LES POURBOIRES ET LFS PROFITS
— Oui, oui, comme tu voudras ; ce n'en sont pas moins des gueuseries à faire rougir tout peuple bien élevé; mais ces Romains tendraient, comme Diogène, la main aux statues, tellement ils sont habitués à mendier, particulièrement envers les étranger?. A Rome, tout passe en pourboires; on n'y respire que denier- à-Bicu, étrennes et protitsl 11 faut partout des olfres, des abreuvcments, des dispenses, des redevances, des taxes. Tout se résout par de l'argent. — Dis-moi vrai, Alfred; n'y a-t-ii pas là de quoi faire lever le cœur à un estomac de bronze? voyons....
— Aux premiers temps de mon séjour à Rome, beaucoup de ces usages m'avaient aussi choqué et dégoùié; je déchargeais ma bile dans les réunions de mes compatriotes qui venaient passer l'hiver sous ce beau ciel. Mais lorsque, par un long séjour, j'eus appris à connaître la nature de ce peuple, je commençai à me calmer, et ce calme revint tout à lait alors que, me faisant catholique ainsi que ma femme, je me trouvai en contact plus intime avec les Romains.
— Gomment? tu t'es fait papiste?... Tu es donc devenu fou?...
— Je voudrais pour beaucoup, monsieur Edmond, que vous devinssiez fou de la même manière! Vous feriez là, Excellence, la plus noble foUe qu'il vous fût jamais donné d'accomplir de votre vie, en assurant ainsi votre salut éternel!
— Depuis quand as-tu commis cette lâcheté, que tu as fait partager à ta pauvre femme?
— Mais non, monsieur ; c'est elle, au contraire, qui m'a décidé à faire une chose pour laquelle je lui aurai une éternelle obligation; je l'ai toujours cordialement aimée; mais à présent, je l'aime et la vénère comme un ange du bon Dieu qui m'a ouvert la porte de la vie future et impérissable !
— Et nos compatriotes savent cela?... Le bel honneur que tu fais à notre patrie!...
•— Je l'ai fait savoir à qui a voulu l'apprendre, car j'ai fait mon abjuration publique à la face du soleil; et j'ai été accueilli avec une inappréciable bienveillance à l'hospice des Convertendi, où j'ai été instruit avec un amour paternel. Il y a là un admirable vieux prêtre allemand, saint et vénérable homme qui, depuis plus de quarante ans, s'occupe, avec une charité et une patience angéliques, d'instruire les pauvres protestants qui désirent rentrer dans le giron de la sainte Eglise. Le quartier des femmes se trouve dans un coin séparé de l'hospice, et il est dirigé par une vénérable matrone, jadis luthérienne, venue à Rome du fond de la Finlande, pour se consacrer à la noble mission d'aider par l'exemple et par le conseil à la conversion des pauvres égarées. Ma femme et moi, nous avons passé plusieurs jours dans ce saint lieu, où, après avoir été très-convenablement instruits dans la doctrine catholique, seule et vraie doctrine de salut, nous abjurâmes pubhquement nos erreurs.
— Je comprends maintenant pourquoi j'ai vu ici l'image de la Madone au bout de l'escalier, avec une lampe allumée devant elle ! Je croyais qu'elle apparlenait aux locataires du deuxième... Bien, bien !... et moi, qui me suis mis à l'abri sous le toit de l'idolâtrie!...
— Ne craignez pas que ce toil s'écroule sur votre tête; vous qui appelez idolâtrie le respect à l'iu^age de la Mère de Dieu, n'êtes-vous pas devenu idolâtre du portrait d'une jeune fille qui vous a troublé la cervelle? Vous n'aimez pas les quatre coups de pinceau plaqués sur une toile; mais vous aimez la personne qu'ils représentent. C'est ainsi que, dans la peinture sacrée, nous vénérons le saint objet qu'elle retrace à nos yeux et à notre cœur!
