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RÉSISTANCE AUX ENTREPRISES DE RICHER

(jAmriER 1612)

I. Le Parlement de Paris, avec le concours de Richer, veut établir des doctrines théologiques d'Etat. — II. Sur la plainte du clergé, Marie de Médicis arrête les entreprises du Parlement et de Richer. — III. Union de la Faculté de théologie contre Richer. — IV. Polémique. — Pelletier. Bouju de Beaulieu. Durand. — Y. Duval. Forgemont. Sirmond. Caractères généraux de la polémique contre Richer.

Le Parlement de Paris, avec le concours de Richer, veut établir des doctrines* théologiques d'Etat.

Le Parlement de Paris s'était arrogé une immense et funeste autorité sur TÉglise. Mais le clergé protestait sans cesse contre les usurpations de la puissante cour séculière et le pouvoir du Parlement s'amoindrissait moralement dans cette lutte. Il avait les allures d'un persécuteur. On s'habituait à considérer les Parlementaires comme les adversaires constants de l'Église. Us étaient devenus suspects dans la foi.

L'intervention de Richer modifia brusquement cette

situation. Il mit, du moins en apparence, au service du

Parlement la première influence doctrinale de l'Église de

France : celle de la Sorbonne.

Richer n'est qu'un parlementaire égaré dans l'Eglise. Il met à poursuivre la Ligue et tout ce qui tient à la Ligue, la même ardeur qu'il apportait autrefois à combattre le parti royal. Depuis qu'il est syndic, la Faculté poursuit les doctrines qui ont servi de point d'appui à la résistance religieuse et nationale des Français contre la trahison de la royauté. Richer ne se contente pas de proscrire les maximes romaines : il veut encore obliger la Faculté de théologie à professer les systèmes gallicans. Il prétend imposer comme de foi une opinion libre, qui est même peu considérée par les théologiens. Enfin, comme les Parlementaires, il joint à la persécution des doctrines celle des personnes. Les Jésuites sont les principaux représentants des maximes adverses : il cherche à déshonorer les Jésuites, à les représenter comme des complices du forfait de Ravaillac î il prête main forte au Parlement pour déposséder des religieux du droit de s'établir, d'enseigner, de vivre même sur la terre de France*

A tous les points de vue, la conduite de Richer était insoutenable et digne de réprobatioUé Homme d'église, il faisait le jeu des ennemis de l'Eglise. La Faculté de théologie ne pouvait se dissimuler que son syndic se préoccupait de J)0ursuivre, non les intérêts de la Religion^ mais ceux du Parlement i non ceux des catholiques, mais ceux des gallibans. Richer était dévoué tout entier à des passions de secte, et il donnait à la Sorbonne une attitude qui ne répondait ni aux désirs de l'Église, ni aux convictions des docteurs dé Paris*

L'épisode du couvent des Dominicains avait achevé de

désillusionner les plus optimistes. Rîcher était un danger pour la liberté des opinions théologiques. On s'apercevait que Ton s'était presque donné un maître. Armé de la puissance formidable de la cour de Paris, et fort de l'autorité de sa charge, le syndic pesait sur la Sorbonne. Le Nonce, les Évêques, la Faculté de théologie éprouvaient le besoin de secouer le joug et d'éloigner un agent aussi dominateur* Mais le syndic était puissant de sa propre autorité, de sa cabale, des ressources de son esprit ; il pouvait compter sur le concours du Parlement. Tout en sentant la nécessité d'éloigner cet incommode officier, on craignait de s'attaquer à lui. Un nouvel excès de Richer mit le comble à l'indignation des hommes d'église, et les obligea, malgré la répugnance instinctive du clergé pour les moyens violents, â engager la lutte.

La cause entre l'Université et les Jésuites était toujours indécise. L'Université avait mis, en 1610, opposition à l'enregistrement des Edits royaux accordés à la Société. Le Parlement avait reçu l'opposition, mais les Jésuites ne voyant pas que les circonstances leur fussent favorables, avaient retiré leur requête, et les choses restaient toujours en l'état. Néanmoins, Topposition de l'Univereité ne cessait d'être déposée en Parlement^ et d'un moment à l'autre, il pouvait se produire ce résultat fâcheux qu' on eu t à délibérer sur l'affaire. Le gouvernement de Marie de Médicis n'envisageait qu'avec terreur l'événement d'un procès solennel entre l'Université et la Compagnie. Rien ne pouvait plus j^giter les esprits, en 1611 (1), que des débats publics, en

(1} « Ce long différent et dispute a d^'à duré plus de soixante

Parlement de Paris, sur les institutions et les doctrines de la Société de Jésus. Et cependant les Jésuites, installés dans la capitale, demandaient qu on ne les privât pas plus longtemps de l'exercice de leurs fonctions. L'Université était une institution qui ne répondait plus aux besoins du temps. La réforme entreprise par les soins de Henri IV n'avait pas réussi à infuser un sang généreux dans ce corps usé. Les familles, à l'envi, confiaient de plus en plus leurs enfants aux Jésuites. Déjà les établissements de la Société s'étaient multipliés dans toute la France. Il n'y avait guère que le ressort du Parlement de Paris où ils ne pouvaient se livrer à leur œuvre de prédilection, l'enseignement de la jeunesse. Les Pères de la Compagnie réclamaient, et avec eux un très-grand nombre de chefs de famille, qu'on ne s'opposât plus au libre exercice de l'œuvre dans laquelle ils excellaient et qu'on ne mît plus obstacle aux faveurs royales. Que répondre à une si légitime réclamation? Dès lors que les Jésuites étaient autorisés à vivre et à travailler à Paris, n'était-il pas anormal de leur refuser la liberté de leur plus important ministère? Le gouvernement de Marie* de Médicis le comprenait ainsi; et, au besoin, les protecteurs des Jésuites, et ils étaient aussi nombreux que puissants, ne manquaient pas de rappeler à la reine qu'il était indigne d'elle de laisser arrêter l'exécution de ses volontés,

ans, l'Université continuant toujours à se maintenir et vouloir n'endurer qu'aucun des ordres réguliers tiennent écoles publiques; et les Jésuites au contraire voulant rouvrir leur collège. On ne trouvait point trois personnes ensemble dans Paris qui ne parlassent de ce procès, chacun selon son affection. » {Mercure français, t. il, p. 215, 1. 215.)

si favorables à l'Eglise et à l'Etat. Mais comment venir à bout de la résistance de l'Université fomentée par le Parlement ? Henri IV était mort et avait emporté avec lui la vigueur et l'autorité de gouvernement. Pour dire la vérité, une partie de l'opinion publique*était devenue plus hostile encore aux Jésuites depuis l'assassinat du roi, et quelque chose de la douleur nationale rejaiUissait en indignation sur les Pères de la Compagnie. Le cauteleux chancelier, Brulart de Sillery, plus spécialement chargé de ce qui concernait l'administration de la justice, cherchait un expédient pour donner une satisfaction légitime aux Jésuites et à leurs protecteurs, sans blesser l'Université, et surtout sans exciter de procès. Il imagina donc de faire délivrer aux Jésuites des lettres patentes qui, les incorporant à l'Université, leur permettraient de se livrer à l'enseignement au même titre que les autres membres du corps universitaire, sous condition, bien entendu, d'observer les règlements de la corporation .

Avant d'expédier les lettres royales, le chancelier demanda conseil : les conseillers de Sillery informèrent Richer des desseins de la cour (1) . Ni Richer, ni les représentants de l'Université ne désiraient introduire les Jésuites dans le corps enseignant. Ce qu'on voulait, c'était leur exclusion et leur oppression. Aussi, à peine l'Université eut* elle connu les intentions du chancelier, qu'à l'instigation de Richer elle présenta requête au PaiÉ|ment pour qu'il

(1) « Nihil enim ab illis tam abditum aut arcanum, contra me aut academiam gerebatur, quod non statim nescirem. » (Richer. Defensio, t. I, p. 39.)

fût statué sur l'opposition déposée depuis Tannée précédente. Le chancelier au lieu de prévenir la crise n'avai fait que la précipiter. Comme il n'était pas homme à imposer silence au Parlement, la cause de l'Université contre les Jésuites fut appelée ^u commencement du mois de décembre de l'année 1611 (1).

Richer n'avait pas laissé sans documents l'avocat de l'Université et l'avocat du roi. Pendant trois mortelles séances les Jésuites eurent la douleur d'entendre La Martellière et Servin s'acharner sur leurs constitutions et leurs doctrines, tordre les textes, calomnier les intentions, et faire le procès de l'Institution, sans presque toucher au fond même de l'instance. Par malheur, l'avocat des Jésuites, l'honnête Montholon, étourdi par les clameurs hostiles des membres du Parlement et du public, stupéfait de la tactique de ses adversaires qui transportaient la question du terrain des faits à celui de la doctrine, ne parla que faiblement et s'assit après un discours qui ne dura guère qu'une demiheure. La partie était mauvaise pour les Jésuites.

(1) La poursuite contre les Jésuites ayant été différée jusqu'à la Saint-Martin 1611, le recteur maître Pierre Ilardivillier recommença la poursuite. A eette un, il présenta une requête deman* dant que les Jésuites vinssent plaider sur ropposition introduite par l'Université contre l'enregistrement des lettres royales do 1610 qui accordaient l'ouverture des classes d'humanités aux Pères du collège de Clermont. L'audience fut fixée au 17 décembre, la chambre de la Tournelle et de l'édit assemblées. Les plaidoiries de La MartelRre, Montholon, Hardivilliers, et le réquisitoire de Servin occupèrent les séances du Parlement jusqu'au 22 décembre. Le Mercure français, 1612, t. II, p. 161 et suiv. donne un extrait des principaux documents, des discours et un résumé de cette affaire célèbre.

Elle le fut surtout en ce que les avocats rendirent les Jésuites responsables des maximes les plus odieuses. La Martellière mit en parallèle la doctrine que Ricber prétendait être celle de la Sorbonne, et la doctrine attribuée & la Société par ses pires ennemis. Cette partie du plaidoyer n'était guère qu'une traduction des principaux passages du Libellus (1) . On invoquait contre eux les doctrines sur la déposition des rois et sur le tyrannicide. Richer avait procuré le Directoire de P inquisition ^ et il en avait extrait la forme de procéder contre les princes hérétiques. Les documents triés par le syndic avaient grandement excité l'indignation du Parlement et des politiques. On ne parlait de rien moins que d'envoyer à toutes les couronnes des extraits de ce livre pernicieux et de réunir tous les Etats dans une résistance commune aux prétentions de la cour de Rome fomentées par les Jésuites. La forme révolutionnaire revêtait, dans ce temps-là, l'apparence du zèle religieux et monarchique.

L'arrêt du Parlement était prévu (2) : les Jésuites

(1) Voir une exposition très-exacte du système de Richer, représenté comme la doctrine de la Sorbonne, dans le plaidoyer de La Martellière {Mercure français, 1611, t. II, p. 186 et suiv.) Richer reconnaît à plusieurs reprises qu'il communiqua son Libellus à La Martellière pour aider à la cause de l'Université contre les Jésuites. Il n'était pas besoin 4e ces aveux : on reconnaît à chaque ligne la pensée et le style de Richer.

(2) L'arrêt portait en substance que les parties pourraient produire, dans huit jours, les raisons qu'elles avaient encore à produire ; qu'en attendant les Jésuites qui se trouvaient à l'audience signeraient sans délai la promesse qu'avait faite leur principal, qu'ils se conformeraient à la doctrine 'de la Sorbonne, principalement dans ce qui concernait le salut de la personne des rois, le

furent coiiçlamnés h déclarer qu'ils suivaient les maximes de la Sorbonne (1) ; il leur fût ordonné de n'ouvrir aucun collège à Paris, et de rester dans l'état où ils étaient sans innover en quoi que ce fut jusqu'à ce que l'affaire eût été terminée. Il fut décidé que le Parlement prononcerait bientôt sur le fond de l'opposition présentée par l'Université.

