LES POURBOIRES ET LES PROFITS
gneurs ; nous le savons oien, allez ! — Que vous êtes aonc heureux d'aller demander la charité pour les pauvres prisonniers ! nrenez: voicilabavouoeelaiieDieu non.shéniss;e!
Et ces gigantesques bouchères, si rubicondes et si solennelles! Dès qu'elles aperçoivent les novices, elles ouvrent leur tiroir et mettent au bissac : le boucher s'avance, avec sa blouse blanche ensanglantée, avec son briquet à la ceinture et avpc sa large face charnue : il jette sa bâche sur le billot, va au comptoir, donne son obole sans desserrer les dents et retourne à son ouvrage.
Eniin, ce religieux me disait qu'à l'exception de quelques magasins démodes, de nouveautés, d'estampes, de lingère ou de quelque calé, il n'y a pas dans Rome de magasin, de boutique, d'étal, de plat-banc de tViperie ou de vieille ferraille qui ne donne quelque chose pour les prisonniers : et ces pauvres vieilles femmes qui n'ont qu'im malheureux petit panier contenant quelques noisettes, donnent leur demi-bayoque,et,enla donnant, elles demandent au moine un bon numéro à la loterie.
—Vous, disent-elles, qui êtes unrehgieux du bon Dieu, donnez-moi voir un petit terne, que je puisse payer mon loyer et habiller mon petit neveu, qui est nu comme un ver (I).
Eh bien, je vous le demande, monsieur, vous qui avez parcouru presque toute l'Europe, avez-vous jamais rencontré un peuple plus noble, plus généreux que ce peuple romain? Il a les défauts de riiumanité, sans doute ; mais lorsqu'on le connaît bien, on découvre qu'il a bien plus de vertus que de vices : les étrangers qui, ne l'ayant vu que de profil, en écrivent mille impudents mensonges, ont très-grand tort et s'attirent justement le mépris et les moqueries des gens sensés.
(4) L'auteur a été très-souvent témoin oculaire de ce qu'il avance, dans ses courses ûiulliplts à travers tous les arrondissenieBt> de Rdine; il c'a retracé ici la chanté du peuple romain qu'avec de bien faibies couleuis.
«12 EDMONO.
L'INDIFFÉRENCi; DES ROMAINS
PeDdant qu'Edmond, rendu à peu près sage par les chaleureuses exhortations d'Alfred, quitte ses vêtements d'emprunt et que la Nunziatina songe à se rétablir de sa rechute, ne pourrions-nous pas faire une politesse à M. Amédée Acliard en lui donnant une toute petite leçon sur certains points du caractère romain qui sont pour lui la bouteille à l'encre tant et si bien que lorsqu'il essaie d'y voir quelque chose, il dit des balourdises phénoménales?— Nous sommes assuré que plusieurs de nos lecteurs seront bien aises de voir cet écrivain édifié; et qu'ils regarderont cela comme une belle et bonne œuvre de miséricorde.
Ceci dit, nous commençons.
Pendant le mois dejuia de l'année dernière, M. Amédée Achard fit une course très-rapide et un livre qu'il intitula : U?i mois en Italie : et pendant ce mois il put faire, comme on peut le voir, des éludes très-profondes surtout ce qu'ila vu depuis Gênes jucqu'àNaples, de manière à parler par apophlhegmes de la nature, du caractère, des coutumes, des vertus, des vices, des goûts et des antipathies de toutes ces populations, et il put juger aussi de l'intérieur et de Texl' riiur de toutes les cités, sur le=îquelles il a porté un lumiuuux jugement et surtout un jugement sans appel. — Jugez donc !!... — Son grand
L'iNDIFFÉRErîCË TES ROMAINS. 173
principe d'examen est qu'en courant à travers les rues d'une ville comme un rat empoisonné : « C'est h moyen le plus sûr de bien pénétrer le caractère et la physionomie des lieux et d'en saisir la fleur. » (Journal des débats, n° du 15 août 1858). — Et M. Acliard a si bien saisi cette fleur, que les somptueux palais de Gênes ne sont pour lui que de grands carrés de marbre, couverts de grotesques bizarres et d'ornements baroques : il ajoute que plusieurs de ces palais ont été joués dans une seule nuit par ces Génois dissipateurs; le palais Imperiali, entre autres; et le palais de Dominique Spinosa (sic) que lui gagna le marquis Serra! — Voyez donc quel important renseignement historique vous donne là M. Achard?..
Si cet écrivain a fait une aussi grande consommation d'érudition sur cette reine de la Méditerranée où il n'a passé que quelques heures, jugez ce quil va dire de Rome où il s'est arrêté pendant plus de dix jours ! Venant de Givita-Vecchia, il entre dans Rome au miheu de la nuit ; tout aussitôt il la trouve un sépulcre : le chant d'un coq, le bêlement d'une chèvre et le braiement d'un âne interrompirent ?euls ce silence de mort ! L'aube apparaît enfin : il se lève, il sort : le voilà dégoûté de la splendeur des marbres qui lui blessent la vue et lui font fermer les yeux. {Débats^ 3 septembre.) Il ne vit donc dans Rome,— à travers ses paupières fermées, notez bien, qu'un amas de masures : « On dirait qu'un titan ébriolé a pris des centaines de maisons en tas^ et les a jetées péle-méle par terre : un hasard a voulu qu'elles tombassent debout. » [Débats^ 4 sept.) Si d'aventure, en enlr'ouvrant les yeux, M. Achard a aperçu un palais superbe de quelque prince romain, il a découvert, au milieu des éblouissantes richesses antiques qui encombrent toutes les salles que : « Le mur est lézardé par places; le plancher est fait, çà et là, de briques raboteuses; rien ou presque rien n'est réparé. L'héritage écrase Vhéritieï\ » (4 sept.). — Vous allez voir que notre homme a pris les ex-palais de Gimara et de Sora, con-
>7t EDMOND.
vertis en casernes, pour les palais Borghèse et Doria ! — {1 n'a vu dans Rome que des gens endormis : Le silence est
un des caractères de Rome ce peuple tranquille, grave ^
apathique, si peu ému, si peu curieux, presque endormi. » ( 3 septembre.) Si ces dormants marchent, ils sont tout couverts de loques rapetassées; quant à nos femmes du peuple, elles perdent en chemin les lambeaux de leurs vêtements; elles ne se débai bouillent qu'une fois par an et ne se peignent qu'à Pâques et à la Noël; elles traînent des savates qui ont servi à trois générations ; si vous voyez une femme du peuple bien vêtue, bien coitfée, en bottines, avec des pendants d'oreilles, des bagues aux doigts et un collier d'or au col, — vous pouvez vous dire,
— dit M. Achard, — vous pouvez affirmer que c'est un modèle pour les peintres. — Mal peste ! le brillant des marbres l'a tout à fait rendu aveugle, ce pauvre monsieur Amédée ! sans cela de ces modèles, il en eût vu des milliers, principalement les dimanches, jours où les seules promeneuses de Rome sont les femmes du peuple des Monts et de Traslevere ; et nous les appelons Minenti, justement à cause de leur luxe et de leur élégance.
Mais, attendez un peu, lecteur, et ne criez pas trop fort!
— Voici que ces déguenillées et mal peignées traîneuses de savates, se transforment, sous la plume prestigieuse de notre auteur, en autant d'impératrices quelques pages plus loin. Ecoutez : « Les femmes des faubourgs ont des attitudes d'impératrices, auxquelles ajoute encore la fermeté^ parfois sculpturale, de leur profil. On peut les regarder à loisir ; jamais elles ne lèvent les yeux ; ce n'est pas timidité de leur part, c'est indifférence. On dirait que toute coquetterie est impossible à ces filles de Rome. • (3 septembre.) — A la bonne heure, et que Dieu soit loué I l'honnêteté romaine a trouvé son admirateur! Et il enrrud témoignage dans une feuille sérieuse, à la face de Paris, de toute la France et de l'Europe entière !!
Cette uidiifeiencti des Piomams a louché au vif M. Amé
l'indifférence pes romains. 17il
dée Achard, et il tâche d'en expliquer les mystères par tant ae
Bazzecole^ arzigogoU e ciammengaie. ■ Babioles, pauvretés, caleiiibredaines,
eût dit Biionarrotti, que c'est pitié de l'entendre! — Il commence son rapport du 4 septembre, par ces mots : « Je mu?, ai dit que le silence et la gravité étaient les deux caractères principaux de la population de Rome; on pourrait en ajouter un troisième, ^indifférence : je ne sais même pas si ce troisième ne l'emporte pas sur les autres. » Et savez-vous comment il explique cela? Par ['immobilité, qui mène à la mort absolue; ce qui fait de Rome le tombeau de la vie. — Dixit.
Mais nous disons et jugeons autrement, nous, pauvres gens terre-à-terre ; nous ne pensons pas du tout que l'indifférence du peuple romain soit causée par I'immobilité, ni par les autres raisons, tout aussi judicieuses que nous donne M. Amédée Achard, raisons assaisonnées de poivre attique pour chatouiller les palais parisiens! Les philosophes disent que la curiosité anxieuse est la hlle de l'ignorance et que l'indifférence provient de la satiété; or, si le peuple romain ne se trémousse, ne se démène guère pour courir à la moindre nouveauté, c'est qu'il ne trouve pas nouveau pour lui ce qui émerveille les autres, qui se foulent, se massent et font le coup de poing pour satisfaire leur ardente envie de voir, n'importe quoi.
Le peuple romain est né au milieu des grandeurs, est nourri au sein des magnificences. Ses premiers regards, en venant au monde, lui montrent ce qu'il y a de plus noble, de plus sublime sur la terre : cette sublimité, cette excellence l'accompagne jusqu'à la tombe. Dans son enfance, sa mère le conduit, les dimanches, dans le Forum romain : les premiers objets qui attirent l'attention de son âme sont le Capitule, les ruines du palais des Césars,
les majestueuses colonnes des temples, encore deDout sur leurs socles, l'arc de Titus, celui de Septime-Sévère, les faites des immenses arcades de la basilique de Constantin sous lesquelles les petits garçons romains jouent à la balle, à la paume, ou tout bonnement à lancer des cailloux.
Les Romains ont continuellement sous les yeux les raines des temples de Vénus et de Roma, et les énormes tùts de colonnes qui en formaient les portique?, et, en longeant les cellules militaires du mont Palatin, ils décou- Yrent devant eux cette montagne ronde qui s'appelle le Colisée, et qui tourne, sévère et sublime sur ses arcades, enserrant un si grand nombre de cunicules, d'ambulaires, de voûtes qui portent d'énormes degrés, donnent accès à de si nombreux vomitoires par lesquels la plèbe débordait, semblable à un torrent fougueux, pour assister aux spectacles de l'arène. Les squelettes de ces gradins, les éboulements de ces voûtes, les hauteurs de ces rocs lancés dans les airs, l'aire de ces arceaux qui s enchevêtrent les uns sur les autres, élèvent l'âme des jeunes Romains au sentiment de la grandeur et d'une incomparable majesté. Le théâtre de Marcellus, les mausolées d'Auguste, d'Adrien, de Gecilia-Metella; la pyramide de Gaïus-Cestius ; les obélisques, les longues fuites des anciens aqueducs ; le cirque Maxime, le cirque de Caracalla, le forum de Trajan ; le Panthéon, le temple de Vesta, le temple d'Antonin et mille autres restes de la magoilicence des Césars, augmentent dans l'esprit de la plèbe romaine le recueil déjà si ample des nobles souvenirs, des grandes pensées.
Mais rien peut-être ne réveille l'insatiable appétit des Romains pour les granles choses, comme la vue des Thermes de Dioclétien, ;de Titus et de Caracalla. Le Romain se promène dans ces salles interminables, parcourt ces hémicycles, ces palestres, ces tépidaires, ces hesséidres : il en mesure l'espace ; il s'extasie devant leur élévation -, il en admire les arceaux, les portiques, les co
l'indifféhence des romains. 177
loTines : là, tout le ravit et le grandit ; tout redouble la fierté de son âme en lui donnant du mépris pour tout ce qui ne peut être mis en comparaison avec les immortelles grandeurs qui l'entourent.
Le Romain regarde comme lui appartenant tous les précieux recueils que renferment les musées vaticans capitolins et latéraniens. 11 entre dans les chambres de Raphaël, de Michel-Ange, de Julius, du Dominiquin, de l'Albaneet deGuido Reni ; il marche la tête haute et l'œil assuré, au milieu de ces prodiges, comme s'il était chea lui : il considère le nombre immense de statues grecques et de peintures romaines qui embellissent les palais pontificaux comme faisant partie de son héritage ; il s'y mire, il s'y complaît, comme un noble seigneur qui se réjouit en voyant les étrangers venir dans ses galeries et dans ses jardins pour y étudier et pour récréer son âme.
Tout ceci soit dit à l'égard des monuments de l'ancienne opulence et de la vieille majesté de Rome républicaine et impériale. ■— Si nous venons à parier de Rome chrétienne, le peuple romain a journellement sous les yeux une gloire, une magnificence., qu'aucune ville du monde n'a jamais connues et ne connaîtra jamais. Les enfants de Rome respirent la grandeur et la majesté dès leur première enfance, soit qu'ils entrent à Saint- Jean de Latran, à Sainte-Marie Majeure, soit qu'ils pénètrent dans la basilique Transtibérine ou dans Sainte-Marie des Anges, dans Saint-André de laValle,dans Saint-Ignace, dansSahit- Gharles à la Yallicella, ou dans cent autres temples augustes du Seigneur et de ses saints : partout luttent entre eux les mérites de la sculpture, de l'architecture, de la peinture, de la dorure, des marbres, des bronzes, des ornements d'or, d'argent et de pierres précieuses. Mais en entrant à Saint-Pierre du Vatican, c'est tout un monde de merveilles qu'ils aperçoivent et dont la majesté le dispute à la richesse. Plus ils regardent autour d'eux, plus leur âme grandit et domine.
Toutes ces choses, pourtant, ne sont que matérielles; car nous n'avons entendu parler jusqu'ici f.ue de la hardiesse des coupoles, de la somptuosité des portiques et des façades, de la sublimité des voûtes, de l'ordre des colonnes, de la sveltesse des arceaux, des profondeurs des nefs, de l'élégance derornementation, de la dignité des autels, de la profusion et de la perfection des statues, de la finesse des peintures qui couvrent les voûtes et les travées : tout cela charme et élève le cœur des Romains. Mais si nous portons notre pensée vers le culte, les rites de la religion qui déploient devant les Romains toute la Ijompe, toute la sainteté de leur domination, nous devons en conclure que le peuple delà ville éternelle doit avoir la tête et le cœur remplis de sentiments surérainents de grandeur. Ce peuple n'échangerait pas les fêtes majestueuses de ses hasihques contre le faste souverain de n'importe quelle cour impériale; parce que l'entrée seule du très-saint Père à San Pietro, porté sur la chaise gestatoire ne peut être comparée à aucune autre gloire terrestre ! — Le pape est assis sur un trône majestueux ; il est couronné par le trirègne, et un très -ample manteau de drap d'argent moiré le recouvre et descend jusqu'à ses pieds. Douze robustes porteurs en simarre de soie rouge, ouverte sur le devant et à manches pendantes, portent Sa Sainteté sur leurs épaules et sont précédés par la garde suisse recouverte de la cuirasse et du casque d'acier, armée de lances brillantes et pavoisées.
Au moment où le Souverain Pontife plie les genoux devant le très-saint Sacrement, les sonneurs de trompe qui occupent la grande tribune font éclater à l'improviste des sons qui retentissent sous les voûtes immenses de la basilique avec une harmonie des plus solennelles, qui fait courir dans les fibres de la multitude innombrable qui s'y abrite un frisson sacré, pendant que l'auguste Hiérarche, se relevant, du haut de son trône qui s'avance avec une Unie majesté au milieu d'une double haie de cierges ar-
L^INUIFFÉBKNCE UtS ROMAINS. 179
dents, bénit les fronts courbés de la foule prosternée. La croix en longue lance marche devant le trône, qui est entouré par les hautes dignités de la cour papale et suivi par un grand nonabre de prélats. — A ce premier éclat des trompettes; à la vue de cette noble et sainte figure presque divine du vicaire visible du vtRBt; il n'y a pas de cœur, quelque froid ou incrédule qu'il soit, qui ne se sente saisi comme par une vision surnaturelle : il n'y a pas de tête qui ne s'incline, de genou qui ne fléchisse, d'orgueil qui ne s'humilie. Les protestants eux-mêmes avouent que Dieu ne saurait être représenté sur la terre avec plus de noblesse et plus de digiiité. Plusieurs d'entre eux se prosternent sans le voulu. r, sans s'en apercevoir et des larmes involontaires brillent dans leurs yeux. Lady Ranelagh nous a dit que la vue vénérable de Grégoire XVI porté daus Saint-Pierre sur la chaise gestatoire et le son sacré des trompettes dans la basilique, turent pour elle comme un éclair de Dieu qui Téblouit, la lit tomber à genoux et se relever catholique ! — Elle demanda sur-le-champ un prêtre qui l'instruisit et n'eut plus de repos avant d'être entrée dans le giron de l'Eglise.
Que pourrait-on comparer, — nous le demandons à tous ceux qui l'ont vu, — au sublime spectacle du groupe papal, à la procession de la Fête-Dieu? — Il faut, d'abord, se figurer cette grande place du Vatican, ce majestueux portique de Saint-Pierre, ces galeries recouvertes de précieuses tentures d'Arras; cet incomparable quadruple rang de colonnes, qui enveloppe circulairement cet espace immense ; puis, il faut avoir fait défiler dans ces lieux féeriques les interminables rangs de tous les ordres religieux, de tous les clergés de Rome, des magistrats, des prélats, des évêques, des archevêques, des patriarches et du sacré-collége des cardinaux, lojs somptueusement parés ; puis, les escadrons de grosse cavalerie aux superbes chevaux tout noirs; les gardes nobles à cheval; enfin la garde suisse, resplendissante d'acier et portant i'ad-
mirable uniforme créé et dessiné par l'immortel Miche!*
Ange!
Mais voici venir le Très-Saint-Sacrement, sous le grand dais de drap d'or et dont les bâtons sont soutenus par douze patriciens romains. La sainte Hostie est renfermée dans un ostensoir d'or massif, posé sur un piédestal, porté par les sediari (porteurs) du Pape, et couvert d'un splendide conopée. Sa Sainteté est agenouillée devant le Saint-Sacrement : la longue queue du manteau en drap d'argent qui couvre le Souverain Pontife descend jusqu'au bord du trône gestatoire. Le Vicaire de Jésus-Christ, la tête humblement inclinée et le regard tourné vers son Dieu, qui reçoit triomphant l'amour et les adorations du peuple qu'il a racheté, inspire aux assistants un sentiment si profond de respect et de céleste admiration, que c'est là, certes, le spectacle le plus sublime qu'il soit donné aux hommes et aux anges de contempler sur la terre. Tout Rome y accourt chaque année et y mène ses petits enfants dont les âmes vierges s'inspirent de l'idée d'une grandeur qu'aucun peuple du monde ne peut concevoir ailleurs que dans Rome.
Qu'on ajoute à tout cela les cérémonies des chapelles pontificales dont la magnificence attire les habitants des contrées les plus lointaines. Le Romain, au milieu de tant de splendeurs, d'harmonies, de richesses, de lumières, en présence du saint Pontife, des cardinaux, revêtus de la pourpre, d'évéques remplissant les fonctions de simples sous-diacres, humblement assis sur les dernières marches du trône pontifical : le Romain, qui a sous les yeux la chapelle Sixline, ces voûtes prodigieuses peintes par Michel- Ange et ce terrible Jugement universel qu'on ne regarde jamais qu'avec une trépidation étrange et infinie , de quoi pourrait-il donc s'étonner?
