LIS NUITS DEIÉ A ROME. 34'J
lièrement en Trasteveie, aux Monti, au bourg Saiatrierre, où ils étaient encore en pleine vigneur naguère.
— Tant mieux; je lui réponds : tant mieux, don Alessandro; en les consignant sur le papier, ceux qui me liront dans quarante ou cinquante ans s'écrieront : Tiens! tiens! que Rome était donc drôle au temps du bonhomme !
Les uns seront bien aises de la disparition de ces usages; les autres? les autres en créeront de plus conformes à leur époque. Mais, vous le voyez, ceci est un point délicat et qu'on ne peut toucher, comme on dit, qu'avec des mitaines, car don Aîessandro se met en colère, se fâche tout rouge et sort des gonds, criant comme un beau diable que tous ces changements sont le résultat d'une civilisation licencieuse qui arrache et déracine tout ce qui est vieux, parce qu'elle veut refaire du nouveau qui n'ait plus la moindre odeur ni la moindre apparence de chrétien; ce brave homme a pour dogme fondamental qu'un peuple auquel on a enlevé ses traditions n'est plus le même, mais bien un autre peuple artificiel que l'on peut façonner comme il plaira aux fourbes et auquel on peut faire perdre sa vieille foi avec ses vieilles in.-tilulions. Que voulez-vous, lecteur très-précieux! Toutes ces vieilles perruques se ressemblent, ces radoteurs voient toujours la foi en grand péril, et, entre nous, ils n'ont pas tout à fait tort. Il y a trente ou quarante ans que la fui a commencé a fléchir dans les c!as:res siipérieures et spécialement chez les érudits, précisément à cause de la lecture des livres irréligieux; et de nos jours cette mauvaise semence s'est répandue dans les champs populaires, où elle germe, pousse et grandit prodigieusement, surtout dans le peuple des villes.
Revenons à don Aîessandro.
J'allai le voir hier et je vous assure qu'il me donna une tasse de café à la vénitienne dont je me lèche encore les lèvres ce matin. Elle m'a puissamment aidé a digérer
tous les hêlaSf les mon Dieu, les où allons-nous^ les où nous mêne-t-on, les que Dieu nous vienne en aide, les pauvres maU heureux que nous sommes et toutes les autres interjections, les exclamations en usage depuis que le monde est monde, dont il m'a servi d'abord une formidable bordée, moitié latine, moitié vulgaire ; mais il m'a donné aussi, outre son délicieux café et ses moins agréables gémissements, une bonne cargaison de marchandises de quoi grossir mes cahiers de papier blanc. Entre mille autres choses, il m'a dit qu'aux amusements d'été des Romains il me fallait ajouter la Gatta deçà (chatte aveugle, espèce de jeu que nous appelons la cruche cassée), sur la place du Peuple , la Lune d'août du Colysée, et les Fochetti (petits feux) du lliéâtre Corca,
Lorsqu'il entre dans Rome par la porte Flaminia, l'œil émerveillé de l'étranger découvre une place bien digne vraiment de l'antique métropole du plus grand empire du monde, du centre de la religion et du temple souverain des beaux-arts. Ce vaste champ est entouré de deux grands hémicycles qui ont pour centre le surprenant obélisque d'Héliopolis , amené par César-Auguste dans le cirque Maxime, élevé sur un haut piédestal, aux pieds duquel quatre grands lions égyptiens, couchés majestueusement sur quatre bases à grands degrés, jettent par leurs gueules béantes les larges nappes de quatre fontaines qui forment quatre petits lacs dans autant de vasques marmoréennes. A gauche de celte place surgit le mont Pincio, dont les pentes douces, garnies de vieux arbres, de statues antiques, de trophées, de colonnes rostrales, sont terminées par cette prodigieuse terrasse, BOUS laquelle s'étend Rome, la reine sainte, avec son Tibre qui la traverse et ses coupoles qui s'élancent vers le ciel.