Richer avait donc obtenu un nouveau triomphe. Il avait repoussé les Jésuites de l'Université. Et ce n'était encore là que le petit côté de la question. Le procès s'était démesurément agrandi. Les doctrines gallicanes avaient été imposées à des religieux par autorité du Parlement. Richer n'avait-il pas à se louer de ses efforts (2) ?

maintien de leur autorité et celui des libertés gallicanes respectées de tout temps dans le royaume. Et cependant l'arrêt leur défendait de rien entreprendre de contraire aux lettres-patentes qui regardaient leur rétablissement, non plus qu'à l'arrêt pour leur enregistrement; de se mêler en aucune manière de l'instruction de la jeunesse de Paris; de faire, en un mot, dans cette capitale, aucune fonction d'instituteur, sous peine d'être déchus de ce môme rétablissement. (Mémoires secrets de 5zn, t. XVI, p. 25.)

(1) « Le Parlement avait passé ses pouvoirs en prononçant d'après le réquisitoire de Servin, un arrêt qui obligeait les Jésuites à déclarer que la doctrine qu'ils enseigneraient à l'avenir sur ces points serait conforme, non au sentiment de l'Eglise de France en général, mais à celui de la Sorbonne, qui n'était qu'un membre de cette Eglise. » (Mémoires secrets de Siri^t. XVf, p. 255.)

(2) Richer n'était pas cependant complètement satisfait de tous les articles de l'arrêt : il s'en exprima librement en plein Parlement :« Le syndic prenant alors la parole, représenta avec force au Parlement, quoique le premier président lui fît signe de se taire, que les Jésuites promettaient deux choses opposées : l'une de se conformer à la doctrine de la Sorbonne, l'autre d'observer leurs constitutions, qui les obligeaient à défendre l'autorité absolue du

Il est vrai, mais ce déplorable succès fit déborder le vase. Tous les ordres du clergé furent complètement éclairés et aperçurent distinctement qu'il s'agissait moins des Jésuites que du Pape (1) ; on comprit que par la Société de Jésus, Richer et le Parlement voulaient atteindre la doctrine romaine et le Souverain-Pontife (2) , et établir une doctrine nationale. Le Parlement s'était fait un système sur la constitution de l'Eglise et sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat; il cherchait à l'imposer par autorité judiciaire. Le syndic de la Faculté de théologie était devenu

Pape dont le spirituel et le temporel étaient incompatibles avec cette doctrine. Si on les incorpore à l'Université, poursuivit le syndic, ils auront bientôt tant de docteurs à leur dévotion, qu'ils gouverneront toute la Sorbonne. Si, dès à présent cette Faculté voulait donner quelque déclaration contraire à leur doctrine, ils la feraient censurer à Home. Le Parlement donc ruinerait la Sorbonne en les incorporant à l'Université môme, à condition qu'ils se conformeraient à la doctrine de cette Sorbonne. » (Mémoires secrets de Siri^ t. XVI, p. 2^7.)

(1) « L'auditeur était chargé de représenter aux docteurs de Sorbonne la plaie qui serait faite à l'Eglise si leur corps donnait, au sujet des quatre articles, quelque déclaration préjudiciable à l'autorité du Pape. Ils en eurent tant d'appréhension, que deux des plus accrédités, qui jusqu'alors avaient été un peu désunis par l'intérêt particulier des Jésuites, so réconcilièrent tout à dessein, et peu soigneux de la cause de ces Pères, mais très empressés de détourner de l'Eglise un si grand mal, promirent au Nonce que, si la Sorbonne était interrogée par le Parlement sur les quatre articles de Servin, ils feraient en sorte qu'elle répondît qu'elle ne pouvait pas en délibérer sans les prélats de la France, et qu'elle voulait même en avoir l'ordre précis de la reine; parce qu'il s'agissait non-seulement de matière de religion mais de matière d'Etat. » (Mémoires secrets de 5iW, t. XVI, p. 281.)

(2) Le Président Séguier informait Duval qu'on voulait réduire le Pape par-delà les monts. (Syndicat, p. 62.)

l'allié du Parlement. N'était-ce pas déjà le commencement d'une entreprise schismatique et n'y avait-il pas lieu d'y remédier promptement?

Sur la plainte du clergé Marie de Mèdicis arrête les entreprises du Parlement et de Richer.

Le cardinal Duperron se trouvait à la tête du clergé de France par ses dignités et ses mérites. Cardinal, grand aumônier, archevêque de Sens, il illustrait sa haute position par. une éloquence un peu surfaite peut-être, mais néanmoins sans pareille parmi ses contemporains, par une érudition prodigieuse, par un dévouement éclairé à l'Eglise et à l'Etat. Nul plus que lui n'avait le droit de représenter à Marie de Médicis les dangers que faisaient courir à la-Foi les entreprises du Parlement et les menées de Hicher, Fidèle serviteur des deux rois de France qui avaient péri sous les coups des assassins, il n'avait jamais donné lieu de soupçonner son affection pour la cause de la monarchie. Théologien aussi modéré que savant, ses discussions contre les hérétiques avaient rendu son nom célèbre parmi les catholiques, et avaient contribué à ne lui faire accepter qu'une doctrine large, dégagée de toute préférence d'école. Personne ne représentait mieux le clergé français dans ce qu'il avait d'orthodoxie et d'indépendance, et n'avait plus d'autorité pour rallier autour de lui l'épiscopat tout entier. Les souffrances et les maladies, il faut bien le dire

aussi, ses attaches à la cour et son amour du repos lui faisaient éviter les affaires diffîcultueuses, et, en 1611, il se refusait à prêter son concours aux évêques, qui voulaient organiser une action commune contre les appels comme d'abus. Mais témoin du déchaînement contre les Jésuites et de la transformation d'une instance judiciaire en question de dogme, il comprit la gravité de la situation ; il sortit de sa torpeur et il chercha dès lors à arracher l'Eglise aux périls qui la menaçaient.

Son premier soin fut d'envoyer quérir le syndic de la Faculté et de lui représenter l'indignité de &a conduite. II lui reprocha d'avoir soulevé, en plein Parlement, des questions théologiques et d'avoir procuré aux gens de loi des documents propres à effaroucher les esprits. Il chercha à convaincre son interlocuteur de l'inconvénient pour l'Etat et pour l'Eglise que de telles questions fussent débattues au milieu des agitations d'une minorité. Richer, qui nous a transmis le récit de cette conversation, prend pour lui le beau rôle et veut nous faire entendre qu'il réduisit au si* lence son puissant interlocuteur. Il convient de restreindre à ses vraies proportions la jactance de notre docteur. Il était appelé pour recevoir une forte réprimande ; elle lui fut infligée. Il fit entendre des protestations et une défense ; elles ne purent être que modestes. Duperron n'était pas homme à s'en laisser imposer et à perdre langue, surtout en face de Richer. Tout ce qu'il est permis de retenir des discours du syndic, c'est qu'il ne fut ni ébranlé, ni effrayé par les remontrances du Cardinal et que son opiniâtreté ne fut pas émue de la tempête qui le menaçait.

Duperron ne perdit pas de temps et il se rendit au Louvre pour entretenir la Reine et les ministres des incidents qui passionnaient l'opinion publique et qui inquiétaient le clergé. <i II osa se plaindre de ce qu'au plaidoyer de l'Université l'on avait discouru de la doctrine qui attribue aux Papes le pouvoir de déposer et de faire tuer les rois, suivant le style de l'Inquisition : il fit grande huée de ce que M. Servin, avocat général, avait dit en plaidant : Que toutes et quantes fois il s'agissait du prince, il était permis de révéler les confessions, prétendant, ledit cardinal, que c'était une proposition hérétique, qui renversait de fond en comble notre religion ; et d'abondance il réitéra ce qu'il avait dit au mois de mai dernier ; savoir qu'il était autant loisible de révoquer en doute l'état du mariage de la reine et de ses enfants, que la puissance du Pape. » {Syndicat de Richer^ p. 57).

L'actif Ubaldini s'était, de son côté, rendu au Louvre et élevait sa voix contre les agissements du Parlement et de Richer. Il signalait le péril présent. N'était-il pas prodigieux, disait-il, que l'on pût déférer au Parlement des matières purement théologiques, et que cette cour de justice se crût autorisée à prendre une décision sur des points de religion? A quoi s'exposait-on? Si la Sorbonne, sous la pression de Richer, se déclarait pour quelqu'une des maximes enseignées et imposées par le Parlement, un schisme était consommé. Les Universités étrangères maintiendraient leur doctrine. Les évêques de France, soit isolément, soit réunis en Concile, condamneraient l'opinion de la Sorbonne et du Parlement. Le Pape censure-

rait la doctrine et excommunierait les docteurs. De là un conflit dont il était impossible de calculer les suites (1) .

Pendant que Duperron et Ubaldini faisaient comprendre à Villeroi et au chancellerie danger de la situation, Servin, mandé au Louvre, arriva et eut à subir les reproches des deux dignitaires ecclésiastiques. Richer, obéissant à ses préférences personnelles, nous représente Servin comme tenant tête victorieusement aux hommes d'église. C'est trop d'optimisme. Servin était dans son tort; il avait affaire avec plus forte partie que lui. Son attitude ne fut pas celle d'un triomphateur : « Duperron, raconte Ubaldini, ayant rencontré Servin dans le cabinet de la Reine, lui donna de l'ignorant par la tête et lui remontra que sa doctrine sur la confession était pure hérésie. Servin, troublé, nia qu'il eût dit qu'on dût révéler la personne ; palinodie que démentaient toutes ses paroles publiques et privées. » (Dépêche d'Ubaldini, du â janvier 1612, daxifiY Eglise et XEtat^ par M. Perrens, t. II, p 82).

Servin, maltraité par Duperron et Ubaldini, put faire retomber sa mauvaise humeur sur un autre prélat, moins

(1) « Si pour donner à l'arrêt son effet, on interroge la Sorbonne sur sa doctrine et qu'elle se déclare contre un seul des quatre articles attaqués par Servin, on ouvre un schisme dans l'Eglise (parce que cette déclaration se trouvera contraire au sentiment des théologiens d'Italie, d'Espagne et de toute autre école de la catholicité) ; on met les prélats de France dans la nécessité de s'assembler en concile, pour déclarer la doctrine de la Sorbonne erronée, téméraire et fausse : on force le Pape à excommunier les docteurs qui auraient signé cette môme déclaration : d'où s'ensuivront tous les maux qu'on peut prévoir. » (Mémoires secrets de Siri, t. XVI, p. 257.)

irréprochable dans la conduite et plus embarrassé à la riposte que les deux premiers interlocuteurs. Le cardinal de Gonzague était arrivé au Louvre sur ces entrefaites. Il venait remettre à la Reine un mémoire contre Servîn. Il rencontra l'avocat général dans le cabinet de la princesse. Il ne put se modérer et le « traita d'hérétique, d'ennemi du service du Roi et de la Reine, et du bien de l'Etat. Mais Servin, se riant de ce zèle ultramontain, qu'il appelait fureur, répondit qu'il était catholique , et qu'il n'avait à rendre compte de ses actions à d'autres qu'au Roi. a Mon devoir, poursuivit-il, m'oblige à veiller à ce qui regarde le salut des jours de Leurs Majestés. Je porte d'ailleurs respect à Votre Eminence, comme à un neveu de la Reine. » — « Le plus grand service qu'on puisse rendre au Roi, réplique le Cardinal, c'est de ne point se départir de ce que la religion catholique et le consentement unanime de l'Eglise enseignent non-seulement dans ce qui regarde la foi, mais même dans les points contestés; c'est de ne point donner lieu à a mésintelligence entre le Saint-Siège et la cour de France. Qui n'est pas bon serviteur du Pape ne peut pas l'être non plus du Roii w Servin, piqué de ce reproche, reprocha à son tour au Cardinal la vie scandaleuse et débordée qu'il menait à la vue de tout Paris* Mais la Reine lui imposa silence en le grondant, le congédia, et lui envoya ordre ensuite d'aller demander pardon au Cardinal j qui ne voulut pas de ses soumissions, disant qu'un homme tel que lui ne pouvait pas l'offenser. » (Mé-^ moires secrets de Siri, t. XVI, p. 277.) Il ne fallait pas autant de plaintes et de discours pouf

persuader aux ministras de Marie de Médicis qu'ils avaient commis une lourde faute en laissant présenter au Parlement la cause des Jésuites. Le timide chancelier comprit qu il fallait couper court à toute cette affaire qui allait bien au-delà de ce qu'on avait pu prévoir (1) . On n'avait que trop laissé libre champ à l'Université, conseillée et diiigée par Richer. On n'était encore qu'au début. Il restait à décider sur le iond même du procès. Et l'on se promettait^ c'est Richer lui-même qui nous le dit (Syndicat^ page 58) « de faire connaître que les Jésuites sont directeurs des croisés secrets qui se dévouent à tuer les rois (2) . » Le chancelier avisa à ce que le scandale ne se renouvelât plus. Il donna ordre au premier président de ne plus laisser venir en délibération la cause de l'Université contre les Jésuites. Il engagea les Jésuites à souscrire à l'arrêt du Parlement qui leur ordonnait d'enseigner la doctrine de la Sorbonne. Les Jésuites se crui^ent d'autant plus autorisés à prendre cet engagement que la Sorbonne n'enseignait aucune doctrine particulière et s'en tenait à la doctrine généralement reçue

(1) « Ces troubles avaient été excités par le prince de Gondé qui avait espéré en exciter dans TEtat par ce moyen. » [Mémoires s«crets de Siri, t XVI, p. 28/i.)

