I5EIT0NE
Il n'uvail pas fait trente pas en dehors de la tonnelle» que la Ceccheivlla partit d'un immense éclat de rire; les autres s'écrièrent toutes à la fois :
— Mais tais-toi donc, méchante étourdie! que veux-tii que dise ce bon monsieur, qui vient de nous faire tant d'honneur?
— Brigitte! Sabine! reprit-elle en riant toujours, ne trouvez-vous pas qu'il ressemble tout a fait au ranocchiaro que les gamins ont assailli à trognons de choux ?
— Quel ranoechiaro? dirent les autres en souriant; grande folle! mange et tais-toi!
BSrPONE
Quelle voix pourrait dire, quelle plume pourrait décru-e convenablement le trouble, la confusion d'Edmond à la vue de ces trois jeunes lîlles qu'il reconnut parfaitement pour être celles qui lui avaient acheté ses greiouilles naguère, au carrefour de la Longaretta? En voyant que la Ceccherella l'avait regardé de tous ses yeux avec un étonnement très-visible, il sentit un frisson mortel parcourir tous ses membres, et il éprouva un tel serrement de cœur qu'il eut peur un instant de tomber privé de sentiment. Il avait la chair de poule; ses genoux tremblaient sous lui, ses cheveux se dressaient sur son front, et une sueur glacée lui paralysait tous les membres ; sentant que la tête lui tournait et que ses oreilles bourdon-
naient d'une manière très-alarmanle, il se hâta de faire, le mieux qu'il put, signe à Gasparelto et sortit en trébuchant comme un homme ivre. Au retentissement des rires fous de Geccherelia, sa vue se troubla tout à fait, et il se prit à courir devant lui, tendant en avant ses deux mains tremblantes comme pourrait le faire un aveugle poursuivi par un molosse furieux. — S'apercevant que Gasparetto entilait la route de Ponte-Sisto, il lui dit d'une voix entrecoupée :
— J'ai... une alTaire... qui m'appelle... vers Ponte- Rotto... au revoir... à ce soir...
Lorsqu'il se trouva seul, Edmond se mit à marcher au hasard, comme un homme privé de raison ou assailli par une immense préoccupation. 11 s'eiTorçait en vain de rassembler ses idées, et il pressait le pas comme s'il eût voulu fuir les alentours des lieux qui furent les témoins de sa confusion. Etant parvenu au bas de la petite place •de San-Benedetto, où se croisent la Longaretla et la Longarina, il prit tout droit pour arriver au pont a Quattro- Capi^ sans oser regarder à sa gauche, car il lui semblait encore entendre les clameurs de ces femmes, le sifflement des trognons de pommes, les hurlements des ga* mins et les cris de la populace. Tout ce qui tombait sous ses regards lui rappelait sa honte : il s'imaginait que tous les passants le regardaient, reconnaissaient en lui le ranocchiaro; il croyait les entendre l'appeler giudeo (le juif); à ces pensées, il doublait le pas et courait comme un homme qu'un ennemi poursuivrait avec acharnement.
Le reproche d'une conscience bourrelée par la honte d'avoir commis des actions basses et déshonorantes causait seul tout ce trouble dans l'âme noble de notre héros; car les passants suivaient tranquillement leur chemin sans s'occuper de lui le moins du monde. Les trois jeunes Trasteverines avaient, il est vrai, trouvé beaucoup de ressemblance entre le pêcheur de grenouilles et le beau
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monsieur, mais pas une d'entre elles n'avait pensé un seul instant que le monsieur et le ranocchiaro pouvaient être la même personne; elles attribuaient cette ressemblance à l'un de ces hasards qui ne sont pas rares et qu'on rencontre dans tous les pays. Mais cela devait être ainsi : pour Edmond, tout le monde connaissait ses honteuses foUes, tout le monde lui jetait sa«honte à la face. L'homme est une contradiction mystérieuse dont on ne saurait aisément expliquer les deux points opposés.
Edmond blâmait et détestait son caprice, qui l'avait entraîné à commettre tant de blâmables excès, et pourtant, il était enthousiaste de îs^unziatina, et maintenant qu'il l'avait vue, il recommençait dans son cœur une nouvelle lutte acharnée.
C fie si e no nel capo gli tenzona.
Non et oui dans son chef livrent bataille^
a dit le poëte; une pensée lui disait que cette jeune fille, si bonne, si pudique, si généreuse et si pauvre, méritait qu'il accomplît son désir de lui venir en aide en lui donnant une petite dot et un joli présent de noces ; une autre pensée lui soufflait au cœur que tant de majesté, tant de grâce, ne devaient pas continuer à être profanées par la misérable condition d'une pauvre artisane, et que, s'il l'épousait, elle deviendrait une grande damevaccomplie, et tout le monde lui envierait le bonheur de posséder un pareil trésor. A cette pensée s'ouvrait devant lui un labyrinthe inextricable de moyens pour arriver à son but, et alors il ne reculait ni devant la ruse, ni devant le rapt. Toutes les astuces de Nina lui semblaient de très-bon aloi : il la voyait s'introduire chez la jeune fille sous mille spécieux prétextes, et là, sans éveiller le plus petit souf çon, il voyait sa complice faire monter tranquillement Nunziatina dans une bonne voiture bien fermée,
et la lui mener nuitamment bien et dûment bâillonnée; il se jetait à ses pieds; il ilattait, il promettait, il priait, il suppliait, il pleurait et parvenait enfic» à se faire agréer pour époux... Mais aussi, si elle résistait, inflexible, aux promesses, aux larmes, aux prières et aux menaces, alors, à force d'or, il parvenait à la cacher et à l'emporter triomphant au delà des mers !
Au milieu de ces imaginations insensées, Edmond était parvenu, sans y prendre garde, à l'arc de Janus, lieu solitaire et creux, entièrement encaissé entre les ruines du Mont Palatin d'un côté, et de l'antique basilique de Saint- Georges in Velatro de l'autre. Il s'avançait vers la petite arcade qui mène au cloaque Maxime de Tarquin, lorsqu'il entend sortir de dessous la voûte surbaissée du cloaque un gémissement faible et plaintif, eomme d'une personne qui est à bout de forces et de cris. Edmond, dont le noble cœur est toujours prêt à venir au secours des malheureux, court vers l'endroit d'où sort la plainte, et voit sous la voûte une femme étendue par terre : elle paraît jeune encore sous de misérables haillons. A la vue d'Edmond, cette femme s'écrie :
— Mon bon monsieur, venez à mon aide!
— Que vous est-il arrivé? lui demande-t-il en se baissant vers elle.
— Ah! monsieur, répond-elle en sanglotant douloureusement : je suis une pauvre veuve; j'étais venue cueillir un peu de chicorée sauvage par ici, lorsque je me vis poursuivie par trois soldats ivres qui voulaient m'insuller : je me mis à fuir; mais je fus atteinte dans le dos, à cette place, par un gros caillou qu'un de ces misérables a lancé après moi, et qui m'a renversée... La douleur est si forte qu'il m'est tout à fuit impossible de me relever! Aidez-moi, par charité, à me remettre sur mes pieds!
Tout en encourageant la pauvre femme, Edmond se mit en devoir de lui venir en aide, et, la soulevant doucement, il s'efforçait de la placer sur son séant ; mais penlan t que,
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pour se soutenir, elle s'accrochait avec ses deux mains à Tune de ses jambes, deux vilains hommes, outrageusement barbus, sortis on ne savait d'où, se montrent tout à coup, et crient, d'une voix, rude et impérieuse ;
— Donne ta bourse, coquin !
Edmond ne pouvait résister ni se défendre : derrière lui s'ouvrait le gouIFre de la Cloaca Massima, devant lui se dressaient menaçantes les deux ligures patibulaires dont les mains s'appuyaient sur les manches de leurs stylets ; à ses pieds, ia scélérate de femme, qui tenait ta jambe serrée comme dans un étau : pas possible de faire un mouvement pour fuir ou pour s'opposer à une indigne violence : il tira sa bourse, qui contenait une cinquantaine d'écus romains en pièces d'or et h remit à celui des deux voleurs qui était le plus rapproché de lui. L'autre, brandissant son couteau, cria :
— Donne ta montre !
Et, sans attendre qu'Edmond s'exécute, il saute sur la petite chaîne d'or qui attache la montre au gilet et l'arrache= La femme bondit sur ses pieds comme un chatpard, et le digne (rio disparaît aussi rapide que la pensée.
Edmond, habitué aux attaques des filous qui pullulent dans les grandes villes, s'en trouva quitte à bon marché; car, dans cette solitude, on aurait pu bel et bien l'assommer ou le percer à jour pour qu'il n'eût pas à réclamer son reste! Ces brigands, qui l'avaient vu venir de loin seul et préoccupé, s'étaient effacés derrière les énormes piliers de l'arc de Janus et avaient envoyé la sorcière eu avant, pour servir d'appeau à la praizgwe ; l'oiseau était tombé dans la panne. Notre gentilhomme sortit de ce traquenard, et, prenant par Campo-Yaccino, il regrettait vivement sa montre, moins parce quelle était excellente, à cylindre, à douze trous de diamants, que comme un cher souvenir du frère qu'il avait perdu depuis quelques années. Ce vol lui causait un chagrin très-cuisant, et, tout en suivant son chemin, il songeait aux moyens de
rentrer en possession de ce bijou, auquel il attachait un très-grand prix. Les pensées s'euchaioent et se succèdent par analogie dans Thumaine cervelle : ainsi, la vive contrariété qu'il éprouvait de la perte de sa montre, qui l'avait amené à disci t t les moyens de la retrouver, rappela à son esprit la lutte furieuse qu'avait suscitée dans son cœur le désir de posséder Nunziatina, pensée que l'accident du vol avait détournée.
Mais, cette fois, l'âme d'Edmond, qui était vraiment bonne, rappelée au doux et triste souvenir d'une tendre affection de famille, pensa au vif sentiment d'angoisse qu'il ferait naitre dans le cœur de l'honnête famille plébéienne s'il venait à exécuter son coupable projet d'enlèvement. Il se dit à lui-même que, s'il soulTrait tant pour le vol de sa montre, seulement parce qu'elle était un souvenir de son frère décédé, qu'il donnerait n'importe quelle somme pour la ravoir , il devait bien penser que le père, la mère et le frère de la jeune fille ne se consoleraient jamais de se la voir enlever si traîtreusement. Quelle serait aussi la peine mortelle de son jeune tiancé, qui l'aime si ardemment et depuis si longtemps?
— Mon caprice, se disait-il encore, entraînerait cet infortuné, qui est enQn au moment d'être heureux, aux plus étranges excès du désespoir. Dans quelle agonie douloureuse ne plongerais-je pas aussi cette pauvre jeune personne en l'arrachant violemment aux plus chers objets de ses afTections? Gomment pourrait-elle m'aimer jamais? Je serais un assassin à ses yeux! J'aurais continuellement devant moi la victime éplorée de ma brutale passion, un objet de remords, la punition de mon crime!
En réfléchissant de la sorte, Edmond se trouva devant la porte de la maison d'Alfred au moment où celui-ci achevait de donner ses instructions à ses cochers, envoyant les uns à la porte de ses clients pour l'heure de la promenade, et ordonnant aux autres de s'apprêter pour celle du spectacle. Alfred pria le fils de son ancien maître
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de lui faire l'honneur de monter chez lui, et le voyant assez troublé, ii lui demanda :
— Est-il arrivé quelque chose de fâcheux à Votre Excellence?
— Ce n'est rien; absolument rien. Fais-moi servir un petit verre de ton excellent rhum de la Jamaïque.
Eq dégustant le rhum, Edmond raconta l'aventure de la Cloaca Massima, et il ajouta :
— Je ne me suis pas troublé dans cette rencontre ; mais j'ai couru un assez grand danger.
— Vous avez très-bien fait en n'opposant ni menaces ni résistance; quoique cette sorte de canaille n'ait d'autre
.but que le vol, néanmoins, en cas de défense, elle en viendrait au meurtre pour sa sûreté. Les coquins doivent avoir fait une bonne journée à vos dépens!
— Bast! une cinquantaine d'écus; mon porte-monnaie ne contenait que neuf grégorines en or et quelques pièces d'argent avec des pauls; mais ce que je regrette infiniment, c'est ma montre, qui me venait de mon pauvre et bien-aimé Gustave, qui est mort dans mes bras, à La Haye.
— J'en suis désolé pour vous, Excellence; mais il faut •tout faire pour la ravoir. La police romaine a un véritable œil de lynx pour tout ce qui est de son ressort, et son activité est incomparable.
— Ecoute, Alfred : je donnerai bien vingt-cinq écus de récompense; en la vendant aux juifs ou aux horlogers, les gueusards n'en tireront pas douze.
— Puisque vous êtes si généreux, nous n'aurons pas besoin de la police : Votre Excellence rentrera en possession de sa montre demain dans la soirée.
— Comment donc cela? sans avoir recours à la jus^ tice...
— Pas le moins du monde, monsieur. Mais il faut que vous preniez la peine d'agir vous-même, car vous pouvez eeul donner le signalement exact de votre bijou. Demam
matia, soyez vers onze heures ici près, au Campo-Vaccico, où Tou fait les fouilles. C'est l'heure du repos et du second déjeuner : tous les terrassiers font la sieste sous les naurs des jardins farnésiens, sous l'arc de Titus et le long de la montée du Palatin. Parmi ces braves gens, il y a un petit peloton qui fait toujours bande à part et à qui pas un des autres travailleurs n'adresse jamais la parole. Ce sont des drôles sous la surveillance de la police, qui, pour les avoir constamment sous les yeux, les emploie aux travaux publics, qu'ils ne peuvent quitter uu instant sans se faire coffrer. Le chef, le courtier, le receleur, le trésorier de tous les filous de Rome, fait partie de ce bataillon sacré de la pire espèce; ils l'appellent Beppone. C'est une espèce d'éléphant, avec deux énormes favoris couleur de cendres, qui ressemblent à deux balais deboueur : on ne peut s'y méprendre; c'est un tourillon, une colonne, un obéhsque ! 11 a l'habitude d'aller s'asseoir sur un tas de poutres amoncelées, là-bas, vers les Rostri anciens. — Présentez-vous à Sa Seigneurie, contez- lui votre affaire; signalez bien votre montre; promettez les vingt-cinq écus ; l'affaire est faite.
Edmond, qui mourait d'envie d'avoir sa montre à répétition, se promenait, le lendemain, avant l'heure indiquée, par tout le Campo-Vaccino, et examinait ces terrassiers, qui sont la paresse et le bâillement personnifiés. Au premier coup de onze heures, renvoyé par l'horloge du Gapitole, toutes les brouettes sont abandonnées à moitié chemin ; tous les pics tombent à la fois dans les excavations avec un ensemble des plus édifiants, en compagnie des pelles et des pioches; alors seulement vous voyez ces hommes courir,— oui, ma foi, courir, —pour se mettre à l'ombre : et cette course leur fait verser plus de sueur que tout leur travail de la matinée ne leur en a lait répandre, assurément. Edmond attendit que tous ces fainéants se fussent assis à i'aise à leurs places respectives et habituelles ; puis, tournant les yeux vers les poutres
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doDt Alfred lui avait parlé la veille, il aperçut, majestueusement assis à récrat, monseigneur le duc, qui, après avoir tiré nous ne savons quoi d'un grand cornet en papier et des iranches de pain de sa vaste poche, s'apprêtait solennellement à déjeuner.
Croirez-vous bien que notre gentilhomme se trouva très-empêclîé de savoir comment s'y prendre pour aborder convenablement Son Excellence? Par quel bout enlamera-t-il l'entretien? — lui dira-t-iltout uniment :
^ Vous êtes le chef des voleurs et des filous...
Non, fichtre pas!
Lui demandera-t-il doucereusement :
— Monsieur, auriez-voiis l'obligeance de me dire ce que c'est que ces trois superbes colonnes, avec cette moitié de fronton?
Il lui répondra, ce qu'il sait à merveille :
— Ce sont les restes du temple de Jupiter Tonnani. Et après?...
Tout en se creusant le cerveau par ces pensées et par bien d'autres encore que nous trouvons parfaitement imitile de vous transmettre, ô trop patient et très-indulgent lecteur, Edmond, qui ne s'était pas arrêté, se trouva nez à nez avec le mastodonte : lui tirant son chapeau et prenant sa mine la plus avenante et la plus aimable, il lui dit :
— Pardon, monsieur; ne seriez-vous pas, par hasard, maître Joseph?
— Lui-même, en chair et en os. Que me voulezvous?
— Voici la chose ; Me trouvant hier, par aventure, du côté de l'arc de Janus, deux individus m'ont pris ma montre, à laauelle je tiens infiniment, parce qu'elle me vient d'un frère que j'ai perdu. En la vendant, ces braves gens n'en tireront que quelques écus; j'en donnerais bien vingt-cinq pour la ravoir, tant j'y tiens.
— Vingt-cinq écus de récompense?
280 FDMON».
Beppoue, se tournant vers un groupe isolé qui était à quelques pas de son trôQe, cria :
— Nannetto! qui était de ronde hier vers Saint-Georges, Gerchi et Santa-Prisca ?
— Schiaccia et Barbone, répondit Nannetto.
— Non pas; que le diable t'éreinte! Schiaccia était
de garde à Saint-André de la Valle; et Barbone montait aux Sainls-Apôtres (1).
— G'est juste! Je me souviens, maintenant : c'étaie^* Salsiccione et Pivetta, en compagnie de la Gelsomi>«», qui faisaient le service de ces côtés-là.
— C'est bon. — Monsieur, revenez demain à la même heure; j'espère que vous aurez la montre, sur désignation, bien entendu. Vingt-cinq écus, n'est-ce pas?
— Vingt-cinq.
Edmond prit respectueusement congé de Beppone, qui lui fit un salut de la main, sans bouger de sa place, avec la superbe dignité d'un archikalife de Babylone.
Le lendemain, à onze heures, Beppone, comme un juge assis à son tribunal, exigeait d'Edmond le signalement le plus minutieusement détaillé de la montre dérobée.
