ÉDUCATION ET PREMIÈRES FONCTIONS DE RICHER
(i55e-ieo6)
I. Naissance et première éducation. — II. Riclier docteur en Sorbonne. L'enseignement scholastique. Richcr ultramontain et ligueur. — III. Richer grand-maître du collège du Gardinal-Lemoine. — IV. Richer censeur de l'Université. — V. Richer rénovateur du gallicanisme.
Naissance et première éducation.
Si, dans le but de définir le caractère de Richer et de comprendre l'action de cet homme énergique, au commencement du dix-septième siècle, on étudie intimement Thistoire de sa vie, telle qu'il Fa racontée luimême ou que Tout racontée après lîii plusieurà biographes, on ne peut s'empêcher de reconnaître, en cette personnalité d'ailleurs si richement douée par la Providence des plus heureux dons, les qualités, mais surtout les défauts qui constituent le sectaire : d'un côté, l'énergie de la volonté et la pénétration de l'intelligence; de l'autre, la confiance exagérée en soi-même et l'invincible opiniâtreté.
Dès la première heure, les tendances caractéristiques
se manifestèrent clairement. Richer ne nous a pas transmis rhîstoîre de ses premières années et son témoignage ne fait pas disparaître l'incertitude qui règne sur son enfance. Ce qui est connu suffit néanmoins à asseoir un jugement sérieux sur ses inclinations originelles.
Bailiet a recueilli des traditions qui semblent fidèles et dont les détails se rattachent aisément aux points les mieux connus de la biographie de Richer (1). D'après cette version, né en Champagne, à Chaours, en 1659, d'une humble famille de cultivateurs, jusqu'à l'âge de dix-huit ans, Richer est occupé aux travaux des champs. C'est à peine s'il a pu suivre \ii petite école An village. Son frère aîné, destiné à l'Eglise, a absorbé toutes les ressources de la famille, et le cadet, malgré son intelligence, semble être condamné à rester courbé sur la glèbe. Mais l'amour de la gloire et l'ambition de savoir sont si grandes en ce jeune paysan, qu'il obtient, à force de supplications, l'autorisation de quitter la maison paternelle et d'aller à Paris, à ses risques et périls, puiser la science et mériter la renommée. 11 arrive sans ressources dans la grande ville. 11 se dirige vers le centre des lettres, la montagne Sainte-Geneviève. Comme bien d'autres avant lui, presqu'en même temps que le savant Guillaume Postel, il se fait domestique dans un collège pour assurer sa subsistance. L'esprit de véritable égalité et de démocratie chrétienne qui régnaient
(I) Bailiet. La vie d'Edmond Biclier, docteur de Sorbonne^ divisée en quatre livres, Liège, 171/i, 1 vol. in 8". Sur cet ouvrage et sur tous ceux qui se rapportent à la vie de Uicher, voir le travail bibliographique qui termine notre second volume.
dans rUnîversité n'empêchaient pas alors qu'un jeune homme studieux, appartenant aux plus basses classes de la société, préposé aux services domestiques, se mêlât aux écoliers pendant les heures des classes. Richer, grâce à la plus vigoureuse constitution et à la plus pénétrante intelligence, parvint à mener de front son double travail. En trois ans, il apprit les langues classiques et après deux années de philosophie, il obtint le titre de maître ès-arts. . Son énergie et ses succès l'avaient fait connaître dans l'Université. Un bon prêtre, docteur en théologie, frappé de tant de force d'esprit et de cœur, voulut lui applanir les moyens d'instruction et lui donna asile dans sa demeure. Richer commença son cours de théologie et fit de rapides progrès. Mais quelle puissance de travail ! 11 ne consacrait que deux heures au sommeil. Le reste du temps appartenait à l'étude. Il usait largement de la bibliothèque de son bienfaiteur. C'était le seul excès qu'il se permît, car sa frugalité et sa retenue étaient extrêmes.
Richer parvint bientôt à se suffire. Il professa les humanités, la rhétorique et la philosophie. En même temps, il continuait l'étude de la théologie. Ainsi traversa-t-il, sans défaillances, les longues et pénibles probations qui devaient précéder les suprêmes épreuves de la licence et du doctorat en théologie.
Telle est la légende recueillie par Baillet. Elle n'est peut-être pas aussi exacte qu'elle est intéressante.
Un auteur anonyme raconte tout autrement les premières années de Richer. Nous reproduisons intégralement son récit. « Richer, dit-il, naquit non à Chaours, mais à Ches-
ley, village du diocèse de Langres. C'est ce que Ton a appris d'une personne digne de foi, mieux instruite que M. Baillet, tant sur le lieu de la naissance de Richer, que sur la situation dans laquelle il se trouva, avant qu il allât étudier à Paris. Voici ce qiii m'a été communiqué là-dessus. » tf Richer est né dans un village nommé Chesley au diocèse de Langres, entre Troyes et Tonnerre. Ayant perdu son père et sa mère lorsqu'il était encore fort jeune, et étant demeuré sans biens et sans'aucun secours humain, il fut obligé de s'abandonner à la Providence et se vit réduit à demander l'aumône. Il vint pour ce sujet dans une petite ville à deux lieues de Chesley nommée Chaours, où s' étant présenté h la porte d'un maréchal qui se nommait Hénault, bisaïeul maternel de celui qui écrit ceci et qui Ta appris de son père, cet homme qui le trouva bien fait et d'une physionomie qui marquait de l'esprit, lui fit plusieurs questions et fut si content de ses réponses qu'il le prit chez lui et l'envoya à l'école avec quatre fils qu'il avait. Quand il y eut appris à lire et à écrire, on lui enseigna un peu de latin : il sut bientôt tout ce que son maître pouvait lui en apprendre. Alors il forma la résolution d'aller à Paris et pria son bienfaiteur Hénault de l'y envoyer, en lui disant qu'il voulait chercher fortune. Hénault y consentit avec regret parce qu'il l'aimait, et ne pouvant lui donner un grand secoure, il se contenta de lui faire faire un habit de drap, mit deux écus dans la poche, et le congédia en lui disant : Va^ mon enfant. Dieu te bénisse et te conduise. Lorsqu'il fut à Paris, la Providence T adressa à un docteur de Sorbonne qui logeait au collège deBoncourt.
Le docteur le reçut d* abord en qualité de domestique; mais ayant, remarqué en lui un esprit excellent, il le prit en affection, se fit un plaisir de lui faire continuer ses études, le poussa jusqu'au doctorat, et le fit légataire universel de son bien qui était assez considérable. En cet état, Richer manda à son premier bienfaiteur que, par la gi'âce de Dieu, il était en état de lui rendre le bien qu il lui avait fait dans ses premières années; qu il lui envoyât ses enfants et qu il en prendrait soin. Hénault qui avait alors marié son fils aîné, envoya les trois autres à Richer : et de ces trois frères, l'un a été docteur de Sorbonne, Tautre chartreux, et Te troisième, médecin de M. le prince de Condé. » — (Note annexée au ms. de la Vie de Richer par Baillet, Bib. nat. Fr. 2t09.)
Quelque soit la version qu on adopte (et il nous semble difficile qu'on ne préfère pas le témoignage de l'anonyme dcMit la sincérité paraît égaler la précision) (1), dès les débuts de la vie de Richer se révèlent des qualités d'é-
(l) Nous n'avons trouvé dans les œuvres de Uicher qu'un seul passage ayant trait & sa première éducation, et il semble confirmer le témoignage de l'anonyme. Richer rappelle que pendant la peste de 15&0, les jésuites mirent à la disposition du prévôt des marchands et des éclreving de Paris deux sufets de la Compagnie pour la visite et le soin des malades. Ces deux jésuites périrent à la tâche. L'un d'eux avait enseigné à Aicher les éléments de la lecture et de l'écriture, en 1568, dans le bourg de Chaours : « Tum etiam (anno 1580) Jesuitae duos ex suo sodalitio obtulerunt sacerdotes pr^fôcto mercatorum urbis et scabini^i ad invisendos oonsolaodos et administranda sacramenta œgrotis, quorum alterum Emundum Moragium, diœcesis Lingonensis, a primis annis praeceptorem habueram Gadusise anno 1568, ubi me légère et scribere docuerat. (Richer, HUt. Acad, Paris, t. II, f. 508.)
uergie tout exceptionnelle. Uenfant aussi bien que le jeune homme sait déjà vouloir ; Richer ne recule pas devant les plus grands obstacles. Il a fallu que le P. Sirmond (1) , d'ordinaire si poli et si bienveillant, se soit bien irrité contre Richer pour tourner à mépris des efforts si dignes d'honneur. Dès Tâge le plus tendre, lutter contre Tadversité, s'élever au-dessus de la misère, se fixer un noble but; pour y atteindre, s'imposer les plus pénibles travaux, sans jamais se livrer au moindre plaisir, est-il en cette rude destinée rien qui mérite la raillerie ou l'outrage? Plût à Dieu que nous n'eussions à rencontrer jamais dans la vie de Richer d'autres sujets de blâme ou de mésestime !
Richer docteur en théologie. Renseignement scholastique.
Richer ultramontain et ligueur.
C'est le cardinal de Richelieu qui nous a fait connaître les seuls détails précis que nous possédions sur les études de Richer :
'( Richer, dit le grand cardinal, arriva au collège du cardinal Lemoine, et se mit à servir un docteur nommé Bouvart, demeurant audit collège, ayant nombre d'écoliers en
(1) Homo est tenuis fortunée, obscurîs natalibus, qui inter viliores servulos in scholls habitus primum, annos plusculos tribunus vapularîs in culina militavit. iïltate provectior lauream honestissimi ordinis ultimam adeptus, coactum egestate ingenium antiquum retinuit. (Sirmond, Notfe stigmaticœ^ pag. 7.)
pension chez lui. Il fit au dit collège ses études d*humanité, où il réussit assez bien ; mais, en philosophie, il ne réussit pas si bien, n ayant jamais pu pénétrer dans le fond de cette science. Ayant achevé son cours, et obtenu le degré de maîtrise è&-arts, il alla régenter à Angers, où, après avoir passé quelques années, il revint à Paris, régenta la philosophie au collège de Bourgogne, et entra au cours de théologie dans la Sorbonne. Durant sa demeure audit collège il fut peu aimé, à cause de son naturel fier et hautain. M — (Mémoires de Richelieu : liv. XX.)
Ces premiers renseignements sont bien sommaires et bien obscurs. En réalité, on ne peut suivre Thistoire de Richer avec sécurité qu'à partir du moment où il est reçu docteur en théologie.
Il fallait être consommé en science thèologique pour atteindre aux honneurs du doctorat en Sorbonne. On peut adresser certains reproches à nos vieux maîtres de la science sacrée. On ne saurait méconnaître leur savoir profond et leur éminente vertu. Il ne s'est jamais rencontré d'institution qui ait exigé de plus longues études, de plus nombreuses épreuves, de plus sérieuses garanties que l'ancienne Faculté de théologie de Paris. Aussi peut-on dire qu'il n'a jamais existé de corps savant qui ait réuni plus de lumières et de vertus.
