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je ne vends ma conscience avÇiprsonne, enteud^^*^
Et si vous n'êtes pas cont^nts';^«vjli^^^=^ô^me le
dire.
Là-dessus, je donnai un bon coup de poing sur ma casquette et m'en retournai chez moi.
— En voulez-vous entendre une autre? continua Pippetto, après une petite pause : Le matin du 15 août, jour de l'Assomption, je revenais de la première messe à San- Grisogono : il était à peu près cinq heures, et je m'en retournais chez mon maître maçon, au delà du Pont, quand j'aperçois, au bout de la rue, une escouade de carabiniers et une autre escouade à l'autre bout, puis une voiture arrêtée devant une porte. Je me dis alors :
— Des carabiniers à cette heure... une voiture... Hum ! c'est un empoignementf bien sûr !
Je me cachai, pour voir, sous une porte cochère. J'y étais depuis dix minutes, lorsque je vois sortir un brigadier et deux gros messieurs, bien couverts, mais pâles,
muets, et avec la tête basse ; le sous-officier les fait monter dans la voiture, monte après eux et ferme la portière, en faisant signe aux deux escouades, qui se rejoignent, entourent le carrosse, et en route vers San-Michele. Le croirez-vous ? c'étaient mes deux hommes au tablier de cuir, qui voulaient faire des recrues dans les cabarets de Trastevere, Mais la Madone y a mis bon ordre : le complot fut découvert dans la nuit du 14, et on en empoigna une trentaine au lit! Les beaux merles, qui voulaient tuer la moitié de Rome! Vas-y voir, pour voir, mes listons!... —
Mais il est temps de revenir à notre pauvre ranocchiaro. Edmond, assailli par les trognons des vauriens de la Lorgaretta s'était sauvé, vous le savez, jusqu'au Campo- Vaccino ; n'osant pas se montre*en plein jour à son logis ainsi accoutré, ni parcourir les rues les plus fréquentées de Rome, où il aurait pu être rencontré par un grand nombre de connaissances, il se réfugia chez un de ses compatriotes qui demeurait derrière le temple de la Paix, où il avait un établissement de loueur de voitures de remise pour les étrangers. Cet homme avait été cocher chez le père d'Edmond; devenu le courrier d'une famille riche qui voyageait en Europe, il avait amassé quelque argent et s'était tixé à Rome, En voyant devant lui le fils de son ancien maître dans ce singulier équipage :
— Excellence, s'écria-t-il, que veut dire ce déguisement?... Auriez-vous tué quelqu'un en duel et voudriezvous prendre la fuite ainsi travesti? Puis-je être utile, en quoi que ce soit, à Votre Excellence?
— Non, Alfred, je n'ai tué ni blessé personne; mais il m'a pris une insurmontable envie, une rage endiablée de découvrir et de connaître une jeune Trasteverina qui me galoppe limaginalion. ^j
Alfred leva les épaules et se dit mentalement : ^
— Les seigneurs sont tous ainsi ! l'oisiveté et l'ennui qui les dévorent les rendent fous, et, alors, ils font deve-
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nir fous les autres! Son père aussi eu faisait de belles dans son temps, et j*ai souvent risqué de me rompre le cou pour l'amour de lui !
Puis, se secouant et interrompant son monologue rétrospectif et philosophique, Alfred regarda Edmond d'un air de compassion, et lui dit :
— Excellence, qu'allez-vous faire en Trastevere? Vous trouverez beaucoup mieux partout ailleurs. Là-bas, il n'y a que du menu peuple; vous ne pourrez y rencontrer que quelque ouvrière en laine de la manufacture de Saint- Michèle, sale et crasseuse, sentant l'huile rance et la graisse, ou quelque tisseuse qui empeste la colle de pâte et l'apprêt!... Et puis, mon cher seigneur, ne vous imaginez pas pouvoir chasser la perdrix en Trastevere, au moins!... Vous vous empêtreriez dans vos propre^ filets et vous n'en sortiriez peut-être pas sans mésaventure !
~ Tu te trompes, Alfred, si tu m'attribues de mauvaises intentions.il ne s'agit que d'une fille très-vertueuse que je meurs d'envie de connaître et d'honorer. Je ne veux que la voir, savoir où elle demeure, et lui donner une petite dot en récompense de sa vertu, car ehe est au moment de se marier.
— Ecoutez les conseils d'un fou, monsieur Edmond; ne vous mêlez pas de tout ça : vous n'en seriez pas le bon marchand. Le peuple romain est dédaigneux et colère. Si on vous découvrait, sous votre déguisement, je ne voudrais pas être à votre place, je vous le jure!
— Je te comprends : tu ne veux pas m'aider ? Merci.
— Ne dites pas cela; vous ne me rendez pas justice : je ne mérite pas cette mauvaise opinion de votre part. Ditesmoi le nom de la jeune fille, et nous verrons.
— Je ne le sais pas ; je sais qu'elle est de la paroisse de la Luce, je l'ai entendu nommer à la hâte, et ma mémoire n'a pas retenu ce nom ; je n'ai pas voulu le demander pour ne pas faire naître de soupçons. Elle a un frère et un amoureux qui se sont pris de querelle en jouant au
palet, et llm des deux, l'amoureux, a été blessé; mais tout cela s'est arrangé à l'amiable, et l'afiaire n'a pas été portée devant les tribunaux.
— S'il en est ainsi, nous en viendroDS à bout ; l'affaire eût été jugée, que nous saurions tout dès ce soir, ou demain, au plus tard ; mais ces Romains, lorsque les blessures sont légèreS;, se font soigner en secret chez eux, et, à peine guéris, ils noient leurs ressentiments dans une couple de fiasques, se fermant la bouche avec un plat de macaroni et un rognon de chevreau. S'ils ne l'étaient pas, ils deviennent les meilleurs amis du monde, et on les entend faire d'agréables plaisanteries, de la nature de celleci, par exemple :
— Hé! dis-donc? Tu me visais au cou, mon compère; mais je me suis baissé à temps et tu n'as pu m'atteindre qu'à l'épaule, ah ! ahl ah! Sais-tu bien que c'était un bon coup ? 11 est entré de deux bons doigts et demi ; mais il n'y avait que de la bonne grosse mamiande, dà, et tu n'as pas pu arriver à l'os de l'épine dorsale, mon mignon, sans quoi, nous ne boirions pas aujourd'hui d'aussi bon vin ensemble ! . . .
— Ne m'en parle pas, ou plutôt, parlons-en ! répond l'autre; tu me l'as fourré dans la bedaine, et mon saint patron a permis que la pointe n'atteignit pas la rate; autrement, je serais allé faire dodo au cimetière San-Lorenzo!... —
Voilà comment l'entendent ces Romains : ils ont la main leste, mais, une fois la colère passée, ils sont généreux et ils pardonnent.
— Gomment ferons-nous donc, dit Edmond, pour trouver le bout de l'écheveau?
— Je connais là-bas, reprit le loueur de voitures, deux ou trois charretiers ; j'irai à leur recherche et je prendrai langue; nous verronsà les faire fureter jusqu'à ce qu'ils aient découvert le terrier. En attendant, vous êtes le maître de céans, ExceUence, et vous me trouverez tou-
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jours prêt à vous servir ; mais, je vous le demande en grâce, n'allez pas vous promener, dans les rues de Rome, costume de la sorte... — Mais, qu'est-il arrivé? Je m'aperçois seulement à présent que vous avez une omelette aux tomates sur votre épaule!... Avez- vous déjà eu quelque rencontre en Trastevere?