(2) Après l'arrêt, la Sorbonne devait être consultée. Les curés de Paris signaient une supplique pour demander que la confession fût interdite aux Jésuites. L'Université, sous prétexte de ne pas vouloir laisser oisifs « tant de ses excellents sujets qui se trouvaient sans écoliers, par le grand nombre que les Jésuites en enlevaient » suppliaient le Parlement par une nouvelle requête de fermer à ces Fères, «c tous les collèges qu'ils avaient dans son ressort, pour lesquels il n'avait pas enregistré les lettres-patentes accordées par le feu roi. »

dans r Eglise (1). Les collèges des Jésuites qui commençaient à recueillir quelques élèves furent obligés de ne s'ouvrir qu avec précaution. C'était l'usage de ce temps de minorité, comme de toutes les époques de transition et de faiblesse, de n'en jamais finir avec les difficultés, mais de les assoupir et de les reculer. Heureuse, cependant, fut la France d'avoir été, en ce moment, entre les mains de Marie de Médicis, qui ne respira jamais que déférence et soumission envers le chef de l'Eglise.

(1) Le Parlement demandait aux Jésuites de souscrire aux quatre propositions suivantes : 1" Que le Concile était par-dessus le Pape ; 2» que le Pape n'avait nulle puissance temporelle sur les rois ; 3* que les ecclésiastiques ayant ouï en confession un attentat contre le roi, ils devaient le révéler au magistrat; U° que les ecclésiastiques étaient sujets du prince séculier.

Les Jésuites se tirèrent d'abord de jeu en déclarant qu'ils signeraient ces quatre articles dès que la Sorbonne les aurait acceptés. Or il était bien certain que la Sorbonne n'aurait pu accepter une telle doctrine ; celle de l'article 3 aurait été rejetée unanimement avec horreur. Ils fléchirent quelques jours plus tard et comparurent au Parlement pour promettre « de se conformer à la doctrine de Sorbonne, même en ce qui concerne la conservation de la personne sacrée des rois, le maintien de l'autorité royale et les libertés de l'Eglise gallicane de tout temps et ancienneté gardées et observées dans ce royaume. » (22 février 1612.) Les circonstances étaient graves et il était urgent aux Jésuites de faire toutes les concessions possibles. Mais cette déclaration était excessive. M. Perrens raconte (l'Eglise et l'Etat^ t. Il) le mécontentement d'Ubaldini contre les Pères. M. Bouix, dans le traité de Papa, insiste sur la faiblesse des Jésuites en 1612 et il est difficile de ne pas être de son sentiment.

Union de la Faculté de théologie contre Bieher.

L'attaque brutale de TUniversité contre les Jésuites n'eut pas seulement pour résultat d'exciter le zèle des hauts dignitaires de l'Eglise de France. La Faculté de théologie en fut toute réveillée et éclairée. Certes, la Sorbonne n'avait pas de grandes sympathies pour les Jésuites. La répulsion pour les religieux était une des traditions les mieux conservées de l'Université de Paris. La Faculté de théologie était essentiellement séculière et veillait avec un soin jaloux à ne pas se laisser envahir par les docteurs des ordres réguliers. Parmi les membres les plus autorisés de la Sorbonne, parmi ceux mêmes qui avaient embrassé avec ferveur les doctrines romaines, on en rencontrait beaucoup qui avaient de fâcheuses préventions contre l'ordre de saint Ignace. C'est ainsi que la Faculté venait de condamner trois sermons en l'honneur du fondateur delà Société, qui n*avaient d'autre tort que celui d'exagérer les louanges du saint (1). Il n'y avait pas à craindre que les erreurs con-

(1) Dès Tan 1609 Sa Sainteté ayant déclaré Bienheureux Ignace de Loyola, premier fondateur de l'Ordre des Jésuites, les Jésuites célébrèrent cet événement par des fêtes solennelles et ils prièrent les théologiens et les prédicateurs les plus célèbres des autres ordres religieux de venir prononcer le panégyrique de leur bienheureux père. Le P. François Solier, Jésuite, traduisit trois de ces discours, composés en espagnol. Le premier, de Valderama, Augustin, prononcé le 31 juillet 1610; le deuxième, de Deza, Jacobin, prononcé le 26 janvier 1610 et le troisième de RebuUosa, Jacobin, prononcé le quatrième dimanche de TAvent 1609. La

tenues dans ces opuscules peu répandus fissent de grands ravages parmi les fidèles (1). Ce n'était pas le zèle de la foi qui poussait les Docteurs. Il ne s'agissait pour eux que d'être désagréables aux Jésuites.

Mais les discours prononcés au Parlement firent entrevoir les conséquences de la persécution. Ainsi qu'il arrive presque toujours, sous air de frapper les Jésuites, c'était la Papauté qu'on cherchait à atteindre. On peut diriger des reproches mérités contre les doctem's de Sorbonne du commencement du dix-septièmé siècle. On peut leur faire un grief de leur esprit d'indépendance et de leur extrême liberté d'opinions, qui les rendait si réfrac-' taires à la discipline et à l'action commune. Mais les défauts de (îes âmes fortes et généreuses étaient compensés, dans la plupart de nos vénérables théologiens, par l'ardeur de la foi, par l'amour de l'Église, par le désintéressement absolu, par l'intégrité dès mœurs, par l'Opiniâtreté au tra-»

Sorbonne fit publier une censure prououcée le 1" octobre 1611 contre le recueil publié par le P. Solier : « Nonobstant Tintercession de M« André Duval, dit le texte même de la censure, certifiant que les articles se pouvaient interpréter pieusement. »

(Voir la censure, dans le Mercure français , t 11, année 1611^ f 1/15.)

(1) « A quelle fin une telle censure^ Est-ce pour réprimandei* les Augustins, les Jacobins ou les Jésuites? Est-ce pour établir la Sorbonne juge des siècles? Est-ce pour lui donner plus de jurisdlction qu'elle n'en a et qu'elle n'en prétend? Est-ce que l'on veuille commencer par les Jésuites, continuer par les Cordeliers, poursuivre par saint Dominique et enfin secouer le joug du Sainte Siège et donner du pied à la Papauté? »

(Lettre justificative du P. Solier, répondant à un sien ami, touchant la susdite censure. Pièce in-8. Salnctes, 9 octobre 1011.)

vail. La Faculté de théologie s'hoiiorâit dé la fidélité à sa foi et de son enseignement irréprochable ; elle s'enorgueillissait qu'après plusieurs siècle:^ d' exercice et tatit de cori* troverses brûlantes , après avoir résumé en elle pendant isi longtemps la vie théologique, elle n'eût jamais ni toléré, ni professé une erreur condamnée. Elle frappait avec uhe solennelle rigueur ceux de iSes membres qui entachaient leur orthodoxie (1).

Parmi les docteurs de Sorboniie, Filesac (2) s* était le

(1) Les défections de docteurs de Sorbonne sont rareâ pendant là dernière moitié du seizième et la première moitié du dix-septième siècle. Il n'y a guère que deux exemples de déposition : les docteurs Fusi et Cupif ayant passé à la Réforme, la Faculté publia deux mandements d'exclusion :

1° Voir la déposition de Fusi dans le recueil de Dupin, t. tV, p. 79 et dans le recueil de d*Argentré, t. II, part. 2, p. 115, 1" novembre 1619.

2° Voir dans les niss. de la Bib. Saînte*Geneviève (Q., I. 6). Decretum in Franciscum Cupif, andegavensem, ad gradum docioratus quondam promotum, nunc vere fidei de.^ertorem, Paris, 1637, la-8, 8 pages. — Se trouve reproduit dans le recueil de d*Argentré, t. Iir, p. 16.

Voici un bel éloge de la Sorbonne par le P. Sirmotid 1

a Quidquid schola Parisîensis docuit, illa mîhi prima et fflaxlma ërunt semper. Eténim ea est perdoctœ facultatis doctrina, ea pru* dentia, ea rerum omnium certa cognitio ut non minoreiii apud me authoritatem habeat quam apud alium quemque veritatié assiduum vindicem. Nam quod de senatu illo homano vêtus orator^ tôt reges, quod sen.atores praedicalîat : ego quot scholaô oirnatissimee doctores, tôt pontifices certo putavl. * (Pag. 2, des Notœ stiymaiicœ^ par Sirmond.)

(2) « Joannes Filesacus, ParlsînUs, atino 1556 natus, anno 158S ad hospitalitem, tum 1586 ad societatem Sorbonse adtoissus est : ejusdem procurator et prîoi» 1588. Doctor 1590. Éodemque anno et sequenti in scholis Sorbonicîs TheologisB professof . p Script tores Sorbonici. Bib» de rAfséiial. Mâs latins in-f , n" 131.

plus signalé contre les Jésuites. C était lui qui avait déféré à la Faculté les trois sermons trop louangeurs pour saint Ignace. Quand le chancelier avait manifesté le dessein d'incorporer les Jésuites à r Université, Filesac avait hautement protesté, déclarant que si cette entreprise réussissait, il déposerait son chaperon de docteur devant la porte de la Sorbonne. Filesac (1) était savant : il avait grande renommée parmi les sorbonnîstes. Il était actif, remuant, avec cela inquiet et inconstant. Duval l'appelait plaisamment le terminus indefinitus : il le désignait encore sous le nom de : Monsieur le voici^ le voilà. Rien ne dépeint mieux le caractère insaisissable de Filesac qui découragea tout le

(1) Duphi donne une place de choix à Filesac parmi les auteurs ecclésiastiques du dix-septième siècle, honneur qu'il n'a pas daigné accorder à des théologiens plus éminents, tels que Gamache, buval et Ysambert. D'ailleurs, il n'y a que peu de chose à ajouter à l'analyse que Dupin a faite des ouvrages de Filesac. (Voir Bib. des AuL EccL du dix-seplième siècle^ première partie, auteurs qui ont fleuri pendant les vingt-cinq années du dix-septième siècle. Paris, ln-8, 1708, de la page 35/i à la page 393.) Voici le portrait en noir de Filesac, par Richer : « Magistcr Joannes Filesac, curio S. Joannis in Gravia, doctrina quidem'et magna lectione celebris, sed Gamachio longe dispar est : quia supra modum laudis et glorise est appetens eoque omnîa studia confert et qusecumque bona agit vel dominandi vel sese ostentandi, aut ulciscendi cuplditate dépravât : semperque suis etiam cosequalibus valde fuit intolerabilis, nisi aliunde impe« àiretur. Et quoniam bis iverat Romam, id omnes rescire, seque ibl magnas habere necessitudines, et*quasl omnium negotiorum Italiaî scrinium in pectore gestare videri cupiebat. Magnus dissimulator et malis fabricis quam bonis rébus serendis multo aptior. Ideoque mihi magna arte tractandus fuit prœsertim ob ingenitam levitatem et quia unus esset ex antiquioribus magistrls Theologiœ. Quem ut ego ad bonas partes prsetraherem fréquenter invisebam, atquQ alienis laudibus sœpissime cumulare cogebar : eo autem

inonde par ses trop nombreuses contradictions. 11 ne fut au pouvoir de personne de fixer Filesac. Lorsqu'il s'enrôlait, c'était pour passer d'un camp dans un autre avec une singulière facilité. Toutefois, ces brusques volte-faces ne ruinaient pas l'autorité du savant docteur, car Filesac était sincère, et Ton savait qu'il n'agissait jamais que con* fermement à ses convictions. Richer, qui est amer et injurieux pour ses adversaires, accuse Filesac d'ambition et de cupidité. Il n'en faut pas croire cet ennemi aigri par la lutte et la persécution. La vie de Filesac est digne des plus beaux temps de la Sorbonne et mérite d'être proposée en exemple aux docteurs en théologie. L'étude et la prière furent ses seules préférences. L'exercice du saint ministère dans plusieurs cures de Paris l'occupa pendant quelques années. 11 ne tarda pas à revenir à ses livres et à sa solitude, admiré et respecté par ses contemporains, qui se plaisaient à recevoir ses leçons et ses conseils (1). Intègre et rigide, il ne se laissa jamais aller à aucune complaisance de doctrine, a Le cardinal de Richelieu, dit Tallemant des Réaux, qui avait alors besoin de la cour de Rome, envoya l'évêque de Chartres, Valençay, trouver un vieux docteur de Sorbonne nommé Filesac, et lui dit, de la part de Son Eminence. qu'on le priait d'examiner telle et telle affaire,

pronius fuit ad Academise defeDsionem contra Jesuitasillud exscire quod îllos et magistrum Aadrseam Vailium minus amaret, ne di« cam odio haberet. » — (Richerlus, Jïw^ Acad, Paris, t IV, fol. 189.) (1) « Vir certe doctissimus et facundissimus, gravissimus et Integerrimus. » {Scriptores Sorbonici, Ms. de l'Arsenal 131.) a Filesaquius, voce, scripte, pietate, doctrlna, et prudentla, omnibus notus. » (Morel, In olympiis Sorbonicis, ode 30.)

