APPEL COMME D'ABUS ET DÉPOSITION DE RICHER
(àvril-dà:iembbb 1612)
I. Richer veut introduire en Parlement un appel comme d*abu8 de la censure de Sens. — II. L'appel comme d'abus n'est pas accepté.^ in. Richer refuse de se démettre du syndicat de la Faculté de théologie. — IV. Déposition de Richer* — V. Dernières résistances de Richer. Persécution des Richéristes,
Richer veut introduire en Parlement on appel comme
d'abus de la censure de Sens.
« Si quelque étranger zélé pour les droits de l'Eglise, dit Tabbé Fleury, et peu disposé à flatter les puissances temporelles, voulait faire un traité des servitudes de l'Eglise gallicane, il ne manquerait pas de matière; et il ne lui serait pas difficile de faire passer pour telles, les appellations comme d'abus. » [Nouveaux opuscules^ in-12, 1818, p. 183.)
« On peut dire avec vérité, disait le cardinal de Richelieu, que le mal que l'Eglise reçoit des appellations comme d'abus est d'îtutant plus insupportable qu'il empêche absolument les prélats de faire leurs charges... L'Eglise est
aux fers ; et si les ministres ont les yeux ouverts, ils ont les mains liées ; en sorte qu en connaissant les maux, il n'est pas en leur pouvoir d*y apporter un remède, h {Testament politique, in-12, 1708, p. 66.)
Interjeter appel comme d'abus, c était porter plainte, par devant les juges séculiers, contre une décision du Pape, d'un évêque, ou d'un supérieur ecclésiastique. Cette forme de procédure était particulière à la France. Sous prétexte de réviser des jugements ecclésiastiques en contravention avec les droits delà couronne et les libertés de l'Eglise gallicane, les juges séculiers avaient attiré à eux la connaissance de toutes les affaires de l'Eglise et, à leur manière aussi, par une sorte de pouvoir indirect, ils avaient empiété le droit de décision sur les objets les plus étrangers à la juridiction temporelle.
Les évêques français déploraient cette situation et comprenaient à quel asservissement de l'Eglise menaient les entreprises des Parlements, surtout quand ils étaient animés de l'esprit qui caractérisait le Parlement de Paris. Us ne cessaient de faire entendre leurs plaintes. Les assemblées du clergé de France réclamaient constamment non pas toute la liberté ecclésiastique, mais la restriction des droits exorbitants que s'arrogeaient les juges séculiers. Etait-ce que le clergé, à cette époque, ne fut pas choqué de voir une cour laïque appeler à elle quelques causes ecclésiastiques ; ou bien que les prélats n'eussent aucun espoir de relever dans toute son extension la juridiction sacrée? Nous l'ignorons : mais les assemblées dû clergé ne demandaient point que les appels comme d'abus lussent
Bupprimés ; ils réclamaient seiilement qu'ils fussent définis et restreints, a La juridiction spirituelle, disait en 1606 le clergé de France au roi Henri IV, est tellement enclouée aujourd'hui par les appellations comme d'abus, que si les appellations étaient ramenées à tel ordre, que, sans usurpation et mélange des choses susdites divines et humaines, l'Eglise pût faire sa charge sûrement, elle aurait occasion de veiller d'autant plus solidement ^ur sa juridiction spirituelle qu elle saurait que ses jugements seraient confortés par l'autorité de nos officiers. Mais au lieu de cela, Sire, les appellations de la juridiction sous la couleur d'abus sont si fréquentes, légères, étendues à tant de cas et traitées avec telle licence, même en public, que le mépris et énervation de la discipline et juridiction sacrée apportent un très-grand désordre à l'Eglise; d'autant que cette liberté trop vague d'étendre l'appel comme d'abus à toutes sortes de cas, ruine la discipline, fomente le vice, confond l'administration des choses saintes, charge la conscience de vos cours et donne occasion à vos sujets d'user de mépris. [Preuves des libertés de r Eglise gallicane^ in-f° 1651, 1. 1, p. 272.) Avec sa prudence et sa pénétration habituelles Henri IV, d'une part, répondait au clergé qu'il n'était guère possible de régler et de définir des matières si complexes et, d'autre part, il ordonnait à tous ses parlements de tenir soigneusement la main à ce que les ecclésiastiques ne fussent pas troublés en leur juridiction. Ces sages dispositions de l'habile monarque ne pouvaient avoir de valeur qu'à la condition d'être maintenues par la vigilance et l'autorité d'Henri IV lui-même. Dès que le roi fut mort, les
Parlements, et en particulier, le Parlement de Paris, se livrèrent à une débauche d'entreprises sur la juridiction ecclésiastique. En quelques mois le Parlement de Paris condamna des doctrines et des livres de théologie, intervint dans les allaires de la Sorbonne, poursuivit les Jésuites, se montra aggressif contre les évoques et protecteur des
ecclésiastiques indisciplinés. Le danger réunit les évéques de France et leur inspira de fortes résolutions. Un grand nombre d'évêques, sur l'invitation d'Ubaldini, tinrent entr eux de fréquentes assenjblées pour résister aux empiétements des coui's séculières. En septembre 1(510, ils formèrent de vives plaintes contre le Parlement de Paris et les appels comme d'abus (i). Ils réussissaient à faire interdire aux juges laïques d'attirer à eux, sous aucun prétexte, les causes spirituelles concernant les sacrements, offices et
(1) « Les évéques français, invités par le nonce, tinrent entre eux diverses assemblées pour remettre les ecclésiastiques en crédit et en autorité.
