‹ Edmond RicherChapitre 16 sur 22 · CONDAMNATION DE RICHER · texte numérisé non relu

CONDAMNATION DE RICHER

FiVBIER-MABS 1612-

I. Etat de la Sorbonne. — IF. la Sorbonne inflige un blâme indirect à Richer. — III. La Cour autorise la censure du Libellus, — IV. Assemblée des Evoques de la province de Sons. — V. Obstination de Richer.

Etat de la Sorbonne.

Tandis que les théologiens écrivaient, le nonce du Pape agissait. Pendant le mois de janvier de Tannée 4612, il représentait vivement à la reine et aux ministres que le Libellus de Richer n était « qu'un épilogue de Tabominable doctrine de Marsile de Padoue, d'Illyricus, de Fra Paolo Sarpi et de tous les hérésiarques qui ont jamais écrit contre la suprématie de saint Pierre; une répétition des passages des Pères et de l'Ecriture que ces hérésiarques avaient détourné de leur sens, pour les amener à leurs opinions ; une attaque audacieuse non-seulement contre le temporel, mais encore contre la pure autorité spirituelle et la primauté du Saint-Siège. » (Dépêches d'Ubaldini dans Y Eglise et FEtat^ par M. Perrens, t. II, p. 110.) Mais Ubaldini

demandait en vain un châtiment sévère pour le nouveau fauteur d'hérésies. 11 comprit bientôt qu'il n'avait à attendre aucun mouvement énergique de la part des ministres de la Régente, ni aucune décision franche de la part de r irrésolu chancelier de Sillery.

Ubaldini ne pouvait se persuader que des erreurs contre la foi eussent été enseignées par le syndic de la Faculté de théologie, et qu'il n'en résultât aucune peine pour le téméraire docteur. N* obtenant rien de la cour, il se tourna vers la Sorbonne. Il lui demanda de fah^e justice au souverain Pontife, en censurant le livre de Richer et en déposant de sa charge un syndic, qui travaillait ouvertement à l'établissement d'un schisme. Par les ordres d' Ubaldini, l'actif et savant auditeur de la Nonciature, l'habile Scappi se mit en campagne, et guidé par Forgemont, il alla de porte en porte solliciter les docteurs de Paris afin qu'à l'assemblée ordinaire du mois de février, ils voulussent bien condamner un livre pernicieux qui osait se présenter comme la pure expression des doctrines de Sorbonne, et déposer le principal officier de la Faculté de théologie qui enseignait ouvertement l'hérésie.

Scappi rencontrait des difficultés dans ses démarches. Il se heurtait quelquefois à des partisans de Richer {i ).

(1) Richer constate lui-même qu'il existait un parti attaché à ses idées, dans un texte qui a quelque prétention de nous convaincre du contraire :

« Duval inventa des noms odieux de division et de séparation ; faisant une secte nouvelle de tous ceux qui défendaient ou tenaient l'ancienne doctrine de l'Ecole de Paris touchant la supériorité du Concile sur le Pape, et l'indépendance de l'autorité

Hébert, le grand pénitencier de P^ris, qui devait bientôt monter sur le siège de Bourges, ne se démentait pas dans sa fidélité à la personne et aux doctrines de Richer. Plutôt que de prendre part aux poursuites contre le syndic, il préféra s'exposer au mécontentement de Tévêque de Paris et de son vicaire général, qui pendant deux ans lui tinrent rigueur. Néanmoins, l'appui d'Hébert iie servait pas à grand' chose, car il s'en tint à l'abstention. Il en fut autrement d'un certain nombre de docteurs complètement ralliés à Richer. Parent, Mince, Roguenant, Hennequin, Garnier et quelques autres, en petit nombre heureusement, nourris des anciemies traditions de Sorbonne, pénétrés des passions qui avaient toujours animé la Faculté de théologie contre les réguliers et leurs enseignements ; animés encore au souvenir des luttes qui avaient été engagées contre Maldooat, mais isolés, n'ayant pas reçu un corps de doctrines gallicanes , fortement constitué, en défaveur au milieu de la plupart de leurs confrères élevés par les Jésuites et armés d'un système puissamment organisé par le génie de Bellarmin, tous ces vieux docteurs, disonsnous, se bornaient depuis de longues années à des aspirations chagrines et à une vive critique de l'état présent de la Faculté. L'activité de Richer et la synthèse qu'il fit des anciennes traditions de Sorbonne leur donnèrent un chef et un corps de doctrines (1) . Ils se rallièrent et formèrent

souveraine des rois : lesquels par convies et par forme de mépris, il appelait Richeristes. » (Syndicat, p. 109.)

(1) tfProcul dubio nuUa unquam anteactis temporibus édita est lucubratio, quae tantis animorum motibus, faction ibus, convl^

un groupe qui n'était lAéprisable ni par le nombre, ni par le talent, ni par rautorité. Ils avaient pour eux la tradition du corps dont ils étaient membres, et ce n'était pas un mince avantage dans la Faculté de théologie où le respect du passé exerçait une grande influence. Ce qu'il importe, d^ailleurs, de remarquer c'est que le petit groupe des partisans de Richer accepta le système du novateur dans toute son extension. En ce moment, le Gallicanisme se présentait comme la doctrine traditionnelle. Richer en avait retrouvé les principales données dans les œuvres de Gerson, d'Almain, de Major et de Pierre d'Ailly. La discussion et les condamnations ecclésiastiques n'avaient pas encore émondé le système. Il était accepté d'ensemble, avec ses excès et ses violences. Ce ne sera que bien plus tard, et vers la fm du siècle, que la doctrine Gallicane dégagera quelques-uns de ses principes moins ouvertement schismatiques, des systèmes scandaleux du Richérisme. Mais en 1610, Richer enseignait le Gallicanisme de Gerson : et ses amis acceptaient cette doctrine tout entière. Scappi ne put entamer ce petit bataillon serré. Mais l'al-

tiorum, calumniarum et sycophantiarum plaustrîs oppugnata fuerit, quam libellus Richerii : bocque divina providentia effectum arbitrer, ut eo ipso tempore quo jactabatur, absolutam Papae monarcbiam libris Bellarmini et Annalibus Baronîi ad summum perductam,atque antiquam Sorbonse doctrinam funditus extirpatam, evulgatione exigui llbelli triginta paginarum, sic enim convitiatores nominant, revivisceret : adeo ut permulti doctores theologi, aliique viri docti et pii, hac de causa extimulati fuerint, ad illius doctringe veritatem ex monumentis conciliorum, historige ecclesiasticae, et libris Patrum antiquorum eruendam ac divulgandam.» {DefensiOf in-tx", p. 57.)

liance de Gamache, de^Filesac, de Duval etd*Ysambert(1), lui procura une audience favorable de la part d'un plus grand nombre de docteurs.

Les amis et les partisans de Duval, les anciens élèves de' Maldonat et des Jésuites, avaient introduit dans la Faculté un élément nouveau, qui aspirait à faire disparaître de la Sorbonne les opinions particulières, surtout les maximes contraires h l'autorité du souverain Pontife. Les jeunes docteurs fortifiaient de jour en jour ce UQyau déjà considérable. L'influence des ouvrages de théologie dus à la renaissance des études sacrées en Italie et en Espagne pendant le seizième siècle, se faisait sentir sur ces esprits voués aux études sérieuses, qui ne trouvaient pas dans les œuvres des docteurs gallicans une science sûre et profonde. Plus tard, sous l'impulsion des Richéristes et des Jansénistes, le Gallicanisme parviendra à constituer une tradition scientifique qui sera de nature à éblouir les esprits les mieux trempés. Au commencement du dixseptième siècle la doctrine préconisée par Richer, ne pouvait opposer aux puissants travaux des Suarez et des Bellarmin, que les ouvrages vieillis, outrés, hésitants de

(1) (( L'on tenait pour certain que maître Nicolas Ysarabert, homme totalement adonné aux arguties et pointillés de la Théologie schol astique (ne se plaisant point à d'autre étude) avait contribué par son industrie aux cavillations desquelles Duval avait rempli le livre qu'il intitulait Elenchus : et comme aussi ne rougit-il point de. l'apporter au syndic de la part de Duval jusques au collège du Gardinal-Lemoine ; ce qui faisait clairement connaître que Ysambert se voulait mettre de la partie, et chercher à s'intéresser dans cette affairet » {Syndicat^ p. 110.)