et de voir en quoi oq pouvait gratifier le Pape. Ce boq^ homme lui répondit : h Monsieur, j*ai p^sé quatre-vingts an^; pour examiner ce que vous me proposez, il me faut six mois; car je serai obligé de revoir six gros volumes de recueils que voil^. — Bien, dit le prélat, je reviendrai dans le temps que vous me marque;ç. Le terme venu, M, de Chartres retourne ; le vieillard lui dit : « On a bien dea incommodités à mon âge; je n'ai pu lire encore que la moitié de n^es recueils, n Le prélat voulut gronder et l' intimider : a Voyez-vous, lui répondit-il. Monsieur, je ne cvs^im rien. H n'y a pas pluQ loin de la Bastille ^u Paradis que de la Sorbonne. Vous faites un métier bien indigne de votre rang et de votre naissance ; voi|s en devriez mourir de honte. Allejs, et ne remettez jamais le pied dans ma cham-^ bre. » (Historiettes ft II, p, 38, édit. Techener, in- 8) (1). Tel

(i) Pour bien comprendre ce récit, H ne faut pas perdre de vue que révoque de Chartres, dans Taffaire de Santarel, pour servir les intérêts de Richelieu contre le Pape, avait formulé au nom de TEpiscopat une censure des maximes romaines tellement outrée, qu'elle dût êtpe désavouée par les évoques et T^ulieur li)i môme, Filesac avait lieu d'être surpris de voir le prélat, quelques moi^ après, au nombre des plus zélés pour les prérogatives pontificales, car il ne s'agissait de rien moins que de faire souscrire par i^ Sorbonno six propositions qui contiennent la substance du système romain.

Nous trouvons un récit du même incident dans le recueil de d'Argentré (t. IF, part. IF, p. 298): « Ces propositions furent présentés à M. de Filesac, doyen de la Faculté, par M. de Va* lencé, évêque de Chartres, de la part du cardinal de Richelieu, qui se servit de M. de Chartres parce qu'il était ami de Filesac. Le Doyen pour éluder ce chef demanda du temps pour étudier ces matières, et pour examiner la chose sérieusement, ne pouvant pas répondre de ce qui se ferait dans la Faculté s'il ne voyait aupa-

Filesâc était au terme de sa longue carrière» dans ses rap^ ports avec Richelieu, son élève et le restaurateur magnifique de son bien*aimé collège de Sorbonne, ainsi il était au commencement de la régence de Marie de Médicis, grondeur, chagrin, insaisissable, mais incorruptible, vrai et généreux. A peine venait-il de causer aux Jésuites un mortel déplaisir, en faisant condamner en Sorbonne les panégyriques de saint Ignace, qu il n'hésita pas à se séparer de son compagnon de guerre, le syndic Richer , dès qu'il aperçut les tendances schismatiques de ce dernier. « Sans doute, disait-il, je ne suis pas Jésuite: mais je suis Papiste: et il s'agit ici du Pape et non des Jésuites. » Et il se prit avec son activité ordinaire à prémunir les docteurs contre les tentatives de Richer. 1| n'avait guère de sympathie pour André Duval. Tous deux sorbonnistes, ils étaient exposés à se heurter dans Igs contradictions inévitables que soulève la vie de communauté. Ils se rapprochèrent et parvinrent quelque temps à s'entendre. C'est à ce moment que Gamache (1) se sépara ouvertement de Richer et qu'il

ravant ses remarques et ses études là-dessus. M. de Chartres revînt deux fois pour lui en parler, il le renvoya sur ce qu'il n'avait pas encore asse25 examiné ces questions, et la dernière fois il lui fit entendre que le Cardinal s'en fâcherait 8t qu'il pourrait user de moyens extraordinaires, M. de Filesac tourna ses menaces en railleries, et ne changea pas de conduite, ce qui oflfensa M. le Cardinal, mais il n'osa pas passer outre. M. de Mince qui était quasi toujours avec M. de Filesac a dit ce fait avec ces circonstances à M. Faure, docteur de Sorbonne, qui l'a écrit de sa main. »

(1) Richer dans ses écrits aime souvent à répéter que Gamache trouva, d'abord, peu à blâmer dans le Libellus. Ce ne fut que plus tard, que les sollicitations de Duval etles faveurs de Rome ran-

s'unit avec les adversaires du syndic. Le rapprochement de ces trois grandes autorités de Ja Faculté de théologie entraîna Tunion de la majeure et plus saine partie du corps des docteurs.

Ricber accuse ses ennemis d'avoir voulu détourner l'attention des Jésuites en l'attaquant personnellement et de l'avoir fait victime d'une diversion calculée. Il y a ordinairement moins de préméditation dans la conduite des événements que les historiens n'en mettent après coup. Ici, il n'était pas besoin de combinaison pour faire reporter sur Richer le poids d'une lutte que la force des choses attirait sur lui. N'était-ce pas la main de Richer qui se trou-

gèrent Téminent théologien parmi les adversaires du syndic. — nicher subit en se livrant à de telles appréciations les inspirations d'un esprit prévenu par l'amour de ses idées propres. Il est possible que Gamache n'ait pas saisi du premier regard toute la portée du Libellas, Il est surtout probable que le savant professeur, ennemi des discordes, ayant horreur des discussions personnelles, peut-être trop porté à la conciliation et à la paix, n'a pas dit à Richer toute sa pensée, s'est exprimé en termes vagues et courtois, et a évité de contredire un auteur épris de son système. Mais dès qu'il s'est agi de se prononcer nettement, Gamache n'a pas hésité à condamner le livre de Richer. Il ne s'est jamais séparé de son collègue le docteur Du val, dans ses appréciations du système richériste. Il fit partie de toutes les commissions qui condamnèrent le Libellus, Sur son lit de mort, il voulut plus complètement encore marquer son éloignement pour les idées formulées dans le Libellus, Il souscrivit ime réprobation des erreurs de Richer. Ce dernier paraît avoir été particulièrement sensible à cette condamnation in extremis faite par le plus renommé théologien français de l'époque. Il chercha à en ébranler l'authenticité. Il est bien difficile de croire que les vénérables Duval et Maucler, les inspirateurs du dernier acte de Gamache, se soient rendus coupables de faux en matière aussi grave.

vait dans toutes les affaires qui 'troublaient T Eglise de France? N'était-ce pas l'entente du syndic de la Faculté de théologie et du Parlement qui faisait tout le péril de la situation ? N'était-ce pas lui qui à l'occasion de la cause de l'Université contre les Jésuites avait préparé l'explosion contre les doctrines romaines? N'était-ce pas lui qui voulait ériger le Gallicanisme en doctrine d'Etat? Richer était donc l'ennemi. Le clergé n'avait pas à se tromper. Pour écarter le danger, il fallait écarter Richer,

Par malheur pour Richer la divulgation du Libellus se fit en même temps que se produisaient les incidents que nous venons d'énumérer. De la coïncidence de ces deux ordres de faits jailUrent naturellement tous les débats dont Richer a été la victime.

Richer avait fait tirer son Libellus à trois cents exemplaires. 11 n'en distribua d'abord que cinquante. C'en était assez pour faire connaître l'esprit de l'œuvre. On commença à en médire à voix basse. 11 crut que la malveillance seule était la cause de ces rumeurs sourdes. Ainsi qu'il arrive au penseur exclusivement absorbé dans sa propre méditation, il s'imagina que la publicité et une connaissance plus complète du système lui rallieraient tous les suffrages. Il mit en vente tout ce qui lui restait d'exemplaires en janvier 1612. Ce fut l'occasion de la tempête qui emporta Richer.

L'ouvrage était manifestement hétérodoxe. La demi-obscurité de sa première apparition lui avait été favorable. Dès qu'il se montra en plein jour, il fut reconnu pour ce qu'il était. Les discours et les actes de Richer servaient

d'ailleurs de commentaire et faisaient comprendre le but et la portée de F écrit.

Il y eut de toutes parts une explosion de plaintes, de murmures et d'indignation.

Polémique.

Pelletier, Qouju de Beaulieu, Durand.

Etudions la polémique que souleva l'ouvrage de Richer. Elle nous donnera l'état précis des idées qui gouvernaient, en France, le monde théologique.

L'un des premiers écrits contre Richer était dû à la plume d'un nouveau converti, Pelletier (1) , l'ami et le commensal du cardinal Duperron. Le Mercure français^ imprimé par un Richer, peut-être frère du syndic, mais en tous cas rédigé par un chaud partisan de notre docteur, s'échaufle contre Pelletier qui avait commencé son ouvrage en ces termes: « Dieu qui embrasse la défense des Jésuites a permis qu'un de leurs plus violents ennemis ait enfin vomi sur le théâtre tout le levain qu'il couvait dès longtemps dans son cœur. Le masque ainsi levé fait maintenant connaître quel il est. Et quoiqu'il lui reste encore sur les épaules la robe et le chaperon de docteur de l'Eglise, si ne le peut-on tenir que pour un insigne prévaricateur contre l'Eglise: car

(1) « La monarchie de l'Eglise, contre les erreurs d'un certain livre intitulé de la Puissance Ecclésiastique et Politique, Ensemble la censure du même livre faite par messeigneurs les Prélats. » (A Lyon, 1612. în-12 de 6/i pages.)

cet homme de bien, profitant de mal en pis, s'est du servie teur pris au maître, s'est des membres attaqué au chef, et quittant la querelle des Jésuites, il ose choquer le Pape, » Sur ce mot ^ homme de bien^ que Pelletier emploie ironiquement, le rédacteur du Mercure s'indigne, '< chacun connaissant assez, dit-il, quel a été et est le docteur Richer en l'Université de Paris et ce qu'il a fait pour icelle; aussi quel a été et est Pelletier : je laisserai au lecteur la liberté de juger auquel des deux ce mot convient.» {Mercure français, t. Il, année 1612, p. 309.) — Et Pelletier ayant fini son livre comme il l'avait commencé en disant que la justice divine conduisait aux abîmes « ceux qui jetrtent les premières semences de leur désunion, par la haine extrême qu'ils portent aux Jésuites » , le Mercure français se reprend à critiquer Pelletier et à reproduire les invectives que les ennemis des Jésuites faisaient courir contre lui, dans une satyre anonyme : «ils l'appelaient nouveau con^ verti : lui reprochaient que sa plume n'était passionnée que pour sa pension. Bref, ils disaient que n'étant qu'un homme d'épée, il aurait dû laisser démêler cette dispute entre des docteurs sans s'y fourrer par une réponse, qui ne contenait que des louanges et des médisances. » (fol. 313 verso.) En vérité, la satire était médiocre. On ne voit pas que ce fut un grand tort à Pelletier d'être nouveau converti (!)•

(l) (( Ce respect de la monarchie en TEglise, et l'admiration d'un seul Pasteur commandant à tant do diverses nations, n'ayant toutes néanmoins qu'une même créance, qu'une même foi, que mêmes cérémonies, me toucha tellement le cœur, pour goûter la religion catholique, que l'embrassant de tout mon cœur, je renonçai à cet

Qu'il cherchât à ne pas perdre la pension que le clergé lui avait attribuée, qu'il voulût même faire preuve de bonne volonté ou de gratitude, il n'y a en cela rien de repréhensible (1), quoi qu'en veuille dire Richer. Que l'ouvrage fût sans valeur, c'est ce qu'il n'est pas possible d'accorder. L'écrit de Pelletier est d'une saine théologie et témoigne d'une connaissance approfondie des doctrines, soit de Richer, soit des principaux réformateurs, dont il est fait une confrontation minutieuse et intéressante. Pelletier, l'ami et le compagnon d'études de Cazaubon, ne manquait ni de littérature, ni d'érudition. Le cardinal Duperron l'avait en grande estime et disait de lui : « Monsieur Pelletier devrait faire une histoire ecclésiastique; je lui ai dit qu'à cette heure qu'il ne fait rien, il devrait s'amuser à cela; il obligerait davantage le clergé à lui faire du bien. » [Perronia" tia^ in-12, 1691, p. 227.) Richer, suivant son usage, quand il s'agit d'un adversaire, parle de Pelletier avec mépris; cela était plus facile que de repousser l'exacte comparaison établie par Pelletier entre la doctrine de Richer et celle des chefs de la Réforme.