« Au mois de septembre 16î0, ils formèrent de grandes plaintes contre le Parlement et les appellations comme d'abus. ^Nonobstant tout ce qu'ils purent dire ci alléguer, par édit du même mois et an, vérifié depuis en Parlement le 30 mai 16 ri, elles furent réglées suivant rordonnance de Melun de Tan 1579, »
« De plus Tannée suivante 1611, pendant la minorité du roi, ils s'assemblèrent en l'hôtel de M. le cardinal de Joyeuse, sous prétexte de relever les affaires de l'Eglise, par trop rabaissées au royaume do France et promirent entre eux une union et une bonne inlelli'jeiice ; ce sont les termes desquels use M. le cardinal de Joyeuse écrivant au cardinal Duperron pour l'exciter à metire puissamment la main à. ce chef d'œuvre, comme il a fait.. Ces lettres du cardinal de Joyeuse sont du 6 avril 1611, enregistrées au volume des lettres et ambassades du cardinal Duperron. » {Si II 'lient, p. 15.)
discipline de r Eglise. (V. Isambert, Recueil des anciennes ^ lois françaises^ t. XVI, p. 7.) Mais le faible gouvernement de Marie de Médicis n'était pas de force à maintenir ses plus sages résolutions (1). Les évêques qui se promettaient de s'assembler souvent à Paris pour veiller aux intérêts de l'Eglise de France, ne maintinrent pas leurs résolutions et les Parlements continuèrent, comme par le passé, à décider souverainement sur les matières ecclésiastiques.
Or, il importait^que le Parlement de Paris ne fût pas saisi de la question traitée par le concile de Sens et que Richer ne déférât pas aux magistrats séculiers la connaissance d'une affaire de doctrine tranchée par un tribunal légitime et souverain. Le cardinal de Bonzi, premier au-
(1) Bentivoglio se plaignait quelques années après de la continuation des mêmes abus :
« Mangot a eu avec moi une longue conversation sur les affaires ecclésiastiques de ce royaume, et j'avoue que je fus très-satisfait de lui, car il me manifesta grand désir qu'elles fussent améliorées, tant en ce qui concerne la nomination de bons évêques que l'appui à leur accorder... J'ai reconnu en lui un sens excellent qui lui a fait comprendre que l'hérésie dans ce royaume, qui a fait et fait tous les jours encore de si grands ravages, a puisé la principale force dans l'ignorance, la dissolution et le mauvais gouvernement des ecclésiastiques. Je lui dis que cela était vrai, mais qu'il était encore plus vrai que la licence des ecclésiastiques avait été et était toujours favorisée par les Parlements du royaume, qui recevaient d'une manière inconsidérée les appels comme d'abus et favorisaient de mille autre façons les défauts du clergé : c'est k ce mal,ai-je ajouté, qu'il aurait été nécessaire de remédier de préférence à toute autre chose. Sur ce il me répondit quelques bonnes paroles : nous verrons à l'occasion quels en seiont les effets. » (La Namiatura del card. Bentivoglio. Florence 1863. T. T, p. 3/i.)
mônier de Marie de Médicis, manda Richer auprès de lui, pour lui ordonner et le prier au nom de la Reine de ne point appeller comme d*abus de la censure du livre De ecclesiastica et politica Potestate. Il semble que l'austère docteur a été séduit par la courtoisie du cardinal et parles termes obséquieux qui lui furent adressés. « Les termes dont il usa, me ravirent en admiration. » C'est Richer luimême qui le dit. [Syndicat^ p. 113.) Néanmoins, les dispositions de condescendance ne tardèrent pas à disparaître dans les animosités de la lutte. Le cardinal Bonzi avait transmis à Richer, le 33 mars 1614, les invitations de la Reine. Dès le mois d'avril, Richer portait à la chancellerie et remettait au maître des requêtes de service un appel comme d'abus de la censure du concile de Sens. Le maître des requêtes qui était de semaine lorsque Richer présenta son relief d'appel, était le savant de Mesmes, sieur de Roissy, le fils de l'un des plus grands magistrats du seizième siècle, chef d'une famille de robe qui a honoré le Parlement de Paris, dont il n'y aurait qu'à louer l'esprit religieux et les fortes croyances, si les tendances parlementaires n'y avaient prédominé en toutes occasions. Le maître des requêtes lut avec soin le relief de Richer, écrit avec fermeté et précision : il dit tout haut qu'il était très-juste, et qu'on ne le pouvait refuser par les lois du royaume ; toutefois qu'il avait reçu ordre exprès de ne pas le recevoir, Richer ne put donc obtenir que son appel fût scellé et enregistré, et en vain se présenta-t-il plusieurs fois à la chancellerie pour faire procéder à la régularisation de ses papiers, il ne se trouva ni secrétaire, ni maître des requêtes
qui ne se défendît d'expédier cette affaire et ne se retranchât derrière des ordres supérieurs.
Nous saisissons ici le document dans lequel Richeyr a résumé avec le plus de force se^ griefs contre la censure de la province de Sens.
Contre cette censure Richer oppose :
1° Qu elle a été faite en un moment. — On ne pouvait la faire trop tôt. D'ailleurs, si la censure a été promptement libellée, la préparation a été longue et pénible (1) .
2" Qu'elle a été faite sans convocation du clergé de la province. — Mais les évoques ont-ils besoin pour être juges de la foi d'être délégués par leurs diocèses ? Ou ne peuvent-ils prononcer qu'avec le concours de leurs prêtres ?
3° Que les évêques n'étaient réunis que pour élire un syndic et nommer des députés pour ouïr le compte de Castille. — S'ensuit-il que les autres et principales fonctions des évêques fussent suspendues et qu'il leur fût besoin d'une députation spéciale pour remplir les devoirs de leur charge ?
â° Que le Synode ne fut pas tenu en bonne et due forme : c'est-à-dire, sans lettres du Roi duement expédiées et vérifiées en la cour de Parlement. — Que les assemblées générales où il s'agissait d'affaires temporelles, de taxes
(1) « Le livre de Richer m'a tenu près de deux mois à Paris en perpétuelle occupation avec nos évêques pour plusieurs mauvaises propositions qui y sont contenues. » (Lettre de Duperron à Casaubon du 18 avril 1622. Ambassades et négotiations, Edit. de 1633, ia-4% p. 865.)
— 3^ — sur les revenus et de règlements financiers eussent besoin
d'autorisations expresses et régulières, soit. Mais un assentiment du Roi formulé en conseil d'État ne suffisait-il pas pour la réunion d*un concile voulant délibérer des choses de la Foi? Cet assentiment était- il nécessaire?