Pour arriver au doctorat en théologie, il fallait, croyonsnous, du temps de Richer, passer par quatorze années d'études spéciales et par une innombrable série d'examens et d'épreuves (1),
(1) Voici qu'elle était, antérieurement au dix-septième siècle,
Les candidats étaient successivement, étudiants^ bacheliers, licenciés. On se préparait par six années (Pétudes
la suite des épreuves qu'il fallait traverser avec succès pour mériter le bonnet de docteur.
Etudiants, Bien qu'aucun statut n'exige que les étudiants on théologie soient pourvus de la maîtrise où de la licence ès-arts, néanmoins les règlements particuliers des collèges obligeaient les boursiers de théologie à présenter le grade de licencié ès^rts. Il ne pouvait en être autrement, car la connaissance des lettres et surtout de la dialectique était indispensable aux aspirants aux grades théologiques. Pendant six ans les étudiants en théologie devaient suivre les cours d'un ou plusieurs professeurs de théologie qui répondaient de la présence et des progrès de leurs élèves.
Bacheliers, Après avoir étudié la théologie pendant six ans, le candidat se présentait devant la Faculté pour justifier de son temps d'étude et de sa moralité. Il avait à subir un examen sur les éléments de la théologie. Si la Faculté reconnaissait son aptl^ tude, il pouvait commencer à remplir les fonctions du baccalauréat. Ces fonctions étaient de diverse sorte. 1** Le candidat était d'abord rangé parmi les bacheliers bihlici ordinarii ou bien cursores. En cette qualité ils avaient à e?(pliquer la Bible d'une manière suivie ou ù. professer quelques cours séparés sur l'Ecriture-Sainte. Ils étaient tenus d'assister à tous les actes publics de la Faculté et d'argumenter, au moins une fois, dans une thèse publique, ce que l'on désignait sous le nom ^expeclaiiva disputaiio. La durée de ce premier stage du baccalauréat était de trois ans. T Les bacheliers devenaient ensuite sententiariiy ou commentateurs .dn livre des Sentences de Pierre Lombard. Pour être admis à expliquer le livre des Sentences, il fallait justifier de neuf années d'études théologiques, de deux cours sur l'Ecrlture-Sainte. De plus, on devait répondre d'une manière satisfaisante à la thèse désignée sous le nom de tentative. Qn n'était sententiarius que pendant un an : mais l'année était occupée par une série de leçons solennelles et de cours familiers qui absorbait tout le temps du candidat. Les sententiarii étaient les véritables professeurs de la Faculté de théologie qui veillait à ce que les candidats fussent exacts à faire leurs cours et à les professer avec soin. 3* Après avoir expliqué pendant un an le livre des Sentences on était dit
théologiques à devenir bachelier (1) , Le bachelier^ pendant sept années, enseignait, disputait, prêchait pour obtenir la licence. Le /icenc/tvpendant un an, se disposait par des épreuves solennelles à faire acte de docteur, au commencement de la quinzième année de ses études théologiques.
Pendant ce long intervalle de temps, le candidat était toujours tenu en haleine et devait s'occuper exclusivement de théologie. Il était surveillé de près et ne devait donner aucun sujet de plainte, ni pour le travail, ni pour la moralité. A chaque instant, il lui fallait ou professer,
baccalarius formatus. On restait trois ans haccalarius formatus. Pendant ce temps il fallait assister à tous les actes publics de la Faculté, y argumenter à première réquisition du Président, faire des germons et des conférences, soutenir quatre disputes publiques, dont une solennelle, se faisant dans Técole intérieure de la Sorbonne était appelée sorbonique. Is stage des baccalarii formati avait pour but d'éprouver plus sûrement la moralité et la capacité du candidat.
Licenciés. Les bacheliers formés, à la fin de leur treizième année d'études théologiques, présentaient à la Faculté une cédule contresignée par des témoins, où ils faisaient preuve de leurs études, de leurs actes, de leurs grades. Si la Faculté trouvait leurs titres en règle, ils étaient présentés au chancelier de Notre-Dame qui après un examen sommaire leur donnait, aunom du Pape, Tinstitution canonique, c'est-à-dire la licence d'enseigner la théologie par 4x)ute la terre. L'année de licence était consacrée à soutenir trois actes publics : les vespéries, l'aulique, la résumpte. Au commen» cément de la quinziènie année les licenciés prenaient rang au nombre des maîtres ou docteurs.
Nous avons puisé ces détails dans un ouvrage capital pour l'histoire de l'Université, nous voulons dire la très-savunte et trèscurieuse étude de M. Thurot : De l'organisation de renseignement dans r Université de Paris au moyen-âge, in S'', 1850, p. 133 et suiv.
(I) Les statuts de 1587 réduisirent à cinq ans le nombre des
ou prêcher, ou argumenter en public. Soumis à un entraînement constant, il ne pouvait s'abandonner à aucune défaillance, car il suffisait d'échouer à une seule épreuve pour être à jamais exclu de la poursuite des grades supérieurs (1) .
années d*études théologiques préparatoires ; Richer ne put profiter de cet adoucissement : o Supplicaturus in facuUate pro primo cutsu, sive rehgiosus, sive secularis, débet esse in quinto anno studii theologici post studium in artibus, et in vicesimo quinto œtatis suœ anno constitutus. {Statuts, de 1587, cap. ii, n. i.)
(1) Les docteurs de la Faculté de théologie de Paris aimaient à opposer, lïon sans quelque orgueil, les études exclusivement théologiques faîtes par les membres de leur compagnie, aux études, souvent interrompues par d'autres préoccupations, des religieux, en particulier des religieux de la Compagnie de Jésus : ce Parisîenses, dit un écrit de 1659, a vîgesimo setatis su» anno, studiis theologicis incumhunt, csBteris omnibus negotiis renuntiant, semotis sasculi tumultibus, unice divinam illam scientlam comparare nituntur : non magnatum domos subeunt, ut sseculari potentia freti, divitias, honores, famam sibi concilient; non divitum et fœneratorum insîdiantur extremis temporibus, ut prœdia ex voce morientis emungant; non ex publicis spoliis sub pietatis specie ditantur; non muliercularum insident auribus; non perenni agitatione moventur, sive ut cathedras obtineant, sive ut discipulos, non severitate disciplin», aut ingenii experîmento, sed ambitione salutantium, et illecebris adulationis, ad se trahant... Vix apud vos quadragesimo quis anno theclogicas de* gustavit lectiones, cum nulla sit in theologicis studiis contreversia, quam vigesîmo quinto aetatis su» anno non noverint Parisienses : et eo tempore quot hasreses in Ecclesia natae, quibus viis introductse, quibus rationibus expugnatsB, quibus authoritatibus extinctaB fuerint, învestigant; cum vos Trojanorum origo, pugnae décennales, Ulissis itinera, Turni certamina fatigant: quid de homicidio, de simonîa, de usuris et aliis crimînibus interdixerit Scriptura, quid Concilia definierint, quid Patres senserint quaerunt Parisîenses; cum vos quot pedibus versiculi constent, qusB brèves qure longse sint syllab», docetis. Ut magisterîi in
— Hl —
La méthode cV enseignement, que les théologiens devaient suivre pendant un si grand nombre d'années était la dure, mais féconde méthode scholastique, qui ne se con-
artibus quis obtineat titulum, gemino de tota phîlosophia débet probari examine. Bachalaureus nemo censetur qui de tota philosophia et universa theologia, quatuor doctoribus non satisfecerit, et publiée de teotativa non responderit : ad Licentise cursum nuUus admittitur, qui duos vel très annos in lectîone Scriptura?, Patrum et Conciliorum, non consumpserit : ideoque in examine de illis omnibus tenetur respondere. Majorera ordinariîim in cursu licentis8, quilibet conficit vel de Scriptura, aut de Gonciliis, aut de Ecclesia, aut de Sacramentis. Minorem ordinariam, de rébus cum haereticis controversis proponit, et Sorboiiîcam a sexta niatutina ad sextam serotinam de scholasticis qusestionibus : nec illa suflSclunt, ut quis theologus Parisiensis habeatur : sed antequam doctorali infula insîgniatur, actum Vesperiarum de Scriptura, de Ecclesia, de morali Theologia, sustinere cogitur secundum sacrsB facultatis statuta. Post tôt labores, tôt studîa, tantam diligentiam, tôt disputationes, tôt responsa, tôt lectiones nihil nisi ad scboiasticas distinctiones apti judicabuntur Parisîenses, et ab lis hominibus, qui adolescentiam, qui juventutem, qui etiam ut plurimum, senilem aetatem in rudimentis humanarum litterarum consumpserunti » (Responsio ad Epistolam Jesuitarum contra censuras episcoporum Gallias, et theologorum Parisiensium ad Alexandrum VH nuperrime datam. — Authore Optato theologo Parisiensi. Parisiis, 1659, caput xii. Comparalio studiorum tlieolo^ gorum Parisiensium ^ cum sludiis Jesuitarum, page 7Zi.) Il n'est personne qui ne remarque la perfidie du théologien de Paris dans la comparaison précédente. Il n'y a aucune justice à mettre en regard les études théologiques des étudiants de la Faculté et des humanistes de la Compagnie. Il aurait fallu opposer théologiens ù. théologiens, car les Jésuites n'ont pas seulement des professeurs d'humanités, ils consacrent un grand nombre de leurs sujets aux travaux de la science sacrée. Mais il ne serait pas moins injuste de ne pas remarquer et de ne pas admirer la profondeur des études, l'assiduité au travail, Tamour de la science, qui caractérisaient les efforts désintéressés, les préoccupations exclusives, la vie scolaire de nos anciens docteurs de Sorboune.
servait guère plus que dans les écoles de théologie. Nous demandons la permission de nous arrêter quelques instants sur un mode d'instruction qui a formé toutes les intelligences, pendant la longue période du moyen-âge. Rien n'est plus oublié et rien n'est plus digne de curiosité !
