SECONDE PARTIE
ES ailes blanches palpitent, des ailes de mouettes; des voiles s’en vont le matin toutes blanches les unes, d'autres écornées d’hyacinthe.
Des ailes blanches palpitent, des ailes d’albatros; des voiles reviennent le matin, celles-ci brunes et celles-là blanches.
C’est le cœur de Venise qui bat à gros flocons, c’est la pulsation du cœur de Venise lancée à travers l’Adriatique, et propagée de flot bleu en flot bleu, par dessus les outremers profonds jusqu’aux falaises liburniennes et aux écueils dalmates.
Il en est toujours à l’horizon, à tous les horizons, de ces voiles ailées, de ces ailes de toile, balafrées de cadmium et de roux qui d’entre Venise et Chioggia, d’entre Chioggia et Venise s’en vont écumer l’Adriatique.
Des ailes roses palpitent, des ailes de flamants, des voiles reviennent le soir orangées et purpurines.
Des ailes roses palpitent, des ailes d’ibis, des voiles reviennent le soir purpurines et orangées.
C’est le cœur de Venise qui bat, au crépuscule, d’amour et de volupté, c’est la pulsation du cœur de Venise contenu dans la lagune, mais qui aimante toute l’Adriatique et rappelle à lui les voiles et les
souvenirs; et de flot pourpré en flot pourpré, par dessus les profondeurs indigo des récifs istriens et des canaux dalmates, l’incantation mystérieuse agit* des ailes roses palpitent dans le crépuscule ambré, des voiles reviennent rouges d’amour dormir dans le sein mol de la lagune parfumée, dans les bras de Venise chargée de basiliques
Et après la lente barcarolle sous les étoiles et sur les reflets des étoiles, à la prime aube, le cœur de Venise se réveille, s’épand de nouveau à travers la vaste lagune et bat de nouveau très fort devers l’immensité rebleuie. Les orfèvreries de pierre, comme le soir tête dans la lumière rose, baignent dans leurs insaisissables reflets multinuancés. Dans le multiple nid d’alcyon des ailes et des ailes palpitent, s’entr’ouvrent, battent et tout à coup prennent leur essor...
Et de nouveau sur la lagune laiteuse, sur le canal argenté, des ailes blanches passent, des voiles s’en vont écornées d’hyacinthe, des voiles blanches reviennent saisies par la nuit avant que d’avoir pu rentrer au port qui lèche les pieds des immuables campamles de pierre et balance les ventres goudronnés des lourdes barques.
Et la grande barcarolle éternellement monotone, éternellement variée, chaque matin recommence en majeur, chaque soir en mineur. Et ni jour ni nuit le cœur de Venise ne cesse de battre et d’épandre à travers les flots ses larges pulsations harmonieuses.
Des ailes s’en vont, des voiles reviennent.
Des voiles s’en vont, des ailes reviennent et palpitent, flocons blancs dans la lumière rose, flocons roses dans la lumière dorée.
ET envol d’entre les deux bras, largement étendus de Torcello à Sotto Marina, de la reine byzantine Venise, submergée toute casquée, toute diadémée, cerclée au cou et aux épaules et aux poignets, partout, de lourdes joailleries archaïques ; cet envol de Venise des barques aux voiles multicolores essorant vers la pleine mer, des voiles multicolores toutes sœurs et toutes différentes que M. de Pury a elles-mêmes peintes tant de fois, d’une bizarrerie presque héraldique si elle n’était point tant grecque et orientale; cette en-allade de papillons rouges et or vers les butins maritimes, me fait souvent penser à la dispersion et au nombre toujours croissant des tableaux du Maître qui eux aussi essorent de la ville d’amour vers les quatre points cardinaux, à travers le vaste, vaste monde, et qui portent tous bien haut le pavillon de Venise — oh î rien de Monsieur [de Saint-Marc, né lion — et encore plus haut, ferme et droit , le pennon de leur signataire. Et comme, les bragatsi et les trabacoli chioggiotes s’essaiment irré-
guliers, francs voiliers, sur la mer bleue et les aurores safranées, je dissémine un peu au hasard de mon caprice la flotille des œuvres à raconter sur l’outremer pourpré de mes enthousiasmes qui déferlent, et j’établis une chronologie plus morale que matérielle pour mieux établir l’ascendance des efforts et des tendances, dans la vie un peu hachée par les occasions journalières qu’un artiste, soucieux des réalités qui changent et ne se répètent jamais, doit saisir aux cheveux.
J’ai insisté sur Elena comme sur le point culminant d’une progression qui va de la matière brute des Caïn et Abel de jeunesse et d’atelier, à la matière parée de tous les leurres idéals et séducteurs de l’atmosphère et de la lumière, de la vie heureuse ivre d’elle-même; ce serait le lieu de dire ici la très grande influence de Mme de Pury sur l’œuvre de son mari. Extraordinairement artiste elle-même et de culture toute florentine, elle apportait avec elle la grande tradition de la Renaissance italienne et en pénétrait la peinture du Maître à tel point, qu‘en beaucoup de tableaux on peut saisir comme un fantôme de sa ressemblance. Cette œuvre est encore toute latine. Or maintenant il s’agit de fixer les étapes d’une autre progression, où la matière ayant donné par elle-même tout ce quelle peut recéler de splendeur, il s’agissait d’atteindre à lame à travers de merveilleux corps translucides... Cette conquête de l’empyrée intime est la grande gloire d’Edmond de Pury; elle date d’une circonstance atrocement douloureuse dans la vie de l’homme et que je ne fais que marquer : la mort de son fils unique. L’homme en sortit broyé, mais l’artiste grandi ; passé au feu de l’épreuve il étreignit enfin Y impalpable animique , la beauté morale, la souffrance, et il l’empreignit au delà et autour de la beauté physique. Il y a telles œuvres même sur lesquelles
semble planer en même temps que l’indiscontinue influence de la compagne de l’heur et du malheur, l’âme du fils perdu, révélatrice des autres âmes peintes
jusqu’alors seulement pressenties Désormais ce qui
va flotter autour des corps ce n’est plus rien que de l’atmosphère, mais quelque chose d’indéfinissable, — si l’on veut : de l’astralité, de la sidéralité... qu’importent les mots à ce qui n’en comporte point ; — et l’œuvre encore latine, c’est-à-dire un peu païenne, va se pénétrer d’un peu de mysticité, de quelque chose qui vient de la souffrance septentrionale et de ces terres promises qui apparaissent au delà des continents et des mers d’ici-bas
ERS Pâques 1892 M. Edmond de Pury qui venait de remporter à Lausanne et à Londres de si francs succès, daignait répéter pour Neuchâtel ce qu’il avait fait pour Lausanne et offrir à sa ville natale une exposition absolument renouvelée, un cycle d’œuvres absolument inédit, résultat des travaux de la dernière campagne. Cette faveur fut accueillie avec assez d’indifférence, non pas que Neuchâtel fut à vrai dire réellement indifférent, mais surtout parce que dans cette importante capitale le bon ton est de ne pas applaudir ni admirer, cela non seulement en vue de ne pas se compromettre, mais surtout de faire le renchéri et de poser pour l’atticisme d’une ville du goût le plus délicat, du suffrage le plus rare et partant le plus enviable... Le succès prodigieux et du reste si mérité des fresques de M. Léo-Paul Robert n’infirme en rien ce jugement, car il entrait dans ce succès bien d’autres éléments que ceux uniquement artistiques.
