‹ Edmond RicherChapitre 12 sur 22 · V. Frequens celebratio conciliorum est simpliciter et · texte numérisé non relu

V. Frequens celebratio conciliorum est simpliciter et

absolutenecessarîaad Ecclesiam meliussanctiusqueregëndam (cap. yjii).

VI. Quousque pjenitudo Potestatis Papas se extendat (cap. IX, XIV, XV, xvj, XVII et xviii).

VII. De regimine principis politici in temporalibus, ad juris divini naturalis et canonici exequutionem (cap. x, xi, xii et xiii) ,

Ces propositions de Richer nous semblent pouvoir se réduire au système suivant.

La charte de TEglise catholique, c'est-à-dire d'après Richer le droit constitutionnel divinement institué par le Christ, s'appuie sur huit principes.

La source d'où découlent ces huit principes est le fait premier et indubitable de la communication par le Christ de son sacerdoce et de la puissance des clefs à Tordre hiérarchique, communication accordée en commun et par. indivis, et non à Pierre seul et pris en particulier. D'où il résulte que le domaine et la propriété des clefs a été con férée à Pierre, à Paul et aux autres apôtres en tant qu'individus formant un corps, et a passé de leur personne à la Hiérarchie sacrée qui gouverne actuellement l'Eglise,

Ce fait étant admis, il en résulte les huit principes suivants :

1° L'Eglise est une police monarchique instituée pour une fin surnaturelle et tempérée par un régime aristocratique ;

2° Saint Pierre est seulement le pouvoir dispensateur et le chef ministériel de l'Eglise : c'est le Christ qui est la tête et la base essentielle, le maître et fondateur de l'Eglise;

S*" Il faut distinguer TEtat de l'Eglise, de son Régime. L'Etat ou le Principat est monarchique, afin de conserver l'ordre et l'unité et de veiller à l'efficace exécution des canons. Le régime est aristocratique, afin de procurer à l'Eglise un conseil prudent et une puissante et infaillible administration ;

4* Le pouvoir infaillible de décréter ou d'établir des canons réside dans l'Eglise universelle ou dans le Concile général qui représente l'Eglise universelle ;

5» La fréquente célébration des conciles est simplement et absolument nécessaire pour le bon et saint gouvernement de l'Eglise;

6* La plénitude de l'autorité papale ne s'étend pas audelà de l'exécution, de l'interprétation et de la dispense du droit divin, naturel et canonique, et ne peut s'exercer que sur les églises particulières. Elle peut néanmoins établir des lois ou des canons provisoires ;

7* L'Eglise universelle, ou la république chrétienne repose sur un seul fondement essentiel, Jésus-Christ. Néanmoins, à raison de l'exercice et de l'exécution du régime extérieur, l'Eglise est différemment gouvernée par le Pape et le magistrat politique, qui usent chacun d'une autorité propre et convenable à son objet ;

8* L'Eglise n'a reçu qu'un simple pouvoir ministériel exclusivement spirituel : aussi ne peut-elle pas appuyer ses commandements de la force. Elle dispose de moyens de persuasion et d'influence, et non de coaction et de coercition pour conduire les hommes à la béatitude universelle. Elle domine sur les âmes par des actes hiérarchiques. Elle

n'exerce aucun pouvoir sur les corps ou les territoires.

S'il fallait encore une analyse plus succinte, il nous suffi* rait de renvoyer au passage suivant d'un ouvrage de Richcr.

(( Le Libellus contient deux sortes de propositions, à savoir : les principes et les concluions ^ui en sont tirées. Nul ne peut révoquer en doute que l'ancienne doctrine de Sorbonne consiste en ces trois chefs : !• Que Jésus-Christ a conféré les clefs, c'est-à-dire la juridiction ecclésiastique en commun et par indivis à tout l'ordre sacerdotal, lequel était représenté par les apôtres et les soixante - douze disciples ; 2* Que la puissance d'ordonner et faire des .lois infaillibles résidait dans toute l'Eglise universelle, mais non aux particuliers séparés du général ; 3® Que le Concile général légitimement assemblé représentait proprement et par excellence l'Eglise universelle, et conséquemment tenait de Dieu immédiatement son autorité ; dont il s'ensuivait que le Pape était sujet à la direction et correction du Concile général. Quant aux conclusions et inductions que Richer avait recueillies de ces trois principes, il était prêt à montrer qu'elles étaient tirées conformément aux règles de logique et de théologie, et à la doctrine des anciens Pères et Décrets du concile de Constance et de Bâle. »> [Syndicat^ page 78).