Le P. Prat, dans son étude sur Maldonat (1), a très-bien fait connaître et l'état de la théologie dans l'Université de Paris au seizième siècle, et la réforme dont Maldonat fut le prctooteur parmi nous. Maldonat eut l'honneur de susciter en France la révolution théologique, qui depuis un demi-siècle s'était opérée en Espagne. Il initia la Sorbonne aux progrès accomplis à Alcala et à Salamanque. Il vint récompenser la Faculté des bienfaits qu'elle avait procurés à l'Espagne en lui envoyant, un siècle auparavant, le célèbre Vittoria, le restaurateur des sciences sacrées dans la péninsule Hibérique. Personne ne pouvait mieux que Maldonat parler de l'enseignement scholastique. Par fortune, Maldonat, en quelques discours pleins d'intérêt, a exposé en détail la méthode d'enseignement en usage dans les écoles de théologie *
La première condition à remplir, quand on veut apprendre une science quelconque, dit le grand théologien ^ c'est d'en recevoir les leçons d'un maître.. « Les longues explications, les développements du maître, les inflexions de sa voix, son regard, son geste, son action, mettent pour ainsi dire sous les yeux les choses les plus difficiles et les
(1) Maldonat et l'Université de Paris au seizième siècle, par le P:Prat, Paris, in^8«, 1856.
plus obscures, ce que les livres ne sauraient faire. Le maître et les livres se servent souvent des mêmes termes pour dire les mêmes choses ; mais sortis de la bouche du mattre, qui y joint l'expression de ses convjctions, ils nous frappent davantage et se gravent plus profondément dans Tesprit. Et comme dans Tétude rien n*est plus utile que la constance et l'assiduité, il n'est pereonne qui ne soit plus assidu aux leçons publiques d'un mattre qu'à la lecture privée... Dans tout le cours des études, il n'y a pas de temps mieux employé et moins pénible que celui qu'on passe aux leçons du maître. C'est comme l'enfance des études ; et comme il n'y a pas d'âge plus libre de soucis et de peines que 1 enfance, ni plus propre à recevoir les impressions de l'éducation, il n'y a pas non plus de temps où Ton apprenne mieux et avec moins de peine que celui que l'on passe à écouter les leçons des maîtres, à recueillir sans peine les fruits de leurs travaux. Rien ne se retient mieux et ne se sait mieux que ce qu'on apprend de leur bouche. »
Le Pk Maldonat invoque sa propre expérience : h Lorsque^ jeune encore, j'étudiais la philosophie, je tombai malade^ au moment où le professeur traitait de la qualité dans les catégories d'Aristote, et je ne pus entendre de sa bouche l'explication de ce chapitre. Depuis, je l'ai lu, je l'ai répété souvent; je Vs\ même enseigné dans les écoles; j'en ai fait plusieurs fois l'objet de mes disputes publiques et de mes entretiens privés ; eh bien ! jamais je n'ai pu le posséder aussi bien qiié ceux dont f ai entendu, dont j'ai Vu, pour ainsi dire, l'explication sortir de la bouche du
professeur, et que j'ai conservés profondément gravés dans mon esprit. Vous serez peut-être surpris de ce que je vais vous dire;* j'en suis moi-même étonné, mais c'est vrai. Je ne connais personne qui ait une plus ingrate mémoire que moi. Cependant tout ce que j'ai entendu de mes professeurs, même dans les classes élémentaires, je l'ai toujours retenu invariablement : ce que j'apprends au contraire par la lecture, je l'oublie très-facilement. Les paroles mêmes des professeurs que j'écoutais sur les bancs, il y a plus de quinze ans, me sont restées, avec leurs explications, gravées dans la mémoire. La force de la parole animée est si puissante, l'assiduité aux leçons du maître est si efficace, (jue, quoique dans d'autres choses le sens de la vue soit supérieur et plus certain, le sens de l'ouïe cependant est plus utile et plus profitable quand il s'agit d'apprendre. »
Maldonat cite ensuite l'exemple de plusieurs hommes privés de la vue qui ont acquis dans les sciences, dans les lettres ou dans les arts une grande réputation ; il conclut que l'attention aux leçons publiques est le plus puissant moyen d'apprendre les sciences, mais surtout la théologie, dont l'objet est inaccessible et contraire aux sens. — {Opusc. theol. Maldon. pars. IIL Oratio habita die 9 octobris ann. 1571. de ratione studendi theologiam ad audi tores ParisienseSy traduit par le P. Prat, loc. cit., pag. 7 et 274.)
Les leçons d'un bon maître sont le point de départ de tout enseignement sérieux. Mais il n'y aurait pas de profit réel si l'élève ne cherchait à s'approprier la science du
professeur. Dans ce but la méthode scholastique recommandait aux disciples la répétition des leçons. En sortant des cours du maître, T élève ne devait avoir qu'une préoccupation : répéter, d'abord seul, puis avec d'autres étudiants, la leçon qu'il venait d'entendre. Cet exercice plusieurs fois renouvelé, développait et meublait l'intelligence d'une façon surprenante. Maldonat en citait un exemple intéressaut.
« Pendant mon cours de théologie, j'avais pour condisciple un jeune homme le plus dépourvu de talent et d'esprit que j'aie jamais connu. Nous suivîmes ensemble pendant sept ans les cours de philosophie et de théologie. Jamais il ne lut un livre : mais il entendait trois leçons par jour, il les repassait avec un soin extrême, tantôt avec d'autres, tantôt seul, le reste de la journée. Si quelque difficulté l'arrêtait, il en demandait la solution à quelqu'un de ses condisciples, ou au professeur. De cette manière, il fit de tels progrès que sur plus de six cents élèves qui suivaient avec lui le cours de théologie, il n'en était aucun qui répondît plus facilement que lui, qui eût l'objection ou la réponse plus prompte dans les disputes ; par cette persévérante habitude de répéter, sa mémoire n'avait rien laissé échapper de ce qu'il avait recueilli, pendant sept ans de la bouche des professeurs. Souvent je lui demandais ce qu'on avait dit le jour même, ou la veille ; il se mettait aussitôt à me répéter fidèlement toute la leçon du maître. Qr ce jeune homme si dépourvu de talent est aujourd'hui, comme je l'ai appris dernièrement, un des premiers théologiens de Salamanque. Que ne peuvent donc attendre des jeunes
gens doués d' un beau talent et déjà pourvus des secouis des belles-lettres, s'ils veulent écouter et répéter les leçons avec le même soin ! » — {Discours de Maldonat^ cité par le P* Prat. loc* cit.^ page là.)
La leçon du maître, la répétition multipliée ne suffisent pas encolle. L'élève acquiert par ces moyens des connaissances : mais il ne sait pas encore les communiquer aux autres. Le rôle de la dispute publique consistera prétisément à donner la sécurité de mémoiie, la facilité d'élocutîon, et la promptitude d'intelligence sans lesquelles il faut désespérer d'èti-e un bon orateur ou un habile professeur.
Maldonat, dans un discours qu'il prononça le 12 octobre 1574, expose les avantages des disputes scolastiques : ils sont nombreux et précieux dans toutes les connaissances qu'on acquiert par la réflexion, surtout dans celles de la théologie. Par cet exercice, l'esprit, aiguisé, surexcité, aperçoit ce qu il n'avait pas vu dans le calme de l'étude ; ce qu'il avait aperçu, il le voit plus clairement à la lumière d'une discussion animée. Quand même on trouverait dans une lecture privée ou dans la méditation plus de choses nouvelles que dans la dispute, il faudrait encore aider les deux pi*emières par la dernière ; car celle-ci exige des connaissances patiemment acquises et longuement mûries par la réflexion. Qui oserait se présenter à une pai*eille épreuve sans avoir prévu, étudié la matière sur laquelle elle doit ï'ouler? «Si vous n'en avez pas encore fait l'expérience, ajoute Maldonat, et si vous ne vous en rapportez pas à la mienne; interrogez ceux qui suivent pendant six ans les
cours de la Sorbonnè ; demandez-leur que d'efforts ils sont obligés de faire pour se rendre familières, soit par la lecture, soit par la méditation, les questions ou les propositions qu'ils auront à défendre en public; que de moyens ils prennent pour réussir, moyens auxquels ils n'auraient jamais pensé s'ils ne leur avaient été suggérés par cette circonstance. La dispute et l'étude privée se prêtent mutuellement un secours nécessaire: l'une fournit à l'autre une grande abondance d'arguments et les ressources de l'érudition; et d'ailleurs, on lirait moins attentivement si Ton n'avait pas la perspective d'une épreuve solennelle. » A ce premier avantage vient se joindre celui de mieux comprendre des choses que d'autres ont trouvées ou dites avant nous. Quand on entreprend de défendre une thèse, on se tourne, pour ainsi dire, de tout côté, pour répondre aux arguments dont on est pressé: on distingue ce qui est ambigu ; on confirme ce qui est certain ; on éclaircit ce qui est obscur. Beaucoup de choses qui ont échappé à l'attention, et sur lesquelles on ne s'est pas arrêté, ou qu'on n'a pu ni voulu dire tandis qu'on enseignait, on est forcé, par l'argumentation des adversaires^ de les aborder, de les examiner, de les discuter. Non-seulement celui qui répond est obligé d'entrer dans des détails importuns; mais l'esprit même de celui qui attaque emprunte de l'attention des assistants, de la crainte d'un échec, des efforts de la lutte, une ardeur, une perepicacité nouvelles. En sorte qu'on entend par cette contention ce qu'on h^avait pas saisi en l' écoutant ou en le lisant, et qu'on approfondit davantage ce t[u'on avait déjà compris.
La mémoire à son tour retire de la dispute les plus grands avantages: ceux-là seuls peuvent en douter qui n'en ont pas fait l'expérience. Maldonat cite encore la sienne et en appelle à celle de tous les théologiens exercés. L'expérience, en effet, montre que les choses se gravent d'autant plus profondément dans la mémoire, qu'elles ont coûté plus de soin et de peines; or, où en apporte-t-on plus qu'à un combat intellectuel dont on veut sortir avec honneur? — r (P. Prat, loc. cit.^ page 278.)
Tel était l'enseignement scolastique et on voit aisément, combien cette méthode était propre à aiguiser l'esprit et à meubler la mémoire. Les exercices publics de dispute et de prédication donnaient la facilité d'élocution et Tusage de la répartie ; ce ne sont que des qualités de forme. Le fonds s'acquérait dans les cours oraux et la répétition constante de l'enseignement des maîtres. Depuis que le progrès de l'imprimerie et le bon marché du papier, des plumes, de tous les instruments du travail intellectuel, ont permis aux maîtres de la jeunesse de condamner leurs élèves à passer de longues heures dans le silence et dans la méditation solitaire, l'enseignement scolastique a été frappé de mort. L'enseignement moderne a adopté des méthodes radicalement différentes. Or, il est peut- être à regretter, qu'on n'ait pas conservé quelques-uns des procédés de la forte éducation intellectuelle, qui a fait les grands savants du seizième et du dix-septième siècle. On ne sait vraiment que ce que l'on retient. La scolastique avait moins pour but de donner de nombreuses et rapides indications que de faire retenir sûrement un certain nombre
de notions choisies. Le maîtl^e professait des leçons, courtes mais substantielles. L'élève consacrait T intervalle des leçons à revenir sur les paroles du professeur, à ressaisir Tesprit de renseignement, à le reproduire de vive voix, soit seul, soit en compagnie de quelques condisciples. C'était une méthode d'instruction , orale et mutuelle , qui habituait , l'esprit à la précision , la mémoire à la fidélité et qui permettait aux théologiens formés à pareille école , de payer en toute discussion , rubis sur ongle , ainsi qu'aimaient à dire les Sorbonnistes , c'est* à-dire, à donner sur-le-champ des solutions claires, \
appuyées d'arguments et d'autorités à l'épreuve de toutes les contradictions.
Richer fut formé par cette rude mais féconde méthode. Il suivit exactement les cours de la Faculté de théologie ; il travailla à obtenir les grades de la science sacrée avec la même ardem' qu'il avait mise à terminer son éducation littéraire. Mais les efforts hii étaient devenus plus faciles. II avait réussi à se faire admettre dans le célèbre collège de Sorbonne. Dès lors, délivré de tous les soucis de la vie matérielle; au centre de l'enseignement théologique; assuré de n'être pas distrait de ses études par des préoccupations d'intérêt ; il redoubla d'efl^rts et mérita d'être renommé parmi les bacheliers qui soutenaient les discussions publiques.