Aussi le suffrage de Neuchâtel enviable!,... ah l
non.
Une ville où des expositions comme celle de M. Edmond de Pury, et celle de M. Gustave Jeanneret la précédente année, se produisent sans succès — parce qu’il ne s’agit que d’art seulement — est une ville qui a des modes, des superstitions artistiques, mais des goûts, des opinions, de la vitalité, de l’existence enfin, cela non! Une ville morte, où ne vivent que des prétentions!
11 était impossible de réunir une seconde fois un ensemble aussi bigarré qu’à Lausanne; faire mieux étant impossible, M. de Pury avait cherché à faire différent ; après un concert d’œuvres tout en majeur, il mettait une sourdine aux cris de la couleur ivre d’elle-même et donnait un concert d’œuvres en mineur, mais qui présentait ceci de particulier : ce concert répétait la gradation, la progression arithmétique croissante, du réalisme le plus sincère à un presque idéalisme non moins sincère jailli spontanément du point de départ réaliste, que nous avions signalée jadis au salon neuchâtelois de 1888; mais il l’amplifiait, la grossissait formidablement, à tel point qu’il s’y trouvait des morceaux dignes de la geste esthétique de la Rose Croix dont on annonçait pour cette année là le premier Salon, et d’autres qui eussent ravi n'importe quel réaliste!
Parmi ces derniers, le buste de face du vieux pêcheur vénitien que nous retrouverons au Musée de Neuchâtel; les deux femmes grandeur naturelle assises au fond d’une cour de Burano de profil contre un mur blanc, sorte d’immense bas-relief peint, mais en haut relief, haut en couleur, avec une recherche de symétrie et de simplicité antiques, œuvre fruste et noble, actuellement au Musée de la Chaux de Fonds; la fillette un peu sentimentale appuyée contre la margelle en pierre d’un puits sur lequel roucoulent des colombes, étude de nuances et de demi-tons gris, achetée par le
Musée de Berne. Parmi les œuvres idéalistes nous omettons de même le jeune pêcheur orange, demi -nu, dans l’eau jusqu’aux genoux pour pousser une petite fille rose assise dans une barque, lequel servit d'étude au grand tableau du Musée de Bâle. Tout cela nous attend en de prochains volumes sur les Musées suisses, il en reviendrait comme on va voir déjà bien assez à celui-ci si nous voulions tout décrire.
L’exposition de Neuchâtel culminait doublement en ce qu’on peut appeler le réalisme d’Edmond de Pury par la brune tête de profil aux rouges lèvres sensuelles d’une fille capriote éclatante de brutale santé et de sensualité, avec des guipures fleuries sur les épaules, et en ce qu’on peut appeler son idéalisme avec le Printemps. Entre les deux, comme participant à l’une et l’autre tendance, il fallait placer le gamin bleu raccommodeur de filets, agenouillé de profil contre un mur blanc où se balance un petit crucifix ; le très joli portrait bronzé du jeune homme de face sur fond vert que nous retrouverons au Musée d’Aarau, et le grand portrait blanc et blond de Mademoiselle M. de Ghambrier, un portrait qui deviendra historique comme ceux de Gainsborough et de Lawrance par la beauté et le charme du modèle autant que par le talent du peintre.
Quant au Printemps, je ne connais pas d’œuvre donnant plus simplement le sentiment d’une apparition... Voici.
Sur un fond très doux, très tendre de halliers ou de charmilles d’un vert jaune, souple et moelleux, les pieds invisibles perdus dans du gazon tout jeune aussi, entourée, ennuagée d’une envolée de libellules et de papillons, en pleine pénétrante quiétude de la lumière argentée de Mai, surgit une grande jeune fille très simplement vêtue de blanc, de légers reflets roses et verts pleins les plis de sa robe flottante et lâche,
De ses deux bras levés elle éploie et soulève derrière elle un châle, un léger tissu blanc marqué de fleurs et de fleurons rouges, roses, lilas et mauves qui, concentrés derrière sa tête nue, l’auréolent d’un véritable bouquet, seules notes un peu vives dans toute cette mollesse gracile des suaves couleurs atténuées. L’auteur a repris le procédé symétrique et régulier de Eléna et en a en quelque sorte transposé les effets ; il a mis plus de vague dans sa vision; il a voulu que tout parut incertain, flottant entre le rêve et la vie, jusqu’au regard de sa printannière héroïne qui regarde on ne sait où et qu'un léger soupçon de strabisme voulu rend encore plus étrange, plus énigmatique. Elle a l’allure fantômale d’une folle très douce, d’une Ophélie vénitienne, mais bien réellement c’est une apparition, une âme enfélicitée, jadis âme en peine et qui maintenant ne touche plus à la terre, une bienheureuse flottant dans un bosquet élyséen. C’est Eléna morte et revenant dire qu’au delà la vie il fait plus beau que sur terre.
Berne et à Neuchâtel en 1893 et 1894 aux expositions régulières, fédérales ou cantonales, M. de Pury eut l’heur d’être peu goûté de la critique locale. Ses œuvres furent moins bien comprises, quelques unes pas du tout. Et puis je le répète, il est en Suisse comme ailleurs des modes, des engouements, des parti-pris d’éloge ou de dénigrement, des vogues capricieuses. En outre M. de Pury se renouvelant dans sa voie, dans la voie que chacun lui connaît, et vivant toujours en Italie, échappe forcément un peu aux luttes quotidiennes de son pays, contre-coups de celles de France et d’Allemagne. Il est classé et on ne s'aperçoit pas qu’il change dans sa voie , pas plus au reste qu’on ne lui permettrait d’en changer s’il s’en avisait. On préféra, et c’est presque naturel, s’apercevoir de nouveautés bonnes ou mauvaises que de se donner la peine de constater les successives étapes de ses acheminements du mieux au mieux et de ses réitérés assauts à la perfection. Au public suisse du reste venaient d’être révélés Eugène
Grasset et Carlos Schwabe; MM. Léo-Paul Robert et Bieler passaient à la peinture décorative ; M. Gustave Jeanneret à la peinture alpestre. On commençait enfin dans la Suisse romande à rendre justice à Hodler, à se préoccuper du géant Arnold Bocklin et de Hans Sandreuter. Et puis pour tout dire quelques jaloux commencèrent à se lasser d'entendre appeler Aristide le juste et à insinuer qu’il y avait assez d’œuvres du Maître vénitien dans les Musées suisses... Eh! il n’y en aura jamais trop ; et les villes qui possèdent des Bocklin, des Buchser, des Pury, n’auront jamais à s’en plaindre... A la mort de Bocklin par exemple, je crois qu’il y aura à Neuchâtel, Lausanne et Genève bien des pleurs et des grincements de dents et je ne cesse, Cassandre inexaucée, de le crier pendant qu’il serait encore temps de remédier à un désastre certain. Tant mieux si les Musées de la Suisse allemande et la Confédération actuels, plus intelligents et par conséquent plus éclectiques que la Suisse romande et ses cantons, s’aperçoivent que M. de Pury n’a jamais fait mieux que ces dernières années et, se préoccupant de ne pas laisser de remords en héritage à leurs successeurs, placent ses œuvres côte à côte avec les Bocklin, les Léon Berthoud, les Léopold Robert...