Si notre pensée s'arrête sur les tristes et solennelles cérémonies de la semaine sainte, que l'on célèbre au Vaiican, on y trouve de nouvelles images d'une grandie-
L'INf'iKFERENCE DES ROMAINS. {81
site surhumaine, auxquelles le peuple romain s'habitue et avec lesquelles il se famiharise. Il voit le Christ luimême, représenté par son Vicaire, opérant les divins mystères de la Rédemption du monde, avec tant d'iuimi- Uté, tant de soumission, que la coinponclion se réveille dans toutes les poitrines, fussent-elles de bronze ou de diamant. Le lavement des pieds, que le saint Père pratique, le jeuiii-saint, envers douze pauvres prêtres, dans la basilique de Saint-Pierre, remplit le temple immense de Romains et d'étrangers que la saison amène en grand nombre dans la ville éternelle, et qui viennent par milliers assister à ces rites sacrés. Les douze prêtres habillés de blanc voient paraître devant eux le Prêtre suprême, la serviette à la main, se baisser et laver leurs pieds qu'il essuyé avec la charité et la tendresse d'un bon père, puis se relever et montant avec eux sur la tribune qui domine le portique supérieur du temple, suivi de tous les cardinaux, faire asseoir les douze apôtres à la Cène pascale, entonner le Benedicite, puis les servir humblement à table, secondé par les cardinaux, les princes et les souverauis qui se trouvent à Rome d'aventure. Le Pontife place les mets devant chacun d'eux, change leurs assiettes, leur verse à boire et les sert en tout comme un domestique, avec un dévouement qui arrache des larmes aux dames et aux cavaliers qui assistent à cetts tendre cérémonie.
Le jeudi saint, au miheu de tant de tristesse, le peuple romain, qui visite le saint sépulcre dans la chapelle Pauline, se trouve tout à coup dans un paradis de clarté éblouissante. Les Romains y montent par l'escalier du Bernin, dans le palais Vatican, admirable et immense escalier, richement éclairé, traversant la salle appelée royale, qui forme la plus splendide entrée qui soit au monde, pour les chapelles Sixtine et Pauline, et, en entrant dans celle-ci, ils sont presque étouffés dans une mer de lumière 1 Là, se trouve un autel très-élevé, fait sur
les dessins du Bernin, entièrement édifié en cristal à faceltes, à tables, à pointes, à goutles qui reflètent et réfractent la lumière plus de mille fois par chacun de plusieurs cents luminaires appendus aux voûtes, aux parois de la chapelle, aux degrés de l'autel sur lesquels est posé, tout en haut, le très-saint Sacrement dans une urne, également en cristal.
Ceux qui ont, tous les ans, des splendeurs pareilles sous les yeux, ne daignent plus jeter un seul coup d'oeil, — on le conçoit sans peine, — sur les objets qui frappent et surprennent les étrangers les moins curieux.
Eh bien l lecteur, toutes ces merveilles sont entièrement effacées par la merveille de la bénédiction papale du jour de Pâques. Le Romain qui la reçoit chaque année a lame enlevée au-dessus de la sphère mortelle. Le peuple se rend dès l'aube sur la place de Saint-Pierre, pour y voir arriver les équipages des cardinaux en grande livrée des cérémonies et en fourniments dorés. Comptons seulement \ef quarante cardinaux résidant à Rome, et il y en a souvent davantage ; voilà quatre-vingts voitures au moins et cent soixante chevaux noirs de la plus haute taille et de l'encolure la plus noble. Oa voit arriver le sénateur de Rome et tout le corps des conservateurs, splendidement habillés et suivis d'un grand cortège de carrosses, de valets galonnés, de piqueurs, de coureurs ; cent et quelques prélats en Voitures élégantes , les princes, les patriciens romains dans leursberlines dorées et armoiriées; les ambassadeurs et les minisires des cours étrangères en grand gala. Tous les ans il y a des têtes couronnées qui viennent embellir celte fêle par la splendeur de leur suite nombreuse; enfin, plusieurs milliers de grands seigneurs de tous les Etats d'Europe. Si nous vous disons que plus de deux mille voitures prennent rang ce jour-là sur la place Saint- Pierre, ne criez pas à l'exagération, nous vous en prions.
Toutes les milices pontificales de la garnison de Rome, CD griiude Ituue, se rangeât des deux côtés de l'Obélis-
L INDIFFéaENGE DIS BOMATN?. 183
que. La garnison française, qui est dans Rome depuis dix ans, développe ses colonnes sur un autre point de la place. L'infanterie, la cavalerie, l'artillerie du château avec trois batteries, les caissons, traînés chacun par six chevaux, forment i 'arrière-garde. Ce superbe tableau est bordé d'un cadre d'une immense profondeur, composé du peuple romain et de la foule débordante des habitants des provinces et des étrangers; le mont Porzio et toutes les terres des montagnes latines ont envoyé là leurs populations; cela forme plus de soixante mille hommes. Sur cette place et sous ses Interminables portiques une grande et populeuse métropole se trouve concentrée.
Le Pape apparaît sur la grande terrasse du péristyle de Saint-Pierre, le trirègne en tète, et soutenu dans la sella gestatoria ; aussitôt cette mer houleuse de peuple se calme , s'aplanit, on entendrait une mouche voîer. La chaise pontificale marche lentement vers le bord extrême de la terrasse : le Pape s'arrête un instant et regarde celte réunion innombrab'e dont tous les yeux sont iîxés sur lui seul ! Un prélat ht à haute voix la bulle des Indulgences; cette lecture achevée, le souverain Pontife lève les yeux et ses deux bras vers le ciel et entonne les paroles de la bénédiction. Au même instant, tous les peuples sont prosternés dans l'acte de la plus profonde adoration : il n'y a pas d'incrédule ni d'infidèle qui ne se sente entraîné par une force céleste qui le courbe et le prosterne ! Dans ce moment-là, tous les cœurs sont catholiques, tous les yeux voient dans le souverain Pontife le Vicaire du Christ qui bénit en son nom les nations rédimées ! — Celui qui a vu une fois ce spectacle subUme ne 1 oublie plus jusqu'à sa mort !... S'étonnera-t-on encore que le Romain, qui le voit tous les ans depuis son enfance, ne se montre pas surpris de n'importe quelle grandeur lu? tombant sous les yeux ?
Il regarde et il passe, monsieur Achard, tout comme! le faisait lorsqu'il vous rencontrait parcourant, le lojgaoa
dans l'œil , — peut-être bien , — les rues de Rome. — Jugez donc rnaintenanl si I'immorilité, qui ne |)eul exister, en définilive, que chez les morts, doit être la cause de l'iNDiFFÉRENCE que vous avez lue sur les visages de nos concitoyens et de nos femmes romaines! De glace, monsieur Amédée, nous trouveriez-vous une ville où il y ail plus de vie que dans Rome? Où trouveriez vous, je vous prie, un lieu dans lequel, comme ici, la variété, la grandeur, la magnificence et la majesté soient choses assez communes pour que le peuple y atteigne largement et s'en nourrisse à satiété? Des hommes comme ceux-là ne s'étonnent plus de rien : les étonnements, d'ailleurs, eont faits pour des imbéciles ; aussi Dante nous dit :
Aon allrimenti stupido si turha
Lo monlanaro, e rimirando ammuta,
Quando rozzo e salvatico s'inurba.
(Purgat cxxvi.)
Voilà commenl le monlagnaid stupide Se lioiible sans parler, entiaiil en \ille, El regarde partout d'un œil avide.
Les cœurs haut placés ne s'étonnent pas des choses ordinaires, et si quelque objet les attire, la surprise n'est pas, chez eux, de longue durée.
Lo quai negli alti cor tosto s'attuta.
(Ibidem.)
Dans les cœurs bien placés la stupeur n'a d'empire.
Nous pourrions borner ici les renseignements que nous avons pris la liberté de vous donner sur la prétendue indifférence du peuple romain; mais, afin que vous soyez tout à fait convaincu et pour que vous reconnaissiez enfin l'erreur grave que vous avez commise, nous vous prierons de vouloir bien ajouter, à tout ce qui a été dit jusqu'ici, beaucoup d'autres causes qui alimentent dans la tête des Romains ce sentiment de grandeur que vous avez pris pour un superbe dédain de tout ce ^ui est
L'iNDIFFÉaENCE DEîJ ROMAIKS. 185
nouveau, qui a dégénéré, selon vous, en une froide indifférence semblable au sommeil el à la mort. — Cela n'est pas, pourtant! — LesRoraains aiment infiniment la splendeur des pompes religieuses, qui sont exclusivement revêtues de la seule grandeur vraie qui soit digne de riiomme. — Vous verrez ce peuple accourir toujours avec empressement à toutes les grandes fêtes qu'on célèbre, y prendre part avec passion, s'en réjouir et en éprouver de la jubilation.— Il faut se trouver à Rome aux temps des Conclaves, pour voir si le peuple romain est un peuple mort! Vous verriez comme on va, comme on vient, comme on s'interroge, comme on se groupe sous les fenêtres du Quirinal. Pour l'élection d'un nouveau pape, les Romains suivent avec enchantement les fêtes somptueuses du couronnement à Saint-Pierre, et de la prise de possession à Saint-Jean-de-Latran, représentations figuratives des triomphes divins.
Nous avons lu de splendides descriptions du couronnement du roi de France Charles X dans la cathédrale de Reims (1), de celui de l'empereur Ferdinand II d'Autriche avec la Couronne de fer, à Milan ; de celui de l'empereur Alexandre IL autocrate de toutes les Russies, qui a eu lieu à Moscou, il y a quelques années; mais dans aucune de ces grandes cérémonies, il ne se trouve rien qui puisse être comparé à la dignité, à la sainteté, à la majesté du couronnement d'un Pape dans la plus grande église du monde. Dans les fêtes étrangères, vous voyez les rois de la terre entourés de la plus grande gloire terrestre ; dans la cérémonie romaine, c'est le représentant de Dieu dans toute la splendeur de la gloire céleste. — Nous sommes assuré que si M. Amédée Achard avait assisté au Vatican au couronnement d'un Pape, son âme eût été tellement
(f) Sa Majesté Charles X fut d'abord couronné roi à Kotre-Dame de Pans : quelques années plus tard, le roi fut sacré et ointavec l'huile de la sainte Aaipouie, daus la (cathédrale de Reims. {Lt traducteur.)
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envahie par de sublimes sentiments qu'il serait devenu, par la suite, tout à fait insensible à toute autre magnificence et qu'à son retour à Paris, tous ses amis lui auraient jeté par la tête V indifférence de son caractère!
Mais à Rome il y a une magnificence plus solennelle encore et telle qu'une plus grande, on ne pourra la voir qu'au Paradis! — C'est la fête que l'on fait à Saint Pierre pour la canonisation d'un saint. Aucune langue humaine ne saura jamais dire dignement la magnitude de ce triomphe de lEglise miUlante, qui applaudit pour la première fois sur la terre la gloire d'un saint. La basilique est entièrement revêtue des plus précieuses draperies des Gobelinp, de Damas, de velours, qui retombent largement du haut des arcades et des voûtes de ses somptueuses chapelles. Au-dessus de la chaire de Saint-Pierre s'élève et s'étend un groupe majestueux de nues resplendissantes, au milieu desquelles apparaît l'image du ^aint recouverte d'un voile blanc, qui la dérobe aux regards de la foule immense accourue dans le temple pour la vénérer. Des milliers de lustres de cristal, répandant une clarté éblouissante, pendent entre toutes les arcades.
Le sacré collège des cardinaux, un très-grand nombre d'évêques, d'archevêques et de prélats de TEgUse romaine, dans toute la pompe de leurs ornements sacerdotaux, assistent à la lecture des bulles de canonisation. Après cette lecture, et lorsqu'au nom de l'Eglise de Jésus-Christ, cet homme, — ou celte femme, — dont les vertus héroïques ont été attestées par Dieu lui-même au moyen des miracles accomplis pendant la vie ou après la mort, a été déclaré et proclamé saint ; le voile qui en recouvrait l'image est enlevé. Tout le monde tombe à genoux et demande des grâces. L'harmonie des grandes orgues accompagne le chant du Te Deum. Les cloches sonnent. L'artillerie tonne. Rome salue un nouveau saint du Paradis !
C'est là, monsieur Achard, liMMuiiiLiTE du Romam qui,
l'indifférlnge des romains. 187
à vous entendre, est mère de V indifférence de ce peuple, lequel, lorsque vous passiez dans les rues, ne vous a pas regardé avec admiration et dont les femmes ne vous ont pas fait les doux yeux! Mais, que voulez-vous? c'est à peiue si ce drôle de peuple jette un coup d'œil distrait sur les faces augustes des rois et des empereurs qui viennent à Rome si souvent visiter ses magniticences, ou s'y fixer. Il n'y a peut-être pas de roi en Europe qui ne soit venu passer l'hiver chez nous : souvent il y en a plusieurs en même temps, comme il arriva il y a deux ans, où nous avions à la fois l'empereur de Russie, la reiue Marie-Christine d'Espagne, le roi de Bavière, le prince héréditaire de Wurtemberg, avec la princesse Olga, sa femme, le prince de Saxe et le comte de Syracuse, tous accompagnés de leurs cours (i).
Le peuple de Rome a ses princes aussi : ils n'ont plus, il est vrai, les riches possessions d'autrefois; mais ils n'en mènent pas moins une existence royale : dans leurs palais ils sont vraiment des rois. — Dites-le-moi sincèrement, monsieur Amédée Achard, — malgré votre antipathie pour les marbres, — dans quelle métropole européenne irouverez-vous des princes ou de simples particuliers qui aient, comme ici, des palais riches en bibliothèques, en statues antiques, en peintures des grands maîtres, en sculptures du bon siècle des arts, et, — pardonnez-moi d'eu parler encore, — en marbres précieux ? Où Irouverez-vous ['Aurore de Guido Reni, de la salle du prince Rospigliosi? Le Triomphe de la gloire, de Pierre de Gortone, de la salle du priace Barberini? Le Triomphe de
(I) Dans l'iiiver de cilte année, 4859. nous avons eu à Rome, en même temps, le roi et la reine de Prusse la reine d'Espagne, le grand duc de To^ca!le avec le piince h'^réditaire, le prince de Gulies, le prince Albert de Prusse, les anhiducs Reinitr, Guilldume et Cliarles Ludovic d'Autriche, le duc de Mecklemb iurg-Stre'.itz, les deux princes Rouianoff de Leuclitenbe g, la grande duchesse 3Iarie-Alixandriiie de Prusse, la grande duchesse Marie Nicolaewna. Quelques uus de ces augusles personnages étaient accompagnes de leurs épouses.
Bacchus, d'Ânnibal Carrache, de la salle du palais Farnèse? Le Passage de VErithrée, de l'Albane, de la salle du duc Matléi? Les peiatures de Salviati, dans le palais du marquis Sacchetti ? Où trouverez-vous des fresques de Raphaël, de Jules Romain, de Sébastien del Piombo, du Vollerrano , de Giovanni d'Udine, du Fattoricchio, de Penni, de Colle, de Gaudenzio^— noms immortels, — qui ornent les voûtes d'un tout petit palais appartenant à Agostino Ghigi, et auquel on a donné le nom de la Farnesina ? — Où \errez-vous des peintures comme celles qui existent dans la maison Gostaguti, où dominent les admirables pinceaux duDominiquin, de l'Albane, du Guerchin, deGesari,de Lanfranco?Dans quelle demeure souveraine trouverez-vous les galeries du prince Borghese, du prince Doria, du prince Colonna, du prince Corsini, du prince Spada, du prince Sciarra-Colonna, du prince Ruspoli, du prince Barberini, du prince Massimi, dans la salle duquel on admire le Biscobule, qui rappelle Miron, et les fresques des thermes de Titus, et les incomparables mosaïques antiques? — Je ne vous parle pas de toutes les beautés de l'art ancien et de l'art moderne enfermées dans tous les palais romains; en donner la simple nomenclature ne serait pas chose facile, croyez-le bien ! Et le peuple romain a ses jours et ses occasions pour aller les voir, les juger et s'y complaire.
Je n'ai pas encore parlé des villas de nos princes, qui sont dans Rome et dans ses alentours, ni de la villa Ludo\1si, qui est un dépôt de statues grecques et de peintures des maîtres les plus excellents; ni des villas Massimi, AUieri, Gaétani, Laute, Mattei, Strozzi, Bonaparte, Borghesi, Albani, Panlili, Torlonia, ni de beaucoup d'autres, dans quelles toutes il y a des musées, des galeries, des fresques de toutes les sommités de l'école romaine, et qui sont la merveille du monde par leurs beautés d'art et de nature. Le peuple romain se promène, dans toutes ces villas, devant ces statues, ces bustes, ces bas-reliefs,
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un seul desquels ferait la gloire d'un palais souverain : ce peuple est habitué à fixer ses regards sur le beau et le grandio?e, à les examiner, à en recannaître les perfections et à dire sans hésiter, à la vue de ces fresques miraculeuses :
— Voici du Michel-Ange, du Raphaë', du Jules Romain, du Gairache, du Dominiquin, de l'Albane, du Guido Reni.
Ah! mon cher monsieur Achard! vous tombez des nues, parce que le peuple romain marche dans les rues d'un air indifférent? J'espère que désormais vous en connaissez la cause et que vous comprenez qu'il faudrait s'étonner, au contraire, si un tel peuple se montrait empressé et curieux à la vue de quoi que ce soit... mais si, par hasard, il vous restait encore quelques doutes, laissez-moi, je vous prie, la faculté de les faire disparaître aumoyen d'une petite compuiaisun
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L'empereur Frédéric Barberousse avait fait élever une forteresse inexpugnable sur un très-haut éperon de raontiigne qui s'élance tout à coup comme un boulevard avancé de la chaîne des Apennins, entre les villes de Forli et de Gesena. Quelques maisons furent bâties au fur et à mesure au pied de la roche, et, avec le temps, elles s'étendirent autour de la montagne et i' (n soiiit la ville
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de Bertinoro, où, vers le xiiie siècle, se trouvait réunie l'élite de la civilisation de Tltalie. Cette forteresse devint successivement la demeure terrib'e de plusieurs grands barons de la Romagne, jusqu'au moment où, après les longues g'ierres de l'Eglise contre les villes rebelles de l'Émiiie, et, après la défaite des tyrans qui les dominaient, elle devint le séjour ordinaire des évoques de Forlimpopoli et de Bertinoro.
Ce château culminant possède devant sa grande salle une vaste terrasse d'où Ton découvre les plus immenses perspectives qu'il soit donné à l'œil humain d'embrasser d'un seul regard ! Au midi la vue s'appuie sur les larges croupes des Apennins, qui s'entr'ouvrent pour donner accès à de sombres vallons, à des gorges, à des fissures très-profondes qui vont se perdre aux pieds des falaises et des rocs les plus sourcilleux, à d'épouvantables écueils amoncelés qui, en se superposant, figurent d'énormes tournons, des aiguilles, des dents aiguës et rouillées. Ces dos sauvages, ces ravins inaccessibles, ces contours alpestres qui se creusent, s'entre-croisent et s'enserrent tour à tour, montant et s'élevant jusqu'aux nues, s'abaissant et tombant jusqu'aux abîmes; le fracas des cascades, le mugissement des vents, le retentissement des torrents, forment une succession de scènes variées qui réunissent, à un suprême degré, l'horrible et l'agréable.