Néanmoins, il dut encore se soumettre à de dures privations pour faire honneur aux dépenses que nécessitait Fobtention des grades. Ces frais pécuniaires étaient souvent une cause de découragement pour un grand nombre de
candidats (1). Ramus (Advertissement $ur la ré formation de r Université de Paris. Au Roy, 1562) s élève fortement contre les dépenses imposées aux jeunes gens qui embrassaient la carrière de la théologie. Indépendamment des six années d'études préparatoires, il y avait à fournir au moins huit ans de travaux et d'épreuves. Il fallait compter avec vingt-deux solennités dispendieuses. On n'arrivait au grade de docteur qu'après avoir dépensé deux mille deux cents livres en droits et frais impersonnels ; somme énorme, puisqu'un lettré pouvait vivre à cette époque avec une cin-
(1) «On donnait des 6oune5 aux bedeaux à chaque acte que Ton passait. Ou donnait 10 à 12 francs au chancelier à Toccasion de la licence... On distribuait le vin et les épices aux maîtres pendant Texamen de la licence, chaque maître et chaque bedeau devait recevoir deux bonnets lors de Taulique. A chaque acte que l'on passait, il était d*usage de donner un repas ; le festin le plus considérable était réservé pour raulique, et, comme on disait, pour la fête du doctorat. On invitait toute la Faculté, parfois tous les maîtres ès-arts de sa nation, les bacheliers formés, les licenciés, ses amis, etc. Dès 1311, Clément V défendit dans le Concile de Vienne de dépasser la somme de 3,000 tournois à Toccasion du doctorat (environ 2,380 fr.). Les licenciés juraient d'observer le décret, qu'on éludait sans doute. Dans les corporations, les dépenses facultatives se règlent toujoura sur les dépenses des plus riches. Les pauvres ne veulent pas paraître rester en arrière, par amour-propre. A l'occasion de la fête du doctorat, la nation, la communauté accordait ordinairement à ses membres un secours. Mais ces frais n'en étaient pas moins ruineux, a (Thurot, De l'organisation de renseignement dans V Université de Paris au moyen-âge, In-8*, 1850, p. 157.) Nous ne nous lasserons pas de citer le travail de M. Thurot, qui résume, sous une forme des plus concises, une immense quantité de faits. Nous plaçons à la fin de ce chapitre quelques curieux documents sur le doctorat en théologie empruntés à la collection du Mercure Galant^ année 1709.
quantaine de livres par an. Richer surmonta encore cet obstacle et se présenta, enfin, aux épreuves du doctorat.
On se trouvait en pleine Ligue. Richer, comoie tous les écoliers en théologie de son temps, avait été imhu des doctrines romaines : Bellarmin était son auteur favori. On peut croire qu'il ne recula devant aucune conséquence qui lui parut logique. Dans l'une de ses thèses, il dépassa tout ce qu'on avait dit de plus violent contre Henri III et en faveur du pouvoir des papes sur le temporel des rois (1). Il se montrait hardi partisan des Guises et panégyriste exalté de Jacques Clément. Plus tard, lorsque Richer se fut jeté dans le parti contraire et eût adopté le système diamétralement opposé, le cardinal Duperron (2) retrouva un exemplaire de cette thèse malheu-
(1) Flagrautibus beliis civilibus Ligse quum anno 1588, 1589, 1590, 1691, stadîura curriculi theologiae Parîsiisdecurrerem, nequô tum temporis propter setatem et rationem studiorum mei bacoa-* laureatus, alii quam scholasticorura libri et controversiarum Bellarmini nobis paterent, atque oranes ecclesiarum et scholarum cathedr» vix quidquam aliud prœter absolut am papse monarchiam, praesertim in regibus baBreticls et fautoribus hsereticorum abdi* candis, personarent, fateor quidem postquam solemnl décrète Facuitatis theologisB, anno i 589, mense Januario, declaratum est Juste arma sumi posse adversus Henricum III, in eumque fînem magister Joannes Bucherius librum de justa Henrici III abdica* tiono lucubravit; fateor, inquam, me his publicis vocibus ao testimoniis percitum, illa ipsa quse a magistrls theologisB in ooncio* nibus et in libre quinte Bellarmini de Romane Pontiftce fréquenter doceri et inculcari audiebam, pro quinte evangelio tum coluisse ; hocque seditiosissimo torrente imprudent! zelo ea scrlbenda quœ in meas thèses majoris ordinariœ anno 1592 conjeci, abreptum fuisse. {Hist. Acad. Paris, t. IV, fol. 13A.)
(2) « L'an 1591, au mois d'octobre, il soutint publiquement en Sorbonne, que les états du royaume étaient indubitablement par-
reuse et se fit un malin plaisir de la montrer aux partisans du fougueux théologien. Richer se crut obligé d'expliquer sa conduite : il avoua ses erreurs et les déplora; c'est par lui seul que nous connaissons le texte d'un document qu'il avait grand intérêt à faire disparaître (1) .
Richer obtint la licence en 1692. Sur trente -quatre licenciés il obtint le septième rang. Dans son apologie de Gerson, il relate qu'il prit le bonnet de docteur la même année — (Apol. Gers. Axiome 8, page 38. — Voir aussi Bib. Nat. Man. Fr. 10561.)
Toutes ces années de la Ligue furent, d'ailleurs, pour Richer pleines de privations et de douleurs. « Il avait beaucoup de piété, dit un auteur bien informé de tout ce qui touche à notre auteur ; il vivait fort austèrement. On dit qu'il jeûna le carême de l'an 1589 au pain et à l'eau, portant la haire et le cilice. » — (Dupin , Bist eccL du dix-
septième siècle^ in-8'*, t. I, p. 377.)
dessus le roi, et qu'Henri III, qui avait violé la foi donnée à la face des États, avait été comme tyran justement tué, et que ceux qui lui ressemblaient devaient être non-seulement poursuivis par les armes publiques, mais aussi par les embûches des particuliers, et que Jacques Clément qui l'avait tué, n'avait été animé d'autre passion que du zèle de la discipline ecclésiastique et de l'amour des lois, de la piatrie et de la liberté publique, de laquelle il avait été Je vengeur et le protecteur; et avait mis des couronnes de gloire au chef, et des carquans d'or au cou de tous les vrais Français. Ce sont les propres mots de ses anciennes thèses dont j'ai l'original. » {Ambass. et Négoc, du card» Buperron, Lettre à Gazaubon, p. 69Zi.}
(1) Nous reproduirons intégralement dans le II" vol. la thèse de Richer, d'après le texte transcrit par l'auteur dans VEîst. ucad» Paris f t. Vi
Chose surprenante ! les horreurs 9e la guerre civile ne parvinrent pas à troubler les études et la régularité de la vénérable maisoii de Sorbonne (1). Pendant le temps même du siège de Paris, les exercices de piété et les actes de théologie fiirent pratiqués comme si on se fût trouvé en pleine paix. Et cependant il n'était pas un seul des habitants du célèbre collège qui ne souffrît du manque de notu*riture et de la pénurie des choses les plus indispensables.
C'était Richer lui-même qui avait imposé à ses collègues les plus dures privations. Désigné par leurs suffrages pour remplir les fonctions de procureur ou d'économe delà communauté, il ne. tarda pas à s'apercevoir que l'argent était rare et les denrées chères. Il représenta donc à la compagnie que Paris était étroitement assiégé et que rien n'y pénétraft îjaas avoir été grevé de droits exorbitants; qu'il n y avait pas à espérer que la guerre civile prît une fin prochaine; qu'il n'y avait que trois communautés à Paris qui subsistaient encore : les Chartreux, les Célestins, les Sorbonnistes ; mais que les Sorbonnistes devraient bientôt se dissoudre s'ils ne consentaient à diminuer les frais généraux ; qu'au surplus, il était prêt à donner sa démission si on ne restreignait les dépenses. Richer nous apprend que cette proposition, qui fut forcément adoptée, lui valut Tanimad version de ses collègues (2). Mais quand on sait
(1) Obsidionis tempore exercitia et actus fervebant et continuabant sicut in altissima pace quamquam omnes maxima diffîcultate et penuria panis laboraremus quod mirabtle est argumentum zelus nostri. Richer. Hist, Acad. Paris, t. IV.
(2) a Moderatio impensarum facta est partim anno 1591, partim anno lôOS^ idque cum magna Richerii invidia quoniam permulti
quel était le régime de la Sorbonne, qui se composait de repas d'une extrême frugalité, on se demande comment Richer put s'y prendre pour opérer quelques économies. En tous cas, le procureur de Sorbonne dut, le premier, donner Texemple de la sobriété et même d'une sobriété excessive, car il fut malade pendant toute la durée du siège et, à la suite du siège de Paris, il le fut encore pendant douze années continuelles. Pendant presque tout le reste de sa vie il eut à lutter contre une santé délabrée (1) .
Tant que dura la Ligue, Richer fut uni de sentiments à ses collègues de la Faculté de théologie. A la veille même du triomphe du roi, il persistait dans ses anciennes affections et défendait encore les doctrines romaines (2).
ex goclis assueta relinquere et oblivisci nequibant, idque fiigillatim referre nimis esset fastidiosum ne dicam odiosum. Hinc ergo posteri discant pro annonae penuria et temporum gravitate, moderationem impensarum gravate ferendam esse. » (Richer, Hist, Acad. Paris, t. P% f. 512.)
(1) a Per illa tempera Richcrius adversa valetudine semper laboravît. Hoc ei commodum attulit ne more alîorum înter concionandum sese turbulentis negotiis immergeret et parta pace serio se dederet studiis ad regendos fines utriusque potestatis et pacem sanciendam inter regnum et sacerdotiutn : cul reî toto vitse tempère operam dédit, tanquam maxime necessaria politico et ecclesiastico regimini... Ego duodecim anais continuis et amplius post solutam obsidionem fegritudine laboravl et toto ferme vit» tem^ pore cum morbis conflictatus sum. »
(2) « M. Baillet n'a point parlé de ce que fit Richer au mois de Juillet 1593, avec des docteurs attachés aux jésuites, comme Duval, ce qui pensa lui attirer l'exil. » (Man. fr. de la Bibl. nat. , 10, 561, pag. 56 du frag,)
Nous aurons à revenir sur ce fait que Richer raconte dans ses moindres détails. {Hist. acad. Paris^ t. IV ad annum 1596) Voir au même endroit le récit de la négociation avec Séguier.
En 1594, il se faisait, arec Duval, le défenseur des Jésuites et présentait une requête à Faculté de théologie pour qu'il lui plût de désavouer le décret par lequel elle avait approuvé l'expulsion de la Compagnie. — Quelque temps après, Séguier, au nom de Henri IV, demandait à Richer d'incliner la Faculté de théologie à faire acte de soumission au roi, non encore absous par le Pape. Richer s'en défendit. Il représenta qu'on ne pouvait demander à la Sorbonne de manquer de respect au Souverain-Pontife. Il plaida si bien sa cause que Séguier et Henri IV renoncèrent à leur projet, et Richer put tranquilliser ses collègues qui commençaient à s'éloigner de Paris, afin de ne prendre aucune part à la^ délibération dont ils étaient menacés. .