— J'ai passé par une ruelle : on aura, probablement, jeté des tomates par quelqae fenêtre, et ma veste en aura reçu des éclaboussures. Fais-la-moi nettoyer, je te prie. -— En attendant, voici cinq écus pour humecter le gosier à tes charretiers.
Pour ne pas mourir d'ennui chez Alfred, Edmond renvoya au cabinet de lecture de la place San-Carlo et lui fit prendre beaucoup de journaux avec trois ou quatre romans delà Revue des Deux-Blondes, afin de tuer le temps dans l'attente du résultat des nouvelles recherches qu'on allait entreprendre.
Les charretiers revinrent chez Alfred au bout de trois jours. Il les conduisit à un petit salon attenant à la chambre d'Edmond, d'où celui-ci pouvait tout entendre sans être vu.
— Eh bien, mes amis, demanda Alfred , êtes-vous venus à bout de découvrir quelque chose? Je vous ai donné le signalement de la jeune fille : cheveux noirs, petite polonaise à fleurs bleues, sur fond safran ; vingt ans environ, de la paroisse de la Luce : en voulez-vous davantage? Vous devez, sans doute, l'avoir trouvée...
— 'Pardon, excuse, sor Alfredo , répondit l'un des charretiers ; tous les chrétiens ont un nom et un ou plusieurs prénoms-, la loi veut ça, sans quoi, comment les reconnaître? Nous autres, — en parlant par respect, — nous donnons un nom, même à nos chevaux : le mien s'appelle 'Morello; celui de compère Nicolas, Stellato et le cheval de padron (maître) Biagio a nom SoUmano ; — et vous voulez que nous trouvions une zitella (jeune fille), parce qu'elle aura le nez effilé et les cheveux noirs? Mais tous les vi-
sages de femme ont deux yeux, une bouche et un nez* chaque tête a ses tresses, sa raie et ses accroche-cœurs, et, dans Trastevere, les blondes sont rares, tout autant que les rousses et les châtain-clair ; elles ont toutes la chevelure noire comme de l'encre. — Elle est de la Luce? Oui, mais la paroisse a un tas de rues, de petites places, de ruelles, d'impasses, de culs-de-sac, que ça en fait un labyrinthe! — Nous avons lâché nos femmes. Padron Ciagio a trois filles brunes et avec le nez effilé; moi j'en ai une de vingt ans environ, un furet, qui tirerait le diable d'une bouteille! Compère Nicolas n'a que des garçons, mais il a une femme qui est si bavarde, mais si bavarde, qu'elle tiendrait tête à une nichée de pierrots, et leur rendrait des points, encore ! ce pauvre chrétien peut le dire; lorsqu'elle s'y met, — et c'est souvent, qu'elle s'y met, allez ! — elle a toujours le dernier. — Eh bien, aucune de nos femelles n'a su dépister votre lièvre. Moi, sous prétexte de chercher ma Catherine, je suis enlré chez les zigarare (faiseuses de cigares), pensez qu'il y a là au moins six cents jeunes filles à rouler du tabac ; y en a-t-il, des jeunesses, hein? Je n'en ai rien tiré du tout ! Nous avons roulé noire bosse dans toutes les grandes chambrées des métiers à lisser et nous n'y avons pas découvert ce beau trésor 1 — Bref, sor Alfredo, si vous ne la baptisez pas, nous ne sommes pas fichus pour y mettre la patte dessus; et nous ne croyons pas que d'autres seront plus malins que nous.
Alfred fit boire un bon coup à ses charretiers qui s'en allèrent, après lui avoir promis de se tenir au guet et de venir l'avertir de suite s'ils avaient la chance de découvrir quelque chose. Edmond se désespérait, voyant qu'il ne pouvait venir à bon. de sa chevaleresque entreprise ; il se gourmandait de son itisuccès , ne pouvant se pardonner d'avoir oublié le nom de la jeune fille ni le sot respect humain qui l'avait empêché de demander ce nom au peintre Carluccio. Alfred, le voyant si contrarié, si désespéré même, lui dit :
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— Monsieur Edmond, est-ce que nous allons nous noyer dans un verre d'eau, par hasard?... — L'homme oui sait vouloir, vient à bout de Timpossible ! -- 11 me vient une idée qui sera bonne, si vous savez vous en servir comme il faut. — A Rome, voyez-vous, il y a un usage, — bien plus en vogue autrefois, il est vrai ; -- c'est celui d'aller, la nuit, donner des sérénades sous les fenêtres de sa belle. Au faubourg Saint-Pierre, nous avons Cecco di Nonna, dit le Mattonaro (briquetier), parce qu'il travaille aux fournaises, hors la porta CavaUeggieri, qui est le meilleur joueur de mandoline qu'on ait entendu et qui joue, les jours de fête, dans les villas dont les jardins sont le rendez-vous des Romains, pour y boire et y souper. Il se pro curera deux chanteurs de ballades et de madrigaux, et i^ ira avec vous, jouant par les rues qui environnent l'église de la Luce ; dans ce temps-ci, la lune est justement dans son plein, le ciel est pur et on y voit à merveille. — Lorsque la mandoline passe en faisant ses accords et en accompagnant une ballade, il n'y a pas une jeune lilie qui ne mette la tête à la fenêtre, et puisque vous connaissez son visage, vous la découvrirez, j'en réponds I
On chercha Cecco di Nonna, qui se chargea ctes chanteurs. On convint de commencer la nuit suivante ; mais le lecteur connaît l'issue de cette belle idée d'Alfred, que nous lui avons racontée dans le chapitre précédent. — Mais on aurait eu beau chercher la Nunziatina ; la pauvre fille était hors d'état de se mettre à la fenêtre ou sur le pas de sa porte ; il s'en fallut de bien peu qu'on ne la vît plus jamais ni à pied ni en voiture !
lA NUNZIàTINÂ
Le peuple romain conserve encore, dans ses usages, les goûts des anciens Quirites ; et quoique la civilisation moderne ait fait oublier, ou ait changé certaines choses qui sentaient par trop la forte nature des vieux latins, toutefois, le caractère et les dispositions naturelles de ce peuple l'exciteraient fort à imiter en tout ses devanciers antiques. 11 y a quelques années à peine que l'amasement favori des Romains était celui d'assister, avec leurs femmes et leurs enfants, à la chasse du taureau dans le mausolée d'Auguste : plus le taureau harcelé devenait furieux, plus étaient grands les applaudissements, les trépignements joyeux, la jubilation du peuple assemblé.
Léon Xll ayant défendu ces spectacles comme des restes de l'ancienne barbarie, la plèbe ne se rend plus aujourd'hui à ce même mausoléL^, devenu un amphithéâtre, que pour assister aux jeux gymnastiqnes d'une compagnie de jeunes gens qui s'y exerce tous les jours de fêtes. En les voyant embrasser un mât, se soulever par la seule force des muscles et se soutenir par le poignet dans la position horizontale, restant là, le bi-as tendu, assez longtemps pour y voir affluer tout le sang qui en gonfle les veines, en fait saill'.r les tendons et craquer les jointures; en voyant ces visages s'enflammer, ces corps vibrer dans ce
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violent équilibre et déployer un terrrible jeu de musculature, ce peuple est ivre d'une joie admirative.