Bien heureusement, le moment n’est pas encore venu de faire à propos de M. de Pury de l’histoire et de la biographie, je suis résolu à ne m’occuper ici que de son œuvre et non point des commentaires et discussions qu’elle provoque. Je proclame ici ma pensée à moi, qui est toute d’admiration, à divers degrés naturellement, mais d’admiration.
Et attendez, ceux qui en ont le temps et l’espoir! Vous verrez si d’ici à cinquante ans ces œuvres si enveloppées, si baignées d’atmosphère argentée ou blonde : la petite balayeuse , la marchande de poteries , la tresseuse d'oignons , le berceau , le rosairey le gamin
à la proue d'un bâteau , le jeune homme au panier de géraniums n’auront pas aux yeux de nos arrièreneveux l’attrait et le charme des Greuze avec cet indéfinissable quelque chose en plus que nous aurons étreint et défini avant la fin de ces pages. Ils s’apercevront alors que l’artiste leur a légué non point des « essais de composition », comme il a été dit si grotesquement, mais un peu de l’âme de notre temps, de cette âme inquiète et lasse, expectative de quelque chose de grand qui ne s’annonce pas encore, de cette âme affolée d’espérance et de besoin d’aimer et d’adorer qui flotte aujourd’hui partout, comme jadis Yesprit sur les eaux , aussi bien sur le front des gamins de Venise et des filles des lagunes que dans les rides jaunes de nos visages ravagés de décadents pour qui la science du bien et du mal, aussi bien que la vulgaire science, a fait banqueroute.
NE observation dont j’ai maintes fois contrôlé l’exactitude. Tout artiste qui a excessivement fort le sentiment de la beauté humaine, qui sait le mieux rendre ce qu’il y a d’expressivité parfois troublante dans la splendeur d'un nu, qui a l’amour de la plasticité et de la forme, se trouve être par contre-coup un maître caricaturiste. Aimer le beau c’est haïr le laid et savoir les exprimer l’un et l’autre A se battre journellement avec l’excessive difficulté d’attraper une ressemblance autrement qu’à peu près, on a l’expérience journalière de la caricature que devient l’à peu près. La parfaite ressemblance avec un modèle effectivement résulte de lignes d’une sensibilité si subtile, d’une délicatesse si extraordinaire, qu’il suffit d’outrer légèrement dans un sens ou dans un autre pour avoir deux caricatures diamétralement opposées quoique jusqu’à un certain point véridiques. Tous ceux qui ont doté le monde des formes artistiques des plus admirables formes humaines, ont été les plus mordants caricaturistes. Sans remonter jusqu’à
Léonard de Vinci, citons parmi les contemporains Bôcklin, et Franz Stuck qui passe avec une telle aisance du sublime aux Fliegende Blàtter et s’y divertit de tout cœur comme si ses nus de jeunes guerriers n’étaient pas de si impressionnantes renovations de la statuaire grecque.
M Edmond de Pury est un caricaturiste merveilleux. J’en parle par expérience; je l’ai appris à mes dépens... ou plutôt à ses dépens, et j’en suis enchanté puisque cela m’a valu un chef-d’œuvre du genre. Je me hâte d’ajouter qu’au rebours de Bôcklin, le poète du Printemps n’est jamais méchant ; Bôcklin, des laideurs qui l’offusquent fait des monstres purement et simplement; il n’y va pas par quatre chemins et fourre bravement, comme Dante, ses ennemis à lui en enfer, et l’enfer de Bôcklin, ce païen rabelaisien et olympique, c’est les Enfers ! M. Edmond de Pury, lui, n’attaque pas ses ennemis; une telle vengeance est trop au-dessous de lui, il s’en prend malicieusement et gentiment à ses amis, et se compose de leurs déconvenues, de leurs disgrâces physiques ou modistes, un album où l’on est très heureux de figurer, puisqu’il est une preuve de plus d’estime et d’amitié.
En général à la plume, puis dextrement et légèrement lavées à la façon de Grévin, ses caricatures ont deux très grandes qualités en une seule, c’est-à-dire une exactitude désolante et désopilante à la fois. Si elles vous sont brusquement présentées, vous éprouvez à la fois, cependant comme un accord un peu harpégé, sur le coup une seconde de surprise et de révolte, puis aussitôt après, mais presque immédiatement, un irrésistible fou-rire. C’est un oh! qui se résoud aussitôt en un ah!
Et voilà comme chacun à sa façon — (les uns charitablement, les autres au contraire) — éprouve à son heure le besoin d’écrire un premier chapitre
d'Ægrptiacque. Nous verrons bientôt celui de Bôcklin qui ridiculisa pour l’éternité un jury bâlois, dont on oubliera peut-être les noms, mais les figures jamais! Encore une fois célui de M. Edmond de Pury n’est jamais une hargneuse vengeance mais un bon sourire doucement ironique.
Et encore une fois aussi... ce sourire, on est trop heureux de le provoquer!
’ACTIVITÉ de M. de Pury pour s’être concentrée à Venise depuis une dizaine d’années, ne s’en est pas moins répandue dans toute la lagune. Cependant ses œuvres nous viennent de Burano, de Chioggia peut-être plus que de Venise même; mais qu’elles aient été perpétrées dans la cour de sa maison du Jondamenta Alberti , dans le jardin de son atelier sur le canal San Trovaso, ou sur la mer autour de Chioggia, elles ont toutes le même type et les appeler vénitiennes suffit. La seule classification intéressante de ces œuvres serait par modèle : tel modèle ayant inspiré, ou plutôt servi de prétexte à une demi-douzaine de tableaux dont ils sont la clef. Et suivant les besoins de la cause et le plus ou moins de confort au travail, M. de Pury ne s’est pas gêné pour amener tel modèle de Chioggia à Venise, ou même pour faire poser des filles de Venise qui se trouvaient présenter le type voulu de Sotto- Marinante.
La façon dont l’artiste copie ses modèles est au
reste tout un enseignement et mérite d’être racontée.
D’abord n’importe qui n’est pas élu. Ceux et celles qui ont défilé dans l’atelier de M. de Pury ont été en leur temps ou sont encore à l'heure actuelle les plus beaux garçons, les plus jolies filles des villes de la lagune. Cette condition requise, ils ne posent plus guère au sens où l’on entend ce mot dans les ateliers .de Paris.
L’artiste a une vague idée préconçue; ces modèles sont ceux qui lui paraissent favorables à l’aider en la corporisation de cette idée... Il les place alors dans sa vie, s’entoure de leur présence, de façon à les avoir à tout instant sous les yeux, de se rendre compte de tout ce qu’il peut tirer d’eux. Il les absorbe, il les avale réellement en son intelligence avant que de les copier ; et çà et là il a d’eux trois ou quatre visions capitales avec la coïncidence de certains effets. Et dès lors il se mettra autant que possible dans toutes les conditions requises pour renouveler et perpétuer cette vision.