— Petite chaîne en or, disait l'étranger, de 7.5 centimètres de long, avec fermoir à mousqueton, en forme de clef de montre; anneau brisé portant petit cachet en cornaline, gravé au chilFre E. R., surmonté d'une couronne de comte.
— G'est ça, répondit Beppone; voici votre montre.
Le gentilhomme lui donna en échange les cinq grégorines promises ; plus, un petit écu d'or de pourboire. Il était aux anges d'avoir récupéré son bijou. 11 revint chez Alfred, à qui il raconta la chose, tout en s'étonnant grandement qu'à Rome on pût dévaliser le monde en toute assurance.
{i} Voyez les gredins! Ils appellent, par antiphrase, ronde^ le guet au vol ; monter la garde, couper les bourses, eulever les inoulres et faire le* mouchoirs.
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— Entendons-nous bien, riposta Alfred. On vole à Rome comme partout, ni plus ni moins; peut-être moins que dans les autres grandes villes d'Europe où il existe toujours beaucoup d'oisifs, partant beaucoup de gens vicieux, qui ne vivent que d'escroqueries, de vols, de fraudes et de friponneries de toute sorte aux dépens du prochain, qu'ils n'épargnent pas. Mais ne dites pas qu'ici l'on vole impunément. Dans les grandes réunions d'hommes, il y a des maux inévitables, comme le bourdonnement des mouches et la morsure des puces; on peut s'en défendre tant bien que mal; mais jamais on ne les détruira tout à fait. Ces gens-là, voyez-vous, sont tous des gibiers de potence; il y en a parmi eux qui ont déjà goûté deux ou trois fois les douceurs du bagne ; après y avoir passé trois ou cinq ans, ils reviennant chez eux : personne ne veut les employer; — ce sont des voleurs; — ils volent donc pour vivre, les misérables ! — Le Buon Governo lés fait travailler aux fouilles; ils en tirent bien un morceau de pain ; mais ils Sont remplis de vices ; ribotteurs, coureurs de filles, ivrognes, paresseux, canaille insatiable; ils volent donc pour satisfaire tous leurs appétits dépravés. Il est cependant bien rare qu'ils joignent le meurtre au vol : il est presque aussi rare qu'ils attaquent comme ils vous ont attaqué. Ils se bornent ordinairement à attraper les niais, les distraits, les malavisés, les étourdis et les imbéciles ; l'espèce en est nombreuse ! Tant pis pour les dupes. Dans tous les quartiers déserts et isolés de la ville vous rencontrerez souvent des rondes et des patrouilles à cheval, principalement les jours de fête : à l'Aventin, au Gelio, au cirque Maxime, aux thermes de Titus et de Garacalla, dans les grands sentiers de l'Esquilin, de la basilique Sessorienne, à la porte Tiburtine et à la porte Salaria. Partout où ces rondes et ces patrouilles rencontrent des groupes de joueurs ou de flâneurs, ils les dispersent et les refoulent vers les centres les plus populeux de Rome. Toutes les nuits des pa-
trouilles de douaniers poursuivent la contrebande. Malgré cela, il n'est pas très-prudent de se promener ?eul dans ces quartiers déserts, au milieu de ces ruines inhabitées.
Que vous dirai-je des coupe-bourse et des tire-laine qui se cachent au milieu des foules et dans les églises les plus fréquentées? Rome aussi, comme les autres cités, est infestée par cette lèpre sociale ; avec cette différence, pourtant, qu'à Rome, lorsqu'on saisit tous ces jeunes suppôts du vol, on cherche à les rendre meilleurs, tout en les châtiant. Jadis on les mettait en cellule, à Saint-Michel, où ils étaient visités par des prêtres pieux et instruits dans la doctrine et dans les devoirs du chrétien. Sous le pape Léon XU, ils étaient enfermés dans les thermes de bioclétien et confiés également aux ecclésiastiques, qui, en leur apprenant les arts et les métiers, tâchaient de leur faire faire leur salut. Aujourd'hui, la paternelle sollicitude de notre saint Pontife, Pie IX, les a remis aux maùis des Frères de la Miséricorde , appelés tout exprès de la Belgique parmi nous, et leur a donné la résidence de Sainte-Bal bine, aux thermes de Caracalla. Vous ne prendriez jamais ce saint lieu pour une prison de petits voleurs, mais bien pour une école d'arts et métiers gouvernée et entretenue par ces hommes de Dieu, avec un ordre, une propreté, un soin, une piété, une charité, une abnégation au-dessus de tout éloge possible.
— Mais pourquoi donc n'emploie-t-on pas tous ces soins, toutes ces précautions pour empêcher ces enfants, nés avec de mauvais instincts, de tomber dans les excès qui les mènent à l'escroquerie et au vol? Pourquoi ne pas les terrifier, au moins, par des punitions préventives? Crois-moi, Alfred, sainte Férule et saint Nerf de Bœuf sont une excellente panacée contre ces maladies contagieuses de la plèbe!
— On donne du bouillon de nerf à ces sortes de malades dans nos pays, — qu'on appelle, pourtant, les pays
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les plus libres et les plus civilisés de la terre! — Mais à Rome, monsieur Eclmond, malheur au tamiiier de la justice qui s'aviserait de donner une simple pichenette à un filou pris en flagiant délit de vol, coupant une poche ou enlevant un mouchoir, une tabatière 1 certains journaux anglais et itahens en feraient un bruit capable d'étourdir le ciel et les enfers! ils s'écrieraient à qui mieux mieux : « Voici les prêtres qui remettent la torture en vigueur. » Ils nous replongent dans la féroce barbarie du moyen » âge : ils dépècent, ils déchirent, ils écartellent de pau- » vres enfants sur le chevalet du supplice ! »
— Qui diable te croira? Tu tombes dans l'hyperbole!
— Je dis la pure vérité ; et si vous vous étiez trouvé à Rome en 1848, vous eussiez vu et lu tous ces radotages de chevalet dans les journaux des libérateurs de Tltalie. — Et pourtant, la vue seule du petit nerf qui sifflait quelquefois sur la place Navona et au Campo di Fiore, mettait du plomb dans la tête de certains mauvais petits gars qui avaient au bout de leurs doigts des démangeaisons dérobantes, mais qui, remplis d'une crainte très-respectueuse pour madame Marguerite (la bastonnade), s'abstenaient ; Rome alors ne fourmillait pas de voleurs comme aujourd'hui. Comptez-vous pour rien aussi cette honte qu'on infligeait aux filous, aux escrocs, aux voleurs, aux faussaires sortis de tutelle ; cet écriteau qu'on leur pendait au col? C'était une bonne chose. A présent, avec leurs mois de prison, ils en : orient bien plus coquins qu'ils n'y sont entrés, de vrais coquins diplômés, quoi! Ils ont appris les règles du vol, la grammaire de l'escroquerie, le Guide du faux en écritures publiques, privées et de commerce et le Manuel du brigandage à main armée et du vol avec escalade, effraction, bris de clôtures et le reste ! — Oh! que oui, monsieur ! — La fustigation administrée par nos bons vieux pères était un nectar salutaire et miraculeux pour gjérir ab ovo ces sortes de maladies!
Après tout ce bavardage éconorao-poUtico-philosophique, Edmond quitta Alfred, et, voulant rendre visite à l'un de ses amis qui habitait un appartement du palais Braschi, prit le chemin du palais Farnese, vers la place Navona, Arrivé chez son ami, à peine avait-il eu le temps de lui serrer la main qu'on entendit, sous les fenêtres du salon, un grand bruit venant de la place ; on alla vers le balcon et l'on vit, à travers les glaces de la croisée, un grand concours de peuple débouchant de toutes les avenues, se groupant en foule tumultueuse autour de la grande fontaine de l'Obélisque.
— Qu'est-il arrivé? demanda Edmond à son ami? Sans doute quelque rixe, quelque batterie de portefaix. Je ne serais pas bien aise de voir du sang répandu et, peut-être bien, quelque meurtre!...
— Non, non; ne vous effrayez pas, Edmond, répondit son ami, qui était du pays. Nous autres Romains, nous ne sommes plus les poignardeurs pour lesquels vous nous faites passer, mes très-généreux étrangers! Le Romain est devenu bon comme du bon pain. Tout ce monde que vous voyez accourir vient pour s'amuser; on célèbre aujourd'hui là-bas une fête qu'on appelle la prise de possession de la place Navona.
Vous saurez, mon ami, que tous le^ vendeurs qui approvisionnent le marché de Piazza-Navona, perdent leur nom propre et en prennent un qui leur est octroyé par la congrégation des courtiers et des chefs déplace {capocci di piazza) ; mais pour en venir à cette espèce de régénéralion et pour recevoir la citadinance de la plus riche, de la plus belle place du monde, il faut avoir fait des actions et des exploits dignes de la ville des papes, et l'on peut appliquer avec raison et avec à- propos répiphonème de Virgile :
Tan'cp nwlis erat Romanam condere genlem! Cp nVlai( q;riiu\ noiiiains a faire un tel ouvrago!
BtPPONE. aUD
On ne peut aspirer au grade supérieur de Bagarino de la place Navona (l) qu'après avoir fait ses preuves dans i'art, — très-difficile, ma foi, — (ii' entortiller le paysan qui arrive en ville avec les produits de sa terre et de son verger; les candidats à l'emploi de Bagarmo sont déjà lauréats in utroque et peuvent ouvrir une école de tinesses et de tours de passe-passe. Lorsqu'on veut donner à entendre que quelqu'un est Qnaud, on dit, à Rome : c'est un docteur de place Navona! on dit aussi, d'une femme bavarde, enjôleuse et qui veut avoir toujours raison, elle donnerait des points à une commère de place Navona!
N'allez pas croire qu'on ne débaptise que les hommes : les femmes aussi subissent la transformation, mais sans formalités, toutefois, sans cérémonies. La revendeuse, qui s'appelait Dorothée, devient la Eossa; Judith s'appelle la Bruna; on crée de même la Bianca^ la Ciliegia, la Sermolinaf et il n'y a pas de danger qu'elles reprennent leurs noms, car tout le monde connaît la SermoUna^ qui vend des citrons du côté droit; la Ciliegia^ qui vend des fèves, des petits pois, des choux-fleurs et des tomates dans la grande allée; la iWora, qui vend des châtaignes dans le rang de Sainte-Agnès, et la Fringuella, qui vend de la salade dans la rangée du théâtre.
On donne aux hommes des noms qui s'accordent à merveille avec les individus : ainsi ce long, maigre et roide, s'appelle Baccalà (morue sèche) ; ce grand llandrin, qui se dandine et marche en chancelant, on le nomme VOurs; ce mal peigné, avec sa casaque noire, toute luisante de malpropreté, c'est le Mago (magicien) ; cet autre, avec ses dents saillantes, c'est le Sanglier; cette grosso boule, là-bas, se nomme le Concombre. Cent autres surnoms étranges et baroques sont donnés à tous les académiciens de la place Navona.
(4) On appelle Bayarini les accapareurs qui achètent aux paysans, de première main, à leur eiilrée en ville, et (|di vendent ens lile en d:l.. 1 aux revendeurs; ils font les prix du marché, el^ d'oidinaire, écorcheut ks chalands.
Pendant que le Romain donnait toutes ces explications à notre héros, faisant pompe d'une érudition toute populacière,le monde accourait en foule et allait en augmentant, comme les flots de la mer poussés par les vents. Tout à coup on voit, au milieu de cette masse compacte, deux portefaix géants élever au-dessus de toutes les têtes un petit bout d'homme, maigre, tout ridé, chauve comme la main, assis sur une espèce de sellette et couvert d'une casaque de velours; les portefaix, se faisant faire place, promènent le petit homme en triomphe : la foule bat des mains; tous les mouchoirs s'agitent en l'honneur du candidat. Après lui avoir fait faire le tour de la grande fontaine, les deux géants montent sur les bords du bassin, et, prenant le héros par les pieds et par les épaules, ils lui font faire trois plongeons dans l'eau, en le proclamant Cavalière bagnato (chevalier mouillé). Les cris, les hurlements, les coups frappés sur les plateaux en cuivre des balances, le retentissement des poêles, des marmites et des chaudrons montent jusqu'aux étoiles.
Quand on l'eut arrosé comme un panier de salade, un des colosses mit le candidat tout trempé à cheval sur son col, en le prenant par les deux mains, lui imprima deux violentes secousses pour bien l'assujettir sur ses épaules, il continua sa promenade triomphale au milieu des sifflets de la populace vers les degrés de Sainte-Agnès. Arrivé sous le péristyle, il présenta le triomphateur au Sénat de la place Navona, qui, se rangeant en cercle autour de lui, donna la parole à l'un des membres, qui était l'orateur de l'illustre assemblée, chargé de le complimenter au nom de la Seigneurie de la place :
— Le très noble ordre des courtiers, des Bagarini, des porteurs, des fruitiers, des herbagers, des légumiers, des potiers, des fariniers, des marchands de vieille ferraille et de tous les revendeurs de cÀvades, s'écria l'orateur, dans sa magnanimilé, te salue aujourd'hui comme son concitoyen et le gratiile généreusement du superbe et
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admirable nom de Râpa (rave). Adonc, vous tous, patentés de la place, vous n'appellerez plus désormais le récipiendaire, jadis maître Grégoire, que Rapa. Et toi, candidat trop fortuné, lune seras dans les contrats queRapa; que Rapa dans les ventes, Rapa dans les échanges, Rapa dans les achats !
— Vive Rapa! cria tout le monde avec un bruit qui dut être entendu d'un bout à l'autre de l'immense cité !
On procéda ensuite à l'investiture du Ragarinat ; les maîtres courtiers, l'un après Tautre, lui présentèrent un bouquet de raves des potagers de San-Cosimato, un chou cabus, une tête de chou-lleur, un panier de chicorée, de laitue, descarolle, de bette et de bourrache; une sébille de noix, de marrons, de fèves, de pois chiches et de lupins; une belle corbeille de poires, de pommes, de prunes, de grenades, d'oranges et de tous les autres fruits dont s'enorgueillit la riche Pomone romaine, lorsqu'elle étale tous ses trésors sur la place agonale; d'autres, enfin, lui jetèrent au visage de pleines poiguées de froment, de maïs, de méteil, de lentilles, de millet qui lui remplirent l'estomac, le cou et les poches.
Après toute celte grêle de céréales, deux hérauts se mirent à crier d'une voix de Stentor :
— Rapa va prendre possession de piazza Navona : fuitcs-lui place.
Aussitôt on l'enlève; on l'assied sur la première marche de l'escalier de Sainte-Agnès, et, le prenant par les pieds, on le fait glisser sur son derrière, de degré en degré, et du haut en bas, avec une rapidité peu rassurante pour le fond de sa culotte, et un peu trop sensihle pour son épiderme fémural. A cette vue, l'hflarité de la foule, arrivée à son apogée, devint si bruyante, quon n'eut pas entendu Dieu tonner. Arrivé au bout de sa dégringolade, Rapa se dressa sur ses pieds, et, prenant par la main les gros bomiets de la place, il les remercia en riant, puis, embrassant toute l'étendue de son nouveau
royaume d'un long et majestueux regard, il les fit eutrei» pour leur payer sa bienvenue, au cabaret du Pelle-
grino.(i).
Edmond s'amusait beaucoup de toute cette jovialité de la plèbe de Rome, qui se complaît dans ses usages, dont Torigine date, si l'on veut bien y prendre garde, de la Rome antique. Son ami, avec lequel il en causait, lui dit clairement qu'il considérait, comme procédant directement des coutumes latines, une grande quantité d'habitudes populaires, tout aussi bien que les ottobrate, le carnaval, le compérage de San-Giovanni, les fèves des morts, certains restes de superstition, et les charivaris joyeux qu'on donne à Rome, à l'occasion des mariages entre veufs ou entre vieilles gens.
— Que fait-on donc en pareille circonstance? demanda Edmond; cela doit être drôle et passablement bizarre !
— Tellement bizarre, répondit l'autre, que vous ne eriez pas enchanté d'avoir les époux en qualité de voisins de votre chambre à coucher. Ne vous imaginez pas, au moins, que des vieillards puissent contracter un mariage secret ; ah ! bien oui, par exemple !... Quand même le curé consentirait à leur donner la bénédiction nuptiale à minuit et à huis-clos, il y aura toujours quelqu'un qui en donnera connaissance aux voisins, et le secret est fricassé. Tous les farceurs, boutiquiers, propriétaires ou locataires du quartier se donnent le mot, se rassemblent dans un carrefour avec leurs ustensibles et marchent en bataillon serré vers la demeure des époux avec autant d'entrain qu'en ont mis nos soldats à la prise de Sébastopol, Les cloches, les pelles, les poêles, les poêlons, les chaudrons, les casseroles, les chahies des tournebroches, les trompes marines, les cors de chasse, les tambours,
(4) Depuis que le i-riiice Doiia a fait entourer d'imn ^n\W- magnifique les marches du perron de Sainte-Agnes, la d.gringyiudc de la j)/ ise de posstsiion s'opère sur l'escalier de San-Gincomo des Espagnols ^ mais il n'y a que quelt^ues degrés; elle u'est plus uubsi su.cauciiu.
BEPPONE. 989
les cymbales, les vieux tonneaux que Ton roule sur les pavés, les hurlements, les sifflets de voleurs; tout cela forme, sous ies fenêtres des mariés, un tintamarre, uq bacchanal, une harmonie tellement discordante, infernale et terrible, que ia fin du monde semble être arrivée. Pensez si ces pauvres vieux doivent se blottir, se rencoigner en se bouchant les oreilles! Ils n'ont plus ni paix ni trêve r.tout xC monde accourt, tout le quartier se met à la fenêtre, on illumine partout, on crie :
— Vive la mariée ! Grand bien lui fasse !... — Bravo, le marié!... Bonne et nombreuse postérité... —Un déluge de moutards! — Vivat! vivat!...
Et quand ces tapageurs endiablés se sont enroués comme des chantres, à force de hurler, le président du rione (quartier) leur expédie deux hommes d'armes qui, se mêlant à la foule, lui disent en souriant :
— Allons, les gars ; voyons, c'est assez comme celarentrez chez vous et bonne nuit !