Gerson, d' Almain, de Pierre Major, du cardinal d' Ailly, où quelques vues ingénieuses se perdent dans une scholastique touffue au milieu de raisonnements sans valeur. Le petit livre de Richei* avait bien dégagé l'essence même du système : mais Jes développements manquaient et les conclusions étaient schismatiques. Les jeunes théologiens, à moins qu'ils ne fussent sous l'influence directe du syndic, ne comprenant pas la portée de l'œuvre, ou n'en saisissant que les excès, s'empressaient de se ranger sous la conduite du savant professeur qui développait avec tant de zèle, en pleine Sorbonne, les théories romaines, sous la conduite d'André Duval, qui ajoutait à l'autorité de la science la sainteté de la vie.

Scappi trouvait en eux des auxiliaires dévoués qui n'auraient pas cependant suffi à lui assurer le succès,^ si les docteurs modérés ne se fussent montrés disposés à combattre Richer et ses doctrines. Filesac et Gamache représentaient les opinions de ces esprits indépendants ou modérés, dégagés de tout système ou ennemis des contentions^ qui se tenant entre les doctrines extrêmes désiraient maintenir la liberté des opinions théologiques et conserver l'équilibre des systèmes. Ils réprouvaient les excès du llichérisme : mais ils entendaient que l'on ne réprouvât pas comme hérétiques^ certaines thèses libre*ment soutenues en Sorbonne^ Quand Duval voulait que la Faculté se prononçât en faveur des doctrines romaines^ ils protestaient que ce n'était pas la doctrine de la Sorbonne, que le Pape fût le monarque absolu et infaillible de l'Eglise. Quand Richer prétendait que le Pape était înfé-

rieur au Concile, ils ne soutenaient pas avec moins d'obstination que tel n'était pas le sentiment de la Faculté. Indécis sur l'esprit et la valeur essentielle du Gallicanisme, ils abandonnaient à chaque théologien le soin de faire choix d'une opinion ; ils maintenaient pour le corps la liberté des théories; ils laissaient à l'enseignement de la Faculté une latitude qui lui permettait d'accepter parmi ses membres, des Gallicans et des Ultramontains aussi bien que des Thomistes et des Molinistes. Ils lui donnaient la facilité de se déclarer dégagé de tout système exclusif (1).

(1) Nous reproduisons textuellement le sentiment de Gamache et d'Ysambert sur le point qui nous occupe. On y verra queUe était l'attitude de ces maîtres de Sorbonne. « Philippi Gamachioi doctoris Sorbonici et regii sacraB theologisB professoris. » Summa theologica. Paris, 1627. 3 vol. in-f. (Prima Pars. Q, \, de locis theologicis.)

« Ex quibus tandem omnibus apparet, communiter loquendo, prœsertimque agendo cum haereticis, infallibilem fidei regulam, non In solo summo Pontifice absque Ecclesia, nec in sola Ecclesia absque summo Pontifice reponendam, quia statim haeretici objicerent catholicos inter se hac de re non convenire, sicque disputationis vel collationls ordo perverteretur ; et rêvera alii infallibilitatem sanctissimo Pontifice tribuunt;ut divus Thomas hic^ 22 quest. 1, art, 10. Gajetanus, Augustinus Triumphus, Joanûes a Turrecremata, Ecltius, Petrus Soto, et alii quos refert e«i»d. Bellarminus, lib. IV, de Romano Pontifice, cap. ii et m. Alii vero trlbuunt Ecclesiae ut Adrianus VI et Pius II, antequam esset Poutifex, Alphonsus a Castro, AbulensiSj Tostatus, Panormitanus, Gerson, Almainus, Major, aliique plures in concilie Constantiensi et Basiliensi, nec solum Galli, sed etiam Itali, Uispani, Germani, unde ipsemet Bellarminus eod., lib. II, cap. vu, fatetur non esse manifeste heereticos, qui EcclesisB potius, quam summo pontifie! banc prEBrogativam adscribunt. Navarrus quoque in caput Novit^ extra de Judiciis, notabili 3 numéro l/i6> non vult nec sqmmum Pontificem dicere Ecclesia superiorem, nec Ecclesiam supef-

Telle était la situation de la Sorbonne au commencement du dix-septième siècle. Composée d'un petit nombre de Richéristes, d'un plus grand nombre de Duvallistes; elle renfermait un certain nombre de docteurs, qui, à l'exemple de Gamache et dYsambert, fuyaient les querelles entre catholiques, ne prenaient pas parti dans les disputes d'école, préféraient à part eux l'Ultramontanisme, mais ne condamnaient pas quelques thèses gallicanes, et n'enseignaient de préférence que les vérités tenues pour constantes par les diverses autorités théologiques. Formé à la fin du seizième siècle, le parti neutre, jusqu'en 1682, eût une grande influence dans la Faculté de théologie

riorem summo Pontifice; sed rem totam in medio quasi dubiain reh'nquit; non ergo simpliciter ista infallibilitas hinc autilli vindicanda, sed potius toti ecclesiae prout componitur ex capite et membris, id est, summo Pontifice Romano, aliisque minoribus episcopis, quia et hoc sensu res tota longe apertior, et contra hgBreticos efficacior et maximus de ea certissimusque omnium catbolicorum consensus ; qui de tali infallibilitate numquam dubitarent, ut nihil dicam de contentionibus et turbis, quas alise aliorum sententiae hinc et inde contra charitatem aliquando excitare soient. » (p. Zi96.)

Nîcolai Ysamberti, Aurelianensis doctoris et socii Sorbonici et in acadeittiai Parisiensi Regii Theologiae professoris Disputationes in Summam mncli Thomœ, Paris, 6 vol. in-f", 16^8.

Au troisième volume se trouve une savante étude sur le juge des controverses. Ysambert s'exprime ainsi à la page û70 :

« Disputare an Ecclesia ut condistincta a summo Pontifice, sit supra illum, an vero e contra, nihil facit ad praesentem controversiam, ut contra haereticos illam movemus, cum ueutra pars sit de fide; sed ea salva, alii partem negantem, alii affirmantem sustineant : hic autem tantum disputemus contra hsereticos : his itaque prsemissis. Sit ista propositio : Ecclesia est omnium fidei controversiarum judex, etc., etc.

penchant toujours vers rtlltramontanisnie, tlu moins en ce qui touche aux systèmes relatifs à la hiérarchie, mais en maintenant avec soin la liberté de quelques thèses spéciales. Ce qu'il y a de plus bizarre dans l'histoire du Gallicanisme, c'est qu'il ne fallut rien moins, en 1082, qu'une décision de l'assemblée du clergé de France et une ordonnance royale, à l'exécution de laquelle le Parlement veilla avec un soin jaloux, pour faire régner en Sorbonne les opinions que l'on s obstinait à croire celles de la Sorbonne, mais qu'elle se bornait à tolérer coixime bien d'autres sentiments non défmis. Mais au commencement de 1612, les neutres, iidèles à leur tactique, durent prendre parti contre Richer qui enseignait des doctrines outrées'et prétendait que son sentiment était celui de la Faculté de théologie. Scappi les trouva prêts à seconder ses mesures pour la condamnation des erreurs, ot des prétentions du syndic et pour la déposition des charges qu'il tenait de la Faculté. •

La Sorbonne inflige un bl&me indirect et Hicher.

Pendant que Scappi allait de maison en maison solliciter les suffrages des docteurs, Richer, avec le procureurgénéral du Parlement, de Bellièvre, prenait les mesures pour rendre inutile l'activité du prélat italien. .

Evidemment, l'esprit de système avait oblitéré en Richer le sentiment du devoir: il ne se rendait plus compte

de ses obligations imprescriptibles. 11 résistait à ses supérieurs avec la plus naïve impudence.

Au moment où il était demandé aux docteui^ de se dégager, par la censure et la déposition du syndic, de la fâcheuse compromission qu'il établissait entre ses maximes et celles de la Sorbonne, Richer sollicitait du procureur général de le protéger contre le Pape et contre la Faculté de théologie. Cette dernière surtout ne lui paraissait pas assez épurée pour prononcer sur son œuvre. Il craignait une condamnation. 11 traitait d'avance cette condamnation d'injuste. Comme le magistrat politique, disait-il, a pour devoir d'empêcher l'oppression , il implorait l'appui du Parlement contre ses supérieurs légitimes. Le Parlement n'avait garde de ne pas venir au secours d'un allié aussi fidèle et de ne pas épargner une censure à des doctrines qui étaient surtout celles des légistes. Richer et de Bellièvre furent d'accord sur la marche à tenir* La veille du jour où l'assemblée mensuelle de la Faculté de théologie devait avoir lieu, de ce jour où devait être traitée l'affaire de la censure de Richer^ le Parlement manda à sa barre les principaux représentants de la Faculté, le doyen et le syndic, le senieur du collège de Sorbonne, les grands-maîtres de Navarre et du Plessis, plus le docteur Forgemont. On leur fit subir un interrogatoire i on leur demanda ce qui se préparait en Sorbonne. Ils répondirent, ainsi qu'il était vrai, que l'auditeur du nonce sollicitait la censure et la déposition de Richer. Le Parlement ordonna que la Faculté de théologie n'aurait pas à délibérer sur ce sujet, le Parlement se réservant de l'examiner à loisir. Richer fut condamné

à porter au greffe tous les exemplaires encore en son pouvoir du Libellus (1) , le Parlement se promettant de statuer sur son orthodoxie. Forgemont fut blâmé d'avoir servi de guide à l'auditeur Scappi (2); il fut traité de mauvais Français parce qu'il avait communiqué avec l'étranger sans permission du roi (3), qu'il avait aidé à suborner les sujets de S. M. contre tout droit des gens, qu'il n'avait pas hésité à se départir de la doctrine de l'école de Sorboime. Quelque dure que fût la mercuriale adressée à Forgemont, il ne paraît pas s'en être ému outre mesui'e, car il se borna à répondre que, quant à lui, il pensait s'être bien conduit.