La place donne accès à trois rues très- longues et parfait( ment droites, en tête de deux desquelles s'élèvent deux temples magnifiques; ces rues sont bordées de pa-
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Jais somptueux : celle du milieu va droit aboutir au loin à la roche Gapitoiine, qu'elle découvre à l'œil étonné, eu lointaine et admirable perspective, roche orgueilleuse qui domine la basilique à'AraCœli, et des hauteurs sublimes de laquelle on plane sur les vénérables ruines de Rome ancienne, de la Rome des faux dieux, et les grandeurs de la Rome chrétienne. L'hémicycle de la place qui fait face au Pincio est couronné de pins, de sapins et de naxes qui, réunissant leurs rameaux, forment un pavillon vert à la statue de Neptune, flanquée de deux Tritons, qui surmonte la fontaine de marbre de l'Eau-Vergine, dont les ondes douces et pures débordent par les lèvres festonnées de son bassin en forme de coquille. Le Neptune de l'Eau-Vergine semble regarder avec respect la statue de Rome armée qui s'élève sur une autre fontaine, entre les figures du Tibre et de l'Anius.
C'est sur cette place, — la plus noble assurément des places de l'Europe, — que les Romains se promènent en foule pour se rendre au Pincio, à la villa Borghèse, au palais du pape Jules et à Ponte-Molle; c'est là qu'est placé le but de la course des Barberi, au carnaval ; c'est là que s'assemblent les grandes réunions populaires pour y jouir du spectacle de la Girandola, qui, depuis quelques années, est représenté sur l'esplanade du Pincio, et non plus à la butte Adrienne, comme jadis. Mais la nuit du dimanche, en été, à la descente du Pincio, le peuple s'arrête sur la place, et, au souffle de la brise qui vient des monts Parioli, il s'y promène, y mange des pastèques et de la salade, puis il va boire et souper dans le jardinet, près San-Giacomo, dont les allées, les clairières, les bosquets et les sentiers sont illuminés en petits ballons de papiers de diverses couleurs, qui, penJant aux branches, semblent des oranges dorées, des grenades vermeilles, des cédrats verdoyants et des horteases bleuâtres, charmants à voir, en vérité.
Ce lieu eat un jardin des Mille et xme Nuits; on le di-
rait poussé par enchantement; là, tout est fim!aslique et bizarre, par un singulier contraste d'ombre et de lumière, dans ces longues fuites d'allées ombreuses, entre ces petites cabanes chami êlres, ces chaumines marinières, ces clairières eu amijhithéàtre, soutenant d'arbre en arbre des festons, des draperies, des guirlandes lumineuses, diaprées de ces petits ballons multicolores. Sous ces arbres sont placées en pourtour de petites tables couvertes d'un linge éblouissant de blancbeur, orué de feuillage, où sont posés des verres et des carafes en cristal, et là, pourtant, de joye4ises coniitives ne mangent que le veau et la salade de fondation dans toutes les guinguettes passées, présentes et futures du monde civilisé! C'est dommage, ma foi!
Pendant que ces Luculius de la plèbe se gobergent au pied du Pincio et dans le jardinet de Sau-Giacomo, aux sons des flûtes et des rebecs, le menu peuple se réunit sur lapiazza del Popolo^
Au clair de la lum. ..
et joue à la cruche cassée jusqu'à près de minuit : les Toscans appellent ce jeu la Mosca cieca (mouche aveugle) ; mais les Romains changent la mouche en chatte, disant la Gatta cieca. Lecteurs féaux et courtois, vous n'êtes pas sans avoir joué à la cruche cassée, petits ou grands, quelquefois en votre vie ; on vous a bandé les yeux, on vous a fait tourner comme des toupies, puis, en vous armant d'un bâton, on vous a dit :
— Marchez droit devant vous, la récompense est là-bas,
sous la cruche : tapez dessus, lapez juste, tapez fort et
vous l'aurez gagnée!
Vous partez avec espoir, avec confiance, serrant ferme
votre bâton dans la main; mais vous n'y voyez goutte.
