PREMIÈRE PARTIE
vais montrer une étrange chose.
Rien que du jaune, depuis la tendre enfance où il naît dans le vert, — le jaune, — jusqu'en les sombres moires où il meurt dans le brun. Une apothéose du jaune en ses plus triomphantes clameurs, dans la plus claire, la plus harmonieuse des lumières : du soleil nacré... Une prodigieuse intensité de jaune et rien que de doux, de chanteur,
— un ensemble infiniment distingué, tranquille, reposant, — une œuvre de radieuse sérénité. Pas trace d’effort, pas une vulgarité de ton dans toute cette opulente gamme jaune... Il y a des héros solaires , cela c’est de la peinture solaire ...
Il s’agit d’un tableau.
On l’a arrêtée au passage : « Reste là, — ainsi,
— une minute, fillette d’Italie! » Elle n’a pas demandé pourquoi; elle s’est arrêtée. Complaisante, sans curiosité elle regarde.
C’est à Venise, mais on se croirait dans une
clairière au fond d’un bois plantureux. — Midi. — Le jardin est clos de hauts murs entre de vieux édifices .. Mais on ne voit ni ciel, ni murs, ni palais. Rien que des arbres, du feuillage, des fleurs, du soleil sur le tout; c’est le fonds. La lumière seule dit Venise.
De cette irisation où le gris-perle des jeunes troncs, — le vert tendre des jeunes feuilles, vertgris, vert-bleu, vert- jaune, — fondent dans de la lumière blonde; de cette chatoyance claire et étoffée, pleinairiste sans bizarrerie, étrange sans brutalité, où sourient dans l’atmosphère blonde des fleurettes pourpres et des fleurettes jaunes, elle se détache, surgie simplement, toute droite.
Elle passait, on l’a arrêtée; complaisante, sans curiosité, elle regarde.
Elle s’appelle Elena, elle est de Sotto Marina, elle n’a pas d’histoire.
Elle est jolie, bien jolie, étrangement jolie. Elle se tient de face, à contre jour. Autour de sa tête,
en arrière, un immense paillasson, bordure déchirée, un vieux paillasson démesuré, beaucoup plus large que sa délicate poitrine de fillette, auréole sa tête
d’un disque jaune épais, empâté, le treillis de paille presque modelé à force de pâte, d’un jaune aveuglant plein de soleil... Et de loin dès qu’on entre, dans tout ce soleil, c’est ce soleil de paille autour de cette tête de fillette qui illumine tout, qui troue tout...
Gela n’est pas voulu, cherché,... cela s’est trouvé comme cela... Elle passait, on l’a arrêtée; elle n’a
pas demandé pourquoi... et la voilà!
Il n’a pas de tête, ce chapeau de paille plus
doré que les blés dont il est fait, ce n’est qu’un bord, une auréole hirsute large de deux mains, pres-
qu’absolument ronde... On dirait une fille-fleur de Wagner au second acte de Parsifal , une mie-tournesol.. Le cœur noir de la feuille jaune, c’est le rond visage de la fillette bronzée, qui paraît presque sombre, tant l’auréole paillue, l’auréole treillisée, éclate, chante à tue tête...
Il n’a pas de tête, ce chapeau de paille; mais pour fond des traces de doublure, une guenille de soie rouge orangé, incarnat saumonné, que sais-je; cela coiffe la chevelure ébouriffée de la gamine — une envolée de mèches folles, brunes avec des reflets verts...
Ohl le gracieux minois...; un sourire..., et elle ne sourit pas. Un beau teint mat de statuette florentine, une peau lisse d’un jaune bronzé, des yeux bleu-gris très doux, très droits, parallèles à la bouche droite et mince; des lèvres spirituelles et aimantes, spirituelles sans ironie, et rouges, rouges; l’air très doux et très ingénu.
« On en ferait son cœur. »
A peine formée... Son cœur d'enfant à la petite floramie n’est pas encore éclos..., éclos sous sa mince taille blanche décolletée, à manches retroussées sur de gentils bras nus... 11 y a du rose dans cette quelconque loque blanche qui la ceinture. Un tablier bleu argenté complète son très simple accoutrement.
Presque symétrique sous sa grande auréole jaune... Ce serait croirait-on un caprice de præraphaëlite anglais, si ce n’était si naturel, si simplement réaliste. Un beau jour dans la nature ce fut comme cela, et l’artiste s’y est triomphalement efforcé. Les bras de la petite fille tombent avec négligence, mais la main droite s’allonge sur le manche d’une faucille recourbée comme un croissant, d’un énorme coupechoux gris métallique plaqué sur le tablier...
Elle travaillait au jardin... Dans le soleil, elle a passé éblouissante..., on l’a arrêtée et la voilà!
Et c’est là sa muse à Edmond de Pury.
U il est ne', où il a e'tudié, ses débuts, ses travaux, ses succès, ses voyages..., pour le moment en quoi cela importe-t-il? On le sait jeune, beau, élégant, aimable, gentilhomme, adroit aux exercices physiques, à l’escrime tireur de première force, fringant comme un cheval de race, parfait héros d’Octave Feuillet..., peut-être de d’Aurevilly, tant mieux pour ceux qui l’aiment !
Le raconter? — On ne raconte que les morts,
et grâce à Dieu il est bel et bien vivant. Il a couru
pas mal le monde, mais habite généralement Venise, et s’y cantonne de plus en plus.
On a de lui une galerie de portraits qui sont des merveilles, des sites et des scènes de Capri qui en sont d’autres; mais à Venise la maturité de son talent est éclose. Wagner a écrit Parsifal à Palerme, Naples et Venise. A Naples Edmond de Pury a rencontré et peint le dieu de la musique moderne ; mais
à Venise le bon Dieu a fait Edmond de Pury ce
qu’il est aujourd’hui, et c*est comme si fait Venise pour lui.
Car Edmond de Pury c’est toute moderne.
Dieu avait la Venise
H ! pas du tout la Venise historique de Wagrez ou de Villegas, la Venise des canaux sombrement moirés dans l’étreinte noire des palais colossaux, ou nacrés comme des perles au soleil; pas du tout la Venise des gondoles noires à flottantes draperies, des basiliques byzantines d’or éteint et de mosaïques, des blanches églises Renaissance aux campaniles roses; tout cela n’apparaît sur les toiles de M. de Pury que dans les lointains, noyé comme dans un rêve. Mais la Venise inconnue des touristes, la Venise intime et profonde des mirages, des vastes horizons, des banlieues de lagune..., avec son peuple de beaux garçons bronzés demi nus et de jolies filles aux oripeaux bariolés, cette Venise enfin qui se livre à ceux-là seuls qui se vouent à elle à tout jamais. Encore moins la Venise de l’école vénitienne d’autrefois, mais une Venise et une peinture vénitienne qui diffèrent de la Venise classique et de la peinture de Paul Véronèse, comme la fillette au paillasson jaune
de tout à l’heure de la Danaë du Titien... Encore une fois les étrangers l’ignorent cette Venise rare, cette Venise qui est plutôt une atmosphère, une ambiance, qu’un monceau de palais et d’œuvres d’art; or, avant Edmond de Pury, nul ne l’avait jamais ainsi comprise et racontée.