5° Que la censure ne fut prononcée que par huit prélats. — ()u'importe le nombre, surtout quand Tapprobation pontificale est intervenue. I)'ailleui"s, févèque de Paris était au nombre des prélats, et son autorité seule suffisait à établir une censure canonique, puisqu'il s'agissait d'un auteur et d'un livre soumis à sa jurisdiction.
6" Que l'inculpé n'a pas été entendu. — Le livre condamné ne portait pas de nom d'auteur. Si Kicher voulait être entendu il lui suffisait d'aller trouver son évêque et les membres du concile et de s'offrir à expUquer son œuvre. C'est ce qu'il n'a jamais fait. Au surplus, on juge un livre sur ce qu'il dit, et non sur ce que l'auteur avait l'intention de dire.
T Que la censure est contre l'autorité du Roi et du Parlement. — La censure ne faisait que condamner une doctrine pernicieuse, ce qui ne pouvait qu'être utile au Roi et à l'État.
8* Que les évêques qui ont souscrit à la censure n'avaient pas tous assisté à l'examen du livTe censuré. — Ne peuvent-ils l'avoir lu chez eux et s'être fait rendre compte des conférences tenues sous la présidence de Duperron ?
9* Que la censure ne note pas les propositions blâmables.
— '- Mais n'est-il pas d'un usage constant que les livres
peuvent être condamnés par T Eglise saïis qu il soit nécessaire de spécifier et de noter des propositions en particulier (1) ?
On serait surpris qu'un esprit aussi vigoureux que celui de Richer se soit laissé décevoir par d'aussi, pauvres prétextes, si l'histoire des erreurs humaines ne nous montrait qu'il n'est pas de petites raisons pour une âme tout entière livrée à la passion. L'esprit est bien faible quand le cœur est fortemept prévenu. Richer n'avait pas de solides raisons à opposer à f autorité de la censure de Sens. Mais il était dominé par une violente inclination, et il se persuada que les arguments dont il disposait étaient invincibles.
(i) Voir dans le Traité de V Eglise de Régnier (sect. IV, cap. i) une savante étude sur les condamnations générales :
« Assertio prima. Propositiones respective, ut aiunt, et in globe damnare potest Ecclesia. n
« Assertio secunda. Decretis Ecclesiae quîbus damnantur propositiones in globo, debetur internum etiam et absolutum obsequium. »
« Assertio tertia. Infallibilia sunt Ecclesise judicia qui bus damnantur propositiones in globo. »
Richer, en une circonstance qui intéressait un de ses adversaires, trouvait les condamnations générales aussi orthodoxes qu'irréfragables : « Ainsi ont été condamnés plusieurs livres tant par les docteurs que par les prélats, et par toute l'Eglise ; les uns généralement sans exprimer aucunes propositions d'iceux, les autres avec expression de plusieurs propositions, sans articuler, ni distribuer les condamnations et qualités de chacune à part; et aucun jusques à présent n'a été si téméraire de dire que cette sorte de condamnation attribuant indifféremment diverses qualités à tout un livre, ou à plusieurs propositions en gros, soit mauvaise. » (Relation véritable^ p. 298.)
li'appel comme d'abus n'est pas accepté.
Richer ne se découragea pas de son insuccès à la chancellerie. Ne pouvant faire sceller son relief* d'appel, i s'adressa directement au Parlement de Paris, et lui adressa une requête aiin qu'il lui plût d'accepter son appel comme d'abus bien qu'il y eût quelque irrégularité dans la forme. Le procureur général de Bellièvre revêtit la requête de son visa, en termes exceptionnellement favorables, ce qui ne manqua pas d'étonner le public, qiii voyait le chancelier refuser son appui à Richer, tandis que son gendre, de Bellièvre. lui accordait une protection ouverte. On était disposé à reconnaître dans ce fait une politique raffinée, lorsque le premier président coupa court à toute interprétation en s' emparant des pièces, en empêchant que
l'affaire fut mise en délibéré et en déclarant que la Reine avait expressément commandé de ne pas permettre qu'il intervînt arrêt sur la requête de Richer. On comprit alors le but de la conduite de Sillery. Le chancelier selon son usage avait eu horreur d'une attitude franche et décidée. Il n'avait voulu prendre la responsabiUté ni d'un refus formel par lettres-patentes, ni d'une évocation au conseil privé, ni d'un acte énergique de son gendre. Il avait préféré que l'action de Richer se perdît dans les méandres de la procédure et que de Verdun lui rendît le service d'assumer sur lui l'odieux d'un refus de jugement (1).
(1) Les gens du Parlement n'étalent pas ordinairement si
L'appel comme d'abus inteijetté par Richer produisit la plus déplorable impression au milieu de cette société du commencement du dix-septième siècle qui n'avait pourtant aucun scrupule de faire intervenir l'action des Parlements en toutes sortes de causes. Mais ici l'opposition de Richer était manifestement scandaleuse. Il n'y avait pas une seule excuse à invoquer. L'homme d'église demandait à un tribunal séculier de casser une sentence sur des points de foi, prononcée par un tribunal souverain. La plupart des magistrats ne se prêtaient pas à une entreprise si ouvertement schismatique, et quelques-uns d'entre eux, émus par la condamnation du livre de Richer et instruits par les prédicateurs qui faisaient retentir les chaires de réfutations* indignées, s'empressaient de remettre les exemplaires du , LiùelluSy qui se trouvaient entre leurs mains, à l'autorité ecclésiastique. Le clergé, dans la plus grande et la plus saine partie, n'avait pas seulement pour Richer cette forte répulsion que nos pères ont désigné sous le nom d'adium theologicum : mais, depuis la censure, il tenait Richer pour
empressés à obéir aux désirs de la Reine. SMl faut en croire nicher, ils ne manquèrent pas de bonnes raisons pour faire exception à leurs habitudes : « Le premier président de Verdun avait reçu une grosse pension de la cour pour empêcher Tappel comme d'abusi Le doyen de la Grand'Chambre Courtin, avait été fait conseiller d'Etat, avec une pension de deux mille livres, pour avoir* porté à la reine la requête que Richer avait présenté au Parlement. On sait de quelle espérance le procureur-général Mole était animé pour rendre service aux ennemis de Richer ; et H est inutile de rappeler ici les deux mille écus d'or que le chancelier Brulart prît du clergé. » (Baillet Vie de Richer^ p. 370.) Si Richer dit vrai, il faut convenir que Marie de Médicis avait bien à cœur de réduire le syndic et qu'elle ne regardait pas aux frais.
hérétique et, depuis Fappel comme d'abus, comme traitre à Tordre ecclésiastique. Un écho affaibU de ces impressions se trouve dans un passage des Mémoires de Richelieu i « Richer fut si téméraire, dit le grand cardinal, qu'il en appela comme d'abus : mais le Parlement plus religieux que lui, ne jugeant pas devoir se mêler de cette affaire, ne lui en donna pas le contentement qu'il s'en était promis. >> {Histoire de la mère et du filsy 1730, in-12 t. I. p. 182.)