Parmi vous, les uns tournent le dos au but désiré; les
autrps sont sur la voie, mais ils vont de travers, à hue, ou
LhS Nuirs k'été a homk. 353
à dia, et n'arriveront pas : les autres marclieiit assez droit, en approchent lentement, tâtonnent, hésitent... puis frappent... à côté! El la galerie de rire, de trépigner, de sifller, de vous huer sans pitié ! Combien y en a-t-il qui arrivent au but, cassent la cruche et gagnent le prix? Bien peu, hélas ! et encore, parmi ce peu-là, combien s'en trouve-t-il que le hasard seul a conduits? Presque tous, hélas! hélasl... et encore hélas!... Jeu philosophique, — les bons Romains du peuple ne s'en doutent guère, pour sûr; — jeu symbolique, joué, dans la vie, par bien des hommes qui se croient pourtant bien avisés et bien clairvoyants, et qui^ sans avoir les yeux bandés et voyant la cruche à leur portée, veulent frapper dessus... k ne frappent que le vent! Heureux encore si, fourvoyés par les passions, ils ne se brisent pas la léte contre les arbres du chemin! Heureux ceux qui ne s'y cassent que le nez ou ne s'y font qu'une bosse au front !
Sur la plare du Peuple, au lieu de mettre le prix du jeu sous la cruche à casser, on le dépose entre les mains des présidents de la partie, choisis par la foule, et qui sont chargés de le remettre au vainqueur. Si personne ne gagne, on boit l'argent au premier cabaret venu.
Voici comment on procède à ce jeu :
On bande les yeux à plusieurs jeunes gens, au pied de l'Obélisque ; partant de là, les aveugles doivent emboucher la rue du Corso : c'est le but du vainqueur ! Que Ion s'imagine s'il est facile de l'atteindre dans cet espace exterminé ! Ils n'ont pas fait dix pas que les uns vont au levant, les autres au nord, les autres au couchant, pensant tous aller tout droit vers le Corso. La lune, dans son plein, s'élève majestueuse au-dessus du Quirinal et répand des torrents de lumière bleuâtre sur les sept collines, sur le Champ de Mars et sur les prairies de Néron ; l'ombre de TObélisque imprime sur la place une longue tache noire qui se perd entre la forêt de Neptune, tandis que tout le grand pourtour nage dans une lumière argen-
tée. Pour bien voir la Gatta cieca, les gamins grimpent sur les marches des quatre foulaines et montent à cheval sur la croupe des lions, pendant que les plus hardis se hissent sur le grand piédestal et vont s'asseoir sur les corniches. Le bas de la place fourmille de monde qui s'entasse entre les deux vasques des fontaines, vers la rue de Ripettaeiàes Bue MaceUi{\es deux boucheries) pour y voir bander les yeux des jeunes gens et assister à leurdépart. Les joueurs sont les gaillards les plus audacieux des Monti, de Trastevere, de l'Oca et de Borgo. Tous se vantent d'être bien sûrs d'entiler la rue du Corso au pas de charge. Beaucoup d'entre eux ont sur la place, dans les groupes des femmes, leurs bonnes amies, leurs fiancées, et pendant que les présidents b'andent les yeux aux garçons, plus d'un cœur féminin bat d'attente et d'espoir, tremblant à l'idée désolante des huées de la foule au moindre écart du jouteur.
— Liberataf s'écrient les commères, sois assurée que ton Benzo gagnera le prix.
Dans un autre groupe, les jeunes filles du quartier encouragent la Nazzarena en lui prédisant la victoire de son Marcelin. Les jeunes gens disent entre eux :
— Je parie une fiasque d'Orviette pour Nanni de Borgo Pio.
— None ! none (non, non) ! un contre dix pour Coriolan de la place Barberina.
— Tope! Dégaine : voici cinq pauls contre un gros. Ça vous va-t-il? Je dis, moi, que celui qui gagne, c'est ce grand, là-bas, qui a une calotte rouge. L'an dernier il a été jusqu'aux colonnes des Miracles, et ne manqua le Corso que d'un travers de doigt 1 Pour cette année, il l'enfile d'emblée!
En attendant, les jouteurs ont les yeux bandés et on les fait tourner trois fois rapidement sur eux-mêmes; le président fait un signe de la main et la ronde vertigineuse s'arrête.
— Allez! crie-t -il alors.