L'attitude de Richer était si correcte que, malgi'é sa jeunesse, on voulait le nommer syndic de la Faculté. Ses maladies ne lui permirent pas d'accepter des fonctions honorables entre toutes celles de l'Université.
En même temps que la poursuite des grades de théologie, Richer, exact observateur des statuts de la Faculté (1) qui demandait à ses candidats de faire preuve de talent dans les chaires des églises comme sur les bancs de l'école ; Ri-
(1) Les statuts de la Faculté de théologie ordonnaient que chaque docteur devrait faire, chaque année, un sermon, sous peine d'être privé des droits de régence.
Chaque bachelier formé devait faire par an un sermon et une conférence, et, s'il en était requis par un maître, une conférence après le sermon de ce maître.
Avant d'être admis à expliquer le Livre des Sentences, le candidat devait avoir fait deux conférences, ou un sermon et une conférence, afin qu'on pût apprécier son talent pour la parole et la prédication.
chef, disons-nous, exerçait avec zèle le iniûîstère delà prédication. Son talent était surtout didactique. Il s'attachait particulièrement à l'exposition du dogme. A plusieurs reprises, ses amis lui demandèrent d'aborder les sujets de morale ou d'introduire des considérations pratiques dans ses discours dogmatiques. Il ne voulut jamais se plier àr un genre d'éloquence qui ne convenait pas à son génie. Baillet s'indigne que Ton ait accusé son héros d'avoir manqué d'onction dans la chaire. Il y aurait plutôt lieu d'être surpris qu'il n'eût pas mérité cette critique, car ce ne sont ni les inspirations pathétiques ni les émotions du cœur qui dominent dans la vie de Richer. La prédication n'occupa guère notre docteur. .Le mauvais état de sa santé ne lui permit plus d'aborder ht sacrée chaire, à partir du moment où il eût reçu le bonnet de docteur (1) •
(1) « Je ne sais où M. Baillet a pris que M. Richer continua, après i59/( à prêcher des Avents, des Carêmes, etc. Le contraire semble bien formel dans ses écrits. Il dit dans son Histoire do runiversité sur Tannée 159/i : « La mauvaise santé de Richer ne lui permit pas de prêcher alors, ce qui lui procura Tavantage de ne point se mêler par ces prédications dans les troubles de ce temps comme faisaient les autres prédicateurs. Et lorsquMl fut tranquille, il se livra tout entier à chercher les moyens de fixer les bornes des deux puissances et d^affirmer la paix entre l'empire et le sacerdoce : il y travailla toute sa vie, regardant cette paix très-nécessaire au gouvernement politique et ecclésiastique. » (Man. fr. de la Bibl. nat., 10,561.)
Richer, Grand-Maftre du Collège du Gardinal-Lemoine.
Les docteufô en théologie, à la fin du seizième siècle, étaient dispensés de tout enseignement, excepté d'une seule leçon le jour de la sainte Euphémie. Leur rôle se bornait à la présidence des actes et à Tassistance aux réunions mensuelles de laSorbonne. M, Thurotenfait la remarque: ils formaient une sorte d'académie. On peut dire que, dans la Faculté de théologie, les bacheliers étaient des professeurs et les docteurs des examinateurs.
Néanmoins, la maigre indemnité que leur donnait la Faculté, et les présents, qu'ils recevaient des candidats ne leur procuraient pas des moyens de subsistance suffisants. Un certain nombre d'entre eux allaient occuper quelques bénéfices en province, que les évêques, en général, s'empressaient d'offrir à des hommes éprouvés dans la science et dans la vertu. Un certain nombre aimait mieux demeurer à' Paris (1) et trouvait en Sorbonne et à Navarre un asile où ils pouvaient continuer leurs travaux et attendre que le droit des gradués, si libéralement institué par l'Eglise en faveur des savants, mît à leur disposition des bénéfices
(i) « Quand on avait passé quatorze ans au milieu des théoio- « gieus subtils de la grande Université, on était peu disposé à « s'enterrer au milieu de populations ignorantes et sauvages. » (Thurot, loc. cit., p. 159.) Toutefois, il est vrai qu'à . aucune époque, les docteurs résidants à Paris ne formèrent jamais le huitième des docteurs existants.
convenables. Richer, déjà hôte de Sorbonne, devint, après son doctorat, sociétaire du célèbre collège; mais désireux de profiter du privilège des gradués, il se fit inscrire pour un canonicat de Notre-Dame, qui . ne vint à vaquer dans les conditions voulues qu en 1612 et qui, nous le verrons plus tard, ne lui fut pas dévolu parce qu'il était suspect dans la foi. Indépendamment des bénéfices dont r Université pouvait disposer, les collèges de Paris offraient un certain nombre de positions avantageuses qui étaient le plus souvent occupées par des docteurs de Sorbonne. La grand' -maîtrise du collège du Cardinal-Lemoine étant venue à vaquer, Richer fut choisi pour remplir cette fonction importante (1) . Il quitta sa cellule de la Sorbonne pour se consacrer à la direction du collège, dans l'expectative du canonicat de Notre-Dame» pour lequel il demeurait toujours postulant.
Les collèges fondés au moyen âge, étaient des maisons établies par de pieux donateurs, et adoptées par l'Université, en faveur de pauvres écoliers, qui, au moyen de revenus désignés sous le nom de bourses, y -faisaient tout le tours de leurs études et devenaient ainsi capables d'enseigner aux peuples ce qu'ils avaient appris au centre des sciences et des arts. La plupart des collèges et des bourses fondées dans l'Université étaient destinés aux clercs des diocèses de province et étaient à la nomination des évêques;
<1) « Le décès du grand-maître du collège du Cardinal-Lemoine étant arrivé, il fut pourvu à cette charge par le moyen de quelques conseillers <ie la cour, sur Topinion qu'ils avaient qu'il était bon serviteur du roi. » (Mémoires de Richelieu^ L XX.)
Le collège du €ardinal-Lemoine était F un des grands établissements de T Université de Paris.
Le cardinal Lemoine, au quatorzième siècle, avait été choisi pour intermédiaire entre Philippe-le-Bel et Bonifece VIII, La mission était difficile à remplir. L'habile négociateur parvint à plaire au roi sans encourir la disgrâce du Pape. Retiré à Paris après plusieurs ambassades brillantes, il profita de son opulence et de la faveur du roi pour fonder un collège avec soixante bourses pour les artiens et quarante pour les théologiens (1) . Le collège, suivant fusage, retint le nom de son fondateur. Il prospéra pendant le quinzième siècle. Il était soumis à T autorité d'un grand-maitre chargé de l'autorité et de la discipline générales, ce que nous appellerions aujourd'hui un proviseur. Un principal ou prieur, dont les fonctions répondaient à celles de censeur des études dans un de nos lycées , aidait le grandmaitre et dirigeait l'enseignement des professeurs et les
(1) Voici le statut qui regarde les Boursiers : Statue ut nullus • admittétai* in dicta domo «ftista qui habeat valorem trium mar-^ carutn in patrimonio, seu bénéficie ecclesiastico annuatira.
Un autre statut qui concernait le prieur du collège du Cardinal- Lemoîne : Item i^tatuo ut unus dfe dictis theologis ejusdem domus per dfcttfrta ttiâgistrum et theologos ipsius domus aut majorem partem ipsorum in ejusmodi domus priorem, in festo sancti Lucse annis âingulîs assumatur, qui de missis, praBdicationibus, jejuniis, disputationibus inter ipsos theologos facîendis, festis sanctorum^ aervitiis mortuorum, et consimilibus ordinet et disponat.
Dans les statuts des divers collèges de Paris, on voit que les fonctions du prieur boursier ne sont autres, que d'avoir soin de ïàire acquitter les fondations, de faire des exhortations aux boursiers du collège, de les avertir des fêtes, des jeûnes, et de diriger les exercices de la maison.
études des boursiers, divisés aipsi que nous venons de le dire, en écoliers de théologie et d'humanités, qui devaient tous être pris parmi les pauvres.
Le collège du Cardinal-Lemoine, comme du reifte la plupart des collèges de F Université de Paris, était une sorte de petite république avec ses lois propres, son indépendance, ses élections et ses privilèges. Tant que les mœurs du moyen âge s'étaient perpétuées, il n'y avait pas eu trop grand abus dans cette liberté scolaire. Mais le profond respect pour l'autorité des maîtres tendait à disparaître; Tesprit de religion avait subi de profondes atteintes. La lettre subsistait encore; l'esprit n'existait plus. Au collège du Cardinal-Lemoine, comme partout ailleurs dans l'Université de Paris, la discipline périssait au milieu des conflits perpétuels entre les inférieurs et les supérieurs, entre les maîtres et les boursiers (1). Le lien de l'obéissance étant .rompu, les bonnes mœurs étaient généralement compromises. Les études partageaient le sort de la discipline et de la moralité.
Il faut ajouter aux désordres moraux les (Jésordres ma-;
(1) Les boursiers avaient fini par considérer leurs bourses comme une sorte de caoooicat. C'était le grand abus des collèges fondés. Jean Major qui vivait en IZiSO, parlant des boursiers des collèges {Dist, 26, n. 9), disait : Dico istas bursas communes non esse bénéficia. Beneficium enim est aliquis reditus assignatus in titulum perpetuum pro officie divine celebrando. Non est de ratione bursarum, quod sint perpétuas : nam quam primum magisterium in theologia assequuntur bursarii in Navarra, suas bursas amittunt,et aliis studentibus cedunt : simililer de Sorbona, post paucos habitos redditus, bursse vacant : insuper dantur intullu inopio).
tériels (1 ) . La Ligue avait suspendu le cours des études et avait remplacé les élèves par des garnisaires. Ceux-ci , soldats accourus de l'étranger ou reîtres vieillis dans les guenes civiles, traitaient les collèges comme des maisons conquises sur Tennemi. A Sainte-Barbe (2) ils démolissaient la menuiserie pour l'employer au chauffage. Au Cardinal- Lemoine, ils mirent les chevaux dans les classes, campèrent dans les salles d'étude et remplirent la maison d'immondices. Nous avons vu ce qu'une armée, se disant civilisée, a fait de nos châteaux et de nos maisons d'école dans les
(1) Pendant le siège de Paris, sous la Ligue, les gens de la campagne vinrent chercher un refuge dans la ville avec leur ménage et leurs bestiaux. On les logea dans les collèges v pour leur apprendre à mourir de faim, per régulas, » dit le recteur Guillaume Rose, dans la satire Ménippée; et le même Rose continue eu retraçant le tableau de leur séjour : a Vous n^oyez plus aux classes ce clabaudement latin des régens qui obtondaient les oreilles de tout le monde. Au lieu de ce jargon, vous y oyez, à toute heure du jour, rharmonie argentine et la vray idiome des vaches et veaux de lait, et le doux rossignolement des asnes et des truyes qui nous servent de cloches. «
(2) <c Lorsque vinrent à Paris les troupes envoyées par le roi d'Espagne, Sainte-Barbe servit de caserne à un détachement de lansquenets. Alain Mousset fit preuve de courage en tenant tête à ces barbares, qui voulaient se chaufifer avec la menuiserie des bâtiments. Qui les eût laissé faire les aurait vus bientôt s'attaquer aux charpentes des chambres et des planchers. C'est ainsi que travaillèrent les compagnies logées dans les collèges de Bourgogne et des Bons-Enfants; elles démolirent la plus grande partie des édifices pour en tirer le bois. Les mousquets et les piques dirigés contre notre procureur ne Tefi^rayèrent pas. Il courut chercher dos garnisaires à rHôtel-de-Ville, amadoua les officiers par des fournitures de vivres, et finit par obtenir du gouverneur de Paris la retraite de ces hôtes incommodes. » (J. Quicherat, Hist. de Sainte^Barbe, t II, p. 82-83.)
environs de Paris. Les mœurs du seizième siècle nous permettent de supposer encore moins de respect pour la propriété privée, de la part des armées de ce temps. Le * collège du Gardinal-Lemoine, situé à proximité de la porte Saint - Bernard , fut constamment affecté, pendant les années de la Ligue, au service du casernement ; ce qui Facheva, ce fut la visite d'un bataillon espagnol du duc de Parme qui s'y établit sans ménagements.