Richer eut le déplaisir d'être discuté et jugé par un redoutable controversiste qui ne fut peut-être jamais mieux inspiré qu'en cette occasion. Le silence de Richer à l'égard des nombreux théologiens qui avaient attaqué son livre •est comparé d'une manière piquante à son intempérance procédurière :
« W Edmond Richer me fait souvenir du temps que j'étais écoHer à Paris. Quand nous allions disputer aux autres collèges, aucunes fois nous trouvions des écoliers qui, pour être bien préparés, argumentaient subtilement et répondaient solidement; mais autrefois nous trouvions de ces fripons du Plessis, ou de ces sotelets du Cardinal-Lemoine, qui, pour ne pouvoir argumenter ni répondre, voulaient faire à coups de poings. Ainsi Richer, ne pouvant défendre la doctrine de son livre par raison, ni répondre à ceux qui lui ont montré ses fautes, il a voulu faire un procès, et au lieu de se prendre à ses compagnons et répondre à ceux qui l'avaient combattu par doctrine, il s'est pris à ses maîtres qui l'avaient justement condamné par leur autorité. »> (1)
(1) Aviî sur V appel interjeté par M* Edmond Richer^ docteur
Personne ne se méprit à ce style alerte et pittoresque (1 ). On y reconnut la main crun savant théologien et d'un prédicateur renommé, du ligueur Boucher, établi à Tournay. depuis le triomphe du roi Henri IV, mais qui ne parvenait pas à se désintéresser des luttes de Sorbonne où il avait brillé au premier rang, ni des intérêts de sa patrie dont il était à jamais éloigné. Triste résultat des guerres civiles ! Boucher était exilé de son pays pour avoir travaillé au succès des doctrines qui prévalaient pendant la régence de iMarie de Médicis, pour avoir contribué à la défaite des doctrines qui étaient réprouvées en la personne de Richer. Réduit à dissimuler ses écrits sous un nom d'emprunt, il persifflait avec entrain le syndic de Sorbonne qui recourait au Parlement pour un cas de théologie. Il disait avec un suprême bon sens (2) :
et ci-devant syndic de la Faculté de théologie à Paris, de la censure de son livre, par Paul de Giraont, sieur d'Esclavolles. (s. l. n. d. in -8" de 107 pages.
(1) La passion des anagrammes qui fut celle de Boucher pendant la Ligue, et dont il ne parvint jamais à se dépouiller, aurait suflfi à le démasquer. Voici comment il travaillait sur le nom de Richer: « Pour lui, je noie connais point ; mais le facile anagramme de son nom Emond (en transportant la dernière lettre de son nom au commencement) m'a fait penser qu'un mauvais Démon Ta conduit à faire ce livre.. ., et son surnom Richer me fait dire que c'est un démon de vamï^...: en l'hébreu Rich est interprété vanité. » (Gimont, p, 13.)
(2) Sans doute Richer ne reconnaissait pas au Parlement le droit de décider sur une question de doctrine. Mais il prétendait que les magistrats politiques, en qualité de vengeurs du droit divin, naturel et canonique, ont le droit de statuer dans les questions do fait, lorsqu'ils reconnaissent que dans l'Eglise il s'est pratiqué quelque menée contre le droit et la justice, ou lorsqu'ils
ru 'J
«Il est question de savoir si les propositions écrites et publiées par M* Edmond Richer, docteur en théologie, résidant en r Université de Paris, pour ce qui concerne l'Etat de r Eglise, sont conformes à la doctrine de TEglise catholique, ou non.
« M, l'archevêque de Sens, en la province duquel ces propositions se publient, M. Tévêque de Paris, au diocèse duquel ce livre se débite, et MM. les évêques de la province, assemblés synodalement, les ont déclarées fausses, erronées, scandaleuses, et, comme elles sonnent, schismatiques et hérétiques. Richer s'en plaint par un appel comme d'abus. Il demande à la Cour un remède contre la censure de ses erreurs. La Cour voudra-t-elle interposer là-dessus son jugement ? Voudra-t-elle juger ce qui est hérésie ou ne Test pas?Sien jugeant cet appel elle voulait amender la censure de MM. les Prélats, dirait-elle que ce n'est pas hérésie de dire que TEtat et le gouvernement de l'Eglise est aristocratie, que le Pape n'est qu'un chef ministériel de l'Eglise?
«Au contraire, si en jugeant cet appel la Cour confirmait cette censure, ce livre serait-il censuré par l'arrêt ou par le jugement de MM. les Prélats? an ex confirmaio^ vel ex
aperçoivent une oppression de rinnocence. Alors il est de leur devoir d'intervenir, de ramener à l'observation des lois et de l'éciuité, et de constituer des tribunaux impartiaux. Mais qui ne voit que la distinction de Richer n'est qu'une pure concession de mots. Si les magistrats civils ont le droit de se saisir des causes ecclésiastiques à raison du fait, ils sont les vrais juges de tous les points de doctrine, qui se ramènent nécessairement à quelque point de fait.
confirmante 1 Et de cet arrêt, Richer n'en appellerait -il point comme d*abus, à la charge de relever son appel à long jour, par devant la prochaine assemblée de l'Eglise universelle» (Gimont, p. 10.)