Les aveugles jettent leurs bras en avant, et en route. Il est très-curieux de voir une demi-douzaine de tàtonneurs partir ensemble pour un but qu'ils ne peuvent pas voir. Aux premiers pas les voilà séparés : chacun tire de son côté et semble fuir son voisin, tout en croyant aller droit devant lui; plus on pense marcher en droite ligne, plus on oblique à droite ou à gauche; on veut remplacer la vue par l'ouïe, mais on déjoue ce dernier sens en suivant l'aveugle à pas de loup et en chuchotant à son oreille pour lui faire croire qu'il est à la cantonade du Corso, lorsqu'il en est aussi loin que possible.
Celui-ci marche imperturbablement vers le Pincio; et, se croyant enfin arrivé à l'angle du Corso, il donne du nez dans la grande grille de la montée. Il arrache son bandeau, il regarde stupéfait et a toutes les peines du monde à se reconnaître, car il était à cent piques de se croire où il est !
Cet autre n'a pas fait six pas qu'il a fait un grand tour à droite et qu'il marche fier en avant; sa fiancée, qu'il frôle en passant, lui dit tout bas :
— A gauche, donc 1
L'aveugle entêté suit bravement son chemin, qui le mène à la fontaine de Neptune; il fourre la tête sous les cascades et reçoit une douche du premier numéro, qui le £:iiiC3 de la tête aux pieds.
Les cris, les hurlements, les sifllets roulent comme une tempête. Le malheureux se délivre les yeux, se secoue, et, se trouvant sous la grande coquille débordante qui l'arrose sans piiié, il murmure entre ses dents :
— Que le diable emporte la fontaine !
Un troisième pousse en avant tout en tâtonnant du pied; les gamins le poursuivent, on le tire par la basque de son habit-veste, on lui chatouille une oreille avec un brin de paille; il lance des coups de poing au vent et des ruades dans le vide; les damnés polissons lui échappent
en lui pinçant rudement les mollets et marchent devant lui à reculons, lui tendant les bras, comme s'ils voulaient le serrer contre leurs poitrines, les petits gueux!
Un autre, qu'on avrjit laissé, à la fin du troisième tour, le dos tourné au Corso et le visage contre l'Obélisque, va se cogner d'un seul trait, marchant droit comme une flèche, contre les grands degrés de la base, et tombe sous l'un des quatre lions; alors un des mauvais garnements, qui étaient à cheval sur le roi des animaux, détourne sur son échine le robinet et le laisse couler sur le patient accroupi, aux cris répétés de la multitude.
Mais pour donner raison au proverbe italien qui dit : Fatta la legge, trovato l'inganno , — ce qui veut dire : A peine a-t-on tait une loi, qu'on invente une fraude, — il arriva une fois que trois jeunes gens s'entendirent entre eux pour atteindre le but et se partager le prix. L'un des trois se fit bander les yeux, un autre se plaça entre la place et le Cor?'o; le troisième alla se mettre à l'entrée de la rue. Au signal du départ, celui du milieu poussa un coup de sifflet comme s'il appelait quelqu'un; celui qui était à l'embouchure du Corso répondit par un autre coup de sifflet, de manière que l'aveugle, qui tendait l'oreille, prit les sifflements pour boussole et navigua, remis en route par le son, s'il s'en écartait tant soit peu. Dès qu'il fut arrivé entre le péristyle du temple de Sainte-Marie de Monte-Santo et celui de Sainte-Marie des Miracles, qui forment deux magnifiques pendants à rentrée du Corso, les deux siflleurs s'éclipsèrent dans la foule, et la Gatta cieca^ rasant les colonnes des Miracles, emboucha la rue, au milieu des salves universelles d'applaudissements, et obtint le prix de la main des juges. Voilà l'histoire.
Après le jeu, le peuple forme des groupes où l'on raconte toutes les aventures, les incidents de la lutte d'autant de manières diverses qu'il y a de narrateurs, comme on le fait et comme on le fera partout et toujours, riant les uns, plaignant les autres, se moquant de celui-ci, ap-
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plaudissant celui-là, critiquant tout, tranchant, jugeant à tort et à travers, puis on se sépare, on s'écoule de tous les côtés, et Ton va se coucher.