Richer fut nommé grand-maître d'un collège à moitié détruit (1) . Les fonctionnaires et les boursiers se préparaient à ruiner ce qui restait encore debout. Les revenus ne rentrant que difficilement, ils s'appropriaient le mobilier ou vendaient les matériaux de la maison dont on se défaisait ainsi morceau par morceau. Lorsque Richer prit possession de sa charge, l'argenterie et tous les meubles sacrés légués par le fondateur avaient disparu. Une aile tout entière de la maison venait d'être vendue à des démolisseurs.
Richer ne fut pas longtemps à remettre les choses en or-
dre* Sa nomhiation avait été accueillie avec terreur par les
habitants de Cardinal-Lemoine. L'aspect de Richer, son
, air grave et dur* sa vie sévère et sa réputation de rigidité
(1) Voici comment Richer lui-même décrit, eu quelques Inots, 'état du collège du Cardinal-Lemoine, au moment où il en prit possession : Immensam collegii nostri aroam non lappis modo^ tribulis ac sentibus silvescentem, verum etiam sordibus atque ruderibus, velut alterum Augiœ stabulum, tam horribiliter foedatam» ut omnibus intuentibus horrorem incuteret maximum, accurate et sedulo mundandam atque repurgandam curavi. {De optimo academiœ statu^ 1603, in-i2y p. 195.)
faisaient pressentir que Ton aurait affaire à un inflexible Caton. On essaya de décourager par des procès l'énergie du grand-maître. L'esprit procédurier s'était introduit dans le collège depuis longtemps, et il semble que la qualité la plus requise pour y entrer était d'être déterminé à plaider contre le grand-maître. Mais il eût fallu autre chose pour lasser Richer. Il accepta la lutte devant le Parlement (1) et il semble avoir fini par prendre quelque chose de l'esprit de chicane de son collège, car il ne recula jamais devant un procès et ne se fit faute en aucune circonstance d'user du ministère des officiers de justice. 11 aimait à dire que Caton avait été cité quarante-quatre fois devant les juges. Nous ne savons s'il ne dépassa point Caton; en tout cas ce n'était que par exception qu'il restait quelque temps dépourvu de procès.
Sans insister plus longtemps sm* une faiblesse, que nous aurons malheureusement à signaler souvent et qui ne fut pas le moindre défaut d'une âme élevée, disons que lUcher obtint gain de cause devant le Parlement. Il eut toute autorité pour dompter ses subordonnés récalcitrants et il ne tarda pas à les mettre complètement à la raison. En quelques mois (2) la discipline, la religion, la régularité, le
(1) Sentence du prévôt de Paris contre trois boursiers du collège du Cardinal-Lemoine (4602, 11 octobre) en faveur de Richer. (Pièces justificatives de VHisi, de l'Univ. de Paris, par Jourdain, in-f , p. 23.)
(2) Statuta coUegii Cardinalitii cum aliquot senatus consultis, pro eorumdem statutorum interpretatione factis qusequidem magister Emundus Richer, doctor theologus et magnus coUegii maglster, in certes distinxit articules, et anno 1627 typis edenda
travail furent en honneur au Cardinal-Lemoine. Le collège devint l'un des plus réguliers de Paris. L'inflexibilité de Richer et sa volonté de fer avaient brisé toutes les résistances. D'ailleurs, il donnait lui-même l'exemple des vertus qu'il exigeait des autres. Aucun boursier n'était plus exact aux exercices de la communauté ; aucun professeur n'était plus attentif aux études des élèves. Il composa des manuels de rhétorique qui portent l'empreinte d'un esprit original (J) . Il devint le modèle des grands-maîtres de l'Université.
Cet esprit puissant n'était pas seulement propre au gouvernement des esprits. Richer fut aussi un administrateur consommé des biens temporels (2). L'ordre fut rétabli dans
curavit ; que rnagni magistri et bursarii, quie sui sunt officii videant, ac paeem et concordiam inter se servare discaat. In-/i° de 68 pages. (Recueil de Thoisy. Université, Bib. Nat. Imprimés.)
(1) Voir à la fin de ce travail, la partie bibliographique où nous indiquons la série des ouvrages classiques composés par Richer, pour le collège du Gardinal-Lemoine. d II paraît par ses ouvrages que ses plus grandes occupations ne Tempêchaient pas de descendre dans un très-grand détail pour Finstruction de la jeunesse, même des Grammairiens, et quMl pouvait leur être trèsutile parce qu'il savait très-bien les auteurs. C'est le témoignage que lui rend, dans une épigramme, un médecin de la Faculté de Paris, nommé Nicolas Ellin. On voit cette épigramme dans Touvrage de Richer : de Arte figurarum. Il y est dit que ce docteur n'avait guères de gens en France qui lui ressemblassent, qu'il s'abbaissait jusqu'à enseigner la grammaire tout docteur qu'il était ; et qu'il y prenait beaucoup de peine. On ajoute qu'il avait de l'art et de la méthode et qu'il en savait garder dans les choses mêmes où les maîtres croyaient qu'il n'y en avait point. On remarque qu'il était court et facile, et que cette brièveté n'empêchait pas qu'il ne fut fort clair. » Jugements des savants sur les auteurs
gqui ont traité de la Rhétorique, par Gibert, in-12, t II, p. 378.
(2) Le passage suivant révèle les difficultés auxquelles Richer eût
es finances comme dans la discipline. Le collège fut réparé et agrandi. Le nombre des bom'siers augmenté*. La bonne administration de Richer s'étendit jusqu'aux alentours du collège qu'il assainit par des travaux publics intelligemment conçus. En voyant cette activité et ces résultats, quelques envieux pensaient que la munificence royale n'était pas étrangère à de si grandes entreprises. Henri IV n'était pas précisément un prodigue de ses finances. Dans tous les cas, s il avait aidé Richer des deniers royaux, il n'eût pas manqué de le faire savoir, et hautement. Mais notre grand-maître n'eût à compter que sur ses économies et sur sa propre libéraUté. Il affecta aux travaux la presque totalité de ses revenus. Quand les travaux furent terminés, il renonça spontanément à ses honoraires, qu'il appliqua à l'éducation d'un plus grand nombre de jeunes gens. Ici comme dans plusieurs autres circonstances, il donna toujours l'exemple du plus louable désintéressement.
à se heurter pour rétablir Tordre dans les finances de son collège : Il Les collèges ne possédaient et ne pouvaient posséder que des biens-fonds» et Ton sait à quelle variation est exposée cette sorte de revenu. Un fermier qui ne payait pas, une maison qui ne pouvait se louer, la nécessité de faire des réparations et des avances* toutes ces causes rompaient Tèquilibre entre les recettes et les dépenses. Les bourses avaient été fixées en monnaie courante par les fondateurs, qui ne prévoyaient pas rabaissement successif et continu du titre du sou parisis. Toutes ces causes tendaient incessamment à réduire le nombre des boursiers. Les revenus de la plupart de ces collèges étaient d'ailleurs fort mal administrés. Les maîtres et les boursiers ne résidaient dans le collège qu*cn passant ; ils cherchaient à tirer de leur séjour le plus de profit possible. »
Richer censeur de rUniversIté
La rapide transformation du collège du Cardinal-Lemoine avait accru la renommée de Richer. On reconnaissait en lui un énergique réformateur et un administrateur de premier ordre. Aussi fut-il désigné tout d'une voix pour coopérera la réforme del' Université entreprise par Henri IV, au commencement du dix-septième siècle.
L'Université de Paris était dans un état de décadence dont il est difficile de se faire une idée juste (1) . Tout manquait à la fois : les maîtres, les élèves et les ressources. Tout était compromis : la religion, les mœurs, les études. Lorsque, en présence de cette institution décrépite, les jésuites vinrent inaugurer une nouvelle et supérieure méthode d'éducation et d'enseignement, la confiance des familles se tourna vers eux avec enthousiasme et l^rs écoles furent bientôt insuffisantes à contenir le nombre de leurs élèves (2). Au lieu de se transformer, l'Université
(1) Voir dans Jourdain, Histoire de V Université de Paris au dix-septième et au dix^huitième siècle^ în-f, p. 2 et 3, un sombre tableau de l'état de l'Université au commencement du dix-septième siècle.
(2) « Le régime introduit danâ l'enseignement par les jésuites était décidément celui qui s'adaptait le mieux au goût de l'époque. Vainement les universitaires se servirent de l'attentat de Jean Ghatel pour représenter les collèges des révérends pères comme autant d'écoles où l'on enseignait le régicide. Cette machine de parti, manœuvrée avec l'ensemble que produit le déses-
s'irrita et voulut supprimer la concurrence des jésuites. Le génie de Henri IV ne se laissa pas égarer par la passion et la violence. L'Université ne voulant pas se réformer, il la réforma de parle droit de F autorité royale et lui imposa de sages règlements (1). L'Université, autrefois si redoutable aux rois, n'eut même pas la force de protester. Elle se laissa enlever sans y mettre d'obstacles le droit de se corriger elle-même pour lequel elle avait subi tant d'épreuves et soutenu tant de luttes.
C'est ^n 1595 que le roi Henri IV se résolut à réformer r Université de Paris. Il députa sept personnages considérables pour en conférer avec le Recteur et autres officiers de l'Université. Les commissaires royaux mirent trois ans à dresser leur projet. Les statuts nouveaux furent vérifiés en Parlement le 3 septembre 1598 ; encore la publication fut-elle différée jusqu'au 18 septembre 1600. Ce jour là, Jacques-Auguste de Thou, Lazare Coqueley, Edouard Mole, conseillers au Parlement, assistés de l'avocat général Servin, se transportèrent à l'assemblée de
poir, amena Texpulsion des jésuites, mais sans ôter à Henri IV, qui se laissa arracher cette mesure, son estime pour des instituteurs qu'il jugeait los plus propres à lui former des sujets obéissants, sans détruire l'estime qu'un si grand nombre de familles professaient pour l'enseignement des jésuites, et surtout sans rendre à l'Université l'affluence d'écoliers qui avait fait autrefois sa puissance ; de sorte que l'édit d'expulsion n'eût pas l'effet qu'on s'en était promis. » J. Quicherat, Hist.de Sainte-Barbe, t. II, p. 113.