Boucher multipliait en vain dans son écrit les considérations sensées ; en vain faisait-il appel à une argumentation serrée, magistrale, et, pour être exact, plus modérée dans le fond et dans la forme, que celle des autres adversaires de Richer. Désormais Richer n'était plus capable d'être ramené à ses devoirs. La censure de Sens n'avait produit sur son intelligence et sur son cœur qu'un résultat lamentable. Il s'était endurci, aveuglé et assourdi. Aucune considération n'avait prise sur lui. Il allait comme ces animaux qui se creusent un souterrain, tout droit dans la solitude et les ténèbres, sans vouloir jamais ni se détourner ni revenir sur ses pas. Au commencement du mois d'août, Richer apprenait que le concile d'Aix avait condamné son livre : le 7 août, il consignait entre les mains de deux notaires une formule d'appel comme d'abus; et le 17 septembre, dès qu'il eut appris l'arrivée de l'archevêque d'Aix à Paris, il lui fit signifier son acte par huissier
Richer n'avait plus aucun des préjugés de son ordre. uAu mois de mars 1612, quelques prélats dirent clairement à Richer, en lui reprochant qu'étant prêtre et docteur en théologie, il devait rougir de défendre plutôt les droits du foi que ceux des ecclésiastiques, que pour ce qui est d'eux, ils aimaient beaucoup mieux ne dépendre que du seul Pape, que d'avoir tous les jours le roi, ses gens et ses Parlements* sur les bras. » {Syndicat^ p* 183.)
Richer ne prend même pas la peine de discuter ces reproches. C'est un transfuge. Il a pris place parmi les politiques. Il se préoccupe plus des intérêts de Tautorité civile que de l'autorité religieuse. Il attaque le Pape et ses défenseurs. Il ressemble à un capitaine qui a déserté une place assiégée et qui a pris rang parmi les assaillants. Les armes dont il se sert ne sont plus celles d'un théologien : il recourt aux forces de l'autorité temporelle et aux ressources des parlementaires.
Il n'était pas difficile de reconnaître l'esprit qui animait Richer et de discerner le but vers lequel il se précipitait fatalement. Aussi un pouvoir imbu de respect pour l'Eglise et chargé de maintenir l'unité de la foi, était-il tenu, en présence de telles aberrations, de mettre fin aux excès d'un esprit désormais sans mesure et d'une volonté déterminée à ne reculer devant rien. Le cardinal Bonzi manda Richer une seconde fois. Cette audience ne fut pas aussi pacifique que la précédente. L'aumônier de Marie de Médicis se plaignit avec sévérité que les ordres de la reine n'eussent pas été mieux compris et mieux exécutés. 11 n'y avait plus à revenir sur l'appel comme d'abus : Richer avait passé outre et n'avait abouti à rien : c^était maintenant une affaire à oublier. Mais le cardinal avait charge de pouvoir à l'avenir: il intima à Richer l'ordre formel de s'abstenir de publier aucun ouvrage, soit pour Fexplication ou la confirmation de ses doctrines, soit contre la censure soit en réponse à ses contradicteurs. « Sachez, ajouta le cardinal, que le Roi et la Reine m'ont chargé, comme a fait aussi le chancelier et le président Jeannin,
de vous commander expressément de vous contenir, et de vous faire savoir, qu'au cas que vous mettiez quelque chose en lumière, l'on procédera envers vous comme contre une personne criminelle de lèse-majesté; sans avoir aucun égard à votre prêtrise. Et prenez bien garde qu^il ne soit rien imprimé pour la défense de votre livre en France, en Allemagne, à Genève ou ailleurs, sous quelque autre nom que ce soit, car Ton ne s'en prendra qu'à vous, »
Richer ne fut pas ému de ce rude discours, 11 entreprit sur-le-champ sa justification; il refit le narré si souvent présenté de ses actes; il s'en prit à ses ennemis, et, s'animant peu à peu, il protesta qu'il avait été condamné contre toutes les lois divines et humaines, A ces audacieuses paroles, le cardinal Bonzi se leva avec impétuosité et entendant que Richer se décidait à l'insoumission et à la lutte. «Et cependant, s'écria-t-il, que dirai je à la Reine ? — Que je suis son très-humble, très-obéissant sujet et serviteur, et que je n'ai pas eu l'intention de publier aucune chose pour la défense de mon livre, » répondit aussitôt Richer, subitement ramené à une exacte estime de sa situation par l'attitude irritée du cardinal. Cette scène se passait en présence de quelques docteurs et bacheliers de Sorbonne, amenés par Richer pour servir de témoins.
La défense faite à Richer de publier aucun travail en faveur des doctrines enseignées par le Libellas^ a servi au sectaire beaucoup plus qu'elle ne lui a été préjudiciable. Il en a usé comme d'un bouclier. Plus tard, quand on lui demandera une explication ou une rétractation, il se retranchera obstinément derrière les ordres de Marie de
Médicis. Ce qui ne l'empêchera pas,néanmoins, de consacrer toutes ses heures à la composition de nombreux ouvrages qui .n'ont pour but que la réhabilitation de ses actes et de ses doctrines. Ce qui ne l'empêchera pas non plus de profiter des troubles de Tannée 1622, pour faire réimprimer son Libellus avec une ample démonstration.
Ricber refuse de se démettre du syndicat de la Faculté
de théologie.
« La Faculté, se contente de dire Richelieu, voulut déposséder Richer de son syndicat, ne pouvant souffrir qu étant homme de si Mauvaise réputation en sa doctrine, il fût honoré de cette charge première » [Hist. de la mère et du fils, 1730, in-12, t. 1, p. 283).
Il ne fut pas aussi facile de déposséder Richer de son syndicat que nous le laisse entendre cette phrase de Richelieu d'une si dédaigneuse brièveté. Il fallut, en quelque sorte, arracher, morceau par morceau, sa charge à Richer, qui opposa, jusqu'au dernier instant, une résistance désespérée.