Tous ces jeunes athlètes sont de haute taille, élancés et robustes. Ils portent un homme posé en équilibre sur chaque épaule, et en soulèvent un de chaque main, à bras tendus, de sorte que l'on voit quatre hommes soutenus par un seul individu, comme s'ils étaient quatre brios de paille ; et chacun de ces quatre hommes jette en l'air et ressaisit deux, quatre, et jusqu'à six oranges, les faisant voltiger avec une incroyable agilité. Les autres forment des groupes, se roulent en cerceaux, se nouent et se dénouent avec une dextérité, des poses, des etforts, des contournements , des raccourcis qui rappellent au peuple les luttes antiques dans les cirques et dans les arènes de la Rome des Césars.
Le Romain aime également avec passion les exercices équestres de ce que nous appelons improprement, et je ne sais pourquoi , le Cirque olympique , — ou plus raisonnablement l'Hippodrome, — parce que ces exercices ont quelque chose de grand et d'audacieux, et que les descendants des vainqueurs du monde affectionnent grao. dément les hardiesses, les difficultés, les dangers, et — que l'on nous pardonne ce mot en nous le laissant dire,— les grandes audaciosités ! — La foule se porte toujours, les jours de fête, au théâtre Coreaj — l'ancien mausolée d'Auguste,— pour se délecter de la vue d'un homme courant au galop, debout sur deux chevaux accouplés, ses deux pieds posés sur les deux croupes, agitant des drapeaux ou courant la bague, s'élançant dans les airs et retombant toujours d'aplomb sur ses deux coursiers. Il applaudit ceux qui se tiennent horizontalement sur le flanc du cheval, qui font des cabrioles, qui galopent sur les mains et les pieds en l'air, qm passent au travers d'un ballon de papier et retombent à cheval, toujours au galop ; mais lorsque le sauteur se précipite en courant sur un arc formé de pointes de grosses lances et qu'il le fran-
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chit d'un saut prodigieux, les vivats et les battements de 'Jiains frénétiques fendent les étoiles! — En quittant le cirque, puisque cirque il y a, — et lorsque le peuple est attablé au cabaret, on parle des prouesses auxquelles on vient d'assister :
— Il y avait soixante lances; je les ai comptées.
— Non; il n'y en avait que trente.
— Laisse donc ! tu es aveugle...
— C'est loi qui est saoul; tu as vu double.
— Saoul, moi?... Qu'il te prenne un...
— Allons, allons, mes amis! crie un pacificateur : laissons là les lances! Le saut était mortel, plus que mortel! Que dites-vous de la cabriole dans les airs?
-- Bonne Madone, quelle peur! s'écrie une femme; j'ai fermé les yeux pour ne pas le voir s'enfiler !
— Et moi, maman, ajoute une petite fille, j'ai caché mon visage dans mes deux mains et je tremblais comme une feuille. — Je n'irai plus voir ça !...
La plèbe de Rome n'oublie pas son goût batailleur au théâtre ; elle y va en foule, non-seulement les dimanches, mais pendant la semaine, particulièrement les désœuvrés, les charretiers, les maçons, les badigeonneurs et tous ceux qui ne travaillent que le jour. Ces gens-là ne vont jamais au théàire des citadins : ils vont donner leurs deux bayoques au théâtre des Muses, rue du Figuier, s'installant sur les bancs du parterre, tout débraillés, la veste sur l'épaule, ouvrant des noix, pelant des châtaignes, cassant des noisettes, grignottant des amandes jusqu'au lever du rideau, sans oublier de mâcher des lupins et des graines de citrouille.
Ils ont lu les affiches peintes aux coins des rues. Ces affuhes sont d'affreux barbouillages à coups de balai, renrésentant les paladins de France luttant contre des géants et des dragons ailés; Astolphe, monté surl'hippognphe, ou Rodomont combattant contre Renault; Marphise et Bradamante se prenant aux cheveux, ou Roland
LA NUNZfATINA. 139
qui, assailli par des assassins, saisit un quartier de rocher, et,
// grave desco da se scarjlia,
Dove più folla vtde la canaglia.
S'en servant comme de la mitraille,
Le lance au beau milieu de l'allVeuse canailie.
Toutes ces pièces sont jouées en patois romanesco, et le peuple prend le parti d'un paladin ou d'un autre, et parie une feuillette (demi-bouteille) ou une fiasque (bouteille entière), comme quoi Roland terrassera Ferragus, ou Renault de Montauban cassera la coloquinte à Rodomont. Le peuple n'aime pas les comédies où il y a des intrigues d'amour, des mariages; il veut des duels, des batailles, des mêlées de guerriers ou de brigands; il se plaît au cliquetis des épées, au vol des flèches, aux coups de poignard, aux monceaux de blessés, aux montagnes de cadavres. Plus il en pleut, plus il est content. — Pippo, le petit bossu, a traduit plusieurs tragédies en pafois traste vérin, telles que la Francesca de Rimim, la Médée, la Bidon; et la plèbe court les entendre, et les boutiques et les bouges retentissent de la déclamation, du chant même, des tirades, des scènes entières, principalement des plus sanglantes ; ceux qui ont une légère idée du dessin, les retracent au charbon sur les murailles de la Suburra, sur les enceintes de la ville autour des Santi- Quattro, à la Navicella et à San-Stefano Rotondo^ endroits reculés du Monte Ceîio.
Après ces prémices, nous allons revenir à Edmond, qui est d'une humeur massacrante, causée par les déconvenues de l'attaque de mastro Menico et des coups de poing qu'il a distribués et reçus; craignant d'être poursuivi, il se réfugia de nouveau dans la demeure d'Alfred, qui l'attendait, couché et à moitié endormi sur un sopha. En le voyant entrer, pâle, en désordre et tout palpitant, il luidit :
— Mon Dieu ! monsieur Edmond, qu'est-il donc arrivé? Avez-vous PU quelque vilaine affaire avec les Trasteverini? Avez-vous rencontré l'amoureux de votre inconnue?
— De quel amoureux me parles-tu , mon cher Alfred ? j'ai vu plus de trente visages féminins, attirés par la mandoline, mettre le nez à la fenêtre; je les ai tous parfaitement envisagés : celle que je cherche était plongée, sans doute, dans son premier sommeil, car elle n'a pas paru le moins du monde. Je me suis ennuyé, et, me disant fatigué , j'ai mené mes musiciens souper avec moi.
Il se garda bien de parler du dessert qui avait couronné le souper : il prit une lumière et s'en fut couver sa bile dans son lit.
Le jour suivant il eut, avec Alfred, un très-long entretien sur les moyens possibles d'arriver au résultat de sa folle entreprise. Il dit au loueur de voitures qu'il avait le portrait de la jeune personne si bien gravé dans la tête et dans le cœur, qu'à peine l'apercevrait-il dans l'ombre, qu'il! la reconnaîtrait d'emblée entre mille. Alfred faisait tout au monde pour le dissuader de poursuivre son étrange et périlleux des=ein, qui ne pouvait que lui susciter mille ennuis. Mais tout fut inutile : Edmond s'entêta dans cette bizarre envie; il s'imaginait commettre une lâcheté s'il laissait cette œuvre inachevée. Alfred, le voyant si obstiné, si buté, lui dit :
— Vous n'avez plus qu'un moyen; si celui-là manque, faites-en votre deuil 1
— S'il s'agit d'argent, que rien ne t'arrête : je suis prêt à donner tout ce qu'on voudra, pourvu que je parvienne à la voir.
