‹ EdmondChapitre 6 sur 15 · LES POURBOIRES £T LE:^ PUOFIIS · texte numérisé non relu

LES POURBOIRES £T LE:^ PUOFIIS

main renfermant d'admirables peintures, demandèrent à un doyen de leur connaissance une lettre pour le concierge de ce palais : la lettre courtoisement octroyée, nous nous y rendons; un de ces messieurs présente la lettre au gardien, qui était une espèce de colosse d'une trentaine d'années. Notre homme piend le papier et, après avoir cherché dans toutes ses poches :

— Mon Dieu, dit-il, qu ai-je doic fait de mes besicles? Si c'était un effet de la bonté de Votre Excellence de me lire ce qu'il y a là-dessus?

Mon ami lit tout haut :

« Je vous recommande extrêmement ces nobles sei- » gneurs. Montrez-leur toutes les raretés du palais, en ac- » ceptant vos prohts, bien entendu.

j> Adieu, un tel. »

Vois- tu la ruse du compère? Craignant que ces messieurs ne se crussent dispensés, par une lettre de faveur, lie donner le pourboire, il mit ses profits en sûreté, donnant à hre la lettre sous prétexte de besicles; comédie ordinaire de ces gens-là lorsqu'ils s'adressent réciproquement des étrangers à plumer.

— Comédie de tous les pays, répondit Alfred ; partout on emploie la ruse pour ramasser de largent : c'est connu. Mais en parlant de Rome, don Alessandro disait aussi que cet usage des propine prend sa source dans les charités de l'Eglise qui, dés les premiers temps, lorsque les chrétiens mettaient tout eu commun, partageait les olîrandes entre les prêtres, les diacres, les clercs-mineurs, les veuves, les orphelins, les pupilles et la plèbe chrétienne. Rome est une ville sacerdotale et vit des dîmes, des sacrifices et des oilrandes de l'univers chrétien; elle est le siège du prêtre supiême, la métropole de la religion ; comme les villes des Lévites, aux temps du peuple juif, vivaient des olTrandes, des sacritices et des dîmes des autres tribus. — Vous allez me dire que les Romains abusent de cet esprit maternel do TEglise et qu'Us ue son-

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gent qu'à vivre de la gratte, comme on dit vulgairement; don Alessandro vous répondrait :

— De quoi les hommes n'abusent- ils point? N'abusentils pas de la miséricorde divine plus que de toute autre chose au monde ? Faudra-t-il pour cela que la source de ces miséricordes cesse de couler?... Si Dieu pensait comme les hommes, nous serions frais !...

— C'est entendu ! En te faisant catholique, tu as parfaitement appris la logique des papistes qui met la charité à toutes les sauces ; lorsque, éclairés par la raison, nous crions à l'abus, à l'avidité, à la simonie, à la mollesse, vous autres, vous donnez des ailes à votre raisonnement pour le faire planer au-dessus des nuages et se perdre dans les mystérieux abîmes de la divine sagesse qui a tout disposé pour la sûreté et pour la gloire de l'Eglise romaine, faisant servir les défauts et les vices mêmes à ses triomphes.

— Sans le moindre doute. — Nous, catholiques, nous ne nions pas les défauts des hommes ; mais nous considérons la vertu surhumaine qui a inspiré l'Eglise dans ses institutions dans lesquelles aucun esprit juste et sain ne saura jamais découvrir la moindre erreur ni l'ombre même d'une tache. Lorsque j'étais protestant, je déblatérais souvent contre les moines romains, qui font tous les jours l'aumône à la porte de leur couvent, où se rassemble une armée de mendiants :

— Voyez, disais-je, tous ces frocards désœuvrés qui, non contents de ne rien faire au monde, encouragent la plèbe dans sa paresse et dans sa lâche oisiveté !

Mais lorsque j'eus le bonheur d'ouvrir les yeux à la vive lumière de la vertu, je ne tardai pas à me repentir tout haut d'avoir injurié ceux qui méritent la plus grande louange; car je vis alors que ces religieux, mendiants eux-mêmes, sont ceux qui donnent le plus. Je reconnus aussi ce que valaient ces Romains que vous trouvez si âpres à la curée des pourboires et des étrennes! Et en dît 't, qui donc nourrit dans Rome ces milliers de moines men-

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diants, si ce n'est le peuple de Rome? Tous les jours ce généreux peuple leur donne de quoi manger avec tan< d'abondance, qu'ils peuvent, de leurs restes, nourrir toute une population d'autres mendiants.