De la Roche de Bertinoro, l'Apennin sert de base et de fond à la perspective sur laquelle s'appuie l'arc immense d'une si grande partie de l'Italie, qui se déploie et s'étend devant elle. Au couchant, l'œil s'élance jusqu'au territoire de Bologne, de Ferrare et de Comacchio : en montant vers le nord, il découvre le littoral de l'Adriatique tout entier ; il voit les tours de Ravenne et les ports de Classe, de Cervia, de Césénatico et de Rimini; il aperçoit la république de San Marine, et dépassant les hauteurs de Pesaro, il va se heurter là-bas, là-bas, au levant, contre le promontoire d'Ancône.
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En ramenant le regard de la circonférence au centre, TOUS verriez, du haut de celte terrasse merveilleuse, la Romagne dans toute son étendue et dans tous ses détails; cette Romagne, qui est le pays le plus riche, le plus fécond de l'Italie centrale, tant par ses nobles et grandes villes et par ses châteaux, que par ses communes populeuses et florissantes, par ses champs adaiirablemeut cultivés. De la Roche de Bertinoro, vous pourriez compter Faenza, Forli, Fortimpopoli, Cesena, Lugo, Mendola, Fusignano et beaucoup de bourg?, villages et hameaux fort riches en blé, vin, chanvre et toutes sortes de grenailles ; en arbres fruitiers, en oliviers, en forêts de hêtres, aulnesetchênesséculaires : terre si abondante qu'on l'a nommée avec raison Terre de délices !
Le dernier plan de ce tableau unique au monde, que l'on a sous les yeux de la Roche de Bertinoro, est l'azuré marine, couverte de mille voiles qui amènent dans les ports de la Romagne les marchandises de la Grèce, de la Dalmatie et des Fouilles, avec une allée et venue de barques de pêche qui, vues à cette distance, pourraient être prises pour une armée d'Alcyons voguant joyeusement sur ces ondes tranquilles. — Vous verriez de là haut sortir des flancs des Apennins et serpenter sur ces plaines sans bornes les eaux limpides et cristaUiues du Rubicon, du Metauro, du Savio, de la Marecchiu, du Silaro, du Senio, de l'Amone et du Santerno, qui s'en vont à la mer, former des ports, recevoir des navires, ou porter des tours et des phares.
Que M. Amé.'ée Âchard veuille bien prendre la peine de supposer un citoyen de Bertinoro descendu à la Salelta, dans les plaines du Ferrarais, où il se trouve un clocher passablement élevé, et que ce citoyen soit invité à monter sur ce clocher pour jouir de la vu^ que ces braves habitants de la plaine regardent comme la plus belle, la plus étendue, la plus délicieuse vue de tous ces environs. Arrivé là haut, on lui monre comaiu une mer-
lOâ £DMOND.
veille les tours de Ferrare, et on veut lui faire croire que l'on voit, tout là-bas, les hauteurs bolonaises de la Madone de Saiat-Luc; mais le bonhomme de Bertinoro, au lieu d'écarquiller les yeux, de s'extasier, de se pâmer et de crier :
— Oh! que c'est beau!... oh! quelle vue immense!... se contente de regarder avec indifférence et de bâiller. L'homme de la plaine alors, le contemple avec un mélange de colère et de pitié. — Pauvre Bertinorais! c'est un homme jugé.
— Quelle huître! quelle buse! quelle taupe" que cet animal-là, qui n'a pas même sourcillé ! Ça a dans les veines du sang de macreuse, de la bouillie pour cervelle et pour cœur... un melon!...
N'est-ce pas cela, M. Achard? que dites-vous de la comparaison? ^''est-elle pas juste? n'arrive-t-elle pas à point nommé? — Celui qui, en se mettant à la fenêtre, voit tous les jours sous ses yeux les scènes les plus variées, les plus multiples, les plus grandioses, pourra-t-il lomber en pâmoison lorsque, du haut d'un clocher, on lui fera voir un kilomètre d étendue dans les environs? ~ Non, certes!— Dites-en donc autant des Romains. Si vous voulez ne pas les voir indifférents, apportez-leur, dans votre sac de nuit, une métropole plus belle, plus giande, plus noble et plus sublime que Rome : alors on braquera sur vous des yeux ardents de curiosité, ébahis d'étonnement; on ouvrira des bouches à vous avaler tout cru et il en sortira des oh ! aussi larges et aussi ronds que le Colysée ! Mais tant qu'on ne verra que vous, courant dans nos rues comme un porteur de journaux et écrivant des choses à l'envers, ils ne vous apercevront tant seulement pas. Que voulez-vous y faire, mon pauvre cher monsieur Amédée?
Après avoir démontré grosso modo le vrai jour du caractère de ce peuple de Rome et avoir, comme nous a vous» pu, combattu et démenti ses détracteurs, il est
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grand temps, ce nous semble, de revenir à notre Edmond, que le bon Alfred avait tâché, en fidèle et honnête ser\iteur, de ramener de la folle imagination qui eût pu lui attirer d'étranges mésaventures. Dès que la nuit fut venue, Edmond, après avoir remercié son hôte, s'en fut vers le Panthéon, et s'approchant des bancs delà montée des Grescenzi, il y acheta six bécasses, quatre gros canards, deux outardes et une oie sauvage qu'il renferma dans un mouchoir; mais lorsqu'il fut arrivé au coin de la rue du Séminaire, devant le magasin de fournitures de chasse, il choisit une carnassière et y déposa tout son gibier. 11 tourna alors vers la place, et, s'approchant de l'étal qui est en face de la fontaine et où se fait le dépècement des sangliers, des daims et des chevreuils, il se faufila parmi les chas.^eurs qui ont l'habitude de s*y réunir et d'y raconter les hauts faits de la journée, dans l'intention de les écouter afin de pouvoir, à son tour, débiter les prouesses et les accidents de sa chasse à ses amis, auxquels il voulait faire croire qu'il avait fait un long séjour diins les fourrés d'Oslia et dans les marécages.
Il faut dire ici que tous les chasseurs de toutes les contrées ont toujours à vous raconter les aventures les plus incroyables; mai:^ à Rome, où la chasse est pour plusieurs une passion féroce, et pour beaucoup d'autres un métier, on enteud de ces histoires qui n'ont jamais eu ni père ni mère. Partout ailleurs, les chasseurs s'habillent plus ou moins élégamment, selou leur condition sociale; mais on reconnaît toujours ceux qui sont riches à leur veste de chasse qui, en Italie, est presque toujours bien taillée, d'un beau drap vert foncé, avec des boutons bombés en métal brillant. En France, ces vestes sont en drap bleu, et en drap rouge en Angleterre. A Rome, il n'en est point ainsi : tous les chasseurs portent une casaque de grosse étoffe, à grandes poches; des pantalons de treillis grossier, à guêtres de basane noire montant jusqu'au-. es>u3 du genou et sont chaussés de grosses boites en cuir DruQ
OU rouge-brique; ils se coifTent d'un large chapeau flasque, à forme basse, flétri et tout défoncé. Les plus riches ne s'accoutrent pas autrement ; et si vous rencontrez sur la route Ostienne ou sur la voie Portucnse quiilqu'un de vos amis courant dans sa carriole, je vous défie de le reconnaître dans ce paquet de toile à voile informe et malpropre.
Les chasses sont éloignées à Rome, et il faut s'y rendre en carriole à deux roues, à cause des chemins : ces carrioles ontle fond en corde tressée et à nœuds sur lequel on place les besaces aux provisions que l'onconfieà là probité d'un couple de chiens qui s'y accroupissent tout contre. En rencontrant ces figures bronzées de chasseurs si mal empaquetés et armés de fusils, on les prendrait pour des sicaires. Il est vrai que les chevaux des plus riches sont des chevaux de prix, portant plumes de faisan sur la tête, et dévorant l'uspace dans ces affreux chemins de traverse, tout coupés d'ornières à vous y enterrer et sur ces ponts dépavés, qu'ils semblent effleurer à peine de leurs sabots agiles ; mais la plupart de nos chasseurs attellent à leurs carrioles de muigres rossinantes qui ont toutes les peines du monde à les tirer de ces casse-cou boueux où les roues enfoncent jusiiu'aux moyeux. Arrivés aux cabanes des Norciens, ils placent leurs chevaux sous le haogard, puis ils entrent s'attabler et s'informer des meilleurs gîtes de chasse de ces parages sylvestres ; si cette année est bonne pour les sangliers plutôt que pour les daims; s'il y aura plus de chevreuils que de lièvres ou de renards, et, tout en causant, ils décident s'il vaudra mieux tenir le bois, les marais ou les battues à terrier. Plusieurs bandes de chasseurs se rencontrent souvent dans la même cabane, par hasard et sans se connaître; mais en chasse tout le monde est ami. On soupe, on boit, on fume ensemble; puis on se couche pêle-mêle sur des tas de feuilles sèches, on dort comme des loirs; mais on est debout avant l'aurore. On avae la goutte de
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rhum, en endosse la carnassière, on saisit la carabine à deux coups et on détale. A la nuit close, ceux-ci reviennent avec des sangliers, ces autres avec des cerfs ; les uns ont tué le daim et ceux-là n'ont pris que des lièvres ou du menu gibier. Toute la cargaison est expédiée à Rome le lendemain et la chasse va son train.
Mais tout finit ici-bas, même les parties de chasse. Nos Nemrods sont de retour : les voilà réunis place du Panthéon, au rendez-vous de l'étal du gros gibier, avant d'avoir quitté leurs toiles à torchons. 11 y a là des chasseurs et des oiseleurs. Ces derniers débitent mille histoires d'alouettes et de calandres attirées par le miroir et dont deux, pendant qu'elles rôdaient autour, ont été happées par un brigand de hibou qui leur est tombé sur le casaquin; ils en ont pris au filet, à la toile, au lacet, au traquenard, au collet, à la glu ; mais toujours avec des aventures, des hasards^ des cas, des circonstances étranges d'appeaux, de chanteries, de combinaisons de l'autre monde.
Les chasseurs au marais racontent des miracles de la finesse de leurs yeux perçants, de la fermeté de leur bras qui ne leur a jamais fait rater un seul coup de fusil.
— Moi, dit celui-cij j'ai tiré vingt bécassines, et malgré leur fichue manière de voler par sauts, par bonds et par secousses, sur vingt, j'en ai tué vingt-deux...
— A qui veux-tu faire gober ça ?... Tu es un lapin si tu en a pris douze sur vingt ; mais vingt-deux? ça vole encore une à une, mon ga!
— C'est comme cela! réplique le vantard. Il y en avait deux qui passaient par hasard et qui sont venues donner dans mon coup de fusil.
Un autre conte des aventures d'oies sauvages qui se sont jetées par troupe dans une mare, et dont son coup de fusil en tua dix et en blessa quatorze; et son chien, — ce chien-îà vaut un trésor ! — les a toutes attrapées
Tune après l'autre. Suit la description des fuites, des ruses, des feintes, des plongeons opérés par ces coquines d'oies, des poursuites, des finesses, des embûches, des tours d'adresse de ce matin de cliien.
— Voilà qu'une pie prend son vol si haut qu'elle ne paraît plus qu'un point inaperceptible... Pan! je lui campe mon coup : elle tombe dans un fourré de broussailles que le diable n'y connaît goutte; mais le chien, malgré ses longs poils, s'élance comme un trait dans ce fouillis. 11 cherche, il flaire, il fourgasse tant qu'il la trouve se débattant dans un trou ijlein d'eau et me la rapporte encore tout en vie.
Mais la bande des chasseurs à la caccerella^ — comme on appelle à Rome la chasse bruyante, — vend des carottes incommensurables, et lance dans les airs des clochers et des tranche-montagnes dont rien ne saurait approcher ; et c'est vraiment prodigieux que de les entendre parler avec un sérieux si imperturbab'e qu'on le croirait l'expression de la vérité la plus exacte et la plus scrupuleuse. Un cerf a sauté une rive de plus de deux cents pieds de hauteur, et pendant qu'il était dans les airs, un coup de fusil est venu le frapper et l'a tué avant qu'il n'eût touché terre. Un daim fit un saut si terrible, quïl se trouva lancé sur l'autre bord du gros bras du Tibre, et un chevreuil, pour échapper aux chiens, sauta sur un buisson d'épines tellement serré que ses quatre pattes s'y plantèrent comme dans de la vase et on le prit tout vivant en lui jetant tout bonnement une ficelle à nœud coulant sur ses deux petites cornes. — Personne ne croit à la moindre de ces bourdes; on qualifie tout cela de gros mensonges; néanmoins, chacun débite le sien et veut être cru, car il affirme que c'est la vérité vraie; que cela lui est arrivé à [m-mèmey ni plus 7n moins, mais comme cal
Quant aux sangliers, tout est étourdissant, miraculeux. A les entendre, chacun d'eux n'est vivant qu'au moyen
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d'un prodige ! Un chasseur racontait qu'un énorme sanglier, trisaïeul de tous ceux que Ton voit suspendus aux crochets des bancs de la Rotonde, et qui était harcelé par trois molosses et deux braques, sauta dans un ravin qui courait le long d'un fourré d'ontins : appuyant son dos contre le bord, et pointant ses pieds dans le sol, il grinçait des dents et répandait un torrent de bave par la bouche, se tenant en défense contre tout assaut; les rudes soies de son échine se hérissaient affreusement, et ses énormes yeux lançaient des tourbillons de flammes. Un des molosses, plus impatient et plus courageux que les autres, voyant la bête sauvage en arrêt et n'ayant pas de place pour la prendre en flanc, se jette a sa hure pour la mordre. Mais quoi?... le sanglier et le chien ayant l'un et l'autre la gueule toute grande ouverte, le chien prend le verrat par la lèvre supérieure et lui plante les gros crocs dans le nez ; mais pendant que le chien veut happer, le sanglier serre sa mâchoire inférieure et saisit celle du chien qui se trouve percée par ses cruelles défenses. C'étaient deux tenailles enchevêtrées ensemble. Le monstre grognait épouvantablement; le chien poussait des hurlements suraigus ; aucun des deux ne bougeait ; aucun des deux ne voulait se rendre : il étaient fermes comme deux rocs... Tout à coup, les autres molosses, en voyant cette fière bataille, prennent le moment, s'élancent, Tun d'un côté, l'autre de l'autre, aux oreilles du sangher : le chien pris veut se dégager; mais il ne peut en venir à bout. Alors un des petits braques, animal des plus impertinents, voyant la bête fauve embarrassée avec ses deux pendants d'oreilles, que fait-il?... il grimpe sur le bord du ravin et, de là, se jette sur le dos du sanglier pour y fourrer la dent; mais trouvant la couenne aussi dure {-ne du marbre, il ne put y mordre pour rien. Le chasseur survient et, voyant ce groupe de Polyclète, il tire à la croupe de l'animal ; mais la balle rebondit comme si elle eût frappé sur une enclume, et... le croiriez- vous?... — va frapper
droit au cœur et tue roide un chevreuil qui, pour soq malheur, vient à passer par là!
Si vous vous arrêtez sur cette place, vous entendrez de ces incroyables histoires par centaines ; on en compte d'assez grosses pour faire éclater de rire la colonne du Panthéon et faire ouvrir toutes grandes les portes de bronze.
Ce soir-là, Edmond, mêlé aux chasseurs et aux oiseleurs, recueillit des aventures de quoi régaler ses amis pendant plus d'un bonmois et justifier amplement?a disparition de plusieurs jours, l'attribuant à une chasse clans les maremmes. Dès qu'il eut fait son recueil de mensonges, il quitta la compagnie hâbleuse et s'achemina, avec son gibier, vtrs son logis, où il trouva Dorahce, sa logeuse, dans la salle d'attente, assise, à moitié endormie, près du vasistas par où elle voyait entrer et sortir ses locataires.
En apercevant Edmond, la brave femme se secoua, poussa une exclamation de surprise, se leva toute droite et s'arrêta devant lui , tout ébahie de le voir si singulièrement et si piètrement accoutré , ne sachant trop si elle rêvait ou si elle était bien éveillée. Pour Caire cesser cet éionnement, le jeune homme ôta sa carnassière de dessus son épaule :
— Doralice, je vous apporte un peu de ma chasse, que vous fêterez dimanche prochain avec Gasparetto, voire mari, et votre nièce Nina.
En disant ces mots, il couvrit la table de gibier.
— Eh! mon Dieu! que d'affaires!... s'écria la logeuse; des bécasses, de l'oip, de gros canards!!! — Peste! quelle bombance pour après-demain! Gasparetto va s'en donner pour tout de bon! Gomme il va se dérider, cethomn-e!... L'oie bouillie sous les lasagne; les canards en ragoût..* Les bécasses devraient être rôties, avec de bonnes tranches de pain, mais je n'ai pas de tournebroche... — Savez-vous. Excellence, ce que je vais l'aire? J'emprunterai celui de Larberina, qui en a un pour le service de ses
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voyageurs. M;iis vous devez être fatigué, Excellence, vous allez remonter chez vous.
— Mon appartement va-t-il être prêt? Vous ne m'attendiez pus ce soir et...
— Eh ! ma chère Excellence, Doralice ne se laisse jamais pren ire au dépourvu! Tout est prêt là-haut; les chambres sont balayées, épousselées, le lit est fait. Je montais tous les matins ouvrir les fenêtres pour donner de l'air, et je les refermais tous les soirs. Vous trouverez vos pantoufles sur la descente de lit; sur le guéridon, vos livres ouverts à l'endroit où vous les avez laissés. Enfin, il ne vous manque que de l'eau fraîche que je vais vous donner en montant ouvrir et allumer chez vous.
— Brava Doralice! vous êtes la propreté personnifiée... mais où est donc Gasparetto à l'heure qu'il est?
— Il est à son coiitiôle du théâtre Argentina où il distribue les cartes d'entrée pour toutes les places; il y va de bonne heure, parce qu'il porte la musique et le violon au maître d'orchestre, ainsi que le trombone et le basson aux musiciens. Il est également chargé de la garde des cannes et des parapluies au vestiaire, et de celle des manteaux et des pelisses; il faut donc qu'il soit là depuis le commencement jusqu'à la fin,
— De sorte que votre mari gagne largement sa vie avec son travail du jour et de la nuit.
— Le pauvre malheureux gagne quelques bayuques par la grâce de Dieu et des bons maîtres. C'est un homme adroit et très-serviable, qui sait ajouter quelques petits profits à sonsulaire ordinaire. Par exemple, il soigne le perroquet de la première danseuse, qui lui donne trois petits pauls par semaine ; et il se garde bien de donner au perroquet tous les nougats, les babas et les brioches que sa maîtresse lui dit d'acheter ! La pauvre bête en crèverait. ~ U promène tous les jours la levrette de la première chanteuse à Monte -Pincio ou à la villa Borghèse, avec son petit collier d'argent et sa lesse en soie rouge : lorsqu'il
fait un peu froid, il la couvre avec une petite housse en velours bleu de ciel, ou en cachemire quadrillé. Madame lui donne tous les jours un paul pour acheter des biscuits au zéphyr et des gâteaux à la sultane pour la petite bête; mais il en prend pour une bayoque dont le chien se contente, et il met les neuf autres dans sa poche. Cela n'est rien encore. Quand il rencontre le marquis A..., le comte C... ou le baron B..., ces messieurs prennent la petite chienne dans leurs bras et kii font mille caresses; puis ils donnent un giulio ou un teslone (écus) à Gasparetto, en lui disant :
— Tu achèteras des gimblettes chez le confiseur de la place d'Espagne.