Ubaldini, le premier, avait compris que la paix religieuse serait compromise tant que Richer serait à la tête de la Faculté de théologie. Avant la mort du roi Henri IV, il avait pensé aux moyens d'écarter des affaires le syndic entreprenant « dont la pétulance et l'impiété ne tendaient qu'à annuler l'autorité pontificale et à provoquer un schisme
en France. » (Dépêche du 9 juin 1611.) Mais les circonstances n'étaient pas favorables et le Nonce ne se mit sérieusement à T œuvre qu après l'assassinat du roi. Pour déposséder Richer, il fallait surtout présenter à la Faculté de théologie un homme d'autorité et d'affaires, qui pût recueillir une succession si difficile. Ubaldini croyait avoir trouvé dans le docteur Creil l'homme qui convenait ; mais le docteur Creil n'entra pas dans les vues du Nonce et il fallut renoncer pour quelque temps à l'espoir de renverser Richer. On se mit de nouveau à la recherche d'un autre homme et on s'arrêta à la pensée de nommer le docteur Filesac. Le vieux sorbonniste opposa d'abord une vive résistance. Il était encore l'ami de Richer et il ne condamnait pas absolument toutes ses doctrines. C'est pourquoi il fut impossible, pendant l'année 1611 d'obtenir son concours. Mais au commencement de l'année 1612, après la publication dû Libellas^ après les compromis^ sions scandaleuses de Richer avec les parlementaires, Filesac n'hésita plus, il se mit à la disposition des amis du Nonce et pour mieux répondre à ce qu'on désirait de lui, il donna sa démission de Is^ cure de Saint-Jean-en- Grève. Richer prétend qu'on gagna Filesac par la promesse (lel'évêché d'Autun ; nous savons assez que personne ne pouvait se flatter de gagner l'ombrageux docteur, surtout par la promesse de quelque faveur.
Quand Ubaldini se fut assuré du concours de Filesac, il demanda à la cour la révocation de Richer. Le syndic, disait lé Nonce, s'était rendu coupable d'attaques audacieuses contre la pure autorité spirituelle et la primauté
du Saint-Siège. Pouvait-on moins faire que de punir Fauteur? Coupable au premier chef, il n'avait pas d'excuse, étant ecclésiastique, théologien et le premier oflicier de la Faculté (Dép. des 31 janvier et 13 février 1G12).
Le Pape Paul V soutenait les efforts de son nonce en France et faisait demander par l'ambassadeur de Brèves c( qu'il plût à Leui's Majestés,pour marque de leur ressentiment contre Richer, de le faire au moins déposséder de la dignité de syndic » (Brèves, dép, du 27 avril 1612).
Néanmoins ce n'était que péniblement que marchait cette grave affaire. « La reine et le chancelier, écrivait Ubaldini, seraient charmés si les théologiens voulaient priver Richer de son office ; mais je ne les trouve pas aussi disposés à y coopérer que je le voudrais » (Dép. du 19 janvier 1612). Personne ne se souciait d'engager une lutte contre le syndic si fortement appuyé à la cour et au Parlement et si bien armé pour se défendre lui-même.
On chercha à tourner la difficulté. Il semble que Richer, après la censure de son livre, se soit abandonné un instant au découragement, car le bruit courut qu'il se proposait de donner sa démission. Cette défaillance, si elle s^ produisit, fut de courte durée. Richer, instruit des manœuvres du Nonce et de ses adversaires, aussi bien que des dispositions de Filesac, renonça à toute pensée d'abandonner sa charge, et il se plaça en face de ses ennemis dans la situation d'un lutteur qui veut résister à outrance. Une attitude si résolue en imposait à la cour et à la Faculté de théologie. On dépêcha à Richer l'un de ses anciens disciples, le docteur Bertin, qui avait consenti
Il faire le jeu du syndic daus la dispute du couvent des Dominicains. Bertin engagea Richer à donner sa démission pour éviter qn il ne fût procédé contre lui par mesures de rigueur. Richer répondit de manière à décourager les donneurs d'avis et les artisans de conciliation. 11 faut citer la réponse tout entière. « Le syndic releva hautement Bertin, lui reprochant qu'il abusait du saint nom d'amitié, et qu'à la façon de ses ennemis, il s'entremettait de faire des menées , et l'était venu voir de propos délibéré pour le sonder, pensant lui faire peur ; que ce n'était là ni le devoir ni l'entremise d'un ami ; qu il savait bien que tout cela venait des artifices et des factions de Filesac, Duval, de Harlay et d'autres; que pour lui il avait cidevant résolu de se tirer de la presse et du tumulte pour se reposer, et de quitter librement le syndicat, mais que voyant la malignité de ses ennemis il prenait une résolution toute contraire et qu'il voulait la leur faire clairement entendre ; d'autant que l'on voulait en sa personne opprimer la vérité catholique et évangélique du juste gouvernement de l'Eglise ; ainsi qu'il ne quitterait jamais volontairement le syndicat. Qu'assuré par le témoignage de sa conscience qu'il défendait la liberté et qu'il n'avait jamais eu mauvaise intention, il méprisait toutes les menaces et calomnies des hommes, et quoi qu'il lui pût arriver, il le supporterait d'un courage invincible. — Bertin ayant reconnu la juste douleur de Richer, le pria instamment de ne pas prendre- en mauvaise part ce qu'il lui avait dit, confessant que Gamache et Filesac l'avaient envoyé à lui pour le persuader et le faire consentir de renoncer au syn-
dicat. Cela se passait dans le courant du mois d'avril lôl2 » {Syndicat^ p, 117).
Après une telle conversation, il y aurait eu trop grande simplicité à compter sur Richer pour dénouer pacifiquement la difficulté. Il fut décidé que Ton procéderait à la déposition du syndic à li prochaine assemblée de la Faculté de théologie. On prépara activement les voies. Villeroy agissait aussitôt avec un zèle sincère : il animait les docteurs de Sorbonne : il leur montrait la nécessité de sévir pour l'honneur de leur corps et le contentement de Sa Majesté ; il chargeait plusieurs d'entre eux d'écrire dans les provinces, dans les Flandres, à Rome, « pour que le sentiment commun se manifestât par cette déclaration générale, qu'il était honteux qu'un tel homme fût dans une si digne^compagnie» (Dép. d'Ubaldini du 27 mars 1612, dans Y Eglise et F Etat de M. Perrens. T. II, p. 157). Pendant la semaine sainte, Marie de Médicis avait admonesté le Parlement afin qu'il ne mît pas d'obstacles aux délibérations de la Faculté de théologie. Les dor.teurs réguliers tous dévoués au Nonce et déterminés à agir vigoureusement contre Richer, rentraient dans leurs couvents à la fin de la station du carême, que la plupart d'entre eux avaient prèchée en province. Le docteur Hàrlay et le docteur Gouault se chargèrent de requérir la déposition, à l'assemblée du mois de mai 1612.