En définitive, Richer, dans son Lihelhis^ commence par étudier l'Eglise considérée dans son ensemble: il cherche à déterminer ses privilèges et ses qualités générales. Puis, il descend à l'examen du détail : il examine sommairement les droits des membres considérés isolément ou dans leurs

rapports avec le tout. La méthode est excellente et rigoureusement appliquée.

Telles sont les doctrines et la méthode de Richer, et il est facile de comprendre, à la lecture de ce premier et sommaire exposé, que les maximes de notre Docteur n'ont jamais pu trouver plac^ dans la théologie orthodoxe.

Le fonds de son système est composé des doctrines épiscopalistes et régaliennes. Comme si des erreurs aussi considérables n'avaient pas suffi à caractériser son enseignement, Richer n*a pas hésité à y joindre les appréciations malignes, les critiques acerbes, les théories aventurées dont les Parlementaires et les anciens Sorbonnistes sont prodigues dans la plupart de leurs écrits. Certains auteurs ont la passion du paradoxe : Richer avait la passion d'abaisser la Papauté et d'invectiver contre Rome. Ses œuvres sont un recueil de documents contre les Souverains-Pontifes qui pourrait parfois disputer le premier rang au Mystère d iniquité Aq Duplessîs-Mornay, par l'acrimonie de l'intention et la violence du langage. Dans l'hostilité de ses dispositions, Richer n'a garde de ne pas accueillir toutes les opinions de détail propres à abaisser l'autorité pontificale. C'est ainsi qu'il attribue au peuple le droit de nommer les minisires du culte : qu'il déplore et attaque le concordat de Léon X et de François I"; qu'il renouvelle l'insoutenable opinion qui attribue aux curés une institution divine ; qu'il s'élève contre la validité des censures injustes; qu'il déclame contre les privilèges des réguliers, contre la corruption de l'Eglise, etc. (l). A l'épiscopalisme et au réga-

(1) Un adversaire de Richer relève en ces termes l'opinion de

lisme, Richer joint les erreurs du presbytérianisme ; il se relie au multitudinisme (1) par une théorie des élections sacrées.

Nous ne nous proposons pas de relever de si nombreuses erreurs de détail : nous nous en tiendrons aux erreurs principales.

Les doctrines de Richer se rapportent à deux objets : à la constitution de l'Eglise, et aux rapports entre l'Eglise et l'Etat.

Examinons rapidement les pernicieuses erreurs de Richer

notre docteur sur la prétendue corruption de l'Eglise, qui aurait ouvert la voie à la décadence de la foi et de la discipline : « Il est encore plaisant sur ce qu'il avance, « que toute la chrétienté (( ayant sommeillé en de profondoB ténèbres, depuis huit cents « ans, les Papes se sont acquis un plein pouvoir de tout ordon- « ner. m Si bien qu'à ce compte, et ouailles et pasteurs, auront failli et erré un si long espace de temps sans lumière, sans pureté de doctrine, et par conséquent sans salut. Il n'y aura point eu en cet intervalle de vrais conciles, point de vrais papes qui aient justement condamné les hérésies de Bercngarius, des Henriciens, des Petrobusiens, des Vaudois, des Albigeois, des Luthériens, des Calvinistes. Tous ces savants théologiens qui ont fleuri depuis huit cents ans, ont été aveugles, comme entre autres, un Lancfrangus, un Guitmundus, un Hildebertus Turonensis, un Anselmus Cantuariensis, un Petrus Lombard us, un saint Bernard, un saint Thomas d'Aquin, un saint Bonaventure, un Scott, un Durand, et une infinité d'autres grandes lumières, auront, dis-je, trahi l'Eglise, auront laissé couvrir ce champ de ronces et d'épinos. Il n'y aura que ce docteur depuis les barricades qui nous éclaire aujourd'hui, qui nous allume le flambeau, qui nous enseigne ce que c'est que la vraie religion? Mais où a-t-il appris à jouer ce personnage contre le Pape, que dans les écrits du sieur Du Plessis Mornay?... » (Pelletier, pag. 38.;

(1) Dans une note placée à la fin de ce chapitre, nous expliquons le sens du mot multitudinisme, et nous rétablissons la vraie pensée de Richer sur l'intervention du peuple dans la hiérarchie.

relatives à la constitution de l'Eglise. Nous aurons l'occasion de revenir plus tard sur la politique du Lihellus,

Bsprit du Livre.

Quel est l'esprit du livre de Richer?