Et Gasparetto empoche.
— De façon que, pour votre mari, l'échantillon vaut mieux que la pièce?
— Les temps sont durs, monsieur Edmond! Qui ne sait pas s'aider se noie. Ce n'est pas pour dire, mais Gasparetto est très-a\nsé et a mille petites industries. Il tond et fait de superbes crinières de hon aux caniches de messieurs les milords qui lui donnent, pour les laver, d'énormes morceaux de savon, qui embaume tout plein, dans de beaux papiers tout dorés et tout peinturlurés; marchandise de Londres, ma foi! Il lave les chiens avec du savon commun, mon cher mari; puis il les rince avec une miette de savon parfumé, et, lorsque le chien entre chez son maître, il sent le musc comme un serpent d'eau, Gasparetto garde toutes ces savonnettes et les vend aux danseurs, aux chanteurs et aux cantatrices, qui les lui paient tout ce qu'il veut.
Gasparetto est courtier de logements pour les voyageurs : dès qu'une famille russe, anglaise, allemande ou autre débarque à Thôtel de l'Europe, de la Grande-Bretagne, de Russie, et cœtera, il se présente aux valets de chambre ou au maître d'hôtel, et leur fait voir des appartements superbes, ornés de tapis, de beaux meubles et
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de toutes les commodités et les élégances imaginables. Lorsqu'ils se soui arrangés de prix avec le propriétaire, Gasparetto s'offre pour leur procurer le<îuisinier, la blanchisseuse, la repasseuse, la voiture, et se met entièrement à leur disposition. Il a des étrennes du maître de la maison, des pourboires du cuisinier, du cocher et de tous les autres : c'est moi, par exemple, qui m'occupe des blauchisseuses et des repasseuses. Gasparetto s'informe si madame monte à cheval, et il trouve des juments blanches de manège, avec la selle à corne. Si l'étranger a son cuisinier, mon mari lui indique le boucher, l'épicier, la fruitière, le charbonnier, la laitière, qui, tous, lui donnent, celui-ci une livre de viande, deux tranches de jambon, cet autre un boisseau de charbon ; le lait pour notre déjeuner ne nous coûte, bien entendu, rien du tout.
— Diantre, Doralice ! mais cela s'appelle écorcher les étrangers qui ne savent pas la langue et qui ne connaissent ni les prix ni les usages de Rome ! Ils sont volés comme dans un bois et paient dix ce qui ne vaut qu'un, dont Gasparetto prend même sa part.
— Des misères, monsieur Edmond, des misères. Gasparetto s'est engourdi :
Lei beaux jours sont passes pour oe plus revenir!
Pensez donc qu'il a été le Cicérone des deux plus grands hôtels de la ville, à une époque où les voyageurs n'étaient pas, à beaucoup près, aussi dégourdis, aussi rusés qu'à présent, où il n'y a plus la moindre petite chose à faire avec eux! C'était un temps où il faisait bon vivre, allez! Gasparetto était l'ami des chefs de tous les hôtels, de tous les chefs d'office. Vous ne pouvez vous imaginer tout ce qu'il me rapportait de mangeai! le : c'étaient tous les soirs des soupers de noces, quoi! C'étaient des restes, soidisant; mais ces restes-là étaient toujours entiers : on donne à ces lords tant de services, que, pour les avakr
tous, il leur eût fallu avoir des ventres plus larges que la grande salle des thermes de Garacalla : aussi, à la moitié du dîner, les commensaux ne mangeaient pi us que du bout des dents, et les plats revenaient intacts à la cuisine; les plus gourmands, les goinfres, comme il y en a toujours, découpaient à peine un peu de b'anc de faisan, ou une toute petite cuisse de bécasse. Tout le reste de cette excellente nourriture du boa Dieu, qui la fricoltait? Le chef d'office d'abord, puis le chef de cuisine, puis les domestiques; les uns la vendent, les autres la mangent; les autres la donnent. Mon Gasparelto revenait tous les soirs chargé comme un baudet; nous soupions en paix, et le lendemain je trouvais encore dans mon garde-manger un bon petit morceau pour ma commère, pour une locataire, pour le savetier du coin, tous gens à vous rendre mille petits services.
Savez-vous bien que quelquefois il m'envoyait, par le garçon d'écurie, bien enveloppés dans des feuilles de choux, tantôt deux faisans, tantôt la moitié d'un lièvre ou bien un beau morceau de cerf ou de chevreuil ; souvent une croûte aux truffes, une timballe de crêtes et de foies de poularde, des petits pâtés froids, des truites d'une dcmi-Uvre, des tronçons d'esturgeon d'une demi-aune! Hein ! quelle bombance à l'œil? Gasparetto ne rerj trait jamais sans avoir dans les poches de sa casaciue une couple de bouteilles de vin de Champagne, de Bordeaux, de Madère, d'Alicante, ou même de Rhum, mais du vrai, de la Jamaïque, da! à mon lever, j'en dégustais une petite tasse qui me remettait le cœur un peu proprement! Si Thôlel de ces messieurs était près de chez ncu?, il m'envoyait deux soucou))es en cristal contenant du sorbet à la fraise, à la vanille ou au chocolat, qui étaient un grand régal pour ma commère et pour moi.
Xe croyez pourtant pas que Gasparetto eût toutes ces bagatelles pour rien : oh! dame! non; il les gagnait par son travail; le maître d'hôtel et le cuisinier vendaient
GASPARLTiO. 203
la desserte de la table de leurs milords à un traiteur de la rue de la vigne, et à un autre, là-bas, vers le théâtre 'd'AIiberti, où Gasparetto les faisait porter, bien arrangés H bien conditionnés, dans des puniers à étugères; il tenait les comptes et, au bout de la semaine, il en touchait l'argent.
Lorsque ces messieurs voulaient faire une course a Tivoh, à Frascati, à Albane, Gasparetto était le factotum de la partie ; il payait les cochers, commandait les repas, donnait les pourboires; c'étaient pour lui de bonnes journées que celles-là! Mais ses meilleurs profits lui venaient des mosaïstes, des marchands de tableaux et de curiosités; car il avait étudié la matière et tirait un grand profit de ces marchands, il parle anglais, français, allemand et même un peu russe : cela lui permettait de servir d'interprète; il vantait superiativement tous ces objets dont on demandait des prix fous. Les étrangers devenaient amoureux de tout ça ; et Votre Excellence sait par expérience que ces bons messieurs milords, herren, boyards, kraffs, markratfs et landkraffs ont leurs chambres remplies de babioles antiques, de mille biblots... — Ah! si Votre Seigneurie s'était laissée guider par Gasparetto, elle aurait été bien heureuse! enfin... Ces seigneurs ont envie de tout, et ils écarquillent les yeux comme des portes enchères en entrant dans les magasins de tableaux :
— Cette sybille, de qui est-elle ? demandait un Anglais.
— Milord, répondait mon mari; il n'y a ici que des Raphaël, des Titien, des Michel-Auge et des Léonard.
— Oh! yes; very ^velll Combien il valait? Gasparetto demandait, en italien, le prix au marchand,
qui réiioudait :
-- Je ne puis le donner à moins de trois cents écus.
— Vous entendez, milord? i éprenait Gasparetto en anglais; il en demande cinq cents écus...
Après avoir marchandé, on en venait à quatre cents.
On faisait prendre le tableau ; Gasparetto payait et gardait cent écus en sus de la commission que le marcliand lui donnait.
— C'est là de l'argent volé, et cette escroquerie méritait les galères.
— Que voulez-vous, Excellence? Ces milords ne comprenaient pas l'italien ; ils avaient tant d'argent à dépenser et ils le jetaient à pleines mains pour un tas de niaiseries!... Figurez-vous que, pour un bout de mosaïque représentant le Panthéon , uu autre bout le temple de la Sibylle et un autre, le Vatican et la place, collés sur de belles tablettes rondes en pierre de touche noire, ils déboursaient six cents, huit cents et jusqu'à mille écus... Je ne vous parle pas des bagues à écu, des boucles à pendants, des agrafes de colliers et de bracelets, en mosaïque, ciselés en camées ; ils gâchaient des trésors ! ... et vous ne voudriez pas qu'il en tombât quelque malheureuse livre sterlingue dans l'escarcelle de ce pauvre Gasparetto?... Mais quelle conscience avez- vous donc, monsieur Edmond?... Et si je vous parlais des anticailles en bronze et en terre cuite, qu'ils payaient les yeux de la tète, parce que les antiquaires disaient que c'étaient des lampes, des assiettes, des pots des anciens empereurs de Rome? Fallait-il que tout cela passât par les mains de Gasparetto sans payer un petit droit de douane?
— En deux mots, ton mari filoutait bel et bien les étrangers ; le monde est rempli de ces friponneries romaines, et c'est un grand scandale pour votre pays ca- Ihûlicissime !
— Pardon, Excellence, mon mari n'est pas Romain. Mais il n'y a plus de danger que les étrangers s'y laissent prendre désormais. Les milords et les messieurs de ce temps-là ne savaient pas un mot d'italien ; tandis qu'à présent ils le parlent mieux que nous et ne veulent plus de cicérone ; ils achètent tout par eux-mêmes et les pauvres interprètes sont enfoncés!
GASPARETTO. '205
— Pourquoi donc ton mari ne fait-il plus cet état, qui est pourtant encore assez bon?
— C'est l'envie qui l'a ruiné! Autrefois il n'y avait pas beaucoup de ciceroni; maintenant il y en a un déluge et ils se dévorent entre eux. Gasparetto avait amassé quelques pauvres économies et il m'avait ouvert un petit café assez bien monté en petites cuillers, en tasses et en plateaux d'argent. J'avais alors avec moi mes deux nièces; Nina, que vous connaissez, et Mariuccia, son aînée de deux ans, qui était la plus jolie, la plus charmante fille qu'on put voir au monde ; je la crus aussi sage que gentille, et je l'avais prise avec moi. Vous ne sauriez croire combien mon café était devenu à la mode! Tous les cuisiniers, les valets de pied et les cochers de la place d'Espagne y venaient chaque matin et dans la journée, il nous arrivait des troupes de sculpteurs, de peintres, de graveurs, qui demeurent in ma cûndotti, rue de la Vigne et rue du Babouin. Quelqu'un d'entre eux me dit un jour:
— Notre chère sora Doralice, laissez- nous donc tirer le portrait de mademoiselle Mariuccia, qui a une superbe tête grecque.
—Pensez donc, Excellence; c'est une Romaine pur sang et on en faisait une Grecque! Je ne voulus pas et je soutins comme un beau diable que c'était la fille d'un lloraain et qu'il n'y avait pas plus de Grecs que sur ma main, ou dans mon œil ; Mariuccia me disait :
— Vous avez bien fait, ma tante.
Or il venait souvent à notre café un jeune homme, courrier de certains ducs étrangers, qui lorgnait Mariuccia de très-bon œil; et Mariuccia garlait toujours son air modeste et retenu. — Un matin je monte à sa chambre pour la réveiller et l'envoyer ouvrir les volets de la boutique ; elle n'y était pas et le lit était déjà fait.
— Eh! que je me dis, comme Mariuccia est matinease aujourd'hui ; où trouver une fille pareille?...
Je descends et je trouve la boutique entre-bâillée ; les quinquets n'étaient pas allumis et le feu non plus.
— Mariuccia! Mariuccia!
Pas de réponse. J'allume la chandelle chez le débitam d'en face; j'entre... toute l'argenterie était volée; tùu[ était sens dessus dessous. Je reste atterrée. Gasparetto. averti, se met à faire des recherches. Au bout de trois jours, le Buongoverno (la police) apprend que Mariuccia s'était enfuie à Civita-Vecchia avec le courrier, et qu'elle s'était embarquée sur le premier vapeur pour Marseille. Nous n'en avons plus eu ni vent ni nouvelle.
— Il me semble, dit Edmond, que l'envie n'a rien a faire ici, cette envie des autres ciceroni dont vous me parliez, et qui a furcé votre mari à abandonner son métier. Votre nièce amoureuse vous a volés et a disparu.
— Ecoutez la suite, s'il vous plaît ! — Une année aprè^ cette fuite, Gasparetto, par ses économies et grâce à ses industries avec les étrangers, s'éiait un peu remplumé,
' comme on dit, et les autres ciceroni en crevaient de rage et d'envie. — Vous allez voir les jeux du mauvais sort ; vous allez voir! — Parmi les décombres du palais des Césars, sur le Palatin, un terrasser trouve une longuevue, ou, pour mieux dire, une petite lorgnette toute couverte de rouille, qui était enterrée là Dieu sait depuis quand! et il la porte à mon mari. Gasparetto l'achète et la fourbit; puis, dans l'espoir de la revendre à quelque lord comme une antique, il entre chez un antiquaire où, malheureusement, se trouvaient deux ciceroni.
— Voyez, sor Asdrubale, dit-il, ce merveilleux instrument! On la trouvé hier au soir dans les ruines du Palatin où était, comme vous savez, la Maison d'Or de A'érou. Les historiens disent que Néron fit incendier Rome et qu'il regardait l'incendie du haut de la tour des Nonnes de Sainte-Catherine, au Quiriual. Eh bien : je suis sûr que voilà la lorgnette à tiavers laciuelle Néron conleiupiait cet immense àràlia !
GASPARF.TTO. 207
Le fils de l'antiquaire, qui était présent et qui étudiait au collège romain, en entendant cela, se met.à rire comme un foa et s'écrie :
— Ah! ah! ah! ah! la lorgnette de Néron!... Mais les lorgnettes ont été découvertes quinze cents ans après Néron! — Ah! ah! ah! Bravo, Gasparetto! Tu as un trésor unique dans le monde ! Ne le donne pas pour mille écus, entends-tu?
Que voulez-vous, monsieur Edmond ! Ces deux ciceroni, concurrents et ennemis de mon mari, commencèrent à se moquer de lui, à le chansonner dans tous les hôlels. Gasparetto ne pouvait plus se présenter nulle part sans que les conciergts, les valets, les ciceroni l'appelassent en ricanant :
— Gasparetto à la lorgFiette de Néron !
Les plaisanteries, les moqueries, les sottises que lui faisaient ces coquins sont incroyables. Etant devenu !a risée des garçons d'écurie, pour ne plus être vilipendé plus longtemps, il a quitté les hôlels et a cherché à trouver une place de gardien dans quelque palais : voilà comme nous vivons tranquilles depuis plusieurs années.
Tout ce bavardage de Dorallce avait eu lieu, partie chez elle, partie dans l'escalier, partie chez notre Edmond, dans son salon, pendant qu'il cherchait ses afîaîres, qu'il ouvrait et fermait ses tiroirs, qu'il apprêt.iit ^a chemise de nuit et son linge pour le lendemain. Euliii, Doralice lui dit :
— Bonne nuit. Excellence.
— Merci, Doraiice ; bon flc^.t-
208 EDMOKr.
XJI
LA SDEDOISE AVEUBLB
EimoTid trouva qu'il valait beaucoup mieux coucher dans son lit que partout ailleurs, et y Cl le somme le plus long et le plus tranquille qu'il eût goûté depuis longtemps. 11 faisait la grasse matinée et se dorlotait avec volupté en contemplant tout autour de sa chambre les objets qui lui appartenaient et qu'il avait l'iiabilude de voir sous ses yeux tous les matins depuis des années. Ses pensées, alors exclusivement égoïstes, n'étaient occupées que des soins qu'il allait donner à sa personne pour la pu rifîer de la souillure plébéienne à laquelle il l'avait voloo* tairement condamnée, mais il ne trouvait guère moyen de remédier à l'injure qu'il avait infligée à sa chevelure, en se faisant tondre par-derrière à la mode des hommes du peuple; il tâchait de s'en consoler en songeant aux pâtes adoucissantes qu'il allait mettre en œuvre au profît de ses mains contre les callosités incipientes que l'absence de gants, le maniement d'objets rudes et l'eau salée du poisson et des coquillages y avaient pratiqué. Il pensait avec quelles eaux, quels vinaigres ou quelles essences il allait déterger ?on col des souillures que devait y avoir laissées la cravate grossière dont il l'avait entouré en s'y déteignant. Il décida qu'après son lover il irait prendre un bon bain dans l'établissement voisin de sa demeure, et qu'il s y laverait, savonnerait, frotterait jus-
LA SOÉDOISE AVEUGLE. 209
qu'à l'entière disparition de toute odeur populacière qui pourrait s'être infiltrée cbez lui entre cuir et chair.
Doralice entra vers dix heures chez Edmond pour lui souhaiter le boujour et lui offrir ses petits services : il la chargea de lui envoyer le coiffeur sur le midi.
— Mais vraiment, dit alors Doralice, savez-vous, Excellence, que vos cheveux ont un fameux besoin d'être rafistolés! Je n'aurais jamais cru que, pour aller à la chasse, il fût nécessaire de se raser par-derrière jusquà la couenne comme les charretiers de Borgo-Pio. Vous aviez de si beaux cheveux, si bien partagés, si brillants, si parfumés! C'est un péché mortel que de les avoir fait tondre ainsi.
— Que voulez-vous, ma bonne Doralice : dans les cabanes et dans les huttes de Fiumicino et de Campo-Morto on n'a ni peigne ni brosse et encore moins le temps de se peigner ; il vaut donc mieux faire couper ses cheveux que de les avoir emmêlés comme une forêt vierge du Brésil.
En disant cela, il laissa Doralice faire son ménage et s'en fut aux bains.
Là, ses pensées prirent un autre cours qui n'était nullement celui de la chasse ni du fusil à deux coups. Doralice, avec son long bavardage de la veille, lui revint en mémoire et lui donna l'idée d'employer Gasparetto, qui lui semblait un homme adroit, rusé et capable de trouver le nœud de bien des écheveaux embrouillés. Il espérait donc qu'il saurait mettre la main sur sa Trasteverina. Il avait découvert en même temps que Doralice, avec son bagout, avait une sorte de bêtise qui cachait une sagacité, une finesse de serpent, bien capable de venir à bout de n'importe quel stratagème. Et, croyez-le, Edmond devinait juste : elle et sa nièce Nina étaient deux fureteuses du premier numéro !
De retour du bain, Edmond trouva chez lui le coiffeur, qui rallendail, et qui lui arrangea les cheveux le plus
artistement possible. Il le chargea de faire naonter Doralice en descendant, pour qu'elle vint apprêter ses habits pour sortir, à l'heure du dîner.
— EteS'Vous pressée, ce matin, Doralice? lui demandat-il en la voyant entrer.
— Pas le moins du monde, monsieur : Nina garde la loge tout en plumant le gibier que vous avez eu la bonté de nous donner et que nous mangerons demain en compagnie d'un mien compère et de ma commère de San Giovanni. Lorsque Nina est de garde, eût-elle dix choses à faire à la fois, il n'y a pas de danger qu'elle en néglige une seule. Ce n'est pas comme moi, qui n'ai pas plus de mémoire qu'un lièvre, et qui suis obligée de prier les personnes d'écrire leurs commissions avec de la craie sur l'arnoise que je tiens accrochée contre le vasistas, et Gaspareltoen fait autant, le bonhomme; mais Nina, oh! pour cel e-là, c'est un diablotin qui rit, chante, travaille et se trémousse, vive comme un écureuil. — Qu'un locataire entre ou sorte : Monsieu, dit-elle, un tel vous demande dans telle rue, n» 25, au troisième, l'escalier à gauche.
