LES NUITS D'ÉTÉ A ROME
— Dis-nous donc un peu, damné bavard et rabâcheur de tous les diables, qu'as-tu fait de notre Edmond ? Oîi a-t-il été se fourrer? Par où s'est-il évaporé? Te semblet-il convenable, en définitive, de te moquer de tes lecteurs sans plus de façons que cela? Tu nous jettes à la tête un livre qui a pour titre : Edmond ! puis, sans dire ni quoi ni qu'est-ce, tu mets Edmond dans la boîte aux oublies, et votre serviteur de tout mon cœur! Au reste, tu commences à te jouer de tes lecteurs dès les premiers chapitres de ton fatras en faisant parler ce don Alessandro sans fin et sans trêve, sans se donner le temps d'avaler sa salive, et ne laissant à ce pauvre Edmond que le droit découter son parlage éternel et de ronger son frein en silence. Ah! dame ! nous comprenons bien que le malheureux, poussé à bout, ait fait des folies pour se distraire 1 Nous avons pitié de lui et nous sommes presque tentés de lui pardonner toutes les sottises, toutes les extravagances que tu as eu l'extrême bonté et la singulière idée de faire commettre à ton drôle de corps de héros, dont tu ne nous fais pas même l'honneur de nous dire le pays! Bah ! ce n'est pas la peine de se gêner pour des imbéciles de notre espèce! — Mais venons-en au fait : Edmond s'est-il fait, oui ou non, catholique? Ton sempiternel don Alessandro est-il enfin venu à bout de l'instruire
LES NUITS d'Été a rome. 3i7
dans la vraie Foi, dans cette Foi qui a seule la vertu de conduire une àme au port du salut? Voyons, dis-nous cela ; tire-toi de ton margouillis une bonne fois, si c'est possible; nous t'en saurons gré, bonhomme.
— Mes très gracieux lecteurs, vos compliments sont un peu poivrés, ce nous semble-, ils ont un goût d'amertume moins agréable que vous ne le pensez peut-être. Nous avons laissé, il est vrai, pendant quelques instants, Edmond faisant chez lui ses affaires sans vous les raconter, lecteurs très-curieux; mais veuillez donc, nous vous en prions, vous donner la peine de rélléchir que nous n'avons pas cessé un seul instant de \ous entretenir des MOEURS DU PEUPLE ROMAIN, ce qui fait aussi partie de notre titre, si nous ne nous trompons pas trop ; et ce qui est, ne vous en déplaise, notre principal thème, après tout; que le nom d'EuMONo n'est ici qu'un nom propre qui aurait tout aussi bien pu être celui de Basile, Jeanjean, Colas, Nicodème ou Lustucru, sans que cela ne fit rien à l'affaire, entendez-vous bien, messieurs les difficiles? Et voilà, à présent, que vous qui trouvez que nous n'avons fait dire et faire à Edmond que des sottises, — comme si tout homme, même celui qui passe pour le plus sensé, n'en faisait pas, des sottises! — vous nous demandez Edmond à cors et à cris; il vous faut Edmond, coûte que coûte; vous voulez Edmond... ou la mort!.,. Les drôles de gens que vous êtes, sans vous offenser!
Mais, voyons, ne nous fâchons pas ! nous allons vous faire des concessions pour que nous restions bons amis. Nous vous accordons que don Alessandro tient presque toujours le dé de la conversation; mais convenez aussi qu'il nous donne bien des renseignements sur certaines coutumes romaines qui nous étaient à peu près inconnues; veuillez donc l'accepter pour cicérone; faites-en votre Guide dans Rome, il est trop comme il faut et trop aimable envers les étrangers pour vous demander un pourboire; c'est toujours autant de gagné! Mais, puisque vous me
3VS tl'MOND.
poussez Tépée dans les reins pour savoir si Edmond s'est fait catholique, de peur d'être assommé par vos trèsillustres et très- pressantes seigneuries, je vous réponds vilement :
— Oui, oui et oui! Il s'est fait catholique, et bon catholique mémp, et des plus sincères! Si vous le rencontriez par hasard dans la rue, vous ne le reconnaîtriez plus, tant il est devenu calme, modeste et rangé 1 11 n'a plus cette figure de révasseur nuageux et ce regard égaré qui le faisait prendre souvent pour un échappé de Charenton!
Mais j'aperçois un jeune homme qui me fait des signes, un avocat qui vient à ma rencontre, plus, une jeune fille qui pousse son frère du coude, et un bon vieux curé qui me reluque depuis un gros quart d'heure, la tête au veut, le menton en dehors et la parole au bout des lèvres.
— C'est bon! C'est entendu! Je vous ai compris sans q le vous m'interrogiez. Vous me demandez tous comment s'est opérée cette belle conversion d'Edmond, n'est-ce pas? c'est bien cela, et j'ai frappé juste. Voyons, faisons nos conditions : je vais vous satisfaire ; mais j'ai, à mon tour, un petit service à réclamer de votre extrême obligeance. Je voudiais, avant d'en revenir à Edmond, avoir deux mots d'entretien avec don Alessandro, qui m'a invité à aller prendre une demi-tasse avec lui, et je ne voudrais pas lui faire la malhonnêleté de n'y point aller. Je désire le questionner, entre une gorgée de café et un soulflement pour le refroidir, sur quelque aulre habitude romaine que je me ferai un devoir et un plaisir de vous communiquer. Je m'attends tout d'abord à endurer ses continuelles lamentations de Jérémie sur la démoralisation du peuple romain, qu'on ne reconnaît plus du tout depuis une vingtaine d'années; j'entends déjà ses gros soupirs sur les temps, sur les mœurs; sans cela et sans une ou deux tirades en latin, il semble au digne mansionario que la période ne marche pas. Il dit que plusieurs des usages que j'ai mentionnés ont disparu presque en