L'idée que Richer se fait de la constitution ecclésiastique ne peut être exprimée par la simple indication du mot de monarchie. L'Eglise est une monarchie: cette proposition ne caractérise pas suffisamment la conception de notre auteur. Cette conception est complexe et de nature mixte ; il convient donc d'en moAirer à part les divers éléments.

Richer estime, et il a raison, que lorsqu'on examine une institution sociale il faut considérer deux choses : sa forme et son gouvernement. Distinction fort juste qui dérouta les contemporains de Richer habitués à juger des institutions sur la forme et à tenir pour absolument monarchique une institution de forme monarchique : distinction que les hommes du dix-neuvième siècle sont obligés d'avoir toujours présente à l'esprit pour ne pas être induits en erreur, car il leur arrive fréquemment de se trouver en face de monarchies à institutions républicaines, et de républiques pourvues d'organes essentiellement monarchiques. L'Eglise apparaissait à Richer comme une combinaison mixte, monarchique par la forme, aristocratique par le gouvernement (1) , ce qu'il désignait par les termes sui-

(1) fl Quonam modo status aut princlpatus Ecclesl», abejasdera

vants empruntés à la politique d'Aristote : Status m&nar^ chicus^ politia aristocratica.

Or, Boucher le disait brutalement : « c'est une ânerie de dire que l'Etat de l'Eglise est autre que le gouvernement» » [Gimont^ p, 62.)

Richer, en effet, introduisait dans l'Eglise une distinc* tion qui n'existe pas en réalité, L'Eglise, société simple, n'est pas, comme le prétend notre auteur, une apparence monarchique qui recouvre une autorité aristocratique, L'Eglise est ce qu'elle paraît : et les formes monarchiques attestent une autorité purement monarchique. Richer, tout en introduisant avec sagacité dans l'étude de la politique la distinction de l'apparence et de la réalité, s'est trompé en attribuant à l'Eglise une réalité différente de l'apparence et en apercevant un régime aristocratique là où existe la pure monarchie.

regimine distinguatur? -— Qaod ut innoteacat, scire opus est, in élective principatu aristocratica moderatiODe temperato, qualis est Ecclesia, împerium Oermanîae et regnum Polonîae, nequaquam ad voluntatem principis, sed vel a Dec, vel a republica, coDsîIium institui : ex que fit, ut principes Ëcclesise, imperator Germaniae, atque rex Poloniae, necessarlo ac essentîaliter ad audiendum et sequendam ejusmodi consîlium, tanquam legem et regulam omnium agendorum, obligentur : quare in ejusmodi principatibus electivis, consilium regimen constituit : atque exequutio regiminis principibus relinquitur : contra quam fit in pure regio aut monarchico principatu : ubi princeps quoscumque vult conciliarios slbi deh'git, quorum sententiam et consilium non pro norma aut legi învariabilî sed tantum pro opiuione et ratione, sponte ac libère sequîtur, aut amplectîtur. Itaque in regio et pure monarchico principatu, qualis est regnum Francise, idem plane est status cum regimine : secus quam fit in electivo principatu, ubi status a regimine distinguitur. » {Demonstratio, e. v, n. i.)

Après avoir ainsi soigneusement distingué le fonds de la forme, la substance du phénomène, le principe de Vapparence, Richer établit que le pouvoir réel, la souveraineté efficace se trouve dans Faristocratie sacrée.

L'aristocratie ecclésiastique, dit Richer, se cpmpose surtout des Évêques qui renferment en eux les pouvoirs principaux de TEglise. Les Evêques considérés chacun dans leurs diocèses sont les véritables souverains de leurs églises. Quand ils sont réunis ils composent un sénat ou des Etats-Généraux qui ont toute autorité sur F Eglise universelle. Pour Richer, toute Fautorité essentielle se trouve dans FEpiscopat. C'est sur lui que repose FEglise : c'est à lui que tout pouvoir sacré a été remis.

Richer ajoute que ce régime aristocratique se revêt, dans FEglise, d'une forme, d'une apparence monarchique.

Le Pape est le monarque de FEglise placé à la tête de cette aristocratie. Néanmoins, il ne domine pas sur FEpiscopat. Il n'en est que le chargé de pouvoirs et F exécuteur des volontés (1). C'est un monarque constitutionnel dont

(1) Sicut jure, naturali omnis perfecta societas, prius, immediatius ac essentialîus potestatem habet seipsam gubernandi habitu et in actu signato, antequam aliqui homines et magistratus eam habeant potestatem monarchice, aristocratice, aut democratice in actu exercito : pari ter etiam Ecclesia aut regnum Christi, pro ordine hierarchico sumptum, prius, immediatius ac essentialîus, habet a Ghristo facultatem sese regendi, radicaliter, originaliter et in actu signato^ quam ullus Prselatus singularis, ejusmodi poteslatem habeat in actu exercito. Itaque sicut a règne Poloniae, verbi causa, efficienter, originaliter, radicaliter, virtualiter ac per dominium, potestas suprema in regem electum transfunditur et rex est membrum atque instrumentum totius regni Polonise (hic enim de statu electivo agltur), ita etiam Ecclesia

l'autorité sur les Evêques est restreinte par des lois nombreuses, et qui n'a que des devoirs et non des droits à l'égard du sénat de l'Eglise. C'est un président électif dont les attributions peuvent être modifiées par TEglise.