— Ce monsieur polonais vous attendra à cheval, sur le Pincio, à six heures. — Voilà une invitation pour diner chez le marquis de Rhutfst, à sept heures, après-demain.
— Madame, la comtesse Ninny viendra vous prendre à une heure, avec sa voiture : on vous a envoyé du cabinet de lecture un livre anglais que vous trouverez dans votre chambre, à voire rentrée ; la corselière viendra demain, à midi, vous essayer votre ceinture de bal. — Enfin, monsieur Edmond, cette petite est un prodige de mémoire. Elle fait les commissions aux peintres du troisième, qui ont toujours trente-six mille embarras qu'il faut avoir une cervelle immense pour les y loger tous ; et même elle n'oublie rien de ce qui regarde les locataires des mansardes. C'est une luronne dont les yeux ne laissent rien échapper; elle verrait une puce voler! — Lorsque certains visages demandent après un tel, elle les lorgne et
LA SOÉUOISK AVEUGLE. 211
réponci : I! n'y est pas; laissez votre nom, s'il vous olait, — A quelle heure rentrera-t-iî? — Oq ne sait pas : il n'a pas d'heure. — Si elle aperçoit quelqu'un se faufilant sans façon vers l'escalier, elle s'élance comme un trait et crie : Où va monsieur ? — Aw deuxième. — Chez qui? — Chez le comte un tel — li est sorti. Et elle avertit le valet de chambre de se tenir sur ses gardes ; et ci, et ça, et c't autre : moustache noire, pantalon mélangé, paletot vert : un air de chevalier d'industrie...
— A la voir, pourtant, dit Edmond, Nina a une physionomie bonasse et lambine qui la ferait passer pour un fromage glacé.
— N'est-ce nas? oh! la gaillarde est fine comme un renard, allez!
Edm.ond écoutait tranquillement tout ce partage et réfléchissait. Au moment de s'habiUer^jl, demanda à Doralice à quelle heure Gasparetlo^Vait l'habitude 3e rentrer le soir, et, ayant appris qu«- ce jour-là il rentrerait^ tle^jx heures de la nuit, n'y ayant pas de spectacle à son théâtre, il la congédia. 1^ O*- ^' i|
Tout en s'iiabillant, fclmond se plongea dans mi|« combinaisons appuyées sV c^.que D jralice lui a^s^t^ilit des vaillantise^ de GaspareÙV^t 'deT)i^>î*a, èU^^lfwr&uada qu'à l'aide de pareilles gens rasé'srfîîtîni^'êTcapables de commettre irimporte quelle fourbf;iuii, il viaMraiiiutiO.LiL de la folle entreprise dans laquelle l'ardente envie de connaître sa belle Trasteverine l'avait jeté. Il sortit pour aller dlnc-r ; puis il fat rendre visite à quelques amis, qui le revirent avec plaisir. 11 f-tait rentré chez lui avant les deux heures de nuit (1). Gasparelto venait de rentrer : Edmoiid lui demanda de monter l'éclairer, et lorsque le
(\) 11 n'est peut être pas inutile de faire connailre ici à nos lecteurs et do rappeler à ceux qui le savent, que.dans plusieurs villes d'ilalieeliiolatriDiciit a Home, on a encore l'habitude ancienne de comnler les heures par vinp,lquatre en suivant le cours des saisons. De sorte que, on janvier, ou le soleil est couché a quatre heures, la deuxième heure de la nuit est a sii,
2f2 EDMOND.
premier eut, avec sa chaDdelle, allumé les flambeaux de la chambre d'Edmond, celui-ci le fit asseoir et commença à lui dérouler tous les moyens qu'on avait mis en œuvre pour retrouver celte brave fille, sans lui apprendre toutefois les cent sottises qu'on avait faites, ni les déguisements, encore moins les bourrasques qu'il avait essuyées. Il lui dit comment le peintre Carluccio avait esquissé le portrait de la jeune personne dont il avait oublié le nom, et il ajouta que, pour ne pas donner sujet aux plaisanteries de ses ami?, il u avait pas voulu demander ce nom au jeune peintre.
— Si on a le portrait on trouvera l'original plus aisément que vous ne pensez, dit Gasparetto, et si je puis parvenir à tirer le nom de la jeune fille des lèvres du peintre, l'affaire est dans le sac. Vous saurez ce qu'elle est, où elle est ; son numéro, son étage, l'époque de sa naissance, sa vie et mœurs, ses faits et gestes. Donnez-moi, par écrit s'il vous plait, l'adresse de votre peintre.
— Prends garde, Gasparetto- notre Harluccio est madré comme un singe, et pour peu qu'il évente la mèche, il me rendrait l'objet des risées de la ville et des faubourgs, et tous mes amis en feraient des gorges chaudes.
— Ne vous mettez pas en peine de cela, monsieur Edmond, Gasparetto a trouvé le joint à des emhrouiîlages bien plus endiablés que celui-ci.
— Si tu t'en tires à ton honneur, je te promets un pourboire comme il faut, et à l'aveuir tu pourras compter sur ma protection.
— Indiquez-moi tant seulement la place du susdit portrait dans l'atelier de M. Carluccio, pour que je ne prenne pas Rome pour tome, comme dit c'I'autre.
et en juin, ou l'astre diurne ne disparait qu'a huit, il n'est deux heures de nuit qu'a dix; la vingl-qualriènie heure du jour est toujours celle où le soleil dt'>cend sous rborizoïi. Il existe encore beaucoup de cadrans d'horloge qui marquent viugt-quatre heures au lieu de douze.
(Le traducteur.)
LA. SUÉDOISE AVEUGLE. 2î3
— Attends!... —Un... deux... trois... quatre... cinq.. . — Tiens, c'est le huitième sur la muraille à droite ; il est accroché entre une tête d'Ajax et le buste dune bacchante des fresques de Pompéïa. La jeune fille est de trois quarts : elle te regarde avec un œil noir et serein noyé dans un blanc de lait ; elle a de belles tresses noires et luisantes; deux bandelettes noires lui retombent sur le col avec une grâce charmante. — Tu entends? le huitième! ne l'oublie pas...
Dans la matinée du jour suivant, on entendait frapper à la porte de l'atelier de Garluccio , qui allait ouvrir, et introduisit chez lui un monsieur âgé, tout de noir habillé et en gants paille, lequel demanda avec beaucoup d'accent :
-- Parlez-vous français?
— Un peu, monsieur.
— Fort bien. Je dînais hier chez un prince russe, oii se trouvaient réunis beaucoup de convives. On y parlait des meilleurs peintres de Rome, et la princesse portait aux nues votre couleur et votre dessin; elle disait que vos couleurs avaient la vivacité vénitienne et que vous dessiniez avec la sobriété et la sévérité romaines. La princesse est une personne de goût et de savoir qui s'y connaît à merveille. Son jugement a fait naître chez moi le désir de posséder quelques-unes des œuvres de votre pinceau.
Garluccio se sentait flatté de ces éloges, et il le fit paraître par un sourire, baissant modestement les yeux et remerciant l'aimable inconnu, tout en se déclarant parfaitement à ses ordres. Alors l'étranger commença son inspection par la toile ébauchée qui se dressait sur le chevalet du peintre et qui représentait une amazone blessée au moment de quitter la selle; le maître mettait id dernière main à ce tableau, qui était vraiment un beau travail .
— Certes, oui! reprit l'inconnu, ia princesse a raisor. Vous avez une couleur vigoureuse ; l'expression de cetie
îlgure, si près de mourir, est vraimant navrante et désolée l Ceci est d'une palpitante vérité.
Carluccio jouissait et caressait sa barbiche, examinant son tableau avec une douce complaisance, pendant que l'étranger parcourait de l'œil cet atelier couvert d'ébauchés, de modèles, de portraits et de dessins à peine tracés d'un premier jet.
— Qu'est-ce que c'est que ce portrait-là?
— C'est une Vittoria Colonna.
— Et cette mine reirognée?
— Un BzzeKn da Romano.
Et notre amateur de passer d'un objet à un autre, jusqu'à ce que, arrivé devant un Ajax, il vit près du buste grec un portrait de femme.
— Oh î la belle lèleraphaëlique! s'écria-t-il. Toutefois, je ne crois pas l'avoir vue parmi les peintures de Raphaël.
— Ce n'est pas une copie, c'est d'après nature.
— Comment? est-ce qu'il y aurait à Rome des types qui l'emporteraient sur le type grec?... Mais vous avez, sans nul donte, idéalisé cette têlelà; on voit bien que votre génie est inspiré par le beau antique.
— Eh bien, non, monsieur, je vous en demande pardon; mais ce que vous voyez là est tout simplement le portiait réel, et peut-être assez resseniblant, d'une de nos lilles du peuple, d'une Trastévérine que j'ai esquissée au fusin, et que j'ai coloriée ensuite, m'aidant de mes souvenirs très-bien arrêtés. C'est beau; mais nous avons à Rome bitn plus beau et plus noble que cela
— Je veux bien vous croire, [larce que je ne discute jamais les goûts; mais comme chacun a le sien, je vous dirai que je trouve celle tête-là lidmirable et qu'elle me plaît infiniment. Je voudrais que vous m'en lissiez une Judith tt-nant par les cheveux la tête coupée d'Iiolopherne sur une toile de suixaute à soixante-cinq pou-
LA SUÉDOISE AVECGLE. 215
ces. — L'original de ce portrait doit s'appeler Judith, j'en fej ais le pari.
— Vous perdriez, monsieur, car elle s'appelle Annonciade; dans sa paroisse de la Luce, ses compagnes Vdi^ ]}eiiealNunziatina.
— Nunziatina, soit; mais pour moi, c'est Judith.— Quelle superbe tète! quel air solennel! -- Dites-moi donc, mon maître, cela vous contrarierait-il beaucoup de me la faire photographier par le nuilleur photographe de Rome? Je serais bien aise de la montrer à la princesse! — Combien cela me coùtera-t-il?
— Quelques écus, pas grand chose; mais je voudrais, cher monsieur, que vous me tissez la promesse de ne pas laisser sortir cette photographie d'entre vos mains, sans cela le tableau ne serait plus nouveau et cesserait d'être original.
— Que dites-vous là? Plaisantez-vous? Est-ce que je voudrais donner à d'autres les prémices de mon tableau? Allons donc, j'aimerais mieux donner un œill — Faitesen tirer autant d'exemplaires que vous voudrez, il ne m'en faut qu'un. Vous comprenez que je serai plus jaloux que vous-même. — Quand l'aurai-je? Si je revenais
ans la journée de demain , me le donneriez-vous , maître ?
— Je vous l'enverrai. Où demeurez-vous, monsieur? Il sera prêt dès demain au malin.
— Ne vous dérangez pas; je suis au moment de changer de logis; peut-être bien que demain j'aurai conclu la location d'un charmant appartement, car je suis décidé à passer plusieurs mois dans cette admirable Rome cathohque.
L'inconnu revint chez le peintre le jour suivant, paya la photographie et s'en alla enchanté ; mais il n'était pas arrivé au bas de l'escalier qu'il reucoatra dou Alessaudi o, le mansionairu qui montait chez Garluccio.
— Oh 1 duii Aiessuiidro, dit ie peintre en le voyant en-
216 ElMOND.
trer, n'avez-voiis pas rencontré, dans les escaliers, '^'^ étranger tout en noir?
— Oui bien; il m'a semblé reconnaître à la volée up ancien cicérone de place, qui conduisait, il y a bien des années, les étrangers à Saint-Pierre...
— Allons donc! vous vous êtes singulièrement trompé: c'est un gentilhomme uUramontain qui ne sait pas un mol d'italien et qui écorche,à mon sens, agréablement le français; mais d'une manière très-intelligible , cependant. Je suis enchanté que vous soyez venu, car j'en étais réduit à rire tout seul d'une étrange aventure qui m'arrive avec ce nouveau client. Ce gentilhomme m'a commandé une Judith que je lui ferai pour huit cents écus ; — j'en ai demandé mille. —Il a choisi pour modèle... devinez quoi?... — La tête de la Nunzialina, dont il raffole!... 11 ne faut plus s'étonner qu'Edmond en raflbiât au?si.
— A propos d'Edmond, je venais justement te donner le bonjour en son nom : je l'ai rencontré hier, après vêpres, sur le pont Saint-Ange, que je traversais pour aller vers l'église neuve. Nous nous donnâmes une poignée de main, et il voulut rebrousser chemin pour causer en m'accompagnant ; il m'a dit qu'il était arrivé la veille au soir des bois d'Oitia, où il avait été chasser le sanglier, et il m'a raconté les plus étranges aventures qui lui sont arrivées dans ces landes et dans ces marécages interminables, en ne me faisant grâce ni des dangers qu'il avait courus, ni du nombre des bêtes qu'il avait occises, en ajoutant qu'il viendrait te renarrer tout ça et me priant de te souhaiter un bonjour amical en attendant. 11 nous attend tous deux demain chez Spilmann, pour y fêter le daim et les cannetons de sa chasse. — Te le vois, Carluccio, nous avons fait des cancans sur ce pauvre Edmond, et nous avons prononcé contre lui des jugement tintamarres.
Pendant que tout ceci se disait et se faisait, soit chez le peintre, soit chez notre héros, voyous un peu, s'il vous plait, ce que faisait et ce que disait la Nunziatina,
LA SUÉDOL^E AVEUGLE. 217
~ qui , elle aussi, peut bien passer un brin pour notre héroïne, avec la permission, toutefois, de nos charmuntes lectrices. — Hélas, la pauvrette I elle avait toutes les peines imaginables à te remettre de sa rechute d'iullammation jugulaire, et gémissait encore dans un des lits (le l'hôpital San-Giovanni, où le père-curé de Sauta Maria délia Luce l'avait fait transporter, ainsi que nous avons eu l'honneur de vous le dire dans un des précédents chapitres. Une petite fièvre continue brûlait son sang, et re3quinancie,qui d'ordinaire ne résiste pas longtemps aux émissions sanguines réitérées, avait pris chez elle les caractères d'uue'petite ii.flammation lente qui lirait eu longueur. On lui administrait des sirops réfrigérants, des émulsions rafraîchissantes. Néanmoins elle passait plusieurs heures de la journée hors de son lit, marchant dans la salle, tricotant un peu et rendant par-ci par-la quelques petits services aux bonnes sœurs qui l'aimaient beaucoup, grâce à son doux caractère et à sa piété fervente. Elle était presque devenue la sacristine de l'infirmerie : elle nettoyait les lampes et les chandeliers de l'autel; elle époussetait les fleurs artificielles et secouait le tapis, et lorsque les moines crociferi (portecroix), — qui sont les pères spirituels de l'hospice, — recommandaient l'âme aux agonisants, elle tenait le cierge bénit qui brûle jusqu'à l'émission du dernier soupir.
Mais son œuvre principale de charité consistait dans les soins assidus qu'elle consacrait à une pauvre infirme dont le ht touchait au sien, et qui était atteinte d'atfreuses douleurs articulaires, paralysant le plus petit mouvement de chacun de ses membres. Cette pauvre créature était aveugle par surcroît de malheur; elle gisait dans son ht immobile, poussant des cris plaintifs que la douleur incessante lui arrachait sans discontinuer. Lorsque Nunziata était couchée, elle la consolait par de douces paroles, et se penchant vers l'infirme, elle la faisait boire comme un petit enfant; mais dès qu'elle put se lever un
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peu, la jeune lille ne quitta pas le chevet de l'aveugle et lui rendit toute sorte de bons ?oins, arrangeant ses oreillers, étrant ses draps, bordant ses couvertures; elle lui attachait une serviette sous le menton et la faisait manger avec une sollicitude toute maternelle, lui donnant son potage de semoule par demi-cuillerées, lui essuyant la bouche, passant la main gaucho sous la tête et la lui soutenant pour qu'elle pût avaler sans peine et pour que le bouillon ne pa?sàt pas par le canal respiratoire, — ce qui est excessivement désagréable, nous vous l'affirmons !
Au bout de quelque temps, l'infirme allant mieux, Nunziatina allait à chaque instant auprès d'elle et la comblait de caresses. Elle commença par lui laver les mains avec de l'eau tiède, lui coupant les ongles qui s'étaient convertis en gritfes, dont l'aveugle se labourait le visage sans le vouloir ; puis, avec le coin mouillé d'une serviette, elle lui débarbouilla doucement la figure, lui détergeant les paupières avec de l'eau de roses, ce qui soulageait grandement la pauvre créature privée de la lumière, qui, dans sa reconnaissance, appelait Nunziatina un ange venu du ciel pour sa consolation.
Dès que l'aveugle put se tenir sur son séant dans le lit, on s'aperçut que sous des camisoles d'une grande finesse, elle portait une chemise en toile de Hollande, que ses bonnets étaient garnis de très-belles valenciennes, qu'elle mettait à son col de jolis fichus en soie et que ses épaules étaient enveloppées dans un vaste châle de Perse à grands et beaux ramages. Toutes les malades en étaient émerveillées et elles se disaient tout bas entre elles :
— C'est, pour sûr, quelque grande dame tombée dans le malheur : elle a l'accent étranger; Dieu sait d'où elle nous arrive et ce qui l'a réduite à venir se coucher dans un lit d'hôpital comme nou^, pauvres femmes que nous sommes!
Ces bonne? créatures, la voyant si douce, si souffrante et si résignée, comblaient l'aveugle d'égards et de respects.
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bn jour, pendant queNiinziatina l'ii humectait les yeux avec un petit linge imbibé d'eau de roses, et que la malade la remerciait avec une tendre etfusioa, la jeune fille lui dit tout près de son oreille :
— Comment vous appelez-vous, ma chère bonne?
— Mon nom est Brigitte ; mais on m'appelle Ida par mignardise, comme on dit chez vous Nanna pour Giovanna, et Ghitina pour Marguerite.
— Pardonnez, Ida, une curiosité, peut-être indiscrète, mais toute féminine et surtout amicale : vous n'êtes pas Romaine, votre accent me le dit.
— Non, ma bonne sœur, je n'ai pas la gloire d'être Romaine, quoique je sois à Rome dupuis longtemps; je suis Suédoise et native de Stockholm.
— Quel drôle de nom? Sckoc... Siocc... Stoc... — Ah! ma fui, il faut avoir une langue faite exprés pour prononcer de ces mots-là I... — Est-ce que cette ville se trouve plus près ou plus loin que Montefiascoiie où j'ai des parents et où l'on fait de si bon vin?...
— Elle est à plus de sept cents lieues de Rome, mon cher ange; c'est une des villes les plus rapprochées du pôle nord de nos régions européennes.
— Mon Dieu! sept cents lieues!,.. — Que vous êtes heureuse d'avoir pu faire tant de chemin!... .Mais comme il doit y faire froid, làbaf, dans votre pays?... — Et puis, on m'a dit que dans ces pays si loin, si loin, il n'y a plus de chrétiens!
— Il y a des chrétiens ; mais, pour leur grand malheur, ils ne sont pas chrétiens catholiques.
— Et vous donc, bonne Ida? vous n'êtes donc pas catholique? Pourtant, vous êtes si bonne et vous priez si bien avec nos sœurs... et toute seule aussi, vous priez toujours.