Déposition de Richer,
La Faculté de théologie tenait régulièrement une séance au commencement de chaque mois dans la grande salle de la Sorbonne. Les docteurs y siégeaient dans Tordre de leur promotion au doctorat. Le 42* article des statuts de la Faculté recommandait aux membres de l'assemblée de se comporter avec gravité et politesse ; d'exposer tour à tour leurs avis sur le sujet proposé, avec calme, lenteur, et ordre ; de ne pas interrompre les discours de leurs collègues ; d'éviter les tumultes, les injures et les railleries. Dans les séances ordinaires du commencement du mois on traitait les affaires courantes de la Faculté de théologie, et chaque docteur pouvait introduire tel sujet de débat qu'il jugeait à propos. On ne se servait que de la langue latine. Gamache, Filesac et Loppé se faisaient remarquer par la facilité et l'élégance de leur élocution.
Le jour de la réunion venu, les docteurs, ainsi qu'il arrive souvent dans les assemblées délibérantes, se sentirent hésitants au moment de prendre une résolution, et remirent à une autre fois le soin de délibérer sur la déposition de Richer. Ce fut comme le résultat d'une entente tacite (1) .
(1) Voir dans la Collectio de d'Argentré, t. II, part. 2, p. 59 et sQîv., les pièces relatives à la déposition de Richer.
Voir aussi le volume suivant : — Recueil de plusieurs actes et mémoires remarquables pour {^histoire de ce Utnps, 1612, in-4*.
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L'as.seiiibl»>e du coinmencemeut de juin fut l'une des plus nombreuses qui se fût tenue depuis longtemps. Il s'y trouva soixante-dix docteurs sans compter Richer. Cette fois la difliculté fui abordée de front. Le docteur Harlay de Chanvallon qui, selon le génie de sa famille, dit le satyrique Levassor {Histoire de Louis XIII , in-12, 1712, T. I. p. 298; , se déclarait pour ou contre la cour de Rome, selon que celle de France le souhaitait, proposa à cette assemblée : qu'il y avait déjà longtemps que le docteur Richer avait administré le syndicat de la Faculté ; qu'il lui en fallait rendre grâce et en élire un autre, étant nécessaire que la Faculté eut plusieurs docteurs versés dans ses aifaires, et ne se trouvât pas dans l'embarras où elle serait aujourd'hui si !e docteur Richer venait à manquer. Harlay ajouta qu'il était convenable que le syndic sortit de la salle des délibérations afin qu'il ne fut pas porté atteinte à la liberté des suffrages.
Le savant historien de ILnivei-silé de Paris au' dixseptième et au dix-huitième siècle remarque judicieusement que le docteur Harlay avait mis en avant un prétexte derrière lequel aurait pu s'abriter l' amour-propre de Richer. ilais le moment n'était pas aux transactions. Richer était tout entier à la lutte et ses partisans n'étaient pas disposés à l'abandonner.
Le premier incident «e produisit de la part du docteur Roguenant qui, à raison de son ancienneté dans le doctorat, présidait l'assemblée avec le titre de doyen de la Faculté. Roguenant était du nombre des docteurs de la Sorbonne dont l'éducation théologique était antérieure à la Ligue
et qui, ayant liérité de ses vieux maîtres les traditions de Bâle et de Constance, s était toujours montré opposé à l'enseignement des doctrines romaines. En toute occasion il soutenait Richer avec énergie. <( Il remontra qu autant qu'il pouvait juger par l'expérience qu'il avait acquise en son âge, il n'avait jamais vu ni entendu que l'on eût borné l'élection d'un syndic de ta Faculté à aucun temps certain, ou que jamais l'on en eût déposé aucun, sinon que luimême eût prié la compagnie de lui donner un successeur ; ou bien s il avait commis quelque chose digne de destitution. Mais que maître Edmond Richer n'avait rien géré pour quoi il dût être dégradé ; au contraire qu'il avait bien mérité de toute l'Université et particulièrement de la Faculté de théologie, pour la défense de laquelle il avait beaucoup souffert et enduré, afin de la conserver et de la transmettre à la postérité, à raison de quoi l'on devait plutôt penser à lui rendre grâces qu'à le déposer. Donc la proposition faite pour le dégrader étant sans exemple, contraire à l'ancienne coutume et aux décrets de la Faculté, lesquels n'avaient jamais prescrit aucun temps certain pour exercer la charge de syndic ; vu aussi que Ton n'alléguait aucune cause pour quoi il dût être destitué, et qu'il ne se trouvait personne qui l'accusât : il ne pouvait comme doyen proposer à la compagnie qu'on eût à élire un autre syndic. »
La marche de la délibération était devenue plus compliquée par suite du refus de Roguenant. Richer prit à son tour la parole et pour mieux empêcher le dessein de ses adversaires, après avoir rapidement esquissé une apologie
de sa conduite, il mit entre les mains du président un acte écrit par lequel il s'opposait à ce que Ton mît en délibéré le sujet de sa déposition. Dans le cas où on passerait outre, il prenait à partie Roguenant et Harlay elles rendait responsables par devant le Parlement.