Mais encore avant d’œuvrer il tâtonne d’après son modèle une dizaine de pochades fulgurantes, sans tâcher à la ressemblance (l’attrapant du reste toujours à force d’expérience préconçue), indiquant surtout l’effet souhaité, le but auquel il s’efforce.
Une de ces pochades statue déjà ce but d’une sorte à peu près définitive. Enfin la réalisation sérieuse, approfondie, la lutte avec la nature, avec la ressemblance poussée de près commence. Alors le modèle pose ou du moins est censé poser. L’artiste semble avoir renoncé à son idée de tableau et s’efforce âprement, énergiquement à la totale, à l’absolue vérité, en une ou deux têtes, une ou deux demi-figures. Gela fait, il sait son modèle par cœur. Alors seulement il reprend l’idée première, met le modèle dans les conditions de son tableau, et abat celui-ci presque
en se jouant. Il geint bien un peu pour la forme, se plaint de la difficulté de l’art, de la dureté des temps et de la fatigue du travail, mais en jouit âprement, furieusement. Il accumule la besogne et les œuvres de façon à couvrir de confusion ceux qui se croient les plus opiniâtres travailleurs.
Travaillant l’été toujours en plein air, faisant une moisson très considérable de documents, il ne se laisse rebuter par rien. Tout doit céder à toute force... Aussi le prix de peu de tableaux, — et ils se vendent presque tous, — arrive à couvrir seulement les frais de leur composition et de leur exécution. A Chioggia, la journée ordinaire de labeur se décompose pour Edmond de Pury en trois séances, l’une sur l’eau de six à dix heures du matin ; la seconde de trois à six heures dans la cour ombragée par les gerbes de lauriers, les vignes grimpantes et les têtes de mûriers du vieux palazzo Mascheroni; la troisième enfin encore sur l’eau, mais au crépuscule de six à huit heures et même huit heures et demie aux plus longs jours de l’année. Pour ces poses sur l’eau en plein soleil œstival et italien deux barques et deux rameurs sont nécessaires, une barque et un rameur pour le ou les modèles, une barque et un rameur pour l’artiste et tout son attirail. De tout ce travail combiné naissent et prennent corps en dernier lieu les grandes œuvres capitales que l’artiste élabore l’hiver dans le recueillement de son mystérieux atelier de Venise, clos dans le silence, au fond d’un jardin vierge et sur la rive d'un canal mort, parallèle à la Giudecca, cependant tout près du Grand Canal qu’on rejoint par un rio latéral.
Après avoir d’abord consciencieusement, méticuleusement copié son modèle, M. de Pury ne se préoccupe plus que de réaliser d’après lui son idée, elle-même née un jour ou l’autre d’un hasard, sug-
gérée généralement par ce même modèle la fois où il a attiré l’attention du Maître. Et c’est précisément ce hasard fortuit qui décide de son sort. Alors il se passe un phénomène étrange et quelque peu effrayant d’occultisme artistique. Le portrait du modèle prend une vie d’au-delà, il se transfigure tout en restant lui-même; c’est bien lui, lui plus que jamais, mais avec quelque chose en plus; il sort de lui quelque chose d’invisible pour tout autre que le peintre et que le peintre met sur sa toile; la beauté morale apparaît; les splendeurs de l’âme sourdent et le Maître en revêt les corps. On avait une fille de la rue, tout à coup on se trouve en présence d’une sainte; on avait un gamin, il devient archange; on avait une grande sœur aînée au berceau de son petit frère, on a une madone. La figure avait déjà du style, de l’aristocratie, elle prend de l’âme... Tel autre gamin qui a de la race et du vice éclot en une capiteuse fleur du mal, et telle ingénue montre en elle, latentes, toutes les perversités de demain, et cela devient extraordinairement troublant. J’ai dit cela autrefois en détail à propos des œuvres de M, de Pury exposées en 1888 à Neuchâtel; on retrouvera ce morceau dans une suivante brochure, étude d’ensemble sur une date de la peinture neuchâteloise. Ici il ferait double emploi. Parfois même tel modèle donne le petit démon aussi bien que l’ange, suivant ce que l’artiste divinateur a particulièrement vu en lui à deux périodes différentes de sa vie.
Je connais quelques-uns de ces modèles et ai même éprouvé pour certains d’entre eux cet intérêt aigu que donne l’instinct divinatoire de leur âme. Et je pourrais suivre à propos de chacun d’eux la gradation des transfigurations, depuis la simple étude jusqu’à l’apothéose, que ce soit assomption ou descente aux enfers. Il en est quatre dont M. Edmond
de Pury a presque écrit la biographie avec des pinceaux d’une lucidité, d’une psychologie pénétrante, parfois d’une subtilité qui touche à la trahison; il les a confessés en les peignant, mais par sa seule peinture.
Prenons par exemple cette belle fille sensuelle qui commence par être la bonne à tout faire de ce tableau charnel en diable : la lessiveuse. Elle se redresse, grandit, s’amenuise, s’affine; comme un peu d’intellectualité passe sur sa physionomie; elle est la fileuse... En d’autres attitudes, à un autre moment de l’efflorescence de sa beauté, elle est la marchande de fleurs... Et il semble que le parfum de ses fleurs se concentre en elle, tout à coup elle jaillit ellemême fleur et splendeur, astre, soleil, dans la calme insouciance de sa beauté et de sa pleine jeunesse. C’est Elena. La voici réduite en petite sainte-vierge dans le tableau de Bâle. Puis voici qu'elle a souffert, elle s’im matérialise, elle ne touche plus au sol, elle devient diaphane, son âme n’a plus guère d’espace à franchir pour quitter la terre et la chair; elle est le Printemps... Que s’est-il passé? Demandez au peintre, il ne saura pas vous répondre, mais il a su voir clair et lire au fond du cœur à travers les apparences adverses. Et il a forcé les apparences à se pénétrer de ce qu’il avait lu, il a lorcé la lumière à traluire à travers le vase, le parfum à s’évaporer à travers l’albâtre.
Un être rudimentaire et inquiétant, qui n'apparaît qu’une fois ou deux dans l’œuvre de M. Edmond de Pury, c’est cet énergique et brutal Giovanni du Musée de Soleure, un taciturne et un réfléchi, à la façon du Yann de Pierre Loti dans Pécheur d'Islande.
Au contraire rongé par la fiacca vénitienne, mou comme une chique, dépérissant de fièvre et de langueur et peut-être d’autre chose encore, le joli gon-
dolier fin au visage olivâtre aquilin et maigre, qui a posé le garçon sur fond vert du musée d’Aarau et le martial jardinier en maillot rose et blanc qui porte sous le bras un panier de fleurs. Dès que la molesse £t la flemme ont eu imprégné le pauvre hère comme de l’eau entre dans une éponge, l'artiste a cessé de s’y intéresser et peut-être de le comprendre, ou plutôt n’a-t-il plus voulu. L’éphèbe efféminé n’en valait plus la peine. Edmond de Pury aime les ossatures qui tiennent et le sang dans les veines. S’il trahit des perversités il les veut aiguisées et alertes; il se détourne avec exaspération de toutes morbidesses ; il est trop sain, trop latin de corps et d’esprit pour les déliquescences et les névroses du Nord. Il lui faut de solides gaillards qui se tiennent bien droit, la main sur la hanche, regardant le ciel bien en face. Pauvre petit, avait-il été pourtant assez bijou, assez bibelot pieux, objet d’art et de dévotion alors que de profil, en bleu sur fond blanc, le Maître l’avait agenouillé devant un filet à raccommoder, contre le mur où se balance un
petit crucifix populaire Mais où sont les neiges
d’antan Le pauvre être ne s’approchera jamais
d’aucun rivage.... il n’est peut-être plus pour lui que la terre promise de la mort.