Alors Ida allongea la main, et rencontrant à làtons le visage de Nunziatina, elle lui fit de douces caresses fj lui dit gaîment :
— Mon petit ange béni, comment ne pas être catholique lorsqu'on a vécu dans un pays où l'on rencontre des âmes comme la tienne et où l'on a sous les yeux le continuel exemple de toutes les vertus et de tant de charité? — Si je n'étais pas catholique, comme je le suis, grâce à Dieu ! je le deviendrais sur-le-champ, après avoir rencontré chez toi, si jeune encore, tant de pitié pour une pauvre étrangère dont tu ignorais jusqu'au nom et la patrie, et à laquelle, pourtant, tu donnais des soins avec une filiale tendresse, la faisant manger avec une grâce charmante, et te privant, pour la servir, des pauvres petites distractions qui sont si chères aux malades dans un triste hôpital ! — Ces actions ne sauraient partir que d'un cœur tout imbu de la charité du Christ, charité qui ne peut vivre que dans les membres vivifiés par le chef divin qui leur renvoie les esprits régénérateurs des plus pures vertus. En dehors de l'Eglise catholique il n'y a que des branches stériles et arides, parce qu'elles ont été arrachées de la vraie vie qui produit les fruits de la vie éternelle. — Je ne dis pas pour cela qu'on ne trouve point chez les hérétiques les vertus morales de la tempérance, de l'équité et de la compassion, quelquefois môme plus développées que chez les catholiques; mais ces vertus n'étant pas animées par la grâce de l'Esprit saint, elles ne dépassent jamais les bornes de la nature, ni plus ni moins que les antiques vertus des païens, privés de la connaissance de Dieu; tandis que les cathoUques, agissant pour Jésus- Christ, sanctifient leurs actions que la grâce rend surnaturelles.
— Vous parlez comme les prédicateurs, ma chère Ida ; le peu que je fais pour vous, je le fais pour l'amour de la Madone. Ma mère me disait que tout le bien que l'on opère doit être fait pour l'amour de Jésus et de Marie qui nous en accorderont la récompense ; et quand j'étais toute petite, j'obéissais pour plaire au bon Dieu et à sa sainte Mère, et lorsque j'avais menti, mal parlé ou mal
agi, je leur en demandais pardon avant de m'endormir. ~ Vois si ce que j'ai dit n'est pas vrai? Les bons catholiques, par les saintes habitudes de leur enfance, et guidés par la grâce, font le bien, même sans le savoir!
— Ainsi donc, pour le peu de bien que je fais, mon bon petit Jésus m'accordera que Cencio soit un brave garçon et qu'il m'épouse bientôt. — Y a-t-ii longtemps que vous êtes catholique, Ida?
A ces mots, l'aveugle frotta, du revers de ses doigts, pendant un bon moment, ses yeux éteints ; puis elle demanda tout bas à Nunziatina si quelqu'un pouvait les entendre : la jeune fille répondit que non ; les bonnes sœurs étaient à la lingerie et l'infirmière de service pansait le vésicatoire d'une infirme tout au fond de la salle. Ida chercha alors la main de Nunziatina et lui dit :
— t^ache donc, amie de mon cœur, que je descends d'une noble famille de la Suède, et que j'ai été élevée noblement et en grande dame.
— Je le disais bien, moi, exclama Nunziatina, tant à la doyenne qu'aux autres malades, que vous étiez noble! Voyez- vous, comme j'avais raison ?...
— Ecoute-moi , interrompit Ida, et que mes fautes soient pour toi une salutaire leçon en te faisant voir comment une jeune tille sage doit agir dans ses alTeclions. — J'avais à peine dix-huit ans et l'on disait que j'étais jolie : ma blonde chevelure descendait jusqu'à mes genoux; i 'avais une grande fraîcheur; mes parents et toutes mes amies ne m'appelaient que la belle Ida.
— On avait raison ; car vous avez quarante ans, m'avez-vous dit un jour, et vous êtes encore bien belle. Lorsque les malades vous voient assise dans votre lit et que j'ai arrangé votre coiffure, que je vous ai mis un de vos jolis cols brodés et votre grand châle sur les épaules, elles s'écrient toutes :
— Oh, la belle dame! quel dommage qu'elle soit aveugle !
— C'est bon, reprit Ma, et elle continua. — Les flatteries de mes femmes de cbambre ne me rendirent que trop vaine de celte triste beauté. Ces créatures gâtent, hélas! trop souvent leurs jeunes maîtresses! — Mes parents vivaient en grands seigneurs, et ils avaient des charges à la cour; la noblesse suédoise et les grands personnages étrangers venaient à nos soirées, à nos concerts et à nos bals. A l'un de ces bals, on présenta à ma mère un jeune gentilhomme fort beau, très-élégamment habillé et dont la poitrine était constellée d'une grande quantité d'ordres de chevalerie: on l'appelait le comte de Kalytwa. Ce beau cavalier me fU l'honneur de danser trois fois avec moi dans le courant de cette nuit- là, au grand dépit de toutes mes bonnes amies.
Ce gentilhomme menait un grand train de chevaux de race et de superbes traîneaux; ses livrées étaient des plus riches; il donnait des dîners somptueux, des chasses splendides; on le disait immensément riche. Ses manières étaient nobles et distinguées: il était excellent musicien et tout le monde l'aimait et l'honorait. Il se mit à fréquenter notre maison, et moi qui, depuis le premier bal, ne pensais plus qu'à lui, le voyant assidu et gracieux auprès de moi, je m'en épris éperdument et n'eus plus de bonheur ni de repos qu'en sa présence. Dans notre pays, les hommes bien nés ont l'habitude de baiser la main aux dames en entrant et en sortant et lorsqu'ils les rencontrent à la promenade. Un soir, en me prenant la main pour l'embrasser, il me glissa un petit papier entrâtes doigts. Pense comme le cœur me battit, Nunziatina.
— Hélas! ce fut le commencement de tous mes mauxl — J'aurais dû repousser ce billet, si j'avais été une jeune fille sensée, ou, tout au moins, le remettre à ma mère. J'eus le tort immense de me taire et celui, plus graad mille fois, d'entretenir un coupable échange de biiiels doux. Mais les mères prudentes et judicieuses ont les yeux constamment ouverts sur leurs entants, qu'elles
chf^rissent et les purveillent pour les empêcher de faillir : la mienne s'étant aperçue que je ne me couchais que très-avanl dans la nuit, me surprit un soir pendant que, la croyant depuis longtemps endormie, je répondais à une tendre lettre de Ratislas. — Oh! ma bonne Nunziatina! quel ne fut pas mon saisissement à la vue de ma mère! J'aurais voulu m'engloulir sous le sol! ~ Ma mère saisit le paquet des billetsde monamant quiétaitsous mesyeux, enleva la feuille que je traçais et me dit froidement :
— Gouchez-vo:is, lia.
Sans ajouter une parole, elle quitta la chumhre. Je restai foudroyée !
Le lendemain de bonne heure, ma première femme de cil imbre entra dans mon appartement et me dit :
— Dépêchez -vous de vous lever, Fnadernoisolle, monsieur votre père vous attend dans sou cabine-l de travail.
— Mou père? balbutiai-jeen m'éveillant.
La scène de la veille se retraça à ma pensée, et je me pris tellement à trembler qu'il m'était impossible de me mettre sur mon séant. Ma femme de chambre m'aida à me lever et à m'habiller : elle me présenta une robe épaisse de soie grise à côtes :
— Mais c'est une robe de voyage?... dis-je à cette fille.
— Passons-la, mademoiselle, me répondit-elle a^^sez sèchement.
Pendant (pie j'agrafais Ips boutons de devant, elle sortit de l'armoire mon lourd vitchoura de martre. En descendant chez mon père, mes genoux se dérobaient sous iîioi et j'étais près de tomber. J entrai dans son cabinet, plus pâle qu'une trépassée; mon père ne me dit pas bonjour et ne m'embrassa point au front comme d'habitude; j'étais atterrée et n'osai lever les yeux. 11 me dit sévèrement :
— Suivez-moi.
Sans revoir ma mère ni mou frère, il me fit descendre sur ses pas. Une voiture de voyage était devant le perron.
Ma femme de chambre y était déjà assise ; mon père m'y fit moDter et s'y plaça. Nous partîmes pour Upsal, où nous avions un charmant petit palais d'été au bord de la mer. Pendant tout le voyage, on n'échangea pas un seul mot. Eu arrivant, nous trouvâmes la collation que les gens de service, partis au milieu de la nuit, avaient eu le temps d'apprêter et de servir.
On se mit à table sans interrompre ce long silence. Dès que les domestiques furent sortis pour aller préparer le café, mou cœur, que ce mutisme terrible mettait à l'agonie, ne put se contenir plus longtemps et, levant les yeux sur le visage rembruni de mon père, qui m'aimait pourtant avec une grande tendresse, j'éclatai en pleurs et en sanglots déchirants. Papa fut ému ; une larme apparut au bord de sa paupière , mais il ne la laissa pas couler. On prit le café, et les valets se retirèrent. Alors il fit appeler Edwige, ma femme de chambre, et me dit :
— Le palais et le parc qui l'environne seront votre prison. — Edwige, vous [m'avez entendu? Lorsque vous accompagnerez mademoiselle dans le parc, vous y serez suivies et surveillées par Kauut, le vieux garde-chasse.
En prononçant ces mots il se leva de table, s'apprêtant à remonter en voiture, — J'eusse voulu me jeter à ses pieds, serrer ses genoux et lui crier :
— Mon père!... pardonnez!...
Ce fut impossible, j'étais pétrifiée! — Je le laissai partir sans avoir pu lui adresser une parole.
De retour à Stockholm, mon père prit de minutieux et sûrs renseignements à l'égard de Ralislas : personne ne savait ce qu'il était, d'où il venait, quelle était sa famille, ses relations, ses précédents. On ne savait pus ce qu'il était venu faire en Suède. Il fréquentait les grands; il vivait avec luxe; il jouait liès-grosjeu dans les maisons publiques, et gaguait oïdinaireraent de très grosses sommes. Je ne sais plus quel ambassadeur murmura tout bas à Toreille de mon père que ce comte de Kalytwa était
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l'un des chefs de rilliiininisnie germanique, un recruteur de la secte. D'aires aflirmaient que c'était un fameux transfuge prussien, condamné à la peine de mort pour crime d'Etat. Tout ceci conlirraa m.on père dans la résolution qu'il avait prise de s'opposer fermement à mon mariage avec Ratislas.
Je laissais couler à Upsal mes tristes jours dans la mélancolie la plus noire et la plus profonde. Mou piano était muet; je négligeais mon dessin, que j'aimais tant autrefois; mes pinceaux se moisissaient, mes couleurs séchaient sur la palette; mes paysages, qu'on voulait bien trouver gracieux et fidèles plus que tous ceux que les autres nobles filles de Stockholm peignaient ou dessinaient; mes paysages, restés inachevés, ressemblaient à des ruines désolées; toutes les heures de ces journées interminables, je les employais à la lecture de quelques romans passionnés que j'avais découverts dans un angle caché des appartements de ma mère. Mon imagination s'échauliait de plus en plus à cette pernicieuse lecture. Si les mères savaient tout le mal que ces livres attrayants font à Tàme de leurs filles, elles n'auraient pas à déplorer tant de malheurs et quelquefois tant de hontes futures, et. la ruine de tant de familles!
Tous les matins une petite bergère de quinze à seize ans venait faire paître, dans la prairie qui s'étendait devant le château, cinq à six moutons, je me plaisais à partager avec la pauvre enfant les rôties au beurre de mon déjeuner. Un mois de solitude venait de s'écouler, lorsqu'un matin, la jeune pastoure, en recevant mon pain, me tendit une feuille de papier pliée en quatre, qu'elle tira de son corset. A la vue de ce papier, mon cœur battit à m'étouffer et j'eus grand'peine à parvenir, au bout de quelques instants, à demander à la fillette d'où lui venait ce bdiet et qui le lui avait remis :
— Un jeune seigneur que j'ai rencontré au delà du parc .
C'était Ratislas. H m'engageait, par quelques mots ar-
dénis et bien sentis, à rompre mon ban et à m'en aller, avec lui, trouver le bonheur. — Ah! ^'unziatina ! comme les jeunes filles imprudentes se laissent entraîner, subjuguer par quelques phrases llalteuses et insinuantes, qui entrent dans leur cœur comme une épée à deux tran* chants ! Les mots d'épouse, de bonheur, d'éternel amour leur tournent la cervelle et les jettent au fond du gouiïre!
Je demandai à la petite bergère si le jeune seigneur attendait une réponse : elle me répondit qu'il en attendait une. — Je courus à ma chambre et, saisissant un crayon, je traçai à la hâle ces mots sur une tablette de mon agenda :
« J'irai ; dis-moi quand et comment. »
J'arrachai la tablette et, la mettant, avec une pièce d'argent, dans la main de la pastoure, je l'envoyai vers Ratislas, qui, la gratifiant à son tour, lui dit de venir l'attendre le lendemain à la même heure et à la môme place.
La nuit et la matinée suivante, je les passai dans une fièvre d'agitation indicible, feignant le plus grand calme et ne quittant pas ma femme de chambre, qui se tint, comme toujours, immobile auprès de moi. Dans la matinée, je fus m'asseoir sur le perron avec un livre dont la lecture semblait m'absorber tout entière, pendant que la femme de chambre mettait en ordre mon appartement. Au premier coup de sifflet de la pastoure qui rassemblait ses brebis, je descendis pour lui donner mou pain, et elle me remit un second billet.
Hélas! ce fut ma perte!... Ratifias me traçait son plan de fuite et me disait par quelle voie je parviendrais à atteindre la plage sans être aperçue; une barque à douze rames se trouverait accoster la rive qui surplombait le galet et nous conduirait vers le navire à vapeur en parlance pour Hambourg, où nou? dovionsnous marier aussitôt arrivés. La bergère me remit avec la lettre un jjaquet contenant une échelle de soie que j attacherais à mon balcon pour descendre; Ratislas m'écrivait qu'il en gai -
dait une autre très-longue qui servirait à nous faire franchir la hauteur de la rive sourcilleuse sous laquelle la barque à rames était abritée : « Du courage ; je t'atteuds! ou je meurs!... » achevait-il.
Ma chambre, se trouvant à l'entre-sol, au-dessus du salon et de l'appartement de ma mère, n'était pas à une bien grande élévation du sol extérieur. Ma femme de chambre couchait dans une pièce séparée de la mienne par mon cabinet de toilette. Après avoir soupe je me laissai déshabiller et mettre au lit selon l'habitude ; mais dès que je me fus aperçue que ma surveillante était couchée, je me levai tout doucement, me rhabillai à la hâte et dans l'obscurité; puis j'attendis, immobile, le premier coup de minuit. J'avais, pendant la journée, constaté la solidité des deux œillets qui reçoivent la hche des persiennes pour les empêcher de battre au vent. Je n'avais pas, en me relevant, oublié de fermer au verrou la porte de ma chambre qui menait au cabinet de toilette.
Minuit sonna à la tour éloignée d'Upsal, et les coups lents et tristes retentirent douze fuis avec une funèbre harmonie à travers l'espace endormi. Les deux crochets de Téchelle étaient passés dans les œillets des persiennes au dernier coup ; la mer était calme : pas un souffle dans l'air, pas une ride sur l'eau du petit golfe qui s'étend aux pieds du palais. Tout à coup, à la clarté des étoiles, je vois pointer la barque de Piatislas qui doublait le promontoire; enjambant le balcon, je descends hardiment et je touche la terre. Un des rameurs appuie une perche au rocher de la rive; un mousse y grimpe, léger comme un écureuil, atteint le faîte et cherche un 3 grosse branche pour y accrocher le bout de la grande échelle. Ratislas monte vers moi, vient me baiser la main avjc respect et m'aide à descendre dans le bateau au milieu des rameurs; le petit mousse, à l'aide de sa perche, atteint ma fenêtre, détache l'échelle de soie, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, redescend dans la barque, y
emportant les échelle». Il ne restait plus le moindre indice de ma fuite aérienne.
— Oh! mon Dieu! s'écria Nunziatina, que de dangers! Sans le secours de votre bon ange, vous pouviez vous briser le cou !
— Mon enfant, j'y ai brisé mon honneur et la paix de mon âme; le remords commençait : ses tortures ne m'ont plus donné ni trêve ni repos. Avant la faute, le démon sème la route de fleurs et de rameaux verts d'espérance; tout est beau, tout est coloré d'une vive et joyeuse lumière; après la faute, la lumière pâlit, les couleurs s'effacent, les rameaux se flétrissent et les fleurs sont fanées; la nuit se fait dans l'âme, et c'est une nuit d'horreur et de terreur mortelles !
— Mais enfin, dites-le-moi, madame : tout cela prit une fin! Avez-vous rencontré un bon, un digne, un tendre époux?...
— Tu vas le savoir, Nunziatina. — Au milieu de mille dangers, de la crainte incessante d'être pourchassés, découverts et atteints par les navires de guerre que le roi de Suède avait envoyés à notre poursuite, nous arrivâmes à Hambourg, où un ministre luthérien m'unit à Ratislas, que j'avais cru, jusque-là, grec schismatique. Pensant être aimée sincèrement, je me consolai d'abord de la perte de mes parents, de mes amis, de ma patrie. Mon mari ne se croyant pas assez en sûreté dans les villes anséatiques, nous prîmes passage à bord d'un vaisseau anglais et nous nous rendîmes à Edimbourg, en Ecosse, où il se logea dans la Canongate. A peine avions-nous fait à Edimbourg un séjour de deux mois, que notre demeure était devenue le lieu des rendez- vous secrets de plusieurs grands personnages qui se renfermaient pendant les longues heures de la nuit dans des chambres reculées d'où ils ne sortaient qu'isolément et avec des allures mystérieuses et déliantes, sans se faire accompagner pour rejoindre leurs voitures, qui les attendaient dans les lieux les plus écartés.
Je passais mes jours et mes nuits toujours seule, en proie à mes remords, pensant sans cesse à mon père,, qui m'aimait si tendrement ; à ma mère, qui avait pour moi tant de sollicitude; à mon frère, dont j étais la joie et l'orgueil : je voyais leurs larmes, j'entendais leurs plaintes, j'assistais à leur désespoir; je rougissais de leur honte et de la mienne. J étais seule, sans amis, sans consolations.
Un soir, après minuit, Ralislas, en sortant de l'une de ces mystérieuses conléreuces, entre chez moi pâle, défait et me dit :
— Ida, réunis tout ce que tu pourras de nos hardes.
Et, sans ajouter un mot, il se met à m'aider pour rassembler à la hâte et confusément tout ce qui nous tombe sous la main et que nous fourrons pêle-mêle dans quelques valises qu'il renferme dans ma chambre ; puis il prend son chapeau et quitte la maison. Au bout de deux heures, il rentre, suivi de quatre commissionnaires, qui s'emparent des bagages; il me dit de m'envelopper dans ma mantille et de le suivre sans le moindre retard,
Je tremblais de tous mes membres, et, malgré le soutien de son bras, j'avais grand'peine à suivre les pas de monmari, qui marchait hâtivement vers le pcart. En y arrivant, nous montâmes à bord d'un vapeur qui, dérapant sur l'heure, eut bientôt pris le large. Le lendemain, à l'aurore, pendant que Ratislas sommeillait, n'ayant pu fermer l'œil de la nuit, j'étais montée sur le tillac pour y respirer un peu de brise marine, et je m'étais assise contre le plat-bord. Deux passagers, montés quelques instants après moi, parcoururent pendant quelque temps le pont du vapeur, puis, venant s'asseoir non loin de moi sans y prendre garde, ils se mirent à causer entre eux en allemand, langue que je connais parfaitement.
— As-tu appris ce qui est arrivé ces jours passés à Edimbourg, Frantz?
— Je ne sais trop, répondit l'autre.