Les Romains sont très-dociles à ce^gôrteç^jj^^j^oas, et chacun,
Di ritroso faniciil Comme un enfant
s'en retourne à regret, j^nt^^n arrière, trahie demeure conjugal^e,'*è^^â dire :
— Je m'en vais; mais, rj^ay^ezj^as-feur :je rèvTendiai demain soir ; vous ne perdrez rien pour attendre, mes petits poulets !
— On fait cela, observa Edmond, presque dans tous les pays d'Europe, ce qui prouve clairement que cet usage était commun à tous les anciens peuples du monde.
— Oui; mais aujourd'hui, riposta le Romain, que les peuples reçoivent le prétendu bienfait d'une civilisation superficielle, ils ne se livrent plus à certains passe-temps
2y0 EDMOND.
naturels, qui exigent des époques plus calmes et plus tranquilles que celle où nous vivons. Vous ne sauriez croire combien Rome elle-même perd cliaque jour ses mœurs populaires! Dans quelques années, nos vieillards ne retrouveront plus la Rome d'il y a cinquante ans!
Tous les outils sont bons pour les mains habiles; 1 nomme qui se lient sur ses gardes contre sou propre cœur, en fait jaillir le bien lorsqu'il s'y attend le moins. La perte d'une montre, la douleur qu'il ressentit de celte perte et la joie qu'il éprouva en la retrouvant, réveillant dans l'âme d'Edmond une bonne pensée, lui donnèrent le désir de l'accueillir, la force de l'exécuter, et, partant, un bonheur qu'il n'avait pas encore goûté dans le cours de son existence. Il avait toujours la Nunziatina devant les yeux, et il pensait que, dans son humble condition, cette jeune fille serait parfaitement heureuse si elle pouvait accélérer son mariage avec Cencio. Abandonnée aux faibles ressources de son travail, même le plus opiniâtre, elle ne pourrait parvenir à ce but qu'au bout d'une année ou deux, tandis que lui, riche et prodigue, même par des moyens stupides, absurdes, brutaux et lâches, il pouvait d'un seul Irait causer à la pauvre enfant une joie immense, la plus grande qu'il soit permis de goûter à une créature., bonne, indigente et tendrement éorise.
LA DOi'. 291
Edmond se coucha cette uuil-là préoccupé de ces peusées, qu'il retrouva, Je lendemain, à son premier réveil. Mais comment arrivera-t-il à l'exécution de son plan sans donner lieu à des propos malséants pour l'honneur de la jeune fille, et de nature à allumer dans le cœur de son fiancé une étincelle de jalousie capable d'amener un in-* cendie de colère et la perte de tout son bonheur?... 11 se souvint alors fort à propos de don Alessandro : il pensa que c'était un homme grave, sage, expérimenté; il se dit :
— Pour satisfaire un caprice digne d'un fou, j'ai bien su me servir de ce mauvais garnement de Gasparetto et de cette drôlesse de Nina : il est bien juste que, pour accomplir une bonne et noble action, j'aie recours à un homme honnête et prudent.
H s'habilla et sortit, prenant le chemin de Saint-Pierre. Il voulait se rendre à la sacristie pour y attendre que don Alessandro eût terminé de chanter au chœur.
Edmond avait dépassé le pont Saint-Ange et marchait, par le Borgo, vers le Vatican, lorsqu'il vit sortir par la ruelle de la Traspontina une troupe nombreuse de gens du peuple qui riaient et d'enfants qui ie faufilaient dans les jambes des hommes, faisant des trouées, se heurtant, se bousculant, poussant des coudes et des épaules pour arriver aux premiers rangs et pouvoir pousser les premières clameurs, frapper, au besoin, les premiers coups et prendre les devants dans une partie qui semblait devoir être bruyante et tumultueuse. Edmond ralentit le pas, et, voyant que tout le monde riait, il pensa que les pohssons avaient, selon leur habitude, attrapé quelque malheureux rat et le traînaient, attaché par la queue; mais il s'aperçut qu'il s'était trompé en voyant sortir de la ruelle, sur la rue du Borgo, un grand jeune homme, le visage barbouillé de noir, la barbiche hérissée et s'appuyant sur le bras d'un autre individu qui paraissait le conduire d'un air grave et respectueux, comme en triom-
phe. Suivait une espèce de boiteux, tout disloqué, au menton de galoche et raisonnablement bossu, qui portait une armature de parapluie ouverte,en guise de dais, audessus de la tête de Son Excellence. Des lambeaux de parapluie pendaient, plus décliirés qu'un drapeau de bataille, des baleines de la carcasse. Uu apprenti, mettant en branle une grosse clochette de berger, ouvrait la marche, et un petit peloton de gamins en guenilles suivait en sifflant, en criant et en frappant des mains.
Edmond ne savait si c'était là une mascarade ou l'une de ces folies populaires si nombreuses parmi la plèbe romaine; ayant avisé à la petite porte à hauteur d'appui d'une boutique, un homme de haute taille, aux manières vives et de très-bon air, il le pria de lui dire de quoi il s'agissait. C'était justement le poëte du Borgo : il fit quelques pas en avant et dit à Edmond :
— Mon cher monsieur, je vous dirai que le peuple romain, lorsque, le soir, il a bu un petit coup de trop, ne trouve pas moyen de se lever de bonne heure le lendemain matin; le sirocco donne envie de dormir, et dans la vallée duTibre, le sirocco (vent du sud) est un vent qui ne souffle que trop souvent! — Or, dans ce quartier, il est un usage, principalement en vigueur chez les cordonniers, les menuisiers -et les serruriers, usage que voici : chaque fois qu'il s'agit d'un travail de quelque importance, les ouvriers sont invités par leurs patrons à venir de grand matin terminer ce travail, pour ne pas dégoûter les chalands et les pratiques, et les empêcher de se servir dans leurs boutiques. Us sont ordinairement très- exacts, mais s'il advient qu'un d'entre eux ait le malheur, à cause du sirocco ci dessus mentionné, de s'oublier sous les couvertures, les autres ouvriers s'empressent d'aller le réveiller, l'aident à s'habiller, et le conduisent à l'atelier avec la cérémonie à laquelle vous venez d'assister. Ne rroyez pas, je vous prie, qu'on l'y mène par le chemin le plus court, ohl que non pas! On promène le pa-
resseux comme le bœuf gras, dans les quartiers les plus populeux, pour que les apprentis et les oiftvriers apprennent que
Lu gola, il sonno e le ozîose piiime L'oisiveté, la gueule «1 la piresse
ne sont pas les péchés mortels des Romains, puisque : facere et pati fortia romanum est, a dit Tite-Live, comme vous savez. Mais la punition du paresseux ivrogne ne se borne pas à la promenade triomphale : avant de le faire entrer à l'atelier, on lui fait payer la goutte ou le café à toute la comitive qui a été le réveiller et lui a fait la conduite.
--Il m'a semblé, dit Edmond, que ce garçon n'était guère sensible à la leçon, car il riait avec les autres, et l'on eût dit qu'il se gloritiait de cette honteuse ovation.
— ■ Le Romain, riposta le poëte, sait se mettre au-dessus de l'opinion vulgaire, et il marche toujours calme et serein, même lorsqu'on lui inflige une correction qu'il sait avoir méritée. Lorsque je le vois rire dans une semblable occasion, je ne puis m'empêcher de lui chante , avec notre Métastase :
Nobil ondœ Chiara figlia d'alto monte; Più ch'è stretta e prigioniera,
Piii giocondà
Schezza in fonte;
Più leggera
AU' aura vœ
Tal quesV aima / iù ch'è oppressa dalla sorte, Spiayherà piii in allô in voUi;
E la palma
D'esser forte
Dal suo duolo
Acquisterà.
294 hLAJOND.
Ainsi qu'on aperçoit l'onde noble et sublime, Pure et fimpido enfjiit de la plus haute cime
De nos nioiils sourcilleux :
Lorsqu'elle se rd ouve un instant prisonnière Brave gaienacut Tobslatle, et, rapide et légère,
S'élance vers les cieux.
Ti-n àrae, se sentant par le sort oppressée. S'élève courageuse à travers la pensée
Qui jaillit de ton cœur; Se retrempe, s'épure au creuset de la peine, El jette avec dédain à la souffrance humaine
Un sourire vainqueur!
Adieu, monsieur.
Et le poëte se retrancha derrière la petite barrière de la boutique qu'il avait franchie, laissant Edmond avec un pan de nez, planté comme un piquet au milieu de la rue. La grosse clochette avait pris le chemin de Borgo Yecchio, et tous les curieux étaient retournés à leurs afTaires. Voyant la rue libre, il continua son chemin et arriva à la sacristie de Saint-Pierre, oii il attendit que don Alessandro, en rentrant du chœur, vînt déposer les parements sacrés, ce qui advint quelques instants après son arrivée.
— Eli! quel bon vent vous pousse par ici, mon cher Edmond?
— D'abord, le désir de vous présenter mes respects et mes amitiés, don Alessandro; ensuite, le besoin d'un bon et sage conseil dans une affaire grave et sérieuse.
— Je suis tout à vous, mon jeime ami.
Ils sortirent. — Arrivés près de TObélisque, Edmond commença ainsi :
— Don Alessandro, vous êtes un homme mûr d'âge et de raison, plein de sens et d'expérience, possédant, en somme, toutes les quaUtés qui honorent un homme de votre éta.t et de votre rang. Je puis doLc vous confier en toute sûreté la pensée d'une bonne œuvre que moi, jeune, mondain, étranger et prolestant, je ne puis, à bien des égards, accomphr tout seul. Voici le fait : il vous
souvient peut-être qu'il y a quelques mois . dans l'atelier de Carluccio, vous parliez avec nous des otfobratê du peuple romain; vous n'avez, sans doute, pas non plus oublié que Carluccio nous entretînt, à ce sujet, d'une jeune Trasteverina, qu'il avait aperçue dans un verger, laquelle, pour empêcher l'arrestation de son frère qui, dans une dispute avait blessé son fiancé, se priva de cet amusement si cher aux filles du peuple et donna généreusement toutes ses petites économies, pour ramener la paix et la concorde entre les deux familles.
— Je me rappelle parfaitement tout cela, répondit don Alessandro, et je connais aussi un autre acte très-noble de vertu catholique , accompli bien dévotement par cette même jeune fille qui s'en alla pieds nus à la Madone de Saint-Augustin pour lui rendre ses actions de grâces et lui offrir des pénitences expiatoires ; ce qui prouve bien toute la piété de son cœur.
— Tout protestant que je suis, répliqua Edmond , j'ai trouvé cet acte de religion admirable et mon respect pour cette colombe de pureté s'en est accru : oui, je l'appelle colombe pour son ardeur pieuse, sa simplicité, sa mansuétude. Ce sont là précisément les causes, mon cher don Alessandro, qui m'ont donné le désir le plus vif de hâter l'accomplissement des vœux de cette excellente créature. J'ai appris qu'elle s'appelait Nunziatina : on m'a fait connaître en même temps qu'elle était pauvre et n'avait pour vivre que le faible produit de son travail. Sou mariage avec un jeune homme de sa condition est indéfiniment retardé par l'impossibilité dans laquelle elle se trouve de se procurer le trousseau nécessaire. Vous qui connaissez si bien les coutumes populaires de Rome , vous voudrez bien me dire ce qu'il lui faut.
— L'usage romain veut que l'époux fasse les cadeaux à sa fiancée, et ces cadeaux consistent dans la robe de noces, ia plus belle possible ; d'ordinaire, c'est une robe en soie; — dans les bijoux qui sont : un collier, une agrafe et de
son EDMOND.
bigues en or. — La mariée doit apporter le lit conjugal qui se compose d'un bols de lit, de deux matelas, si c'est possible, des draps, oreillers, couvertures, courte-pointe et couvre-pieds. Elle doit être bien montée en linge de corps, et la batterie de cuisine, poêle, marmite, chaudron et cruche en cuivre font ordinairement partie de son apport : ce n'est pas grand'chose, mais les pauvres gens ont bien de la peine à se procurer ce peu de chose à la sueur de leur front, et souvent ils s'épuisent de travail et d'etforts sans pouvoir en venir à bout. Une maladie de quelques jours est capable d'absorber entièrement les menues ressources qu'on a ramassées à grand'peine, et le mariage est alors ajourné aux calendes grecques^ au grand désespoir des infortunées jeunes filles, comme vous pensez bien! Que de fois je me suis dit ;
— Ce richard qui gâche un argent fou pour un dîner dont personne ne lui saura gré, ne ferait-il pas cent fois mieux , s'il employait ce même argent à rendre heureuses trois ou quatre familles qui gémissent sans espoir de voir s'accomplir leurs modestes et bien justes désirs!...
— Et c'est précisément pour cela, interrompit Edmond , que je voudrais trouver moyen de faire cesser les angoisses de Nunziatina : et à cet eifet, j'ai recours à vos conseils. Un millier déçus nest pas grand'chose pour moi : au lieu de la jeter par la fenêtre en futilités, je voudrais bien -consacrer cette somme à une œuvre méritoire.
~ Je vous en loue et vous y engage, mon cher Edmond. Le moyen sera facile pour moi, mais je veux qu'il le soit aussi pour vous.
— Je vous ai dit que mille écus ne me gênent aucunement. Pourvu que la jeune fille n'ait pas à en rougir et que son fiancé n'y trouve pas des causes de jalousie , cest tout ce que ]e demande; pourtant tout cela arriverait indubitablement, si je me mêlais ostensiblement de cette affaire.
— Puisque votre exquise délicatesse vous fait aperce-
voir les inconvénients dont vous me parlez avec tant de raison, il nous faut agir de façon à ne jamais permettre que la main de leur bienfaiteur soit connue de la jeune fille et de son fiancé. Dans les villes catholiques, et à Rome plus que partout ailleurs, ces sortes de secours secrets et inattendus sont plus fréquents qu'on ne saurait le croire. Sachez bien que de fortes sommes passent par les mains des prêtres pour arriver dans l'escarcelle des pauvres, sans que la gauche sache ce qui a été fait par la main droite. Dieu seul en est le témoin ; lui seul aussi se mêle d'en acquitter la dette. — D'abord on nous charge souvent de la restitution de grand nombre de sommes, quelquefois même très-considérables, que les pénitents que nous confessons nous remettent, repentants de les avoir soustraites à leurs propriétaires légitimes, en se servant, dans la honte de leurs méfaits, du plus impénétrable de tous les intermédiaires humains, — leur confesseur, — et éteignent ainsi le déhei infâme qui flamboyait, terrible comme le remords, sur les pages du grand livre de leur conscience. — Nous sommes ensuite le canal de la divine Providence dans lequel coulent les eaux salutaires qui soulagent les misères de l'humanité. Mon ami, les larmes vous viendraient à la vue de l'émotion de cette pauvre veuve qui, apiès avoir vendu tout ce qu'elle possédait pour donner du pain à ses enfants, et au moment où elle jette autour a'elle un regard désespéré qui s'épouvante du vide affreux qui s'est fait dans toutes les pièces de sa demeure, voit entrer dans cette demeure dénudée un prêtre qui dépose entre ses mains amaigries et tremblantes un petit rouleau d'or, en ne lui disant que ces mots :
— Priez pour votre bienfaiteur.
— Celle vierge pieuse qui, depuis si longtemps, désire se consacrer à Dieu dans un monastère et devenir l'épouse du Christ et qui gémit comme une tourterelle esseulée, voit aussi entrer un prêtre qui lui dit :
— Essuie tes larmes, mou enfant ; l'Epoux des Vierges
298 EDMO.ND.
t'ouvre le jardin des lis et voici la dot qu'il t'envoie. -- Saurez-vous jamais , mon cher Edmond, combien de fois lésâmes pieuses ont fait passer par mes pauvres mains d'humble prêtre leurs secours généreux? Que de larmes ces mêmes mains ont séchées ! Combien de vœux elles ont comblés! Quelles misères n'ont-elles pas soulagées; quelles espérances n'ont-elles pas fait renaître! La charité catholique est inépuisable, parce qu'elle s'alimente à la source sans fin de la charité de Jésus-Christ.
— Ohl quant à cela, mon cher don Alessandro, les protestants justes et impartiaux conviennent sans difficulté que les catholiques les surpassent de beaucoup. Mais vous, prêtres, qui glorifiez si fort le célibat catholique, vous ne voudrez pas vous interposer pour essuyer les pleurs des jeunes amoureuses qui désirent se marier et que la pauvreté empêche d'être heureuses...
— Qui vous dit cela? Vous vous trompez, mon ami. Je vous dirai même que les subventions de cette nature sont bien plus fréquentes que celles que l'on donne pour faire des religieuses; d'abord, parce que l'on fait bien plus de mariages que de vestitions ; ensuite, parce qu'il n'y a pas de mal à ce que la vierge qui aspire au cloître attende une couple d'années, afin de bien être sûre de sa vocation; tandis qu'il est urgent que la jeune fille pauvre et amoureuse se marie promptemeut, pour ne pas exposer son innocence aux dangers du monde ; les bons curés sont toujours très-pressés dans ces cas-là.
— Je n'ai pas de ces craintes pour Nunziatina; mais je voudrais la voir heureuse le plus vite possible, celte bonne créature...
— Bonne, assurément, et peut-être meilleure qu'il ne vous a été donné de savoir! IS'on-seulement elle est pieuse, modeste, retenue et très-sage , mais elle a un cœur semblable au vôtre, mou ami ; un cœur qui a bien plus de pitié pour les malheurs des autres que pour ses propres maux. Elle met tout en œuvre pour adoucir les soullran-
ces d'autrui; elle se prive du moindre petit plaisir pour employer sou pauvre petit argent à donner une robe à une orpheline, pour la nourrir lorsqu'elle a faim , pour la soigner si elle est malade ; et elle fait tout cela avec une grâce, une gaieté, une bonhomie charmantes.
