‹ EdmondChapitre 8 sur 15 · EL'MO>'D · texte numérisé non relu

EL'MO>'D

quée la dégelée de horions, de coups de pied, de morsures, de soufflets, d'égratignures dont elle l'avait gratifié. — Or il arriva que, pendant qu'elle servait un petit verre à un marchand de chevreaux, un de ces filous lui escamotta deux cigares : s'en apercevant, elle saisit le pilon qui dormait dans son mortier de bronze, et se jetant sur le voleur avec la rapidité de la foudre, elle le prit aux cheveux et lui pila la figure avec une telle ardeur que la tête du pauvre diable en devint grosse comme un boisseau et qu'il en porta les bleus des contusions pendant plus d'un mois.

Mais, à bon chat bon rat (I), dit le proverbe. — A peine le voleur de cigares eut-il cessé de sentir la douleur des coups qu'il avait reçus, que le désir de se venger entra dans sa tête contuse avec une persistance au moins égale à celle du pilon de la Bufaîa^ et il médita une vengeance digne de la correction qu'on lui avait administrée, une vengeance mesurée, comme on dit, à la mesure du charbon. — Notre homme avait remarqué que la débitante ne dînait que le soir à besogne finie, mais, que vers midi, elle se faisait porter de chez la gargolière, sa voisine, une bonne soupe, un petit pain et une feuillette (demi- , bouteille) de vin. Tout cela lui était apporté tous les jours par une petite fille dans un panier contenant la soupière, le pain et la bouteille. Un beau matin, donc, le brigand guetta la petite servante et lui lança aux trousses un roquet hargneux. L'enfant se mit à pousser des cris de paon et se rencoigna dans un angle ; Thomme silfia son chien et s'approcha d'elle pour la rassurer; en même temps il prend des mains de l'enfant efirayé la soupière au potage, y jette à la hâte une pincée de morphine, chaisa ie chien, rend la soupière et disparaît, quittant im-

{i) Nous avons mi'^ ce proverbe vulgaire, qui est louf fi-nnçais, a la place de coliii-ci de ranteir, qui ne l'est pas du tout : Una i<e fa il tavemaio eii un' altra il f)hi' tio. —Ce qui veut diie liUéraleniciil : Le faveritier en {ail iiup 't !<' <ilni,lnn nue autre. [Le traducteur.)

LA BUFALA. 2l>i

môdiatement la ville et la contrée. — Le lirisard voulut que le potage de la Bufala contiat ce jour-là beaucoup de bouillon; ta morphine, copieusement délayée, perdit son action d'intoxication foudroyante; mais les entrailles de la malheureuse n'en furent pas moins irrémédiablement ravagées. Dès ce moment fatalj cette femme athlétique dépérit et se consuma lentement comme la neige au soleil, et fmit par arriver à l'infirmerie de Saint-Hyacinthe, dans l'hôpital San-Giovauni.

Cette femme coupable, ennemie de Dieu, du prochain et d'elle-même, n'avait ni paix ni repos, se rongeait de dépit et de colère, et se démenait tout le long du jour comme une possédée. Nuiizialina, voyant sa petite amie toute triste, lui en demanda la cause : l'enfant lui murmura tout bas à l'oreille :

— Cette femme me faiî peur! Elle me regarde quelquefois avec des yeux si méchants, et dit tant de vilains mots, que j'en deviens toute tremblante. — Quand ie réponds aux litanies de la Madone, que la sœur récite devant notre petit autel, après la chute du jour, elle se moque de moi; lorsqu'elle s'aperçoit que je dis tout bas quelque ave, elle m'appelle sotte; quand le prêtre vient dire la messe, elle grogne ; elle dit des choses si laides, que je crois bien que ce sont des blasphèmes... — Oh! ma bonne Nunziatina, prie donc la bonne sœur pour (|u'elle me change de lit et me donne, là-bas, le

La jeune personne lui dit de prendre patience et courut en parler aux religieuses. — Mais de quoi la charité n'est elle pas capable? Nunziatina ressentait une grande pitié pour cette malheureuse, qu'elle voyait mourir d heure en heure sans aucun espoir de guérison. Son cœur saignait en la voyant si perverse, si colère, si incrédule, si peu résignée. Lui parler de Dieu, c'était jeter de ruuile sur le feu. — Que fit-elle? — Calme et sereine, djie s'en fut tout doucement s'asseoir au chevet de la pe-

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tite fille et commença à lui faire un quart d'heure de lecture dans la vie des saintes Vierges.

La Bufala enragea tout d'abord ; puis, attirée par l'intérêt historique des événements, elle écouta la lecture avec quelque attention. Nunziatina faisait semblant de n'y pas prendre garde ; mais la lecture achevée, elle se tournait de son côté et lui donnait une orange divisée en quartiers et toute prête à être mangée, ce qui soulageait beaucoup cette infortunée, continuellement brûlée par le poison qui lui dévorait lentement les entrailles. Nunziatina en vint à lire les vies de sainte Marie l'Egyptienne, de sainte Thaïde, de sainte Pélagie, qui furent de grandes pécheresses et qui, touchées par la grâce et se repentant de leurs iniquités, en demandèrent pardon à Dieu et vécurent dans un admirable esprit de pénitence. La Bufala, en entendant le récit de tous les excès commis par ces femmes coupables, par ces viles courtisanes, et des pleurs qu'elles versèrent lorsque, inspirées par le Saint-Esprit, elles vinrent à résipiscence; de la rude vie qu'elles menèrent dans le creux des cavernes des plus horribles déserts, ne mangeant que des racines et des herbes crues, couchant sur la terre nue, veillaat dans la prière pendant les longues nuits; la Bufala, disons-nous, restait confondue de terreur et d'étonnement, et son sang s'arrêtait dans ses veines. — Nunziatina s'aperçut que de temps en temps elle cachait sa tête sous ses couvertures pour étouflèr les soupirs et les sanglots qui s'échappaient malgré elle de sa poitrine haletante, et lorsqu'elle découvrait son visage, la jeune fille lui voyait les yeux rouges et goniîés.