— • Il est fou à lier ! se dit Alfred. Que faire avec ces gens riches? Les contenter à tout prix, c'est leur affaire! Puis, s'adressant à Edmond, il ajouta :
— Voici donc, monsieur Edmond, ce qui me vient en tête : Les Romains raffolent du théâtre, et vous ne trou-
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verez pas de famille du peuple, ayant quelques gros sous à son service, qui n'aille les jeter au théâtre diurne de Corea, ou, le soir, à ceux des Muses et d'Emiliani. Il faut donc vous rendre dans ces lieux publics pojîulaires, et si votre jeune fille n'est pas une créature fantastique...
— Très-réelle, archiréelle, interrompit Edmond.
— Laissez-moi achever : si elle est de chair et d'os comme tout le monde, vous ne tarderez pas longtemps à l'y rencontrer. Je ne vous conseille pas trop le théâtre Corea; le jour, on voit trop bien les spectateurs, et malgré tous les soins que vous prenez pour paraître un voyou, vous avez une tournure qui trahit le gentilhomme; si on se doutait que vous êtes déguisé, je vous l'ai dit, mais je vous le répète, vous feriez bien de vous mettre en sûreté; les mouchards du Buon Governo, soupçonnant quelque mystère, vous attendraient à la sortie et vous adresseraient un interrogatoire dont vous ne vous tireriez pas trèsblanc, je vous assure ! —Donc, suivez mon conseil, n'y allez que la nuit. Vous pourrez jouer de la prunelle tout à votre aise.
— Cela me va! Grand merci, Alfred. — Je me lance dès ce soir... ~ A propos : il me prend une étrange envie...
— Eh ! — se dit Alfred, — comme si toutes ses envies ne l'étaient pas, étranges et archiélranges , ma foi! — Voyons, monsieur Edmond, continua-t-il tout haut: qu'avez-vous envie de faire ?
— Fais-moi rôtir un quart de boisseau de châtaignes; mais des grosses et des belles! de véritables marrons, quoi? Tu me les feras mettre dans un petit panier avec son linge blanc par-dessus, pour qu'elles se conservent chaudes. J'entrerai avec cela un soir aux Muses, un autre soir aux Emiliani, de cette manière j'aurai le prétexte le plus naturel pour me promener dans la salle, offrant mes marrons rôtis à bas prix. — H faudra bien que le diable s'en mêle si je ne donne pas du nez dans ma trasleverina.
— En voici bien d'une autre, à présent! Est-ce que
VOUS avez la mine d'un caldarrostaro ? (marchand de marrons rôtis.)
Pendant qu'Edmond faisait toutes ces folies, don Alessandro, assez édifié par ce qu'il avait appris des deux peintres Carluccio et Gianni, sur les extravagances d'Edmond, se décida de venir à bout de débrouiller cet éclieveau enmêlé.— A cet effet, un matin, après les premières Heures de Saint-Pierre, sans en parler à âme qui vive, il prit le parti de questionner le père-curé de Santa-M;iria délia Luce au sujet de la jeune fille, et prenant, les mains derrière le dos, le chemin de la porte Settimiana, il s'en alla par Santo-Egidio vers la Longaretfa, et entra dans le passage de côté, qui mène à la sacrialie de la Luce. Il fil appeler le père-curé : on lui dit qu'il était à la Parrocchietta (1), en train d'expédier les affaires de ses paroissiens. Le Mansionario se rendit auprès de lui. Le curé le pria de s'asseoir et lui demanda de la meilleure grâce du monde à .quel hasard fortuné il devait l'honneur et le plaisir de sa charmante visite.
— Mon bon père-curé, voici ce qui m'amène : je viens vous demander si vous avez dans la paroisse une jeune fille appelée, je crois, Nunziatina, que vous vîtes au mois d'octobre dernier, dans le potager de Piscinula, toute triste, parce que, à cause d'une blessure reçue par son fiancé, elle n'avait pu aller à la campagne avec ses amies, faire l'ottobrata ?
— Oui, certes, je l'ai dan=; ma paroisse; c'est une tisseuse d'étoffes de soie; elle demeure prés d'ici, son fiancé est guéri de sa blessure qui n était presque rien, et il n'a pas porté plainte; il n'y a que les parents qui sachent cela dans la paroisse, et ils se gardent bien d'en parler, de crainte de la justice. On s'est arrangé à l'amiable : j'ai
(I) A Rome, on appelle Parrocchietla (petite paroisse\ la chambre at- Icnanti; à la sacrislif. ou le curé donne ses audiences ei s'occupe des iulérctB courai'.ls de ses ouailles.
LA NUN7JATINA. 1 V3
lait appeler les deux jeunes garçons ici , en parrocchietta, et j'ai exigé qu'ils fissent leur paix devant moi. — Pensez donc ! Celui qui avait blessé l'autre était le frère de Nunziatina, et pour une querelle de jeu, encore ! car du reste ils ont toujours été bons amis. — Que voulez-vous? Ces jeunes gens ont le sang chaud ; ils avaient bu un coup de trop; enfin, ce sont des enfantillages!...— Y aurait-il quelque nuage du fisc dans l'air?... J'en serais vraiment désolé, car — ce n'est pas parce qu'ils sont mes paroissiens, — croyez-moi, don Alessandro, ce sont deux bons garçons. Toto, le frère de la Nunziatina, qui est boucher rue du Moro, est mon porte-croix aux processions de la confrérie: un beau, grand gaillard, fort comme un taureau; il fait entrer dans la gaîne de cuir qui entoure sa taille, le pied de la croix, une vraie poutre ! et il porte ça eu équilibre dans toute la Longaretta, comme si c'était un fétu ! — Quant à Cencio, le promis de Nunziatina, il est charpentier, et c'est le sacristam de la confrérie ; 1 porte un des bâtons de la bannière, et toutes les fois qu'on donne le saint Viatique solennellement aux infirmes de la paroisse, il ne manque jamais de venir en chappe porter le dais.
-— N'ayez nulle crainte, mon cher curé ; je ne vous ai j.arlé de la blessure que pour vous donner un indice sur la Nunziata dont je vous parlais, ne sachant pas son nom de fanùlle ; c'est bien cette xN'unziata, et nous voilà d'accord.
— C'est Nunziata Celli, la fille de maître Simon, le charpentier, dont Gencio est le premier garçon. C'est un bien brave homme , un vrai type de vieux trasteverino , qui porte toujours la culotte de velours avec des boucles à ia jarretière, les bus bleus et la ceinture ponceau. 11 est le maître des novices de la confrérie, et depuis trente ans, il n'a jamais payé une seule ameule à la Congrégation.
— Et la Nunziatina , reprit le Mansionario , est-ce une brave fille ?
