‹ EdmondChapitre 12 sur 15 · LES NUITS D'ÉTÉ A KOMK · texte numérisé non relu

LES NUITS D'ÉTÉ A KOMK

L'amphithéâtre formait anciennement une elliptique énorme que fermait parle bas l'arène, entourée du Po(im?w, au-dessus duqiiel tournaient les gradins, s'élargissaut à mesure qu'ils montaient ; de sorte que le dernier, c'est-àdire le plus, élevé, avait juste le dou!)le de la circonférence du premier. Ces degrés n'étaient interrompus que par les vomitoires par lesquels les citoyens entraient pour aller prendre place et assister au spectacle des gladiateurs ou des bêtes féroces. Lorsque l'amphithéâtre était encore entier, la lune, en y pénétrant, ne montrait à l'œil qu'une large coupe, moitié claire et moitié sombre, sans autre interruption que celle de l'ombre des vomitoires; mais, dans l'état de ruine et de dégradation où il se trouve depuis tant d'années, la scène offre autant d'elTets d'optique qu'il y a de ruptures, de disjonctions, de brèches et de déchirures dans cet énorme édifice. Dun côté, tous les degrés sont tombés, entraînant dans leur chute les arcades et les voûtes qui les soutenaient. Au milieu de ces décombres, de grands pans de murailles restent debout et sont en équilibre, avec des moitiés d'arceaux qui semblent suspendus dans les airs. D'un autre côté se dresse uu monticule de pierres bizarrement superposées; des tronçons prêts à se préciiiiter dans le vi-Je; des corniches et des moulures disjointes ; des restes de pilastres enchevêtrés et groupés d'une manière aussi étrange que chancelante ; çà et là s'ouvrent des trous et des gouffres béants; desilancs escarpés et toutes sortes de débris recouverts de moll^se et de lichen.

Au levant, l'amphithéâtre est beaucoup moins c^ésossé, et quoiqu'on n'y aperçoive plus trace de gradins ni d'exutoires, pourtant les voûtes royales qui les supportaient sont encore entières, et Ton voit encore derr ère ces voûtes, les corridors ou anciens ambulacres et les escaliers qui conduisaient aux vomitoires, ainsi que les piliers massifs en gros rochers arqués sur lesquels s'appuyaient les formidables flancs extérieurs de l'amphithéâ-

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tre. Au fond s'ouvrent encore, dans le Podium, les tanières des lions, des tigres et des léopards, d'où ces bétes féroces s'élançaient;, altérées de sang et de carnage, pour lutter dans Tarene avec les gladiateurs, ou pour déchirer les corps innocents des martyrs de Jésus-Christ (1).

Or, ces ruiues immenses qui, pendant le jour, vous présentent les membres disloqués de cet énorme géant dont vous admirez la force et la grandeur, dont vous pleurez la chute et dont vous vénérez les débris et la poussière ; ces ruines, vues la nuit, auxrayons argentés de la îuue, vous offrent une scène qui élève votre âme audessus d'elle-même (2). Les Romains saisissent le moment où le soleil des nuits plane entre xMonte-Porzio et Frascati, et frappe en droiture le demi-cercle qui se trouve du côté de TArc-de-Triomphe de Constantin, et ne se retirent que lorsque la lune éclaire en plein le flanc qui regarde le Lalran, Que le lecteur se figure tous les contrastes d'ombre et de lumière qui s'opèrent là-dedans! les contours de toutes ces fractures, de ces amoncellements, de ces ruiues debout ou gisantes, de ces profondeurs, réfractant les éclairs d'une luuiière taulôt vive,

1; Quoii KO', fueruni P-jrtari, fectrunt Barkerini.

Ce qu» o'out pas fail >«» 6a: Lires, Les B^iltrin. Toul o»é.

Ce vers latin, très- connu dans Rome, semble iud^quer que, sans le vandalisme d'un prince Baiberiui qui, a une époque que nous ne saurions préciser, se servit de pierres et de matériaux du Coly^ée pour faire éililier son palais, ce monument colossal, respecté lar les Barbares, serait eaciire debout tout entier. — .Nous n'alfirraons rien. {Le traducteur.)