Avant de quitter les parages de la place du Popolo^ entrons, puisqu'il fait nuit, au théâtre Corea^ quise dresse dans le grand cercle intérieur du mausolée d'Auguste. Pendant les douces et transparentes nuits d'été, le peuple romain s'y rassemble pour le spectacle des Fochetti^ qui est une espèce de feu d'artifice ou de luminaire à dessins exécutés par de la poudre à canon mêlée à des poudres de soufre de plusieurs couleurs. Avant la représentation, les Romains se promènent sous la belle avenue d'arbres qui s'étend depuis le palais des Beaux-Arts jusqu'auprès de la place de VOca^ à côté de la place Flaminia, ou vont s'asseoir sur les grandes marches ou sur Tentablement du port de Ripetta, pour y prendre le frais, qui arrive le soir de la vallée du Tibre. Beaucoup de monde s'amuse à passer la rivière en bateau et se répand dans les prairies de Néron, pour aller manger le rôti et la salade de laitue dans les guinguettes foraines, jusqu'au moment où l'horloge annonce l'ouverture des Fochetti au théâtre Corea. On voit d'abord les fusées préluder au spectacle et retomber en pluies d'étoiles et de globes lumineux et multicolores; voici des fontaines couleur de vin ; voici des soleils couleur de feu, verts et jaunes; les pétards éclatent, les jjirandoles tournoient, tout ronfle, siffle, tonne et rebondit.
La grande machine est prête. On représente l'incendie de Troie, que les Romains ne se rassasient jamais d'aïmirer, en dignes rejetons de la race troyenne échappée à ce grand désastre. Dans la partie du pourtour quiligure l'avant-stène dans le mausolée d'Auguste, se dressent en bel ordre de pure architecture : la Roche d'Ilion, le temple de Minerve et le palais de Priam, le tout bien et dûment poivré de poudre contenue dans de petits tuyaux qui serpentent autour des colonnes, des feutres, des :rontons,(ie3
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porches, des arcades, des architraves, des portes et des croisées. Tout cela forme une ville lumineuse et scintillante; une ville prismatique, à un point donné, de l'effet le plus merveilleux. Alors on voit sortir des larges flancs du grand cheval de bois, traîné par la foule du peuple troyen, auprès de l'Atrium de Pallas, les guerriers grecs qui, courant, une torche à la main, par les rues de la ville endormie, mettent le feu partout. L'incendie se déploie progressivement avec un art d'imitation admirable ; d'abord, à peine apparent, il éclate bientôt en nuages de flammes, d'éclairs, d'étincelles et de fumée
Le peuple romain, attentif et muet, regarde cet horrible spectacle jusqu'au moment où les toits s'effondrent, les planchers s'abiment, les murs s'écroulent; l'intérieur de la Roche vomit du feu comme le cratère d'un volcan; les longs portiques se brisent sous les colonnes renversées; le grand temple de Minerve s'entr'ouvre, donnant issue à des torrents de flammes par les tribunes, les niches et les cellules les plus reculées. Mairs, à la vue de la conflagration du royal séjour de Piiam, des couches augustes des princesses qui, au milieu de ces ondes embrasées, tombent en un déplorable monceau de ruines fumantes; des vastes salles, des chambres dorées, des cabinets les plus secrets dévorés par l'incendie destructeur; lorsqu'il entend le choc des murs qui s'affaissent, s'amoncellent et s'entassent en immenses montjoics de matières incandescentes, le peuple fait entendre un long cri plaintif, se lève et quitte la salle, le cœur ému et serré, en jetant un long regard sur les dernières étincelles de la vil le réduite en cendres.