La lecture de ce passage si toucliant où samte Maiie l'Egyptienne nous apparaît havc et décharnée, au raiheu de l'immense et aride soliludo où elle fut trouvée, enveloppée dans sa longue chevelure, par le saint moine auquel elle confessa ses péchés et raconta ces quarante années de pénitence, et (jui la prit pour un spectre sorti au tombeau lorsqu'elle iui demanda à recevoir la très-sainte

Hostie, le récit de sa mort et de son enièvement au ciel par les anges du Seigneur. Ces récits excitèrent dans tout le corps de la Bufala un tremblement convulsif ; puis, tout à coup, jetant ses bras décharnés autour du cou de Nunziatina, cette femme lui dit eu sanglotant amèrement :

— Hélas! ma bonne jeune fille, appeiez-moi vite un prêtre !

Nunziatina s'élança, descendit comme un trait à la chambre du père-porte-croix et le conduisit au lit de rintirme.

Oq eût dit que Dieu l'avait retenue dans cet hôpital quelques jours de plus pour ie salut de cette pauvre âme ; car, le lendemain de cet événement, les médecins voyant Njnziatina arrivée au terme de sa pleine convalescence, lui donnèrent sa carte de sortie. Sa mère vint la chercher avec ses amies, au grand regret des bonnes sœurs et des malades qui, toutes, l'avaient prise en alFection à cause de ses charmantes qualités. — Elle quitta eufin l'hôpital San Giovanni et rentra dans la maison paternelle.

LE POaTRAIT

Dès que Gasparetto se vit en possession du portrait de Nuuziatina,que Carlo, le peintre, lui avait fait photographier,ii courut leremettreàEdmond, qui enfut aux anges ne pouvant se lasser de le considérer et le trouvant d'une

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ressemblance parfaite avec le dessin deCarluccio.il voulut savoir cornaient Gasparetto s'y était pris pour obtenir du peintre une pareille concession; en apprenant Thistoire de Judith il en rit de grand cœur, en disant :

— Gasparetto, tu as dépassé mon attente; mais si tu as conclu l'afTaire des huit cents écus pour le tableau, j'entends que le tableau se fasse et qu'il soit payé.

— Y pensez-YOus, Excellence? Nous avons la photographie, cela suffît. Ce sera maintenant mon affaire de débusquer le lièvre. Sachez, en attendant, que la jeune fille s'appelle Nunziatina; vous verrez bientôt l'original, comme vous voyez maintenant la copie.

— Apprenez, Gasparetto, que je n'ai pas l'habitude de tromper qui que ce soit. — Charles fera le tableau et je le lui paierai : ce sera le plus bel ornement de ma demeure. Voici le prix de la photographie; voici douze écus pour toi. Trouve-moi Nunziatina, tu auras fait une bonne journée.

— J'eu demande bien pardon à Votre Excellence; quant à Nunziatina, j'en fais, je l'ai dit, mon affaire ; mais je voudrais une grâce que Votre Excellence ne me refusera pas, je l'espère; car elle ne lui coûtera que la peine de dire deux mots. —J'ai un ami qui a besoin de votre protection, à cause d'un malheur qui lui est arrivé sans qu'il s'y attendît le moins du monde : on l'appelle mastro Menico; cest un serrurier, très-habile dans son art, brave homme et de joviale humeur; c'est un bon ami, qui chante une chanson avec une belle voix juste et sonore, que c'est un véritable plaisir de l'entendre. On le demande souvent pour chanter dans les chœurs populaires, aux auberges extra muros et dans les sérénades amoureuses, plaisirs innocents du peuple, qui malheureusement diminuent dans Rome par les mauvais temps qui courent.

Mais voyez le guignon, Excellence 1 Un certain homme du peuple, qui se nomme mastro Peppe, jeune homme à

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son aise, ma foi, s'entiche d'une fille de Trastevere, e charge Cecco di Nonna, qui joue de la mandoline comme un dieu, de lui trouver deux bons chanteurs, et d'aller avec lui donner une sérénade sous la fenêtre de son infante. Je n'ai jamais pu savoir au juste comment la chose s'est passée : le fait est que la belle ne parut pas à ses carreaux de vitre, et que mastro Peppe enrageait sa vie. — Que vous dirai-je? on entra boire au cabaret; il y eut des mots ; mastro Peppe se crut offensé, et comme il était déjà de méchante humeur, il cracha au nez de Menico, paya la dépense et s'en alla. — Mais ça ne pouvait finir comme cela; oh, dame, non! Vous sentez bien, Excellence, que mastro Menico ne pouvait pas digérer une injure comme celle-là. Il courut après l'autre pour lui donner une volée; mais mastro Peppe, mince et élancé, sa jeta comme un léopard sur Menico, qui est un colosse, et lui administra une pile si carauinée, qu'il le renversa par terre et le battit comme plâtre ; puis il fila son nœud plus vite que ça. Pendant que le pauvre serrurier geignait par terre comme u:i veau, arrivent ces clampins de carabiniers, qui l'empoignent sans dire ni une ni deux, et le conduisent aux prisons neuves, où le pauvre diable continue de geindre depuis ce temps-là.