— Un jeune lord très-riche a été empoisonné par une
tasse de thé : il était affilié à la secte des Illuminés d'Ecd&*-dont il a, pense-t-on, trahi le secret. Il fréquentait, dit-on aussi, certains conciliabules mystérieux, tenus dans la demeure d'un chef fameux de Hliuminisme, un aventurier prussien qui se faisait appeler en Suède le comte de Kalitwa, et qui s'est enfui avec une très-noble fille suédoise, qu'il a enlevée à sa famille. Le jeune loid, au moment d'expirer, a dévoilé cette trame.
— Gomment as-tu appris tout cela? reprit l'autre voyageur.
— J'étais, hier au soir, chez le consul du Hanovre; uu commissaire de police de ses amis vint lui apprendre l'événement.
— Peux-tu te figurer, Nunziatina, continua Ida, quelle dut être mon affreuse, ma terrible désillusion, lorsque l'entretien des deux passagers vint si brutalement déchirer le voile qu'un amour imprudent, insensé, avait placé devant mes yeux? J'aurais dû en mourir ; mais Dieu, dans sa colère toute remplie de miséricordes, ne l'a pas permis. Nous entrâmes dans le port d'Anvers : Ratislas me conduisit dans un bon hôtel et m'engagea à me mettre au lit, atin de prendre quelque repos, rendu nécessaire par les fatigues du voyage, pendant qu'il irait au bureau des passeports. Avant de me coucher, je fis mettre mes malles dans ma chambre, dans l'intention d'en tirer de quoi m'habiller en me levant; le reste des bagages fut placé dans un cabinet d'entrée. J'étais si abattue que je m'endormis aussitôt couchée et ne me réveillai que vers le soir; je sonnai pour m'inforiner si mon mari était de retour. On me répondit qu'il était rentré avant midi et qu'il avait fait enlever les bagages ; il n'avait pas encore reparu. Je me troublai et j'attendis son retour avec angoisse. L'heure du souper étant arrivée, on vint me prier de descendre à la grande salle ; j'y trouvai réunis bon nombre de voyageurs; mon mari n'était pas au milieu d'eux.
Nunmiina ! Je l'atten-^^iis pendant trois mortelles jour-
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nées !... Le maître de l'hôtel fit faire, sur mes pressantes instances, des recherches à la police, aux consulats, à tous les bureaux de diligences; nulle part on n'en put avoir de nouvelles En ouvrant ma malle j'y trouvai, dans un des coins, deux rouleaux d'or contenant chacun deux cents thalers, que mon mari y avait placés à Edimbourg, et, dans un agenda que j'avais mis sous le linge, deux lettres de change sur Londres, à vue; une de cent livres sterUng, l'autre de cinquante. — Qii 'al lais-je faire? qu'a!lais-je devenir?... Le meilleur parli à prendre eût été, sans doute, celui de retourner auprès de ma mère ; mou devoir et ma honte se livrèrent un long et rude combat dans mon cœur; la honte finit par l'emporter, et je me décidai à p;endre la route de Paris. En y arrivant, je me mis à étudier avec acharnement la peinture du paysage au musée du Louvre. Au bout d'une année, je me rendis a Florence, où, travaillant assidûment dans la galerie des Médicis à l'école des maîtres flamands et italiens qui la décorent, je finis par devenir une assez bonne paysagiste, très-rechfrchée et fort estimée par les étrangers, vivant honorablement des produits de mon pincea:i.
Tu penses bien, .Nunziatina, que j'avais changé de nom et de condition. Après avoir passé quelques années à Florence, je voulus visiter la Suisse pour y dessiner une collection de ces merveilleux aspects des montagnes et des lacs des petits cantons helvétiques , des environs de Genève, de Lausanne, de Berne et du lac de Constance. Je passai une année dans ces admirables et pittoresques contrées ; de là, je vins enfin à Rome, où toutes les grandeurs et toutes les magnificences s'allient et se confondent avec l'élégance la plus exquise et la plus grande variété. Les seuls points de vue du Pincio, pris du pont Saint-Ange, avec la forêt de pins de la villa des Médicis qui les couronne, entre l'hôtel de l'Académie de France et la Trinité des Monts, m'ont fourni tant de beaux modèles quils ont été pour moi une mine féconde de profits lucra-
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tifs, sans parler de ceux que m'ont valu les prodigieuses perspectives de l'Aricie, d'Albane, du lac Némorien, des collines de Mariuo et de Frascati, que les riches voyageurs me payaient très-généreusement.
J'avais établi mon atelier dans le belveder très-élevé d'un palais et j'y jouissais d'un jour pur, franc et égal, qui descendait calme et limpide sur mes toiles. Je passais là mes journées tout entières. En face de l'entrée de mon atelier demeurait une bonne famille romaine, au milieu de laquelle j'aperçus, à travers les portes ouvertes, en été, une charmante jeune fille qui travaillait à l'aiguille avec une assiduité incessante, tout en chantant des hymnes à la Vierge d'une voix ravissante de grâce et de douceur. Ces chants remplissaient mon âme d'une inexprùnable tendresse et réveillaient dans mon cœur des sentiments d'une joie céleste qui m'avait été jusqu'alors inconnue. La jolie enfant m adressait en' passant des mots de bienveillante et naïve politesse, et je finis par l'engager à entrer dans mon atelier pour y voir à loisir les dessins et les peintures sur lesquels elle jetait, à travers la porte, des regards curieux et furtifs. La connaissance fut bientôt faite entre la mère, la fille et moi; et souvent elles entraient avec leur travail chez moi pour me tenir compagnie, à ma grande satisfaction. L'enfant me regardait peindre en me parlant de la Madone avec tant de grâce et tant de simplicité, qu'on lisait sur son beau visage toute 'affectuosité de son cœur virginal; elle me parlait avec une chaleur biùlante et un sentiment exquis de l'amour inexprimable que Jésus porte à ses créatures, et du bonheur qu'elle éprouvait lorsqu'elle se confessait et qu'elle approchait de la Table eucharistique. J'entendais la mère et la tille prier ensemble à haute voix, le matin, le jour et le soir; je les entendais réciter leur chapelet et faire leurs neuvaines devant leur-petit autel.
Tout cela m'amenait à comparer la vie des protestants avec celle des bons catholiques. Je voyais chez les luthé-
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riens une glace mortelle , chez les catholiques, une chaleur vivifiante ; je remarquais chez ces derniers une paix, une élévation d'affections, que nous ne pouvons ni comprendre ni éprouver. Mais lorsque je dis à ma chère Justine que j'étais luthérienne, la pauvre jeune fille me regarda toute confuse, baissa les yeux, et deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues. — Nunziatina, ces deux larmes, provoquées par une charité pure et sublime, furent pour moi le plus éloquent des livres de doctrine et de théologie! — A peine osait-elle me parler-, je voyais tout le chagrin de cette âme innocente, et mon cœur en saignait cruellement.
Je peignais un matin; ma porte était ouverte : j'entendis Justine qui disait à sa mère :
— Maman, voici l'heure de la neuvaine à Jésus de Nazareth pour la conversion de la pauvre Ida.
A ces mots , le pinceau s'échappa de ma main et de douces larmes coulèrent de mes yeux. Cette prière pour ma conversion me parut une action toute divine, inspirée par le Saint-Esprit, qui est l'Esprit d'amour et de vérité. Je me disais tout bas :
— Quel intérêt ces deux bonnes amies peuvent-elles prendre à me voir devenir catholique? Les en aimerai-je mieux?... Elles comprennent bien que je les aime de tout mon cœur, toute luthérienne que je suis : leur prière est donc uniquement adressée à Dieu pour l'amour cle moi ; elles désirent me voir partager leur paix ; elles veulent que j'aime le Seigneur avec l'ardent amour qui les embrase; que je participe, moi aussi, à la douceur des Sacrements, à la suavité de la prière, aux joies des âmes pures qui vivent en Dieu. Toutes mes amertumes passées se retracèrent alors à mon souvenir avec toutes mes fautes ; je sentis l'alîreux vide qui depuis tant d'années se creusait au fond de mon âme. Alors , aussi, j'éprouvai le besoin impérieux des consolations du Seigneur.
Sa neuvaiue achevée, Justine revint à l'atelier avec son
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ouvrage et se mit à coudre en me regardant de temps à autre avec une adorable expression de pilié, pendant que je donnais des touches au feuillage d'un bel arbre. Mon cœur battait à se rompre ; il en partit une puissante voix qui me disait :
— Parle, Ida?
Les mots montèrent dix fois à mes lèvres ; dix fois je les refoulai dans ma gorge. Je croyais voir s'animer le paysage que je tenais sous mon pinceau : je le voyais se couvrir d'un épais brouillard et se dérober à ma vue. Alors, délayant une teinte que j'avais sur ma palette et la mélangeant, je me tournai vers Justine, et je lui dis tout à coup :
— Ma chérie, tu voudrais bien me voir catholique, n'est-ce pas?
— Plût à Dieu, mon Ida, me répondit-elle, en me lançant un brillant regard et devenant toute rouge de désir et d'espoir.
— Fais-moi venir ta mère !
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La nature, en formant tout ce qui existe sur la terre, a donné à chaque chose dilVorcnls rellcls qui la colorentcomme la lumière colore les objets à travers les aiigier du prisme, lesquels, par leurs mouvements, altiTneni et varient les teintes de l'ubjet à Toeil de l'observuteur et le
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nuancent par nrie suite de gradations progressives non interrompue. De cette propriété de la nature humaine, il résulte que les hommes sages et prudents ne considèrent jamais ses produits sous un seul point de vue ; mais les présentant successivement à toutes les lumières, ils les examinent tranquillement sous les aspects ditférents que cette variation de teintes leur donne ; car il arrive trèssouvent qu'ainsi que par le prisme, un côté du même objet, — qui n'a pourtant qu'une couleur unique, — semble vert, un autre côté se montre rouge, un troisième prend la teinte orangée; et tout ceci se passe sous la même lumière qui, brisant ses rayons, donne à chacun d'eux une faculté colorante particulière, tandis que la réunion de tous ces rayons, lorsqu'elle est reflétée, montre l'objet tout blanc et le montre tout noir lorsqu'elle se trouve absorbée.
Ceci s'applique à ces étrangers qui nous octroient, en parlant ou dans leurs écrits, leurs jugements sans appel sur le peuple romain qu'ils n'ont vu qu'à travers le seul angle du prisme que le hasard mit devant leur œil trèspeu investigateur. — C'est ainsi que vous entendrez ces observateurs inl'aillibles affirmer qu'à Rome tout le monde fait gras les vendredis et les samedis; que tout le monde manque la messe les dimanches et les fêtes chômées ; qu'a Rome on ne croit à rien; que dans toutes les maisons de Rome on travaille le dimanche comme aux jours non fériés, etc., etc., etc. — Halte là, s'il vous plaît, chers messieurs. — Vous qui débitez et qui imprimez de semblables histoires, avez-vous habité Rome plus de trois ou quatre mois? Nous ne le pensons pas. Pourquoi croyezvous que Rome tout entière fait ce que vous avez vu faire dans Thôtel garni où vous avez logé, à la table d'hôte où vous avez pris vos repas en compagnie d'autres étrangers comme vous? Ceci s'appelle juger un peu bien légèrement, ne vous en déplaise! Aus^i, vous avez entendu don Alessandro faire la nomenclature des différents peu
pies qui habitent Rome sans être Romains, et vous démontrer que la Rome des étrangers et des artistes n'a rien de commun avec ce que les gens sensés appellent la Rome papale.
Sans contredit, vous trouverez de ia corruption dans cette Rome dernière; car elle se compose d'hommes de chair et d'os comme tous les hommes possibles; mais si vous prenez la peine d'examiner les choses sous leur vrai jour, vous découvrirez que la probité, la piété et le véritable sentiment chrétien Vemportent de beaucoup, chez les familles romaines, sur les vices opposés. — Ce qui arriva à la noble artiste suédoise, arrivera à tout étranger qui aura l'heureuse chance de vivre dans la douce intimité d'une de ces familles qui sont en bien plus grand nombre qu'on ne saurait le croire.
Reprenons, — il est temps, — l'entretien d'Ida et de Nunziatina dans la salle de l'hôpital San-Giovanni.
— Justine, continua Ida, sans montrer une joie délirante, se leva toute sérieuse et alla sur-le-champ appeler sa mère; je la suivis jusqu'à la porte de l'atelier, et de là je la vis tomber à deux genoux devant son petit autel, et, tendant les bras vers l'image de la Vierge Marie, y rester immobile pendant plusieurs instants, se relever et passer chez sa mère,- à laquelle elle dit :
— Maman, Ida vous appelle.
Mon cœur battait comme un marteau sur l'enclume. La mère de Justine, en entrant chez moi, me demanda gracieusement en quoi elle pourrait me servir. Je la regardais sans pouvoir prononcer un seul mot. Elle me dit alors, avec quelque étonnement :
— Ida, seriez- vous souffrante?
— Non, ma bonne Thérèse ; mais j'ai un service à vous demander...
— Dites vite.
— Je désire que vous m'adressiez à un bon prêtre catholique.
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Sans perdre un instant sa douce sérénité, elle me dit qu'elle allait le faire avec le plus grand plaisir ; qu'elle allait s'en occuper, et qu'aussitôt qu'elle l'aurait trouvé elle le prierait de venir me rendre visite. Thérèse ajouta :
— Si, en attendant, vous vouliez lire la Doctrine chrétienne du Bellarmino, je puis vous la prêter. — Justine, cours la chercher chez nous.
Que te dirai-je, ma belle Nunziatina? Le prêtre vint : il était bon, instruit, pieux, patient et bienveillant. Je fus bien instruite dans la doctrine catholique, et tout en m'instruisant, j'allais tous les matins à la messe avec Justine, aux saints du Saint-Sacrement, dans les plus célèbres sanctuaires de la Madone, comme si j'avais été déjà catholique. La paix renaissait dans mon cœur et y grandissait chaque jour davantage, et lorsque je voyais Justine, après avoir communié, rayonner d'une lumière suave et céleste, je l'enviais, je l'appelais bien heureuse, et il me tardait grandement de goûter à ces douceurs inconnues pour moi, à ces mystérieux colloques avec le Seigneur. Mais lorsque j'étais seule, je sentais renaître tous mes doutes; les tempêtes se soulevaient dans mon cœur et elles duraient souvent jusqu'à l'arrivée du bon ecclésiastique qui m'éclairait par la doctrine détruisant mes doutes, et dont les douces paroles et les manières bienveillantes apaisaient les tempêtes de mon pauvre cœur agité. Dès que je me crus assez convaincue, je demandai à abjurer dans la chapelle de quelque Conservatoire et à y vivre pendant quelques jours, avant et après mon abjuration, pour m'y recueillir en Dieu. Cette faveur me fut très-gracieusement accordée, et je ne saurai te dire, chère petite, par combien de beaux exemples ma constance fut stimulée à persévérer dans le bien !
Il y avait déjà environ dix mois que j'avais lu dans les feuilles publiques de Stockholm la mort de mon père, et six mois avant l'époque de mon abjuration, j'avais eu la nou-
velle douleur d'apprendre que ma mère, inconsolable, l'avait suivi dans la tombe. Je ies pleurai avec une bien grande amertume, et j éprouvai le désir de retourner dans mapatrie. Ce désir étaitdaulaut plusardentquej'ignorais complètement le sort du jeune frère que j'y avais laissé. Mais lorsque Dieu, en touchant mon cœur, m'accorda la grâce d'entrer dans le giron de la sainte Eglise catholique, où l'on trouve seulement le salut de la vie éternelle, je voulus, avant toute humaine résolution, me raffermir et me consolider dans la Foi, dans la pratique d'une vie conforme à l'esprit de l'Eglise. Dès que je me crus capable de résister, avec la divine assistance, à toutes les persécutions qui, depuis si longtemps, accablent les catholiques de ce noble et malheureux royaume, je partis pour la Suède.
Je ne voulus pas me faire connaître tout d'abord, et je me lis adroitement renseigner à l'égard de mon frère. J'appris qu'il menait grandement la vie, qu'il jouait, et qu'il gaspillait gaillardement son riche patrimoine, tant et si bien, que ses proches parents avaient cru devoir prier le roi de lui donner un curateur. — Lorsque, aidée par les bons et anciens amis de ma maison, par lesquels je me fis reconnaître, je me présentai devant mon frère, je ne saurais t'exprimer, ma jolie Nunziatina, avec quelle joie il retrouva son Ida si longtemps perdue et pleurre pour morte! Il m'installa dans le plus bel appartement du palais paternel, et me donna un nombreux domestique. Ma nouvelle femme de chambre était fille d'un vieux valet de pied de la famille ; elle semblait me témoigner de l'affection. Je ne me cachai pas d'elle pour remplir, dans mes appartements, mes devoirs de religion, et je laissai sous sa main mes livres de piété, qui, d'ailleurs, étaient presque tous imprimera en italien, langue inconnue pour tous les gens de ma maison.
J'avais, entre autres objets bien chers à mon cœur, un petit cruciiix en or, que notrp Sainl-Père le Pape avait
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béni, avec les indulgences de sainte Bri£ritte in articulo mortis, et celles du Chemin de la Croix. Tous les vendredis je m'agenouiliais devant ce Crucifix placé sur mon prie-Dieu, et je priais, en méditant les saintes stations de la Passion de Jésus. Je ne me livrais à cet exercice pieux que lorsque ma femme de chambre était, avec les autres femmes, occupée à la hngerie ; pourtant un jour elle me surprit en oraison et je continuai ma méditation sans prendre garde à elle. Elle aussi, peut-être, ne s'était pas aperçue de mon occupation, ou ne l'avait pas comprise ; mais Dieu permit que j'oubliasse une fois ma petite clef après un coffret de bois d'ébène, oii je renfermais quelques bijoux, mes bagues, mon petit chapelet en malachite, le crucifix dor et une jolie copie en miniature de l'Immaculée Conception de Murillo, enfermée dans un médaillon en filigrane. Ma femme de chambre, curieuse comme toutes ses pareilles, de fureter dans toutes les bagatelles précieuses de sa maîtresse, examinant le contenu de mon coffret, pendant que je dînais avec mon frère, découvrit sous les bijoux tous ces indices sacrés du culte catholique.
11 n'en fallut pas davantage. Au repas des filles de service, cette femme dit mystérieusement que Mademoiselle était une papiste.
— Comment, dit la doyenne, lorsqu'Ida était toute petite et que le docteur \Yolfgang, le vieux ministre, venait à la maison lui montrer la doctrine de Luther, elle était déjà si savante, que le bonhomme rappelait le petit docteur en jupon, et qu'il me disait :
— Cette petite mioche, qui n'a pas douze ans, en sait beaucoup plus long que cet âne bâté de docteur David, lequel se croit plus savant que ^lélanchihon.
— Et moi , reprenait ma femme de chambre, je vous assure , ma chère Susanna et je vous répète que mademoiselle est une papiste. — J'ai trouvé le crucifix, le rosaire, une image de Marie, un anneau avec
une croix gravée sur le chaton, et puis une petite boîte d'argent remplie d'un tas d'osselets que les papistes appellent, je crois, des reliques. — En voulez-vous plus? Lorsque je l'aide à s'habiller, je vois, pendue à son col, une petite médaille d'or à l'efligie de Marie et du Christ. En se levant, elle fait le signe de la croix. Est-ce que tout cane sont pas des superstitions de ces damnés de papistes?