(2, Cela est si vrai, que notre mère vénérée nous a raconté bien souvent que, se trouvant, une nuit d'août, dans le Colysée, avec une nombreuse compagnie dont, enfaaî de quatre ans. nous faisions partie, tout le monde, absorbé dans une muette contemplation, ne s'aperçut pas de notre absence. Au bout d'un certain temps, notre mère, ne voyant plus son enfant a s>es cOlés, s'en alarma grandement, :C mit à notre recherche et linit par nous Irôuvei paisihlemenl endormi dans une des antiques lanières des bêles féroces. Elle ajoutait quen nous réveillant nous lui dîmes d'un air émerveillé :

— Ohl maman! que t:'est doue beau! que c'est dune beau! J'ai vu le paradis!... (U lyaducttur,)

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tantôt tamisée, par r^'Ilets, repercussions, demi-teintes, sfumatures, réverbérations intlnies. Les rayons investissent en jets de lumière vifs, fermes et crus, toutes les masses saillantes ; ils émaillent d'une lumière argentine les hauts pans de mnr, les arcs, les ronde? bosses, les corniches et les ornements qui ressortissent autour des lignes courbes, isolés les uns, les autres rangés en ordre, et d'autres encore, en masses irrégulières et parsemées au hasard.

Ces lueurs hardies et tranchantes s'éteignent tout à coup dans une nuit profonde qui s'engouffre dans ces grottes, dans ces réceptacles et dans ces enfractuosités sombres et caligineuses où Toeil ne pénètre qu'avec crainte. Là, vous découvrez un point lumineux, comme un rayon qui cherche à se poser et qui, ne trouvant aucun point d'appui, se fond petit à petit entre les membrures les moins espacées, les effleure et les caresse par des teintes vaporeuses qui se perdent dans l'ombre et meurent dans la nuit. Là, jaillit une léchure d'éclair fugitif : ici, se détache tout à coup une demi-teinte qui esquisse le contour d'une arcade, le relief d'une architrave, l'enchâssement d'une galerie. Ces grandes ombres, si denses, qui contrastent avec ces teintes argentines, se mêlant et se fondant avec les reliefs et les retraits, rentrant et ressortant avec eux, se heurtent et se brisent ensemble, au miUeu des fûts, des cassures et de la haute membrure de ce prodigieux édilice, formant des aspects, des fonds, des perspectives, des raccourcis et des lointains qu'aucun pinceau ne saura peindre jamais.

Dans l'appréciation de ces passe-temps, les Romains font preuve d'un goût fin et délicat; leur riche imagination crée, dans ces apjiarences inerles, des palais nouveaux, des temples, des propylées, des arcs de triomphe et tous les objets que peuvent caresser un œil et un génie habitués au beau et à ce qui est grand. — Rome abonde en spectacles de cette nature : on va observer ces effets de lune dans les superbes ruines du Palatin, du côté qui re-

garde le cirque Maxime et qui est orné de tant d'arcades superposées, de tant de restes d'ambulacres, de loges, d'esséidres, de grandes niches et de grandes salles. — Oq va au milieu des ruines majestueuses des thermes de Caracalla, des thermes de Titus, des aqueducs du Gélius, vers l'arc de Dolabella : toutes scènes variées et d'un prestigieux effet d'ombre et de lumière, de nuances, de contrastes, d'abimes et de clartés imprévus et merveilleux.—L'imagination et les illusions des rayons lunaires doublent évidemment ces effets au sein de ces restes majestueux et solitaires de l'antique grandeur romaine. Dans le Golysée, surtout, les fûts et les pans de mur prennent la forme de géants armés et bardés de fer, portant cuirasse, écu et casque reluisants : le lierre qui les couronne et que la brise nocturne secoue, on le prendrait pour un cimier :

Ch' alto suif eltno orribilmente ondeqgia. Qui sur le casque honiblemcnl voltige.

Là, un pilier tombé, est un gladiateur expirant; là, une corniche à demi enfouie dans les gravats, est une lionne s' élançant sur un tigre : cette masse informe paraît, dans le pénombre, un éléijhant harcelé par les chiens et se défendant avec sa trompe : on se figure voir l'ombre d'un César assise sur le pulvinaire , assistant, couronné de laurier, aux luttes du pugilat : on croit découvrir, dans Tobscurité d'un souterrain, l'empereur Commode assailli par les conjurés. Chacun se crée ses fantômes dans ces débris jtleins de souvenirs. —Les étrangers peuplent les ruines romaines des héros d'Ossian et de l'Islande, et sortent de ces heux l'àme émue, l'œil extatique cl surprisl

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