Il est vrai que pour cela, Edmond de Pury avait à son service une qualité essentielle : la force droite et indulgente qui sait tout comprendre, tout pardonner, qui saisit le mobile de toutes les ondoyances, de toutes les faiblesses, de toutes les défaillances. . Et cela amène ce corollaire paradoxal en apparence, mais très logique : il est par excellence le peintre de l’eau dormante et de ses reflets sous les ciels chauffés à blanc. 11 en sait tous les chatoyements, tous les mirages, toutes les expressions. L’onde pour lui n’a plus de trahisons, elle n’est plus perfide, non plus que la femme dont elle est l’image et dont l’art d’Edmond de Pury devait simultanément s’éprendre. L’eau changeante et mobile comme la femme, et la femme, être tout de reflets et de passion, il les a conquises et moulées dans son œuvre, en mâle qui a la souveraine intelligence de toutes les grâces et de toutes les faiblesses. Aussi Venise, la nonchalante irrésistible, la toute belle d'entre les belles, la plus femme et la plus aquatique d’entre les cités, l’unique au monde et la plus orientale selon les rêves qu’un artiste peut se créer de l’Orient, devait à jamais retenir Edmond de Pury, et le fiancer à elle, comme ses doges se fiançaient à la mer.
Voulez-vous un peu rôder... ou voguer à travers cette œuvre et cette Venise qui ne font qu’un? Dolce far niente , dit le peintre. C’est là-bas, très loin dans les lagunes argentées, entre ciel et mer; tout vibre, tout papillonne, l’atmosphère et l’eau, mousselines argentées. Et pourtant c’est lourd de chaleur et de
lumière, cette immensité pleine d’émanations blanches; le sirocco a changé ce coin de golfe en étuve; la mer plate, laiteuse, ardoisée, fuit jusqu’à un lointain rivage : des monuments gris, plus hauts que l’horizon, comme submergés dans le ciel. Quelques-uns de ces gros pieux d’amarre pourris, gris-verdâtre, tête goudronnée et tout imprégnés de sel, et qui ressemblent à de grosses asperges, marquent une sorte de chenal dans la lagune vaseuse. Dans un coin du tableau gît, énorme, à demi traîné sur un atterrissement sablonneux, un lourd bachot, jadis goudronné, grandeur naturelle ; une « nature morte absolument « remarquable, très à son plan dans la lumière, et « cela sans que sa solidité y perde rien, chose plus a difficile qu’on ne pense ». (i) En effet c’est un miracle de facture ces quelques planches goudronnées et coordonnées à la diable, toutes maculées d’oxydations marines. Approchez-vous en, mettez le nez dessus et voyez comme c'est rendu. Toute la barque semble ouateuse; la couleur floconne ; il y a du bleu dans le gouvernail à éperon rouillé. Des choses de bois semblent taillées dans de la pelure d’orange : une rame gisante et son tolet denché. Un filet aux provisions pend à l’ombre. Etalé tout du long dans l’esquif sur une loque bleue et mauve, un gosse rieur, tête dans son coude, nez en l’air béant au soleil, un chiffon de casquette verte à visière d’étoffe rabattue sur un œil, de son minois finaud et cligné goguenarde le grand air. Ses deux pieds nus, tout jaune bronzé, sont croisés l’un sur l’autre et modelés de reflets gris- vert. Une chemise blanc lilacé, au cou du rouge, un mauvais pantalon de hasard, et voilà
(i) Citation de la phrase la plus élogieuse d’un article de la Galette de Lausanne , quant au reste d’un parti pris d’injustice inqualifiable. Voir le premier post-criptum à cette étude.
malgré toutes ces couleurs disparates enlevées sur fond gris-perle, une combien harmonieuse symphonie.
Sous la barque, dans la mer qui commence, court une large ombre indigo.
NCORE dans les mêmes tons gris, dans l’argent, la nacre fluide, on ne sait comment il faut qualifier ce surnaturel æther de Venise.
Encore un ciel de sirocco. Tout en gris, mais il faudrait savoir les nuancer tous ces gris différents ; à peine un peu de rose dans la brume lumineuse. Encore la lagune vaseuse et grise et trois pieux d’amarre. Au loin, très loin, deux brunes voiles chioggiotes; encore plus loin, toujours grises et vaporeuses, les îles monumentales. A peine à droite un reflet blond. Au hasard — en dérive s’il y avait courant — un bateau gris noir, des nasses de paille au fond, une rame en travers, l’autre pendante. Quelque part un léger filet encerclé d’un cerceau de baguettes grises. A l’arrière, à l’extrême bord, assis, un adorable petit pêcheur, frêle garçonnet, élégant comme ils le sont tous ces enfants que l’exercice de l’unique rame des gondoles asveltit et assouplit, délicatement maigre dans un maillot un peu trop large de laine rose déteint, bras nus, cou nu, manches
retroussées, dos voûté. Un pantalon de toile bleue usée, un feutre brun violâtre et la chemise de laine, c’est tout son accoutrement. Sous la barque les reflets verts et gris de l’eau trouble et sale, le reflet rose et gris du jeune homme en son attitude courbée, à demi détourné, bras droit ployé en arrière sur le genou droit, bras gauche franc, appuyé raide au rebord de la barque. Un fin profil aussi distingué, aussi androgyne que son jeune corps maigre, marqué simplement dans le gris de quelques rehauts jaunes ou bruns,... bruns à peine... Tout cela n’a l’air de rien, et l’on n’a pas idée de la séduction qui émane de ce tableau, c’est à la fois crâne et velouté, vigoureux sans brutalité, élégant sans mièvrerie, infiniment original de composition et toujours comme saisi au vol par un hasard heureux...
Certes nous sommes assez blasés sur toute espèce de peinture ; notre vie a, selon notre désir d’enfant, roulé d’Orient en Occident, du Nord au Sud à travers les tableaux, les musées et les expositions, eh bien ! les œuvres de ce Vénitien d'aujourd’hui ont pour moi ce charme de certains regards que la langue roumaine appelle le « viens à moi », de ces regards dont Maurice Maeterlinck a si bien dit les mystérieuses expressions, de ces regards qui font songer à des princesses prisonnières en des tours d’ivoire, ou a du linge blanc étendu sur des prairies vertes...
EPENDANT M. Edmond de Pury n’a pas toujours peint à Venise.