— Et qu'est devenu ce mastro Peppe? Qu'est-ce que c'était que cet individu-là?

— Qui diable le sait? On a eu beau le chercher, ni vu ni connu Je t'embrouille, comme dit cet autre . Il y en a qui disent que c'est un mouchard qui se faufile parmi le peuple pour moucharder ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas, et l'aller rapporter Dieu sait où!... — Ou pense aussi que ça pourrait bien être uu voleur; car il avait beaucoup d'argent dans ses poches, et vous pensez bien qu'un homme du peuple n'en a pas de quoi en jeter aux chiens; ah! dame, non; dame, nenni-dà ! Ce gars-là avait jeté une grégorine sur la table du cabaret pour payer quelques pauls de vin qu'on -avait bu, comme si une grégorine n'é

tait qu'âne bayoque pour lui, le failli aristo! — Le marchand de vin ne l'avait jamais vu; Cecco di Nonna ne le connaissait pas davantage; les deux chanteurs avaient été payés d'avance. Ce ne peut donc être qu'un bel et bon coupeur de bourses?

A ces mots de Gasparetto, Edmond sentit monter à son visage le rouge du remords et de la honte d'avoir prostitué sa noblesse, la traînant par les bouches plébéiennes et dans la fange des tavernes et des ruisseaux.

S'apercevant de l'altération du visage d'Edmond, Gasparetto reprit :

— Je vois que Votre Excellence se courrouce de savoir qu'on retient en prison ce brave homme de Menico à cause d'un inconnu qui ne peut être qu'un coquin. Je recommande donc mon ami Menico aux bontés et à la protection de Votre Excellence, et je la supplie de s'employer auprès de don Alessandro, le Mansionnaire, qui est un grand ami de Votre Excellence et dans les bonnes grâces de ces messieurs du tribunal.

— J'en parlerai très-volontiers à don Alessandro, qui est bon et fort obligeant, et qui, s'il peut être utile à son prochain, n'épargne ni son temps, ni sa peine.

— Dites-lui, je vous prie, que c'est un pauvre père de famille chargé d'enfants qui n'ont que son travail pour vivre, et que, depuis qu'il est en prison, sa femme et ses petits meurent presque de faim : la pauvre créature a mis en gage jusqu'à son matelas, et toute la famille couche sur la paille. Ma Doralice donne tous les jours un peu de soupe aux deux petites filles, et Nina , — le croiriezvous? — leur donne le petit pain de son café tous les malins. — En ce moment-ci la femme de Menico pleure chez Doralice, en bas, et nous a porté, pour le vendre, un de ces petits plats peints du siècle xive, que les étrangers recherchent beaucoup; elle l'avait depuis très-longtemps; il a dû faire partie du ménage de sa trisaïeule, selon l'habitude du temps passé.

— Comment est-il, Gasparetto? Te semble-t-il l'œuvre d'un maître?

— - Le fond représente le choc de deux chevaliers dans une joute : c'est bon. Le reste est médiocre; il n'y a rien de trop.

— Va me chercher ce plat et fais monter aussi la femme de ton mastro Menico : je verrai avec don Alessandro ce qu'on pourra faire pour lui.

A la vue de cette pauvre femme, pâle et défaite, le cœur d'Edmond, qui était noble et compatissant, s'émut de pitié. Il reconnut qu'il avait été le premier à injurier et à provoquer mastro Menico. H désirait venir à son aide sans qu'il pût se douter jamais qu'il était ce mastro Peppe qui lui avait craché au visage; il ne voulait pas non plus que cette famille qu'il avait rendue si malheureuse, subît la honte d'une aumône. Il se mit donc à examiner le plateau, et faisant semblant de le reconnaître pour l'œuvre d'un maître renommé, il eut l'air de s'extasier et il s'écria :

— C'est beau! c'est très-beau! — Combien en voulezvous, bonne femme?

-— Ce qu'il plaira à Votre Excellence, répondit-elle ; je n'y connais rien, moi; que Votre Seigneurie fasse à son bon plaisir : je suis une pauvre femme dont le mari est en prison... pas pour vol, au moins, entendez-vous?... mais il avait un peu bu, et il s'est chamaillé avec un mauvais gars, qui est cause qu'on l'a pris. Vous pensez bien que pour donner à ce pauvre homme un peu de douceur du bon Dieu dans sa prison et pour qu'il n'avale pas la ripopée des prisonniers, il me faut dépenser un paul tous les jours, et, en attendant, moi et mes mioches, — et j'en ai une tiaulée, mon pauvre cher monsieur ! — nous ne mangeons qu'un peu de pain de son, tant seulement de quoi ne pas mourir de faim, quoi. — Il m'a fallu mettre enpla7i le Unge, la défroque^ les ustensiles de ménage et usq;u'à nos gra bats. Le bélinat est vide comme une co-

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quille d'huître, et les rats y dansent la tarentelle!... — Je me recommande à Votre Excellence; qu'elle fasse ce qu'elle jugera à propos.

