 11 n’y a que le petit modèle en cire de fait2. »
Le mutisme des comptes des Bâtiments s’explique, puisque les modèles en cire sont restés en la possession de Bouchardon, et cependant ces esquisses furent payées à l’artiste. Charles-Nicolas Cochin, qui fut chargé plus tard de régler définitivement les comptes de ces sculptures, nous a laissé le récit des difficultés soulevées par la réclamation des modèles en cire, faite au nom du Roi. « Il étoit bien simple, dit-il, que les 4.000 livres lui demeurassent pour les esquisses qu'il avoit failles; j'en écrivis à M.de Marigny, qui en demeura d'accord, mais il pensoit qu'en conséquence .VL Bouchardon nous remettrait les esquisses, pour le Roy. je fus voir M. Bouchardon : il ne fut point du tout de cet avis, et médit qu’il ne les donnerait pas pour dix mille francs. Ce marché n aurait pas été a vantageux pour le Roy, Comment faire? Bouchardon n’entendoit pas que rien contrarias t ses idées : on ne l’y avait point accoutumé. 11 falloir donc que les 4.000 francs lui fussent laissés, sans que le Roy eût rien. Heureusement, M. de Marigny n’aimoit point à traiter les artistes à la rigueur; U faisoït
i. Arch, Nai,, O1 1923».
MAUSOLÉE DU CARDINAL I>H FLEURY
tout le cas de M. Bouchardon que méritolem ses talens : il consentit à tout plutost que de fâcher M* Bou chardon, qui s'en serait plaint comme de la plus cruelle injustice et qui n aurait pas manqué de gens qui l’auraient cru sans autre examen'. *
Bouchardon fut obligé d’abandonner l’exécution du mausolée parceque le Roi iui-mème y avait renoncé. La famille du cardinal reprît le projet et confia le travail à Lemoyne. C'est tout ce que nous apprennent les contemporains; quant aux motifs qui amenèrent ce revirement si singulier. Mariette, Cochin, Dandré-Bardon, dans sa biographie de Lemovne\ tous enfin, Caylus lui-même, observent un silence prudent, car l’explication donnée par Caylus n’explique rien; «Cet ouvrage, dit-il, n'a point été exécuté; des obstacles généraux s'y opposèrent ».
Qu’était-ce que ces obstacles généraux? Ce projet de monument avait fait trop de bruit, et le nom du Roi s'y trouvait trop directement associé pour que son abandon ne fut pas motivé par de graves raisons, ou bien encore par une puissante intervention. Un concours établi entre les principaux sculpteurs, l’exposition de leurs projets au Salon de 1743, la lutte ardente entre les concurrents, avaient agité fortement l'opinion dans le monde des Arts. L’initiative du Roi n'avait pas moins attiré sur ce point les regards de toute la Cour. Enfin, l’exposition, en 1745, du modèle délin iti ventent adopté, et l’annonce faite au public que 3e monument était déjà en cours d'exécution, avaient maintenu en éveil jusqu’au dernier moment l’attention générale.
Assurément, quand on apprit que le Roi venait d’abandonner un projet si p u b I iq u e m en t a fli rm é , c h ac u n vou l u t co n naît re la ca use d ' u n c ha ngc ment aussi imprévu, et je pense qu’on n'eut pas de peine à la découvrir; seulement, ce que tout le monde savait, personne n’aurait osé le dire tout haut, encore moins l’écrire. Dans un mémoire rédigé par Bouchardon pour obtenir le règlement définitif de ses travaux il est dit que « le tombeau
[r Mémoires inédits: dé C ♦ AL Cochin fur le comte de Caylus, îîmtchardou, le* Sfodif, p.gi-cïfï.
i. Vie ou Éloge historique de Jean- Baptiste Le Moyne, par M. Dandre-flardon, recteur. — Paris, 1779, in- la*