L'abbé Bouju de Beaulieu, conseiller et aumônier ordi-

état populaire, à cet anarchie, à cette confusion, qui est parmi les hérétiques, lesquels vivant sans chef, sans union, n'ont nul degré de supériorité entre eux, ayant pitié de les voir ainsi misérablement démembrés... » (Pelletier, p. 53.)

(i) « Petrus Pelletarius popularis et assecla mens» cardinalis Perronii, qui nuper ex calvinisme ad Ecclesiam Catholicam transmigravit, primus omnium in Uicherium inquinatissirae scripsit, ut hac ratione bonum se catholicum et non de nihilo annua cleri gallicani stipendia coUigere demonstraret. » (Richor, Defensio^\. I, c. l,n. 3.)

naire du roi, à plusieurs reprises s'était signalé par de savants écrits contre les protestants. Voici à quelle occasion il prit la plume contre Richer (1) . «Peu de temps après que le livre de M'' Edmond Richer, docteur de Sorbonne, commença à être divulgué, quelques-uns de messieurs les pré-' lats en parlèrent à feu M. le comte de Soissons, se plaignant du trouble qu'il était pour causer en l'Eglise, au préjudice de la religion et du service du roi. Cela émut ce généreux prince qui portait une très-grande affection à l'un et à l'autre. A cause de quoi il me fit l'honneur de me commander à l'heure même de le voir et de lui en faire mon rapport. Je lus donc aussitôt ce livre et écrivis ce qui me sembla digne de lui en être représenté,pour y asseoir son jugement. Après qu'il eut bien considéré le tout, il eu jugea conformément à mon avis, qui est contenu en ce livre: car il aimait extrêmement l'ordre et avait en horreur qu'on violât ce qui regardait l'autorité spirituelle de N.-S. Père, lequel il révérait comme le chef de l'Eglise et successeur de saint Pierre ; croyant sa. principauté si nécessaire pour ce regard, qu'il estimait que quand elle n'eût point été instituée telle qu elle est par Notre- Seigneur Jésus-Christ, il eût été nécessaire de l'établir, pour le bien de la chrétienté.

(i) ({ Deux avis, Tun sur le livre de M. Edmond Richer, docteur en théologie de la Faculté de Paris : intitulé de la Puissance Ecclésiastique et Politique ; l'autre, sur un livre dont l'auteur ne se nomme point, qui est intitulé : Commentaire de Pautorité de quelque Concile que ce soit, sur le Pape : De la réponse synodale donnée à Bdle, etc., par M. ïhéophraste Bouju, sieur de Beaulieu, conseiller et aumônier ordinaire du Roi. » (Paris, 1613, in-ii" VIII-3/i et 20 pages).

11 faisait ce jugement ayant beaucoup de connaissances de la religion et ''étant bien versé es choses de TEtat, joint qu il était enclin naturellement à la justice et à la piété, comme ceux qui Tout connu particulièrement le savent, et comme les actions de sa vie en rendent à tous un témoignage certain... »

Bouju de Beaulieu attendait uile occasion favorable pour publier son travail, lorsque « le sieur Riclier ayant su par un docteur de ses amis et des miens que j'avais lu son livre, et mis par écrit le rapport que j'en avais fait à M. le Comte, il prit la peine de me venir voir en Thôtel de Sois-^ sons, où nous conférâmes en la présence de ce docteur notre ami: en quoi ayant reconnu qu'il convenait avec nous sur plusieurs points, entre autres que le Pape est chef visible essentiel de l'Eglise militante sous Jésus-Christ (qui est le premier chef invisible de toute l'Eglise), je lui conseillai de faire imprimer une déclaration , estimant qu'elle remettrait les catholiques en paix, et lui particulièrement avec eux. Il me répondit après y avoir un peu pensé, que c'était le meilleur de n'écrire point du tout. »

Néanmoins, Richer n'ayant tenu nul compte des condamnations portées contre son livre, Bouju de Baulieu crut devoir publier son travail.

L'ouvrage de Bouju de Beaulieu est pénible à lire. Le style en est dur et obscur. Mais l'auteur est un théologien savant et entendu dans les controverses sur la hiérarchie (1) *

(1) Bouju de Beaulieu signale excellemment les contradictions de ceux qui soutiennent que le pouvoh' des clefs a été donné

Il caractérise nettement la doctrine de Richer et il indiqué les distinctions les plus autorisées. L'épître dédicatoire est digne d*un homme d'Etat. U aumônier de la reine rappelle en un ferme langage les raisons qui engagent le pouvoir temporel à maintenir l'unité religieuse : «Madame, dit-il à la reine, quand le zèle que vous témoignez à votre religion et les grâces que vous avez reçues de Dieu, qui vous a fait reine d'une des plus belles monarchies du mondé, ne vous obligeraient pas à défendre son Eglise, vous y êtes obligée en plusieurs façons par l'intérêt du Roi et par celui que vous avez de conserver le royaume, duquel la régence est entre vos mains. Car il y a une si étroite liaison entre la religion et l'Etat, qu'aussitôt qu'elle est blessée il en ressent le contre-coup. Les histoires sont pleines d'exemples de ces misérables accidents* La France en à fait l'expérience par le passé, et le mal n'en est pas encore cessé maintenant. Je vous représente ces choses, Madame, parce qu'il a été jeté depuis peu des semences parmi nous, lesquelles commencent à produire une nouvelle division au fait de la religion, qui sera plus dangereuse et préjudiciable au service du Roi, que n'a été la première^ si Votre Majesté ne l'étouffé en naissant. Premièrement , parce qu'elle se fait entre les catholiques mêmes; ce qui ne peut arriver sans que Vos Majestés en reçoivent un très-graild dommage, à cause que c'est la plus grande et assurée partie de cet Etat. Secondement, le moyen qu'on tient,

d*abord à l'Eglise et ensuite, miiilstérielleilient, aux Pasteurs. La discussion est serrée, bien que subtile. (P. k et suiv.)

étaut d'attaquer la monarchie spirituelle de T Église, cela préparera les esprits de ceux qui s'en retireront à déférer moins à l'autorité du Roi,. . Le mal présent dont je parle, Madame, a commencé par le livre de M. Edmond Richer, docteur de Sorbonne. .. Il sera aussi difficile d'y remédier, si on le laisse croître, comme il est facile auparavant qu'il ait jeté plus de racines. Le remède en consiste à ne permettre qu'aucune personne, sous le nom de catholique, fasse courir des écrits parmi le peuple, qui soient contre l'Eglise, et pour couler entre nous l'erreur et la division... Et quand il se trouvera de tels écrits, que l'examen en soit laissé libre à ceux des ecclésiastiques auxquels il appartient de droit, pour en juger, comme Votre Majesté a très-prudemment et saintement commencé. Cela arrêtera infailliblement le cours du mal, pourvu qu'ils soient soutenus puis après par le bras séculier de vos officiers, pour empêcher le cours de tels écrits. » (Bouju de Beaulieu. Epître dédicatoire.)

Richer ne dit qu'un mot dédaigneux sur Bouju de Beaulieu (1). Il l'accuse de n'avoir pas été capable d'écrire en latin et de n'avoir produit qu'un ouvrage ridicule, oublié dès le jour de son apparition, Richer faisait trop bon marché

(1) Dans un passage de la Dcfensio (T. Il, p. 10) Richer maltraite bien violemment Bouju de Beaulieu : « Bointius Bellilocus, dit-il, home ignarissimus, etsi nunquam eos progressus in litteris fecerit, ut linguam latinam sine perpétue calepini subsidio intelligere valeat, tamen emendicato aliorum subsidio libres vernacule scripturit, duoque commonitorla in Uicherium et Vigorium gallice effudit, qua3 inscripsit : Deux avis; et quamprimum lucem conspexerunt in auctoris sui contemptum per aoquivocationem vocitata sunt : Deux ânes avis» »

de son contradicteur. Bouju de Beaulieu a repris plus tard la discussion avec Simon Vigor, le fidèle disciple de Richer, et ce n est pas lui qu'il faut accuser d'avoir été inférieur à la controverse et d'avoir ignoré le sujet dont il était traité. Mais puisque Rîcher se montrait si plein de mépris pour Pelletier et Bouju de Beaulieu, qui n'étaient pas docteurs de Sorbonne, comment allait-il accueillir la contradiction qui allait venir du côté de la Faculté de théologie? 11 faut bien le dire, la fascination d'une étude prolongée et l'orgueil d'un chef d'école avaient envahi l'âme de Richer. Les contemporains sont unanimes à signaler la haute opinion que Richer avait conçue de son œuvre et le dédain qu'il ressentait pour ceux qui ne partageaient pas ses opinions (1) . 11 suffit, d'ailleurs, d'ouvrir un des nombreux ouvrages que Richer a consacrés à la défense de son système, pour reconnaître que l'opiniâtreté et la prévention n'ont pas laissé de place dans son esprit, pour le respect à l'égard des contradicteurs et des objections. C'est pourquoi les réfutations succédaient aux réfutations ; les docteurs écrivaient après les hommes d'épée et les prêtres séculiers. Richer n'en conservait pas moins la sérénité de son dédain. 11

(1) « Personne ne peut si bien juger que vous de votre doctrine se vous en semble, en vous préférant à tous les plus savants é vaques et docteurs de ce temps, et à toutes les Facultés et Eglises de la chrétienté. Il n'y a qu'un Concile général, assemblé expressément pour examiner votre livre, qui vous puisse convaincre et contenter. C'est, dites- vous, le fruit de vos labeurs depuis neuf ou dix ans. Tous vos confrères et docteurs de la Faculté de Paris n'en jugent que par aveuglement, ignorance et passion (selon votre dire). Que peut-on colliger de tels discours, sinon une étrange superbe ! » (Forgemont, p. S3-3Û.)

ne semble pas qu'il ait une seule fois douté de lui-même. 11 parait, au contraire, défiant à l'excès de l'intelligence de ses adversaires, qu'il accuse perpétuellement de ne pas le comprendre et qu'il prend souvent en pitié comme în^ capables de pouvoir y arriver.

Cependant, le premier docteur de Sorbonne qui protesta contre le livre de Richer était un des théologiens les plus renommés de la Faculté de théologie (1) Le docteur Durand s'était plusieurs fois mesuré avec avantage contre les protestants et avait acquis la réputation d'uii des premiers controversistes de son temps (2). II s'était fait connaître par toute la France comme un prédicateur de mérite. Lorsque l'âge et les maladies ne lui permirent plus de se livrer au ministère de la parole, il entreprit et acheva la traduction française de l'Abrégé des Annale$ de Baro-

(1) « Advis d'un docteur de Paris, sur un livre intitulé : De la Puissance Ecclésiastique et Politique^ par le docteur G. Durand. » (Paris, 16-22, in*i2 de vi-i82 pages.)