Quelle singulière intervention que celle du Parlement I Que nous paraît étrange cette immixtion d'une cour séculière qui revendique le droit de prononcer sur un livre de théologie de préférence à la Sorbonne, qui intime aux docteurs l'ordre de ne pas délibérer si4r les écrits et la doctrine de l'un de leurs collègues, qui traite le représentant du Saint-Siège d'étranger (4) et blâme un homme d'Eglise

(1) « Richer avait toujours été loué de son affectiou envers le service du roi, et à la restauration de l'Université en sa première splendeur ; mais il fut repris d'avoir fait imprimer ce livret sans permission et sans avoir été vu, suivant les ordonnances. » (Mer-^ cure français, t. II, 1612, p. 307.)

(2) Il fut même question de décréter Scappi d'assignation personnelle. (Perrons, l'Eglise et l'Etat, t. H. p. lt>5.)

(3) Voir dans la Collection de d'Argentré (t. U, part 2, p. 60.) tt Arrêt du Parlement qui ordonne de surseoir toutes délibérations sur le Livre de Eccledastica poiestate^ exhorte les docteurs & tenir leur ancienne doctrine et à ne point se laisser conduire aux menées des étrangers. »

(4) (( Le Nonce de Sa Sainteté s'aida de plusieurs moyens pour

d'îivoir visité des ecclésiastiques dans le but d'en obtenir une décision doctrinale et disciplinaire de nature purement canonique !

iWais le coup était bien porté et toutes les démarches de Scappi rendues inutiles. Le nonce était atteint en pleine poitrine et Richer sauvegardé contre les dispositions hostiles de la Sorbonne. Ubaldini ne chercha pas à dissimuler son ressentiment. Il déclare dans ses dépêches qu il éprouva « la plus grande aJBliction qu'il eût encore ressentie. » 11 prit la résolution de s'éloigner de Paris, en attendant les ordres de la cour de Rome qui, après une telle offense, ne * pouvait manquer de lui expédier des lettres de rappel. 11 envoya son auditeur, celui que le Parlement venait de malmener avec si peu de ménagement, demander à la reine Tautorisation d'expédier un courrier extraordinaire au cardinal Borghèse, afin de lui faire connaître, sans retard, le grave incident qui venaitde se produire.

A la première nouvelle de cette menace de rupture, les cardinaux et les évêques présents à Paris demandèrent au nonce de surseoir à sa résolution jusqu'à ce que la reine eût pris une décision ; les ministres refusaient la permis-

poursuivre la censure du livre de Rîcher... Sa première poursuite d'une assemblée des docteurs en Sorboune ne fut approuvée. Les nonces et ambassadeurs des rois ne se doivent jamais adresser aux simples sujets des rois et princes vers lesquels ils sont envoyés pour avoir raison du tort qu'ils prétendent avoir été fait à leur maître, ains à Leurs Majestés et Altesses, ou à leur conseil. On le lui dit aussi. » {Mercure français, t II, 1612, f. 308:)

Les Nonces, de leur côté, prétendaient que, représentants du Saint-Père, il n'était pas possible qu'ils fussent considérés comme des étrangers, en pays catholique.

sion (le laisser partir le courrier jusqu'à ce que le (lonseil eût délibéré sur rincident. Le nonce suspendit son départ.

Il reçut de la Sorbonne une première bien qu'incomplète satisfaction.

Le 3 février, la Faculté de théologie tenait sa séance mensuelle. Le doyen fit connaître T arrêt du Parlement. Comme pour mieux défier la Faculté, Richer se complut à déclarer qu'il n'aurait pas mieux demandé que l'on examinât son livre si l'examen avait pu être fait par des juges sans prévention. La raillerie était forte, mais il n'en faut pas être surpris de la part de Richer, que Sirmond accuse d'avoir toujours eu le parler rustique. L'assemblée ne tarda pas à prendre sa revanche. Sans enfreindre les ordres du Parlement, la Sorbonne trouva le moyen d'infliger un blâme détourné à Richer et de lui marquer sa désapprobation. Il n'était pas toujours facile de réduire les docteurs en théologie, et à la fin du dix-septième siècle, les serviteurs de Louis XIV se plaignaient amèrement de l'esprit d'indépendance qui se manifestait dans les assemblées de Sorbonne. En 1612, les sages maîtres surent habilement tourner les défenses du Parlement de Paris. Richer avait publié, en même temps que son Libellus^ un petit imprimé contenant quelques décrets de la Faculté qui semblaient favorables à son système. Tout ce qu'il avait pu recueillir de décisions conformes à ses prétentions se

réduisait 1* à un décret contre Jean de Gorello ; 2** à une

censure des erreurs de Jean Sarrazin ; 3** à quelques articles publiés contre Luther ; A° à une réponse de là Faculté de théologie au roi Charles VIII, de l'année l/i97. I^armi

ces décrets, celui contre Jean Sarrazin pouvait seul avoir une signification précise; mais le cardinal DupeiTon déclarait « que cette censure avait été bâtie au temps que les Anglais occupaient Paris, et qu elle était de nulle considération, attendu qu'alors la Sorbonne tenait pour les Anglais contre Charles Vil, et avait condamné la Pucelle d'Orléans comme sorcière, laquelle néanmoins miraculeusement secourut la France et rendit son roi victorieux. » [Syndicat^ p. 28.) Les autres documents cités par Richer étaient conçus dans cette forme vague et négative qu'affectait la Sorbonne quand il s'agissait des questions relatives à l'autorité du Pape; elles ne permettaient pas d'affirmer qu'elle tint pour les doctrines gallicanes plus que pour les doctrines ultramontaines. Tout ce qu'il était permis d'en inférer, c'était qu'aux yeux de la Sorbonne les deux opinions pouvaient être librement soutenues. Néanmoins, la publication de ces décrets avait ému le nonce et les Duval* listes (1). Le Parlement n'ayant, pas expressément, compris ces décrets dans la défense, intimée à la Sorbonne, d'examiner le ÏÂbellvs^ l'assemblée en profita adroitement pour infliger un blâme indirect à son syndic. Tandis que Richer et ses amis protestaient de leur désir de sou-

(1) a II ajoute sur la fin de son écrit certaines thèses, lesquelles il veut attribuer à la Faculté de Paris, Si son rapport est véritable^ je pense qu'il a fait ce que jadis les poètes ont voulu représenter en la personne de Prométhée et qu'il ne lui restera qu'un regret immortel au cœur ; ou au moins il devait reconnaître la force et l'usage de ce feu qu'il a tiré contre les ordonnances de la môme Faculté, si souvent réitérées, w (Durand. Avis d'un Docteur de Paris, p. 162.)

mettre à un examen approfondi les doctrines gallicanes, désir platonique pour ne pas dire simulé, puisque l'intervention du Parlement rendait l'examen impossible, Filesac (1) , tournant la difficulté , forma une plainte contre ceux qui publiaient les conclusions et secrets de F école sans avoir eu la permission de le faire; et il requit « qu'il fût ordonné qu'à l'avenir les livres des conclusions de la Faculté, lesquels jusqu'à ce jour avaient toujours été en la puissance du syndic, seraient renfermés sous trois diverses clefs, et que l'on ne pourrait jamais publier ni communiquer aucune chose appartenant à la Faculté , sans avoir eu auparavant permission d'icelle. » {Syndicat^ p, 79. ) Les conclusions deFilesac furent acceptées par l'assemblée, au grand déplaisir de Richer, qui s'étonnait que les docteurs n'eussent pas mieux obéi à l'esprit qui avait dicté l'arrêt du Parlement. Il s'indignera souvent que les hommes d'Eglise n'aient pas suivi de tout point la direction que voulaient donner aux affaires de l'Eglise les hommes du Parlement. Il ne lui arrivera pas une fois de se demander s'il ne lui aurait pas été préférable de suivre les inspirations de ses supérieurs ecclésiastiques.