Et toi, pauvre petite chérie, moins belle, moins rayonnante, moins soleillante qu’Eléna ma toujours suprême adoration, que me veux-tu? Je te connais bien, pauvre petite pauvresse, moins aérienne, moins irréelle, moins fantastique, moins aimée que la blanche apparition printanière, mais de toutes les une d'entre les douçe filles d' empereur légendaires que sont les deux douzaines de féeriques créatures d’Edmond de Pury, toi la plus étrange, la plus douloureuse, la plus mystérieuse; petite moricaude chioggiote, fine petite statuette toute noire, diminutif d’Astarté, Astarté Syriaca enfant, toi que je voyais le soir promener
ta petite sœur sur la place de Ghioggia, c’est bien toi contre cette muraille blanche dans ta blanche tonda et sous ton tablier blanc, — petit bronze prédestiné à Valgren, plus tard, quand le malheur t’aura broyée, séchée et ridée comme un brugnon sec. Oui, ce sont bien là tes grands yeux effarés déjà ouverts avec horreur sur la vie — et sous un ciel pourtant où la vie est si belle — et tes petites mains maigrelettes, inquiètes et tremblantes qui se crispent sur les contingences et les pressentent hostiles. O petite souillon de Ghioggia qui portes un nom d’impératrice byzantine, Irène, petite Irène, c’est bien toi; et tu vas t’en aller de par le monde, figée pour l’éternité derrière ces pots de géraniums fleuris, tu vas t'en aller aussi bien qu’un icône de vierge ou un ritrato de dogaresse promener à travers les expositions ton petit fantôme troublant, l’inquiétude frissonnante de toute ta petite personne. Tu échoueras peut-être au cours des siècles dans quelque poudreux musée, et ceux de dans bien longtemps à te voir se demanderont, eux mêmes transis d’un subit et inexprimable frisson, quelle douleur tu as porté en toi, quel stigmate de malheur est si mystérieusement imprimé sur toi, partout, nulle part, et quel aura donc été ton mode de souffrance terrestre, car tu as, petite Irène, l’aspect de ceux qui doivent payer très cher le droit à une vie qu’ils n’ont pas demandée... Et tous, lisant ton nom à l’angle de la toile se demanderont comme moi, Irène que me veux-tu... Irène pourquoi me regarder ainsi... ô toi qui semblés une Gretchen du midi oriental sans Mater Dolorosa à qui confier en secret ton secret, dont tu ne te doutes même pas toi-même
Et c’est ainsi qu’à force de se battre avec la réalité, qu’à force de vouloir l’étreindre toute , M. de Pury
en arrive à deviner le fluide astral de ses modèles et l’au-delà qui le peuple. Il en arrive à faire de ses pêcheurs et de ses fillettes méridionales des personnages de Maeterlinck. On a appelé jadis Chopin le pianiste-frisson.... Il y a de cette sorte de frisson dans certaines dernières œuvres du Maître... Voulezvous vous en convaincre? Comparez Irène à la Cruche cassée de Greuze... L’œuvre a peut-être les mêmes dessous, l’une est une réédition du sentiment de l’autre. Mais quelle différence. La même qu’entre une page de Bernardin de S1 Pierre et qu’une de Loti; entre les deux on pourrait placer tel Léopold Robert qui nous évoquerait la Graziella de Lamartine. Désormais dans l'œuvre d’Edmond de Pury l’enveloppe morale est rendue si évidente, autour de ces figures qui ont commencé dans les premières œuvres du Maître par être les corps les plus luxuriants, les plus païens de beauté et de santé, qu’ils montent peu à peu au symbolisme ; l’artiste en fait jaillir l’âme par une alchimie artistique prodigieuse... et les en revêt de cette âme comme d’un nimbe par dessus les loques aveuglantes de jadis. Et c’est de cette façon, en pressurant le vrai de plus en plus, qu’Edmond de Pury achève cette évolution vers une sorte d’idéalisme très différent de celui que je lui prédisais à l’époque d’Eléna et du Printemps (le præraphaélisme), mais qui n’en est pas d’une signification moins haute. C’est sans doute à l’heure qu'il est, consciemment ou non, en même temps que l’un des peintres les plus ensorceleurs, les plus enjôleurs par la prestidigitation colorée, un sacerdote de l’idéal, un serviteur de l’idée spiritualiste, d’un art très profond, très convaincu, et qui laissera à la postérité une galerie des images les plus exactes de la façon d’être beau et de forcer l’amour qu’ont les âmes populaires et primitives de l’Italie moderne.
L faut finir par une toute grande œuvre, celle qui résume l’activité du Maître jusqu’à présent, et peut-être toute la poésie et la vie des lagunes. Nous souhaiterions la voir face à face avec les Pêcheurs de l'Adriatique de Léopold Robert au Musée de Neuchâtel. L’idée de l’un comme de l’autre chef-d’œuvre est née à Chioggia, mais il y a entre les deux plus d’un demi siècle, c’est-à-dire un monde de choses écroulées et bouleversées; il y a même une autre conception de la vie. N’importe, ces deux toiles affronteraient à jamais dans l’admiration de nos concitoyens les noms de deux très grands artistes neuchâtelois, de mérites très divers, de culture et de caractère très différents, que l’Italie nous a repris et a faits siens, et qui, en échange, sont les seuls à avoir donné à l’Italie une fidèle image de la vie et de lame de son peuple sur les rives du saphir golfe de Naples et des opales lagunes de Venise et Chioggia.
Des chants naissent... du ciel ou de l’eau, apportés par un peu de brise.
Des chants viennent... du ciel jaune et floconneux de soleil, ou de la lourde lagune huileuse et blême, plaque de lait ou de mercure qui miroite au loin.
Et de très loin sur cette eau opaque, et grasse, et grise, une barque approche, issue du confus horizon où trempent des arbres, des clochers, le vague estompage d’une ligne marécageuse, terre basse noyée dans la torpeur chaude et la fièvre estivale.
La cantilène et l’apparition se précisent. Et bientôt les voici imminentes les nouvelles, les récentes floramies du Maître vénitien moderne, surgies au premier plan aquatique entre ciel et mer, leurs têtes dans le jaune floconneux, la panse rebondie de la grosse barque goudronnée courant sur son propre reflet vert dans le gris laiteux.