La partie de Richer était bien liée. Du coup, l'assemblée se trouva divisée en deux partis. t)'un côté se mirent ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne voulaient pas déposer Richer. Ils étaient vint-cinq : vingt-cinq docteurs, s'écrie Boucher, qui n'ont pas hésité à se faire les soutiens de Richer et de sa doctrine! D'un autre côté, quarante-trois docteurs voulaient que Ton passât outre : que l'on commençât par remplacer Roguenant par le plus ancien docteur qui venait après lui ; puis que l'on procédât à la déposition de Richer. Mais s'il était déjà malaisé de déposer le syndic, cela devenait bien plus diflicile quand il s'agissait d'y joindre la destitution du doyen (1). L'assemblée
(1) « Permettez que je rapporte en ce lieu ce que j'ai appris des raisons principales que vous alléguiez pour empêcher votre déposition et montrer le tort que vous faisait la faculté. La 1^ était que : Nihil diynwn abJicatione commueras; la 1^ Te eue bene mcritum de facullate; la o" que la supplication faite de deponendo syndico viveieratae consueludhii et decretis facuUatis adversabaiur. Ad 1"" On opposait la censure du concile de Seus. Ad 2n«n On rappelait les aivisions établies par Riclier parmi ses confrères.
L'attribution à la faculté d'une doctrine hérétique. La corruption des registres anciens et les procès-verbaux rédigés sans avoir été communiqués.
Somme perdue par la faculté pour avoir été confiée par Richer à un homme sans aveu.
Ad 3»" 11 a toujours été libre d'élire un syndic et de le déposer quand il a été expédient. » (Forgemont, p. 22-26.)
commencée à sept heures du matin, se prolongeait par suite des oppositions des Richéristes. A un moment, la majorité semblait devoir l'emporter. Richer fit entrer deux notaires pour leur faire déclarer, qu'il appelait comme d'abus de tout ce qui serait décidé contre son opposition et qu'il récusait la plus grande partie des docteurs qui le voulaient priver du syndicat/ Sur ces entrefaites, midi étant sonné depuis longtemps, les docteurs livrés à l'impatience de l'estomac, lassés et étourdis, s'en allèrent dîner sans avoir rien décidé. La Faculté de théologie n'avait pas observé ce jour-là le 42'^ article des statuts, que nous avons cité plus haut : « Vraiment, dit Richer, il est impossible de représenter l'émotion de cette assemblée... tout retentissait de tumulte et de clameurs. » [Syndicat^ p. 146). Ce qui fut plus déplorable, c'est qu'à partir de ce moment la Faculté de théologie fut scindée et que la minorité, par ses violences et ses menées, commença dès lors à s'imposer à la majorité. ;Tristes résultats de l'opiniâtreté de Richer qui eurent à peine pour compensation de détacher défini^ tivement du syndic, Filesac, Gamache et le groupe des neutres. La Faculté de théologie eut dès lors une droite et un centre, coalisés dès ce premier conflit contre une gauche tapageuse et intransigeante.
Il devenait évident que l'on n'obtiendrait pas le résultat désiré par le seul concours de la Faculté. Richer était trop habile, trop appuyé et trop obstiné : il était à craindre que dans le conflit il ne surgit cause de comparution en Parlement i ce qu'il était nécessaire d'éviter à tout prix. Harlay, muni des oppositions de Richer, alla
rendre compte au chancelier de ce qui s'ùtait passé en Sorbonue. 11 fut décidé qu on attendrait le retour de Ja reine et de la plupart de ses conseillers qui étaient à Fontainebleau. En attendant, le Parlement consentit à ne pas se remuer : même ordonna-t-il à la Faculté de théologie de ne pas s occuper de la dépor-ilion du syndic à l'assemblée de juillet, l-a Faculté obéit sans peine et la réunion se passa sans tempête. Puis, \ erdun manda Richer et essaya d'en obtenir une démission amiable. Richer continua à être inébranlable, (le n'était pas Taflaire du chancelier ([ui espérait toujours que les afl'aires se dénoueraient sans qu'il lut obligé d'intervenir. I/assemblée d'août s'approchait et rien n'était encore terminé. Quand elle eut lieu, le chancelier se détermina à envoyer une défense d'agiter la ({uestion brûlante et à prévenir les docteurs que la reine se réservait de prendre une décision (1). Enfin, à la réunion de septembre, les choses cessèrent d'être en suspens. Le Chancelier lui-même s'était préoccupé des préparatifs nécessaires pour amener la déposition de Richer. 11 avait fait venir de Aleaux un doy^n de promotion de Roguenant, Oronce Finée. Le chancelier lui fit bon accueil (^ils étaient anciens condisciples à l'Université de Paris), le retint à diner et le pria enfin d'aller présider en Sorbonne à la place de Roguenant, afin de faciliter les
(l) « Le chancelier qui était long à résoudre et chancelait longtemps avant que de s'arrêter à un avis cenain, envoya à leur assemblée; du 1" d'août leur faire delà part du roi la uiême défense qui leur avait été faite au nom de la cour. » (ffistoirc de la mère et du fils. In-IL>, i730, p. 18/|.)
mesures arrêtées contre Richer. Ces vénérables théologiens n'étaient pas commodes à manier. Oronce Finée, imbu des vieilles maximes, se refusa nettement à prêter la main à la déposition d'un syndic qui, d'après son avis, n'avait d'autre tort que de soutenir trop vivement les doctrines gallicanes. Cette fois, le Chancelier perdit patience. a Le Chancelier, contre sa coutume, car l'on dit que l'on ne l'a jamais vu en colère, tout courroucé, dit à Oronce : Est lihellus^ a quodam magistello intempestive editus : comme qui dirait : C'est un livret d'un pédant, lequel a été mis en lumière mal à propos et hors de saison. » Néanmoins, l'embarras n'en aurait pas moins subsisté si Duval, plus heureux que le Chancelier et plus accrédité en Sorbonne n'avait fait venir de province plusieurs docteurs opposés à Richer et n'avait ainsi maintenu la grande majorité qui s'était produite à l'assemblée de juin. {Syndicat^ p. 157 et 170.)
Le 1" septembre, la Faculté étant assemblée en session ordinaire du commencement du mois, deux huissiers du conseil privé furent introduits et présentèrent des lettres patentes qui ordonnaient à la Faculté de procéder à l'élection d'un nouveau syndic.
Lecture faite de cette ordonnance royale, Richer se leva,
lut un bref panégyrique de sa conduite, protesta contre la
violence dont il était l'objet, demanda qu'il lui fut donné ,