Edmond écoutait sans respirer, et don Alessandro s'aperçut qu'il essuyait furtivement une larihe ; feignant de ne rien voir, il continua :
— Figurez-vous que, quelques jours après la signature du traité de paix entre son frère et son fiancé, la pauvre Nunziatina fut prise à l'improviste par une inflammation tonxillaire, tellement violente qu'elle en fut réduite à toute extrémité. Portée à l'hôpital, elle eut bientôt gagné l'affection des bonnes sœurs et des malades, par sa douceur, sa patience et sa piété.
Un père Crocifero (porte-croix), de ceux qui encouragent les infirmes à bien mourir, un homme des plus instruits, m'a appris des choses bien attendrissantes, touchant la charité de cette chère enfant pendant sa longue convalescence, et comment elle assista avec un amour et une délicatesse incroyable une protestante convertie qui était aveugle et qu'elle faisait manger et tenait propre comme un bijou. Mais ce qu'elle a accompli de plus surprenant et de plus méritoire, avec une patience, une adresse et une persévérance au-dessus de toute expression, c'est la conversion d'une affreuse pécheresse, morte, par son œuvre, repentante et résignée.
— Hélas! interrompit Edmond, pourquoi cette enfant n'est-elle pas née dans une condition plus élevée ! Elle eût fait de grandes et belles choses.
-—^'e vous en inquiétez pas, reprit don Alessandro; chacun est agréable à Dieu, lorsqu'il agit selon ses forces l'obole du pauvre a plus de valeur à ses yeux que l'or du riche ; un seul mot dune âme simple a souvent plus de vertu que les longs raisonnements des savants de la terre. — Aussi, prenez garde à vous, Edmond ; si vous alliez
entreprendre avec Nunziatina une polémique religieuse, elle serait capable de vous convertir au catholicisme, quoique vous en ayiez !
— Dame ! les vertus de cette enfant, dont vous ne m'avez donné qu'une légère esquisse, ont tellement ému et charmé mon cœur que je ne saurais comment vous Texprimer . Je crois que si vous me demandiez en ce moment si je suis protestant, je vous répondrais d'emblée : — Non, je suis caihoUque ! tant est grande la puissance que la magnanimité de cette créature exerce sur toutes les facultés de mon âme...
— Mon cher Edmond , ce sentiment qui n'est, en substance, que l'attrait naturel qu'exerce la vertu, peut aussi être chez vous un rayon de la grâce céleste qui reluit dans votre esprit ; et vous devez l'accueillir avec une âme reconnaissante, faisant tout au monde pour qu'il ne s'éteigne pas. Dieu vous a donné un cœur excellent, faites en sorte qu'il soit docile à sa voix.
A ces douces et graves paroles de don Alessandro, Edmond ôta vivement son chapeau, et portant brusquement une de ses mains dans sa chevelure, il l'ébouriQa rapidement et en tortilla les boucles autour de ses doigts, comme un homme qui veut chasser une pensée par une autre ; puis, se retournant tout à coup, il demanda :
— Eh bien ! quel est votre avis sur les moyens à prendre pour consoler vilement cette admirable créature?
Il se recoiffa , une sueur abondante perlait autour de ses tempes ; on eût dit que sa tête était pressée dans un étau. Don Alessandro voyait la tempête qui s'élevait dans le cœur d'Edmond ; il répondit à sa question :
— Je minerai la chose avec beaucoup de ménagement. Je connais le père; c'est un très-brave homme. Je lui dirai ; Maître Simon, la sagesse et la modestie de votre tille sont connues dans la Loiigaretta; tout le monde en dit beaucoup de bien, et je m'en réjouis avec vous et votre femme, qui l'avez élevée daus la crainte du Seigneur;
LA iior. 301
mais pendant sa longue maladie et durant sa convalescence, qu'elle a passées dans rho?pice féminin de San- Giovanni, sa vertu a été justement appréciée par toutes les malades, par les bonnes sœurs et par les nobles dames romaines qui, par charité chrétienne, vont visiter et secourir les infirmes. Une de ces dames a parlé de Nunziatina dans sa société, composée de personnages éminents, et a ajouté que la jeune fille avait trouvé à se marier avec un brave garçon, honnête et laborieux ouvrier; mais, qu'étant fort pauvre, ce mariage ne pourrait se faire que dans un an ou deux. Parmi les personnes qui écoutaient faire l'apologie de votre fille, se trouvait un riche gentilhomme, fervent catholique, lequel...
— Mais, l'abbé, je ne suis pas catholique, moi!...
— Eh ! bon Dieu ! taisez-vous donc : qui vous a dit, à vous, que vous n'êtes pas catholique?... fervent catholique, donc ; lequel, sans en souffler mot à personne, après avoir appris où vous demeuriez, est venu secrètement vers moi et m'a dit : — Don Alessandro, voici deux cents écus que vous donnerez à maître Simon, pour qu'il achète le lit et tout ce qu'il faut pour le trousseau de sa fille ; dites-lui de prier pour son bienfaiteur.
— Oh! pour cela, oui, dit Edmond. J'en ai grand besoin. Mais, mon cher ami, vous faites erreur quant à la somme : je vous ai dit que je destinais à Nunziatina au moins mille écus.
— En fait de pauvres gens, vous n'y entendez rien. Un millier d'écus, tombant à l'improviste, suffirait pour rendre fous maître Simon, Nunziatina et son fiancé. Aux malades de l'estomac, il faut donner une nourriture légère et bien peu à la fois, encore : si vous forcez la dose, au lieu de les guérir, vous leur donnez une indigestion mortelle. 3e serais d'avis qu'en donnant les deux cents écus, on dit à maître Simon : Engagez les jeunes époux à vivre en bons chrétiens, à fréquenter l'église \ que Nunïiatiûa ne devienne pas orgueilleuse et vaine ; que Gen-
cio ne tourne pas au désœuvré et au pilier de cabaret ; peut-être alors leur bienfaiteur pourra bien se décider à continuer de leur venir en aide.
En attendant, poursuivit le mansionario, je déposerai les huit cents ou les mille écus à la caisse d'épargnes des ouvriers, fondée par le prince Borghèse; ça nous donnerait une rente d'au moins quarante écus; Gencio, qui est ouvrier chez son beau-père, a encore trois ans de compagnonnage à faire, pendant lesquels l'intérêt, joint au capital, accroîtrait le pécule. Au bout de ce temps, le revenu des onze cent vingt écus suffirait seul à monter une boutique et à prendre la maîtrise, sans entamer les mille écus fondamentaux.
— Cela me va, dit Edmond, et je vois que vous êtes un maître passé en matière de bienfaisance; si on l'exerçait toujours ainsi, je comprends à merveille que les pauvres s'en trouveraient inliniment bien et que les aumônes ne se fondraient pas dans leurs mains, comme cela arrive, en moins de rien ! Allons, mon cher don Alessandro, je vais vous donner un bon à vue de douze cents écus sur mon banquier. A ce soir, chez Garluccio:
Edmond prit le chemin de la place de Venise, et don Alessandro tourna vers Monte Pincio, dans l'intention d'aller chez le peintre.
Carluccio était tout seul. Quoique jovial et bon compagnon, c'était un jeune homme honnête et consciencieux, que don Alessandro estimait intiniment, comme un parfait galant homme, sage et discret, auquel il avait souvent ouvert son âme. Il jugea donc à propos, afin d'en être secondé au besoin, de lui dire en deux mots l'affaire d'Edmond àl'égard de Nunziatina, ne lui cachant pas que, gagné par les vertus de la Trasteverina, le protestant en était venu à s'écrier, dans un subit élan du cœur : Je suis catholique l
— Hem! fit Charles, je me permettrai d'en douter, sauf votre respect. Comment vouiez-vous que d'un amour m-
sensé, qui lui a fait commettre mille et une sottises, capables de faire rougir quiconque eût conservé une pauvre seule once de bon sens; comment voulez-vous, cher don Âlessandro de mon cœur, qu'il en sorte le plus beau triomphe de la grâce divine, la lumière de la Foi?
— Mon ami, reprit don Alessandro, Dieu, dans les profonds et mystérieux desseins de sa sagesse infinie, sait tirer le bien du mal avec tant de perfection, que, nonseulement les folies de jeunesse, mais encore les crimes les plus affreux, peuvent devenir, entre ses toutes puissantes mains, les instruments actifs de sa miséricorde. Lis les Actes des martyrs, et tu t'en convaincras aussitôt. Mais, sans remonter aux anciens temps, je pourrais te fournir des exemples à puiser dans des cas étourdissants* Ecoule celui-ci, que, s'il ne m'était pas arrivé àmoi-même, je n'oserais point te donner pour véritable.
En 1834, j^étâis recteur d'une de nos paroisses. A cette même époque, vivait à Rome une exilée, très-pieuse et très-noble dame polonaise, qui fréquentait mon église et se confessait a moi. Un malin, en causant, elle me raconta qu'ayant habité la villa Médicis, sur le mont CéUus, elle avait l'habitude d'aller souvent dans l'église des saints Giovanni et Paolo, que les pères Passionnistes entretiennent propre et brillante comme unegîace. On était en train de Vorner pour les saintes Quarante-Heures; tous les jours, à la même heure, elle avait remarqué une toute jeune fille, jolie comme un ange et blonde comme l'or, laquelle, s'asseyant sur une chaise, tout près de la porte d'entrée, regardait, immobile et très-attentive, les ouvriers qui paraient l'église. A son air, il était facile de la reconnaître pour une étrangère.
— Il n'y a que quelques jours, continua la dame polonaise, qu'au moment de quitter l'église, qui était déserte, voyant cette jeune fille toujours dans sa muette contemplation, je passai près d'elle, et lui demandai, en langue française :
304 EUMOND.
— Mademoiselle, êtes- vous catholique?
— Non, madame, me répondit-elle, mais j'aime beaucoup les catholiques.
— Eh bien, mon enfant, priez.
— Je ne sais pas prier, madame.
— Dites souvent : mon Dieu, ayez pitié de moi!
Elle m'a promis de le faire. Don Alessandro, je la recommande à vos saintes oraisons.
Deux jours plus tard, j'«étais chez moi, lorsqu'on m'annonça un individu qui demandait à me parler pour affaires. On l'introduit : je vois entrer un homme de trentecinq ans environ, assez fort de taille, brun, à grands favoris, portant un gilet blanc à la Robespierre et une énorme cravate nouée à la Bolivar. Le priant de s'asseoir, je lui demande en quoi je peux lui être agréable.
— Mon révérend, voici la chose : je suis étranger et je viens près de vous, qui avez la réputation d'un bon prêtre, zélé pour le salut des âmes, afin de vous demander un bon conseil dans une affaire délicate et qui touche au bonheur éternel d'une âme en peine,
La vue de cet ascétique de nouvelle espèce m'étonna grandement; néanmoins je me mis tout entier à sa disposition.
— J'ai, reprit-il, sous la main une jeune protestante que j'ai rencontrée dans l'église des saints Giovanni et Paolo ; un petit ange du paradis, pure comme une colombe. Cette jeune fille n'a pas ses parents à Rome, où elle est venue avec une famille étrangère, au sein de laquelle elle a une amie qui la traite et qui l'aime en sœur affectueuse, mais qui est, ainsi que son mari, une protestante puritaine, ennemie jurée de l'Eglise catholique ro maine. Cette blanche colombelle m'a dit en pleurant qu elle désire ardemment devenir catholique et qu'elle ne sait comment y parvenir. Diles-moi, mon révérend, ce qu'il lui faudra faire pour atteindre le but de sa sainte vocation?
Je répondis à mon inconnu que la conduite d'une pareille affaire ne pouvait être confiée légèrement aux chances du hasard d'une rencontre fortuite et qu'il faudrait procéder avec beaucoup de ménagement et de circonspection. Je demandai du temps pour y penser sérieusement, et j'ajoutai qu'il serait utile de mettre la jeune personne en relations avec quelque pieuse dame. catholique de ses compatriotes, que l'on trouverait facilement à Rome, où il arrive un si grand nombre d'étrangers tous les ans. Je le congédiai en le priant de revenir me voir dans quelques jours.
Dès que cet homme fut parti, il me vint dans l'idée que la jeune personne était précisément celle dont la dame polonaise m'avait déjà parlé.
Le jour suivant, j'entendis, vers onze heures du matin, frapper rudement à la porte de ma chambre, et je vis entrer mon apôtre de la veille, tout troublé et les yeux extraordinairement animés et ardents. Sans répondre à mon invitation de s'asseoir, il me dit vivement :
— Mon révérend, veuillez descendre de suite à l'église, où celle demoiselle vous attend.
— Comment! elle m'attend? Qui l'a conduite?
— Moi, mon révérend.
-i^Yous?... Et comment s'est-elle laissé conduire par vous?
— Les personnes chez qui elle demeure ont eu des soupçons sur les saints projets de la jeune fille : on veut l'emmener; je me suis chargé de la conduire au port du salut.
Alors mes yeux se dessillèrent : je me sentis pris d'une furieuse colère, et je m'écriai, avec une énergie dont je ne me serais jamais cru capable :
— Ah î ravisseur de vierges! atîronteur d'honneur! séducteur de l'innocence!... C'est donc cela''... Sous l'aspect d'un faux zèle, vous avez trompé, abusé celte pauvre jeune fille ; égarant sa piété, vous vouliez l'arracher
306 JiDMO\D.
à l'autel!... Et c'est dans Rome que vous osez tenter une pareille infamie?... Mais la force publique, qui veille, infatigable, la cherche peul-êlre en ce moment; en sortant d'ici, vous allez tomber dans les mains de la police pour être conduit aux galères comme ravisseur , et ce sera justice!
Ma violente sortie déconcerta cet homme, qui devint blanc comme un linge, tout en me suppliant de descendre à l'église. J'y descendis en effet et je trouvai la jeune fille assise près de la sacristie, toute tremblante et très agitée. Je cherchai à la calmer et lui demandai si elle ne connaissait pas une dame polonaise : elle me répondit que oui. Je me retournai alors vers l'homme et lui dis :
— Monsieur, je ne vois qu'un remède à la faute que vous avez commise : c'est de mettre cette jeune personne sous la sauvegarde d'une famille respectable où il se trouve quelque dame recommandable par sa prudence et sa piété. Connaissez- vous une de ces families-là?
11 me dit qu'il était l'ami intime d'un riche banquier, — qu'il nomma, — qui jouissait d'une grande réputation, bien méritée, de probité et de vertu chrétienne.
— Eh bien! repris-je, il n'y a pas une minute à perdre : que ce banquier vienne ici, avec sa femme.
Ce fut fait instantanément. Une demi-heure après, la jeune fille fut reçue dans cette digne famille, où la dame la conduisit elle-même ; le banquier et l'étranger montèrent chez moi, où nous causâmes de l'aventure. Je dis au banquier qu'il devait, avant toute autre chose, se présenter chez le consul général de la nation à laquelle la jeune personne appartenait, et se rendre caution pour elle, selon les lois de ce gouvernement; il y consentit gracieusement. J'ajoutai alors :
— Mon cher monsieur, vous accomplissez, en accueillant cette enfant, un noble acte de charité; en répondant d'elle, vous lui facihtez les moyens d'entrer dans le giron de la sainte Eglise, seul port de salut; mais Dieu vous
demande pour elle une autre grâce, dont il saura vous tenir compte.
— Parlez, me dit-il rondement; c'est fait d'avance.
— Monsieur, repris-je, il faut que vous me promettiez que, tant que la jeune fille restera sous votre toit, vous ne permettrez pas à cet homme d'y mettre les pieds.
Ce digne monsieur me serra la main avec force, en me disant :
— Je vous en donne ma parole d'honneur la plus sacrée 1
Tu peux bien penser, Cariuccio, quelle fut la mine de ce traître. Il ne soufflait mot et n'osait pas lever les yeux sur mon visage ; il s'en fut avec son ami, en gardant la contenance d'un chien qu'on étrille. — Je rendis plusieurs visites à la noble famille du banquier à laquelle je recommandai chaudement la jeune fille ; je cherchai un prêtre qui l'instruisit dans la doctrine catholique, et notre néophyte se prépara à faire son abjuration avec une ferveur qui attendrissait toute la famille. Je causai de tout ceci avec la dame polonaise qui, la première, m'avait parlé de la blonde enfant : elle fut aussi la voir et s'offrit a lui servir de mère. Cette charitable personne lui fut d'un immense secours dans la longue et cruelle lutte que rbéioïque créature eut à soutenir contre ses parents.
Le séducteur qui, sous l'apparence de la piété, était par venu, à l'enlever et qui, sans un miracle de la Providence, eût infailliblement consommé son déshonneur, ne pouvait se consoler d'avoir perdu sa proie : il supplia, implora, conjura, demandani a la voir, ne fût-ce qu'une seule fois ; mais ce fut en vain : le banquier tint bon. Poussé à bout, ce forcené se rendit à la maison de banque et provoqua son ami en duel. Le digne homme avait servi sous Napoléon 1", dans la guerre de Russie ; se voyant
provoqué, il sauta sur ses pieds et s'écria exaspéré. — Ahl lâche ravisseur de jeunes filles! sors d'ici sans
regarder derrière toi, entends-ta? ou j'applique le bout de ma botte dans la partie la moins méprisal)le de ton sale individu!!...
Lorsque la jeune tille fut suifisamment instruite, elle abjura les erreurs de sa secte et fut reçue comme une fille chérie par la dame polonaise, qui continua à l'aimer en bonne et tendre mère. — J'appris par la suite que son ravisseur avait femme et enfants dans son pays-, il s'était épris de ce bel ange, en la rencontrant dans les rues de Rome-, il l'avait suivie lorsqu'elle se reudait à l'église de Monte Celio, et la voyant si simple, si pieuse, il avait peuj-é qu'il en viendrait aisément à bout, en se faisant passer pour un HilarioD, et, à force de ruses hypocrites, il parvmt en effet, à la soustraire à la surveillance de la famille à laquelle ses parents l'avaient confiée. Mais au moment où il croyait la tenir dans sa serre, Dieu, dans sa miséricorde infinie , tourna les embûches et la trahison du misérable en instruments de triomphe pour sa grâce divine .