Avec cette expressive épigraphe :

Neque enim aliunde hereses ortse sunt, aut nata sunt schismata; quatn Inde quod sacerdoti Dei non obtemperabatur, ned uûus in Ecclesia ad tempus sacerdos, et ad tempusjudex vice Christi cogitatur. (D. Cyprian. , lib. 1. Epist. Ep, 3 ad Corne- Hum,)

(2) l\ faut prendre en tout le Contrepied de Tappréciation suivante : « Comme vous savez, il y a des docteurs de divers volumes, et celui-ci est du plus petit, lequel n^a appris ce peu qu'il sait de théologie, qu'à tourner quelques livres du cardinal Bellarmin de latin en français, et que pour ce sujet étant en licence, ne disputant jamais que quelque argument qu'il avait frippé dans Bellarmin, ses compagnons de licence l'appellent le petit Bellar- 7nin, Depuis, 11 a voulu aussi apprendre V Histoire ecclésiastique, à tourner de latin en français les Annales de Barouius, où il a Inséré une préface apologétique, n (Lettre de Simon VIgor.}

nius, par SpoDde de MauléoD. On parlait un jour au cardinal Duperron du travail de Spodde qui composait en latin son histoire de TEglise. « Il répondit : Il fait mal ; personne ne verra son œuvre* Il y en a tant d'autres I II devrait la faire en français, n {Perroniana^ in-12, 1691, p. 227) • Nous ne savons si le docteur Durand entendit cette parole de Duperron , mais il agit comme s'il l'avait entendue. Il consacra plusieurs années à traduire l'œuvre de Sponde, une œuvre très-personnelle , bien qu'elle ne paraisse être qu'une réduction du travail de Baronius , œuvre de correction, et sous certains rapports» de complément, qui méritem toujours une place d'honneur dans la littérature ecclésiastique. Mais l'horoscope de Duperron ne s'est pas réalisé. On ne recherche plus les exemplaires fran* çais de X Histoire ecclésiastique de Sponde : on préfère l'original latin t 11 est vrai que le français du docteur Durand n'est pas un français qui puisse passer à l'immor-* talité. Le style de l'abbé Bouju de Beaulieu a parfois des éclaircies. Celui du docteur de Sorbonne est toujours âpre et embarrassé* Heureusement la doctrine est saine, forte et nourrie* Les erreurs de Richer sont signalées avec préci* sion et combattues par de bons arguments. Nous avons ici vraiment affaire avec un théologien émérite (1). Pelletier se contente d'instituer une comparaison entre la doctrine de Richer et celle des réformateurs protestants ; il ne sort pas de l'examen de ce préjugé. Bouju de Beaulieu s'en tient

(1) Le docteur Durand enseigne nettement la monarchie pure du souverain Pontife et son infaiUibiiité. (V. p. Zi3 et suiv.) C'est un disciple de Duval qui accepte toute la doctrine de son mattre.

à une indication sommaire des erreurs de Richer sans entrer dans une discussion de fond. Durand, au contraire, argumente, prouve et réfute. Son œuvre, assez étendue d'ailleurs, est une suite de thèses solides, quoique mal présentées et coupées de digressions inutiles.

Le docteur Durand avait sans doute un vif sentiment de l'infériorité de son travail, car il le terminait par cet avis modeste : « Ami lecteur, je te prie d'avoir agréable cette répartie. C'est attendant qu'un autre y mette la main. Si le temps m'eût permis, je l'eusse mieux polie et dressée en termes plus forts, pour donner sujet de repentance et de récipiscence à celui qui a voulu dénigrer l'autorité non seulement du Saint-Siège, mais aussi de messieurs les Evoques et de toute l'Eglise. Mais étant appelé pour prêcher le Carême à quatre-vingts lieues d'ici, je n'ai pu mieux faire en si peu de temps. Ce renommé docteur, lequel comme un arbre planté dans une riche vallée, porte de^ fruits de haut goût, dont Todeur s'est épanchée sur toute l'Europe fera quelque chose de mieux. Et je serais marri que ce brief avis lui eût donné sujet de nous priver du fruit de ses veilles, comme il semble être arrivé quand je repartis à Du Moulin, lors ministre d'Ablon, en mon livre du Purgatoire contre son accroissement des Eaux. A Dieu. » {Avis (ïun Docteur^ p. 181.)

Duval. — Forgemont. — Sirmond.

Caractères généraux de la polémique eontre Rieher.

Le docteur renommé que Durand excitait en des termes si élogieux à donner son avis sur les erreurs de Rieher, c'était Thonneur et la lumière de la Sorbonne, le savant et vénérable André Duval (1). Si Rieher est ordinairement dédaigneux pour la plupart de ses adversaires, il ne Test pas pour Duval. A lire les œuvres de Rieher, il semble que la préoccupation constante du sectaire, c'est la lutte contre Duval. A chaque page des œuvres destinées à la défense du Libellus^ se rencontre le nom de Duval. Rieher n'est jamais calme quand il parle de son principal contradicteur. Les reproches, les insultes, les railleries se mêlent à l'argumentation théologique et aux digressions historiques. Pour Rieher, c'est Duval qui mène la persécution, c'est Duval qui dirige la controverse. Ce qui est la gloire de Duval, c'est que dans le débordement intarissable d'invectives et de raisonnements, il est impossible de démêler une imputation sérieuse contre là personne, et une argumentation victorieuse contre la doctrine. Quand on lit avec attention les diverses biographies de Duval, on en retire

(1) a Andraeas Duval, Pontisarenus, hospes primum SorboDœ, 20*martiî 1589. Deinde 1/i* augusti anni sequentis 1590 socius; tum prier 1592. Doctor vero ordîne primus anno 159/^. Eodem. statim anno in scholis sorbonicfs légère cœpit ; sed regius professer non audiît nisi 22* decembris anni 1599. Ex quo per UO annos eo munere legendi prseclare ac féliciter functus est. » (Scriptores sorbonici, Bib. de PArs., Ms. latins, n* 131.)

une impression de respect qui nous persuade que nous entrevoyons la physionomie d'un grand saint et dun théolo^ gien de premier ordre. Le même sentiment se dégage de la lecture des réponses de Richer où se pressent toutes les animosités d'un esprit aigri par de vives disputes, et d'un cœur ulcéré par un long malheur. Eh quoi ! tant d'irritation et de si abondantes récriminations se réduisent à si peu de choses ! La piémoire de Duval est mieux servie par son irréconciliable ennemi qu elle ne le serait par le panégyriste le plus exagéré. Il est vrai que rien n'est plus admirable que la vie de Daval et que ses œuvres théologiques méritent l'estime du monde chrétien. Si l'enseignement a ses héros, Duval est un héros de l'enseignement théologique en Sorbonne.

Pendant quarante années il professe assidûment sans vouloir se laisser éloigner de sa chaire pour occuper les plus hautes dignités ecclésiastiques. Dans son humble cellule de Sorbonne, il donne l'exemple de la piété, du zèle, de la pauvreté ecclésiastique. Il est le modèle des docteurs (!)• Il est un précurseur de cette admirable société

(1) Voici quelques témoignages extraits des dépêches de Bentivoglio.

« Le docteur Duval est un homme de sainte vie et de singulière doctrine. » (26 décembre 1617.)

(f Le docteur Duval, par ses bons sentiments, sa piété et sa doctrine, est le plus estimé des docteurs de Sorbonne. » (25 septembre 1618.)

« Quant au docteur Duval, plût à Dieu que nous en eussions beaucoup en Sorbonne comme luL » (12 février 1620.)

Saint François de Sales, dans une lettre de 1603, au pape Clément YIII, parle de Duval comme d*un homme distingué par son savoir, Pintégrité de ses mœurs, et l'habileté dans les affaires. Dans

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de Saint-Sulpice, qui, depuis deux siècles, estime comme Duval qu'il n'est rien de plus digne des efforts d'un prêtre que l'enseignement des sciences sacrées et la préparation des jeunes clercs au sacerdoce. Si la Sorbonne moderne pouvait avoir son saint, Duval mériterait entre tous d'être canonisé. C'est encore Duval qu'il faudrait choisir pour donner un exemplaire achevé de la doctrine et de la science des docteurs de la Sorbonne. D'autres professeui^s ont pu être plus brillants; d'autres plus érudits; il n'en est guère qui résume mieux les qualités spéciales de la théologie française: Tordre, la précision, la clarté]: il n'en est aucun qui ait généralement suivi des maximes plus sûres. Duval était le premier tenant en France des maximes romaines (1), Il ne laissait pas cependant de se croire autorisé à

une autre lettre, il dit de M. Duval qn'il est bon à tout^ et univeP" sellement propre à la direction des couscienoes.

Saint Vincent de Paul a\ait pris Duval pour confesseur. lia déclaré avoir reçu de son directeur Tidée de Tinstitution dea prêtres de la Mission. H avait fait placer le portrait du vénérable docteur dans une sallo de Saint-Lazare. Duval s'en ai)erçut, en fut mécontent, et le portrait dut être caché. Saint Vincent de Paul s'écria un Jour : 2 ont est saint dans M. Duval. Une personne qui avait rendu quelques services à la famille de Duval, faisant diffi» culte d'accepter en souvenir deux tableaux provenant du docte professeur : Ne les refusez pas^ lui dit saint Vincent de Paul, ce sont les reliques d^un saint.

M"' de Lamoignon, qu'il confessait, voulut l'ensevelir de ses propres mains.

Duperron disait : que pour les cas de conscience et les peines d^es-* prit^ il fallait avoir recours à M. Duval.

(1) (( Il faut noter que Duval a toujours estimé qu'on ne pouvait assez amplifier la puissance du Pape pour la gloire de Dieu. » (Syndicat^ p. /i.)

« Duval dépendait totalement de M. le nonce et défendait opi-

user de précautions et d'atténuations nombreuses ( 1 ) . J'ajouterai que dans aucun des exposés des doctrines romaines on ne trouve une fermeté d'argumentation corn-

niâtremont la doctrine des Jésuites où il avait étudié... ; il n'a voulu jamais s'astreindre à aucune règle ni statut de la Faculté. » {Syndicat, p. 7.)

« Duval disait qu'il eût grandement désiré d'être envoyé en exil pour avoir défendu l'autorité du Pape. » {Syndicat , p. 8.)

« 0 Valli, a multis annfs monarchiam absolutam» ne dicam tyrannidem, in Domum Sorbonicam et Facultatem theologicam tibi usurpare et normam magistrorum tuorum cœcam obedientîam invehere moliris. (Rîcher, Defensio, p. 5.)

« Siccine tilulum defensoris Apostolicx sedis emeritus es ? Nam breviculum sub annule Piscatoris eam ob causam tibi Roma raissum tu te ipse non semel inter familîares tues gloriatus es : macte virtute, sic itur ad astra. » (l\icher, Defensio^ p. 10.)

« Fréquenter in ore habes et inculcas, esse charitatis atque humilitatis christianse sese caeca obedientia, suis Prselatis, et praîsertim sumrao Pontifici tanquam absoluto infallibili monarchae submittere, ac multo praestare hac in parte humilem quam doctum esse, idque vocas, o Valli, humilitatem sensus et spiritus hahère. » (Richer, Defensio, t. I, p. 9.)

0 Sacra et intemeranda Pontificis auctoritas, sine magna et. évidente animarum pernicie contristari, in dubium revocari ne dum pernegari unquam potest. Hac enim de Ecclesias meditullio sublata (si tamen ipsa tum superstes esse valeat) nullum amplius catholicis, ad se de haeresibus in eos irruentibus vindicandum, restât remedium... In mystico Ghristi corporenon ex alio fonte haereses, schismata, dissidia et cœterje idgenus humanigeneris pestes prodire soient, quam quia uni eique supremo in Ecclesia pastori non obeditur. Quod .n mundo sol, quod in corpore oculus, quod in arbore radix, quod in fluvio fons, quod in grege pastor, hoc in Ecclesia suprumus est Pontifex : abstrahatur radius a sole, eruatur oculus a corpore, rara us a radice praescindatur, fluvius a fonte divertat et grex a pastore segregetur, numquid uni versa hsec quampriraum emori et in interitum ruere necesse est?» (Elenchus^ p. 3-4.)