Edmond, qui sentait son cœur se serrer à ces tristes détails, donna à la pauvre mère quatre grégorines d'or (vingt écus romains), qu'elle contemplait en extase, et lui dit :

— Apportez-moi toutes vos reconnaissances du montde-piété, je les ferai dégager, et je m'occuperai de faire remettre en liberté votre mari.

Celte femme croyait rêver et baisait les mains d'Edmond qu'elle mouillait de larmes, sans pouvoir prononcer un seul mot, tant était grande la joie qu'elle ressentait. ^'ous ne saurions cependant pas dire lequel était le plus heureux d'elle ou d'Edmond, qui ne se sentait pas d'aise, et qui, non content de ce qu'il venait de faire, s'employa si activement qu'il lit sortir au bout de quelques jours mastro Menico de prison, et pendant tout le temps qu'il ])assa à Rome, il continua à faire du bien à cette famille.

Dans ces entrefaites, Gasparetto avait pris à part sa nièce Nina, lui avait montré le portrait de Nunziatina, et, lui faisant connaître le désir d'Edmond, il lui avait dit :

— Tâche, par n'importe quel moyen, de déterrer en Trastevere cette jeune fille dont tu vois les traits et la jihysionomie parfaitement retracés dans ce petit tableau; découvre-la le plus vite possible; toi et moi y avons également intérêt, car la récompense sera bonne. Elle s'appelle Nunziatina; mais avant de la nommer vois si, dans le quartier, on ne la reconnaît pas au premier coup-d'œil; voilà le portrait. Tu es adroite et tu m'as compris?

— Mais pourquoi donc, s'il vous plaît, tenez-vous tant à découvrir cette jeune fille? Avez-vous quelque bon mariage à lui faire contracter?... — Vous voilà bien, mon oncle! Vous cherchez à établir des étrangères inconnues qui vous tiennent à peine de par Adam, et vous laissez votre nièce dans la boîte aux oubliettes! C'est bien celai Mais je comprends Vapolocje. allez! Les autres ne vous de-

mandent pas de dot ni de trousseau non plus; et moi, pauvre iille, qui depuis tant d'annôes use ma vie et ma jeunesse à votre service, me voilà bien lot dans ma vingtseptième année et je n'ai que la chance de coiffer sainte Catherine! Le bel avenir, ma foi! Vous auriez bien pu, depuis le temps, me faire obtenir, par l'entremise de monsieur le curé, la dot des orphelines, celle de la Nunziatina et celle de Saint- Jérôme de la Charité, ne fût-ce que pour avoir le lit nuptial, les draps et quelques douzaines de chemises! Mais a Nina, on n'y pense jam;ii?! Heureusement, j'y pense moi-même; quant à vous autres : attends si tu veux!

— Eh bien! si tu ariives à trouver celte Nunziatina'^ j'espère bien que M. Edmond te donnera de quoi avoii matelas, traversin, oreillers et le reste.

— Et quand j'aurai découvert ce bijou, qu'en reviendra-t-il à M. Edmond?

— Qui peut savoir ce qui tourne dans la cervelle de ces grands seigneurs? Et s'il avait la fantaisie de l'épouser et de faire une comtesse d'une tisseuse, qu'y aurait-il là de bien extraordinaire? iSe voyons-nous pas de ces belles alliances avec des servantes et des paysannes, aujourd'hui plus que jamais? Tous les goûts sont dans la nature; s'il a celui-ci, grand bien lui fasse! Occupe-toi de cela sans aller chercher qui l'a couvé, qui l'apondu{\).

Nina se prit à rétléchir aux ruses qu'elle allait mettre en œuvre pour arriver promptement à son but. Elle pensa à Ceccherella, une de nos connaissances, cher lecteur; cette même petite furette de tisseuse dont nous avons parlé au chapitre du ranocchiaro, si vous vous en souvenez, et qui avait été sa camarade de classe dans sou enfance, lorsqu'elle allait à l'école chez une bonne vieille femme, dans la ruelle de Sauta-Agata. Etant deux petites

(i) L'auleui a dil : Ae va pas chercher Ih troisième pied aux poules. ^ {L^ tiiidiic/eur.'j

têtes volontaires de la même trempe, elles avaient été liées et unies comme deux petits pierrots dans le même nid; mais par la suite, Ceccherella, s'étant accointée avec une maitresse tisseuse, et Nina étant devenue une paîna (bourgeoise) auprès de sa tante et une lauréate in utroque, ainsi que nous l'avons dit, elles s'étaient perdues de vue. Le dimanche suivant, Nina, dans tous ses beaux atours de paîna, chapeau de velours couleur de rose, chàle bleu à grands ramages, s'en alla toute seule vers Ponte-Sisto, faire visite à Ceccherella, qui était justement assise devant sa porte avec trois de ses amies, causant des noces prochaines de Rosalba. Ceccherella était coiffée en cheveux et portait une petite polonaise d'indienne vert pomme, soutachée de cordonnet blanc; elle n'avait ni bagues aux doigts, ni pendants aux oreilles, se contentant de deux petites boucles rondes, comme il convient à une pauvre ouvrière tisseuse. Nina se jeta à son col, l'embrassant et la caressant avec une tendresse affectée. Les camarades de Ceccherella restèrent tout ébahies en voyant cette belle paîna si affectueuse et si démonstrative. Mais Nina, remarquant l'indécision timide de la tisseuse, s'écria avec effusion :

— Comment, ma Ceccherella ! tu ne me reconnais donc plus?... Je suis Nina, ta petite camarade, lorsque nous allions à l'école chez madame Cecilia, tu sais bien, là-bas, à Sauf Agata. Te souviens-tu que j'étais une tapageuse et que je pinçais toujours Lena, Lalla et Tota, et que madame Cecilia me faisait mettre à genoux, les mains en croix sur la poitrine, et que je lui montrais les cornes, ce qui vous faisait rire, et alors la maitresse criait :

— Voulez-vous vous taire, petites poisons?