Pendant que la Sorbonne délibérait et trouvait un expé-

(1) « Filesac reprochait à Richer d'avoir divulgué les secrets de la Faculté sans en avoir obtenu la permission et de les avoir mis entre les mains des juges séculiers au moment de l'affaire des Jésuites, faute grave qui méritait une punition sévère ; car le Souverain-Pontife était autorisé à croire que les manœuvres de Richer contre les Jésuites étaient le fait de la Sorbonne tout entière, et que les erreurs du syndic étaient partagées par la Compagnie dont il était le principal officier. » (Richer, Defensio^ t. I, p. 24.)

(lient ingénieux pour marquer sa t1ésapprol)ation sans violer la défense du Parlement, le conseil du Roi était réuni pour aviser aux mesures à prendre afin de donner satisfaction au nonce.

Au conseil, DupeiTon prit la jmrole; suivant son habitude, il la garda longtemps, fit un discours très-animé sur les conjonctures présentes (l).Richer prétend que les considérations du cardinal ne furent pas du goût de tous les auditeurs et que Yun d'eux, fatigué de tant entendre parler de théologie en temps de carnaval, se laissa aller à cette exclamation irrespectueuse : Bon Dieu ! que voilà un long et ennuyeux sermon pour les jours gras! [Syndicat^ p. 86.) Le prince de Condé, sympathique à Richer, est bien capable de cette saillie : il fut toujours franc de parler et

(I) Du perron reprochait à Richer :

!• D'être poussé par quelque factieux ;

2" De mettre en avant une doctrine sur les élections injurieuse à la papauté et à la royauté ;

3° De renverser l'autorité des rois en même temps que celle du- Pape ;

k* De continuer les traditions factieuses de la Sorbonno;

6' De citer des censures qui ne prouvaient rien ;

6° De pousser au schisme;

7* D'abuser des paroles de Gerson ;

8" De citer des livres de Cusa, rétractés par l'auteur lui-même;

9* De réjouir les Huguenots par ses entreprises. (Richer, Dc^ fonsio, t. I, p. 37 et suiv.)

«flaeca cardinali Perronio tanto cum animi motu dicebantur, in sacro régis consistorio, ut omni extraneo se vagari, et lapides loqui putaretur; adeo quidem, ut domum reversas ingemiscendo, palam suis audientibus, a quibus hœc ipsa accepi, dixerit hoc negotio nuHum a se unquam infelicius susceptum aut gestum. » (nicher, Drfemin, t. I, p. 38.)

— ;ho —

gaulois d'expression. Mais, par contre, le comte de Soissons prit fait et cause pour l'autorité pontificale. Il ne conseillait rien moins que de destituer Servin et d'emprisonner Richer. 11 protestait que pour éviter un schisme il était prêt à sacrifier sa fortune, sa vie et celle de ses enfants. Le chancelier tenait le même langage. Toutes ces belles paroles aboutirent à une résolution qui n'était pas fière. Dans ce misérable temps de minorité, on ne cherchait qu'à esquiver les conflits. Pour ne pas heurter de front le Parlement, il fut décidé que la Sorbonne n'aborderait pas l'examen du livre de Richer. Mais, pour donner satisfaction au nonce, il fut entendu que le cardinal Duperron réunirait une congrégation d'evôques et examinerait les doctiînes du Libellus. Néanmoins, afin que les ministres n'eussent pas à assumer une responsabilité qui eût paru odieuse aux parlementaires, il fut entendu que le Pape écrirait des lettres pressantes pour demander la condamnation de Richer. Voilà, en raccourci, une image fidèle de la politique hésitante, cauteleuse, transigeante à l'excès du gouvernement de Marie de Médicis (1). Et cependant, Marie de Médicis avait la passion de vivre en paix avec le Pape, et il n'y eût jamais, en France, de pouvoir plus favorable à l'autorité pontificale!

(Ij Ubaldini priait le Pape de « stimuler la timidité de la Ué- 2:onte par des stimulants gaillards. » D'autre part, il avertissait Sa Sainteté qu'on ne pouvait faire état des paroles ni de la Reino .ni des ministres. Ce n'est pas qu'elles ne fussent sincères; mais la fermeté manquait pom* s'y tenir, et il en résultait uu affaiblissemont progressif de l'autorité royale. » {Depêchedu 1 0 novembre 1 G 1 0. )

La cour autorise la censure da Libellas.

Ubaltlini, en apprenant cette décision, se radoucit. En homme d'affaires consommé, il renonça sur-le-champ aux satisfactions qu'il ne pouvait pas obtenir, et il ne songea plus qu'à tirer le meilleur parti de ce qui lui était accordé. Il se coiisolait surtout en pensant que la condamnation solennelle de l'ouvrage de Richer par une réunion d' évoques était encore la mesure la moins sujette aux contradictions. Si le Pape eût procédé contre Richer, se disait le nonce, Richer n'eût pas manqué d'appeler comme d'abus par-devant le Parlement : le Parlement se fût volontiers opposé au décret du Souverain-Pontife : le Souverain -Pontife n'aurait rien pu faire de moins que d'excommunier les magistrats, ce qui, dans l'état des esprits, aurait immanquablement occasionné une effervescence dont il était difficile de prévoir les suites. De plus, en condamnant le livre de Richer et en le condamnant au feu, selon l'usage de Rome, on aurait englobé dans la même peine et le Libellus et les décrets de la Sorbonne qui lui étaient annexés. Qui sait si la Sorbonne ne se serait pas sentie animée d'un beau zèle pour l'honneur des ancêtres et si elle n'aurait pas cherché à protéger leur mémoire contre les décrets pontificaux? Une censure épiscopale parait à tous les inconvénients. Richer était atteint par une autorité incontestée. Il ne pouvait venir àl'esprit d'aucun Français catholique de s'opposer à l'exercice du pouvoir essentiel des évêques de prononcer

sur les choses de foi. Après la censure du livre devait venir la déposition de Fauteur, procurée soit par le concours de laSorbonne, soit par T autorité du roi. Ubaldini se déclara satisfait et il s'attacha avec un esprit plein de ressources à faire valoir auprès du cardinal Borghèse les avantages de l'expédient adopté; et rien n'est plus propre à démontrer la souplesse et le ressort de cette intelligence d'élite, qui n'accordait pas un instant aux vaines récriminations, mais qui se consacrait tout entière au succès de la combinaison actuelle, sans retour sur le passé, sans arrière-pensée, avec pleine confiance dans l'avenir.

Duperron s'était jeté avec passion dans cette affaire. Il en voyait toute la gravité et il craignait qu elle n'eût point de résultat heureux. Il étudiait le livre de Richer et il se plaisait à en signaler les erreurs. En attendant la réponse du Pape et l'autorisation de la Reine, il réunissait dans son hôtel les évoques et les archevêques de France, toujours nombreux à Paris, et il examinait dans des assemJ)lée8 préparatoires les systèmes du syndic. Les conférences furent multipliées. Elles furent des plus sérieuses. L'archevêque de Tours lisait l'écrit: le cardinal Duperron discourait presque sur chaque période, et la controverse s'établissait ensuite entre les prélats. Qu'importe que le cardinal Duperron se soit quelquefois fort échauffé et qu'un jour entre autres, s'il faut en croire Richer, il ait été contraint à trois reprises différentes de boire trois grands verres de tisane? Qu importe que Richer n'ait pas été mandé et admis à discuter? Qu'importe que le savant et caustique Potier ,évêque de Beauvais, ait dit, pour railler ses collègues,

qu'il était utile de ne pas (aire comparaître Richer ? « Si nous appelons Fauteur du livre, disait-il en riant, tous les prélats seront obligés de parler latin devant ce docteur en théologie; et il y a longtemps, ajoutait-il, qu'ils sont désaccoutumés de parler latin ! » Richer, en nous racontant ces menus détails, s'abandonne à l'attrait de médire des juges dont on est mécontent ; mais il n'infirme en rien la valeur de la décision. Il n'en est pas moins acquis que DupciTon assembla pendant deux semaines, presque tous les jours, quinze archevêques ou évêques parmi lesquels se trouvaient quatre des hommeslesplus savants deFrance (1),

(l) « Monsieur de Beauvais (Potier) a l'esprit plus net et une fort grande mémoire ; il retient tout ce qu'il lit. C'est dommage qu'il ait si mauvaise vue. Lui et M. d'Angers sont les deux plus beaux esprits qu'ait le clergé. » {Perronniam, p. 30, in-12, 1691.)