Or, sur l’infini d’en haut clair et pesant, sur le zénith de neuf heures, par une accablante journée de septembre, supportable seulement en mer où fraîchit un peu de brise, c’est, qui s’avance en plein soleil, un bateau chargé de foin et où chantent six jolies filles de Sotto-Marina, six de ces vaillantes filles, à la fois marinières et agricoles, qui, parties de nuit pour les champs fiévreux de Brondolo, reviennent en trois heures de rame après une nuit blanche et une aube de travail, leur esquif surchargé de légumes, de fruits et de foin, — six de ces luronnes campagnardes affinées par la mer, l’onduleuse ondulante, ondines plus que filles tant la lagune surtout est tout puissante à idéaliser, à exquiser ceux qui vivent d’elle, mêlant à sa vie la leur inextricables, — six de ces adorées créatures un peu amphibies et dont le charme fait d’hérédités mystérieuses est à la fois marin, fluvial, terrestre, et en plus italien et slave, ce pourquoi je le définis italiote qui est plus imprécis.
Donc elles sont là tout près, elles chantent et elles passent .. elles vont sortir du tableau qui les fixe à
jamais, vivant pour les jours de demain plus belles qu’en leur vie d’hier, la magie de l’art leur ayant donné droit de cité dans les imaginations des êtres futurs.
Quatre rament à l’arrière, deux rêvent à l'avant; toutes chantent, machinalement, instinctivement... Leur chant c’est comme un parfum de leur âme, un parfum qui flotte sur ia lagune à l’avant, comme à l'arrière et dans le sillage de la barque champêtre la bonne odeur de foin coupé. Six bouches entr’ouvertes, petits nids d’ombre dans les jolies frimousses bronzées, rythment de leur complainte blanche le labeur multiple des bras ambrés; les quatre rames accouplées elles aussi en chœur, — soprano, alto, ténor et basse, — accompagnent de leur clapotement argentin la longue mélopée en pleine lumière, lente et mineure comme l’horizon.
Et c’est si simple ce grand ensemble, si trouvé et si complet!
Mais elles, elles encore...!
Elles sont toutes jeunes, toutes charmantes les chanteuses incantatrices; elles ont toutes le même type local et ce même type de prédilection chez Edmond de Pury, elles ont toutes le même grand chapeau de paille plat aux immenses ailes de leur sœur de jadis : Eléna. .. Mais ces chapeaux ne flambent plus dans le contre-jour vainqueur comme des soleils épanouis ; l’eau de la mer et la pluie, la lumière et la chaleur les ont tour à tour ou tout à la fois durcis et amollis, noircis, séchés, patinés, cassés, mordus, décousus. Il en est d’ébréchés et de mordorés comme des plats hispano-arabes, de gondolés et d’ajourés, mais tous cependant d’un beau contour très simple, font des têtes comme une grande fleur rare et délicate, capucines géantes, campanules d’or, papillonacées des jardins enchantés de Klingsor...
Et la merveille c’est ceci :
Aussi bien que la cloche lointaine de l’angelus de Millet, le chant parfumé de ces filles-fleurs, on le perçoit par la vue. Leur être charmeur révèle leur voix, leur être exprime l’âme de leur chant. Leurs corps flottent comme des apparitions dans l’atmosphère chaude et saline avec juste assez de matérialité pour fermer la bouche aux chicanes réalistes inférieures; et leur âme se dégage dans la fluide ambiance céleste et maritime qui enveloppe et caresse leurs formes exquises vêtues d’arc-en-ciel, et tout le tableau stagne dans le rêve et la torpeur poétique.
Oh ! les gentils petits corps et les douces petites âmes roses et bleues.
Harmonie suprême de leur groupe, eurythmie de leur groupement, orchestration wagnérienne de leur vestiture populaire. Et cependant écoutez comme elles chantent, elles aussi, individuelles, les couleu*:; laissez-moi décomposer jusqu’aux accords les plus en sourdine, préciser la prosodie des lignes, avant de vous battre la mesure de l’impression totale. Jamais symphonie ne fut plus parfaite Oh! je sais que j’ai
bien tort de revenir encore une fois à propos d’Edmond de Pury à ces termes de musique dont au reste j’abuse un peu partout... Che volete! J’y reviens toujours parce qu’il le faut, dès qu’il s’agit d’exprimer de l’idéal et de l’immatériel surajouté à de la vérité contingente et à de la matière dans des proportions où le mariage est si heureux qu’il se résoud en vraie musique. Or c’est chez M. de Pury que je rencontre le mieux cette perfection, cet équilibre de dosage, cette douce et pénétrante sagesse, cette raison raisonnante et raisonnée pleine de grâce. D’autres me donnent des coups de folie, des ivresses rapides, des exaltations d’enfant, et me font flamber de tous mes feux de paille. Lui m’enveloppe comme il enveloppe ses
figures, comme il les caresse d’air Tiède et de reflets satinés; son charme est de persuasion et de continuité; il insinue la paix, les enthousiasmes profonds et de longue durée. Il n’accouple pas par la force l’idéalisme et le réalisme pour les faire hurler ensemble et les maintenir par l’extravagance de telles inconciliables couleurs, attelés en forçats à son char triomphal avec la poigne cruelle du belluaire, comme le géant quelque peu surhumain Bôcklin ; il ne les pulvérise et ne les mosaïque pas de l’un en l’autre en le prodigieux désordre d’une tentative de conciliation entre tous les procédés et toutes les doctrines, comme Léo-Paul Robert, l’illuminé bien réellement, au magnifique sens du mot; mais il les fond l’un en l’autre dans le plus subtil des mariages d’amour, de telle sorte qu’ils soient l’un en l’autre les os et la chair de leur âme et de leur esprit, l’esprit et l’âme de leurs chairs et de leurs os. Or pour exprimer cela dignement il faudrait de la musique
Elles chantent les Marinante , la journée est lourde et la charge aussi, et bien long le trajet.
Elles sont six, ai-je dit, cinq grands chapeaux de paille dorée et un serre-tête fait d'un fichu rouge; quatre debout à la poupe, deux assises à la proue. Les quatre debout rament, de tout leur corps, à la façon vénitienne, leur torse penché, leurs deux bras tendus et leurs mains appuyées sur la rame. Elles semblent tomber hors du cadre sur le public. Mais elles sont attelées à leur besogne par couple, et leurs deux fois deux rames frappent en cadence l’eau, à leur droite toute grise et peu profonde, à leur gauche un peu teintée de bleu en aval de l’horizon gris vert. Or à droite c’est le côté vaseux de la langue de terre de Sotto-Marina qui par les Murazzi, interrompue seulement par deux ou trois coupures, va vers Venise rejoindre le Lido; à gauche, c’est le côté
de Chioggia, la ville austère, rude et travailleuse, un peu le La Chaux-de-Fonds des lagunes. Des deux villes on ne voit cependant rien, tout se passe entre ciel et lagune. Pour satisfaire à la première condition de l’harmonie, à la diversité dans l’unité, elles sont, ces jolies filles, quoique à peu près du même âge et malgré leur air de famille, toutes différentes de taille et de hauteur. Le dernier couple, tout à fait à l’arrière, rame plus haut que le précédent, élevé soit par un banc, soit par l’escalier, soit par le faux pont de la poupe, tandis que l’autre couple surgit debout seulement du tas de foin du fond de la barque poussée de la gauche à la droite du tableau ; enfin à l’avant les deux jeunes filles les plus âgées, par conséquent les sentimentales, les rêveuses, les amoureuses, les flemmardes de la joyeuse petite bande, sont assises leurs pieds nus balancés avec nonchaloir sur l’eau de chaque côté de la proue. Elles pendent imminentes, à bout de nez du spectateur. Celles-là ne chantent qu’à peine pour la forme, leur pensée ailleurs en allée, presque adossées ou plutôt emboîtées l’une en l’autre, de façon à équilibrer une pyramide d’une admirable splendeur plastique sous les nobles plis des jupes rudes et des légers tabliers.