On représente quelquefois aussi l'incendie de Sagonte et la défense désespérée de ses héroïques hnbitanis. On voit r( luire parfois, au théâtre Gorea, les flammes que Néron fit allumer dany Rome désolée; on y voit la destruction des palais, dos forums, des théâtres, des temples du mont Celius, de l'AveiiLin, des Esquilles, du Viminal
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et de la colline de Quirinus, pendant que ce monstre, du iiaut de sa tour, jouait indolemment de la guitare pour accompagner les plaintes, les gémissements et les cris du malheureux peuple qui fuyait épouvanté. Ony voit aussi, sur ce théâtre de toutes les désolations, le Capitole en feu, lors de la lutte cruelle entre Vespasien et Yitellius. Dans cette représentation, on aperçoit d'abord le temple tout entier de Jupiter Capitolin, avec son quadruple portique et la colonnade majestueuse en marbre penlélique qui l'environnait; puis le tabularium qui s'élevait dans le petit vallon, et enfin, la roche Tarpéienne. La vue de ces anciens édifices, qui faisaient la gloire de la reine du monde connu, réjouit grandement lecœur des Romains qui tressaille d'orgueil en les voyant revivre selon la descriptiondeDenysd'IIalicarnasse.Le prestige des feux d'artifice qui en dessinent et en éclairent les contours est tel, qu'à les voir s'allumer, le peuple éclate en transports de joie, et applaudit avec fureur des mains, des pieds et de la voix. Mais hélas î les gloires de la terre ne sont que des feux follets qui ne font que paraître et disparaître! Le temple Capitolin et la roche Tarpéienne, qui resplendissaient il n'y a qu'un inslantjdes plus vives couleurs,les voilà atteints par les tisons enflammés que les soldats de Vitellius lancent contre lesfenêtres et les toits; laflamme court, rapide, enveloppée d'un nuage de fumée; on entend les éclats, le retentissement, le tonnerre des voûtes qui s'écroulent, des arcades qui tombent, des colonnes qui se renversent, et la ruine de ces monuments, qui eussent pu braver tant de siècles, est en quelques instants entièrement consommée I
Dans cesreprésentationsdesjFoc/ief/z,— que dites-vous de petits-feux pareils? —les Romains se montrent encore ce que nous les avons déjà vus ailleurs ; un peuple étonnant, unique, incomparable. Ils savent si parfaitement imiter, dans ces conflagrations simulées, les effets véritables de ces immenses sinistres, que l'illusion en est complète et
émiDemment saisissante. Aucun artificier du monde n'ntteindra jamais, nous raffnmoDS sans crainte d'être démentis par qui les aura vus une fois, à une semblable perfection d'exécution. Tout arrive à temps : d'abord ks progrès lents d'une destruction qui commence -, puis l'envahissement rapide du feu, alimenté par la combustion qui s'étend, s'étend encore, s'étend toujours. Les bois ebarbonnent, les métaux se fondent, les pierres rougissent, se fendent, éclatent et se calcinent. Entin, à la flamme vive, à la brise ardente, à la lave rouge (jui coule en flots dévorants, succèdent des étincelles, la nue fumeuse et rougeâtre, et enfin, l'mcinération, ici, noire et luisante; là, grise et mouvante; plus loin, blanche, morte et refroidie. Vous avez assisté tremblant et lerrilié, vous le jureriez presque, à la ruine des maisons, des palais et des temples, à la destruction d'une ville entière!
Maintenant, pour la Saint-Pierre et pour Pâques, on tire des feux d'artitice sur l esplanade et sur la pente du mont Piucio ; dans cet espace immen^e, on figure, on dresse, on illumine de très-grands édifices, dont la vue merveilleuse attire Rome tout entière et tous les étrangers qui, venus de toutes les contrées du monde, confessent ingénument n'avoir jamais rien vu qui puisse être comparé à l'auguste spectacle des fêtes pontificales.
Le peuple de Rome a encore, en été, un autre amusement, tout au moins singulier, et peut-être unique au monde. U n'a lieu d'ordinaire, que pendant les huit jours de la pleine-lune du mois d'août qui, par la pure sérénité de l'atmosphère, semble plus grosse et plus brillante que les douze autres pleines lunes, resplendissant dans le ciel cristaUin qui s'étend sur les sept collines. La foule romaine se porte alors dans l'amphilhiàtre de Flavius, appelé le Colysée, et là, portant ses regards sur les dilTérentes parlies de ce cercle ii.fini, elle jouit des effets merveilleux d'ombre et de lumière, qui offrent vraiment une noble et sublime récréation.