144 JilMOND.
— Elle est, — c'est moi qui vous le dis, — une vraie pâte de bonne fille !... une pâte d'or ; tout sucre et tout beurre frais ; je vous l'assure. Ce n'est pas une sainte N'y-toiiche, une de ces mijaurées qui, au fond, sont plus venimeuses que des ser|>ents si on ne fait pas leurs quatre volontés; qui bavardent toute la journée sur le pas de leur porte et qui raillent toute espèce de bavettes sur le dos de leurs voisines, de leurs commères, avec des ciseaux tellement bien aiguisés, qu'elles emportent la cliair jusqu'à l'os. Oii pour ça, non ! — Nunziatina est un peu vive, si vous voulez, un peu prompte, même un peu hardie; nraîs elle revient tout de suite, c'est une soupe au lait; pour sage et modeste, gare à celui oui lui dirait plus haut que son nom Oh mais oui ! elle n'aurait de ménagements pour personne, et serait fi lie à donner sur les doigts à un officier, quand même il aurait dix crachats sur la poitrine! — Il n'y a pas de danger qu'elle manque au catéchisme, elle est même la maîtresse des moyennes, et elle m'aide à les préparer à la première communion. A cause de cela, ]e lui ai fait obtenir une dot Borghèse, une autre de San Girolamo de la Garità, et je lui ai accroché uue trentaine d'écus de Monsignor l'aumônier du pape ; ça lui servira pour se faire un petit trousseau. — Elle est si habile à son ouvrage, qu'elle pourrait entasser pas mal de giulii (pièce d'argent) dans sa tirelire et ajouter quelques fanfreluches à sa toilette des dimanches ; mais cette chère enfant a un vrai cœur de reine, et elle donne toutes ses épargnes à ses écoliéres. Elle fait un petit jupon en basin pour la plus déguenillée de ces petites tilles ; à une autre, qui commence à se faire grandette et qui s'en va toute dc^poitraillée, elle achète un mouchoir de col, ou bien elle lui rafistole une guimpe ; si l'une d'entre elles manque un dimanche au catéchisme parce qu'elle n'ose pas y venir en savates, Nunziatina va la chercher, la mène dans la rue des Giupponari, et lui fait prendre mesure d'une bonne paire de souliers; en voilà une autre qui est bien pâle, elle a
LA N<iNZlAT!NA. 145
quinze ans et n'est qu'une allumette à ciemi-brùlée :
— Qu'as-tu, ma Tuterella ? lui clf-mande-t-elle.
— J'ai faim ! répond l'enfant : petit père est en prison pour rixe, maman a les fièvres quartes et ne peut travailler; je bobine et je gagne trente-cinq bayoques par semaine (trois francs dix sols); je me couche plus souvent qu'à mon tour sans souper; nous n'avons, pour la plupart, à dîner, qu'une tranche de pain bis et cinq ou six châtaignes; maman pleure, parce quelle me voit pâtir. Je vous assure, sora Nunziatina, que quelquefois je n'ai pas la force de tourner la roue du moulinet. Un de ces soirs, j'ai été au-delà du pont, chez un boulanger, pour acheter un peu de pain ; il n'y avait que le garçon à la boutique; en me donnant ie pain, il voulut m'embrasser, et moi de me sauver... H m'est arrivé la même chose chez un charcutier; puis chez un épicier... Oh les vilains gueux! que la peste les étoufTe!...
— Ne dis pas de méchants mots , interrompt Nunziatina, mais tu as bien fait de te sauver. — Viens manger un bon potage.
El pendant bien des jours, elle partagea son dîner avec la Tuterella, qui était devenue fraîche comme une fleur.
Mais voici un trait bien plus beau : — Nous avons dans la paroisse une jeune iiile de seize ans, orpheline de père et de mère, qui est un prodige de beauté sous ses haillons; elle est honnête, mais c'est une franche étourdie, une mauvaise tête. Je l'ai mise plusieurs fois en apprentissage, mais elle est si capricieuse qu "elle ne sait pas ce qu'elle veut. La voilà rubanière, bien, mais bientôt les rubans la rebutent ; elle veut être bobineuse de soie : à peine a-t-elle commencé, qu'e le demande à passer à la fabrique des laines. En définitive, je ne peux rien lui faire faire. —Un jour, cette diablesse fait la rencontre de deux peintres qui jettent les yeux sur elle: en voyant sa belle prestance, ses admirables formes, ses proportions harmonieuses, la grâce de ses traits, la dignité de son air et son
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profil si bieu dessiné, les peintres lui proposèrent de les suivre jusqu'à leur atelier et lui olTrireut un écu pour la faire poser. L'évaporée, séduite par l'appât de la pièce ronde, les suivit jusqu'à la Longara, où ils avaient leur logement. Us commencèrent, par la faire se bien débarbouiller, puis ils lui arrangèrent arlistement les cheveux et se mirent à la dessiner. Dès qu'ils en furent arrivés au menton, un des deux peintres se leva et lui dit:
— Maintenant, il faut que tu découvres une de tes épaules, pour que je puisse bien voir l'attache du col.
Et il étendit la main pour défaire l'agrafe de son corsage ; mais Ri la, — elle s*appelle Rita, — prompte comme l'éclair, lui saisit le bras en disant :
— Attendez, ma chemise est déchirée, je vais en changer et je reviens à la minute !
Elle se lève et disparaît.
Nunziatina apprit la chose et fut charmée de ce trait de pudeur. Elle courut à la recherche de Rila, la loua, la caressa, et lui fit faire un bon déjeuner; pour qu'elle ne fût plus si vagabonde, elle la prit à son métier, lui enseigna de jolies chansons à la Madone, lui arrangea quelques-unes de ses robes, et me la conduisit tous les dimanches et fêtes à l'église avec elle...
Don Alessaudro écoutait tout cela avec admiration. Il demanda au curé si Nunziatina devuit se marier dans l'année.
— Que voulez-vous? répondit le bon père, tout n'est pas encore prêt ; je ne vous dirai pas que le lit nuptial lui manque, puisque son père a acheté les doubles matelas remplis de bonne laine, et que le bois de lit en noyer, à bateau, y est, et bien verni encore, avec les colomiettes à pomme de pin dorée ; mais il faut au moins six paires de draps, et une paire en belle percale, avec des garnitures et de la dentelle pour les fêtes du baptême et du compérage. Elle a fait sa courte-pointe piquée et ouatée ; mais elle n'a pu» encore le couvre-pieds blanc lissé en moi-
LA NU.\ZIAT1.\A. IW
rure. Le plus fort à faire , c'est le linge de corps ; mais lorsque j'aurai le subside de Monseigneur le grand-aumônier, elle se donnera ce qui lui manque. — Elle aurait bien voulu être mariée pour l'Epiphanie, mais je vois qu'elle le sera à peine pour Pâques. — Mais la pauvre lille a autre chose à penser pour l'instant,
— Que lui est- il donc arrivé?
— Nous avons pensé la perdre, — et c'eût été granfl dommage ! — mais grâce à la sainte Vierge, elle est main, tenant hors de danger. -- Ces Trastévérines sont des femmes pieuses et d'une foi vive et vraie; elles ont conservé beaucoup d'anciens usages des premiers siècles do l'Eglise : lorsqu'un père, une mère de famille, un garçon ou une fille tombent grièvement malades, on a l'habitude de prier les jeunes filles du quartier de se réunir et d'aller toutes ensemble à la Madone de l'Orto ou à celle du Panthéon, et plus particuhèrement à la Vierge de Saint-Augustin, pour y implorer la guérison désirée; car on croit que les prières des vierges sont plus agréables à Marie, qui aime et apprécie tant l'angélique vertu de pureté, ce plus beau rayon du paradis! — Ces jeunes tilles se préparent, pour la plupart, à cet acte de charité en se purifiant par la confession, et se rendent à ces églises nupieds. Entrées dans le temple, elles se prosternent devant la sainte image, et s'il n'y a pas grand monde, une d'entre elles entonne les litanies, puis elles s'écrient en chœur .