Mais après le parallélisme heureusement joint et noué en ce gracieux groupe proéminent avec la barque hors du cadre, ce sur quoi il faut insister, c*est sur la répartition infiniment habile des couleurs de l’ensemble, agencées en tourbillon kaléidoscopique, de telle sorte que ce bouquet féminin décrit un vague cercle, une enveloppe, une fusée mauve, lilas, jaune et bleu enfermant un soleil, un cœur, un noyau rose et rouge. De sorte que ce centre rouge dégradé en mauve et bleu aboutit aux gris et aux jaunes extérieurs par des jeux miraculeux d’intervalles chromatiques délicatement nuancés.
Après le groupement général, les exquises, les graciles petites individualités floramicales, reprenonsles une à une. Au physique toutes les mêmes ou à peu près ; elles pourraient être toutes sœurs, étant d’une petite cité tout à fait fermée comme au moyenâge, autant par sa situation robinsonnière que par la presque barbare sauvagerie de ses habitants, une espèce de petite république volontaire et entêtée d’une homogénéité très spéciale, où les familles se recrutent de l’une en l’autre sans intrusion d’éléments étrangers jamais.
Les deux rêveuses de la proue d’abord ; et d’abord la plus extrême à la droite du spectateur, l’aînée probablement. Son chapeau : une grande corolle de fleur jaune épanouie; les bergères sans houlettes, mi-contemporaines mi-Watteau, élégantes, scabreuses et rosses de certaines affiches de Chéret l’illustrateur, lui-même un Watteau populaire et fin-de-siècle des rues de Paris, en ont parfois de semblables, quoique sortis un peu plus frais émoulus de la fabrique, bien entendu. En revanche celui-ci a de la tenue, pas rien que contre le vent; il abrite du soleil et avec style un grave et honnête visage brun, empreint de cette mélancolie qu’observa si justement Léopold Robert et que de Pury découvre parfois en pleine fête de la couleur et en pleine allégresse des formes très belles. Elle se laisse voguer, ses rêveries à vau-l’eau parties pour le pays où s’en vont les chansons. Une robe paysanne bleue et un tablier ardoisé clair lui forment un vêtement plus sévère aussi que celui de ses compagnes ; la rame de celle qui est derrière fait au dessus, avec sa tête et avec sa pose assise et pendante, un triangle ouvert sur l’eau qui la détache et la surligne à l’attention, sans toutefois aucunement rompre l’unité du presque hiératique sextuor embarqué.
Appuyée contre sa poitrine quoique en sens con-
Ho
traire, son amie, jolie à croquer, un petit minois coquet et tranquille, encore qu’un peu triste aussi, pieds nus de même, s’affale longuement sur la barque avec des lignes de jambes sinueuses et souples sous la robe bleu ardoisé, bleu mat et le tablier bleu blanc. Elle porte en arrière un paillasson largement morsuré. Dans l’aile relevée une grosse entaille, et sous l’entaille une fleur rouge, comme si le morceau qui manquait s’était fait fleur. Et elle rit derrière l’oreille, cette fleur rouge, à l’endroit exact où M. Léo-Paul Robert a mis un papillon carmin dans les cheveux de sa prostituée macabre,... un vilain souvenir que j’ai tort de rappeler ici.... Nous sommes à Chioggia et non point à Neuchâtel. Enfin sous les rudes et forts pieds nus de cette belle personne pend en guirlande un peu de vigne, un rameau de pampre dont l’extrémité trempe et flotte au fil de l’eau.
Le deuxième couple, un peu en arrière, ne le cède en rien au précédent et au suivant, avec lequel il a plus de rapport, les quatre jeunes filles étant debout, — pour le charme des personnages, leur grâce de statuette, leurs aimables couleurs et leurs frêles et délicates silhouettes, frêles, comme toujours chez M. de Pury, avec robustesse et sans aucune mièvrerie. L’artiste a lui-même étudié et préparé ses six personnages selon la logique classification que nous suivons ici, et il est de chacun de ces couples des études de toute beauté qui, elles déjà, sont des tableaux complets. L’ensemble réuni forme l’admirable quadrige maritime, l’harmonieux quadrige de rameuses surplombantes qui poussent avec tant d’énergie devant elles la proue verdoyante où leurs deux amies, les deux compagnes au repos, trônent à l’avant sur le foin en une pyramide d’un si décoratif far-niente et d’une si poétique rêverie. Derrière leur groupe sentimental, sérieux et
recueilli, une grande jeune fille maigre, la plus haute de toutes dans l’ordonnance du tableau, soprano de lignes et de couleurs, surgit avec un peu d’âpreté nécessaire, type un peu fiévreux au visage un peu pâle, comme moins sain, moins fort, moins fruit mur et doré que celui de ses compagnes, les yeux frangés de cils noirs comme de traits à l’encre. Là encore la maigreur peut être maladive, mais la peinture et le dessin ne le sont pas; pas une aigreur de contour, pas une touche criarde, pas une tare dans tout ce grand tableau. Le chapeau de cette créature, tout rongé de dentelures concaves aux pointes aïgues, semble l’étoiler.
Parallèle à cette dernière, mais plus bas, — incarnant les chauds velours incarnats d'un contr’alto coloré, — une adorable petite poupée blonde et rose, nez en l’air, menton au vent, clignottante et ébouriffée, rose de carnation comme de corsage et de tablier. Bref de toute sa personne un petit bouton de rose. Seulement tout en bas, sous le tablier rose, une main de jupe bleue. Le rose du corsage est légèrement bleui, lilacé de reflets. Le chapeau parsemé de quelques fleurs couronne et coiffe le petit alto purpurin comme d’une évasée et vaste cloche d’or cuivré qui me rappelle les demi-globes de paille que portèrent les petites viennoises de 1889.
Enfin le troisième couple. La plus élevée tout au fond, est mal abritée par un grand chapeau, aile à la brise, et qui semble prendre son envol comme une voix de ténor sûre d’elle-même et un peu bellâtre, comme un gros papillon à peine posé sur une fleur. Autour du cou un fichu rosâtre, la taille de nouveau rose et le tablier blanc. Quant à la sixième et dernière, l’unique sans chapeau, sa bonne tête ronde est prise dans un serre-tête rouge qui encadre sévèrement son rude petit visage de moricaude ou d’égyptienne. Sa
taille d’un autre louge, et son tablier d’un autre mauve que tous les précédents, plus étoffé, plus étouffé aussi, .donnent bien 1 idée d’une basse de couleurs, supportant, basant tout le quatuor ailé de longues rames et de grands chapeaux.
Sous elle quelques fleurs jaunes, tombées à l’eau, s’en vont à la dérive vers le sillage et échappent aux reflets de la barque, aux reflets verts noirs à écaillures blanches et jaunes, parfois bordés d’un peu de rose, rappel de tout ce rose et de toute cette jeunesse qui chantent tête dans le ciel.