En deux mots : pour Richer, l'Episcopat est tout-puissant, le Pontificat est subordonné ; l'Episcopat est essentiel à TEglise; la Papauté accessoire. 11 définit l'Eglise une monarchie à gouvernement aristocratique. Il lui serait plus exact de dire une aristocratie servie par une monarchie. Son idéal, c'est une toute-puissante aristocratie tempérée par une impuissante monarchie.

Certes, ce système a contre lui le sentiment catholique, et, à notre sens, il ne tient ni devant la théologie, ni devant l'histoire. Mais il serait injuste de nier qu'il est logiquement construit et qu'il présente une forte cohésion depuis le premier principe jusqu'à la dernière conséquence.

Critique du système.

11 faut bien en convenir : dans son ensemble et dans son essence la doctrine de Richer c'est le gallicanisme. Cette monarchie aristocratique, où l'infaillibilité et la souveraineté ne résident pas essentiellement dans le monarque, mais dans le concile : c'est la monarchie eclésiastique

sacerdotalis collectim sumpta, autoritatem in Papam et alios singulares praelatos quos deligit etordhiat, transmittit. » (Richer, Defensio, lib. 11, cap. i, n. 111.)

telle que Font comprise les théologiens de Paris, depuis Gerson jusqu'à Bossuet, depuis Pierre d'Ailly jusqu'à La Luzerne. C'est le pur épiscopalisme. Richer, en définitive, a exactement compris le sens des anciens décrets de Sorbonne et des vieux écrits gallicans. II s'est bien placé dans ce milieu où tout le monde apercevait le système français entre la monarchie pure des docteurs romains et la démocratie des protestants. D'ailleùi*s, il suffit de lire les ouvrages de Gerson, par exemple, et les derniers traités De t Eglise galUcans : ceux de Régnier, de La Hogue et de Bailly. On y reconnaîtra, avec plus ou moins d'exagération les mêmes inspirations, les mêmes points de vue, la même méthode , que dans les œuvres de Richer. A l'origine comme au déclin du gallicanisme , le système concorde toujours avec lui-même et se retrouve avec les mêmes points fondamentaux dans l'exposition de Richer.

Néanmoins , Rii-her ne représente pas le gallicanisme dans ce qu'il a eu de véritablement théologique. La vertu se trouve dans un louable milieu : mais ce miUeu n'est pas un point. Entre le défaut et l'excès, la vertu a de grands espaces où elle peut se mouvoir et s'établir. Le gallicanisme ressemble à la vertu eti ce qu'il réside comme elle dans un milieu, et un vaste milieu î la ressemblance ne saurait aller plus loin, et ce milieu ne pourrait être proclamé louable^ car il semble difficile après la définition de l'infaillibilité pontificale de soutenir le système gaUican. Ce milieu où réside le Gallicanisme confine d'un côté aux doctrines romaines, de l'autre aux doctrines protestantes» Richer s'est placé au point le plus rapproché des systèmes

hérétiques, et déborde souvent du côté des protestants.

Nous comparions, il n'y a qu'un instant, les écrits de Richer à quelques autres écrits gallicans, et nous y retrouvions le même point de départ. U devient maintenant nécessaire de noter les différences et de préciser le caractère schismatique du gallicanisme de Richer. Mettons en regard l'ceuvre de Richer et le célèbre ouvrage de Mgr Maret sur le Concile général. Du premier coup d'oeil nous apercevons les deux extrémités du système gallican.

Obéissant à la pente de son cœur et à la saine tradition du clergé français, le savant doyen de la Sorbonne du dixneuvième siècle s'exprime avec un profond respect à l'égard du pouvoir pontifical. Les institutions, les doctrines, les hommes et les choses qui touchent à la Papauté, reçoivent de lui de nombreux et solennels hommages. Ce n'est point un adversaire qui attaque: c'est un fils soumis qui cherche à protéger des traditions nationales. Le Souverain-Pontife lui apparaît non comme un maître, mais comme le pasteur universel. Il s'agit moins de diminuer ses droits que de ne pas renoncer à des privilèges que TEglise de France croyait pouvoir attribuer à l'Episcopat. De là, un grand respect dans la forme et une craintive modestie dans la revendication.