— Tu le vois, Carluccio, conclut don Alessandro; tu aurais donc tort de t'étonner, si Dieu se servait du fol et absurde caprice d'Edmond, pour lui aplanir le chemin qui doit le conduire à son salut éternel!
LES FÉTJiS UOMAINES. 309
Cliaque maison doit avoir une entrée et une issue qu'il est pradent d'établir selon le genre de con-lruction de cliacQQe de ces maisons. — On entre ordinairement dans une maison par la porte placée au rez-de-ctiau.-sée, — c'est connu ; mais il y a des habitations où l'on ne pénèlre que par le deuxième et même par le troisième étage...
— Allons donc! comment cela?...
— Parbleu! bâtissez la maison sur la pente d'une hauteur, la façade sur le bord de la pente : si vous voulez y entrer, cher ami, vous y entrerez par le deuxième, si ce n'est par le troisième, quatrième, etc., pour peu que la descente soit longue, haute et dévallante la uiaison. N'estce pas cela?
Je voyageais, il y a quelques années, dans le centre de la France, et je côtoyais la Loire, qui court rapide et claire, le long des fécondes et riantes vallées du Puy, noble et ancienne ville des Gaules, placée en amphithéâtre au pied des montagnes volcaniques du Vélay, La cathédrale de la vieille cité, datant de l'époque mérovingienne, est assise sur une haute masse de rocs et domine, sombre et majestueuse, la ville qu'elle protège du haut de ses noires murailles, avec son grand péristyle soutenu par une forêt de massives colonnes de basalte, aux lourdes cornirhes rouillées, sur lesquelles se dressent les statues gigan-
tesques des premiers rois francs, grossièreoaent sculptés dans celte pierre ferrugineuse que produisent ces nies antédiluviens.
Du flanc de la montagne on monte à l'église par une longue et majestueuse suite de degrés de marbre, taillés largement dans la roche, qui partent de la place et viennent aboutir aux fondations du temple, formant un escalier bien plus long que celui qui, à Rome, du pied de la pente Capitoiine, conduit à la basilique d'Ara CœîL Tout en haut de cette immense montée, on recommençait à gravir des marches tournantes, creusées dans le cœur du rocher taillé à pic, et qui, passant sous les dalles du temple, y donnaient accès par une large baie s'ouvrant au beau milieu du pavé, sous la voûte élevée, au grand ébahissement de ceux qui pénétraient dans l'église, pour la première fois, par cette étrange voie, au lieu d'y entrer par la porte, comme on le fait partout ailleurs.
Vous le voyez, lecteurs, on n'entre et l'on ne sort pas de partout de la même manière : chaque bâtisse a ses accès et ses issues placés selon les convenances de son architecture. Après vous avoir montré des portes au rezde-chaussée, à nii-hauteur et sous le sol, rien ne m'empêche de vous en faire voir sur les toits comme des luyeaux de cheminée. 11 y en a en Laponie, à cause du grand froid, et en Cafrerie, à cause de la grande chaleur ; dans ces pays-là, les maisons sont sous terre et l'on y entre par le dessus.
Cela prouvé, puisque la chose est ainsi pour les habitalions des hommes, pourquoi voudrait-on que les hommes deshabitalions fussent obligés d'agir tous d'une façon unique et uniforme? Beaucoup d'étrangers font un crime aux Romains d'être Romains et de vivre en Romains ; faudrait-il pas qu'à Rome on vécût à la française, à la florentine ou à la vénitienne? Ils vivent à la romaine, quoi! Que faut-il faire à cela? Chacun a sa porte de maison disposée selon les nécessités du sol, de Teau ou de l'air. Pan-
dant l'hiver on entre et on sort par les feoêtres, à riio=pice du Grand Saint-Bernard, car la neige est plus haute que toutes les portes d'entrée : en Egypte, lorsque le Nil est débordé, on sort des maisons et on y entre en bateau.
Nous avons dit tout cela, parce que beaucoup de voyageurs font une mauvaise réputation au peuple romain à cause de la singularité de quelques-unes de ses habitudes: on va jusqu'à l'appeler jpafen, parce qu'il célèbre certaines fêtes qui ont peut-être une origine latine ; on l'appelle superstitieux, parce que quelquefois, après avoir blasphémé ou commis un délit, il va en procession, se fait inscrire dans une confrérie ou se prosterne devant une image miraculeuse de la sainte Vierge , parce qu'il veut avoir au chevet de son ht de malade le saint Enfant d'Ara Cœîi, le bonnet de saint Phihppe, la ceinture de saint Camille, la manne de saint Nicolas et cent autres objets de dévotion. Mais dites-moi donc un peu, bonnes gens : si un homme a commis une faute, il faudra donc qu'il n'ait jamais à s'en repentir ? qu'il ne puisse plus avoir recours à l'intercession des saints pour obtenk le pardon de la miséricorde divine? Faudra-t-il qu'il vive comme une brute ab œtermim? Vous voudriez donc que ceux qui tombent ne tissent rien pour se relever, de crainte de passer pour menteurs, hypocrites ou superstitieux ? — Si l'on parle de la foi du peuple romain, tous ces gens-là crient au mensonge, parce que ce peuple s'amuse et rit en célébrant ses fêtes rehgieusesl Si tout le mal était làl... Laissez-le donc se divertir à sa guise ; quel inconvénient y a-t-il à cela? Chaque oiseau a son vol; chaque poisson sa manière de frétiller ; le peuple romain est ainsi fait : l'hiver il se chauffe au soleil; il se couche à Tombre l'été ; a-t-il bien tort? Lorsqu'il prie, c'est de toute son âme ; quand il s'amuse, il s'en donne à cœur joie.
Dans toutes les villes d'Italie, le carnaval se prolonge depuis l'Epiphanie jusqu'au mercredi des cendres. A Rome, U ne dure que huit jours; mais le peuple s'en gorge et
c'est le carnaval le plus bruyant, le plus pantagruélique de l'univers. Ce n'est vraiment qu'à Rome qu'on peut dire à bon droit : Semel in anno Hcet insanirc , comme l'ont dit les anciens. Aussi, tous les étrangers qui arrivent à Rome par dizaines de mille en prennent leur bonne et large part, tout en s'émerveillant de voir un peuple ivre de folle gaîté, respecter avec une étonnante modération toutes les lois, tous les règlements d'ordre et de police, se calmant tout à coup et rentrant tranquillement chez lui, dès qu'on lui dit : C'est assez.
Le carnaval romain se concentre dans la rue du Corso, où est dressée la lice de la course des chevaux barbes (Barberi), et où circule la file des voitures. Sur la place du Popolo, au pied de l'Obélisque, on élève une palissade eu hémicycle, d'où partent les coursiers ; aux deux côtés se dressent deux magnifiques pavillons, sous lesquels sont assis une partie des conservateurs de Rome chargés de présider au lâchement des barberi; et dans toute l'immense longueur de la rue, qui est droite comme une llôche, on voit un double rang d'échafauds richement pavoises, qui suivent jusqu'au bout de la carrière où se trouve le pavillon des juges du but. La course s'ouvre immédiatement après le coucher du soleil.
La marche des voitures commence aux coups de la cloche du Capitole et, en quelques instants, leur double file se développe dans toute la longueur du cours où le bruit devient indescriptible. Toutes ces voitures sont ouvertes ; les grands seigneurs se servent de leurs chars-à -bancs de chasse dont les côtés à claire-voie sont doublés en mousseline blanche , les femmes portent des peignoirs blancs et les hommes endossent de blancs paletots et sont coiffés de larges chapeaux tlasques, couleur de cendres; deux g-rands paniers occupent le centre du véhicule : l'un est rempli de confetti (dragées) en plâtre ; l'autre de petits bouquets de fleurs. Les fenêtres, les terrasses, les balcons et les échafauds sont pavoises de larges draperies a les-
LES FÊlEs ROM Al >E S. 31 3
tons de damas, de taffetas, de mousseline, bleu de ciel, rouges, blancs. Les speclateurs, groupés en foule à toutes les ouvertures, ont aussi leurs provisions de coiifettl qu'ils jettent dans les voitures, ceux des voitures lancent des dragées et des bouquets aux fenêtres : toute celte grêle de dragées, cette pluie de fleurs, se croisant, se heurtant, se choquant dans les airs, forme la beauté, l'animation, la variété, la vivacité de la fêle.
Les Romains ne sont pas les seuls qui prennent une part active à toute cette joie : les étrangers qui nous viennent doutre-monts en usent sans mesure et ne peuvent se rassasier d'un plaisir inconnu à la froide et calme nature de leurs contrées, piaisir qui coule dans nos veines avec notre sang méridional. Ils conviennent que chez eux on proclame bien la liberté à son de trompe , mais qu'en réalité on n'en sait jouir que chez nous, qu'ils regardaient comme un pays d'esclaves, couverts de chaînes pesantes.
C'est un curieux spectacle en vérité que la vue de ces nobles jeunes gens étrangers, atiairés comme des ouvriers à /éuj-s pièces, et suant à grosses gouttes, tant ils mettent d entrain à jeter par poignées, à pleines pelletées, des dragées aux piétons, du haut de leurs voitures, ou aux voitures, du seuil de leurs balcons, prenant un plaisir indicible à consteller de blanc les imprudents habits noirs ou bruns qui s'aventurent dans l'ardente mêlée. Ces jeunes gens sont en blouses dans leurs calèches et la figure couverte d'une résille; mais la grêle de plâtre qui fond sur eux des fenêtres est si drue, qu'ils ressemblent tous à autant de meuniers en pleine besogne, sortis à peine des nuages du blutoir.
Les femmes du peuple romain, qui sont coiffées en cheveux pour la plus grande part noirs cooame du charbon, semblent toutes poudrées à frimas comme l'étaient nos élégantes et coquettes grand'mères ; celles qui portent des corsages bruns ont l'air d'avoir passé quinze jours et
quinze nuits à sasser la fleur de farine. On se secoue dans ce coin; on se froUe dans cet autre; celui-ci a eu la précaution de mettre dans sa poche une brosse avec laquelle il cherche à nettoyer son habit; mais voilà qu'une énorme pelletée de dragées lui arrive si violemment sur la tête, qu'en s'écrasant elle le rebadigeonne de pied en cap, comme un pilastre reblanchi à la chaux. Cette grêle insolente, mais bienheureuse, se faufile sans cérémonie dans la gorgerette de ces dames et les sucre comme d'apétissantes assiettes de fraises :le soir, en se déshabillant, elles jonchent le tapis de leurs chambres à coucher d'une pluie de ces dragées qui se sont parfumées au contact de leurs chairs odorantes et délicates. Les hommes en ont leurs poches remplies. Les nuages de fleurs qu'on a lancées par les fenêtres ont, en s'éparpillant, converti les chapeaux, les cheveux et les épaules des passants des deux sexes en autant de parterres émaillés. Ce combat de fleurs lancées, renvoyées des voitures aux fenêtres, des fenêtres aux piétons et des piétons aux voitures, est assurément le plus gracieux, le moins meurtrier, le plus innocent des coiï;bats passés, présents et futurs.
Ajoutez à tout ce joyeux tapage les masques à pied, composés de paiUasses et de polichinelles, portant des vessies gonflées, attachées au bout de certaines petites massues, et dont ils frappent en riant et avec un bruit de tous les diables la tête et le dos du peuple; d'arlequins dont les battes de bois creux retentissent sur les passants. Vous êtes assourdi par d'autres masques qui soufflent à pleins poumons dans des trompes marines, dans des buccins; ceux-ci frappent sur des systres, ceux-là sur des cymbales; le bruit des roues, le hennissement des chevaux, les cris, les coups, les rires, les chants, le son discordant des instruments doivent fendre et lézarder la voûte éthérée! — Mais qu'est-ce encore, bon Dieu? Pououniî pououm! Ce sont les petites bombardes qui éclatent I A ce signal, les voitures enfilent les ruelles de côté et s'é-
LES FÊTES lOMATNES. 315
coulent par les voies parallèles au Corso, laissant la place à la course des barberi ; à la deuxième décharge, ces milliers de voitures ont disparu; les chevaux-légers déblayent le terrain en un temps de galop.
Le peuple se masse contre les maisons, dans l'attente de la course. On tend la corde sur la piazza del Popoli ; les barbes, dressés par les barbereschi, paraissent derrière la corde, pialFaut, se cabrant, hennissant, écumant et dévorant l'espace d'un œil enflammé; ils n'ont pour tout harnais qu'une têtière surmontée d'une plume ondoyante ; on a collé à leurs flancs et sur leurs croupes, avec de la poix, des boules hérissées de pointes d'acier. Au signal donné, la corde est enlevée; les barberi sont lâchés et les voilà partis. L'impétuosité du premier élan, les cris du peuple, les pointes d'acier qui les piquent, l'émulation qui les stimule, leur donnent des ailes, et ils passent devant les yeux éblouis des spectateurs avec une rapidité vertigineuse, tes Afjonoteti, c'est-à-dire les juges du champ-clos chevalin, les attendent du haut de leur tribunal... nous voulons dire, de leur pavillon; les barbereschi , sous leur tente d'arrêt, les attendent aussi. Les deux ou trois barberi qui sedisputent la palme, se distancent de quelques têtes entre eux, s'enveloppent dans leur souffle et se stimulent récipioquement j le barberesco s'élance à la tète du premier qui atteint le but; le cheval l'entraîne après lui, suspendu dans les airs... Les applaudissements éclatent de toutes parts; le maître du barbero, entouré de ses amis, se présente devant les juges et reçoit solennellement de leurs mains le pallium de velours ou de drap d'or de la victoire.
Alors, le barberesco bride le coursier; un autre servant élève le pallium au-dessus de sa tête au bout d'une antenne, etle vainqueur est triomphalement promené, au son des fanfares, dans toute la longueur du Corso et par les rues les plus populeuses de la ville, pour y recueillir les hommages dus à sa vitesse et à sa légèreté. Dans ces oc-
casions, l'instinct du noble animal est vraiment merveilleux ; il marche fier et superbe, il porte la tête haute ; son regard est imposant et joyeux, son col se courbe majestueusement et avec grâce-, ses oreilles frétillent, il secoue sa crinière; son pas est ferme, sonore, accentué.
Mais le dernier soir du carnaval couronne et met le comble à la joie du peuple romain, par l'étrange fête des moccoli, — comme on nomme là- bas les bouts de chandelle . Après le passage du pallium , les voitures recommencent à circuler sur le Corso; la nuit est venue ; chaque spectateur, — et pensez s'il y en a!... — allume son moccoletto, pour éclairer les funérailles du roi des fous, maître BerUngaccio (le carnaval). C'est un coup de théâtre magique, que cette illumination instantanée des échafauds, des deux rangs de voitures qui bordent le Corso et où chacun des individus qu'elles contiennent tient son bout de cire allumée à la main. Les piétons font tous leurs eflbrts pour l'éteindre et les montés tous les leurs pour le maintenir allumé. Les mouchoirs voltigent contre les voitures et les échafauds ; les chapeaux s'en mêlent; on souffle à travers ses mains jointes ; les porteurs de moccoli les lèvent en l'air, montant sur leurs pointes, sur les banquettes, sur le siège du cocher, sur la capote ; si une lumière est éteinte, tout le monde de crier à lue-tête :
— Eh! eh! eh! senza moccolo ! — (sans bout).
— Ecco il moccolo! (voici le bout), crient les autres en le rallumant.
On voit les élégantes calèches de chasse, remplies d(\s jeunes princes romains et étrangers, et les superbes berlines, pleines de grandes dames, folâtrer avec le peuple en toute Uberté. Ce soir-là toutes les différences de conditions disparaissent; tous les hommes sont frères, toutes les classes sociales se mêlent, se confondent; c'est un véritable datur omnibus ; on n'est occupé qu'à éteindre ou à tenir allumé. Dans tout ce bruit, ce mouvement, ce
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tourbillon de piétons, de chevaux, de roues, de timons, c'est comme par miracle qu'il n'arrive jamais de sinistre accident; on dirait vraiment que ce soir-là les chevaux ont plus de bon sens que les hommes. Il ne faudrait qu'un cheval rélif ou ombrageux, s'emportant, se cabrant, pour écraser ou estropier un nombre infini de personnes. Rien de cela n'arrive. Le peuple saute sur les montoirs, sur les moyeux, sur les jantes des roues; il passe entre les jambes des chevaux; les mouchoirs sont secoués devant leurs yeux; on les heurte , on les pousse, on les fait reculer, et ces bons animaux ne se cabrent pas et ne s'effrayent nullement. Les gens des voitures s'accrochent où ils peuvent, pour essayer d'éteindre les moccoli des échafauds ; ceux des échafauds se laissent pendre en dehors pour éteindre les moccoli des voitures, et pendant que rhomme de la voilure souffle le bout de l'homme de l'échafaud, un gamin saute au moutoir du laquais, grimpe sur la capote et souffle le bout de Véteigneur.
Ceux qui sont aux fenêtres jouissent d'un coup d'œil tout à fait merveilleux : l'immense rue du Corso est embrasée de l'un à l'autre bout ; on le dirait un fleuve de lucioles, apparaissant et disparaissant avec une alternative incessante. Mais le spectacle le plus admirable est celui du coup d'une heure du matin ; tout s'éteint à la fois, tout bruit cesse à l'instant ; la foule s'éclipse, se disperse, s'évaporo, s'évanouit ; c'est magique, incroyable, presque terrifiant. Entre la lumière éclatante, le bruit assourdissan , le mouvement fascinateur et les ténèbres profondes, le silence des morts et l'immobilité du désert, — pas la moindre transition ! Où trouverez-vous un pareil peuple; un peuple assez docile, assez raisonnable, assez obéissant pour passer en moins d'un instant de la bacchanale la plus échevelée au calme le plus profond, à l'unique appel d'une cloche officielle? — Les Romains n'ont pas d'égaux sur la terre. Leur soumission aux lois est sans exemple. Les étrangers de toutes les nations, qui
s'attendent à voir disperser la foule par des escadrons de cavalerie lancés au triple galop, ne reviennent pas de leur stupeur, en voyant, au seul coup d'une cloche, tous les mouchoirs se plier, les éventails se fermer, les lumières s'éteindre, la foule disparaître sans soufller mot, par les rues de traverse, et le Cours, devenu silencieux et désert, n'être plus que la rue morte d'une ville endormie sous le coup magique de la baguette d'un puissant enchanteur.