— Oh! mam'selle Nina! oui, oui; je vous reconnais, maintenant. — 3e me souviens que madame Cecilia disait qu au lieu de sang, nous deux, nous avions du vifargeut dans les veines. Entrez donc, ma belle demoiselle Nina : entrez, je vous prie. Nous trouverons bien une chaise.

LE rORTRAlT. 261

Nous autres, pauvres filles, nous nous asseyons devant la porte, que voulez- vous! Dans le centre de Rome on vit en gens comme il faut ; mais ici, en Trastevere, nous sommes sans façons... — Mais quel bon vent vous a poussée vers la Longaretta?

— J'allais à Saint-Michel, voir la fille d'une de mes amies; en passant par ici, je me suis souvenue de toi et j'ai voulu renouveler notre connaissance.

— Vous êtes bien bonne; asseyez-vous; posez votre petit paquet sur la table, elle n'a que trois jambes, mais, appuyée contre la muraille, elle fait encore son service.

— A propos de mon paquet, il renferme le portrait d'une belle Trasteverine; mais je crois qu'on l'a tiré de mémoire, et il ne doit pas être ressemblant. — Allez donc trouver un aussi beau visage que celui-ci? Vois plutôt!

— Que dites-vous, mamselle Nina? Ce n'est pas pour dire, mais en Trastevere il y a de petits museaux qu'à Rome, pour en voir de pareils, il faudrait se lever bien matin... et ne pas les trouver, encore! Nous avons la Nannerella, nous avons Susanna, nous avons la Nazzarena, qui sont les trois sœurs : maman me disait que lorsque M. Pinelli faisait les gravures de Meo Patacca, il venait chercher ses modèles en Trastevere, et la Nuccia, la fiancée de Mco, c'est justement ma mère que M. Hnelli a dessinée, de préférence aux autres. Oh! la belle coupe de figure!... — On me dit que maintenant les Anglais achètent tous ces profils de bons écus d'or.

— je le crois, Geccherella ; mais celle-ci a une grâce,..

— Voyons donc un peu cette merveille rare.

Nina, qui avait la photographie enveloppée dans un joli foulard des Indes, commença par en soulever un petit coin, puis un autre, et lorsque le portrait fut mis à nu, toutes les jeunes filles poussèrent un 0 plus rond et plus large que Torifice d'un puits, et s'écrièrent !

— Tiens, tiens, tiens!... Mais c'est Nunzialina toute crachée...

— Voilà, ajouta Brigitte, son large front si élevé, ses grands beaux yeux, son petit menton si bien arrondi et sa jolie pomme d'Adam que l'on voit à peine; c'est elle, à ne pas s'y tromper ! Oh! ma Nunziatina, comme je te retrouve!... Que tu es donc jolie!...

Sabina restait muette devant toutes ces exclamations et paraissait frappée de surprise, outrée de colère : tout à coup elle éclata en disant :

— Comment se fait il, Nunziatina, ma douce amie, que toi, qui as toujours été si sage, si modeste, tu te sois décidée à te laisser envisager comme un modèle de Via Laurina?... Que va-t-on dire de nous?... Qui voudra croire désormais à notre modestie, si la plus retenue, la plus respectée d'entre nous toutes a prodigué son visage aux peintres? Oh! ma Nunziatina! où avais-tu donc la tête, quand tu t'es abandonnée aune telle profanation?

— Eli! que viens-tu nous prêcher et nous parler de profanation, interrompit Geccherella; son fiancé, Cencio, avant de l'épouser, aura voulu avoir son joli minois sur une feuille de papier ; qu'est-ce qu'il y a à redire à cela, s'il te plaît? Si mon Toto, le meunier, voulait ma frimousse en parchemin, il n'aurait qu'à parler.

Nina laissa aller leur train à tous les commentaires; puis, se tournant vers Sabina, elle lui dit :

— Tranquillisez-vous, ma brave fille : la pauvre Nunziatan'en peut mais; ce n'est nullement sa faute, — si faute il y a, — car, pour moi, je n'en trouve pas l'ombre à se laisser pourtraire. Eh ! que deviendrait donc l'art de la peinture si les jeunes filles avaient peur de se damner en se laissant peindre? — Mais Nunziatina a été dessinée à son insu, s'il est vrai, comme vous l'assurez toutes, que ce soit là le portrait de votre Nunziatina... Mais au fait, Geccherella, qui est-ce donc que cette Nunziatina?... Dis-m'en quelque chose : je voudrais bien connaître cette jeune fille, dont !a beauté est bien remarqua ble.en vérité!

LE PORTRAil. 26?