Richer, au contraire, est âpre dans son langage, violent et irrespectueux. On voit bien que ses maîtres sont les théologiens de la Sorbonne qui ont composé leurs ouvrages en temps de schisme pour combattre les prétentions des antipapes. Alors même que sa parole est exacte, elle est blessante; Jamais aucune formule d'affection ou de

dévouement. Toujours la critique sévèreetsaus merci. Les pailisans sincères de l'Eglise ne s'expriment pas avec cette dureté de paroles. Si un protestant avait voulu exposer le système gallican il ne l'aurait pas fait en d'autres termes que Richer (1) .

Ce n'est pas le langage seulement, c'est la pensée ellemême qui est violente. Sans doute, Richer ne veut pas sortir de la doctrine qui reconnaît la monarchie aristocratique dans l'Eglise. Mais dans ces limites comme il trouve moyen d'abaisser l'autorité du monarque ! Quelle part excessive il fait à l'aristocratie épiscopale ! Son idéal, c'est une féodalité toute- puissante, ayant à sa tète un chef abaissé et impuissant. Il reproduit les anciennes doctrines dans toute leur énergie. Les vieux gallicans, au temps du schisme, ne ménageaient pas les droits du Pontife romain ; Richer exagère encore ces systèmes déjà outrés. Il n'est pas homme à transactions et à atténuations. Quand il parle de la juridiction immédiate des Evêques, c'est pour établir que les Evêques sont les égaux du Pape, et qu'ils sont indépendants dans l'exercice de leur autorité. Pour lui, c'est le concile qui a la plénitude de la souveraineté et le Pape lui est soumis absolument et sans réserve. Ainsi Richer

;i) « Procul dubio nativum urbis Romse ingenium et spiritus pridem nihil nisi regium et monarchicum sapit... At vero thcologis incumbit non tantum meminisse, verum etiam alios sedulo docere curiam Romanam hoc suum absolutum et monarchicum imperium non a Ghristi aut apostolorum institutis, sed ab humanse superbiae placitis traxisse. » (Kicher, Defmsio, p. 31*2, t. II.)

« Guria Romanain statum quemdam temporalem degeneravit. « (Richer, Defensio, t. Il, p. 3/i, pars ult. voluminis.)

pousse-t-il ses doctrines rudement, tout droit, sans reculer ni s'arrêter jamais. Il représente les théories gallicanes dans ce qu elles ont de plus violent. Ajoutons à ces théories ainsi exagérées des erreurs qui ne tiennent pas nécessairement au gallicanisme, mais que Richer a adoptées : le presbytérianisme, le césarisme, certaines erreurs multitudinistes, et nous pourrons nous rendre compte de la répulsion que la première apparition de ce système produisit sur des théologiens déshabitués du gallicanisme.

Que les théories de Mgr Maret étaient loin de cet excès! Si, par exemple, elles n'admettaient pas la supériorité absolue du Pape sur le Concile, elles revendiquaient encore moins la supériorité absolue du Concile sur le Pape. C'est que sous l'influence des controverses et du respect pour le chef de l'Eglise, les doctrines gallicanes s'étaient aflînées et, en quelque sorte, dégagées de tout élément schismatique. Bossuet avait donné l'exemple de la modération. Impétueux contre les personnes, ardent dans l'argumentation, le grand Docteur du Gallicanisme montrait une singulière réserve dans l'affirmation des doctrines. Il aimait à se tenir sur la défensive. Il se bornait à faire la critique des arguments qui lui étaient opposés. Il n'établissait qu'à son corps défendant des doctrines positives, et on est surpris de voir avec quelle précaution il esquive les questions de principes. Il se dérobe perpétuellement, et c'est encore un mystère pour nous que de savoir quelle est au juste, sur les points essentiels de la controverse relative à la hiérarchie, la vraie pensée de Bossuet. A sa suite, les