Les mêmes prodiges se reproduisent à Pâques et pour la fête de saint Pierre, à l'illumination de la façade et de la coupole du Vatican; aux feux d'artifice de la Girandoîa qu'on tirait jadis dans la cour du château Saint-Ange et qui ont lieu aujourd'hui sur le Monte Pincio. Au souffle qui éteint l'immense éclairage, au départ de la dernière fusée du splendide bouquet artificiel, tout le peuple rentre chez lui calme, tranquille et content. Il en arrive autant dans les tombole de Piazza Navona ou de la Villa Borgbese, dans tous les autres spectacles que le peuple romain aime avec tant de passion, pourtant!!. Les sectaires détestent cordialement cet amour de l'ordre et de la paix; aussi, se sont-ils donné plus d'une fois le méchant plaisir de jeter l'épouvante et la confusion dans cette foule assemblée.
11 y a, à Rome, une autre coutume singulière qui attire et charme le peuple. Elle a lieu en été et tire, selon nous, son origine de l'époque des Césars. Rome est la ville la plus riche en cours d'eaux qu'il y ait en Europe. La prodigue magnificence des empereurs romains détournait ces eaux à quarante et cinquante milles de distance, les conduisant à travers les monts et les vallons, par des galeries souterraines et des aqueducs à très-hautes arcades, jusqu'au centre de Rome, où elles se répandaient dans des fontaines de marbre, dans les nymphées et dans les thermes des bains publics. Ces eaux surgissaient par quatorze veines, et les aqueducs de l'eau Claudia, de l'eau Giulia, de l'eau Marzia, de l'eau Tepula, dje l'eau Ver-
LES FÊTES KOMATNES. 3!9
gine, (le l'eau Trajane et de Feau Alexandrine étaient célèbres.
Cette quantité d'eaux était si grande que, réunies ensuite dans les douches souterraines, elles se répandaient dans les jardins en petits fleuves, en cascades, en petits lacs; elles montaient dans les arènes et dans les amphithéâtres, pour y former les naumachies où se livraient des batailles navales, au grand contentement de ce peuple guerrier, et les écoles de natation. H est certain que, durant les grandes chaleurs de l'été, toutes ces eaux rafraîchissaient la ville admirablement, et que la plèbe et les animaux en tiraient grand profit, en s'y ba'gnant le matin et le soir. Rome moderne semble vouloir perpétuer cet usage, en souvenir des anciennes fêtes Fon taies.
De toutes ces eaux, dont la république et les empereurs avaient doté Rome, il ne reste plus que Teau Vergine, TAlexandrine et la Trajane. L'OstrogolhYitiquind, qui assiégeait Rome, voulant la priver des moulins intérieurs qui étaient mus par les excédants des fontaines, fît couper, eu 537, tous les aqueducs qui furent, en partie, rétablis par Bélisaire et par Narsès; mais, ruinés dans les nouvelles invasions qui dépeuplèient presque entièrement la reine du monde, ce ne fut qu'en 780 que le pape Adrien 1" en fit restaurer plusieurs, au grand soulagement de la ville. Au xvi® siècle, enfin, lorsque les souverains pontifes, ranimant les arts, firent refleurir Rome, les sources que l'on put retrouver furent recueillies et dirigées utilement. Paul IV releva les aqueducs de l'eau vierge d'Agiippa; Sixte-Quint, ceux de rA!exandrine,qui avait été conduite par l'empereur Alexandre Sévère; et Paul V, ceux de l'empereur Trajun. Ces trois pontifes édifièrent les trois admirables fontaines de Trévi, des thermes de Dioctétien et du mont Janicule, qui se subdiviseHt en canaux et en veines qui vont égayer toutes les places, toutes ies maisons de Rome, avec une royale prodigalité. Innocent X, de la maison Panfili, détourna une grande
douche de l'eau Vergine, pour la conduire au milieu de la place Navona, qui était aDciennement le cirque agonal d'Alexandre Sévère. Innocent fît édifier sur cette place la somptueuse basilique de Sainte-Agnès et fit élever en face du temple, par le Bernin, l'obélisque de Garacalla, qui surmonte une des plus belles fontaines du monde, chef-d'œuvre de majesté et de grâce du célèbre architecte, enrichi des statues gigantesques des quatre grands fleuves : le Danube, en Europe, le Gange, en Asie, le Nil, en Afrique, la rivière des Amazones, en Amérique. Le bassin de la fontaine est circulaire et forme un petit lac très-limpide, alimenté par les eaux que lui fournissent les quatre fleuves susdits et que nous avons vues troublées, — s'il vous en souvient, cher lecteur, — par l'immersion chevaleresque de l'illustre Râpa, proclamé solennellement Bagarino.
Eh bien! — pour en revenir à nos fêtes romaines, dont, en vieil écolier buissonnier que nous avouons être, nous nous sommes passablement éloigné, — nous vous dirons qu'au mois d'août, lorsque les chaleurs de la canicule brûlent la ville de Rome, le samedi soir, on ferme, au moyen d'une cataracte, l'écluse de la place Navona; on bouche les exutoires de la vasque qui s'emplit, se gonfle et déborde sur les gradins, inondant la place qui, dans toute son elliptique, va en pente douce vers son centre, formant ainsi une cuvette démesurée. Entièrement débarrassée de ses bancs de vente, des paniers, des baquets, des étagères, de tous ses revendeurs, la place envahie par l'eau est bientôt convertie en lac limpide et tranquille, au sein duquel s'élèvent, comme trois îlots, la grande fontaine d'Innocent X, et les deux autres de Grégoire Xlll, belles constructions en marbres très-fins, enrichies de statues, de colonnes et de monstres marins, ornant les deux bouts de la place. I^a basilique de Sainte- Agnès, avec sa coupole hardie, le Collège, le palais Panfili et toutes les maisons qui bordent cette place si belle,
des côtés de Sainte-Agnès, de Saint-Jacques et du palais Braschi, se reflètent dans cette eau claire et transparente.
Voici venir par toutes les rues de traverse des voituriers, des charretiers, des palefreniers montés à cru sur leurs chevaux et sur leurs bidets qu'ils mènent à la grande baignade des eaiix fraîches, les faisant boire et s'y promener longuement. Viennent ensuite, au son des trompettes, les escadrons de la cavalerie, de l'artillerie et du train des équipages, qui font à bien des reprises et circiilairement le tour de la place au pas militaire de manège. Les gamins de la place Navona, de la Rotonde, de Saint-Eustache et des environs, accourent vers le lac, nu-pieds et la petite culotte retroussée jusqu'aux hanches , entrent dans l'eau, s'y démènent, et, formant une coupe avec leurs deux mains, en jettent au visage des badauds qui se tiennent, bouche béante, sur le petit espace sec qui borde à peine les maisons du pourtour. Les badauds, à leur tour, menacent les impertinents galopins et s'en vengent en leur envoyant des trognons de pastèque, des écorccs d'orange et des tomates pourries. Les chevaux piaffent, les poulains gambadent, les mulets se couchent, les polissons leur lancent les chiens aux trousses, hurlent, sifflent et font un caiilloa infernal.
Le dimanche suivant, la joie et l'ardeur de la tète redoublent : les voitures des patriciens et des bourgeois de Rome se mettent de la partie. Tout le peuple y afflue de tous les quartiers et se masse, compact et serré, sur les rebords du lac improvisé, sur les boutiques et les perrons; les fenêtres, les balcons, les terrasses, les belvédères, regorgent de seigneurs, de belles dames qui agitent leurs mouchoirs blancs à la vue des voitures de leurs parents, de leurs amis, de leurs connaissances. La fête est au grand complet, il y a là deux peuples : celui de la mer et celui de la terre; ils paradent tous les deux; celui-ci au sec, l'autre dans l'eau. Les cochers conduisent lentement pour que les chevaux ne soient pas saisis par
rs
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ia fraîcheur de l'onde; mais les rétifs, les peureux et les récalcitrants ne tardent pas à sentir la fanfare du fouet autour de leurs oreilles et les coups rebondir sur leurs croupes. Les roues de i'avant-train sont sous l'eau; celles de derrière en ont jusque par-dessus les moyeux; le piétinement des chevaux et le tournoiement des roues font jaillir et écumer l'eau qui moutonne comme le flot salé soulevé par le vent des tempêtes.
Le soleil couché, toutes ces voitures, converties en nacelles et dont les cochers-pilotes guidaient la promenade de toutes ces naïades, de tous ces tritons, de toutes ces araphilriles sur les flots écumeux^ sortent de l'onde en regagnant la rive. Les nymphes débarquées meurtrissent leurs pieds délicats sur les rudes cailloux qui pavent les rues de Qidrinus; mais les Quintes se privent de ce délicieux passe-temps et s'en procurent un autre sans quitter la place Navona. Apprenez, ô lecteur, qu'au fin fond de la place, vers l'Apollinaire, où le sol s'élève doucement, l'eau du lac factice n'a pu faire irruption : — c'est sec comme notre bourse (hélas!). Là se dressent en amphithéâtre des étagères, des gradins en forme de pyramides, où sont symétriquement disposées de magniliques tranches de pastèques, si flamboyantes, si drues, qu'on croirait voir ce coin de la place embrasé par des colonnes enflammées. Des tables et des chaises ont été placées autour de ces. pyramides et y attendent les dégustateurs. Ne craignez pas qu'il en manque, au moins! Les Romains sont friands à Texcès de pastèques, et les pastèques romaines sont délicieuses, ma foi ! Or, on s'en fait de bonnes bosses pendant les chaleurs de l'été. Nous vous dirons seulement (fu'à l'époque du choiera, les médecins ayant défendu les pastèques, la plèbe romaine accusa les médecins de sévices, de tyrannie et d'abus de pouvoir, et comme on en avait prohibé l'entrée en ville, hommes et femmes, aux jours do fête, sortaient de Rome et allaient s'en gorger dans les vergers, tant et si bien que, tous les lundis, la
mortalité était triple ! On nous a raconté qu'un charretier robuste et fort comme un atlïlète, étant sorti par la porte Portè?e, acheta deux énormes pastèques et, tout en les partageant proprement en belles et larges tranches, il entama la conversation avec maître choléra et
Lui tint à peu près ce Jangage :
— Voyons, monsieur le choléra, vous me laisserez bien manger cette tranche de pastèque?... Allons, allons, laissez-la-moi manger, monsieur le contrariant.
Il l'avale, et, passant à une seconde :
— A votre santé, monsieur le choléra! C'est excellent!
Une troisième :
— Celle-ci à votre aimable frimousse! ... Une quatrième :
— Cette autre, à la barbe des médecins qui ont eu la bonté de signer votre passe-port pour Rome, seigneur choléra!
Et les deux pastèques y passèrent.
Mais le soir on porta notre homme au Lazaret, avec les crampes, les tranchées et le frisson.
On l'enterrait à l'aube du lendemain.
Après le départ des voitures de la place Navona, le peuple s'attable et dévore des pastèques, jetant les écorces aux gamins, qui mordent à belles dents, rongeant jusqu'au vert et s'y débarbouillant jusqu'aux oreilles. Mais comme la pastèque, tout aqueuse qu'elle est, provoque la soif et qu'il faut, dit-on, la cuire dans l'estomac, beaucoup de nos gourmets avalent un petit verre de rhum entre chaque tranche; puis, appelant le tavernier qui a Sis caves par là, ils arrosent le tout avec de bonnes fiasques de vin dOrviette et de Marino.
A l'époque de la Saint-Barthélémy, la dévotion conduit les Romains à l'Ile Tibérine, où l'on vénère son saint dé-
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pôt et où Ton gagne les indulgences. Ils font leurs dévolions à l'église, oui bien; mais en sortant, ils trébuchent dans la tentation de la pomme d'Adam. Toute la place, ainsi que les vieux parapets desdeux ponts, sont couverts de pastèques entières, de pastèques coupées par tranches qui brillent d'un rouge bien plus vif que celui de toutes les écarlates, de toutes les pourpres du monde. Les étagères aux tranches côtoient le couvent des Minimes et les montagnes de pastèques entières bordent les trottoirs; on dirait des tas de boulets, de bombes et d'obus encombrant les cours et les préaux d'uu polygone ou l'esplanade d'une citadelle. — Celui-ci frappe sur une pastèque pour savoir si elle est bien pleine; cet autre en fait couper une pour voir si elle est bien rouge; un troisième en goûte une tranche pour s'assurer qu'elle est bien savoureuse. On s'attable et on mange à bouche que veux-tu. Là aussi, bien entendu, les fiasques circulent... et il faut que le vin soit bon, sinon gare les indigestions.
Il n'y a que quelques années qu'on a interdit une autre espèce de passe-temps, et on a bien fait. — Une bande d'enfants tout nus, stationnait sur les parapets des deux ponts. Le peuple , pour se procurer un divertissement bien stupide , en vérité , jetait dans le Tibre une grosse pastèque; les polissons s'élançaient dans la rivière la tête en avant, et s'etforçaienten nageant de se dépasser et d'atteindre le fruit entraîné par le courant. De là des accidents funestes et mortels . Les uns, poussés par les flots rapides, se noyaient sous les roues des moulins; les autres, en sautant du haut de l'arche, piquaient dans ces eaux, très-basses au mois d'août, une tôle si rude, qu'ils en restaient tout étourdis et étouffaient sans retour.
Pendant l'été, les Romains ont le dimanche bien d'autres amusements encore. Ils sortent de la ville par troupes et, se réunissant entre parents ou voisins, ils vont souper dans les cabarets ej-tra-muros , avec de la laitue et du jambon qu'ils mangent en plein air, sous les tonnelles des
LES FÊTES IIOMvIXlS. 325
petils jardinet?. Les p!u? gloutoris entrent dans un verger, marchandenl toute une planche de laitue; puis, se jctani sur ces belles pommes si fraîches, ils en prennent les cœurs qui sont blancs comme de la cire, et les dévorent avec du pain tout frais. Cinq ou six personnes suffisent pour faire place nette, comme si un troupeau d'oies y avait passé. Après ce bel exploit, ils entrent à la guinguette et arrosent cette salade gargantuaîesque de bon nombre de fiasques, au son durebec dont [harmonie met la joie dans l'âme du peuple et assaisonne gaiement ces cliampêties repas. Après le souper, on joue aux boules et aux quilles sur la praine, pendant que les jeunes filles dansent entre elles. La nuit venue, on regagne la ville et Ton va tranquillement se coucher.
Au mois de septembre, les grandes assemblées se tiennent sur la place Navona, pour y manger des figues. Le territoire romain en produit en très-grande quantité. On en porte tous les jours, des collines du Latium et de la Sabine, d énormes panerées trébuchantes, qu'on pose en belle mo[itre sur les plats-bancs du marché agonal; il y en a de toutes les couleurs et de toutes les grosseurs, blanches, jaunes, vertes, brunes, rouges, violettes, noirâtres; il y a les figues-courges, les garancines, les calabroises, les bergamottes, les castagnoles, les pisénelles, les grassouillettes, les saccharines et les larderoUes. Cinq à six Romains entourent une grande banne de figues et demandent au paysan :
— Combien tout ça ?
— Tant.
— Non ; tant.
-- Prenez.
La banne payée, on prend, on avale sans mâcher, d'abord les plus mûres, celles qui pleurent et qui ont la peau ridée et entamée; on les dirait grilTées par des chats : on les mange entières, peau et tout. Puis on passe aux coustordus et à celles qui font la risette : puis on attaque celles
qui ont du lait autour du pied : la banne est bientôt vide.
— Mais tu ne nous parles que de mangeaille! s'écrient les étrangers. Manger et s'amuser sera donc l'éternelle devise de ton peuple de goinfres et de fainéants? Et tu voudras nous la faire passer pour noble et généreuse, celte nation ô! avale tout et de...
— Doucement, s'il vous plaît, en fait de nation ! Nous ne vous avons parlé que du bas peuple, de la plèbe : ce n'est pas là la nation. — La partie bien élevée a, comme tous les citoyens de l'Italie, son genre de distractions adaptées à ses mœurs civilisées. — Lorsqu'on parle de la plèbe, soitelle allemande, française, ou de n'importe quelle nation, elle ne connaît pas de plus grand plaisir que celui de boire et de manger, parce qu'elle ne connaît pas les plaisirs raftinés; et en cela, ainsi que l'a très-bien dit don Alessandro : Tout le monde est romain!
Le peuple de Rome, toutefois, qui a de l'héroïque et qui tient encore à la nature antique, aime les spectacles où l'on voit triompher la force ou la vertu, bien plus que ne les aiment les autres Italiens : ses personnages de théâtre de prédilection sont des paladins qui combattent pour la défense du faible et de l'opprimé : les batailles où l'on soutient un peuple injustement assiégé l'enchantent ; il adore Lucrèce, qui, déshonorée par Tarquin, se réfugie dans le suicide : il déifie Virginius, qui égorge sa fille pour la soustraire aux poursuites du décemvir. — Montrez-lui des tours de force, des jeux d'adresse, d'intrépides écuyers, des lutteurs infatigables, et, lorsqu'on la permettait dans le mausolée d'Auguste, les Romains trépignaient de joie à la vue de la cavalcade du taurin furieux. Luigetto la Merla, dit le boiteux, — et qui vit encore, — était fameux à cet exercice. Lorsqu'il voyait le taureau, harcelé par la meute, commencer à fléchir, Luigetto lui jetait aux cornes un nœud coulant et attirait le rénilent contre un tronçon de colonne, l'y attachant court et tête baissée, à un anneau de fer; puis, lui posant sur le dos une sellette rete-
H.S FÊfES KOMAIJNEa. 527
iiue par deux fortes courroies croisées, il s'élançait à cheval. Le taurin, peu fait à cette charge inusitée d'une seîls et d'un homme, soufflait, écumait, mugissait; on attendait que sa rage et sa fureur fussent arrivées à leur comble, pour couper les liens qui le tenaient courbé ; pendant que le taureau se relevait, les garçons de course lui faisaient partir deux fusées sous le ventre qui, en éclatant et en jaillissant comme deux fontaines de feu, l'enveloppaient de flammes et de fumée. A cet éclat subit, à cette fumée asphyxiante, la bellue fait un bond démesuré et entre dans la colère la plus insensée, la plus inexprimable: c'est une folie délirante et furieuse; ses élans, ses contorsions, SCS mugissements furihonds, ses souftlements tempétueux, ses mouvements désespérés, inspirent la terreur dans les âmes les plus fermes ; mais Luigetto serre les genoux, se courbe sur l'encolure et, se prêtant à tous ces soubresauts désordonnés et endiablés, il se tient ferme en selle comme s'il y était vissé. Enlin, après avoir parcouru deux ou trois fois l'arène, aux grands applaudissements de la foule ébahie et charmée, les servants rejettent le laço aux cornes delabéte furieuse et la rattachent à la colonne : le cavaher, appuyant ses mains à l'arçon, s'élaaice légèrement sur le sol.