(1) « Vallius explicate docet, nondum esse definitum ab Eccle-

parable à celle de Duval. Nous sommes un admirateur du génie de Bellarmîn et nous estimons que ce grand homme a rendu à la théologie des services peut-être aussi méritoires que Pierre Lombard ou saint Thomas lui-même. Mais Bellarmin écrivait en un pays où l'autorité du Souverain - Pontife était indiscutée : de là vient que si les conclusions subsistent toujours, un grand nombre de preuves ne sont pas solides. Launoi, dans ses lettres, discute la plupart des citations alléguées par Bellarmin : il en fait une critique sévère, et souvent, on est forcé d'en convenir, de la plus complète exactitude. Duval, dit-on 'quelquefois, est un fidèle disciple de Bellarmin. Soit. Duval accepte dans son ensemble les thèses du savant cardinal. Mais il compose ses ouvrages dans le pays où la puissance pontificale est le plus critiquée ; il professe en Sorbonne, au milieu de théologiens rompus dans l'argumentation, vigilants à ne rien laisser passer de douteux ou d'inexact. La fausse monnaie surtout à la marque pontificale, ne pouvait y avoir cours. Tout ce qui venait de Rome ou avait la prétention de payer pour Rome était minutieusement pesé au trébuchet. C'est ce qui fait la valeur des travaux de Duval sur l'autorité du Pape. Les arguments ont passé

sia,»aut Papam aut solam Ecclesiam et sedem RomaDam esse infallibilem...Ex quibus mihi ipse narravit cardinalem Bellarminum ansam ei scribendi eumque arguendi sumpsisse, quod tam aperte, totquG testimoniis evidentibus asseruisset non esse de fide Papam esse infallibilem. Hoc enim mihi Vallius dixit, cum ab illo peterem, qua conscientia quae in me effuderat convitia scribere potuisset : at, inquit, etsi multa dixerira, non tamen illis qui me exstimularunt abunde satisfeci, nequidem ipsi Bellarmino, etc. » (Richer, Defensio, t. II, p. 203.)

par la discussion : les autorités sont judicieusement chol^ sles, et quelque désir que Richer et ses disciples aient eu de signaler les méprises de Duval, ils n'ont pu lui faire su-r bir la mésaventure arrivée aux travaux de Bellarmin,

Duval était un compagnon d'études et un ami de Rî-^ cher (1). Tous deux ils avaient poursuivi leurs travaux dans ce noble collège de Sorbonne, où les études théolo-^ giques absorbaient l'existence de prêtres si vénérables. L'amitié avait résisté aux révolutions, et s'était montrée à l'épreuve des dissidences personnelles. Duval était l'homme de la charité et delà patience. Mais, dès qu'il vit son vieil ami entreprendre contre les Jésuites une campagne qui dégénérait en attaque contre l'Eglise ; dès qu'il se fût rendu compte des visées dangereuses de Richer, il n'hésita pas. 11 rompît avec lui et mit à combattre les menées et les doctrines de son ancien ami un zèle infatigable et une rectitude inflexible. Il était engagé à cette lutte par son amour pour le Saint-Siège, et par son affection pour la Faculté de théologie que les vieux docteurs de Sorbonne vénéraient et chérissaient à l'égal d'une mère. Le nonce du

(1) u Valliuscum mihi quondam esset intimas, ex amicissimo inimicissimus evasit, propter causam Academîa) Parisiensis defensam contra Jesuitas raagistros sues, oranibusque aliis qui in me scripserunt convitiandi et calumniandi palmam longe praerlpuit, si notas stigmaticas Sirmundi et Gulterii excipias : passira enim hujusniodi convitiis schismaticus, hereticus, perduellis, monarchomachus, mendax, impostor, etc, Vallius me nobilitat. Pro figuris et laminibus suae orationis, calumniis utitur. Quod mirabile est in homine cliristianam charitatem adsingula ferme verbapersonaute, et aliis commendante, quam non servat. » (Uicher, Défend sioniSf p. 6.)

Pape et les évêques se demandaient avec anxiété si le syndic de la Faculté de théologie ne représentait pas exactement les opinions et les tendances de sa compagnie, Jls n'hésitaient pas à dire que si la Sorbonne devait prêter les mains à un schisme, il était urgent de détruire la Sorbonne (1). Duval, pour dégager la responsabilité de la Faculté de théologie, publia une critique des doctrines de Richer. L'opuscule de Duval acheva de dissiper toutes les obscurités. Le cardinal Duperron disait que depuis cinquante ans il ne s'était pas publié un livre de théologie d'une si grande valeur. L'éloge n'est pas exagéré. Richer se sentit frappé au cœur. Dès ce moment, il ne cessa de se tordre autour de sa blessure et il essaya, sans relâche, d'arracher le trait qui lui avait été lancé d'une main si

(1) « Plusieurs prélats n^étaient déjà que trop animés par leur propre intérêt à la ruine de la Sorbonne et de Richer, qu'Us disaient schismatique. Duval poussait à la roue et publiait haut et clair qu'il serait à désirer aujourd'hui qu'il n'y eût point de Sorbonne au monde. » {Syndicat , p. bli)

Le livre de Richer devait avoir exercé une grande influence sur la Soi^onno pour que Duval ait pu s'écrier : « Sorbona nostra Libelle illo miserrime discissa est. » {Elenchus, p. '2.)

Duval disait avec autorité : Et quamvis authorem eo devenisse non putem, ut ad heereticorum castra tanquam Ecclesiae perduellis transfugerit, aut unquam ut credo transfugiet ; dissimulare tamen nequeo, quin magnam ad conflandum schisma, contra supremum Ecclesia3 moderatorem, Romanum nempe Pontificem, suis numeris accessionem paraverit, ne dicam apertissimam et largissimam viam straverit. » (Elenchus, p. 2.)

Duval n'hésite pas à dire : a Multos calamitoso hoc tempore de schismate,etdefectione a sancta sede Apostolica (etsi Gatholicoruni nomen et insignia prse se ferant) cogitare video. » {Elenchus^ page 5.)

sûre. Mais l'œuvre de Duval résista à toutes les invectives et à toutes les réfutations du sectaire, et si Ton veut connaître le détail des erreui*s de Richer, c'est la critique de Duval qu'il faut consulter; on ne saurait accepter un guide plus sûr et plus dévoué aux saines doctrines (1).

Un troisième docteur de Sorbonne, Joachim Forgemont, entra en lice quelques mois après les autres et publia une lettre, qui ne dût pas porter à Richer les coups les moins sensibles (2). En lisant les polémiques de ce temps, le lecteur du dix-neuvième siècle est ordinairement choqué et dérouté. Le langage est âpre, AÎolent, de part et d'autre. Les personnalités sont fréquentes et de haut goût. Les mœurs littéraires ne s'étaient pas encore adoucies. La foi religieuse avait encore conservé toute sa verdeur. Le respect des opinions d' autrui ne se manifestait ni dans les actes, ni dans les discours. Certes, aucun des écrivains que nous venons de citer ne se targue de tolérance. Mais Forgemont est le plus incisif et le plus véhément. Il n'est pas didactique comme Durand. Il n'a pas la plénitude de doctrine

(1) « Libelli de ecclesiastica et politica Potestate Elenchus, Pro suprema Romani Pontificis in Ecclesiam authoritate, authore Andréa Du Val, doctore Sorbonicoet sacrae theologiae in Parisiensi Academia Régie professore. » (Paris, 1612, in-S», X-160 pages.)

(2) « Lettre envoyée à M. Edmond Richer, docteur de la Faculté de théologie de Paris, et naguère syndic d'icelle, par un sien ami, qui charitablement lui montre les erreurs de son livre de Ecclesiastica et Politica potestate et le convie de les effacer, non tantum atramento, sed etiam lackrymis, comme il a promis à MM. de la Cour de Parlement, le mercredi, premier jour de février 1612 et à la Faculté, tant à l'assemblée tenue au collège de Sorbonne, le premier jour de juin suivant, qu'en plusieurs autres congrégations de ladite Faculté. (Par N. Forgemont, 1614, in-12 de 100 pages.

de Duval. Mais il est pressant, et de tous les écrits dirigé contre Rîcher, la lettre de Forgemontest le plus intéressant à lire, celui qui donne le plus de détails curieux Richer ne dit pas un mot de cet opuscule. Il entreprend Forgemont sur un autre ouvrage, publié en 1618 (1). Richer ne parle de son adversaire que comme d*un bonhomme sans conséquence. Le bonhomme avait ses heures de malice, et jamais Richer, dans sa lutte contre ses adversaires, n'a rencontré Tart de frapper aussi vivement que le docteur Forgemont.

Pourquoi nous faut-il signaler ici une œuvre regrettable sortie delaplume d'un écrivain qui fut digne del'amitiéet de l'estime des plus célèbres de ses contemporains (2) ! Assujément les Jésuites avaient tout lieu de se plaindre de Richer, et il y aurait injustice à leur demander de la sympathie pour l'intraitable adversaire de leur institut et de leurs doctrines. Mais est-il rien qui puisse excuser l'écrit du P. Sirmond contre Richer? Sirmond, l'honneur des Jésuites français du dix-septième siècle (3) , Sirmond leur

(1) Forgemont publia, en 1618, un livre intitulé : Deiectio falsarum consequentiarum ministrorum prœtensœ Religionis réformalœ, etc., dans lequel il trouva moyen de revenir sur le Libellus,

nicher en fait l'analyse et la réfutation. (Ch. XC, du V* livre de la Befensio.) Nous négligeons quelques autres réfutations des doctrines de Richer qui n'ont pas grande importance.

(2) « Jacobi Cosmae Fabricii, notae stigmaticae, ad magistrum triginta paginarum, qui libello une ecclesiasticam et politicam potestatem compiexus est. » (Francfprt, 1612, liO pages.)

(3) « Le P. Sirmond s'explique en peu de mots, mais proprement, poliment et avec netteté. Il n'y a point eu de Jésuite qui, après le P. PetaUi ait fait plus d'honneur à la Société, et même à la France,

savant le plus illustre, leur écrivain le plus poli (1) , Birmond se promit sans doute pendant les heures douloureuses que les poursuites de Richer V obligeaient à passer au Parlement, en compagnie de ses supérieurs, il se promit en entendant les discours de Serviil et de la Martellère îns* pires par Richer, que bientôt il tirerait une vengeance signalée de cet implacable syndic qui abreuvait la Société des plus grandes amertumes. La passion est Une mauvaise conseillère. Elle inspira à Sirmond une oeuvre sans valeur réelle et sans style.

Est-ce bien Sirmoiid qui a écrit cette déclamation vide d'idées et exubérante de vulgaires insultes (2) ? Richer prétend que Vavocat Goutier (3) prêta aide au célèbre jésuite.

que le t. Sirmond. » (Richard Slmoil, Critique de ta Bib, des auU éccléstft ir, p. 326.)

(1) « Les Jésuites communément écrivent et parlent bien en latin, mais leur latinité pèche presque toujours en ce qu'elle est trop oratoire... Le P. Sirmond, tout jésuite qu'il était, a bien su éviter ce défaut : peut-être pour avoir quitté de bonne heure les emplois de la scholarité et avoir passé la plus grande partie de sa longue. Vie dans les Cours de Uome et de France, et y avoir poli son langage par l'usage du monde. Outre qu'il était naturellement d'un esprit doux et d'une humeur facile. » {Euetiana, în-12, 1^22, p. 71 .)

Les connaisseurs reprochent au P. Sirmond de trop imiter le! style des comiques latins.

(2) Arrige, aures, asîiie, p. 21.

Pecudis enîm, tui motus sunt, non hominîs, p. 18. Nullus hominum hômo te vivit usquam stultior, p. 18. Scrlptor ignavîssimo, p. 30.