« M. l'évêque d'Angers (Miron) est un grand personnage et un des beaux esprits de son siècle. Je l'ai toujours dit, ajoutait Duperron, dès l'âge de vingt ans, qu'il réussirait. Quand on dit à Duperron qu'il voulait être curé de Saint-Eustache, il s'en étonna; puis il dit : « C'était bon à lui qui est éloquent, qui dit ce qu'il veut; il eût tourné tout le peuple comme il eût voulu. *> Et comme M. d'Avoye lui eut dit : « C'est mon parent, mais il me semble qu'il ne dit pas si bien, » il répliqua : « C'est un grand orateur, et tout ce qu'il dit, il le dit avec jugement et avec de si belles paroles. L'exorde de l'oraison funèbre qu'il fit à Saint-Denis était admirable : le reste on ne l'ouït point. Il fut tant interrompu que je m'étonnai qu'il ne demeurât mille fois court. 11 fait si bien partout où il est, au conseil, en toutes les assemblées où il se trouve. C'est un grand homme, tant y a, et l'un des premiers de son temps, et un des plus grands personnages que le clergé ait eus il y a plus de 500 ans. Je me souviens du sermon qu'il fit à Notre-Dame devant le roi quand il entra dans Paris. Je veux bien que tout son discours ne se ressemblait pas : mais il y avait des pages et des feuilles qui valaient autant que celles de Cicéron. » M. d'Avoye lui dit: a II n'est pas savant. — Je le crois bien.

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l'archevêque de Tours, Jean de la Guesle; l'évèque de Beauvais, Potier; Tévôque d'Orléans, de FAubespine; l'évèque d'Angers, Miron. Le livre de Richer fut examiné ligne par ligne et discuté avec soin. Le résultat fut qu'il était digne de censure (1). La résolution ne trouva que

dit-il, mais il a un* esprit qui est admirable, et qui lui fournit toujours : jamais il n'est dépourvu. J'ai dit à la reine et plusieurs fois au feu roi le mérito de ce prélat, et qu'un jour ce devait être une des colonnes de cet Etat. Le clergé de France n'a pas deux plusliabiles hommes que lui et M. deBeauvais. » {Perronniatia, p. 10.)

Voir, sur l'évêquo d'Orléans (l'Aubespine), une critique exacte et développée dans la Bibliothèque du dix-septième siècle par Dopin. Edit. in- 8, 1708, p. /j09-/j39. Malgré quelques réserves, Dupin ne hûsse pas de dire que les œuvres do ce prélat « sont pleines d'esprit et d'érudition... Au reste, ajoute le critique, il avait beaucoup lu et médité les anciens canons et fait des observations et des recherches très-utiles sur l'ancienne discipline de l'Eglise ; en sorte qu'on peut le considérer comme le premier des modernes qui s'en soit formé une juste idée. Pour ce qui est de son style, il écrit assez bien en latin et en français, et donne un tour agréable à ces matières, qui d'elles-mêmes sont sèches et épineuses. »

(1) Duperron fut assez heureux pour ranger à son opinion et à celle des évoques, les seigneurs de la cour, môme protestants : En effet, M. Perrens (V Eglise et VElat , t. H, p. 130), en mêlant plusieurs circonstances diverses, nous fait connaître cependant une dépêche d'Ubaldini du iîx février 1612, dans laquelle le nonce raconte que Duperron se rendit au Louvre le 9 février 1612, en compagnie de plusieurs évêques, entre autres desévêques d'Angers et de Paris. « Comme la reine était au conseil, il attendit dans la chambre voisine en discourant avec Nevers du livre de Richer. Condé étant survenu, en prit la défense, et voilà la discussion engagée. Elle durait depuis une heure, avec tant de chaleur de la part du cardinal, que Marie de Médicis, intriguée par ces éclats de voix, leva la séance et vint ouïr le débat... Le cardinal fit tant ireffet sur les personnes présentes, que Bouillon et Lesdiguières eux-mêmes, s'il en faut croire Ubaldi ni, lui donnèrent raison. Les

deux contradicteui*s, Tarchevêque de Tours, on ne sait pourquoi et Tévêque de Beauvais, parce que, conservateur des privilèges apostoliques de T Université de Paris, il pensait qu à lui seul, de droit, il appartenait de censurer le livre de Richer. Le projet de censure, approuvé par les évêques, fut communiqué au nonce du Pape, le 1 6 février. Le nonce, sur-le-champ, par courrier extraordinaire, fit parvenir au Pape cet important document.

Ni Richer ni le Parlement ne furent désarmés par l'intervention de Duperron et de Tépiscopat français. Le Parlement envoya une députation au chancelier (16 février) (1) pour dénoncer l'entreprise des prélats qui osaient, sans autorisation formelle, examiner une doctrine théologique. Richer, de son côté, demanda que les évêques fussent appelés à entrer en discussion avec lui, devant le conseil du Roi, sur le sens du Libellus. Le Parlement et Richer nous paraissent aujourd'hui étranges et illogiques, mais il ne faut s étonner d^aucune ingérence

autres princes et seigneurs dirent hautement qu'ils soutiendraient! au besoin, de leur épée les doctrines du cardinal. »

(1) « La cour de Parlement, bien avertie de toutes ces menées, le 17 février^ donna charge à une députation d^avertir la reine et le chancelier de ce que les prélats avaient fait au préjudice de Tautorité du Roi et que, pendant sa tninoritéi leur dessein était d'entreprendre sur ses droits : que nonobstant l'arrêt de la cour du premier jour de février, ils avaient censuré le livre de la Puissance ecclésiastique et politique; et de protester disertement au chancelier que la cour se déchargeait sur lui de tout l'événement de cette affaire et qu'il ne tenait point au Parlement que l'autorité du Roi et de ses droits ne fussent maintenus : que les registres de la cour seraient chargés de tout ce qui se passait en cette affaire. » (Syndicat^ ]^, 03.)

laïque daçs les questions religieuses quand on veut raconter l'histoire du dix -septième siècle, a Suivant son usage, lé chancelier, dit Richer {Syndicat^ p. 93), donna du galimatias et de belles paroles, et il fallut s* en contenter. » L'administration française est aujourd'hui Tune des forces les plus vives de notre pays, parce qu'elle est incorruptible. En 1612, les services pouvaient s'acheter. Richer prétend que le chancelier avait reçu du clergé ,« un présent de deux mille écus quart, qui valaient six mille quatre cents livres tournois; que l'évêque de Paris s'était rendu le ministre de cette largesse >^ en considération de laquelle le chancelier avait promis aux prélats d'être favorable à leurs desseins {Syndicat, p. 94). De son côté, Lbaldini affirme que, dans une semblable circonstance, Marie de Médicis fut amenée à faire compter mille écus à Servin pour lui tenir la bouche fermée. Sans ajouter une foi complète à ces affirmations, qui ne sont pas dictées par une irréprochable impartialité, n'oublions pas cependant que la vénalité fut l'un des plus puissants moyens de gouvernement sous la régence de Marie de Médicîsj et que la paix publique ne fut assurée que tant qu'il resta à la Bastille, vestige de la forte épargne amassée par Henri IV.

Pendant ce temps, la cour n'était pas seulement préoccupée de la censure de Richer. La division s'était glissée dans le pays. Les grands seigneurs s'étaient éloignés de Parisi On négociait pour les ramener dans la capitale^ et ce n'était pas un médiocre préjugé contre Richer que ses doctrines, qui tendaient à (1) l'aristocratie dans

(1) 0 Les thèses de Richer sont un levain de vieille doctriDe qu'il

l'Kgiise eL dans l'Etat, lussent soutenues par, le chei* du parti des mécontents, le prince de Condé, qui ne négligeait en aucune occasion de soutenir le syndic au conseil du lloi et au Parlement (1). On rapprochait la publication du Libellas de celle du livre de Mayenne, dit Turquet, sur la monarchie ai-isto-démocratique (2). Le protestant Turquet

a couvée et soutenue dès longtemps, en laquelle, encore qu'il ait changé de procédure pour le fait de rEglisc, néanmoins il a conservé les mêmes maximes qu'il tenait lors, pour le fait de TEtat. Les propres mots de ses anciennes thèses, dont j'ai l'original, imprimé dès lors, entre les mains conviennent encore avec ce qu'il maintient, de l'excellence du régime aristocratique, pardessus le monarchique : et cela en une monarchie où jamais telles préférences ne furent ouïes, sans crime de lèse-majesté. >» (Lettre de Duperron à Casaubon, du 18 avril 1612. Ambassades et Négociatkm. In-Zi, éd. de 1632, p. 867.)