— Grâce, Marie mère de Dieu! grâce! nous voulons la grâce! n^ nous laissez par partir désolées. Vous nous raccorderez, n'est-ce pas, chère Maman?
Les fidèles qui se trouvent dans l'église, connaissant cette pratique, y joignent leurs prières.
Il est arrivé que Nunziatina, lors de la malheureuse bagarre de son frère et de son fiancé, désirant aussi vivement la guérison de celui-ci que la libération de l'autre, se décida à employer ce même jeudi qu'elle pensait passer dans les plaisirs de l'ottobrafa, à faire son pieux pèle-
\^H EliMOND.
rinage à la madone de Saint-Augustin où elle se rendit, selon l'usage, à pied de bas. Il eut mieux valu qu elle s'y fut rendue tout à fait nu-pieds, parce que, en passant par certaines rues mouillées et fangeuses, elle y trempa les semelles de ses bas, et garda cette humidité à ses pieds dans l'église, pendant tout le temps de la messe, de sa communion et de ses actions de grâce. Elle rentra chez elle sans se préoccuper de tout cela.— Mais, hélas! l'humidité, après lui avoir fait affluer le sang à la tête, le porta à sa gorge avec une violence telle, que l'inflammation lui occasionna une fièvre des plus intenses.
La sachant alitée, toutes les commères du quartier arrivèrent à la ronde ; chacune d'elles conseilla son remède et exigea qu'on le mît en pratique. On lui couvrit la gorge et la poitrine de toute sorte de topiques, d'emplâtres, de cataplasmes farineux, onctueux, pulvérulents. Enfin, la voyant plus mal, la superstition se mit de la partie.
— 11 y a quelque sortilège là-dessous. La jeune fille est charmée, pour sûr! — Il faut en venir aux conjurations !...
L'une de ces femmes prit une brique, la fit rougir dans le feu, y répandant ensuite quelques grains d'encens, elle se mit à pronostiquer sur la maladie d'après les signes ou les petites étoiles que l'encens laissait sur la brique en se consumant. Une autre versa de l'eau dans une soucoupe, et trempant son doigt dans l'huile, le laissa égoutter dans cette eau, et par la manière dont l'huile remontait à la surface, l'imbécile déclara :
— Oui, la Nunziatina est ensorcelée!!!
Parmi le peuple, il y a des espèces de santons auxquels on attribue le pouvoir de défaire, par les attouchements ou par le regard, les maléfices et les ensorcellements. On en fit venir un qui, après avoir bredouillé sur la malade plusieurs cantilènes stupides et lui avoir touché le front avec le bout de Tindex, la laissa ne pouvant plus rien avaler du tout.
Le père vint alors tout triste m'apprendre la maladie
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de sa fille; j'accourus sur-le-champ, et comprenant à première vue que le cas était grave, je dis :
— Braves gens , il n'y a pas un instant à perdre.
J'envoyai chercher chez le président regionario (du quartier) deux porteurs, et faisant déposer délicatement la malade sur un lit portatif, je la fis conduire à Ihospice de Saint'Jean-de-Latran. Les médecins rentouièrent et on la saigna; on appliqua les sangsues à la gorge et l'on parvint, à force de fumigations, de frictions partielles, de laines chaudes et autres apéritifs externes, à rétablir la transpiration, à combattre l'inflammation et à amener le dégorgement progressif de l'angine. Dès lors Nunziata était hors de danger; mais, comme il arrive souvent que jes malheurs marchent par couple, il advint que la sœur de Cencio, le fiancé, qui était l'amie d'enfance de Nunziata, demanda la permission d'aller la voir et conduisit avec elle une jeune fille du voisinage.
On avait l'habitude à Rome, comme partout je pense, lorsqu'on va visiter à l'hospice des parents ou des amis malades, de leur apporter cent petites friandises ; mais le peuple ne connaît de réconfortant que ce qui est solide et substantiel; au lieu de quelques oranges ou de quelques fruits bien mûrs, il donne à ses convalescents un poulet rôti, un quart de dinde, une petite longe de veau, avec une bouteille de bon vin, ce qui amène souvent de bien graves désordres. Depuis plusieurs années , cela est défendu avec la plus grande sévérité, et les religieuses qui surveillent les salles en avertissent les visiteurs, et ne permettent pas l'entrée du moindre cabas, panier ou paquet, qui restent consignés à la grille d'entrée.
Marguerite arrive et demande des nouvelles de Nunziatina. La sœur de garde lui dit que la jeune fille va beaucoup mieux, et qu'on lui a permis de rester assise dans son lit deux heures par jour ; elle ajoute :
—Prenez garde, mademoiselle, vous ne lui apportez ni gâteaux, ni autre chose, au moins?
— Pensez donc, ma sœur; voyez plutôt !... Ecartant le chàle qu'elle avait sur la tête et sur les
épaules, elle fit voir qu'elle n'avait rien; on la laissa entrer. L'accueil fut charmant, la causerie sur les commères, les locataires et toutes les femmes du voisinage fut interminable. Marguerite, au milieu de ce flux de paroles, sortait de temps à autre des dragées de sa poche et les laissait tomber eu cachette dans la main de Nunziatina, entre les plis de ses draps, et celle-ci les portait à sa bouche sans faire semblant de rien ; ces dragées étaient rempUes de liqueurs très-agréables, mais un véritable poison pour les maladies de la gorge. Qu'en arriva-t-il? Ce qui devait nécessairement arriver ! — Nunziatina retomba plus malade que jamais, et le mal devint tel, que la gangrène était imminente, et que...
Ici le Curé fut interrompu dans sa narration par l'invasion soudaine de la Parrocchietta, par une femme qui, sans frapper, sans demander si elle ne dérangeait pas, entre les poings sur les hanches et s'avançant avec audace jusque sous le nez du curé, le visage rouge et trèsanimé, lui dit :
— Voyez, mon père, si j'avais raison de vous dire que ce ranocchiaro de l'autre jour était un coquin qui venait déguisé en Trastevere, dans de mauvaises intentions! vous m'avez grondée si brusquement parce que j'avais invité les gamins à lui jeter des trognons et des pommes pourries à la tête?... Eh bien, mon père-curé, Lucrèce a bon nez et la vue longue, et elle ne se trompe guère!.., je l'ai flairé; je l'ai lorgué et j'ai reconnu tout de suite que ce gars-là venait en Trastevere pour mal faire... EL vous me disiez :
— Ce n'est pas vrai! vous êtes une bavarde, une boutefeu : vous avez soulevé uu scandale dans tout le quartier
— Oui, n'est-ce pas? C'est moi qui fais du scandale? Et Brigitte? Et CtccaieUa? qui ont clé les prcuueres? oh,
LA NUJNZlAriNA. lol
celles-là, ce sont deux pâtes d^agnus Dei.... — Pauvre Lucrèce, va !...
— Voyons, Lucrezia? pourquoi tout ce bavardage , dit le curé avec un air calme et souriant.