— Et la bonté, donc, reprit Sabina, jalouse de réhabiliter son amie aux yeux de Nina. Vous ne sauriez croire quelle fleur de jeune fille! sage, modeste, pieuse, toujours de bonne humeur; comme tisseuse, elle n'a pas sa pareille , une maîtresse finie, quoi ! elle enseigne à beaucoup d'autres avec une alTection de sœur, sans avoir Tair de les mécaniser. C'est un vrai cœur de César, et quoiqu'elle soit loin d'être riche, elle donnerait jusqu'à sa chemise à celles qui sont plus pauvres qu'elle, surtout lorsqu'elles sont assez jeunes et assez jolies pour courir des dangers. Elle se fait aimer par tout le monde ; nous avons assez pleuré le mois dernier, craignant de la perdre.

— Comment cela? dit Nina. Vous m'effrayez! Est-ce qu'il lui serait arrivé quelque malheur?

— Elle a eu une angine si prompte et si cruelle qu'elle a manqué en étouffer. On l'a portée à ri.ôpital San Giovanni, et les médecins ont eu peur d'un ulcère à la gorgo. Enfin, grâce à Dieu, elle en est revenue ; maintenant elle se porte à merveille et nous réjouit le cœur par sa gaieté charmante : elle chante comme un rossignol ; mais il n'y a pas de danger qu'il sorte de ce gosier une mauvaise chanson, et elle n'en lais-e pas chanter à ses apprenties, au moins ! Ah ben oui! qu'elles s'y frottent voir! — Jusque dans les ottobrate, où l'on ne se gêne pas trop \)0\XT pincer le petit couplet croustilleux,Nunziatina chante les Gloires de Rome. — Bref, c'est une créature accomplie.

— Demeure-t-elle bien loin d'ici? demanda Nina; je voudrais bien la voir.

— Regardez : ses fenêtres sont vis-à-vis, répondit Ceccherella; si elle était chez elle, je l'appellerais de suite; mais, à celte heure-ci, elle est à la paroisse pour le catéchisme, où elle est la maîtresse desgrandiiltes. Mais voilà bientôt une heure : elle ne va pas tarder à rentrer.

En effet, on vit quelques instants après une jeune fille qui marchait vers la maison indiquée.

— La voilà! lavoiià! s'écria Cecclierella, voyez-lave-

nir ! Gomme elle se tient bien! quel air modeste et quelle ligure contente !

Elle courut vers la porte, et, se penchant en dehors, elle se mit à appeler :

— Nunziatina, arrive, arrive donc! Il y a ici tout un régiment de jeunes filles qui t'attendent.

— Est-ce que le feu est au mouhn? dit Nunziatina souriant. Laissez-moi quitter mon mouchoir de tête, et j'arrive.

— Non, non; viens vite; viens voir la belle chose que nous avons à te montrer ; mais belle, bien belle, va; aussi belle que toi !

Nunziatina, qui était gracieuse et complaisante envers ses jeunes amies, entra chez Ceccherella en disant d'un air gai :

— Ça va encore être un tour de ta façon, malin petit singe.

En entrant dans la chambre où se trouvaient Brigitte, Sabina et Nina, elle les salua et alla s'asseoir au milieu d'elles. Ceccherella, toujours étourdie, sauta sur le portrait, et, le tenant à deux mains, le mit sous le nez de Nunziatina, en lui criant ;

— Ouvre bien les yeux et mire-toi là-dedans.

Nunziatina lève les paupières, regarde, se trouble, rebaisse les yeux et devient rouge comme un charbon embrasé.

A cette rougeur si subite, Ceccherella, restée immobile et tenant toujours le tableau en l'air, part d'un éclat de rire retentissant et prolongé, puis elle s'écrie :

— Oh! Nunziatina! donne-moi donc un peu de ton vermillon : tu en as à revendre! Mais qu'as-tu donc aperçu dans ce miroir? Que dis-tu de celle-là? Te semble-t-elle joUe? Trouves-tu pas que ton Gencio se donne du genre paîno un peu proprement? Plus que ça de chic? Excusez! — Voyons, ma Nunziatina, t'y reconnais-tu, hein? Levez vos beaux nénœils ! Ne faites pas la grimace à cette pauvre petite Nunziatina, allons donc!

La jeune fille, s'élant un peu remise, dit tout doucement :

—Je ne crois pas que Cencio m'ait fait une pareille plaisanterie. Je le dirai à mon père^ et maître Simon, qui ne soulTre pas de ces choses- là, en demandera raison à qui de droit.

En prononçant ces mots, elle quitta sa chaise ; mais ses amies la retinrent, la forcèrent de se rasseoir en lui faisant une douce violence, et, se tournant vers Nina, elles la prièrent d'expliquer à Nunziatina ce qui était arrivé au sujet du portrait. Nina lui apprit tout simplement qu'au mois d'octobre dernier un maître peintre très-habile, l'ayant aperçue dans un verger, dessina ses traits sans qu'elle s'en doutât.

— En faisant cela, ajouta Nina, l'artiste n'a eu d'autre but que celui d'avoir une tête à faire figurer dans un tableau représentant une Judith. Ne vous troublez pas, je vous prie, mademoiselle : on n'a pas eu la moindre mauvaise intention. Puisque j'ai eu le bonheur de faire votre connaissance, permettez-moi de vous offrir ce portrait, que vous donnerez à votre Cencio, ou à maître Simon, votre père, qui sera bien aise de conserver l'image de sa chère Nunziata, lorsque vous serez mariée.