XVllï
Rome n'a peut-être pas, parmi ses palais antiques, un monument qui ait conservé sa forme première, comme le rôle du monastère de Torre di Spccchi (la Tour des Miroirs), qui fut iiabité par sainte Françoise Romaine, fondatrice des damesOblatesde Marie. La dévotion deces nobles filles de la sainte a toujours conservé intact le quartier quifut sa demeure : on y voit encore les escaliers que sainte Françoise monta et descendit tant de fois; sa cellule qui conserve presque l'empreinte de ses pas et semble renfermer toujours le soufile de son haleine; une autre grande chambre, toute peinte à la manière de Giotto et représentant les principaux actes de sa sainte existence. Ces peintures nous conservent les costumes du xiv* siècle et des premières années du xv^, nous offrant aussi les vues de la Rome d'alors, avec ses maisons tourillonnée?:, aptes à soutenir les as?auts des factions, dans les guerres civiles qui, pendant tout le moyen âge, désolèrent la ville, dominée et, — pour paner pius exactement, — tyrannisée par les Colonna, les Orsini, les Frangipani, les Gencl^ les Savelli et tous les autres puissants barons, qui se renfermaient dans leurs palais, pendant que le peuple divisé b'entre-tuait dans les rues et sur les places, couvertes de ban icadcs, avec racbarnement et la fureur que fait naître l'esprit aveugle des partis.
LE VIEUX ET LE NOUVEAU. o29
Il existe encore, dans le monastère de Torre di SpeccM, une galerie élevée, d'où l'on aperçoit la roche Tarpéienne et tout un côté du roc Gapitolin. Les parois de cette galerie sont peintes d'après l'école du siècle xive, et on y voit les arcades aiguës et les voûtes aux pilastres facettés, dans lesquels sont creusées des mensules et des niches contenant des statues revêtues de cottes hardies, de jaques de maille, portant casque à cimier; le fronton représente le douloureux moment où sainte Françoise, pour sauver son mari, donne en otage, entre les mains du plus cruel ennemi de sa famille, son propre fils aîné, avec une fermeté, une énergie, un courage tels, et un si grand calme apparent, que le cœur de cet homine féroce en est troublé.
Mais ce qui nous attire et nous frappe au sein de toutes ces antiquailles, c'est de voir, —'à côté de ces rudes tableaux de ponts rompus, de bâtiments démantelés, de cahutes de taverniers et de pêcheurs; au milieu de ces visages atroces de sicaires et d'hommes d'armes, bardés de fer, — s'ouvrir dans un coin une petite chambre ronde, à vitrières de couleurs, ornées de rideaux de soie. Les voûtes à tranches dorées, le pavé de marbres riches, les murs recouverts d'admirables peintures, fout un cadre bien digne à l'image de la sainte romaine que l'on voit agenouillée, en riche costume de patricienne, devant un crucifix, ravie en extase ; ayant à ses côtés l'image visible de son ange gardien qui, les ailes éployées, semble sur le point d'aller porter aux pieds du trône éternel la fervente Mrière de Françoise. — On ne s'attend certes pas à trouver, dans la rusticité d'un pareil entourage, tant de noble élégance et de richesse imprévue.
Aussi, l'ancien quartier de la sainte, faiblement éclairé par les étroites et pointues fenêtres gothiques, retrace bien la rude simplicité de cette époque reculée : les couleurs noircies des peintures dont les murs sont entièrement couverts, réveillent une tristesse respectueuse dans
y.'iO KDSIOND.
l'âme du visiteur étranger : ces vieux bancs vermoulus, ces grands bahuts en bois de noyer, rendu par le temps plus noir que l'ébène; ces plafonds aux solives enfumées, vous renvoient à cinq siècles en arrière, et vous vous croyez transporté par un puissant enchanteur aux jours héroïques de Cola de Rienzi, ou un peu après le grand schisme d'Occident, alors qu'à la mort d'un pape, le peuple mettait à sac les chambres pontificales, et, non encore satisfait, courait à l'assaut des palais des cardinaux pour les piller et les brûler; et que les cardinaux, forcés à la défense, après s'être barricadés chez eux, montaient sur les plombs et lançaient sur les assaillants, par les meurtrières, les traits et les carreaux de leurs arbalètes (1).
Tout à côté de ce sombre édifice, on voit s'élever et s'étendre, comme par miracle, une profusion de portiques, d'arcs, de galeries, de corridors et de chambres resplendissantes de propreté, quoique pauvres et nues; ces chambres s'ouvrent sur de vastes cours, ornées de fontaines et décaisses d'orangers, de cèdres et de citronniers : les chapelles sont riches et d'une exquise élégance, qui inspire la dévotion et la tendresse. Mais rien n'est comparable au maitre-autel de l'église intérieure, paré depuis quelques années par une noble dame oblale, avec une splendeur peut-être unique dans Rome. Le pourtour de l'abside , l'autel lui-même et ses degrés, tout est en plaques dorées, à plusieurs compartiments de bas-reliefs , d'ornements d'une délicatesse infinie, d'admirables découpures, enrichis de pierres précieuses.
Toute cette enceinte d'or est entourée d'une corniche sur laquelle sont placés de grands et magnifiques caodéla-
(i) « Toutes les demeures des carJnaux avaient élé forlifiées, avec » leurs bretéches; la inaisoQ du vi.t--cliaiicelier avait deux bastions, etc. » (Diario (journal) du notaire de l'Anliporto^ & la mort de Sixte IV.) In- FEssuiw.dans son journal, dit : Cardinalis Sancti Pétri adFincula muttos pediit's ac milites stipendia acquisivit, et domum suam mirabiliter fori,ifu:uvU eljulcivit.
bres d'or, alternés avec des vases remplis des plus belles gerbesde fleurs; ces candélabres, chefs-d'œuvre de ciselure, sont formés par des groupes d'anges, et ces vases, non moins admirablement sculptés, représentent des figures et des feuillages fouillés avec un art parfait et enrichis d'émaux et de chatons en pierres fines qui jettent des feux éblouissants. — La splendeur de ces ors, l'éclat de CCS pierreries, l'art de ces découpures; la pureté des formes, la richesse des matières, l'harmonie de cette architecture, la majesté de cet autel, la grandiosité de ces candélabres, nous rappellent l'Arche du Testament et l'Autel des Thymiames, et transportent notre àme humiliée aux pieds du trône de Dieu ! !
Ces deux oppositions si tranchées, dans Tordi Specchi, des souvenirs sauvages et grossiers du moyeu âge et des gracieuses élégances de la recherche moderne, nous servent d'introduction aux études que nous faisons sur les mœurs de l'ancien peuple de Rome, comparées à celles du peuple actuel et à nos observations sur les causes du grand changement que ces mœ-urs ont subi. — En hsant les chroniques de Rome, du ixe au xve siècle, on voit, entre mille traits de noblesse, de grandeur d'àme, d'élévation d'idées, d'inexprimable magnanimité, un contraste choquant et terrible de rudesse sauvage, d'audace etïrénée, de licencieuse liberté, de férocité sanguinaire ; et l'on dirait qu'à la suite de tant d'invasions barbares et au sein de tant de ruines, il n'était resté sur les sept collines, de la vieille race romaine, que la tourbe féroce des lutteurs, des athlètes et des gladiateurs. Là où les autres nations de ritaUe grandirent en liberté et en ci\ihsation, la nation romaine n'employa sa liberté qu'à la ramener vers la barbarie, par le mépris de toutes les lois , et cela précisément, parce que, — par l'absence de ses pontifes^ qui furent pendant si longtemps exilés à Avignon, — elle n'avait plus de chefs pour la diriger ; ensuite aussi, à cause du grand schisme d'Occident, qui bouleversa l'Eglise de
Dieu et troubla si profondément le peuple de Rome.
Enfin, à la suite du concile de Constance, les intérêts spirituel? et temporels prirent une marche plus régulière, et Martin V ramena à Rome le Siège pontifical ; les Pontifes se succédèrent sur le mont Vatican, la plèbe se calma, commença à goûter les doux fruits de la paix et se dépouilla, pièce à pièce, de l'âpre cuirasse dont elle avait été revêtue pendant si longtemp?. Toutefois, ses orgueilleux et fiers barons rappelaient le peuple, de temps à autre, à ses habitudes de férocité invétérée et d'impétuosité naturelle ; mais ces barons, d'abord combattus par Alexandre VI ; vaincus et défaits ensuite par Sixte-Quint, courbèrent leurs têtes superbes, s'humilièrent, et à leur exemple, la plèbe romaine s'adoucit, plia son âme sans lâcheté ni bassesse, conservant intacies sa générosité et sa noblesse natives, promptement régénérées.
Les beaux-arts prirent de nouveau leur domicile dans Rome avec les papes : Jules 11, surtout, les accueillit et les honora dans la personne des Bramante, des Michel- Ange et de Raphaël, laissant son bel héritage à Léon X, qui l'accrut si admirablement et le porta si loin que ce siècle des lettres et des arts fut appelé le siècle d'or de Léon. Le peuple romain, entouré de magnificences et de toute la splendeur d'une courtoisie parfaite et d'une exquise délicatesse qui descendaient de la roche Vaticane, comme un large lleuve royal aux eaux limpides et fécondantes qui viufiaient doucement et Rome et le monde, le peuple romain, disons-nous, se retrempe et adoucit singulièrement son âme rude et tière.
Nous n'avons plus d'idée, de dos jours, de l'opulence, delà grandeur de la Rome d'alors; la solennité des fêtes, la m^ajesté de la cour ponliticale, !e faste et la pompe éblouissants des ambassades étrangères, la dignité et la profusion des princes de TEglise, tout cela nous paraîtrait fabuleux. Chaque cardinal était alors ou le fils d'un roi et d'un grand dynaste de la chrétienté, ou un personnage
que l'Eglise et les couronnes tenaient à exalter comme mem.bre et suprême dignitaire du sacré sénat apostolique. Par conséquent, chaque palais de cardinal était ua Louvre royal, gardé par des lanciers à cheval, des hallebardiers à pied, et rempli d'un nombreux domestique en grande livrée ; ses écuries avaient plus de chevaux que ne sauraient en contenir aujourd'hui celles du pape et de tous les cardinaux réunis. H est écrit que lorsque le cardinal Hippolyte d'Esté partit pour sa légation de France, il avait à sa suite plus de quatre cents chevaux, et l'on raconte, comme un excès de pauvreté et d'humilité, que le vénérable cardinal Bellarmin n'avait dans sa maison que trente domestiques seulement! Les cardinaux de la couronne, les seigneurs et les princes romains, envoyaient à la rencontre des orateurs des souverains, — comme on appelait alors les ambassadeurs, — à une lieue environ de la ville, leurs chevaux richement caparaçonnés, avec les gentilshommes de leur chambre et une armée de domestiques et de palefreniers couverts d'or, d'argent et d'armoiries, ce qui formait un cortège des plus splendides et des plus fastueux. Les orateurs des prmces avaient, eux aussi, leurs cours pléniéres, leurs milices, les insignes et leur juridiction dans les alentours de leurs palais, ni plus ni moins que les souverains qu'ils représentaient.
Pensez donc maintenant, cher lecteur, si, à la vue de tant de grandeurs, de somptuosités et d'élégances, le peuple romain ne devait pas se polir, se civiliser et devenir ix son tour grand, magnillque, généreux et splendide'"? lies poètes exaltaient sans cesse la grandeur de LéonX, les peintres la retraçaient sous mille formes : les chambres et les galeries vaticanes la reproduiraient sous les pinceaux de Raphaël Sanzio et de ses élèves : on ouvrait des musées, on édifiait des palais, on ornait des temple?, on perçait des rues, on décorait des jardins, des villas de statues et de fontaines; Rome s'embellissait et s'enno-
blissait tous les jours à vue d'œil... Néanmoins, quoique les manières et l'exlérieiir du peuple prissent des formes et des habitudes plus douces et plus polies, il conservait toujours, avec son sang bouillant et son caractère prorapt et susceptible, uu grand reste de fierté. Lisez la vie de Benvenuto Cellini et les chroniques romaines du xvf siècle ; vous y apercevrez encore les grandes empreintes de la vigueur et de la rigidité latines.
Lexvii^ siècle, avec la grâce de ses pompes, le luxe des princes romains, le séjour à Rome de la reine Christine de Suède, les profusions des ambassadeurs, la multiplicité des fêtes populaires, le lustre des nouveaux édifices sacrés et profanes; avec la richesse et l'abondance qui régnaient dans la ville éternelle, la plèbe romaine achevait de se civihser; mais son âme restait chaude et lière et sa fougue avait grand'peine à se modérer; il y avait souvent des luttes sanglantes entre le peuple et les partisans espagnols, français, portugais et allemands, à la suite des ambassadeurs, toutes les fois, surtout, que ces partisans voulaient, à l'ombre de leurs maîtres, commettre quelque supercherie au préjudice du peuple.
La mollesse du xviip siècle rendit plus rares, mais n'éteignit pas les élans de la fierté romaine. Les patriciens soldaient et entretenaient encore dans leurs palais les 6ram, qui, aux fêtes, quand ils avaient bu, se prenaient aux cheveux entre eux ou avec les gens du peuple, que leurs bravades n'intimidaient pas et qui ne leur cédaient pas un seul pouce de terrain. Les Romains respectaient les patriciens de tout leur cœur, ainsi que leur livrée; mais si un familier, parce qu'il portait les armoiries du maître, faisait mine de les mo'ester, il était immédiatement puni de son insolence, et l'homme du peuple, après le coup, trouvait lieu d'asile auprès d'un autre seigneur, et cet asile, personne n'osait le violer.
Le peuple romain est violent et superbe, mais il n'est ni traître ni dissimulé. D\ns ces temps de vengeance ei
LE Vli-UX ET LE îs^OUVEAU. S'àW
d'assassinat Jamais un Romain ne se fût vendu pour commettre une làdieté. Si on voulait faire bâtouner, blesser ou tuer un ennemi, il fallait avoir recours à quelque scélérat étranger, car on n'eût jamais trouvé de Romain assez lâche pour frapper quelqu'un par derrière, Un Romain tue bien quelquefois son propre ennemi par surprise, dans un moment de furieuse colère; mais il n'y a pas d'exemple qu'il l'ait fait pour de l'argent et pour le compte d'un autre. Avant de le frapper, il lui aura toujours dit :
-- Prends garde à toi, car je te tuerai, vaille que vaille I
Le Romain de tous les temps a toujours agi de la sorte.
En 1849, un républicain farouche voulait égorger un moine sur la petite place du couvent; un robuste gaillard du peuple accourt avec une hache et le lui arrache vivant d'entre les mains ; dans la bagarre, l'homme du peuple fait un faux pas, tombe et est blessé à la poitrine. Le peuple survient et le Romain blessé est sauvé.
— Prends garde à toi, dit-il au sicaire, en se retirant : tu sais qui je suis!...
Un an s'était écoulé : l'homme du peuple passait une nuit sous la porte Settimiana, lorsqu'il se heurta contre le sicaire. L'ayant reconnu, il le saisit au collet et lui cria :
— Ah! égorgeur de moines!... tu es mort!...
Il sort un long couteau de sa poche. L'autre se jette à ses genoux et crie à son tour :
— Attends! par charité! Je suis en péché mortel! prends pitié de mes cinq enfants!
— J'en ai huit, répond l'homme, et tu m'assassinais!... Va, coquin... et confesse-toi !
Et, lui tournant le dos, il le laissa à genoux et s'en alla.
De pareils traits sont assez communs chez ce peuple tant calomnié et si mal jugé; ils sont dans le noble caractère de la race romaine.
Vers la fin de 1700, à l'époque où les Romains lettrés prenaient grand plaisir à faire dire cent ari^uties, mille satiriques bons mots et toute sorte de spirituelles facéties à la statue de Pasquin, d'où leur vint le nom de pasqumades, devenu européen ; le peuple romain, qui nageait dans Tabondance, se donnait du bon temps, vivant bien pour peu d'argent, et s'amusant beaucoup pour rien du tout. Il pouvait bien le faire, allez! Avant la descente des Français en Italie, à Rome on ne payait pas d'impôts» ni foncier, ni mobilier, ni personnel; les droits d'octroi, — qu'on appelait gabelles, — étaient insignifiants. Les patriciens romains dépensaient leurs richesses en œuvres d'art et employaient coniinuellement les ouvriers de tout état à la bâtisse, la restauration, l'embellissement de leurs palais, de leurs villas et de leurs jardins. Chaque grande maison avait ses maçons, ses charpentiers, ses menuisiers, ses serruriers, ses carrossiers et les artisans de toutes les autres professions, qui étaient à la solde du maître, de génération en génération, et auxquels le travail ne manquait jamais, non plus que les pensions pour les vieillards, les veuves et les orphelins. Lorsqu'un ouvrier tombait malade, le seigneur payait son lit à l'infirmerie des Fate hene frateîli. Quand les jeunes filles se mariaient, le seigneur les dotait. 11 y avait les subsides pour les veuves, la tutelle pour les orphelins, puis la caisse des apprentis, celle des compagnons, celle de la maîtrise et le travail par droit de succession.