Si haut que remontent mes souvenirs de flâneries devant de la peinture, je me rappelle de lui des pêcheurs méridionaux, des mers et des ciels de cobalt transparent, des rochers de cristal argenté... C’était toutes les deux années à l'exposition de Neuchâtel de nouvelles variations, à gorge déployée, sur les mêmes thèmes de bravoure italiens, à savoir quelque nu ou semi-nu mélodieux qui vibrait au soleil sur des harmonies maritimes en radieuses fanfares, avec la triomphale splendeur d’une saine jeunesse bronzée, suant la joie de vivre forte et mâle dans l’ambiante allégresse bleue.
Mais encore avant l’Italie et avant mon conventionnel âge de raison, il y eut, paraît-il, les femmes arabes envoilées de blanc à l’ombre des murs décrépits et des cactus épineux; il y a eu la sorte de bizarre canephore levantine trop haute en couleurs du Musée du Locle; il y eut cette tête d’Algérienne qui obtint une médaille à une exposition d’Alger et qui appar-
tient à M. Philippe Godet. Puis décidément ce fut l’Italie qui accapara tout à fait le peintre, l’arrachant à l’Orient qui l’allait saisir, ce victorieux de la couleur fait pour toutes les outrances et que la mer assujettit à toutes les délicatesses.
En voulez-vous un en pleine mer de ces beaux garçons napolitains, nous le choisirons à peu près vêtu ! Mais surtout surprenez sur le fait, en train d’orchestrer sa symphonie cette fois en bleu majeur, ce miraculeux peintre qui sait si bien toutes les sorcelleries de l'eau, de l’air et des reflets, les secrets de toutes les diaphanéités, — cet amoureux de la mer italienne qui semble né dans l’antre de la belle Mélusine ou dans cette grotte d’azur de Capri, qui lui a inspiré le premier tableau où il s’affirme un maître, ce tableau tout bleu, où sur un fond de rochers reflétant le bleu méditerranéen s’enlève une barque de petits pêcheurs demi nus, ce tableau devenu la propriété de M. Bovet de Valentigney, le docte wagnerien, qui n’a jamais consenti a laisser exposer nulle part son double trésor : le portrait inédit de Wagner, et le tableau bleu...
En fait de bleu donc, voyez ceci :
Plein ciel d’azur, pleine mer d’azur, bleu foncé en haut, bleu encore plus foncé en bas, l’un et l’autre aussi transparents mais diversement, transparence fluide et transparence liquide. D’un bleu aveuglant cette mer à peine clapotante. Une barque vogue, vient à vous... elle va jaillir hors du cadre; des reflets vert et outre-mer se perdent dans les profondeurs, sous son ombre. Elle est si bleue cette Méditerranée, si bleue, que le ciel d’un bleu absolu paraît comme un peu gris de chaleur. La barque est noire et rouge, goudronnée et peinte; l’extrême bord, blanc; le tout avec des reflets bleus. Des cordages jaunes, — des nasses d’osier rousses, deux en
raccourci, une en profil, deux autres jetées au fond entremêlées de perches, — des bancs roses, emplissent la grosse chaloupe; une lourde coquille de noix pansue. Au milieu, attelé crânement à ses rames ramenées contre lui, un fort et souple jeune homme presque renversé en arrière, genoux et mollets nus, un large pied ferme appuyé contre un des bancs roses. Son pantalon bleu retroussé sur ses cuisses a des reflets verts, sa chemise est aussi bleue, d’un bleu très clair.
Sous son grand paillasson jaune, il cligne des yeux, ébloui par la pleine mer..., le modelé de ses genoux orangés, brique, d’un relief incomparable dans cette formidable étude de bleus. Les reflets mouvementés, coupés par l’arête de la proue indiquent à merveille la rapidité de cette navigation à force de rames et à tour de bras. La pointe rouge du bateau zèbre de vermillon les verts mêlés au bleu des reflets dans l’eau où luisent aussi quelques lueurs jaunes et grises tombées des nasses. A l’horizon très loin, là où le bleu du ciel et le bleu de la mer se confondent en une ligne pourprée, les bleus semblent presque roses.
Que c’est bien là le type des derniers tableaux capriotes d’Edmond de Pury, schéma d'outre-mer et d’argent tranché net et accroché dans ma mémoire comme le bouclier aux crues couleurs héraldiques d’un chevalier de la Marjolaine dans le vestibule d’un grand château , la tanvire, la tanvire! Pourquoi le taire ? En plein sabbat de toutes les douces folles images qui tourbillonnent dans ma tête, la tour prend garde où gitent mes chimères, — certaines initiales visions d’œuvres d’Edmond de Pury sont démeurées à jamais mosaïquées au nombre des très rares réalités, qui imposèrent la compagnie de leur victorieuse présence à mes rêves; et dans les longs corridors noirs de leur forteresse hantée où ils se claquemurent de peur de se laisser abattre , mes rêves, sans jamais se lasser,
les contemplent ces images de la vie réelle, plus vraies que la vie, puisqu’ils l’unissent au rêve. Je compte parmi ces pêcheurs italiens certains des nus les plus beaux, les plus sainement réalistes de notre époque.
Mais afin d’obtenir ce résultat, le vaillant peintre a accumulé une telle somme de travail, une telle quantité de prestigieuses études, véritables exercices de vélocité artistique, que bien peu y croiraient de ceux qui aujourd’hui admirent tant sa virtuosité et sa maîtrise, avec l'enfantine conviction pourtant si accréditée dans certain public, qu’on naît ainsi, sans avoir désormais plus d’efforts à accomplir pour conquérir cette lumière et ce coloris.
De ce qu’il a travaillé ce peintre, du chemin qu’il a parcouru, — pour en juger, il faut, après avoir regardé par exemple le pêcheur poussant une barque du Musée de Bâle, (la ville de Suisse la plus intelligente en beaux arts\ revoir les académies pourtant si estimables déjà des débuts, à la sortie des ateliers parisiens. Malgré les très beaux paysages gris distingué, avant que la mode fut encore aux gris, d’une grandeur si simple et d’une si âpre sauvagerie, malgré les ciels bleus, les mers vertes et les rocs blancs, où elles se tordent tragiques, ou se jouent heureuses, il leur manque le grand air. Caïn, Abel , les premiers pêcheurs de Capri , au Musée de Neuchâtel, et les études pour tout cela, qui gisent tristement abandonnées dans l’atelier de Neuchâtel, atelier désert et clos devenu une sorte de retire-tout, pied à terre, animé par la présence de l’artiste tout au plus cinq ou six jours par année, ces juvenilia éloquents et pathétiques resteront encore plus pour marquer le point de départ d’une personnalité artistique aussi intense vers un magnifique épanouissement, que pour des mérites dont je ferai la part dans le prochain volume sur les Musées de Suisse.