— Vous me demandez pourquoi?.... Passe, pour la belle rebuffade que vous m'avez faite : ce qui est passé est passé, n'en parlons plus ; mais venir dire que le ranocclnaro était un pauvre pêcheur que nous avions eu le vertigode maltraiter; c'est vous qui avez tous les torts : excusez-moi si je parle mal; mais c'est vous qui les avez....
— Prouvez-le-moi, Lucrezia; car jusqu'ici cène sont que des mots.
— Eh bien voici des faits. Hier au soir, pour tâcher d'égayer un peu ma Ghiaretta qui pleure parce que sou amoureux est indisposé, je la menai, avec Geccarella, au théâtre des muses où l'on donnait les Paladins de France qui, avec leurs épées, ont sauvé la fille du roi que les Sarrasins avaient volée : une batterie^ — que je vous dis, — qu'il y avait de quoi avoir peur que tout ne craque, quoi ? — Or, voilà que Roland en tue douze, oh ! quel tas ! Et le voilà qui s'en retourne avec la petite reine, qui était blanche comme un linge !....
Four lors, nous étions à l'amphithéâtre, — car vous saurez, père-curé, que quand Lucrèce mène des jeunesses au spectacle, elle ne descend jamais au parterre; entendez-vous? — Pour lors donc, je voie un caldarrostaro passer de rang en ranii avec ses marrons, s'arrêter devant le sesque et Zeur z'oiîrir sa marchandise presque pour rien. Je lui^angwe les deux yeux sur le museau : c'est y lui ? c'n'est-y pas lui?... — Je donne un coup de coude à Geccarella ;
— Dis donc, que j'dis : lorgne un peu voir ce marchand de marrons.
— 11 m'a tout l'air d'un fou , qu'elle me répond : voyez, Lucrezia, comme il va de place en place, dévisageant ces
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montigianes là-bas, comme s'il voulait les manger?... Il me semble que je reconnais ça....
— Donc, c'est lui ! que je dis.
— Lui, qui?...
— Le ranoccliiaro ! — Ne reconnais- tu pas ce méchant juif qui ne voulut pas se mettre à genoux devant le bambino d'Aracœli?...
— Mais oui!., cria Ceccarella; tiens, tiens? C'est bien lui, avec son air dédaigneux 1
— Le bruit en court parmi d'autres Trasteverines^ qui avaient assisté à la bataille des tomates, et chacune d'elles, après l'avoir bien regardé, reconnaît le masque en chair et en os et commence à jaser sur cette manie qu'il a toujours de vendre sa marchandise comme si elle était volée, et sur sa rage à lui, juif, de se faufiler parmi les chrétiens. — Peu à peu, les murmures augmentent et le mot de juif bien prononcé se promène partout et arrive au parterre, aux oreilles des bouchers, des agneîîai (marchands d'agneaux), des tanneurs et des serruriers. — • Notre homme se trouvait alors en face de Renzo, le chanteur : celui-ci le reconnaît et dit à ses camarades :
— Voyez-vous le museau de ce caldarrostaro? Eh bien, c'est le même qui a si bien arrangé Mastro Menico à coups de poings sur la place Anicia et qui nous conduisit Menico et moi, accompagnés par la Mandoline de Cecco di Nonna, chanter des sérénades! — Le pauvre Menico a manqué y perdre un œil, et encore a été mis en prison; puis est resté longtemps à l'hôpital de la Consolazione, avant d'être guéri!... — Entendez-yous, là-haut, les femmes qui disent que c'est un juif ?
Alors, mon père-curé, — continua Lucrezia, — je n'ai pu y tenir davantage : en voyant que Renzo montrait ce gueux-là à ses camarades, je lui ai fait signe de la main qu'il montât vers nous, pour lui conter l'histoire des grenouilles; Renzo monta. — Que j'ai été bête!.. Je m'en mords encore les doigts !... — Pendant ce temps, le pigeon
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a pris sa volée! Ea voyant Renzo qui venait à nous et ses compagnons qui le regardaient de travers, le gas doit R'étre dit : — Filons; sauvons les meubles!.. — Et profitant du moment où l'on relève les factionnaires au pied de la scène, il s'est glissé entre eux et le sergent qui marchaient vers la porte, et a disparu de la salle en un clin d'oeil ! — A peine redescendu au parterre, Renzo chercha son homme du regard; mais prrrows^ / plus peisonne : il était là tout à l'heure j mais pendant que Renzo causait avec nous, on avait levé la toile ; Roland brandissait sa duiendal : tous les yeux se portèrent là et l'autre a filé!
— Allons ! cria Renzo ; sus au juif, qui a massacré Mastro Menico !
— Au juif ! au juif! — cria-t-on de toutes parts : que venait-il faire aux muses?.... Sus au juif! mort au juif!!..
On sort en foule, deux hommes prennent la rue du Aco, deux autres celle de la Face, deux la Vallicella^ et les autres se répandent en courant dans les ruelles qui sont derrière Monte Giordano. Ceux qui avaient piis la ruelle du Corallo trouvèrent dans un coin, sous la Mudonnina, la corbeille des marrons que, pour courir plus vite, il avait jetée là : il y en avait encore de bien beaux! On redoubla de vitesse; mais balh, il avait de l'avance, on ne l'a pas rattrapé ! Vous voyez donc, monsieur le curé, que j'avais raison! — Il s'est enfui; mais il nous tombera dans les griffes, je vous le promets, et nous l'arrangerons de manière à lui ôter de la tête l'envie dereveniien Traslevere, et pour toujours encore !
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LES POUHBOiâtiS BT LES PROFITS
— Je me trouvais l'étf^ dernier à Fano, chez un genlilhomme de mes amis, — disait Edmond à Alfred, — et l'on m'y fit entendre un paysan surprenant qui jouait d'un singulier et bizarre inslrument de son invention et qui m'amusa extraordinairement. Cet homme est un solide laboureur, travaillant aux champs qui entourent la ville; un bon conducteur de charrue, sachant très-bien tracer des sillons parfaitement droits, égaux et profonds. A la veillée, pendant l'hiver, il s'amuse à faire des chalumeaux, des musettes qu'il taille tant bien que mal, les réunissant, les cirant et y ajoutant de petites languettes en cuivre : puis, avec la gouge et le trépan, il creuse, il perce des fifres, des flageolets et des flûtes avec un art et une adresse étonnants. Cet homme est né musicien ; il a le sentiment de l'harmonie tellement développé qu'en entendant une symphonie, même des plus difficiles à exécuter, il la répète sur sa flûte de Pan, ou sur sou violon, sans en négliger une note.
Eh bien, ce gaillard-là ne se contente pas d'un seul instrument : il a eu l'idée d'en confectionner plusieurs dans un seul, et il a si bien fan qu'il est parvenu à accoupler ensemble et à jouer tout seul et en mi^mo temps, les contre-basses de l'orgue, les notes aiguës de la petite flûte, les sons filés du violon, les vibrations des clochettes, le re-
LES POURBOIRKS ET LES PKOFITs. 155
tentisseraent des trompettes, le bruit du triangle et le tintamarre de la grosse caisse.
— Diantre! s'écrie Alfred : mais il joue de tout cela une chose après l'autre, et non tout à la fois, quand le diable y serait.