Les maisons religieuses suivaient, envers le peuple, l'exemple des patriciens; elles employaient beaucoup de monde pour le service des églises et celui des couvents, de sorte que le peuple de Rome ne manquait jamais de pain. Qu'on ajoute à tous ces avantages le bas prix de toutes les denrées, l'abondance de chaque chose, la paix féconde et durable à l'ombre du Vatican. Cette époque nous semble aujourd'hui fabuleuse, nous la tenons pour un rêve duré, un innocent radotage de vieillards louan-
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geurs et admirateurs de leur jeune temps, qui n'est plus, hélas!... Tous les enfants de notre siècle d'agitation et de tumulte doivent croire cela et penser ainsi; c'estjogique. De 1800 à 1814, on venait au monde au bruit du canon; le son des trompettes et des tambours couvrait les premiers vagissements de la vie ; le sang, le carnage, l'incendie et le pillage d'une ville étaient les objets qui frappaient le premier regard d'un nouveau-né.
Ceux qui sont nés plus tard n'ont entendu parler et n'ont parlé à leur tour que de conspirations, d'émeutes, de rébellions, témoins etactenrs de toutes ces belles choses, de[U, s que ritalie n'est plus qu'un camp ouvert à toutes les séditions, à tous les mouvements, à toutes les colères des faiseurs de révo'utions, qui ne songent qu'à bouleverser de fond en comble cette pauvre contrée
Ch" AiipunniH parte e il mar circonda e lAlp'-. Que rAj'i'iiniji pailigo et nier et moûts eiiloiirent.
OÙ il n'y a pas de coin, — pour obscur, sauvage et caché qu'il soit, — qui n'ait vu couver dans son sein, puis éclater tout à coup le feu d'une conspiration. Gomment donc ce> hommes de nos jours pourraient-ils avoir une idée juste et nette de la paix tranquille dont jouissait i Italie aux jours fortunés de l'avènement de Pie VI au siège de sa nt Pierre? Nous les prenons pour de belles inventions poétiques,
Ces temps passés, hélas! [leut-élre pour loujours!
Or, donc, le peuple romain, depuis Benoît XIV jusqu'à Pie VI, s'était grandement civilisé, mais il ne pouvait pourtant pas oublier entièrement sa fierté native; les républicains de 1797 l'ont appris à leurs dépens, et Hugues Basseville en a fait la triste épreuve tout le premier. Ses jeux favoris étaient des jeux de sang, et ce peuple a
toujours aimé les chasses au taureau et au buffle; le bruit des armes, l'odeur de la poudre et la tragédie, que voulez- vous? chacun prend son plaisir où il le trouve !
Le plus grand plaisir des Romains, à cette époque, était la chose dite Sassaiola, — bataille à coups de pierres; — oui, messieurs, si vous le permettez, la Sassaiola! qui avait lieu tous les dimanches et fêtes au Campo-Vaccmo et à Cerchi^ ou bien sur l'esplanade de Monte-Celio, à la NaviceUa. Les plus méchants voyoux des quartiers des Monti et de Trastevere, étaient très-adroits à lancer des cailloux et savaient des coups si roides et si sûrs, soit à la fronde, soit par-dessus mains, qu'ils ne manquaient jamais d'atteindre le but. Chacun d'eux eût pu écrire, — s'il savait écrire, — sur sa pierre : A Vœil droit de Philippe, comme on dit que l'écrivit sur la llèche l'archer grec qui éborgna Sa Majesté macédonienne, le malotru! Et puisque nous en sommes aux on dit plus ou moins historiques, on dit aussi que les mamans des iles Baléares, pour rendre leurs moutards adroits à la fronde, suspendaient leur goûter à la plus haute branche d'un arbre et obhgeaient ces petits messieurs à le gagner au tir ; les maladroits s'en passaient. Les gamins de Rome prenaient pour but, au lieu de leur goûter, le visage de donna Lucrezia, de Marforio ou de quelque autre statue antique et le lapidaient de près et de loin. Quelquefois leur cible était une touiie d'herbe qui pendait du cintre des arches de l'aqueduc de Néron, ou de celui de Glaudius; ils tiraient dessus jusqu'à ce qu'ils eussent emporté la touffe et la pierre, l'une entraînant l'autre. Us essayaient aussi de lancer , avec la fronde, des cailloux dans les embrasures des petites fenêtres, si élevées, qui s'ouvrent au dernier giron de l'aile du Golysée et parvenaient à les emboucher d'un seul trait, — ce que, sans vous offenser, cher licteur, je vous donue à faire en mille, pour adroit frondeur que vous puissiez être! — Pensez si de pareils
gars devaient manquer leur homme dans ces aimables assauts à coups de pavés.
Or, comme 11 est d'usage, parmi les enfants d'Adam, de se détester fraternellement, — usage ancien, comme vous savez, pour peu que vous ayez lu le chapitre iv, versets 5 et 6 de la Genèse, — il arrivait qu'entre frères des villages et des hameaux voisins on se d^étestait tout aussi bien que
Dl quei che un muro ed une fossa serra, Ceux que renferme un mur entouré d'un fossé,
surtout dans les villes où il y a plaine et montagne, ou habitants des deux rives d'un fleuve. Rome possède le quartier des Monti et le quartier de Trastevere; ergo, les Trasteverini et les Montigiani se prenaient pas mal sou vent aux cheveux et se donnaient des peignées un peu bien chouettes, comme diraient nos goujats et nos Raphaëls en herbe ; et les Sassaiole étaient, presque tous les dimanches, une bataille rangée où les combattants se lapidaient de part et d'autre par plusieurs centaines. On se partageait en plusieurs escadres : les vélites ouvraient la marche avec les édaireurs; puis venait le gros de l'armée; suivait enfin l'arrière-garde. Les uns campaient sur l'Aventin et les autres sur le Palatin : on visait à se déloger; ceux qui campaient sur le Palatin étaient défendus par l'arduité de la position, car, pour les atteindre, il fallait grimper et s'accrocher aux murailles qui entourent les grandes arcades et les ruines du palais des Césars et emporter d'abord les passages du cirque Maxime. Les défenseurs, qui avaient pris place sur les esplanades des hautes constructions sur-élevées, arquées aux bords, empêchaient de là-haut, à coups de fronde, les approches de l'ennemi. Pour défendre leurs derrières, ils s'enfermaient entre Saint- Bonaventure et le Munte-Gelio; ils posaient Jeurs vedettes là-bas, vers Saint-Georges en Vélabro, où
notre Edmond fut si bien dévalisé, comme vous savez, si vous avez bonne mémoire; ils s'accrochaient aux sommets du temple d'Apollon et de la bibliothèque palatine afin de découvrir, au loin, les assaillants. D'autres se mettaient en embuscade dans les grottes du deuxième rang de galeries ; d'autres aussi dans les cellules des gladiateurs.
Si les Trasteverins occupaient le Palatin, les frondeurs des Monti lançaient leurs pierres de Saint-Grégoire, du clivo (pente) de Scauro, de l'arc de Constantin et des exhaussements des alentours de l'Aventin, de sorte que la bataille se concentrait dans le cirque Maxime, d'où quelquefois les Montigiani étaient refoulés jusqu'aux thermes de Caracalla; mais arrivés là, ils faisaient tête, se ralliaient et fondaient sur les Trasteverins, les repoussant à leur tour dans les retranchements du Cirque. Dans cette lutte, les hommes faits, les pères, les oncles, les grands frères et les vieux cousins poussaient, animaient, instiguaient les jeunes combattants, les encourageant quelquefois même par l'exemple, et il arrivait souvent qu'une lutte, commencée par les cailloux des polissons, s'achevait par des coups de couteau des hommes. Pas de fête qui ne fît verser des larmes à plus d'une mère, chez laquelle on portait un enfant, la tête fendue ou l'oeil arraché, ou à quelque femme, à la vue du corps de son mari, arrivant sur une civière, la poitrine percée ou le liane ouvert et béant.
Le cardinal Gonsalvi, envoyant tous les dimanches des escadrons de cavalerie qui dispersaient au grand galop ces réunions turbulentes, mit un terme à cette détestable coutume de la Sassaiola et ht cesser ainsi une des occasions pour la plèbe romaine d'être féroce et d'habituer l'adolescence à devenir batailleuse et meurtrière.
Mais celui qui humanisa et morigéna le plus l'âpre nature romaine, fut, sans contredit, le sage pontife Léon XII. Si ce pape si savant et si ferme eût régné quelques an-
liées de plus, il eût accompli sans nul doute tous les nobles et sublimes projets de réforme qui occupaient sa grande àme tout entière, au grand avantage de sa Rume bieu-aimée. — Pour ôter au peuple romain toute cause, tout prétexte, toute excuse à la pente querelleuse de son caractère, il prohiba, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, tous les jeux sanglants et toute.- les habitudes qui pouvaient exposer les Romains à quelque danger. On avait eu, jusqu'à cette époque, l'usage de tuer les animaux dans des boucheries ouvertes sur les rues populeuses de la ville, et il arrivait assez souvent qu'un bulfle ou un petit taureau blessé prenaient la fuite à travers les voies publiques, et que, ivres de douleur et eiraruuchés par les cris et les mouvements des passants, ils devenaient furieux et renversaient à coups de cornes tout ce qui se présentait sur leur passage dans leur course furibonde et désordonnée ; ces terribles animaux, qui dans la Campagne romaine vivent à l'état sauvage, sont, par conséquent, féroces et indomptés. Lorsqu'on les menait à la boucherie, ces bêtes étaient escortées par des bergers à cheval, qu'on appelle butteri et qui étaient armés de masses et d'aiguillons. A la vue d'un piéton venant à la rencontre d'un troupeau de buffles, le buttera prenait les devants et faisait placer le passant contre sa se'' le jusqu a ce que toute la bande fût pas.^ée. Il y avait aussi, sur le parcours de la route qui conduisait les bufiles à la ville, des lieux de refuge entourés de fortes palissades en planches, où les passants se mettaient à l'abri. A leur entrée dans Rome, les troupeaux étaient devancés par un conducteur qui, au son d'une grosse cloche, avertissait le monde d'avoir à se garer. Léon Xil, afin de parer à tous les inconvénients, fit construire des abattoirs en dehors de la ville, par la porte Fiaminie. Depuis, il est défendu de tuer dans Rome la moindre bêie de boucherie.
Après avoir enlevé à la ville les atroces amusements sanguinaires et les tueries de bestiaux, ce bon pape dé-
3it> EDMOND.
fendit aussi les coups de fusil qu'on lâchait dans les rues à l'occasion des noces populaires et des fêtes de l'Eglise, cause très-fréquente de malheurs et d'accidents graves. Parmi les coutumes dangereuses, on comptait celle de la fusillade et des pétards du samedi saint, au déliement des cloches. Au premier son de la grosse cloche de Saint- Pierre, pendant que les mères mettent pour la première fois les pieds de leurs enfants emmaillottés en liberté et que ces petites créatures gigottent, gambadent et lancent des ruades dans le vide, leurs pères tirent par les fenêtres de leurs demeures des coups de fusil, de tromblou, d'espingoles et de pistolets, avec un bruit capable d'assourdir les cloches elles-mêmes : les gamins, qui avaient recueilU de maison en maison les marmites cassées, les poêlons fêlés, qu'ils étalaient en longues files dans tous les carrefours en plaçant sous chaque récipient une pincée de poudre à canon, se tenaient en sentinelle devant leurs batteries, mèche allumée, et au premier coup de cloche, ils mettaient le feu aux poudres, et tout, à leur grande joie, sautait en l'air en guise de bombe, d'obus, de grenade, de fusée à la Congrève et de tout autre projectile de guerre, plus ou moins agréablement destructeur et meurtrier : ce qui était souvent la cause d'éborgnemenls, de dévisagementset autres endommagements, inconvénients et désagréments occasionnés par ces Paixhans, ces Ârmstrong en herbe.
Mais Léon Xll ne se contenta pas de faire^ disparaître tout ce qui pouvait retarder la civilisation, l'agrandissement du peuple romain; il voulut remonter à la source en réorganisant, par de très-sages institutions, les paroisses de Rome : cette réorganisation donna de suite et donne toujours d'excellents fruits de piété et de civilisation régénératrice au sein de la plèbe romaine. L'autorité des curés s'étendit sur le peuple qu'ils approchèrent avec plus d'intimité, devenant ainsi, non-seulement les instituteurs, mais les pères et les tuteurs de leur
troupeau, particulièrement auprès des garçons et des petites tîMes, qu'ils 'ont contiijuellement sous la main, au catéchisme, aux instructions de première communion, à la contirma'.ion; pour les dots des jeunes filles, pour les mariages, et pour les secours qu'ils distribuent, comme organes et intermédiaires de la bienfaisance publique de l'Eglise romaine.
A ces instruments actifs et vigoureux de civilisation chrétienne, vint s'adjoindre l'étincelle vivace, — qui est devenue une flamme puissante, — des écoles nocturnes, où les apprentis de tous les arts et de tous les métiers se réunissent chaque soir pour apprendre la doctrine catholique, l'exercice de la prière, la lecture, l'écriture, le calcul; les éléments du dessin linéaire pour les modeleurs, menuisiers, doreurs, tailleurs de pierre, plâtriers. Toutes ces troupes de petits garçons qui, après la fermeture des boutiques, gaminaient et vagabondaient dans les rues de la grande ville, sales, échevelés, ignorants et grossiers, sont, depuis plus de trente ans, élevés doucement, charitablement, paternellement et saintement par les dignes prêtres des paroisses, remplis de zèle, d'affection et de bonté.
On voyait jadis ces enfants, pendant les jours de fête, errer arrogants et indisciplinés sur les places, aux portes de lajille, dans des lieux écartés, se livrant au vice du jeu, en compagnie de débauchés, d'ivrognes, de petits filous, de blasphémateurs, de tapageurs de la pire espèce. Aujourd'hui ils sont conduits en bon ordre et marquant le pas, par les maîtres des écoles nocturnes, à toute sorte d'innocents amusements où ils s'exercent à la course, à la gymnastique, aux jeux d'adresse, grandissant en force, en intelligence, en politesse, en amabilité, en gaieté franche et cordiale, chastes, honnêtes et bien élevés.
Le soir, ils rentrent à l'école, où ils assistent à un petit sermon; se provoquent au catéchisme, entendent la lecture de la vie d'au saint et, en rentrant chez eux, répè-
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tent à leurs parents, durant les longues veillées d'hiver, ce qu'ils ont appris ou entendu. Vous ne saurief croire combien ces pères grossiers, qui sont, pour la plupart, charretiers, ouvriers tanneurs, teinturiers, chaudronniers ou manœuvres des plus rudes professions, sont émerveillés d'entendre leurs enfants, de onze à douze ans, raisonner de choses dont ils n'avaient jamais entendu parler, et de les voir, leur Uvre à la main, lire couramment les commandements de la loi de Dieu, les mystères de notre Foi sainte, les sacrements de l'Eglise et la vie des saints.
En outre, les curés ont provoqué la fondation pieuse des écoles de jeunes filles, et, à cet effet, plusieurs ordres religieux de femmes furent appelés par le pape Léon et ensuite i)ar Grégoire XVI, plus encore par notre saint Père Pie iX. La sainie et douce éducation des jeunes filles concourut admirablement à adoucir et à policer, au sein des familles, les mœurs du peuple romain, tant et si bien que, après trente ans d'études et de soins incessants, l'ancienne rudesse des mœurs primitives a presque entièrement disparu.
Plusieurs personnes pensent que le changement survenu dans les mœurs romaines doit être uniquement at- Iribué aux progrès de la civilisation universelle qui s'infiltre chez les peuples même les plus rénitents, au grand détriment de la foi pure et de l'intégrité des mœurs; nous ne le nierons pas tout à fait, ayant, surtout, égard aux classes élevées; mais pour ce qui est du peuple, nous affirmons que ce progiès est dû à l'industrie et à l'intelligence des curés et du clergé romain, et que c'est là un précieux fruit du ministère sacerdotal, fécondé et cultivé par les institutions de Léon Xll. Nous qui assistions, avant V Année Sainte, au mois d'octobre, à l'hospice de la Consolazione^ où l'on transporte tous les blessés, nous avons été le témoin oculaire de l'adoucissement progressif et constant de la rudesse romaine, qui était jadis si prompte à la
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colère et si per.-istanle dans sa vengeance. Il nons arrivait, du dimanche au lundi, six, sept et jusqu'à huit blessés dans les rixes du Testaccio ; une semaine, on nous en apporta vingt et un! Maintenant, dans toute la saison des Oltobrate, le nombre des bles?és n'atteint pas celui d'une seule des fêtes d'il y a trente ans. il fallait alors ajouter aux querelles des ivrognes les blessures des rivaux en amour, les disputes des conducteurs de voitures, qui luttaient entre eux de vitesse, les querelles de jeu, la susceptibilité des maris jaloux, les suites de paris aux joules de taureaux et aux courses des Barberi.
Les coups de couteau étaient si fréquents dans Rome qu'il ne se passait pas un seul jour sans qu'il en fut donné ou reçu. Le peuple vous parle encore aujourd'hui d'une vieille malroue devenue célèbre, laquelle, il n'y a que quelques années, tous les malins, eu sl' levant de bonne heure, au moment où ses valets de pied se réunissaient sous les galeries intérieures du palais, se micttait à sa croisée en coiiïe de nuit, et leur demandait :
— Jeunes gens, combien eu a-t-on porté, cette nuit, à la Consolazione?
— Aucun, Excellence.
La dame rentrait en secouant tristement la tête et se disait avec amertume :
— Eh! les Romains ne sont plus les hommes de mon ieune temps!!!
Si cette matrone avait attendu encore quelques années pour mourir, elle eût bien vu que le peuple romain n'est vraiment plus le peuple d'il y a trente ans; mais elle se fût aperçue aussi qu'en conservant tout entière son âme pieuse, ce peuple noble et généreux Ta ornée de la politesse, de l'urbanité et de !a douceur des peuples les plus cultivés de notre bjlle Italie.