(3) « Jacobus Sirmumdus vir certe doctus, sodalis jesuita, fiotas edidit stigmaticas ad magistrum triginta paginarum; nomen suum sic obumbravit, Jacobi Cosmœ Fabricii notœ stigmaticœ, etc. »

« Ego quidem certo accepi magistrum Jacobum Gutterium advocatum parlamcntl aliquid etiam opis huic libello famoso con-

Etre deux pour une aussi triste besogne^ c'est vraiment trop. Uoôuvre de SirmOnd alla se faire imprimer en Allemagne, revint subrepticement en France, après la foire d'octobre de Francfort, le grand mai'ché des livres, se répandit dans les collèges des Jésuites et ne mérita aucun succès auprès des savants et des hommes de goût. Sirmond avait caché son nom sous un pseudonyme. Il n'accepta jamai» la paternité de son œUvre. Elle ne fut pas comprise dans là collection complète des ouvrages de l'illustre savant. Mais une mauvaise action mérite châtiment. Vingt ans plus tard, Sirmond soutenait une autre lutte théologique, courtoise de sa part, contre l'abbé de Saint-Cyran, caché sous le masque de Petrus Aurelius. Saint-Cyran put s'armer du pamphlet

texendo, pro amicitia qusD illi cumSirmundo intercedltcontulisse. Famosura dico Jibellum, quia nullum est genus virulentissimi convitii atque raendacii, que haec lucubratio non nobilitetur, et auctores sucs contaminet, ut ex ejusdem lectione claret. Quem eximium fœtum Sirmundus mîsit in Germaniam, estque editus Francofurtij apud Jacobum Fischerum. »

a Quamprimum causa academise contra Jesuitas perofata est, cui quidem Sirmundus intererat, qui Sirmundum fa:iiiliarit€îr invisebant, mihi renuntîabant, illum alîquid contra me et Patronos academiae meditari, neque obscure nobis interminari; itaqué nundinis autumnalibus ex Germania partus iste putidus ailatus est anno 1612, et per collegia jesuitarum ad perpetuam nomiiîis mei commendationem missus est. Cum ego mirabundus aliquando dicerem Gutterium hominem forensetti, ne vel minimam quidem a me friviculam habuisse, cum tam intemperanter in me baccharetur, mihi a quodam vire, qui Gutterium ejusque studia optime noverat, responsum est illum curiie Ilomanaj gratiam impense venari et cautionem temporis congruentem saltare, ac tandem aliquando exambirc in locum magistri JaCobi Montelonei Patroui Jesuitarum, Ducis Espernonîl, atque aller u m homi'ium Rlcherio inimiclssimorum suflBicl. » {Defensio, lib. I.)

de Sirmond contre Richer, et retourner contre son auteur cet excès d'un esprit ordinairement équilibré. Mais le P. Sirmond devait avoir déploré plus d'une fois déjà de s'être abandonné à son emportement. Il pouvait voir dans les œuvres de quelques uns de ses confrères l'image de son propre écrit. Gautier, Richeôme, Eudemon, Coton (1), composaient à l' envi quelques-uns de ces petits écrits que le P. Petau (2) ne voyait qu'avec douleur sortir de la Compagnie. Sirmond n'avait ni mieux, ni plus mal fait que ses collègues. Il s'était contenté de prendre place au milieu d'eux.

Il est temps de résumer l'esprit de cette controverse passionnée. Après avoir étudié les personnalités qui sont entrées dans la carrière, il est bon de résumer en quelques traits le caractère de la discussion elle-même et

(1) « Petrus CotoiiUs in actione quam adversus Petrum Martilerium vulgavit: Richeomius in examine categorico; Eudemon Joannes et Joannes (lUalterus sociales Jesuitœ aliquid pari ter in auctorem libelli De ecclesiastica et polilica Potestate, aliter commenti sont, omnesque magistrum Andrseam Vallium quasi alterum Herculem Gallicum et Lernae domitorem miris aflSiciunt laudibus. » (Richer, Défensio, p. û.)

Jacqainot, Suffren, publièrent de courtes lettres contre Richer. {Syndicat^ p. 107.)

(( Joannes Gualterus Jesuîta, in suachronologia gallica et Latina, ubi ds Ecclesiîe conciliis disputât, anno 1612, contra Richerium scribit. » {Defcnsio, p. 52 et Syndicat, p. 108.)

(2) « Les Jésuites d'aujourd'hui ne savent rien. Quand le P. Petau les voyait déjà de son temps quitter les bonnes études, courir le monde, ou faire des Cours saintes, comme le P. Caussin, ou la Galerie des femmes fortes, comme le P. Le Moine, il séchait et regardait ces livres et tout cela comme les préludes d'une ignorance certaine. » (Longueruana, in-12, 173û. Il* part. p. Zi3.)

de signaler brièvement les doctrines qui ont été opposées aux maximes de Richer,

Ce qui nous frappe, au premier abord, c'est que parmi les contradicteurs de Richer, il ne s'en est pas trouvé un, et ils ont été nombreux (1), qui se soit placé sur le terrain gallican et qui ait cherché à sauvegarder les systèmes si ardemment défendus par la Sorbonne pendant les quatorzième et quinzième siècles. Pas plus le nouveau converti que l'âumônier de la Reine, pas plus les docteurs que les Jésuites n'acceptent les maximes de la monarchie aristocratique. Ils ne reconnaissent qu'une seule monarchie, la monarchie pure. Pour tout résumer en un mot : ils sont ultramontains. Richer le répète sans cesse. Ce que l'on combat dans son livre, ce sont les doctrines opposées à la monarchie pure du Souverain-Pontife (2). Il a raison. Ce n'est pas qu'on méconnaisse ses nombreuses erreurs accessoires et qu'on veuille fermer les yeux à ses excès de tout genre. Mais le point central de la controverse c'est la

(1) « Gertehis annis nullus extitit scriptor, modo curise Romaase hominibus gratificari, et tempori inservire vellet, qui rostre vel unguibus Richerium lacerare non tentarit. » (Defensio^ p. 3.)

(2) a Herclel.. supremam auctoritatem PapaB... rêvera non denego ; sed inter me et te, Valli,caeterosqiie convitiatores hoc dumtaxat intercedit discrimen, quod vos absolutam et pure monarchicam potestatem etiam supra canones et générale concilium Pontifiai addicitis, ego vero cum Patribus synodi Gonstantiensis et antiquis scholae Sorbonicse Doctoribus contendo statum aut principatum eoclesiae esse monarchicum aristocratico regimine essentialiter temperatum ; ita ut primatus ad particulares ecclesias disgregatas solummodo juridice extendatur, minime vero ad universalem ecclesiam congregatam in concilium. » {fiefensio^ p. 5.)

réapparition d'un système oublié et réprouvé ; il se montre avec toutes ses conséquenceg dans le livre de Richer.. Il surprend, il irrite, il fait horreur; et c'est contre lui principalement que sont dirigés tous les coups.

Le second caractère qui nous apparaît dans la controverse, c'est la terreur qu^inspire l'idée de schisme. Il semblerait qu'au milieu de cette société travaillée par la Réforme, les guerres religieuses, la défiance contre l'autorité pontificale, la réaction contre la Ligue, il dût y avoir quelque laveur pour les entreprises de scission et d'indépendance. Il n'en est pas ainsi. Les mots de schisme et d'hérésie, du haut en bas de l'échelle sociale, ne sont prononcés qu'avec horreur. Il est bien vrai que Richer et le Parlement étaient sur la pente du schisme, mais en quelque sorte malgré eux et inconsciemment. Il faut lire une page de Richer, bien sincère et bien instructive. Richer se rend auprès de Filesac pour connaître ses intentions* 11 s'étonne que Filesac ne continue plus à le soutenir dans la lutte contre les Jésuites et qu'il ait si brusquement changé d'avis. ^ Alors, avec lin visage bouffi et son œil éraillé^ comme menaçant, Filesac repartit qu'il était Papiste et non Jésuite et que Richer voulait faire un schisme. Un schisme I dit le syndic, Dieu me confonde plutôt que cela arrive^ et il ne m'est jamais venu à la pensée de rompre la sacrée couronne de l'unité de l'Eglise catholique » ! {Syndicat, p, 80) . Les voilà tout au naturel, les uns et les autres. Un schisme ! cette pensée les confondait: ce qui ne les empêchait pas de trs^vailler de bonne foi à une œuvre schismatique, en pervertissant l'idée hiérarchique et en affaiblissant les rap-

ports de subordination avec l'autorité pontificale. Mais le désavantage était pour Richer. Ses discours étaient hérétiques, ses actes rebelles. Quand ses adversaires, lui jetaient à la face les terribles qualifications d*hérétique et de schismatique, il ne pouvait que protester de ses intentions, et les contemporains, n'entendant que de stériles indignations, s écartaient avec horreur, tant les Français étaient encore imbus des sentiments de la foi la plus pure.

Enfin tous les adversaires de Richer sont unanimes à lui reprocher d'avoir prêté à la Faculté de théologie des opinions qui n'étaient pas les siennes. Que prétendait Richer ? Que la Faculté de théologie suivait les opinions de Gw^on et tenait pour vraies les décisions de Constance et de Bâle. Oui, la Sorbonne avait suivi cette opinion pendant les quatorzième et quinzième siècles. Au seizième siècle, les hérésies de Luther et de Calvin avaient coupé court à ces opinions hostiles à la Papauté, qui était trop battue en brèche d'une part par les ennemis, pour que les fidèles s'amusassent à l'ébranler d'un autre côté. Le silence s'était fait sur ces querelles domestiques. Puis l'influence des Jésuites et l'enseignement du grand Maldonat avaient achevé l'œuvre, et la Sorbonne était composée de nombreux docteurs de la nouvelle école, imbus des enseignements romains^ La Ligue avait prouvé que les théories gallicanes n'étalent plus en honneur parmi nous. Et parce que Richer avait exhumé les œuvres et les décrets de l'ancienne Faculté de théologie, il fallait accepter comme une règle invariable des maximes surannées? Du val et ses partisans s'exaspéraient contre une telle prétention. Gerson, disait

dédaigneusement Duval (1) , c'était un docteur comme moi. 11 n'a pas plus d'autorité que moi » . Cette parole semblait monstrueuse à Richer qui s'était créé des idoles dans le passé et qui voulait obliger le présent à ne rien innover. Mais de quel droit voulait-il imposer à la Sorbonne des opinions particulières? De quel droit surtout s'autorisait-il à donner comme les opinions immuables de la Faculté de théologie des systèmes déjà oubliés et généralement condamnés (2)? On ne cessait de le lui redire. Il s'agissait moins de savoir ce que la Sorbonne avait cru, que de savoir si elle avait eu raison. Pour connaître les opinions de la Faculté de théologie au commencement du dix-septième siècle, il n'était pas nécessaire de rechercher ce qu'elle avait enseigné et décrété aux siècles écoulés, mais ce qu'elle enseignait et décrétait actuellement. Or, la Sorbonne n'était pas disposée à donner grande autorité aux maximes gallicanes. Elle ne fût peut-être pas allée jusqu'à pro-

(i) « Vallius me acerbe exagitat, quasi persuadere voluerim omnia capita et proposltîones libelli mei solide ad doctrinam totius scholse Parisiensis pertinere; atque se esse doctorem Parisiensem, et nihilominus illam doctrinam respuere, atque hominis anonymi imposturam veUe detegere, sicque me sycophantiae postulat. Hercle eo impudentiîB evasit, ut in familiaribus colloquiis dixerit nihilo plus habendum lidei Gersonio, Almaîno et aliis antiquis doctoribus Sorbonicis in hac parte quam sibi ipsi nunc iUorum opinionem impugnanti et contra illos scribenti : quod periculosum est. » (Richer, Defensio, t. I, p. il.)

(2) « Nec enim sum nescius multa abs te imposita facultati clarissimae per latrocinium, pulsis omnibus bonis, contra leges, nulle more, pessimo vulgata, quo pietatem laederes, quae quidem fortunœ tela pertulit, non culpse. » (P. 12 des Notss stigmaticœ, par Slrmond.)

clamer que les doctrines romaines étaient de foi. Mais assurément elle aurait encore moins consenti à décréter qu elles étaient fausses. Elle était pour la liberté, avec un penchant marqué pour les doctrines romaines. Richer en imposait donc lorequ il invoquait la doctrine de la Sorbonne. L)a Sorbonne n'avait pas de doctrine sur le point en litige. Duval et ses amis le déclaraient hautement, et ils étaient dans la vérité.

Ne manquons pas de remarquer que les adversaires de Richer, n'ont pas, une seule fois, abordé le sujet du Gallicanisme politique. 11 semble que, par un accord tacite, ils onf restreint le débat aux questions relatives à la hiérarchie sacrée. Us disent tous avec André Duval : De spiritualibus enim non de temporalibus nostra est instituta disputatio. Nous reviendrons plus tard sur cette apparente anomalie. La discussion sur Jes rapports de l'Eglise et de l'Etat surgira bientôt, avec une extrême vivacité^ du conflit entre le clergé et le Tiers-Etat, aux Etats-Généraux de 1614. Ce sera le moment d'étudier les idées politiques de Richer et de rechercher quelle était, de son temps, l'opinion générale des Français sur la nature de relations entre les deux puissances.

NOTE

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