— Tout à la fois, je te dis. — M'étant montré curieux de voir et d'entendre une pareille nouveauté, mon ami tit dire à cet homme de se rendre à son palais avec son orgue, pour le lendemain , et il invita plusieurs de ses amis à venir l'entendre. Le jour suivant nous étions tous réunis dans le salon, lorsque nous voyons entrer deux robustes jeunes gens, portant un brancard à roulettes sur lequel se trouvait l'instrument que le musicien fît rouler jusqu'au milieu de la pièce.
Ce paysan est encore jeune : il a le vi?age brun, les cheveux crépus, la taille carrée, l'œil vif, les manières franches et un air demi-modesle, demi-déluré fort curieux. — 11 plaça des espèces de pinces dans certains crochets qui devaient mettre en mouvement les leviers de plusieurs de ses jeux; il délit et quitta sa chaussure et tirant à lui un petit banc, il s'assit devant son orchestre. L'instrument, en forme de table, supportait un sommier dans lequel étaient fichés les tuyaux des contre -basï^es et des notes de fond. Un soufflet, mis en mouvement par une pédale, introduisait le vent dans le sommier ; cette pédale était pressée par le pied droit du musicien : la musette était placée, entre deux pieux, parmi les tuyaux des basses; les cloch'^ttes derrière, avec les systres, les petits bassins en bronze , et plus bas, le triangle : tout cela communiquait à une autre pédale, au moyen de crochets et de contre-leviers.
Dès qu'il fut assis, le musicien prit le violon, fît courir l'archet sur les cordes et mettant sa bouche aux tuyaux, il accorda, puis il préluda de la bouche et de l'archet, faisant une double gamme. Alors il se recueillit un instant : les spectateurs étaieut tout oreilles et immobiles comme
des statues. Le musicien appuie le violon sur sa hanche, colle ses lèvres à la musette, pose l'orteil du pied gauche sur une des pédales des basses et les autres doigts sur les pinces les plus proches qui sont disposées comme les touches d'un clavier: il place le pouce du pied droit sur la pédale du soufflet, les autres doigts sur celles des clochettes, du triangle, des cymbales et de la grosse caisse, et exécute une monferrine à grand orchestre! —Dante eut dit :
Non ucea tnembro che tenesse fermo.
Les membres de son corps remuaient tour a tour.
De la main gauche il parcourait les cordes du violon ; la droite maniait l'archet; sa bouche soufflait dans les cannes de la musette : le pied droit faisait aller le soufflet, le pied gauche exécutait la partie des basses : il nuançait son morceau par les piano, pianissimo ; les forte, mezzoforte, sforzando, rinforzato, fortissimo : il n'oubliait pas les smorzando, morendo, diminuendo, rinforzasido et crescendo : dans les tutti, les doigts du pied droit mettaient en jeu le chapeau-chinois, les timbales et la grosse caisse avec les trombones, faisant un bruit, un ensemble et un vacarme harmonieux à faire trembler la salle. Tout cela arrivait à propos, en mesure avec un accord, une précision, une justesse, une harmonie tout à fait irréprochables.
Oh! mon cher Alfred! continua Edmond, si j'avais cet homme ingénieux à ma disposition ; si je pouvais lui faire parcourir les ruelles, les carrefours et les places du Trastevere, ne penses-tu pas que les femmes et les lilles de tout âge et de tout état n'accourraient point pour l'entendre? Moi, je suis siir que oui : j'auraislà la plus belle occasion de les voir à ma guise, sans qu'elles s'en aperçussent, tant elles seraient attentives à cette musique nouvelle ; alors ct lie que je cherche avec si peu de succès
LES POURBOIRES hT LES PROFITS. 157
De saurait plus se soustraire à ma vue ! — Je me creuse la cervelle pour trouver un prétexte plausible de- Taire venir cet homme ici, sans que la lettre que j'adresserai à mon ami pour le prier de m'expédier, — à mes frais, bien entendu, — le musicien et son instrument, puisse éveiller des soupçons.
— Ce sont là des rêves, monsieur Edmond! Vous deviendriez la fable de toute la ville ! Jusqu'ici, vous êtes sorti, comme par miracle, des mille dangers qui auraient pu vous atteindre : ne tentez pas le sort et lirez-vous de ce guêpier, où vous laisseriez tôt ou tard une bonne part de votre peau !.. — Votre musicien fanais, qui est un paysan, un journalier, doit avoir un maître qui ne lui laissera pas perdre son temps à musicailler en courant le pays, ce qui lui ôterait l'envie de revenir aux travaux des champs.
— Je voudrais pourtant venir à bout de satisfaire un désir qui te paraît étrange et bizarre, mais qui à mes yeux est noble et honorable, que diantre! serait-il donc interdit à un gentilhomme de faire du bien à une bonne créature et de la récompenser d'avoir fait une action vertueuse? quel est le code qui le défend? quelle est la loi qui le condamne?
— Le code de la discrétion et la loi de la prudence, monsieur Edmond. Au nom de ce franc et loyal dévouement que j'ai pour vous, moi, ancien serviteur de monsieur votre père, je vous conseillerais de reprendre vos habits, votre vie de gentilhomme, de rentrer au milieu de vos pairs et d'attendie qu'il se présente une occasion favorable et naturelle de satisfaire votre désir sans nuire à votre honneur et sans courir le risque d'oiîenser une honnête jeune fille.
— Indique-moi donc comment je pourrai parvenir à mon but sans que mes amis le soupçonnent ; car je n'aime à luire connaître raes secrets ni aux amis, ni aux curieux, ni aux décœuvres.
— Eh! mon Dieu! manque-t-il à Rome des occasions de voir le peuple? Si vous avez uu peu de patience, peutêlre bien que, pour l'anniversaire du couronnement du pape, vous parviendrez à voir voire Trasteverina. — Ce jour-là, toute la population, principalement celle de Borgo San-Pielro et de Trastevere, accourt au palais Vatican, pour la distribution d'argent que le grand-aumônier de Sa Sainteté fait à quiconque se présente devant lui. Tout le monde se réunit dans l'immense cour du Belvédère; on délile devant monseigneur, qui donne un peu de monnaie à chaque individu...
— Pouah ! le sale peuple de mendiants !... Mais je parie ma tête contre une orange que ma Trasteverina ne se mêlera pas à cette troupe de gueux! Elle est trop généreuse, trop noble; elle a trop l'air majestueux d'une reine, pour en venir à un tel excès de bassesse!...
— Vous en verrez beaucoup, de ces reines, qui ne dédaignent pas les glaces du Vatican et qui, au contraire, sont si fières, si méprisantes envers tout homme qui leur offrirait de bons écus. Elles considèrent ces dons comme des étrennes paternelles, usage de famille, redevances dues à des enfants. Le peuple regarde le chef de l'Eglise universelle comme son propre père. Lorsque les papes allaient à cheval recevoir le Trirègne, l'aumônier portait deux sacs suspendus a l'arçon de sa selle ; ces sacs contenaient de l'or, de l'argent et du billon mêlés, que monseigneur jetait à pleines mains au milieu de la foule, avec une royale muuilicence. Il y a plusieurs années que des vieillards, qui avaient vu le couronnement de Clément XIV, qui fut la dernière cavalcade, me racontaient cela en me disant que le cheval du pape avait manqué de s'abattre malheureusement : depuis lors, les papes allèrent au couronnement en char de triomphe; c'est pour cela que les distributions se font désormais à poste fixe; le peuple y accourt comme à une largesse paternelle, et, CuUiiiic du juoLe, cauû U moindre ho;; 11'..,