« Duperron disait que Richer était l'ennemi jure de tous les rois et de tous les Etats monarchiques et que par les mômes maximes qu'il attaquait la monarchie du Pape pour établir son aristocratie, il ruinait pareillement celle de tous les rois et princes souverains. » (Syndicat, p. 86.)

(1) « Dans tout le conseil, aucun n'osait ouvertement parler en faveur de nicher, excepté M.le prince de Condé; et pour cette raison, le chancelier l'accusait sourdement comme ayant conseillé à Richer de mettre en lumière son livre, suivant les fausses impressions que le cardinal Duperron avait tâché de donner au conseil du roi. » {Syndicat^ p. 93.)

(2) « Aussi est- il à craindre que ces fanatiques qui fout profession si ouverte de louer l'aristocratie en l'Eglise, ne la désirent introduire en l'administration de l'Etat, ainsi que firent les luthéricns,qui n'eurent pas plutôt méconnu l'autorité du Pape Léon X, qu'ils ne se soulevassent à armes ouvertes contre l'empereur Charles V. Il s'est même éclos depuis peu un nouveau politique de cette livrée (le sieur Turquet), qui a bien le nom de roi à la bouche et le reconnaît être le cœur du jwjaume (liv. H, f. 69), mais ii condition que le conseil des Etats en soit le cerveau, et lui attribuant

soutenait, comme Richer, que le régime aristocratique était le meilleur de tous, celui qui convenait le mieux à la nature humaine. Dans ce temps de trouble, on n'était que trop porté à reconnaître en toutes occasions des parties liées. Duperron, Ubaldini, les évêques ne cessaient de redire aux ministres que Richer était un partisan du prince de Condé ; que la publication de son livre n'était qu'un moyen d'appeler l'attention publique sur l'invalidité du mariage de Marie de Médicis avec Henri IV (1), qui ouvrait à Condé la succession au trône. Les défenseurs de Richer au conseil du Roi étaient paralysés par ces insinuations qui avaient fini par obtenir créance de la part des ministres de la régente, condamnés par leur faiblesse et leurs divisions à être soupçonneux et malveillants. Il ne paraît pas néanmoins que Richer ait trempé en quelque manœuvre politique. 11 partagea la fortune des entreprises aristocratiques qui se multiplièrent pendant la régencQ de Marie de Médicis. Mêlé par le rapprochement des idées et la protection de Condé et du Parlement aux discordes civiles de

la censure des actions du prince, il dit que c'est à lui à le relever, voire avec autorité suprême. (Liv. VI, f. 182.) » (Pelletier, p. 7.)

(1) « Perronius DD. Cancellarîo et Villœregi secretario magno cum stomacho dixit tantumdem de statu matrimonii Reginse, ejusque liberorum, quantum de Pontificis autboritate, qui primum régis matrimonium diremerat, licitum dubitare ; certumque esse, aliquem magnum et potentem rerum novarum studiosum, incentive fuisse Richerio, ut tam nefarlum libellum, sub setate pupillari régis ederet, quo de reginse matrlmonio, tanquam nuilo* ad concilium provocaretur. Qua ex calumnia deliberatum est de Riclierio compingendo in Bastilicum Parisiensem. » (Richer. Defensio, t I, p. 37.)

son temps, Richer n'a pu que désirer le triomphe de raristocraiie. Mais il ne semble pas avoir pris une part directe aux intrigues politiques.

Assemblée des Evéques de la province de Sens.

Ainsi s'écoula le mois de février et une partie du mois de mars : les ministres oscillant entre le désir de donner satisfaction au clergé et la ferme volonté de ne pas mécontenter le Parlement qui pouvait se jeter dans le parti des princes. On faisait et on défaisait : on accordait et on retirait. Ubaldini, cet esprit si clairvoyant et si décidé, se désespérait de «ette politique sans fermeté et sans grandeur. Heureusement les lettres venues de Rome au milieu du mois de mars donnèrent plus d'énergie au clergé et de fixité au gouvernement.

On apprenait que le cardinal Bellarmin ayant pris connaissance du Libellas avait fait son rapport au Pape, et que le Pape, croyant que le syndic était T interprète fidèle des sentiments de la Sorbontie, avait marqué un chagrin extraordinaire et n'avait pas voulu, de quin^ie joursj se montrer en public ni donner audience à qui que ce fût^ L'ambassadeur de France, de Brèves, mandait que le souverain Pontife se plaignait avec amertume des entreprises contre l'autorité du Pape qui restaient en France impunies : il disait que sa bienveillance et ses bons traitements méritaient une autre récompense. Lé souverain Pontife avertissait le gouvernement de notre pays que lès atta-

ques contre la religion étaient un présage des plus formidables attaques contre l'autorité royale. Sa Sainteté enjoignait à de Brèves de ne se présenter à une nouvelle audience que pour lui annoncer le châtiment .de Richer. Le Pape lit même davantage. Ainsi que F avait sollicité Ubaldini, d'après le désir des ministres et des évêques français, le Pape écrivit des lettres aux prélats du royaume pour les exhorter à accomplir leur devoir et à remédier aux entreprises « des hommes qui s'étudient à jeter des semences desquelles, à bon droit, l'on peut craindre que les malheurs et impiétés qui ont donné sujet et origine aux troubles, lesquels ont ci-devant extrêmement travaillé la France, ne renaissent (3) . »

Après que le nonce, Duperron, l'évêque de Paris et les prélats qui se trouvaient dans la capitale eurent reçu les lettres du souverain Pontife, de concert ils allèrent trouver la reine et ils obtinrent permission de censurer le livre de Richer, les lettres de Rome couvrant suffisamment les ministres. Mais comme si rien de complet ne pouvait être fait en ces temps d'incertitude politique où les factions se disputaient l'avenir, on n'accorda aux évêques français l'autorisation de se réunir pour condamner un livre hétérodoxe qu'à la condition d'insérer dans la censure cette clause équivoque : « Sans néanmoins toucher aux droits du roi et de la couronne de France, droits, immunités et libertés de l'Eglise gallicane. » Il était dur d'intro-

(1) Brèves litterae Pauli Papsé V, ad episcopos Galliae de ecclesiastica potestate adversus Richerium. {Collectio de (TArgentré^ t. m, part. 2, p. 187.) Voir ce Bref à la fin du chapitre.

duire au dernier moment, une clause de cette importance dans un document purement ecclésiastique dont le texte avait été soumis au souverain Pontife et approuvé par Sa Sainteté. Mais il fallait en finir et Ubaldini tout en s'excusant auprès du cardinal Borghèse de sa concession ne laissa pas, « pour faire un grand bien, de subir la volonté des ministres. «

Le cardinal Duperron qui portait à cette affaire un zèle à la hauteur des circonstances, et qui venait de recevoir une lettre particulière du cardinal Borghèse lui recommandant au nom du Pape « d'user de sa science, de son autorité, de sa prudence pour abattre le pernicieux livre de ecclesiaslica et politica Potestate et son auteur, >; le cardinal Duperron réunit les évêques de la province de Sens en concile provincial.

Le livre qui avait été examiné par les mômes évêques assistés d'autres prélats étrangers à la métropole de Sens, en plusieurs congrégations, fut sommairement discuté pendant la session conciliaire, et la censure fut signée pai* les huit évêques de la province ecclésiastique le 19 mars 1612 (1).

(1) Voir dans les Ambassades et négociations de rillustrissime et Révérendissime cardinal Duperron, 4« édit. in-A% 1633 :

Pages 862. Censure de Richer, texte latin.

— 863. Lettre de félicitation au nom du Pape par le cardinal

Borghèse, du 28 février.

— 865. Lettre à Casaubon, expliquant la nécessité de la cen-

sure du Lt6e//w5, 18 avril 1612.

— 867. Lettre du cardinal de Sourdîs félicitant Euperron

d'avoir condamné le livre de Richer.

