STATUE UE L’AMOUR
consacrés à celle sculpture on trouvera peut-être naturel que Bouchardon ait élevé de grandes prétentions pour le prix. Lors de l’achèvement on lui avait lait, le 27 juin 1700.
un nouveau paiement Je 3.ooo livres ; avec les acom pies p réeéd e ni me n t versés, et dont le premier remontait au 4 septembre 1 740 „ le sculpteur avait déjà regu dix mille livres*
Charles Coypel, que M.
de Tour ne lie ni avait charge du < détail des arts proposa de régler définitivement à ce chiffre. C’était, paraît-il, « le prix ordinaire des estimations de ces statues *, mais Bouchardon s'y refusa énergiquement, déclarant qu’un Anglais lui en avait offert 24.000 livres. Cochin * à qui nous devons ce s renseignements, dit qu’il fallut se résoudre à lui en offrir vingt mille; il estimait, daillcu rs.
« ce morceau d’une telle beauté qu’on ne pou voit pas le payer trop cher En fait, Bouchardon reçut 2 1 *000 livres, mais cette rémunération parut tellement excessi
Ktude pour ta statue de l’Amour.
(iluiéc du [.ouvre.)
e que l’administration des Bàti-
tfOUÇKAKPON
tjo
HOU CHARDON
ments voulut au moins sauver les apparences; elle n’accorda que i5*ooo livres pour le prix de l'œuvre, et délivra les 6,000 livres de surplus sous forme de gratification1.
Si Ton en croit Diderot, Madame de Pompadourauraiteu une certaine part, et même une très grande, à l'exécution de cette statue. Il écrivait dans son Salon de 1760: * Madamede Pompadour mourut au moment où on la croyait hors de péril ; eh hien ! qu’est-il resté de cette femme, qui nous a épuisés d hommes et d’argent, laissés sans honneur et sans énergie, et qui a bouleversé le système politique de l’Europer Le traité de Versailles, qui durera ce qu'il pourra; Y Amour de Bouchardon, qu'on admirera à jamais; quelques pierres gravées de üuaw qui étonneront les antiquaires à venir; un bon petit tableau de Van Lou, qu’on regardera quelquefois, et une pincée de cendres1, »
Il est d’abord certain que Madame de Pompadour n’eut aucune part dans le choix du sujet. Même en l’absence de preuve, on devrait s'en rapporter de préférence à ce que dit Caylus, mieux placé que Diderot, pour connaître la vérité : « Bouchardon, écrit-il, étoit chargé depuis longtemps de faire une statue pour le Roi ; il étoit le maître de choisir le sujet : il préfera celui de l’Amour* adolescent et tel que P on peut imaginer l'amant de Psyché, faisant un arc de la massue d" Hercule3. *
Bien plus : nous savons que le premier modèle était déjà fait en 1789; or. Madame de Pompadour était alors absolument inconnue à la Cour; à cette époque elle n'avait encore que seize ou dîx-septans, puisqu’elle était née le 29 décembre 1721, et c’est seulement plusieurs années après qu’elle conquit le coeur du Roi. Son influence, si on l’admet, n aurait pu se produire que par des modifications tout à fait secondaires apportées au modèle de £739. Du reste, Diderot n’a peut-être voulu affirmer que la bienveillance marquée et le vif intérêt qu’elle aurait accordés à cette oeuvre, au point d'y associer son nom ; de cela même il est permis de douter.
B est certain, en effet* que la statue de l’Amour n’eut aucun succès à la Cour; c’est Cochin qui nous l’apprend : ® Ce qu'il y a de singulier, dit-
Arch. Nat., » 101, *1 copie dans O 1 i04. - i;r. O * iq3ï,
-, Œ livres complètes de Diderot, edil. Assézat, 1. X. OU I des beaux -Arts, p. 2 pi .
X H* d'Edme Kauchardon, p. 5j.