— Va donc, va donc! je plaisantais, Alfred! sois calme, ne te contrarie pas; dis-moi plutôt, — puisque tu te constitues l'avocat des causes perdues, — dis-moi quelles bonnes raisons tu as trouvées, en te faisant cathoiique, pour justifier ces qaemanderies du peuple romain*^
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— Je ne suis pas assez habile pour cela ; quoique, dans ma jeunesse, j'eusse beaucoup de plaisir à lire Ihistoire romaine ; je savais presque mon Rollin par cœur. En raisonnant avec des prêtres aussi pieux que savants, j'ai connu beaucoup de choses dont, jusqu'alors, je n'avais pas songé à chercher Torigine. Un certain don Alessandro, mansionaire de Saint-Pierre, m'a fait, à ce propos, des dissertations aussi belles que justes.
— Don Alessandro?... oh! pour celui-là, les Romains sont le nec plus ultra; si le diable était romain, don Alessandro en aurait bientôt fait un prix Monthyon!
— Vous le connaissez donc, monsieur Edmond ?
— Parbleu! si je le connais! Notre première rencontre dans le musée de la villa Borghèse commença de sa part par une effroyable mercuriale dont il me régala généreusement, parce que je m'étais permis de dire que les Romains ne goûtent pas les beaux-arts et ne fréquentent guère les galeries de Rome. Malgré tout, je ne pensais pas qu'il pût trouver méritoire leur habitude de pressurer la bourse des étrangers; ceci passe les bornes du croyable, ma parole d'honneur !
— Permettez! permettez! il ne trouve pas cela méritoire, souvent même il s'en courrouce; mais il remonte à Torigine de ces usages curieux et assez incommodes pour les étrangers. — Voici comment raisonne don Alessandro : le peuple romain a été, pendant bien des siècles, le maître du monde ; il avait vaincu et soumis toutes les nations connues, par la force de ses armes et la sagesse de ses institutions; il leur avait donné ses lois, les avait arrachées à leur barbarie native, les initiant à sa civilisation si avancée et les avait admises à l'honneur de la citadinance romaine. Ces nations, même les plus éloignées, regardaient le peuple de Rome comme leur seigneur et lui payaient un tribut. Lorsqu'elles voulaient obtenir quelque faveur émanant du vote populaire, les tribus entières envoyaient de riches présents aux tribuns du Deuple.
Les rois de l'Asie et de l'Afrique, pour gagner l'amitié de la plèbe souveraine, la comblaient de trésors; les villes et les provinces alliées en faisaient autant... et vous comprenez qu'il ne s'agissait pas de milliers, mais bien de millions que l'on distribuait par chaque tête d'homme.
Survinrent, par la suite, les nobles Romains que le Sénat envoya dans les riches provinces de l'Empire en qualité de proconsuls, de gouverneurs, de questeurs, et qui, après leur temps d'emploi écoulé, revenaient à Rome chargés d'mimenses richesses. Leur arrivée se célébrait par des banquets, des fêtes, des spectacles prodigués au peuple. Les Consuls victorieux entrant dans Rome en triomphe, répandaient des urnes regorgeant de monnaies. Les grandes familles patriciennes et sénatoriales, pour faire parade de leur opulence, traitaient splendidement leurs immenses tribus de clients ; elles faisaient arriver de lEgypte, de la Sicile et de la Sardaigne au port d'Oslie des navires chargés de grain qu'un déchargeait dans les fours publics et qui fournissaient du pain à toute la population pendant plusieurs jours. La monarchie, qui remplaça la république, amena les incroyables et indescriptibles profusions des empereurs pour capter les suffrages du peuple et ses acclamations ; pour le maintenir tranquille et pour lempècher de sameuter, de conspirer, afin de reconquérir son ancienne liberté.
— Eh bien, ajoutait don Alessandro, ce peuple habitué pendant tant de siècles à voir le monde entier son tributaire, à se voir nourri par la libérable des grands, devrat-on s'étonner si, par la suite des temps, il n'a pu oublier ses antiques privilèges? — Toutes les métropoles, qui sont le siège d'un mouaique et d'une cour, ont l'habitude de vivre des tributs de la province. Paris subsiste a la charge de toute la France ; Londres à celle de la Grande Bretagne, des Indes et des colonies ; Vienne vit aux dépens de tout l'empure autrichien. Vous voudriez donc que iiouiL', iinj^jcidlrice au mouae, ue Cfùl ^dô dtivuu" s eu-
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graisser aux frais du monde entier qui la cajole, et qu'il ne fournit pas à ses plaisirs?... Allons donc !