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E renvoie de même à mes articles Edmond de Pury des deux salons neuchatelois de 1886 et 1888, prochainement réédités, parce que ces salons datent dans l’histoire de l’art à Neuchâtel, et parce que mes articles sont des points de repaire dans les suivantes étapes de mon admiration pour l’artiste que l’exposition de Lausanne de 1891, répétée aussitôt après à Londres où on l’accueillit avec beaucoup de faveur, devait pleinement me révéler. Je m’en souviens comme si c’était hier. Peu d’expositions particulières en Suisse eurent jamais autant de succès. Et en la transportant au pays de Gainsborough, de Lawrence, de Turner, de Whistler, de Burne Jones et aussi de ces Præraphaélites dont M. de Pury se rapproche parfois inconsciemment, le maître une fois de plus ne manquait pas de crânerie, et la confiance en soi-même qu’il fallait à un artiste suisse pour oser cela, prouvait assez de caractère! Seul ce grand original de Buchser avait créé, et l’on sait avec quel succès, de pareils précédents en Angleterre, en Amérique et à Vienne.
Il est vrai que jamais encore Edmond de Pury, le prodigieux artiste selon la nature de son talent, de plus en plus vénitien au lieu que neuchatelois, ne s’était élevé aussi haut, n’avait présenté au public un pareil bouquet de toiles éblouissantes, une telle magistrale série d’œuvres de longue haleine.
Et puis combien peu de nos artistes eussent été en mesure d’abattre une somme de travail si considérable en aussi peu d’années, soit une vingtaine de toiles contenant presque autant de personnages en pied et grandeur nature , une douzaine de portraits tous plus distingués, tous plus enveloppés les uns que les autres, et ne perdant rien au voisinage redoutable des scènes vénitiennes, toutes colorées et lumineuses à en éblouir. Oh! le débordant enthousiasme de mes articles d’alors! Et si justifié!
Oui, vraiment, ce fut cette rutilante exposition de Lausanne... une féerie! Le grand Buchser mort, et Bôcklin devenu de plus en plus la propriété presque exclusive des grands seigneurs et des grands musées allemands, je croyais fermement qu’Edmond de Pury était seul capable en Suisse de nous convier à un tel festival du dessin et de la couleur. Je voyais là pour la première fois la presque totalité des œuvres élaborées en deux ou trois ans, par cet acharné travailleur qui ne chôme jamais que le dimanche.
Elaborées... est-ce bien le mot? Il y avait là des œuvres d’une telle virtuosité, d’une telle fringance de pinceau, d’une telle joie de couleurs heurtées et pourtant harmonieuses, qu’on les eut dites soufflées par enchantement..., de la magie, quoi! Les mirages de la cité, éternelle Sarah la Baigneuse d’entre les cités, les plus nacrés, les plus soyeux, les plus veloutés, les plus inexprimables de nuances rares, semblaient accourus eux-mêmes à je ne sais quel carme incantatoire du peintre, se fixer sur la toile... Toutes les
chatoyances des étoffes rares d’Orient et d’Extrême- Orient, toute la joaillerie des dogaresses de l’ancienne république de Venise étaient là, amalgamées sur les guenilles de gamins et gamines des lagunes. Les portraits, toujours très aristocratiques de facture, très distingués de composition, c'était le tribut accordé par l’artiste au patriciat des grandes villes suisses; le reste, c’était l’hymne d’admiration le plus éclatant qu’ait chanté à la gloire de la beauté populaire méridionale, un artiste épris de toutes les élégances physiques en la race la plus affinée qui soit sur notre terre vermoulue.
Impossible de détailler ce merveilleux ensemble d’œuvres fraîches et vivantes, pleines d’air, de soleil et d’espace, pour lesquelles toutes les réalités les plus enchanteresses de la vie populaire méridionale furent étudiées avec amour, choisies avec une exquise aristocratie de goût, peintes avec une vivacité, une conscience et une facilité prestigieuses. La peinture d’Edmond de Pury non seulement alors déjà vivait, souriait, ondoyait, miroitait et vibrait, mais il commençait à s’en dégager souvent une hautaine poésie, quelque chose d’encore indéfinissable... quelque chose comme de la charité d’un genre inaccoutumé, d’un sentiment à la Saint-François d’Assise artiste, une charité qui eût consisté à démontrer la beauté des va-nu-pieds, et à vêtir des loqueteux, grâce à toutes les magies d’une atmosphère nacrée, argentée ou azurée, comme jamais ne le fut Salomon dans toute sa gloire I
Cette atmosphère de rêve de Venise... une fois de plus et cette fois plus que jamais, nous pouvions nous en extasier 1 C’était tout un poème, à elle consacré entier, qui la chantait et i’incantait avec les accents les plus divers, elle et ses secrets de transparence, de fluidité vibratile, engendreurs de mirages et de miraculeuses transfigurations. Ce qu’il a fallu
d’années, de longues études et de pénétration, de luttes continuelles et de tous les jours aux prises avec le problème presque insurmontable de cet æther impalpable qui semble n’être rien et qui est tout, pour en arriver aux victorieux résultats de M . de Pury ! Les tableaux, eux, ne racontent pas plus tout cela que les pierres précieuses les mystères de leur cristallographie et de leur lente formation chimique dans les entrailles de la terre et les géotes énigmatiques.
Et il fallut bien le constater : avec M. Edmond de Pury c'était, qui renaissait, une nouvelle école vénitienne, mais une école vénitienne qui semblait s’attacher à prouver que les gueux d’aujourd’hui, au quai des Esclavons et au Lido sont plus richement vêtus que les seigneurs de Paul Veronèse et de Titien.., en tous cas, que le soleil et l’atmosphère d’aujourd’hui y sont plus dorés et argentés que jamais; la mer plus nitide et transparente, plus azurée ou plus gris-perle qu’aucun autre adorateur de Venise, depuis Canaletto jusqu’à Ziem, Clara Montalba, Brabazon, Halton et Mainella ne les a chantés.
Et c’était précisément ce qui frappait. — Après toutes les autres Venise, dorées et bleues, de tous les grands artistes, aussi bien en littérature qu’en peinture, depuis Byron, il y a si longtemps, jusqu’au prince de Valori il y a deux ou trois ans, — la Venise grise de M. de Pury apparaissait comme une découverte, sinon comme une révélation. Le doux et délicat Bocion, le subtil poète du Léman avait essayé de s’attaquer à cette atmosphère irréelle de blancheur, à ces brumes qui semblent de la lumière diffuse, où les îles et les barques flottent dans les mirages comme d’autres mirages .. mais il en avait rapporté « du plâtre et non point cette impalpable poudre de riz ou d’iris », qui vibre lumineuse et perlée dans les fonds de M. de Pury; cet enveloppement éthéré des
.objets par les répercussions renvoyées à l’infini, du ciel à la mer, de la mer au ciel, d’un horizon à l’horizon opposé....; tous ces gris indéfinissables, plus éblouissants que les pires azurs de Gapri, que nous montrait en opposition l’artiste.