Quoiqu enait dit Richer, le Concile était régulièrement et légitimement convoqué. Il fut expressément approuvé par Rome malgré la formule qui réservait les droits du roi

et de l'Eglise gallicane. La condamnation du livre de

Richer, fut confirmée par un décret de la Congrégation de rindex, et acquit ainsi une valeur décisive. Se peut-il rencontrer un jugement plus solennel ? Si quelque vice de forme résultant ou d'une erreur de convocation ou de la non-approbation, par le souverain Pontife, du concile de Paris se fut produite, Richer n'en pouvait triompher; Richer qui enseignait l'indépendance et l'omnipotence de l'action épiscopale. Cette ressource n'existait même pas, car Ubaldini qui avisait à tout, pria l'archevêque d'Aix de réunir un concile de sa province et de se servir d'une formule qui ne fît pas mention des libertés de l'Eglise gallicane, cette clause qui, d'après Richer, sauvegardait tous ses principes. Le concile d'Aix condamna purement et simplement le Libellus. Les actes du synode reçurent la confirmation papale. Richer fut donc canoniquement et solennellement condamné par deux assemblées canoniques délibérant en toute liberté. 11 ne pouvait y avoir dans l'Eglise de condamnation plus autorisée, si ce n'est peut-être celle d'un concile général. Ici, l'Eglise ne réclamant pas et nulle protestation ne se faisant entendre, selon même le système de Richer, la condamnation devait être tenue pour infaillible. A ces principes certains et incontestables, Richer n'échappait que par des artifices indignes d'un ecclésiastique, et que par des arguments empruntés à la mauvaise humeur des condamnés de toutes les époques.

Les juges étaient prévenus et ignorants (1). La défense n'avait pas été entendue : les prélats n'avaient pas saisi la pensée de Richer (2). La teneur du jugement était pleine de contradictions (3). L'assemblée n'était pas un concile, mais une congrégation. A tous ces vains prétextes obstinément mis en avant par un théologien opiniâtre qui ne voulait ni renoncer à ses doctrines ni rompre avecTEglise,

(1) « Libellus de ecclesiastica et politica Poteslate, nequidem lectus est in Senonensi congregatione, et si lectus fuisset, major pars epîscoporum Senonensîs provinciae, numquam illum potuisset mtelligere : nemo enim id potest qui non theologiae studuerit et historiam ecclesiasticam, praîsertim conciliorum, apprime calluerit, a qua scientia quantum plerique illorum alieni sunt, pauci qui illos norunt ignorant, vix enim prima grammaticae elementa major pars illorum ita imbibit, ut quse latine scribuntur, intelligere possint, etiam in suo Breviario, quorum nomini lubens parco. » (Defensio, t. I, p. 57.)

(2) « De huit évoques qui ont signé et scellé de leurs sceaux la censure du livre de Richer, le cardinal Duperron et révêqued'Or léans étaient seuls capables de pouvoir juger de la doctrine du livre de Richer : quant aux autres six, ils n'y connaissaient rien, non pas môme si ce livre est fidèlement traduit en français : ce que je dis avec regret pour cette occasion. Quelqu'un Payant alors tellement quellement tourné en notre langue, quelques-uns firent une plaisante rencontre, disant que c^'était en faveur des censeurs, qui n'avaient étudié ni en grammaire, ni en théologie. » (Syndicat, p. 103.)

(3) « Cette clause, sans toucher néanmoins aux droits du Roi et de la couronne de France y droits, immunités et libertés de V Eglise gallicane^ renverse et annule tout Teffort des censeurs. Car, puisque dans tout le livre de Richer il n'y a pas une seule lettre qui ne soit employée pour l'explication des libertés de l'Eglise gallicane et des droits du roi qui est le sommaire de tout ce traité, il faut conclure que les censeurs ont eux-mêmes détruit leur censure, faisant exception de ce qu'ils ont condamné, et condamnant ce qu'ils ont excepté. » (5?///(//ca^ p. d05.)

il n'y avait qu'à répondre ainsi que le faisait la voix unanime des fidèles, que l'Eglise avait prononcé par la voix des pasteurs immédiats approuvés par le chef suprême, et que Richer en ne se soumettant pas n'était plus, un vrai fidèle, et que les faux catholiques sont plus dangereux que les hérétiques avérés.

Personne, si ce n'est Duperron, n'avait pris une plus grande part que l'évêque de Paris, Gondi (1), à la conclusion de la censure. Gondi professait les doctrines romaines, et son grand vicaire, Pierre-Vive, Piémontais de naissance, partageait ses sentiments. Effrayés des proportions que prenait dans le diocèse de Paris la lutte engagée par le Parlement et par Richer contre la liberté des plus

saines opinions théologiques, ils réagissaient de tout leur pouvoir contre les empiétements du Richérisme et ils poursuivaient sans relâche les ecclésiastiques qui professaient les opinions nouvelles. Mais le pouvoir épiscopal, surtout à Paris, était restreint par une multitude de privilèges et l'action de l'évêque était trop souvent impuis-

(l) Sur les quatre Gondi qui ont gouverné successivement TEglise de Paris, voir Essai historique sur f influence de la religion en France pendant le dix^septième siècle, t. I, p. 617.

Richer ne pardonne pas à Gondi d'avoir poursuivi ses erreurs et d'avoir écarté ses partisans des dignités ecclésiastiques. Jl attaque durement la mémoire de ce prélat respecté par Tallemant des Réaux lui-même. Il l'accuse d'avarice et prétend qu'il a toujours plusfait oflacede trésorier que d'évôque. H raconte, entr'autres choses, que pendant un hiver rigoureux, au plus fort de la cherté du combustible, Gondi fit vendre sa provision de bois et que les marchands couraient les riies en criant; a Voici les fagots du benoît évoque de Paris. »

santé. Gondi ne se décourageait pas, et avec une souplesse tout italienne, il cherchait sans cesse à prémunir les hommes d'Eglise contre un fatal entraînement. Avec Gamache, Gondi ne se sentant pas de force à soutenir une discussion théologique, souriait et se bornait à des observations courtoises. Avec Hébert, plus engagé du côté de Richer, et grand pénitencier de Paris, Gondi ne se départait pas d'une froideur pleine de désapprobation. Avec les ecclésiiastiques de sa dépendance Gondi était plus sévère. Il n'admettait dans les bénéfices à sa nomination aucun partisan de Richer. Gondi avait sollicité de l'assemblée du clergé les fonds nécessaires pour la poursuite de la censure. Richer prétend qu'il lui fût délivré quatre mille écus sous blanc-seing, dont trois mille furent destinés au chancelier (Voir Syndicat, p. 781. C'est faire connaître l'importance du rôle de Gondi et son activité. A peine la censure eût-elle été signée par les évêques, que Gondi la fit parvenir à tous les curés. L'exécution ne put se faire si secrètement que le Parlement n'en fut prévenu. Il envoya une députation gronder auprès du chancelier. Le chancelier, de bonne foi ou par astuce, promit tout ce qu'on demanda. Mais le dimanche suivant, 18 mars, la censure fut solennellement publiée à tous les pi'ônes des messes paroissiales de Paris (1), et le livre

(1) « Henry de Gondy, par la permission divine, évêque de Paris, aux archiprêtres de Sninte-Marie-Madeieine et de Saint-Séverin, salut. Nous vous mandons signifier à tous curés ou vicaires des églises paroissiales de cette ville et faubourgs de Paris, qu'ils aient i\ lire et publier en leurs prônes, dimanche prorlinin, la

— aoi

de Richer, tout le long du carême, servit de thème aux sermons des prédicateurs , Tévêque de Paris et son grand vicaire leur ayant soigneusement recommandé de ne pas se ménager sur la nouvelle erreur.

Obstination de Richer.

Que pensait Richer au milieu de cette tempête? « Véritablement, raconte-t-il lui-même, il semblait que toutes les puissances de la terre voulussent conspirer ensemble à la ruine de Richer et qu il n y eût personne qui prît soin de sa défense, que messieurs du Parlement ; si ce n'est toutefois qu étant assisté et spécialement soutenu de la grâce de Dieu, il ne fut jamais plus résolu, et ne dormit pas moins, assuré du rempart de sa conscience et d'une droite intention qu'il n'avait jamais viciée d'aucune mauvaise circonstance. » {Syndicat^ p. 3.) (1).

censure en la forme et manière ci-dessus contenHe. Fait à Paris, le 16 mars 1612. Signé : Baudoin. »

w Cette censure ainsi publiée par toutes les paroisses de Paria, et en plusieurs villes de Tarchevêché de Sens, donna une rude atteinte à la réputation du livre du D. Richer. » {Mercure français, t. Il, 1612, f. 313.)

(1) « Deus milii magnam constantise vim et gratiam largitus est in adversis : unde pro innumeris illius ac immensis erga me beneficiis ei quotidie ago immortales gratias et preces effundo : primum quod me suae divinitatis et mysleriorum cognitlone bearit : deinde quod a quindecim circiter annis ex domo paterna ad scholas, eduxerit, ut pueros quos aetate ac eruditione non multuni anteibar, erudirem et quamquam pêne essem mei juris, tamen

Voilà r homme tout entier et voilà le sectaire!