— Quant à cela, répondit Edmond, il y a déjà bien longtemps que la superbe Rome n'est plus la maîtresse du monde, je pense! Pour lui rendre le prix du cruel servage dans lequel Rome les avait tenues, les nations descendirent du Nord comme un furieux ouragan, et ces murailles, que l'orgueil romain appelait éternelles, et que jadis les peuples étrangers n'approchaient qu'avec une sainte terreur, ces murailles ont été démantelées, renversées, faible obstacle désormais contre leur fureur vengeresse ! Rome devint esclave à son tour ; ses richesses furent pillées ; ses tribunes, ses forums, ses temples, ses thermes, ses cirques, ses amphithéâtres furent ruinés, détruits, rasés au niveau du sol. Elle vit à la place de sesvictorieux Césars, qui avaient mis à ses pieds les dépouilles du monde, les rois goths, vandales, hérules et lombards, qui lui reprirent tout ce qu'elle avait pris à la Grèce, à l'Egypte, à l'Orient, la laissant nue, infirme, et mourante. Rome n'eut plus un seul pouce de terrain où il lui fût permis de pleurer en liberté sa ruine et ses infortunes. —Que diautre don Alessandro vient-il nous chanter de l'habitude naturelle au peuple romain, de souvenance de sa seigneurie universelle qui le porte à se regarder comme créancier des hommages et des tributs de tous les étrangers qui viennent à Rome et qui, il y a deux mille ans, étaient ses vassaux? — Gela ressemble, ma foi, à la drôle de réponse que les Arabes du désert font à ceux qui leur demandent :
— Pourquoi volez-vous les caravanes?...
— Ah ! voici : Abraham deshérita Ismaël notre père et laissa toute sa fortune à son frère Isaac; il est bien juste que nous ayons notre part d'héritage; puisqu'on ne nous la donne point, nous avons bien le droit de la reprendre!...
— Mais il y a trois mille cinq cents ans qu'Abraham est mort. et...
I6i KDMOND.
— Ça ne fait rien, nous sommes vivants, nous, et nous succédons aux droits de nos pères.
— Trouves-tu cette réponse raisonnable, Alfred ?
— Eh, monsieur Edmond, don Alessandro est loin d'être un ignorant comme les Arabes du désert! vous m'avez interrompu avant d'écouter la fin de son raisonnement. Il achevait en prouvant que les Romains , même après avoir perdu la domination du monde, continuèrent d'en recevoir les tributs bien plus considérables que ceux du temps des consuls et des empereurs.
— Je serais bien curieux d'entendre sur quels arguments ce pauvre don Alessandro s'efforce d appuyer son étrange et singulière proposition.
— Il n'y a là rien de singulier ni d'étrange, je vous l'assure. Tout tombe à propos et avec les preuves à l'appui, contre lesquelles il n'y a pas de dialectique possible. J'accompagnais plusieurs gentilshommes à Saint-Pierre : il y avait parmi eux quelques protestants; don Alessandro causait avec eux sous le grand âtre de la basiUque, et leur disait :
— Considérez, messieurs, si la chose n'est pas comme je vous disais. Il est vrai que depuis le départ de Rome de l'empereur Constantin, l'Empire est devenu la proie des barbares, mais Rome est demeurée le siège des successeurs de saint Pierre et la mère de toutes les églises ; tous les évêques de l'Asie, de l'Afrique, de la Grèce, de l'Espagne et des Gaules convergeaient vers Rome, et les églises de ces nations envoyaient de riches offrandes aux tombeaux des princes des apôtres. -- Ces mêmes barbares qui exterminèrent l'Empire et désolèrent Rome, étant parvenus à la connaissance et au culte de Jésus- Christ, reconnurent Rome pour leur mère et pour leur souveraine, et luttèrent entre eux pour lui offrir les riches et somptueux tributs de leur vasselage, de leur respect et de leur affection. Le clergé et les pauvres de la Ville éternelle reçurent de larges aumônes des Golhs, des