Sur le fond suave et enchanteur, comme la soie de couleur illusion des contes d’autrefois, de ces horizons, où mer et ciel se confondaient dans la nacre fluide, — ou bien contre les murailles que le soleil change en rugueux crépissage de pierreries, s’enlevaient des figures merveilleuses, aux attitudes de statuettes, aux grâces à la fois naïves et torturantes, aux loques incandescentes, — non pas des pétards, des explosions de couleurs sur couleurs comme chez ce géant de l’impressionnisme que fut Buchser, ce Delacroix suisse, mais des brasiers, des bouquets de tons flamme, charbon-ardent, métaux en fusion, combinés avec une entente harmonieuse qui ravissait et ravira toujours, par l’aristocratie indéfinissable apportée à symphoniser les chatoyances les plus disparates. Edmond de Pury qui est, on le sait, avec Lenbach et Egusquiza, le seul peintre devant qui Wagner aux dernières années de sa vie ait consenti à poser, avait alors déjà des formules wagnériennes, une instrumentation colorée wagnérienne, à lui spéciale parmi tous les autres artistes ..
A ceux qui trouveront exagérée cette extraordinaire épithète, combien je regrette de ne plus pouvoir répondre d’aller voir à Lausanne; jamais, en effet, M. de Pury n’avait encore exposé, à Neuchâtel, ou ailleurs un tel .ensemble de grands tableaux, aussi chaudement colorés; aucun autre de nos peintres, jamais, ne s’était approché de cette perfection qui est de plus en plus l’originalité saisissante du métier de M. de Pury et qui consiste à savoir pousser jusqu’aux dernières- limites du rendu sa peinture, sans lui enlever le moins du monde de sa
fraîcheur primesa utière. Aussi faut-il le placer immé-* diatement auprès de Bocklin, de Buchser et de Paul Robert; ils forment à eux quatre, le tetragramme artiste le plus divers, le plus individuel dont puisse s’honorer la Suisse contemporaine, les seuls, je l’ai dit déjà plusieurs fois, que nous puissions opposer comme importance et originalité à n’importe quel étranger.
Des portraits, Venise et Capri, ont été, sont, et demeureront toujours les trois champs d’activité de M. de Pury; mais ces dernières années, il a fait rendre à la plus enchanteresse des villes et à la plus enchanteresse des îles tout ce qu’on en pouvait tirer de plus intense et de plus coloré. En voilà des tableaux qui ont, eux ! les quatre qualités que je m’en vais prônant de par le monde : la force, la finesse, la lumière et la couleur; les quatre grandes qualités presque contradictoires qu’on rencontre si rarement unies. Le dessin, je n’en parle pas, c’est la grammaire
On n’en sera jamais las, tant quelles seront étudiées et rendues par un maître comme Edmond de Pury, des mers bleues, des pêcheurs bleus et blancs, aux jambes et aux bras nus bronzés, des bachots noirs et rouges remplis de nasses, des eaux de Capri enfin, comme on dit en argot de littoral. Et plus on les voit plus on les veut revoir, quand bien même elles sont dans toutes les mémoires et dans toutes les rétines.
Déjà il n'était pas possible d’être plus séduisant que ne l'étaient ces scènes de Capri et néanmoins les scènes de la vie populaire vénitienne, le sont peut-être davantage.
Il faut le répéter encore, tant cela aussi est à la gloire de notre peintre : je ne sais à l’heure actuelle après Goethe, Ruskin, Browning, Sand, Musset, Paul de Saint Victor, personne que M. Charles Yriarte, le le prince de Valori et M. Edmond de Pury, qui aiment Venise d’une sorte si intelligente. Charles Yriarte a érigé
à la reine de l’Adriatique momifiée dans sa châsse de palais, de coupoles et de campaniles, gigantesque orfèvrerie de pierre et d’airain, le plus bel ex-voto : quelques livres définitifs qui contiennent tous ses titres de gloire historiques et artistiques. Le prince de Valori raconte Venise en grand seigneur cosmopolite ; hôte de Don Carlos le royal exilé, chroniqueur du High-life de l’Almanach de Gotha, il aime Venise « Vétusté Vénusté » comme dit le superfin et quintessencié comte Robert de xMontesquiou Fezensac, comme le seul cadre digne des fêtes qu’y donne le Roy à tout le livre d'or et aux nobles étrangers de Vienne et d'Orient.
Venise, la Venus des villes!
Venise, la Venus des iles !
Ici venez, isolez-vous,
Toi, qui de ton amour t’exiles,
Et toi que les voitures viles Eclaboussent, Pape des fous!
Vous trouverez des palais mornes Pour loger couronnes et cornes,
Amoureux et rois détrônés;
Et dont la vaillante lézarde,
Où le ciel d’azur se hasarde,
Aura de quoi vous rire au nez.
Vieillesse de ville hagarde Qui dans le canal se regarde Saura vous bafouer deux fois.
Venez mirer vos jaunes ris Dans le rire encore plus jaune Que le coucher du soleil aune Sur le couchant de ce débris.
Monarques dénués de trônes Amants sans cœur, abbés sans prônes, Voici le décor qui vous sied :
La ville incertaine et flottante Qui deux fois par jour haletante Prend et perd la tête et le pied.
Pour ce qui est de M. Edmond de Pury lui, il adore Venise surtout en son peuple, en ses pêcheurs, ses gondoliers, ses délicieux gamins et gamines. Le prince de Valori prétend comme nous Venise aussi orientale que l’Orient; en tous cas, l’être humain y est aussi beau, le haillon aussi pittoresque, et c’est ce qu’a irréfutablement démontré une première fois toute l’exposition lausannoise de M. de Pury.
ES trois ou quatre tableaux célébrés au commencement de cette étude faisaient partie de cette radieuse exposition de Lausanne. Mais je voudrais m’efforcer de décrire encore une ou deux de ces ravissantes toiles, seulement décrire.... je ne suis plus à l’âge heureux de mes premiers salons neuchatelois où je critiquais en toute confiance ne doutant de rien. Helasî depuis longtemps déjà les expressions : « Ceci me plaît, cela ne me plaît pas », ont remplacé sous ma plume le « ceci est beau, cela est laid » d’autrefois. La critique n’existe pas plus que l’absolu ici-bas. On n’a jamais eu, on n’a et on n’aura jamais que des impressions et de flottantes classifications et traditions.