docteurs gallicans évitent tout ce qui peut ressembler

à une atteinte portée à la puissance pontificale. On peut parcourir la plupart des traités de T Eglise : on n'y verra rien qui puisse faire connaître l'opinion des auteurs sur la question fondamentale de la constitution de F Eglise. Par une sorte de tradition Tesprit de conciliation en était arrivé à T extrême limite, et l'ouvrage de Mgr Maret, qui est la suprême expression du gallicanisme le plus mitigé, formulsdt le sentiment imiversellement accepté par les gallicans, lorsqu'il reconnaissait que le Pape possède l'universalité et la plénitude de la juridiction spirituelle ; que cette puissance s'étend sur l'Eglise dispersée et sur l'Eglise assemblée, et que par conséquent la distinction du dîstributive et du coUective^ prise dans un sens absolu, est dépourvue de fondement (1). Quant à l'infaillibilité, Mgr Maret était loin de la dêtiier au Souverain-Pontife : il se bornait à demander qu'on réservât ime part à l'intervention de l'Episcopat. Dans toutes ces thèses substantielles, il y avait donc divergence complète entre le gallicanisme primitif et le gallicanisme moderne. Tandis que les principales thèses de Richer étaient rejetées par Mgr Maret avec plus d'énergie encore que les thèses extrêmes de l'ultramontanisme, entre le gallicanisme de Mgr Maret et le système du cardinal Litta, s'il y avait quelque dillérence de principe, il n'y en avait aucune dans la pratique, et l'autorité du Pontife romain n'était pas moins res-

(1) a Gerson et M. Richer reconnaissent dans le Pape une véritable juridiction in aingulos Episcopos sed non in univenos parce qu'ils veulent qu'il soit soumis aux Conciles généraux. » {Œuvres d^Amauld^ ii, /|56.)

pectée par le prélat français que par le cardinal romain.

Est-il besoin d'ajouter que la différence s' accusant si nettement dans la substance des doctrines, l'opposition est , absolue dans les doctrines annexes? Mgr Maret s'exprime comme Bellarmin quand il s'agit des élections, des droits des prêtres, des réguliers , etc. Bien loin d'accepter les données de Richer sur ces questions , accessoires par rapport au gallicanisme , mais complètes en ellesmêmes et d'une importance considérable dans la théorie et la pratique, Mgr Maret les combat avec énergie, et c'est dans son livre que se trouve la discussion la plus actualisée sur le multitudinisme, par exemple, le droit électif, les systèmes aristocratiques, etc.

Est-il besoin surtout d'ajouter que nulle comparaison n'est possible entre le syndic de la Sorbonne du dix -septième siècle se révoltant contre les condamnations les plus formelles, et jusqu'à la dernière heure défendant avec une violente opiniâtreté un livre et des doctrines dignes de toute réprobation, et le vénérable doyen de notre Faculté de théologie, donnant de nos jours l'exemple de l'humilité et de la soumission, le modèle de la douceur et de la patience; dont les discours et les œuvres sont l'édification de ceux qui les recueillent et leur enseignent éloquemment à vénérer la chaire de Pierre et à lui rester indéfectiblement unis?

Ce n'est donc pas dans le gallicanisme tel qu'il était compris, surtout dans ces derniers temps, par Tépiscopat français qu'il faut ranger lesystème de Richer. Il s'en éloigne notablement. Il ne trouve place que dans le gallicanisme

pchismatique, adopté par les Parlementaires et défendu par les Jansénistes, gallicanisme violent et erroné qui nous a valu la constitution civile du clergé et les entreprises de Febronius et de Ricci, gallicanisme de temps de trouble et de révolte qui ne se manifeste jamais que comme un danger religieux.

Hétérodoxie du Richérisme.

Que faut-il penser du système de Richer? Quelle place convient-il de lui faire dans la théologie orthodoxe? Ce sont les questions qui nous restent à examiner.

Commençons par éliminer du système ces théories accessoires qui, de Taveu de tous, ont été justement condamnées. 11 n'est pas de théologien catholique qui puisse défendre les doctrines de Richer sur le ministérialisme Pontifical, l'omnipotence épiscopale, le presbytérianisme, le droit des élections, les privilèges des réguliers, etc. Il n'en est pas qui puisse davantage accepter la teneur des thèses principales de Richer dans leur exagération et dans leur sens naturel. Tout le monde convient que le Richérisme tel qu'il se présente est une doctrine inacceptable et digne de réprobation.

Mais tout en réprouvant les violences et les exagérations de Richer, certains théologiens pensent que le fonds même du système, débairassé de tout excès, subsiste et subsistera toujours. D'après eux, le système de Richer est condam-

nable à cause du manque de mesure et non dans sa* substance. Ce que Bicher a toujours voulu, il ne cesse de le répéter à satiété, c'est maintenir la doctrine de la monarchie aristocratique dans l'Eglise. Ce qu'il réprouve, c'est la monarchie pure du Pontife romain. Or, disent encore quelques théologiens, la question dans sa substance est toujours à décider. Il est toujours loisible de tenir pour la monarchie aristocratique contre la monarchie pure , pour la souveraineté composée contre la souveraineté simple.