Voilà l’œuvre décomposée, hâchée menu, par taches violentes... 11 faudrait maintenant assouplir, atténuer, estomper et fondre tout cela. Pas une dissonance, pas un éclat et cependant rien de monotone; l'harmonie la plus complète, la poésie la plus intime et la plus pénétrante; la barque glisse sur l’eau et les rames battent de l'aile avec la lenteur et la souveraine majesté d’une procession de Fête-Dieu déroulant ses théories de thuriféraires et ses pluies de fleurs à travers les sentiers de la campagne. Elles apparaissent presque angéliques, hors de l’habituelle crasse humaine, ces jolies créatures, uniquement pour avoir été placées dans le décor le plus simple et le plus surprenant qui puisse exister, entre le ciel et l’eau, comme portées par leur propre reflet, — et pour avoir été envoilées de la plus subtile, de la plus caressante atmosphère de rêve et de tendresse. La cadence des lignes, la distinction des couleurs évoquent immédiatement l’harmonie des voix et la berceuse complainte italienne....
Et voilà pourquoi cette vision chorale, rose, lilas et mauve, arrive à donner si bien l’impression de la musique; c’est une œuvre pythagoricienne et wagnérienne au premier chef; le nombre et l’harmonie en sont la loi, la raison d’être, la force et le charme;
et si l’instrumentation colorée n’est pas un mythe, jamais coloris ne fut d’une plus savante orchestration.
Et encore une fois le répéter, puisque c’est l’impression première et définitive, il s'agit d’une vision, un moment apparue dans le gris chaud du ciel et le gris chaud de la mer non contrastés, mais au contraire pour plus d’unité ambiante fondus l’un en l’autre sous l’impalpable vapeur blonde; d’une vision fugace et rare, multinuancée dans la joie et la clarté, furtivement observée, magistralement rendue et indiquée avec seulement la précision compatible à ce caractère d’apparition qu’il fallait lui conserver. Il y a quelques vingtaines d’années évidemment on n’eut pas appelé cette grande œuvre conçue en style d’étude, de fraîche et franche ébauche, un tableau; et peut-être même aujourd’hui n’en est-ce pas un ; mais je l'entends de cette façon : un tableau est stable, il saisit, il fixe; cela au contraire rend , et passe, et bien plus : chante ! C’est un rêve pleinement réalisé, un rêve étreint tendrement comme par amour et qui s’est à cause de cela laissé faire sans cesser d’être un rêve.
Par exemple il ne faut pas s’arrêter au pied de la toile, nez dans le cadre inférieur; il faut ne voir que l’ensemble — heureusement! — rien que l’ensemble, subir l’impression. S’arrêter au détail n’est permis qu’aux téméraires qui chercheront comme moi à transposer cette impression d’un mode dans un autre, du pictural au littéraire; et pour cela il faut bien alors se payer de mots précis et de détails déterminés qui violentent un peu. Au public il faut que le chefd’œuvre d’Edmond de Pury soit d’abord et avant tout une apparition ; il faut que ce public, tout sous le charme, n’aît le temps de rien analyser...
La cantilène et la barque passent ; voilà tout.
N soir à Chioggia nous causions de peinture décorative, à propos naturellement de M. Léo- Paul Robert, et je demandais à M. de Pury :
— « Mais si l’on vous livrait des panneaux d’une surface pareille à ceux du Musée de Neuchâtel à remplir, est-ce que, l’occasion faisant toujours le larron,... même de feu sacré, cela ne vous donnerait pas immédiatement un génie double de celui que vous vous sentez; et ne pousserait-il pas des ailes deux fois plus vastes à vos idées, en un mot ne seriez-vous pas, vous aussi, inspiré ? N’iriez-vous pas vous aussi baller dans le transcendentalisme et le sublime? Un monument à couvrir de peinture, c’est, pour un artiste de race, un tremplin d’où bondir jusque dans les étoiles...! Ne trouveriez-vous pas vous aussi des choses sublimes à inscrire sur des murailles pour la lecture des siècles? Voyons; vous auriez à faire, admettons, pour une idéale république de Venise, et toute liberté naturellement laissée à votre fantaisie, une Vene^ia maris regina.... »
Avec une douce ironie que je crus d’abord un peu blagueuse, mais qui était profonde, le Maître répondit :
— w Oh! je mettrais bien trois barques... Trois
barques, peut-être avec quelques gamins nus... ou bien des fillettes roses... »
Je me récriai! Mais aussitôt je me souvins de l’insigne et presque sacré tableau du Musée de Bâle et de la grande Cantilène encore « inédite » ; je me souvins, et alors seulement je compris. Et j’approuvai...
Car il y a dans toute l’œuvre d'Edmond de Pury, et notamment dans ces deux maîtresses pages autant d’idéal que dans n’importe quel essai, fût-il prométhéen, d'étreindre le ciel, la terre et l’enfer, puisque V étreinte des âmes s’y trouve réalisée.
Or des âmes c’est précisément le suprême de ce qu’il est possible ici-bas d’étreindre, de réellement aimer, posséder, exprimer et reproduire! C’est infiniment plus que des idées! Des âmes c’est l’image de Dieu, des idées ne sont que des émanations d’archétypes, autrement dit d’anges, créés par Dieu. L’une est l’image de Dieu — tout court, — l’autre l’image de la créature... spirituelle, mais de la créature quand même. Entre deux tableaux également parfaits, exprimant l’un par un portrait copié d’après nature une âme qui a la foi, et l’autre cherchant à exprimer la Foi par une allégorie qui la matérialise selon le moule d'un certain cerveau , l’œuvre la plus parfaite au point de vue de l’artiste sera la première. Voilà pourquoi tels portraits de Dürer et de Holbein sont plus haut dans l’histoire de l’art que toute une composition où s'agitent cinquante allégories brandissant des emblèmes... Car ceux qui cherchent plus que l’étreinte des âmes rendues translucides à travers les corps par l’expression, l’attitude et le geste, quatre vingt-dix-neuf fois sur cent font des efforts vains et sombrent dans le galimatias, le ridicule ou le néant... Ji est vrai qu’ils ont à la défaillance des résultats obtenus une très noble consolation : la folle sublimité de leur surhumain effort. Et il est encore vrai
que quelquefois le ciel qu'ils ont voulu forcer cède et que, par l'entrebâillement des portes d’airain métaphysique, quelques fois — deux ou trois en tout dans l'histoire de l’art — le surnaturel jaillit et vient à la rescousse; alors dix siècles de magnanime labeur sont récompensés en un seul homme par la descente, sur un privilégié de Dieu, d’un rayon, d’un très faible rayon, — mais suffisant pour foudroyer l’humanité d’admiration, — de la Pleine Lumière, de la Totale Vérité.
En attendant, Edmond de Pury œuvre selon les forces humaines, se repaît de la conquête des âmes, et de leur expression. D’autres cherchent à escalader le ciel, lui montre le reflet du ciel dans les créatures, et rend sensible leur beauté morale.
11 rend justice aux chairs symboliques.
Monru^, Bucarest et Vienne 1891 et 1894