(1) Sur la réforme de l'Université de Paris, par Henri IV, il faut surtout consulter V Histoire de r Université, par Jourdain, in-f°, page U et suîv. Les statuts réformés de l'Université sont reproduits aux pièces justificatives, p. 1-17.
rUniveraité qui se tenait aux Mathurins. De Tliou et Servin haranguèrent la compagnie, l'exhortant à l'observation exacte des statuts et à la soumission aux volontés royales, ce que le Recteur promit /solennellement au nom de la corporation entière.
Dans quelle mesure Richer contribua-t-il a l'établissement dd projet de réforme de l'Université? il est difficile de le préciser. M. Jourdain, s' appuyant sur un texte de Richer, pense que les commissaires royaux l'associèrent, lui et quelques-uns de ses amis, àleui-s travaux^ par une délégation tacite. Le passage n'est peut-être pas aussi formel que semble le croire le savant historien de l'Université. Il prouve au moins que Richer et ses amis àe préoccupaient de la réforme et y aidaient de tout leur pouvoir. C'est à ce rôle qu'Etienne Pasquier {Recherches de la France^ liv. IX, ch. 25.) semble réduire la coopération de notre Docteur. Le cai'dinal de Richelieu est plus explicite. S'il faut l'en croire, Richer serait le promoteur et le principal artisan de la réformation. «Sur un bruit qui courut quelesjésuitessoUicitaient d'être rappelés dansrUniversîté, estimant que le meilleur moyen de les en empêcher était de procurer quelques réformations, Richer obtint un arrêt par lequel un président, des conseillers et quelques-uns de l'Université furent nommés pour y travailler. Il dressa les constitutions et les règlements de tous les arts et de toutes les facultés, les fit homologuer en la Cour, et publier en l'Université. « {Mémoires de Richelieu^ liv. XX.)
S'il est difficile de déterminer la part de Richer dans la préparation des actes constitutifs de la Réforme universi-
taire, il est impossible de méconnaître l'importance de son rôle dans l'exécution et la mise en œuvré des nouveaux statuts. Un acte du Parlement lui confia la charge de parcourir les divers collèges de Paris en qualité de censeur (1) afin de supprimer les abus qui s'étaient glissés parmi les professeurs et les élèves, de procurer l'observation des nouveaux règlements, en même temps que d'introduire des mœurs conformes à la gravité de l'enseignement. Richer, préparé à ces nouvelles fonctions par les réformes qu'il avait opérées dans son collège, porta dans l'exercice de sa charge la même inflexible volonté et la même tranquillité intrépide. Il fut exposé à des périls divers (2). Au milieu de cette population d'écoliers qui fut pendant le moyen-âge le fléau de la paix publique à Paris, Richer,
(1) Arrêt du Parlement de Paris, qui nomme quatre censeurs pour rexécution de la réformation de l'Université (1601, 15 septembre). Autre arrêt pour l'exécution de la reformation de PUniversité (1601, 17 décembre). —Dans les pièces justificatives de V Histoire de P Université de Paris , par Jourdain, p. 1 8, in-f*. — Richer n'était pas le seul censeur. On avait désigné avec lui, Minos, professeur en droit canon ; Eclain, docteur en médecine ; Gallart, principal du collège de Boncourt. Richer était d'abord l'unique représentant de la Faculté de théologie. Sur ses instances, on lui adjoignit, en 1601, Charles Loppé et Jean Morel. Mais il ne paraît pas que les autres censeurs aient agi avec grande activité. Leur rôle est effacé. C'est à Richer seul que s'adresse l'opposition ; c'est lui surtout qui se chargea des affaires difficiles et porta la principale responsabilité des réformes.
(2) Richer expose les difficultés auxquelles donna lieu l'exercice de ses fonctions de censeur dans un intéressant chapitre de son Histoire de l'Université de Paris : Quantum studii et operis iwpensum fumt, ut Parisiensis Acadcmia, bellis civilibus prostrata^instauraretur, et de impedimentis contra ohjectis. (Richer, Hist. acad. Pans, t. IV, lib. I, n* /i.)
ayant souvent à exercer des fonctions impopulaires, se trouva quel(][uefois en butte aux colères, aux insultes, aux violences d'une jeunesse sans frein. L'opposition la plus vive s'était concentrée au collège de Lisieux. Richer eut un jour & y remplir la charge de censeur. Le mécontentement avait atteint un tel degré, qu'il lui fallut prendre des précautions et ne se hasarder dans le collège rebelle qu'entouré d'une escorte sûre.
Il est pour nous sans intérêt d'entrer dans les détails d'une réforme scolaire, qui ne s'appliquait guère qu'à corriger des abus d'un ordre inférieur. Aussi bien verrions-nous toujours l'énergie de Richer, surexcitée par la contradiction, s'exercer sans défaillance au milieu des conflits et des menaces. Nous nous contenterons de mentionner deux circonstances qui font valoir tout à la fois et l'inexplicable attachement de l'Université pour des coutumes malheureuses, et l'opiniâtreté de Richer à ne jamais reculer lorsqu'il croyait accomplir un devoir.
Les professeurs de l'Université avaient conservé l'usage primitif de ne recevoir la rétribution scolaire qu'en bloc, à certaines époques variables, une ou deux fois par an. Les jours de solde donnaient lieu à des désordres peu dignes du corps enseignant.
« A l'occasion des exercices publics de philosophie, dit l'historien moderne de l'Université, et lorsque les écoliers, au mois de décembre et au mois de juin, venaient apporter à leurs professeurs les honoraires appelés minervalesi la coutume avait aussi consacré des fêtes terminées par de joyeux repas, dans lesquels, suivant l'expression de l'un des
censeure, Claude Minos (dans un discours De libérait insti^ tuiione) , « le culte de Bacchus se mêlait impunément à celui de Minerve; les maîtres s'abaissaient aux fonctions de cmsiniers et d'échansons, et les cris des convives, joints au bruit des tambours et des fifres, n'imitaient que trop le fracas d'une armée qui se prépare au combat. »
La nouvelle législation de l'Université avait déterminé et la rétribution qui devait être payée par les élèves à leurs professeurs, et le mode nouveau de rétribution. Les nouveaux statuts interdisaient les banquets que les professeurs, le jour du paiement de leurs honoraires, étaient dans l'usage de donnera leurs écoliers; ils défendaient aussi les autres réjouissances, par lesquelles certains maîtres essayaient de capter la faveur de la jeunesse.
Les censeurs, surtout Richer, voulurent pipcurer en ce point la plus rigoureuse observation des nouveaux statuts ; ils réclamèrent, ainsi que le dit M. Jourdain, '< l'exécution scrupuleuse du règlement qui avait remplacé l'ancienne minervale par un salaire plus modique, mais aussi plus décent et plus régulier. » {Hist. de t Univ. p. 27.)
Les censeurs rencontrèrent une opposition passionnée. L'Université ne s'était pas émue quand on avait supprimé ses privilèges essentiels ; elle lit explosion quand on voulut toucher à l'un de ses usages les plus blâmables. L'opposition gagna presque tout le corps et fut si vive, que Richer, lui-même, se troubla et fut quelque temps incertain du succès. Il ne tarda pas à reprendre courage, et bientôt le censeur, appuyé sur l'autorité du Parlement, qui ne l'abandonna pas dans sa tâche difficile, eut raison de l'opposition de
r Uni vei'sité et la ramena à des mœurs plus gi'aves et plus désintéressées.
Ce fut sur un point d'une importance également minime que Richer rencontra une seconde et non moins vive contradiction. L'Écossais Gritton voyait d'un œil inquiet l'autorité acquise par Richer. Si on a pu s'armer contre la mémoire de ce savant professeur au Collège de France de la turbulence de son caractère, on ne saurait lui reprocher d'avoir varié dans son orthodoxie et dans son dévouement pour le Saint-Siège. En toute circonstance, il aima à signaler son ardeur pour la défense des droits pontificaux. Il ne fallut rien moins qu'un arrêt du Parlement pour imposer silence à son zèle (1) . Avait-il déjà surpris en Richer des tendances inquiétantes ? ou bien était-ce son indéfectible affection pour les jésuites qui rendait Critton hostile à la réforme de F Université? Toujours est-il que Richer fut bientôt en butte à la critique et à la malveillance du savant et pieux Écossais.
Un jour vint où le conflit s'engagea directement. Les jesuites avaient introduit dans leurs collèges l'usage de confier les classes d'humanités, surtout la rhétorique, à deux professeurs, l'un pour la classe du matin, l'autre pour le
(1) Voir dans la précieuse Colleclio judiciorum de novis erroribus, par d'Argentré, t. II, part i. p. 547, ua arrêt du Parlement de Paris, du 17 décembre 1607. Cet arrêt est dirigé contre Critton qui avait proposé pour sujet de soutenance dans la Faculté de droit quod Hierarcha Romanm Conciliis sit superior. Le Parlement défendit la dispute et enjoignit à Critton de ne pas proposer, soutenir, ni disputer sur lesdites thèses.
soir. La mesure était discutable en elle-même et au point de vue pédagogique on ne saurait l'approuver sans réserves ; mais elle devint comme un étendai*d de paili et un signal de lutte. Les amis des jésuites adoptèrent pour les classes deux régents ; les partisans exclusifs de l'Université s'empressèrent de condamner l'innovation. Richer se montra partisan passionné de l'unité de régence. Les réformateurs de l'Université, partagèrent ce sentiment et firent défense de confier la même classe à deux régents différents. Richer mit la plus grande ardeur à procurer l'exécution de ce point de discipline. Or, le régime de l'Université reposait sur une liberté qui s'approchait souvent de l'anarchie. On avait beau multiplier les statuts, exiger des serments, édicter de sévères répressions, il n'existait pas d'autorité assez forte pour maintenir la disciplina et bientôt chacun des membres indépendants, dont la réunion formait la fédération universitaire, revenait à ses vieilles habitudes ou adoptait de nouveaux usages plus conformes aux intérêts privés. L'intervention des censeurs et leur autorité froissaient les mœurs anarchiques de l'Université de Paris. Le caractère de Richer n'adoucissait pas les résistances. La passion religieuse et les préférences personnelles se mettant de la partie, le statut, prescrivant que chaque classe ne pourrait être régentée que par un seul professeur, donna lieu à de nombreuses désobéissances.
Gritton se mit à la tête des opposants. Pour défier l'action des censeurs, il n'hésita pas à s'engager de sa propre personne et à se proposer comme second professeur de
rhétorique au gi^and-maitre du collège de Lisieux, foyer principal de T opposition à Richer. £n qualité de professeur royal au collège de France, Critton était soustrait à l'autorité de l'Université. Il croyait ainsi pouvoir défier rindignation du censeur : celui-ci ne se déconcerta pas. Il porta l'affaire au Parlement dont la juridiction atteignait alors à tout. Après bien des péripéties que Baillet raconte complaisamment, le Parlement donna gain de cause à Kicher (1) ; son autorité de censeur n'en fut que plus affermie et il arriva à la fin de la mission qui lui avait été confiéet avec la satisfaction, sinon d'avoir complètement réformé l'Université; hélas! cette réforme complète fut pendant longtemps encore le vœu des bons esprits et ne put jamais se réaliser sous l'ancien régime; mais d'avoir» au moins, procuré l' exécution des statuts les plus importants de la nouvelle constitution, édictée par les soins de Henri IV.