Nous pourrions nous arrêter ici et refuser de nous engager dans cette interminable querelle de l'épiscopalisme et du pontificalisme, qui, sous une forme ou sous une autre, durera autant que l'Église, parce que les caractères et les intérêts se heurteront sans cesse et chercheront tantôt à amoindrir, tantôt à exalter ou les pouvoirs secondaires ou l'autorité centrale. Mais sans entrer dans une controverse qui n'est pas de notre sujet, il nous est impossible de ne pas faire remarquer combien la définition de l'infaillibilité pontificale est favorable aux partisans de la monarchie pure dans l'Église et mine dans sa base même tout gallicanisme, le plus exagéré comme le plus modéré.

Un système, toujours complexe, se compose d'une série de propositions distinctes. Mais cette complexité n'est pas la confusion. L'ordre est maintenu par l'étroite connexion des idées. L'enchaînement des thèses est ininterrompu. Chaque pierre d'une voûte peut être séparée de l'ensemble et constituer à elle seule un élément distinct : mais reliée au tout elle ne forme plus qu'une partie essen-

tielle d'une voûte savante. C'est l'image d'un système, tout à la fois complexe et connexe.

Ainsi en est-il du système gallican et du système romain : Pouvoir des clefs, juridiction médiate ou immédiate des Évêques, supériorité du Concile ou du Pape, infaillibi» lité de r Église ou du Souverain-Pontife; telles sont les propositions distinctes qui reliées entre elles constituent la totalité de l'un et de l'autre système. Il n'est personne qui n'y reconnaisse la complexité des propositions, et il n'est personne qui ne voie combien la connexion y est étroite. Suivant que Ton accepte sur quelqu'un de ces points fondamentaux une opinion tranchée, on est pontificaliste ou épiscopaliste. On ne peut tirer à soi Fun des chaînons qu'on n'entraîne tous les autres. La logique des doctrines est invinciblement serrée. Il faut tout accepter ou tout rejeter en bloc, d'un côté comme de l'autre.

C'est ce que Mgr Maret pensait de l'infaillibilité. Il en faisait un corollaire inséparable de la souveraineté. « La question de l'infaillibilité, dit le savant prélat, est celle même de la souveraineté, la plus importante de celles que les nations , en tant que nations, sont appelées à résoudre. L'Église n'échappe pas à cette loi; et pour elle aussi, la question de souveraineté est la question vitale. Dans toute société, le vrai souverain, quelles que soient sa nature et ses conditions, est celui qui porte les lois irréfragables, qu'on ne peut violer sans renverser tout l'ordre politique. En ce sens, on peut dire si l'on veut, avec Joseph de Maistre, qu'il faut accorder une apparence d'infaillibilité à la souveraineté même politique, afin

que les sociétés humaines jouissent de quelque stabilité. Mais, dans la société spirituelle, dans TÉglise qui commande à la raison et dirige la conscience, l'infaillibilité n'est pas simplement une supposition ; elle est un attribut nécessaire de la souveraineté ; elle est un de ses caractères essentiels. De cette intime liaison de la souveraineté spirituelle avec l'infaillibilité, il suit que, dans VÉglise et pour l'Église, la question d'infaillibilité est identique à celle de la souveraineté. Le pouvoir infaillible est le vrai pouvoir souverain. Que peut-il y avoir, en effet, au-delà et audessus de l'infaillibilité? Si le Pape possède l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle, le Pape possède la souveraineté absolue. La monarchie de l'Église est pure, indivisible; le Pape est un monarque absolu, et le plus absolu qui fut jamais. » (Mgr Maret, Du Concile général^ t. Il, p. 63.)

Ce que Mgr Maret disait de l'infaillibilité, le docteur de La Chambre l'affirmait du pouvoir des clefs: « Si le Pape, disait ce théologien, est le seul ministre de l'Evangile qui ait reçu immédiatement de Jésus-Christ le pouvoir des clefs, et si tous les autres pasteurs ne le tiennent que par délégation et par concession des Souverains-Pontifes : il faut nécessairement convenir que le Pape est un vrai monarque dans l'Eglise; et dès lors, on est dans l'obligation d'avouer qu'il est supérieur aux conciles généraux, qu'on ne peut appeler de son jugement à leur tribunal, et que la tenue des conciles généraux n' est jamais nécessaire pour le fond et l'autorité d'une décision ecclésiastique. Telle est en effet la nature d'une vraie monarchie. Celui qui en est le chef

possède seul la totalité de la puissance du gouvernement : et ceux qui ont en main quelque portion d'autorité n'en sont redevables qu'à lui. » (De La Chambre , Traité de r Eglise, t. Il, p. 290.)