A peine entrait-on à Lausanne, par un sombre et neigeux jour d’hiver, dans cette salle de la Grenette qui semblait emmagasiner tout le soleil d’Italie, qu’un morceau unique tirait l’œil et trouait les murs : c’était, comme Britannicus dans le théâtre de Racine, auquel cependant l’œuvre de M. de Pury ne ressemble guère, sauf peut-être par la finesse de certains portraits de
femme, la pièce des connaisseurs, celle à laquelle accouraient aussitôt les gens du métier; ils ne voyaient que cela; le reste semblait ne plus exister pour eux à côté de ce tour de force d'une audace, d’une difficulté et d’une simplicité ! Pour moi cela me séduisait par son étrangeté, par cet inexprimable qui n'est pas le style, — au singulier cette blague d’école partout ailleurs qu’en peinture décorative, — qui n’est pas ce vague hiératisme, cet inconscient praeraphaélisme dont témoignaient certaines autres œuvres de M . de Pury . . . Essayer de donner quelque idée de ce puissant morceau, peut-être dégagera les causes de cette inexplicable impression.
La ligne d’horizon très haut, touche presque la baguette supérieure du cadre empli par la mer et le ciel. Ciel épais, rosé, violacé. Mer opaque, vert-laiteux; c’est la lagune ; effleurement de vase à droite, une simple ligne jaunâtre. Au fond, à gauche, vogue lointaine une île vénitienne, une flottille de maisons vagues, une coupole, une tour, grises avec un peu de jaune à la surface ensoleillée. Sur la mer encore, deux barques à voiles jaunes, les unes déployées à tire d’ailes, les autres élancées en un long trait glissant, patinant presque au ras de l’eau opalisée. Plus bas en arc de cercle autour de l’émergement vaseux, trois de ces spéciales minuscules périssoires, socles nautiques pour un seul homme à peine, trois esquifs de pêcheurs de passerini, (ces sortes de petites soles plates et minces comme feuilles de papier, blanches au recto, noires au verso, qui vivent dans la boue marine), les hommes couchés sur le ventre dans le sens de la largeur du bateau, sondant de leurs bras et de leurs mains la vase au fond de la mer peu profonde. Plus près encore de ces barques, les individus penchés à l’eau plus distincts, jeunes gens aux loques bleues et brique, chapeaux-paillassons jaunes et verts. — Ainsi préparé par une succession d'ébauches toujours plus précises, voici à l’avant-plan le morceau principal.
ce morceau sur lequel s’hypnotisaient tous les artistes qui visitaient l’atelier de M. de Pury. Au bord de la toile, une grosse barque sombre et ardoisée penche de côté sous le poids d’un vieux pêcheur affalé en travers, torse nu, brun et modelé dans le brun avec une maestria incomparable; ses deux bras fouillent l’eau verte, sa tête relevée autant qu’on peut est ombrée de vert noir par un vieux feutre orangé-vert, qui semble un gluant détritus maritime. Dans cette ombre deux petits yeux pers à demi-clignés vous fixent ardemment ; quelques touches de vermillon percent d’une bouche flétrie les rides moqueuses d’un menton hirsute, une face tannée et recuite par le soleil et les embruns. La barque est remplie par ce vieux corps replié, chemise blanc-rose-bleu rabattue sur la ceinture, pantalon de toile bleue usée, les deux pieds nus orangés joints ensemble, le tout compliqué, bizarre et nullement disgracieux, morceau de bravoure d’une poésie puissante comme un motif de Yann Nibor, que, par fantaisie, aurait musclé et coloré Leconte de Lisle... Jamais on n’a mis tant d’harmonie dans le déséquilibre, tant de plasticité dans un sujet qui paraît en manquer ; un homme couché au large d’un bachot et le faisant presque vaciller. Jamais encore morceau d’un relief et d’un coloris si puissant n’a ainsi flotté dans le rêve liquide et fluide, entre deux infinis... Et ne serait-ce pas là le secret de sa séduction à ce tour de force, son imprévu? L’harmonieuse et inattendue résolution d’une dissonance, comme celles rares, troublantes jusqu’au spasme que se permet si souvent Grieg dans sa musique,., mais ici une dissonance de lignes et de vigueur dans une pâmoison d'exquisités nuancées... un bolide humain projeté hors de sa nébuleuse dans l’impondérable lumineux et nacré.
Et peut-être est-ce la récompense d'avoir tant admiré cela, mais en 1893 lorsque je rentrai à Venise
avec Marcel et le prince Bojidar Karageorgevitch, le train une fois sur la grande jetée autrichienne, ce fut ce tableau d’Edmond de Pury qui me souhaita la bienvenue sur la lagune grise au large de Mestre... A quelques encablures du viaduc le pêcheur de passerini était là tel quel, comme si Venise elle-même avait tenu à me prouver une fois de plus que le peintre qui la célèbre si bien, son peintre, n’exagère jamais, que tout simplement il est à la hauteur de la réalité.
CI devait logiquement se placer l’interprétation de l’adorée fillette, l’immense auréole d’un chapeau de paille déchiré autour de sa tête, debout en contre-jour sur un gai fond de feuillage, de troncs d’arbres et de fleurs ensoleillés, tour de force à la Régnault, avec là précisément une tendance à la symétrie et à l’étrangeté régulière des Præraphaélites anglais... Mais il a plu à mon caprice, puisqu’aussi bien c’est l’une de trois ou quatre œuvres en lesquelles l’art d’Edmond de Pury culmine, d’en faire l’ouverture de cette embryonnaire esquisse de l’œuvre du Maître, — car nous espérons un jour faire mieux, — esquisse qui jamais ne rendra le quart de l’étourdissante fantaisie et de la verve charmeuse de ce pinceau, de cette palette, de ce dessin et de cette couleur, de cette force et de cette grâce qui met Edmond de Pury de pair avec les premiers de n’importe quelle école. Ni plus ni moins!
Eh bien ! cette petite Elena de Sotto Marina, à Neuchâtel a-t-elle été assez peu comprise en 1890
(voir l’article de M. Ph. Godet qui est le plus élogieux de tous); à Lausanne le public l’a mieux sentie, mais, la critique l’a traitée de coup de sang méridional. En revanche demandez à Londres et à Munich ce qu’on en a pensé? Ceux qui l’ont vue là, en parlent encore et ne l’oublieront jamais.
Par peur de lui être infidèle avec trop de lyrisme, je ne m’arrête pas devant la marchande de fleurs, ni devant Gemella detta Girasole... Cependant je n’ai pas retrouvé dans ces ravissantes filles le charme vicieux des figures de t 888, charme vicieux dont on m’a tant reproché de parler... Je me demande si la perversité était alors en moi... Dans ce cas serait-ce l’Orient qui m’a assagi?... Etrange cela!