STATUE DE l/AMOUK
ü, c’est que cette figure ne lit point fortune à la Cour. Placée au milieu du salon d Hercule. à Versailles, elle attira la critique de touttes les petittes maîtresses et de tous les talons rouges. La Cour donna, dans cette occasion, une belle preuve de son ignorance, de son peu de goust pour les arts. Quoy\ c*e$t là V Amour, disait-on, c est donc l Amour portefaix : mais cela nest point du tout agréable. Le temps même n’en lit point revenir, et comme c’est la voix des jolies femmes qui décide de tout dans ce pays-là, et quelles n'y trouvaient point un freluquet musqué comme elles les aiment, tant fut discouru et critiqué qu’il falut l’ôter de là, malgré les artistes, qui en disoient merveille mais quon regarda comme des imbéciUes. 11 fut posé à Choisy, dans un vestibule de 1P Orangerie* Comme ce lieu tient un peu de la forme d'un temple, il y est très dignement, et très bien pour sa conservation1. »
Bouchardon ne vit pas sans inquiétude décider le déplacement de sa statue et son transport dans un milieu si différent de celui pour lequel il l’avait faite; il en fit exposer les raisons à M. de Vaiïdières, directeur général des Bâtiments, dans un mémoire que Gabriel, premier architecte du Roi, avait rédigé sur sa demande. Gabriel lui disait : € Je n ai pas manqué, suivant vos ordres, de voir \L Bouchardon au sujet de sa figure de L* Amour, que vous êtes dans le dessein de faire transporter de Versailles à Choisi, et de lui parler en même temps du baldaquin que Ion ferait pour la garantir des injures de l'air, et dont il serait chargé de donner le dessein. Il prend la liberté de vous faire. Monsieur, deux observations* La première : que la figure de T Amour a été faite pour être placée dans un salon, et non dans un jardin où elle ne manquerait pas de se gâter promptement ; que, comme il est essentiel pour cette figure d'être bien éclairée, un baldaquin, de telle façon qu'il serait composé, ne pourrait qu'y nuire, en la privant du jour d'en haut. La seconde : que n’ayant rien négligé pour terminer cette figure avec tout le soin et le talent dont M a été capable, il vous supplierait, pour prévenir son dépérissement, de lui procurer une place dans un appartement, ce que Ton a pratiqué à Rome pour le David et la figure de Daphné*. »
i, tlochin, Mémoires inédits, etc,, p. 89-90-
i, Àrch. Nht-, O1 1146-1150. Ce mémoire, qui iVest pas daté, rTest pas antérieur h 17^ ni posté rie or à 1754, — ■ Publié, sa OS mrîieaiioit de source, et avec quelques rajeunissements de 3 ‘orthographe, par M. Ernest Bouâson, dans La vie et les œuvres de l'architecte Gabriel. Paris, 1894, in -8, p* 9-10.
Cetie requête n'eut aucun succès : la statue de l’Amour fut exilée au château de Chois; ; elle devait y rester vingt -cinq ans environ, et entrer ensuite dans la salle des Antiques, au palais du Louvre, en 17781 2. El le fut réclamée, en l’an X.sur h ordre des Consul s, pou rie palais de Saint-Cloud, avec diverses autres sculptures1, mais elle ne parait pas être sortie alors ni depuis du [.ouvre, où elle figure aujourd’hui dans la salle Houdon.
Bouchardon avait à peine donné le dernier coup de polissoir, que son bon ami Mariette embouchait la trompette pour annoncer J’achèvemenule cette oeuvre capitale : il en faisait aussitôt paraître un éloge pompeux dans le Mercure de b rance, toujours sous îe voile de l’anonyme, comme il l’avait lait pour la humaine de la rue de Grenelle3 4, îci, de même que dans sa Lettre à un ami de province , I auteur va au devant des critiques qu’on pourrait faire et prend soin de nous exposer les considérations qui ont déterminé le sculpteur dans telle ou telle conjoncture. Ces indications ne pouvaient avoir été fournies que par l’artiste au témoin journalier de ses travaux. J’aurai I occasion de les discuter tout à 1 heure.
Caylus Vest dispensé de nous dire son sentiment : comme pour la Fontaine de la rue de Grenelle, il renvoie à P article de Mariette, après avoir simplement déclaré que cet ouvrage de Bouchardon * est un des plus agréables et des plus sçavans qui soit sorti de ses mains^ *.
Et pourtant, il n’y avait guère alors que ces deux amateurs qui fussent en situation de parler de la statue de V Amour, pour l’avoir bien vue : ils étaient admis journellement chez l’artiste, tandis que la porte, si facilement ouverte pour eux, se refermait impitovablement sur les autres curieux. Baillet de Saint-Julien se faisait l’écho des plaintes que soulevait un pareil procédé, quand il écrivait, en parlant des statues de Saint- S ulpice : • Le peu d’accès que l'on a chez Bouchardon est cause que je ne puis rendre compte des six autres morceaux, qu i! doit placer dans cette église. Quand on a autant de talens. pourquoi craindre les yeux du public*? *
1. Lettre de Pierre à M. de Marion y, du 22 septembre 1778; lettre de M. de Marigny à PijûU, du m octobre (Arch, Nat+ïO< 191 1|. — M. de Marigny, dans cette lettre, fait allusion à une copie qu’on devait exécuter, et recommande, pour éviter tout accident à l'original, d'en faire prendre d'abord un moulage en stuc.
2. Courajod, Alexandre Lenoir, jopi journal, etc., 1, p. i.xxxi, note.
3. Mercure de France, juin 1750, 2* partie, p. nt. — Caylus Ta reproduit à la suite de la Fie d'Fdmc BoiicharJon, p. ii8-j3o.