Tel Richer s'était montré, comme grand-maître du Cardinal-Lemoine, tel il fut comme censeur de l'Université. Le trait saillant du caractère se manifeste constamment. Toujours une indomptable force de volonté qu'aucun obstacle n'effraye» Ce qui commence à se révéler d'une manière in-^ quiétante c'est l'obstination, puis^ la tendance àrésoudre les
(i) Arrêt contt^e les sieurs Bauen et Critton, portant qu'il n'y aura qu'une seule classe de rhétorique au collège de Lisieux et dans les autres collèges de l'Université (1602, 22 novembre). Parmi les pièces just. de VHùt. de l'Univ. de Paris^ par Jourdain, in-f , p. 19.
Quelques écrits ont été publiés à cette occasion, par Grittôn et Uicher. Voir à la fin du présent ouvrage la bibliographie de Richer.
questions de vive lutte et à imposer des opinions problématiques avec une implacable rigueur.
Néanmoins, le succès de Richer dans sa charge de gi*and-maitre du Gardinal-Lemoine et dans ses fonctions de censeur de 1* Université, ne laissa pas de lui valoir une autorité considérable dans la corporation. Au commence* ment du dix-septième siècle, il n'était pas de nom plus respecté, dans les quatre facultés, que celui d'Edmond Richer. C'est à peine si au milieu du concert de louanges qui s'élèvent de toutes parts, on peut signaler quelques paroles de défiance prononcées par les catholiques zélés, qui suivent avec inquiétude les menées de notre théologien, lequel affiche hautement la prétention de restaurer les anciennes doctrines gallicanes.
Richer rénoratetir du gallicanisme.
On connaît la date précise de la transformation qui se produisit dans les idées de Richer. Jusqu'en 1592, il est convaincu de la vérité des doctrines romaines* Bellarmin, est son auteur favori. Il estime ses ouvrages à l'égal d'un cinquième évangile. 11 pense et il parle à l'unisson de tous les théologiens du temps, qui n'ont presque plus souvenir des systèmes gallicans.
(( £n 1592, touché des malheurs des guerres civiles, il se mit à étudier l' Ecriture-Sainte, les Pères, les Conciles et l'Histoire de l'Eglise ; et ayant reconnu par cette étude
combien il avait été trompé, il en conçut une véritable douleur; condamna les sentiments qu'il avait approuvés, et, pour ainsi dire, adorés étant bachelier ; embrassa généreusement et soutint depuis avec constance ceux qu'il avait condamnés. » — {Bis t. eccl. du dix-septième sièck^ par Dupin, in-8% 1714, t. I", p. 377.)
Néanmoins, pendant tout le cours de cette année 1692, il ne laisse rien soupçonner du travail qui se fait dans son esprit. Le désir de ne pas échouer dans les épreuves de la licence et du doctorat, lui fait garder le silence sur ses nouvelles convictions. Il ne commence à se dévoiler qu'après avoir reçu le bonnet de docteur et avoir assisté au triomphe du roi Henri IV. Richelieu nous fait connaître les détails de l'évolution :
« Dès que la ville de Paris fut prise, le 22 mars 1594, qui fut le commencement des affaires du roi, il changea d'opinion, et ils fm^ent tous étonnés, en Sorbonne, qu'ils l'ouïrent parler tout au contraire de ce qu'il faisait auparavant, et non-seulement blâmer la Ligue, ses partisans, et ses maximes, mais se mettre à hanter familièrement les huguenots, et, entre eux, La Popélinière, historien haineux et infâme, qui a écrit l'histoire des troubles avec beaucoup de passion et de mensonge. Ce qui mut aucune fois ses confrères de lui dire qu'il se donnât garde qu'il n'entrât dans les opinions erronées contre le chef de l'Eglise, dans lesquelles plusieurs de ceux qu'il hantait, étaient; mais, sans répondre, il méprisait ce qu'ils lui disaient. » — (Mémoires de Richelieu^ liv. XX.)
Dans la chaire du professeur et du prédicateur il sou-
tint passionnément la cause du Béarnais, non encore absous, et travailla à la soumission de la Sorbonne. Il se rangea au nombre des catholiques royaux. C'est peutêtre à ce moment qu'il entra en relations avec les parlementaires Harlay et de Thou, avec les semi-schismatiques Sarpi, Le Fèvre, Gilot et Servin. Il commença dès lors à prendre une attitude à part dans la Faculté de théologie. Hostile aux droits du Souverain-Pontife, implacable contre les jésuites, toujours disposé à étendre les pouvoirs du roi dans les matières religieuses, Richer ne tarda pas à être signalé comme suspect dans ses opinions et dans sa conduite.
On apprit bientôt que depuis plusieurs années il travaillait avec assiduité à restituer la doctrine de l'ancienne Sorbonne. Les ouvrages de Gerson, d'Almain, de Major étaient, sinon perdus, du moins, oubliés. Il les recherchait avec soin : il aimait à en faire l'éloge : il en recommandait la lecture : il en commentait le sens. Il mit la main à la première édition complète des œuvres de Gerson. Il y joignit des traités répréhensibles d'Almain, de Major, de Pierre d'Ailly. Grâce à lui, la France put réapprendre des erreurs oubliées.
En adoptant les systèmes gallicans, Richer avait rencontré l'idée révolutionnaire qui allait permettre aux qualités et aux défauts de son caractère et de son tempérament de se déployer avec éclat. Il était né sectaire. Au commencement du dix-septième siècle, les doctrines anti-pontificales pouvaient trouver en France un terrain favorablement disposé. Mais un chef, une pensée^
une occasion manquaient. Richer se fit le porte-drapeau de l'opposition au Souverain-Pontiîe : il constitua un système qui se targuait d'orthodoxie : il ne tint pas à lui que la France, passionnée par de brûlants débats, ne fût livrée à un schisme déplorable.
Dans les démêlés du Pape avec la république de Venise, il fournissait des documents à Fra-Paolo. Le cardinal Bellarmin, dans une discussion contre le théologien de la République, avait maltraité la mémoire de Gerson. Richer entreprit à Paris l'apologie du grand gallican. Il ne travaillait pas assez secrètement à cette œuvre pour qu'il n'en transpirât quelque chose. Le nonce du Pape ayant demandé au docteur Duval s'il ne pourrait se faire que le Souverain- Pontife trouvât dans la Faculté, en corps ou représentée par l'un de ses membres, un défenseur des droits essentiels de la chaire de Pierre : Duval sentant la Sorbonne travaillée par un effort lent, mais continu, et ne se méprenant pas sur l'artisan de cette œuvre de dissolution, informa le cardinal
Barberin qu'il s'agissait beaucoup moins d'obtenir le con-* cours de la Sorbonne que de la protéger contre une rénovation des doctrines gallicanes* Il signala les travaux de Richer. Le nonce s'inquiéta» Il obtint que l'édition des œuvres de Gerson ne serait pas mise en vente : mesure dérisoire 1 La défense de mettre en vente, publiée avec ostentation, n'eut pas de conséquences pratiques. Quelque temps après, sur de nouvelles informations de Duvalj Barberin fit venir Richer (1) et lui demanda s'il était vrai
(1) « Edmond Richer avait conseillé à la Société des Libraii'es
qu il osât mettre la main à une apologie de Gerson contre Bellarmin. M. Perrens (1) s'étonne de l'audace du nonce qui se permettait d'exercer une police ecclésiastique dans le royaume. Est-on bien venu de s'indigner, lorsque le représentant du chef de l'Eglise demande compte à un homme d'Eglise de ses travaux et de ses tendances? Mais Richer n'en était plus à être touché des remontrances qui venaient de Rome. Il répondit d'une manière équivoque qu'on lui attribuait un semblable projet, sans doute parce qu'on le savait occupé d'études sur les anciennes doctrines de la Sorbonne. Le nonce ne comprit pas la réticence, ou ne crut pas bon de pousser l'affaire à fond. Un trait du caractère de l'inflexible Richer, c'est qu'il ne reculait pas devant la dissimulation pour arriver à ses fins. Pour atteindre au doctorat, il continue à afficher des opinions qui ne sont plus les siennes. Pour détourner les soupçons du nonce, il dissimule la vérité sous des restrictions mentales. Il réussit ainsi à détourner les soupçons de Barberin, et tout en se raillant de la simplicité du représentant du
de Paris, de faire imprimer quant et quant les CÊuvres de Gerson avec quelques traités du cardinal d'Ailly, de Jacques Almain et de Jean Major, docteurs de Sorbonne. Duval fit entendre au cardinal Barberin que Kicher avait dessein d'écrire contre le cardinal Bellarmin, pour la défense de Gerson. C'est pourquoi Richer fut contraint d'aller voir le cardinal Barberin pour lui faire entendre que le bruit qui courait d'une apologie en faveur de Gerson n'avait d'autre fondement que de ce qu'on tenait Uicher pour amateur des anciennes maximes de l'école de Paris ; ce qui avait donné sujet à quelques uns de penser qu'il ne s'abstiendrait pas d'écrire pour la défense de Gerson. » (Syndicat, page 2i) (1) Perrens, VEglise et l'Etat, t. P', p. 297.
Pape, il communiquait à ses amis T apologie de Gerson ; il en laissait prendre copie. Bientôt un exemplaire arrivait à Venise, était publié en volume d'impression par Sarpi. Sous prétexte qu'il se rencontrait dans l'ouvrage de nombreuses incorrections, Richer, fidèle à sa tactique, désavouait son œuvre, prétendant ne plus s'y reconnaître, déclarant en avoir honte, et échappant ainsi à toute responsabilité (1).
Entre temps, Richer acquérait peu à peu la réputation d'un théologien fidèle aux anciens principes et seul dépositaire des traditions gallicanes. Les docteurs qui s'étaient rapprochés des opinions des politiques ou des parlementaires le reconnaissaient pour leur maître. Il était à la tête d'un groupe de théologiens peu nombreux, mais influent. Sop austérité et son autorité, sa science et son caractère l'avaient bien armé pour être un chef de secte. Il ne lui manquait qu'une situation favorable pour lui permettre d'affirmer ses doctrines et de leur donner une existence publique. Il avait la renommée, la vigueur et une idée puissante. Il pouvait compter sur des disciples bien préparés et sur l'assentiment du Parlement aussi bien que d'une grande partie de l'opinion française. Sa nomination au syndicat de la Faculté de théologie lui donna le pouvoir et lui procura les occasions sans lesquelles toute son ardeur se fut dévorée elle-même.
(1) Voir à la bibliographie de Richer, la liste des ouvrages auxquels a donné lieu la publication des œuvres de Gerson, la défense de la mémoire et de la doctrine du patriarche du gallicanisme*
NOTE