Je ne m’arrête pas non plus devant les sites de lagunes grises en plein soleil, que M. de Pury exprime avec une habileté si fantastique ; tout à cette exposition de Lausanne enivrait, montait à la tête et rendait fou ; en présence de cette douzaine de sujets vénitiens, on avait peur de parler en amoureux, de trop dire et de passer pour un écervelé ou pour un jeune homme de mœurs légères. Cependant je voudrais m’extasier encore sur le morceau, que le chroniqueur de la Galette de Lausanne en un article d’un bout à l’autre insoutenable de perfides réticences avait jadis comiquement traité de paradoxal.
Deux enfants pataugent sur le rivage vaseux, pêchant des coquillages et chassant devant eux sur le sable quelques gros crabes. Les deux gosses reçoivent le soleil levant en plein dans la face, derrière eux la nuit s’enfuit à l’Occident en lourde brume violâtre. Tous leurs vêtements déguenillés sont métamorphosés en délirantes, en cameléones soieries pour lesquels il faudrait repêcher dans les Goncourt tout le vocabulaire ponceau, zinzolin, nacarat, aurore et céladon du dix-huitième siècle. Derrière eux d’autres groupes
d’enfants clabaudent à l’eau avec une vivacité d’attitudes et de couleurs qui éclipse entièrement les prestes silhouettes d'Aerni, le peintre suisse établi à Rome, qui passe pour posséder le suprême chic à animer de telles hâtives et grouillantes figurines.
Pierre Loti, qui n’admet pas de milieu KvSï® en ses relations sociales, et veut être l’hôte ou bien de la princesse Karageorgevitch, de la princesse Alice de Monaco, de la reine de Roumanie, — ou bien de son frère Yves et du faquin Samuel de Salonique, M. de Pury ne s’est jamais consacré qu’aux portraits les plus mondains possibles, sinon aux moricaudes d’Algérie et aux va-nu-pieds d'Italie, et cela avec une verve de coloris endiablée et chantante, comme le violon de Sarasate et le piano de Teresa Carreno... Lors de l’exposition de Lausanne il n’y avait qu’une voix pour s’exclamer : « On sort de là avec du soleil dans les yeux. »
Mais voici le purgatoire! Le peintre possède aujourd’hui une telle infaillible mæstria que, peints par lui, le plus banal portrait masculin, les plus simples étoffes anglaises, le drap noir d’un habit sont tout pénétrés de cette enveloppe fluidique qui reste sa toute particulière préexcellence. M. de Pury ne recule devant aucune des brutalités du vrai, mais nul mieux
que lui n'a su saisir les éléments lumineux et aériens en lesquels elles nagent, ces éléments atomiques impalpables que les trop grossiers matérialistes n’aperçoivent jamais.
C’est surtout sur cette question d’ambiance lumineuse qu’il faut insister en ces pages; car l’heureuse résolution de cette suprême difficulté en des tableaux qui tous sont non seulement des tours de force, des trouvailles, mais des idées, c’est là une telle indéniable originalité, une telle maîtresse qualité qu’elle n’aurait pas besoin d’être surajoutée à toutes les autres de dessin, de couleur et de composition, pour faire de M. de Pury l’un des rares artistes complets de notre pléiade suisse.
Les portraits n’est-ce pas, sauf pour la personne peinte, ses parents et ses amis, sont des exercices de virtuosité qui n’ont d’intérêt que s’ils reproduisent des physionomies caractéristiques d’une époque, s’ils sont pour le siècle prochain des documents physiologiques et historiques. Or nul mieux que M. de Pury n’a présenté aux mondaines de la Suisse romande miroir plus amoureux et aux Messieurs de Neuchâtel, Berne, Lausanne et Genève le même miroir, mais devenu soudain impartial, fidèle traducteur en art, de corps quelconques comme leur vêtement, en lesquels traluit, comme on dit du raisin en Valais, des âmes encore plus quelconques. M. Léo Bachelin a dit tout ce qu’il y avait à penser au sujet de beaucoup de ces messieurs... Faut-il citer?
Les portraits exposés à Lausanne je les ai décrits sur mon carnet de notes, chacun minutieusement : mais publier cela, non. Ce serait en général aussi peu flatteur pour les portraiturés que flatteur pour le peintre. De tout mon enchantement je fais exception pour les jeunes filles en général à commencer par Mesdemoiselles Valloton, Esther de Murait et Inès
Micheli, dont je me déclare amoureux d’après portrait, et surtout pour Madame de Pury, dont je baise dévotement la main, — la belle main artiste, — sur une toile qui elle aussi est l’un des points culminants de l’œuvre de son mari. Fin et spirituel visage de rose épanouie tout en malicieuse bonté, robe de velours violet, géranium rose au corsage, petites mules dorées, le tout sur un fond de gobelins... Qu’on s’arrête et qu’on salue, - — il est passé là un souffle de Velasquez et il y éclate un brio de meilleur aloi que celui de Carolus Duran.
Madame de Pury! Bien l’idéal d’une femme d’artiste, et artiste elle-même combien !
Tandis que lui rayonne à travers les lagunes, elle se cantonne dans Venise et npus retrace ses canaux où tantôt méditent les profondes eaux sombres pleines des tragiques reflets de maussades et orgueilleuses sculptures, tantôt miroite le désert ensoleillement du plein midi sous la torpeur des gondoles funèbres où sieste le beau gondolier, tandis que brûle le ciel nacré, et alors il y a dans le doux zézaiement de l’eau qui roucoule rythmée par la gaieté de l’air, une danse de reflets absolument suggestive. L’œuvre de Mme de Pury, exposée à Lausane, complétait très gracieusement celle de son mari quand c’eut été un très grand honneur de ne pas détonner à côté de tant de lumière et de tant de couleur.
CI une première pause et un premier résumé. Cette étude a déjà assez duré et pourtant je n’en suis qu’à moitié chemin... Mais la concupiscence de décrire m’entraîne...
M. Edmond de Pury est dès ici en pleine maturité et en pleine efflorescence de son talent; il nous réserve encore bien des surprises, et je prévois qu’avant peu, il faudra compléter ces notes et celles qui suivent par de nouveaux chapitres. Après Venise, il y a la Dalmatie, le Monténégro, où l’on appelle à grands cris le maître vénitien et où sa vision de la nature et sa manière seraient sans doute complètement renouvelées. Et puis la nostalgie des hivers au soleil, l’entraînera probablement en Egypte, et là encore ce sera une nouvelle transformation. Edmond de Pury, mêlé à la vie populaire musulmane, nous représenterait la jonction d’un art et de modèles bien faits pour s’aimer et se comprendre, et pour renouveler complètement l’orientalisme en peinture...
Mais il faut auparavant laisser le Maître dire
— et il va nous le dire — son dernier mot sur Venise, l’incomparable Venise qu’il aime si bellement; encore quelques œuvres comme le dolce far niente , le pêcheur de passerini , les enfileuses de perles, Elena , le Printemps, la marchande d'oignons , le pêcheur poussant une barque , et il aura réellement tiré de la si populaire moderne Venise tout ce qu’elle peut offrir de plus séduisant.