— S'il en est ainsi, s'écrièrent-elles toutes à la fois, il faut aller la dénoncer au ministre Baruch ; car il y va de notre âme, si nous continuons de rester auprès d'elle.— Kous ne saurions nous excuser en disant que nous sommes au service de monsieur, quiestévangélique, et qu'Ida est ici, bien vue par son frère : elle porte en elle la malédiction du père Luther, et en la servant, ces malédictions peuvent s'attacher à notre peau comme une lèpre hideuse.
Ces créatures tirent un tapage d'enfer : le ministre Baruch fut averti; il vint chez nous et lava rudement la tête à mon frère, qui en fut tout décontenancé. — Mon frère ne croyait pas plus en Luther qu'en Calvin : c'était un voltairien sans religion aucune ; toutefois, honteux d'avoir reçu chez lui une sœur qui avait abjuré pour devenir papiste, il s'en montra extrêmement mécontent, et promit au docteur Baruch de lui donner satisfaction pleine et entière. La parenté avertie tint un conseil de famille : on voulait en venir à me faire un mauvais parti. Quelqu'un prit pourtant ma défense en disant qu'étant tous nos libres, nous avons le droit de prendre telle détermination qu'il nous convient d'adopter. Les autres combattirent cette maxime en disant que c'était là la doctrine de Rousseau, et soutinrent que les lois de la Suède condamnent les catholiques au bannissement et à la confiscation de leurs propriétés mcublej et immeubles. Ou conclut à ce que j'eusse à m'en retourner par où j'étais venue. Je réclamai ma dot; mon frère me la retusa d'emblée en prétextant que j'étais proscrite par la
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loi; il ajouta que je devais me trouver bien heureuse qu'il ne m'accusât pas devant les tribunaux et que son amour fraternel voulût bien m'accorder de quoi faire mon voyage d'Italie. Une bonne vieille tante me donna beaucoup de belles nippes, entre autres ce châle persan que tu vois sur mes épaules.
A ce passage de la narration de l'aveugle, Nunziatina ne fut plus la maîtresse de son émotion. Les larmes qu'elle lui arrachait tombèrent tièdes et lentes sur la main d'Ida qu'elle pressait tendrement, et émurent bien doucement le cœur de sa nouvelle amie, qui dit à Nunziatina, pour la consoler :
— Le Seigneur, vois-tu, mon enfant, le Seigneur ne m'abandonna point. — De retour à Rome, je repris mes pinceaux et ma palette, et les commandes me revinrent en si grand nombre que l'aisance m'entourait de toutes parts, et qu'il m'était possible de faire un peu de bien principalement en donnant aux curés des aumônes pour leurs pauvres, et aux moines qui venaient à l'atelier, tous les samedis, avec leurs besaces.
Cette douce vie durait depuis trois ans, lorsqu'il plut au bon Dieu de me soumettre à de bien dures épreuves! Ma vue, qui depuis longtemps commençait à s'alîaiblir, diminua bientôt avec une rapidité très-aiurmante. J'étais, vers la fin de juillet, dans l'Aricie, où je m'étais rendue pour me soustraire aux chaleurs de l'été qui, à Rome, sont étouffantes, et je passais mes matinées à dessiner les vieux mélèzes si pittoresques du parc des Ghigi, et mes soirées à peindre, du haut d'une pente du CoUe-Pardo, l'admirable perspective de l'église de Galloro, derrière laquelle surgissent les tours du château du Prince et la coupole de la collégiale aricienne qui, lorsque le soleil est sur le point de descendre sous les flots de la mer tyrrénienne, nagent dans un olympe de lumière resplendissante.
Un jour, je m'étais rendue dans la forêt d'assez bonne
heure ; le soleil de la canicule dardait ses rayons de feu sur les cimes des châtaigniers. J'avais étendu mon large parasol, et, assise à son ombre, je massais un gros arbre, lorsque j'entendis pousser derrière moi un cri aigu ; ^e me levai rapidement et je courus vers l'endroit d'où le cri s'était élevé pour en connaître l'auteur et la cause. J'aperçus une jeune bergère dont les moutons, etîrayés par les jappements d'un petit roquet , s'étaient débandés et fuyaient à travers les massifs dans toutes les directions. La pauvre enfant courait de çà, de là, toute haletante, pour tâcher de rassembler son petit troupeau; dans cette course désordonnée, ses pieds s'étaient embarrassés dans un amas de broussailles, et, en tombant, elle s'était planté une grosse écharde dans un bras, à la place de la saignée. J'accourus à son aide ; mais le sang s'élançait et jaillissait de sa blessure avec tant de violence que mon mouchoir, plié en plusieurs doubles, ne parvint qu'avec peine à l'étancher. En attendant, exposée tête nue aux brûlantes ardeurs de ce cuisant soleil, mon propre sang aftlua vers mon front, et, gonflant les fibrilles frontales et les vésicules conductrices du nerf optique, causa une inflammation rénitente de la pupille qui, dans l'espace de quelques mois, paralysant les organes visuels, me rendit, hélas ! complètement aveugle. — Ayant perdu les moyens de gagner ma vie par mon travail, j'eus bientôt épuisé mes épargnes, qu'aucun bénéfice ne venait plus accroître ; la gêne arriva, la misère survint, et bientôt il ne me resta, pour unique consolation, que l'idée de la bonne action qui avait amené mon malheur. Je pensai que l'acte de charité qui m'a rendue aveugle s'était passé sous les yeux de la vierge de Galloro qui me regardait panser la petite bergère du bord opposé de la vallée. — Marie a donc permis que cette disgrâce m atteignît pour mon salut : cette pensée me boutient et me console !
La DOMue aveugle racontait ainsi l'histoire de sa vie à iiotre Nuuziatina. Dieu épurait celle âme au creuset de la
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souffrance, comme l'or s'épure aux ardeurs d'un feu, dévorant. Cette douce et patiente créature était un ohjet de grande édification pour toutes les malades de l'hospice. Mais, à mesure que l'hiver avançait, les douleurs articulaires de la fiauvre Ida convergèrent vers sa poitrine, l'oppression devint excessive, et bientôt la malade parvint à toute extrémité, au grand chagrin de la jeune Trasteverine, qui l'assista jusqu'au dernier soupir et la pleura avec une tendresse toute filiale.
Nunziatina entrait en pleine convalescence lorsqu'on amena à l'hôpital une petite enfant, fille d'une tisseuse de ses voisines. La pauvre créature était brûlée par une fièvre lente de consomption qui était le résultat funeste des humeurs scrofuleuses qui viciaient son jeune sang. On plaça Tenfant dans l'infirmerie de Saint-Hyacinthe, où l'on soignait les phthisiques. L'affectueuse Nunziatina qui, par sa bonté, était bien chère et bien utile aux bonnes sœurs, leur demanda la permission de voir et de soigner la petite malade, et monta auprès d'elle pour la distraire, la peigner et lui donner quelques douceurs inoffensives.
L'infirmerie de Sainte-Hyacinthe est une grande salle à larges fenêtres, bien aérée et parfaitement disposée pour paralyser autant que possible l'effet des miasmes putrides qui s'exhalent de ces pauvres poitrines attaquées par les germes morbides d'une lente mais sûre destruction. Les personnes qui voudraient connaître les effets de la vanité humaine peuvent entrer dans cette infirmerie des phthysiques : elles y laisseront, en sortant, bien des illusions sur la beauté qui réveille, au moyen des regards, de si violentes passions dans les cœurs sensibles, et qui conduit souvent aux plus grands excès que l'amour, la plus terrible des passions, fait commettre aux hommes. Cette cruelle maladie frappe toujours les jeunes et fraîches existences; elle les déflore et les flétrit £omme la brume matinale brûle et dévore la narcysse rosée. Vous
verrez dans cette salle une triple rangée de lits où languissent et s'éteignent les plus charmantes, les plus tendres, les plus délicates ileurs de beauté qui eussent orné le parterre de la vie; ces beaux visages se couvrent de pâleur, s'eftilent, s'allongent, se plombent, s'aiîaissent : leur vue remplit l'âme d'une indicible tristesse ; on se sent mourir avec ces mourantes. Ces yeux si brillants encore et si noirs se cerclent de bistre, se cavent, semblent se retirer au fond de leurs orbites, refusant presque de contempler les progrès dévastateurs du mal impitoyable qui détruit ces belles organisations ; mais ils vous lancent un dernier regard flamboyant des profondeurs de leurs cavités livides : ce regard-là ne veut pas vous dire adieu; il vous dit : Sauve-moi; je veux vivre... je suis trop jeune encore pour mourir!... — Hélas! hélas!... l'espérance trompeuse parle encore de vie, de bonheur, d'avenir dans le dernier soufile de celte existence, dans la dernière étincelle de cette lampe qui expire! — Les roses de ces joues sont converties en charbons ardents que la fièvre attise, changeant le sang en lave bouillante, les chairs en tisons consumés, les os en pierres calcinées. Ces petites mains si bien modelées, le désespoir et l'amour du peintre et du sculpteur vaincus, sont devenues de longues serres tremblottantes et décharnées. Ces souples et soyeuses chevelures blondes ou noires, longs voiles donnés par la modeste nature à ces corps de vierges chastes et pures, tombent maintenant flasques, ternis et desséchés dans leurs racines taries... Toutes ces gracieuses créatures, enfin, l'espoir, l'orgueil des mères idolâtres, l'amour des fiancés éblouis, le bonheur des tendres époux, ne sont plus désormais que des squelettes qui se traînent ou des spectres qui vous effraient!... — Hélas! hélas!... ces pauvres jeunes iilles qui se miraient hier avec complaisance et qui avaient raison de se trouver jolies, fuient aujpurd'hui le miroir avec terreur ou s'évanouissent d'effroi en voyant leur image reflétée dans une
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glace... Mais Tespérance est là, pourtant; l'espérance, cette dernière illusion de la vie î — Dans cette salle de Sainte-Hyacinthe viennent au dernier rendez-vous les victimes de Tavarice paternelle, de l'amour trahi, de la séduction, de l'inconduite, des passions dévorantes ou d'une excessive sensibilité. Brûlées par la double fièvre du cœur et du corps, elles ne trouvent plus ni calme ni repos. Le prêtre du Seigneur parvient seul, dans ces lieux, à faire entendre des paroles de consolation et à répandre sur ces cœurs ulcérés le baume qui rafraîchit, qui calme, qui apaise, qui adoucit et qui guérit enfin, non ces corps condamnés, mais ces âmes rachetées!
Celles d'entre ces infortunées qui ont usé leur jeunesse, brisé leur vie dans les excès d'une honteuse débauche qui a rongé leur chair, rompu leurs nerfs, ramolli leurs os et corrompu leur sang, qui les a jetées, pourries et détruites, sur un immonde fumier, sont recueillies par la charité chrétienne, qui veille incessamment, et admises à recevoir les soins pieux des sœurs hospitalières. Ces créatures méritent la pitié, sans doute; mais ces pauvres enfants, qui se flétrissent avant de s'être épanouis, qui s'éteignent avant d'avoir vécu, par quelque vice de conformation, par les crimes d'autrui, — ou par une maladie d'enfance ou de puberté... — oh! pauvres, pauvres anges! que Dieu les rappelle donc bien vite au séjour où tonte souffrance est éternellement inconnue !
11 ne manque pas aussi dans les grandes villes, — et plût à Dieu qu'il n'y en eût pas beaucoup ! — de jeunes filles nées avec une constitution très-saine et très-robuste, qui deviennent poitrinaires à force de privations que leur inflige une pauvreté qui n'ose se montrer et dont elles meurent, après de longues et lentes tortures. La faim n'est pas leur unique angoisse : l'agonie atroce de ces infortunées est la vue de leurs parents, jadis riches ou aisés, aujourd'hui languissants, exténués, découragés, gémissaut sur un grabat, sans secours, sans espoir. La
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jeune fille pleure et se désole; elle partage son temps, hélas! trop court, entre les soins du pauvre ménage et le travail assidu de ses doigts, auquel elle consacre ses nuits presque tout entières, sans que son produit puisse suffire aux pressants besoins de ses parents alités, qui ne sauraient vivre longtemps avec le morceau de pain dont elle ne garde^ ange de filiale piété, que les miettes! — He noir et cuisant chagrin, qui mine et qui déchire sourdement les entrailles des cliers objets de ses saintes affections, elle le ressent si vivement dans les siennes, que son corps, si frais et si fort, se fond et se consume; elle ploie, elle s'aiTaisse sous le faix de sa vingtième année, qui sonne presque toujours l'heure de son entrée dans la tombe!...
Avons-nous tout dit ?... Non, certes ; mais le cœur nous manque et la plume nous fait défaut ! — Revenons à Nunzialina.
En allant visiler sa petite amie, elle l'encourageait et la consolait en lui parlant du bon Dieu; l'enfant, qui avait une belle âme, goûtait ces entretiens. A la gauche de son petit lit était couchée une grande diablesse de femme d'une trentaine d'années, longue, osseuse, aux larges mâchoires saillantes, à la crinière rousse et inculte, tombant en mèches rudes et sales sur son visage, ce qui lui donnait tout à fait l'air d'une sorcière. Cette créature était brutale envers les infirmières ; elle murmurait, grondait, se plaignait sans cesse, n'ouvrant la bouche que pour dire de gros mots, des injures, proférant des malédictions et des blasphèmes. Lorsque les sœurs l'approchaient, elle entrait eii fureur, grinçait les dents et se tordait à se briser les nerfs et les os ; mais quand les Pères portecroix traversaient l'infirmerie et s'approchaient des lits pour confesser ou administrer les sacrements aux inlirmes, cette virago tournait, en grognant, la tète du côté opposé , ou leur tirait la langue en leur faisant la plus laide grimace qu'il soit possible de voir.
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C'était tout ce qu'on peut dire de mauvais et de pervers que cette malheureuse, issue de la lie la plus iuipure, fille de parents voleurs, élevée dans le vice, dans le crime, n'ayant eu sous les yeux que des exemples de rapine, de fraude, de cruauté et de débauche. Sa mère était mor^e dans une maison de réclusion, et son père, échappé du bagne, s'étant jeté dans la forêt, avait été tué dans une lutte contre la maréchaussée, qui l'avait surpris en embuscade. A seize ans, elle prêtait déjà la main aux contrebandiers de la porte Latine, à ceux de la porte Saint-Pancrace et delà porte Salaria, prenant souvent sur s6n dos la moitié d'un veau, un mouton, ou une charj:e de morue, comme eût pu le faire le plus robuste poitefaix. Elle n'avait pas de domicile fixe; couchant deux nuits sur la crête du Monte Caprino, une autre nuit sur la roche Tarpéïenne ou dans les nukhantes ruelles des Morticelli et des thermes de Titus, toujours en débauche avec Técume la plus crapuleuse et la plus repoussante de Rome; soutenant et partageant toutes les tricheries, toutes les infamies, tous les vols, toutes les turpitudes que les ficaires et les larrons commettaient le jour et la nuit. Elle maniait avec une adresse infinie les pinces, les rossignols, les monseigneurs, les tourne-vis, les leviers, les limes sourdes des voleurs; prenant merveilleusement une empreinte, fabriquant ex professa une fausse-clef, crochet;;nt une porte comme un bijou, escaladant une muraille comme un ange, démontant une serrure comme un dieu; c'était un amour de femme ; mais oui, donc !
Etant grande et membrue comme un grenadier, celte méchante rousse s'était, ^en 1849, enrégimentée «'ans les bandes les plus féroces, se lançant tête bai-sre dans les factions les plus hardies et les plus périlleuses. — Ces brigands lui donnèrent le surnom de la Bufala (le Buffle) : son œil ardent, sa crinière hirsute, le poil roux qui couvrait son corps lui méritaient on ne peut mieux ce sobriquet bestial et sauvage, bien justifié par son cul de tau-
reau et par ses épaules hautes et montueuses. Elle marchait audacieusement sous sa tunique de soldat et son pantalon couleur de sang, traînant un grand sabre dont le bout ferré faisait jaillir du feu des cailloux et des pierres de la route, avec un bruit de tous les diables ; elle ne portait pas de mousquet, mais elle brandissait une grande hallebarde en forme de faux, surmontée d'un esponton en fer d'un mètre de longueur.
Ce fut cette diablesse d'enfer qui, à l'attaque nocturne d'une petite villa urbaine, ayant rencontré un prêtre au milieu de la famille assaillie, le frappa sur la tête avec une torche à vent, en ricanant hideusement et en disant :
— Voilà le meilleur rasoir pour rafraîchir les tonsures, sans qu'il soit nécessaire de les savonner !
Une autre fois, se trouvant avec une bande de brigands dans une vigne de moines, qu'ils se mirent à fourrager, elle aperçut le vigneron, — qui n'était autre qu'un religieux déguisé, — elle le saisit au collet d'une main, et secouant sa hallebarde comme une Bellone, elle s'écria :
~ On ma dit que tu caches par ici plusieurs de tes chiens de maîtres : amène-les pour que je les coupe en tronçons en guise de thon ou d'anguille marinée; mais avant de les saler, je veux leur arracher le cœur et le manger tout cru, à belles dents!... — Les scélérats! les assassins!... Allons, avance à l'ordre; où sont-ils cachés, ces maudits?
Le faux vigneron, sans sourciller, sans se décontenancer, sans faire semblant de l'avoir reconnue pour une femme :
— Citoyen soldat, lui répondit-il, vous pouvez fouiller toute la maison, vous n'y rencontrerez pas l'ombre duu Irocard.
Cette furie entra, en efTet, et parcourut le couvent des greniers à la cave ; ne rencontrant personne, elle s'en prit aux saintes images qu'elle perça et déchira avec Tespontoa de sa tiallebarde, les abattant partout et ju-
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rant comme un démon. Furieuse de ne trouver aucun moine à éventrer, elle se jeta sur un vieux capuce qu'elle découvrit dans un tas de chiffons, et se mit à l'écharper comme eût fait un chien qui aurait déterré une carcasse enfouie qu'il secoue, qu'il traîne, dont il arrache par lils les lambeaux, avec les ongles, avec les crocs, en grognant, en sautant, en se précipitant avec furie sur cette proie inerte et immobile.
Aussitôt que la mégère eut appris que les Françai étaient entrés dans Rome par les brèches de la porte Saint-Pancrace, elle jugea à propos et trouva très-prudent de conserver sa peau pour de nouvelles prouesses, et, tirant bravement son épingle du jeu, elle jeta de côté sa hallebarde, son sabre, sa tunique et son plum.et, reprit ses cotillons et se faufila bellement dans des cahutlcs qui donnaient sur le fleuve, derrière Saint-Paulin. Par làdedans, dans une espèce de trou qui avait servi d'étable, elle enfouit, au milieu des gravas et des décombres, un petit sac contenant des doubles d'or et des grégorines qu'elle avait rassemblées, un peu par le vol, un peu par la ruse. La coquine, devenue capitaliste, se proposa d'ouvrir un débit d'eau-de-vie et de cigares dans le quartier du Ghetto (la Juiverie). Ses chalands étaient les vauriens, les boueurs, les palefreniers, des juifs, des chiffonniers, des tripiers, de petits bouchers et autre canaille de la même espèce, que notre débitante tondait et rasait de la bonne manière; mais lesribauds savaient bien, de temps à autre, jjrendre leur revanche en faisant disparaître une bouteille de rhum, quelque petite cuiller d'argent ou plusieurs paquets de cigares. Dans ces cas-là, l'Amazone entrait dans des colères bestiales, dans des rages l'uribonbondes et faisait des esclandres exterminées : que si, fine comme un renard, elle arrivait à prendre son voleur sur le fait, nous pouvons vous certifier que le malheureux n'y revenait pas à deux reprises, et qu'il ne reparaissait plus dans les environs, tant avait été formidable et bien appli-