— C'est à merveille! répliqua Edmond avec une railleuse colère; ce sont là d'excellents professeurs de paresse pour la plèbe, qu'ils prêchent d'exemple et qui se disent, en bâillant :

-— A quoi bon travailler? N'aurai-je pas toujours une soupe et un pain à la porte des Capucins, des Passionistes d'Aracœliet de cent autres couvents de nonnes et de frères?...

C'est une insupportable indignité!

— C'est juste : mieux vaut laisser toute cette gueusaille mourir de faim, comme il arrive souvent dans nos pays! Les Romains ont le tort insupportable de ne vouloir permettre à personne de crever de cette agréable manière... Dame, monsieur Edmond, chacun son idée; ces gens-là exigent des étrangers des prohts et des pourboires, dont ils font part aux pauvres, non seulement par les mains des religieux, mais de bien d'autres manières qu on ne connaît et qu'on n'admire qu'après un séjour de plusieurs années au miUeu d'eux. Un de nos compatriotes, membre d'une riche famille catholique, qui est venu se faire rehgieux à Rome, me disait qu'étant novice à Saint-André du Quirinal, il sortait souvent dans les rues de la ville, en devoir d'humihté et de charité, portant sur son dos une besace et demandant l'aumône pour les prisonniers. Monsieur Edmond, je suis assuré que vous, qui avez un grand et noble cœur, vous n'eussiez pas pu retenir des larmes de tendresse en l'entendant raconter les marques si grandes de la générosité romaine. Il me parlait des pauvres revendeuses d'herbages de la place A'avona, assises devant leurs paniers et leurs petits éventaires, qui sont pourtant si brutales, si bavardes, csi uaruies, .orsqu'elles crient à tue-tête : Oh! les belles pommes! les bel-

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les poires! qu'elle est donc blanche, ma chicorée! En voyant paraître devant elles ce jeune moine, tout timide et les yeux baissés, elles cessaient immédiatement de crier et lui demandaient avec respect :

— Petit frère, pour qui quêtez-vous?

~ Pour les prisonniers.

— Ah! les pauvres malheureux!... Que Dieu les console ! — Prenez, petit frère!...

Mettant la main dans leurs paniers, elles lui donnaient des pommes, des poires, des noix, des châtaignes, des pêches, des nèfles, du raisin, un petit melon, selon la saison, et il sortait de la place Navona la besace remplie, en outre, de laitues, de raves, de choux-fleurs et de choux cabus.

Arrivé sur lu place de la Piotonde, il s'approchait de l'étalage des camangiari (marchands de nourriture) : ou lui donnait un bon quiguou de fromage; deux prouoture (1) ; un morceau de têle de cochon cuite et préparée ; une orange, un citron, quelques grosses pommes de terre, même une tranche de polenta (2). Les boulangers lui donnaient du pain ; les giainiers lui donnaient un cornet de riz, de lentilles, de haricots, de poix chiches et de fèves. Mais les marchands d'agneaux, de chevreaux, de friture, de gibier ; les taverniers, les bouchers de sangUers, de cerfs, de chevreuils, fourrant leurs mains dans les poches de leurs tabliers où l'argent sonnait, triaient toutes les bayoques d'entre les Jules, les pauls et les gros, et les jetaient joyeusement dans la besace du petit-frère.

Les aubergistes sont toujours disposés à donner leur bayoque et il est beau de voir ces colossales hôtelières rju'on prendrait pour des Cybèles sur leur trône, qui, en voyant ces modestes petits novices, leur disent :

— Eh, vous autres, qui êtes tous des princes et des sei-

(i) Provalura, excellent pelit fromage de lait de brebis, qu'où ue fait qu'a Kouie et qui a uue immense répulaliou.

(54J Polenta, Jjouillie i.cj-ferme, aussi consistaule que le pain, faite a.»>c de la farine de àuaïs ou blé de Tuiquie. NuUiTil'ire ioiidani •iit^i" des

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