Croyez-vous? Eh bien nous allons voir. Jusqu’à présent, voici à quoi nous en sommes :
A Capri, M. de Pury a écrémé de la même façon qu’à Venise les plus jolis motifs et les plus neufs. Ainsi son œuvre jusqu’ici contient le plus beau site de la Méditerrannée, le plus beau de l’Adriatique, par conséquent le meilleur de l’Italie maritime. Il contient en outre et surtout les plus parfaits exemplaires de la beauté humaine en Italie, le grecolatin de Naples, et le slavo-latin de Venise. Or ce n’est pas rien, de résumer autant que possible en une œuvre toute la vie populaire d’un littoral tel que celui de l’Italie. Enfin M. Edmond de Pury s’élève de plus en plus du réalisme à l’idéalisme sans pour cela jamais perdre la parfaite notion de la réalité et cette évolution déjà fort sensible va tout à l’heure s’accentuer encore; il touche déjà au moment où à force de regarder, mais de regarder avec les yeux de l’intelligence, ouverts aussi bien que ceux du corps, on arrive à extraire de la réalité tout l'idéalisme quelle renferme , ce qui est l’une des deux formules de la synarchie artistique, l’autre étant î parer les idées de toute la splendeur palpable des formes.
Mais constatez ! Pour arriver à si bien rendre les adorables jeunes échantillons humains de Capri et de Venise, M Edmond de Pury a dû trimer ses hivers sur des portraits dont beaucoup de modèles sont loin d’avoir le moindre rapport avec l’idéal et
la beauté... Seulement quelle école..! Après des hivers d’assujettissement à l’inviolable discipline du portrait et que le Maître ne renouvellera plus, l’été venu en Italie, il est absolument maître de lui et fait ce qu’il veut. Il ensemence et fume ses terres l’hiver pour récolter en été.
Cette cinquantaine de portraits exécutés un peu partout en Suisse, eussent mérité de longues notices, elles eussent été trop biographiques tant le pinceau a été fidèle; mais cette portion de l’œuvre de M. de Pury qui me plairait dans un siècle, me laisse froid aujourd’hui ; et je ne consentirais à en parler qu’en la décrivant sans ménager les modèles. Pourquoi? Nous les connaissons trop bien, n’est-ce pas, ces modèles. Ils sont en Suisse comme partout, et nous savons assez à quelles âmes vulgaires, sauf quelques radieuses et très rares exceptions qui confirment la règle, quelques de Chambrier, Boissier, Bovet etc... et Wagner naturellement, ces corps bourgeois et leur défroque moderne servent de bocal. Et puis il faudrait la patience de Flaubert, le style minutieux de Bouvard et Pécuchet, pour les satires dignes de ces précieux documents sur notre époque... Les quelques jeunes femmes élégantes et les exquises fillettes qui échappent à la généralité de cette mention méprisante n’éprouveraient peut-être pas grand plaisir à être exaltées de façon à faire antithèse à la plupart des hommes de la même galerie. Je ne sais! La tâche serait délicate. Mais répétons une dernière fois, et cela sauvegarde les parfaites justesse et justice du peintre, que souvent il arrive dans ses portraits d’hommes à des prodiges de ressemblance et de combinaisons harmonieuses de couleurs sans nul détriment de la sévère psychologie que mériteraient ces guenilles de corps modelés par des sentiments et une vie, guenilles entre toutes les
vies et tous les sentiments. Car il n’y a, esthétiquement parlant, rien de plus odieux que l’absence du bien si ce n’est l’absence du mal !
Et je tiens à répéter pour qu’on ne voie plus en ces lignes l’expression d’une haine, que ce sentiment sur les hommes d’aujourd’huy ne s’applique pas rien qu’aux modèles suisses de M. de Pury, ni même à tous ces modèles suisses, mais au gros de la foule actuelle en tous pays qui se croient très cultivés et très civilisés.
En revanche quelle apothéose, cette œuvre, de l’heureux peuple de Venise, ce peuple d’exquise décadence latine encore affiné par l’intrusion de l’élément Slovène et dalmate! Ce sont celles-là qu’il faudrait une à une magnifier, ces jolies fillettes débraillées qui proclament de tout leur être la splendeur de Dieu, la joie de vivre au grand soleil, et au grand air, dans le marbre et les chefs d’œuvre! Il faudrait — comme on s’agenouille d’admiration devant telle statuette de Pompeï, devant tel bronze florentin — s’extasier d’enchantement devant tous ces gamins deminus plus frais et radieux que des fleurs, plus colorés en leurs haillons poétiques incendiés de soleil que les pages moyen-âgeux. Et de ces gamins et de ces gamines il en est éclos on sait quelle ribambelle de la palette de M. de Pury, tous plus vrais, plus gracieux, plus aimables les uns que les autres. Heureux le peintre qui sauve ainsi de la mort, tant de formes charnelles éphémères, pourtant créées à l’image de Dieu, et dont nul, sans lui, ne saurait plus rien après la grande agape des vers aux jours de la décomposition î
Heureux le peintre qui toute sa vie et de tout son être demeure fidèle au devoir de beauté !
E devoir de beauté ! »
— Il n’y a pas eu un seul jour où M. Edmond de Pury ne se soit efforcé de le remplir. Nous avons dit la splendeur de son coloris, nous avons dit sa maîtrise aux choses du dessin. De toute son œuvre semble partir une strophe du cantique célèbre de Josephin Péladan.
... « Oh! chair calomniée, chair admirable et triste, étroite compagnonne de notre cœur dolent, dolente comme lui, plus que lui pitoyable, ô toi qui pourriras...
« Si tu n’es que d’un jour, si tu n’es que d’une heure, glorieux est ce jour, féconde cette heure. Rien ne nous vient du ciel que tu ne truches pas. »
Nul n’a montré à la foule mieux que M. de Pury et dans une lumière plus insolente pour les timorés, les beaux corps naïfs, ostensoirs de belles âmes pures, les vieux corps las sanctifiés par le travail et la souffrance; l’artiste leur a donné pour autel Venise le monumental trésor, pour église le
plein ciel et la pleine mer, pour lustre le grand soleil italien, pour encens le plein-air salin des lagunes.
Mais il ne s’est pas contenté de cela. C’est ici qu’après une période de tâtonnements un peu indécise, un peu stationnaire au point de vue de l’inspiration, mais particulièrement intéressante au point de vue de la rénovation de son métier, de la recherche du mieux, du continuel effort et de la continuelle étude devant la nature, le Maître se renouvelle sans changer de sujet, mais en les renouvellant avec lui.
C’est ce qu’il nous reste à démontrer.