Le catholique doit croire tout ce que T Eglise enseigne, et rejeter tout ce que TEglise condamne. C'est la base de notre conduite religieuse. Lorsque l'Eglise condamne une erreur ou approuve une vérité qui répugne au sens priré, le catholique doit sonder son cœur et son esprit. S'il est soumis, il continue à faire partie de l'Église; s'il est rebelle, il n'appartient plus à l'Eglise. Telle est dans toute sa simplicité le point d'appui de notre religion : l'acceptation docile de l'enseignement de l'Eglise.

Mais les passions humaines ne laissent pas à cette situation sa simplicité première. La superbe, l'esprit de discorde, l'opiniâtreté quand elles dominent en un catholique frappé dans ses convictions, produisent l'oblitération de l'intelligence et du cœur qui constituent le phénomène psychologique appelé le sectarisme.

Voyez Richer. L'étude solitaire, le succès, l'autorité ont fait de lui un orgueilleux. 11 en est arrivé à croire de bonne foi qu'il est presque seul à détenir la vérité (l). Le Pape, les évêques, les docteurs s'élèvent contre lui et censurent

tantam mai curam habuerit ut circasos scopulos ad quos aetas lubrica allidere consuevit illaesus enatarim : tertio qnod me ab innumeris periculia liberum asseruerit, et denique au-cap/^eiàv ita conc sserit ut quamquam nec pauper nec dives essem : tamen id seraper esse voluerim quod fui nihilque aliud maluerim. » {HisU Acad. Paris^ t. V, fol. l/il.)

(1) « Certainement personne ne peut entendre cet écrit (le Libellus) s'il n'est versé dans la théologie scholastique et s'il n'a aussi une parfaite connaissance de l'histoire ecclésiastique et principalement des Conciles. » (Syndicat, p. 103.)

ses écrits, Il n'est pas ébranlé (1), Il s'enracine de plus en plus dans la conviction que tous se trompent ; que lui seul a raison. Il se croit éclairé de Dieu (2). Dès lors les condamnations doctrinales ne l'atteignent pas. Dépositaire de la vraie doctrine, comment pourrait-il être exposé aux coups de ceux qui professant l'erreur et le mensonge ne sont plus de la véritable Eglise (3)?

(1) Rîcher parle de ses trois condamnations avec mépris. (Richer, Defensio, p 36.) — Richer ne se prétend pas atteint par la condamnation de Duperron. (Richer, Defensio, p. 5/i.) — Richer traite d'ignorants les évoques qui ont condamné son livre. (Richer, Defensio, p. 67.) — Il revient plus loin sur ce môme sujet :

« Quid dicere attinet ad censuram illam faciendam quinque aut sex praelatos admissos, qui ne quidem in linguam vulgarem libellum Richerii fideliter versum ullo modo intelligere possentî quorum ego nominibus lubenter parce. Plus satis noti sunt. » (Richer, Defensio, p. 63, sub finem,)

(2) « Richer croyait agir par une inspiration divine : de quoi, il prenait Dieu et sa conscience à témoins. » {Syndicat, p. 31.)

(3) a Vallius, ut terrore religionis pueros et ignares percellat, objecit libellum Richerii triplice censura innodatum esse : l» in GongregatîoneSenoncnsi a cardinal! Perronio die nona martii 1612 ; 2° Deinde ab archiepiscopo Aquensi, 2/i maii 1612; 3» Demum Romae à SS. DD. nostro Paulo V. — Ad hase autem rependo ex omnium theologorum et canonistarum doctrina, censuras adversus canones, neque timendas, neque tenendas. Istas autem de quibus agit Vallius, non modo juri canonico, vcrum etiam legl divinse et naturali penitus adversari, quoniam toto libello De ecclesiastica et politica Potestate nihil quicquam quod non jurl diviuo, naturali et canonico apprime quadret» continetur. » (Richer, t. I, p. 36 de la Defensio.)

« Vous soutenez qu'en votre livre il n'y a point d'erreur et que l'étude que vous avez employée à la recherche de la vérité sur ce sujet par plusieurs années, vous donne une telle lumière qu'il n'y a personne au monde qui y voie plus clair que vous. Que tous les docteurs qui détestent vos erreurs sont pauvres ignorans ; c'est

L'orgueilleux peut être éclairé. Son intelligence est toujours ouverte et peut à toute heure recevoir une plus vive lumière. Des éclairs rapides lui montrent les précipices. Puis le cœur réagit et ramène quelquefois T esprit. Mais à une condition , c'est que l'orgueilleux ne sera pas opiniâtre. L'obstination du caractère complique l'orgueil de l'esprit du plus formidable de tous les accidents. L'opiniâtre ne voit et n'entend que ce qui lui convient. Avec lui il faut renoncer au bienfait de la discussion et à la grâce du châtiment. On aime à se représenter le juste bravant la force inique et opposant à la tyrannie une inébranlable constance. Ne substituez pas à cette tranquillité tenace mais raisonnable, qui est l'idéal de la grandeur humaine, l'obstination qui se laisse briser sans jamais rien concéder (1). L'opiniâtreté serait capable de rendre odieuse la cause même de la justice et de la vérité. Ne rien céder par devoir, c'est le comble de la vertu. Ne rien céder malgré la réprobation de la conscience publique, malgré les protestations du devoir méconnu, malgré les avertissepourquoi vous avez, avec vanité, dit à quelqu'un de mes amis, que votre livre vous était en môme estime qu'un livre des Évangiles : de quoi plusieurs se sont scandalisés étrangement et dit que telles paroles audacieuses ne peuvent procéder que d'un grand aveuglement et d'une présomption intolérable, propre aux dévoyés de la foi, qui ne s'arrêtent qu'à leurs opinions particulières, d'où procède leur totale ruine. » (Forgemont, p. 11.)

(1; « Richer déclara qu'il était résolu d'endurer toutes sortes d'extrémités pour défendre la vérité catholique du juste gouvernement de l'Eglise et de l'ancienne doctrine de Sorbonne; afin d'empêcher que quelques flatteurs et ignorans ne fassent passer pour droit divin ce qui est purement de droit humain, comme la monarchie absolue infaillible. » (Syndicat^ p. 32.)

ments de ceux qu ont droit sur nous, c'est un crime contre le bien et le vrai, et ce ne peut jamais être ni une grande ni une belle action.

Richer n'était pas seulement épris de lui-même, il n'était pas seulement opiniâtre, il avait ce triste défaut qui est le fléau des sociétés grandes et petites, qui dissout les institutions les plus puissantes, le mauvais esprit, ainsi que l'appellent les maîtres de la vie morale, l'esprit de dissension^ Un contemporain le signalait vivement dans le docteur de Sorbonne (1) . Et que peut devenir un catholique déjà esclave du. sens propre, incapable de recevoir la lumière, lorsqu'à ces deux effets de l'orgueil et de l'opiniâtreté se joint le défaut d'horreur pour le schisme ou l'hérésie, qui provient de l'esprit de dissension? L'Eglise recommande à ses enfants de conserver dans toute sa pureté l'indéfectible unité de la Foi. Elle nous prémunit contre les contacts trop multipliés avec ceux du dehors, afin que nous ne laissions pas affaiblir en nous le sens religieux. Mais si la pensée se tenant à l'unisson des instincts de division, ne veut connaître que des systèmes non conformes aux enseignements de l'Eglise, le sectaire est complet : il

(1) «Ouï prendra garde à votre naturel, on trouvera que depuis que vous êtes au monde il a toujours été porté aux divisions, procès et dissensions. Les boursiers de votre collège en pourraient parler pertinemment, comme aussi messieurs de votre Faculté durant le temps qu'avez exercé la charge de syndic. Auparavant tous les docteurs de la Faculté de Paris n'étaient qu'Hun cœur, qu'une ame, qu'une même volonté : depuis ce ne sont été que guerre, et partialités, mêmement entre les quatre Facultés de l'Université, par vos menées et factions turbulentes sous un faux prétexte de la vouloir maintenir et conserver. » (Forgemont, p. 87-88.)

ne sera même plus arrêté par le regret de déchirer cette institution harmonieuse qui indépendamment de ses privilèges divins, peut être considéré comme le chefd'œuvre des sociétés de la terre : le sectaire aura suffisamment parcouru tous les degrés : par l'orgueil, il sera arrivé à Terreur; par l'opiniâtreté, à l'hérésie; par l'esprit de dissension, au schisme.

Et pour caractériser en un seul trait la physionomie multiple de ses œuvres, le catholique devenu sectaire s'attaquera avec acharnement à l'autorité du Souverain-Pontife. Il résumera ainsi toutes ses tendances. La proportion de ses violences et de ses coups sera la proportion de son orgueil, de son obstination et de son amour de la discorde. C'est la règle souveraine. Richer, comme tous les autres sectaires, a obéi à cette loi.

NOTE

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