Ce que Mgr Maret dit de l'infaillibilité, le docteur de La Chambre de la juridiction immédiate, Amauld le dit aassi delà supériorité du concile sur le Pape. « On sait que la doctrine de la supériorité du concile sur le Pape détruit nécessairement sa prétendue infaillibilité, parce que toute autorité inférieure pouvant être corrigée, il est impossible qu elle soit infaillible, puisqu'une autorité infaillible ne peut être corrigée et, partant, une autorité infaillible ne peut être inférieure. 11 s'ensuit donc nécessairement que si le Pape est inférieur au Concile, il n'est pas infaillible : aussi tous les théologiens demeurent convaincus de cette conséquence, et personne ne soutient l'infaillibilité du Pape qu'il ne soutienne aussi qu'il est supérieur au Concile. De plus, si les Papes sont inférieurs aux Conciles, non-seulement il est clair qu'ils ne sont pas infaillibles, mais il est encore évident qu'ils ont actuellement erré, puisque Léon X a défini le contraire dans le concile de Latran. Il est donc certain que la supériorité du Concile sur le Pape, enferme, par une suite nécessaire, la faillibilité du Pape. » (Arnauld, Défense des libertés de l'Eglise gallicane, P- 7.)

Il nous serait facile de multiplier les citations, et de montrer que Tes plus habiles théologiens ont toujours reconnu la connexion étroite qui rend inséparables les propositions fondamentales soit du gallicanisme soit des doctrines romainas. Il ne pouvait en être autrement, car si le système

est bien fait il ne peut se tenir que d'une pièce, et jamais personne n'a accusé l'Episcopalisme ou le Pontificalisme de pécher par une logique défectueuse.

On voit, dès lors, comment la définition de l'infaillibilité pontificale appuie les doctrines qui affirment la monarchie pure dans TÉgUse. D'après la connexion du sujet, toutes les thèses de la souveraineté personnelle, de la juridiction immédiate, de la supériorité sur le Concile, reçoivent un contre-coup et un aflermissement.

Est-ce à dire que la définition de l'infaillibilité entraîne l'obligation d'accepter toutes les thèses de la monarchie pure? La définition du nouveau dogme ne saurait avoir une si grande portée, (l'est l'infaillibilité, rien que l'infaillibilité qui a été définie. Mais s'il n'est pas permis d'imposer à la croyance des fidèles des vérités autres que l'infaillibilité, il n est pas possible, non plus, que le théologien se dérobe aux conséquences de la définition. Par suite de l'étroite liaison et dé la dépendance mutuelle des doctrines, l'infaillibilité du Souverain -Pontife ayant été proclamée, la souveraineté pure et simple du Pape est solennellement affirmée. La conséquence n'est pas de foi, sans doute. Toutefois il est difficile de lui refuser une autorité considérable, et on ne saura rien opposer de sérieux à l'écrivain, qui voudra faire reposer sur la définition de l'inlaillibilité tout le système de la monarchie pure. Il y a même lieu d'ajouter que s'il s'était agi de choisir la thèse spéciale la plus féconde en conséquences, les partisans de la monarchie pure n'auraient pu trouver une question plus importante que celle de rinfaillibihté, et dont les corollaires

atteignent à un plus grand nombre de points de la constitution sacrée.

Pour échapper aux conclusions, il faudrait dire que la définition de Tinfaillibilité n'est pas favorable à rinfaillibilité absolue, séparée et personnelle. Grâce à Dieu, la soumission des enfants de FÉglise ne se dispute pas pied à pied. Le Concile du Vatican avait à prononcer entre la doctrine romaine et la doctrine gallicane : et personne n'osera prétendre que le Concile ait voulu donner quelque gain de cause aux partisans du gallicanisme. L'esprit de la défmition nous est connu. Il suffit. Fuyons les disputes de mots. C'est l'infaillibilité selon le sens des doctrines romaines que nous devons accepter : ne biaisons pas dans notre adhésion. Sachons reconnaître, au besoin, que le nouvel article de foi nous conduit à la conséquence que la constitution ecclésiastique repose sur la monarchie pure du Souverain-Pontife. Après avoir subi le joug de la foi, ne reculons pas devant le joug de la raison. A notre sens, après le malheur d'être infidèle à la religion, il n'y a rien de pire que d'être rebelle à la logique.

NOTE

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