Gomment résister à de si douces paroles et comment refuser un don offert avec tant de grâce ? •— La jeune fille accepta donc et remercia Nina, Les autres lui apprirent que mademoiselle Nina était une ancienne amie de Ceccherella, et que cette demoiselle, pour la revoir, était venue tout exprès de la rue du Babbuino.

— Et ce ne sera pas la dernière fois, répondit l'adroite Nina, qui avait ses desseins cachés; et puisque j'ai eu l'occasion de voir des jeunes filles aussi gentilles que vous, mesdemoiselles, vous ne trouverez pas mauvais, je l'espère, que je revienne dimanche prochain, vers cette heure-ci, et que nous fassions ensemble un bon petit goûter dans le jardin, derrière l'arcade des Ptolémées. J'ai

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rendu service à une pâtissière de Campo-Marzo, qui m'a promis une belle tourte aux massepains et quatre petites fiasques de vin d'Alicante, que nous dégusterons sous la feuillée. Nous trouverons bien cinq verres.

— Nous sommes pauvres, répondit Brigitte, mais nous pourrons bien en trouver jusqu'à six.

— Eh bien, alors le sixième verre servira pour mon oncle:, reprit Nina : il nous portera la tourte et le vin. — Nous nous amuserons, je vous en réponds. Oh ! que je suis donc contente d'avoir fait la connaissance d'aussi jolies» d'aussi charmantes jeunes filles que vous toutes, mes mignonnes! Mais je demeure loin d'ici : je vais m'en retourner tout doucettement. Au revoir donc : à dimanche après le catéchisme, pour que Nunziatina n'y manque pas. Le devoir d'abord, le plaisir ensuite.

Pendant que la fine mouche revenait chez elle, les quatre Trasteverine s'entretenaient de ses bonnes façons, de sa belle robe écossaise, à carreaux rouges et verts ; de son charmant chapeau rose et de sa leste tournure de citadine. Tout à coup Nunziatina s'écria, en se Irappant le front :

— Etourdie que je suis ! j*ai oublié de demander à mademoiselle Nina comment el'e se trouve en possession de ce portrait.

— De quoi t'occupes-tu? répondit Geccherella ; les personnes qui habitent les alentours de la place d'Espagne fréquentent continuellement les peintres et les sculpteurs. 'Elle l'a eu, sans doute, du peintre qui l'a fait, qui est,

peut être bien, un des locataires de la maison où elle demeure.

Arrivée chez elle, Nina attendit le soir pour monter, avec Gasparetlo, à rappartement de notre Edmond, qui, en les voyant entrer, s'empressa de demander à la nièce du concierge :

— Eh bien, Nina, Tavez-vous trouvée?

— Cerlainenient, monsieur ; je l'ai parfaitement trouvée.

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El elle lui raconta toute l'histoire de son expédition, que nous ne nous permettrons pas de vous répéter, bienveillant lecteur; elle parla du goûter qu'on était convenu d'aller faire avec Nunziatina le dimanche suivant. Edmond ne tenait pas en place, tant il était joyeux. La récompense de Nina fut généreuse et digne de son contentement.

Le dimanche du goûter arrivé, on prit tous les arrangements convenables. Le cœur d'Edmond battit avec une violence presque douloureuse, — car Dieu permet que ce cœur humain, si fier parfois et si orgueilleux qu'il arrive à dédaigner Dieu, batte et s'agite, tremble et s'humilie devant une créature trop souvent vile et méprisable! — Edmond qui, pour cette pauvre fille de la plèbe, avait perdu sa paix, sa dignité, le respect de soi-même, se ravalant et exposant à la risée et à l'insulte des manants et des goujats ses superbes quartiers de noblesse ultramonlaine; Edmond se réjouissait maintenant et se pavanait comme un enfant, d'être parvenu à ses lins et d'avoir atteint le but tant désiré de sa folle et imprudente entreprise, ii se targuait de l'élévalion de son âme : il se vantait de ne ressentir et de n'avoir jamais éprouvé dans toute cette affaire aucun mauvais désir, nulle pensée contraire à l'honneur de la belle Trasteverina; il se trouvait pur et subUme, et ne voulait pas voir que 1 homme descend de sa hauteur toutes les fois que son cœur s'attache à quelque chose de plus bas que lui-même, puisqu'il emploie, ne fût-ce que dans l'intention d'atteindre un but honnête, des moyens indignes, avilissants et déraisonnables.

Y avait-il chez Edmond amour ou caprice? — Il y avait de l'un et de l'autre; et l'un comme l'autre méritaient le blâme des hommes prudents et sensés. — Ce qu'il y a de pis dans ces sortes de choses, le voici : beaucoup de personnes d'un âge mûr rient et se moquent de ces folies de jeuucsce, s'en emparent et les racoulent, comme des

preuves de V excentricité de certains esprits bizarres, en préseace d'une compagnie nombreuse qui s'en égayé, lorsqu'elle devrait en rougir et s'en attrister grandement. La fatuité mondaine s'y complaît et s'en vante, et si nous avons l'air de déplorer ces sortes d'aberrations, on nous prend pour des rusiauds, des éteignoirs, des esprits boudeurs, maussades et fâcheux ! —Mais passons et revenons à notre histoire.

En arrivant chez la Geccherella, Nina y rencontra Brigitte et Sabine : Nunziatina, qui était encore à l'église, vint bientôt les rejoindre; les autres jeunes filles couvrirent leurs cheveux du grand chàle qu'on appelle à Rome fazzolettone, et l'on s'achemina vers le jardin. Pendant le trajet, — qui n'était pas long, —Nina apprit à ses compagnes que son oncle avait eu Texcellente idée d'ajouter à la tourte une demi-livre de tranches de jambon, pour mieux goûter le vin. On apjilaudit, et Nina ajouta avecnéghgence :

— Mon oncle s'est trouvé empêtré comme une poule qui n'a qu'un poulet ; la tourte est grande et ne peut tenir dans la serviette qu'à grand'peine; impossible d'y mettre les bouteilles : il en a fourré une dans chacune de ses deux poches, priant un monsieur qui était à la maison d'empocher les deux autres; ce monsieur, qui est très-bon enfant, s'en est chargé avec plaisir; mais il a dit que, n'ayant pas l'avantage de vous connaître, aussitôt qu'il aura déposé sa charge de vin d'AUcante, il ira se promener ailleurs.

En arrivant au jardin, les jeunes filles se rendirent sous une tonnelle qui était au bout et y trouvèrent une table dressée, recouverte d'une nappe très-blanche sur laquelle s'étalait la collation. L'oacle partageait la tourte, on s'attabla gaiement. Tout près de là, derrière une haie de buis très-épaisse, Edmond se tenait aux écoutes et pouvait voir Nunziatina à travers une percée qu'il avait pratiquée dans le ma??if, Nina l'ayant fait asseoir à dessein

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en face de la haie. Selon l'usage des femmes du peuple romain , les jeunes personnes avaient écarté leur fazzo îettone, le laissant tomber sur leurs épaules et découvran leurs cheveux ainsi que tout le tour de leur visage. En regardant Nunziatina, Edmond trouvait que Garluccio avait parfaitement saisi la ressemblance; mais il trouvait aussi que, contre l'habitude, l'original surpassait de beaucoup la copie en éclat et en expression riante et modeste tout à la fois.

Pendant que Gasparetto offrait galamment des tranches de jambon sur une feuille de chou servant d'assiette, Nina se mit à crier avec une joie des plus bruyantes :

— Quel bon jambon ! Oh ! pour celui-là , il vient directement des monts d'Alatri et de Ferentinol... Mais si ce monsieur, qui était avec vous, mon oncle, et qui a eu la complaisance de vous aider à porter le vin, voulait eu goûter... Où est-il donc passé?

— 11 se promène peut-être dans le jardin , répondit nonchalamment Gasparetto; je n'avais pas manqué de l'inviter; il a remercié...

— Il faut qu'il accepte, interrompit Nina; il est si bon, si aimable, si peu lier 1 Nunziatina, venez avec moi le chercher, s'il vous plaît.

Sans attendre l'assentiment de la jeune fille, Nina se lève, prend Nunziatina par le bras et sort de la tonnelle. Prenant le chemin le plus long, la mauvaise pièce laissa à Edmond le temps de quitter son gîte et de venir à leur rencontre par un détour. En le voyant déboucher au bout d'un petit sentier, elle dit à Nunziatina :

— Le voilà, là-bas. Si vous saviez comme il est riche, bienfaisant et généreux, vous ne seriez nullement gênée en sa présence. Tout son bonheur consiste à faire du bien aux pauvres.

En s'approchant, Nina éleva la voix :

— Monsieur Edmond, venez faire à ces bonnes jeunes

filles l'honneur de goûter un peu de leur tourte et une tranche de leur jambon.

— Merci, ma bonne, répondit Edmond d'un air aimable sous lequel il tâchait de dissimuler l'agitation qu'il éprou> vait. J'accepterais avec plaisir, mais vos amies, que je n'ai pas l'honneur de connaître, ne le trouveraient pas convenable.

— Très-ccnvenable, monsieur, répondit Nunziatina; nous ne sommes assurément pas dignes de tant d'honneur, mais si vous consentez à l'accorder à de pauvres jeunes filles, nous le recevrons comme une faveur insigne.

Edmond admira la grâce et la convenance de cette réponse, et demanda à la charmante enfant :

— Comment vous appelez-vous, mademoiselle?

— Nunziata, votre ^ei vaiite ; mes amies d'enfance m'appellent toujours Nunziatina.

— Et monsieur votre père?

— MaîtieSimon, à vos ordres. Il est charpentier ethonriête homme; pauvre, mais bon chrétien; aimant beaucoup safamille, qu'il a élevée dans la crainte du Seigneur.

Edmond avançait à pas lents afin de causer plus longuement avec la jeune personne, à qui il adressa une foule de questions auxquelles Nunziatiua répondait avec une modeste franchise.

— Pourquoi retardez-vous votre mariage?

— Parce que je ne suis pas encore en mesure.

On arriva sous la tonnelle : les jeunes filles se levèrent pour saluer le monsieur; mais Edmond, dont le cœur battait à toute outrance, regardant autour de lui, se troubla en croyant reconnaître les trois filles. Le massepain dans lequel il venait de mordre lui tenait à la gorge, ne voulait pas descendre et menaçait de l'étoufifer. il tendit son verre : Nina s'écria :

— Vite, Nunziatina; versez à M. Edmond.

Après avoir bu, le gentilhomme, mù par une pensée subite, fit signe à GaspareLto et sortit du jardin.

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